The Project Gutenberg eBook of Commentaires de Montluc, tome 4/4

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Title: Commentaires de Montluc, tome 4/4

Author: Blaise de Montluc


Release date: October 2, 2026 [eBook #79707]

Language: French

Original publication: Paris: Librairie Hachette et Cie, 1872

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COMMENTAIRES DE MONTLUC

Blaise de Montluc

BIBLIOTHÈQUE DE L'ARMÉE FRANÇAISE

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

1872



CHAPITRE I

Montluc sert sous le maréchal de Damville. — Mouvements du comte de Montgommery. — Montgommery bat les catholiques et prend Orthez.

[1569] Puisque j'ai entrepris de laisser ma vie à la postérité et d'écrire tout ce que j'ai fait de bien et de mal depuis tant d'années que j'ai porté les armes pour le service des rois mes maîtres, je ne veux laisser rien en arrière ; et encore que ce ne soient pas des conquêtes de Naples ou Milan, je ne les veux pourtant omettre, car tel les lira qui en fera son profit ; et les capitaines et gens de guerre peuvent faire leur apprentissage aux petits faits d'armes, car c'est par là qu'ils commencent leur leçon. Ceux qui ont aussi le gouvernement des provinces en main pourront, par ce que j'ai fait, prendre exemple au bien, s'il y en a, et laisser le mal. J'avais si bien rogné les ailes aux huguenots, qu'ils ne pouvaient faire grand cas en la Guyenne, ni faire que de bien légères entreprises, et moi par conséquent je ne pouvais aussi que faire ces petites conquêtes, ayant d'ailleurs envoyé beaucoup de forces en l'armée de M. le duc d'Anjou, et réservant l'argent pour son secours. Une autre raison me contraint à noter ces particularités, c'est afin que si le roi prend la peine de voir mon livre (je crois qu'il en lit de pires), Sa Majesté voie combien ceux-là ont parlé contre la vérité, qui ont dit qu'à présent je n'avais souci si ce n'est de vivre en repos chez moi. Oh ! qu'ils me connaissent mal ! Si j'eusse eu les moyens que je désirais, et qu'on me pouvait donner, et qu'on m'eût laissé faire sans apporter les empêchements que les édits ont fait, j'eusse bien gardé les huguenots de grainer en Guyenne, et crois que j'en eusse ôté la semence.

Or, pour suivre le fil de mon discours et écrire au vrai ce qui a causé la ruine de cette pauvre Guyenne, je vous dirai que, quelque temps après ces entreprises exécutées, Monsieur m'envoya une lettre contenant ces mots : « Monsieur de Montluc, M. le maréchal Damville a été ici : il s'en va en son gouvernement pour exécuter quelques entreprises qu'il y a ; je vous prie, s'il a besoin de quelque chose de votre gouvernement, lui en aider en ce que vous pourrez. » Cette lettre me fut rendue à Sainte-Foy : il y en avait une autre au sieur de Saincthorent, afin qu'il se rendît en l'armée avec sa compagnie ; et c'était parce qu'il avait donné congé à M. de Fontenilles de se venir rafraîchir et rassembler la sienne : et depuis me manda que je retinsse celle de M. de Fontenilles auprès de moi, sans abandonner le pays, et que j'eusse bien le cœur à Bordeaux, favorisant M. de Terride de ce que je pourrais en la conquête de Béarn, et quant à lui, il descendait vers le Poitou.

Cela me fut une dure nouvelle, encore que je fusse bien aise de la venue de M. le maréchal Damville ; et veux que Dieu ne m'aide jamais si je ne fus aussi aise de cela comme presque si Monsieur même y fût venu ; et me semblait que les huguenots en Languedoc et Guyenne ne dureraient pas deux mois devant nous. Le dit sieur maréchal demeura quelques jours par les chemins.

Étant arrivé en Auvergne, il me dépêcha un courrier, m'avertissant de sa venue, et qu'il était bien aise de venir faire la guerre de par deçà, tant pour l'aise qu'il avait de m'y trouver, que pour l'espérance qu'il avait que nous ferions quelque chose de bon en ce pays de Guyenne et Languedoc, et qu'il s'en venait par l'Albigeois droit à Toulouse. Je lui renvoyai son homme, et le priai de ne prendre point ce chemin, mais qu'il vint à Rodez et en Quercy, et que je lui irais au-devant à Cahors ; que le comte de Montgommery était arrivé vers Castres, qui commençait d'assembler des gens, et qu'il ne pouvait passer par là qu'il ne passât par le milieu des forces des ennemis. Je n'eus réponse de lui qu'il ne fût à Toulouse ; il me dépêcha un courrier m'avertissant de son arrivée, et me mandait qu'il était passé à la barbe des ennemis, et qu'ils ne s'étaient point montrés pour lui empêcher son chemin. Je fus fort aise d'entendre son arrivée en sûreté et santé. Et par sa lettre me priait que nous nous vissions, afin de prendre une bonne résolution ensemble pour faire un grand service au roi, et qu'il ne voulait rien faire sans mon conseil. Un abcès m'était tombé sur un tétin ; je fus contraint de le faire percer en deux lieux et y mettre deux tentes, et n'y pouvais endurer seulement la chemise. Et comme la fureur du mal me fut un peu passée, et la fièvre que le mal me donnait, je me mis en chemin, ne pouvant faire que trois lieues le jour au plus, avec grandissime douleur. Ceux qui liront ma vie pourront voir de combien de sortes de maux j'ai été assailli ; et néanmoins je n'ai jamais pour cela été oisif ni rétif aux commandements de mes maîtres ou en ma charge. Cela n'est pas séant à un guerrier de croupir dans le lit pour un peu de mal. Or le roi ni la reine ne m'écrivirent jamais que j'obéisse au maréchal, ni même par la lettre qu'il m'écrivit ; néanmoins par l'amitié que je lui portais et l'affection que toute ma vie je lui avais vouée de ma propre volonté, je lui allai offrir de lui obéir, et en son particulier lui faire service. Je le trouvai qu'il avait quelque peu de fièvre, et demeurai deux jours à Toulouse auprès de lui, étant bien mieux accompagné pour lors qu'il n'était, car j'avais avec moi soixante ou soixante-dix gentilshommes. Nous arrêtâmes que je m'en viendrais à Agen faire tenir les états de la Guyenne, et savoir combien de gens ce pays voudrait soudoyer. Je lui donnai assurance que la Guyenne fournirait argent pour payer 1000 ou 1200 arquebusiers, pourvu aussi que quand M. le maréchal aurait pris une ville en Languedoc, il en vînt attaquer une en Guyenne, ce que je leur promis que le dit sieur maréchal ferait ; mais je comptais sans l'hôte. Je dressai promptement les compagnies de 1000 arquebusiers, et fis élection des meilleurs capitaines qui pour lors fussent dans le pays. Les états baillèrent la charge de recevoir l'argent à de Naux, fils de la maison de Nort d'Agen. Nous arrêtâmes d'être prêts le premier jour d'août pour nous mettre en campagne. Sur ces entrefaites se passèrent deux ou trois mois, pendant lesquels M. de Terride était toujours à son fait devant Navarreins ; et quant à moi, je tenais la ville pour prise, car nous avions toujours nouvelles qu'il n'y entrait point de vivres, et qu'ils commençaient à pâtir. D'autre part je considérais que tous les gens que le comte de Montgommery avait amenés n'étaient que soixante ou soixante-dix chevaux, et qu'il n'aurait d'autre force que celle des vicomtes, lesquels je ne craignais pas beaucoup parce qu'avec peu de gens je leur faisais tête, de sorte qu'ils n'osaient rien entreprendre. En Quercy, M. de La Chapelle Lozières leur faisait tête ; en Rouergue, M. de Cornusson et ses enfants, et M. de Saint Vensa en faisait le semblable ; M. de Bellegarde aussi vers Toulouse : bref, ils étaient tenus de si court que rien plus. Après je considérais que nous avions beaucoup de compagnies de gens d'armes dans le pays : je ne faisais jamais état que Montgommery assemblât des gens pour secourir Navarreins, car il fallait qu'il passât à Verdun, où en deux jours j'étais sur le passage, et avais de si bons espions, que j'étais bien assuré d'être averti incontinent qu'il arriverait à Montauban, ou qu'il passerait où il alla passer, qui est à Saint-Gaudens. D'autre part aussi je considérais qu'en ce quartier-là il y avait sept ou huit compagnies de gens d'armes, qui étaient les deux Bellegarde, d'Arne, de Gramont, de Sarlabous, celle du comte de Candale et de M. de Lauzun, et les dix compagnies de M. de Savignac. Tout le monde ne m'eût su mettre en tête que le comte de Montgommery fût venu pour secourir le Béarn ; voilà comment quelquefois avec la raison on se trompe ; mais je pensais que ce fût pour défendre le pays qu'il tenait en Languedoc et Guyenne. D'autre part le bruit courait que les vicomtes ne se voulaient obéir l'un à l'autre, qui me faisait penser que sa venue était plus pour cela que pour le Béarn, et à la vérité il y avait de l'apparence ; mais les huguenots ont eu toujours cela qu'ils ont été plus secrets que nous : ils ne se découvrent guère, voilà pourquoi leurs entreprises ne font guère faux feu. Aussi ce comte de Montgommery montra bien qu'il était avisé et sage. C'était lui qui fut cause du plus grand malheur qui fût advenu depuis cinq cents ans en ce pauvre royaume, car il tua mon bon maître le roi Henri à la fleur de son âge, courant en lice contre lui. Cet homme a causé la ruine de la Guyenne, et a remis sus les huguenots, comme il sera dit en son lieu.

Vous, lieutenants du roi, sur qui toute la province repose, pesez bien la faute que je fis, et non pas moi tout seul, mais de plus grands que moi, sur cette venue du comte de Montgommery ; considérez mieux toutes choses quand vous vous trouverez en même cas, et prenez tout au pis, afin d'y pourvoir mieux que nous ne fîmes. M. le maréchal Damville sait bien, quand nous étions à Toulouse, que tous d'un accord nous pensions que ce comte ne fût pas venu pour l'effet qu'il montra par après : nous avions des raisons très-belles pour excuser cette faute, et moi plus que tous, comme le discours suivant montrera à ceux qui le voudront savoir ; mais cet homme, étranger en un pays où il n'avait pas été, montra qu'il avait de bons amis, et peut-être parmi nous : les huguenots ont toujours été plus fins et rusés que nous. Il faut confesser franchement qu'une des plus grandes fautes qui se sont faites en toutes les guerres, est celle qui fut faite là. Je sais bien qu'on en a parlé diversement, et que la reine de Navarre avait gagné des gens pour ce faire : je sais bien que ce n'est pas moi. Je crois que M. le maréchal Damville en dira de même : il est trop bon serviteur du roi. A mon départ de Toulouse, je parlai à part à deux des premiers capitouls, et leur dis plusieurs choses, afin de les faire entendre à leur corps de ville, sur le fait de notre guerre : ces gens étaient de bonne volonté, mais ce n'est pas tout. Il faut que j'écrive en passant une chose que j'ai toujours dite, et dirai tant que je vivrai, que la noblesse s'est fait grand tort et dommage de dédaigner ainsi les charges de villes, principalement des capitales, comme Toulouse et Bordeaux. Je sais bien que de mon premier âge j'entendais dire que des gentilshommes et seigneurs de bonne maison acceptaient la charge de capitouls à Toulouse, et de jurats à Bordeaux, mais encore plus à Toulouse ; car refusant ces charges ou les laissant prendre, les gens de ville s'emparent de l'autorité, et quand nous arrivons, il les faut bonneter[1] et leur faire la cour ; ç'a été un mauvais avis à ceux qui en sont premièrement cause. Plût à Dieu que, comme en Espagne, nous eussions toujours logé dans les villes ! Nous en serions plus riches et y aurions plus d'autorité. Nous avons la clef des champs, et eux des villes, et cependant il faut que nous passions par leurs mains, et que pour la moindre affaire nous allions avec beaucoup de peine trotter par les villes. Pour retourner à mes capitouls, s'ils eussent été gens qui eussent vu quelque chose aux instructions que je leur donnai, ils m'eussent pu donner un bon avis. Ce n'est pas en cela seulement que j'ai reconnu cette faute, mais en plusieurs autres choses ; et si les gentilshommes catholiques voulaient faire introduire cette coutume de prendre la charge des villes, ils y trouveraient du profit, et verraient en peu de temps que tout irait mieux. Achevons notre conte.

Je fus averti du quartier de Toulouse que ledit comte se renforçait de gens de pied et de cheval, et qu'il faisait son assemblée à Castres et à Gaillac ; mais pour cela jamais je ne changeai d'opinion. Je confesse que Dieu nous ôtait le sens, jusqu'à ce que, huit ou dix jours avant qu'il se mit aux champs, M. de Saint-Germain m'étant venu voir à Agen pour quelques affaires que nous avions ensemble, me dit et assura que l'assemblée que Montgommery faisait c'était pour passer en Béarn. Je débattis avec lui le contraire, et que ledit Montgommery savait bien que les forces de M. le maréchal Damville étaient presque prêtes, et que dans huit ou dix jours j'étais prêt, espérant d'être dans douze jours auprès de lui. Ledit sieur de Saint-Germain me répondit que je ne l'estimasse jamais bon serviteur du roi si le comte de Montgommery ne passait en Béarn, et qu'il passerait la rivière à Verdun, ou bien vers la source contre mont. La grande assurance qu'il m'en donnait me fit mettre eu opinion que j'en devais avertir M. de Terride, ce que je fis en poste : et ayant promené en ma tête le tout, je pensai qu'il y avait de l'apparence ; et cependant je priai ledit sieur de Saint-Germain d'aller à Toulouse le dire à M. le maréchal. Il me répondit qu'il ne doutait pas que M. le maréchal n'en fût averti, attendu que les assemblées du comte de Montgommery se faisaient à sept ou huit lieues de Toulouse. Je lui fis grande instance et prière d'y vouloir aller ; à la fin il me l'accorda, encore qu'il se trouvât bien fâché d'un mal de reins qu'il a encore. Et ce néanmoins, j'en écrivis à M. le maréchal, et ne lui nommais point par ma lettre ledit sieur de Saint-Germain, sinon qu'un gentilhomme chevalier de l'Ordre, qu'il connaissait bien, et qui était fort bon serviteur du roi, allait devers lui pour lui dire quelque chose qui concernait le service de Sa Majesté, le suppliant d'ajouter foi à ce qu'il lui dirait. Ledit sieur de Saint-Germain ne fut pas sitôt à Toulouse que mon messager, car M. le maréchal m'écrivit que le chevalier de l'Ordre qui devait aller parler à lui, comme je lui avais écrit, n'était encore arrivé, mais, que s'il y venait, il entendrait ce qu'il voulait dire, et qu'il me donnerait avis de ce qu'il lui semblerait, selon le propos qu'il lui tiendrait. Quatre ou cinq jours après, M. de Saint-Germain m'écrivit qu'il avait parlé à M. le maréchal, et qu'il lui avait semblé qu'il avait avertissement d'ailleurs que de lui, qu'il y ajoutait, à son avis, plus de foi qu'au sien, mais qu'il me souvînt de ce qu'il m'en avait dit, et que je le verrais bientôt. Je donnais toujours avis à M. de Saint-Girons qui était au Mas de Verdun, gouverneur de la place, qui est frère du sieur de La Garde, qui de présent est chevalier de l'Ordre et de la maison du roi, qu'il se tint bien sur ses gardes, et que si les ennemis faisaient semblant de vouloir passer la rivière, qu'il m'en avertît, et que je serais dans un jour et demi à lui. Il me répondit qu'il me donnerait trois jours de terme ; que ceux de Grenade et du Mas de Verdun avaient commandement de s'entre-secourir les uns les autres, et de rompre les gués et passages : ce qui était avancé audit Mas de Verdun, où ledit gouverneur était. Or j'avais baillé la charge du pays de Comminge jusqu'aux monts Pyrénées à M. de Bellegarde, et lui avais baillé autant de puissance de commander en ces quartiers-là comme moi-même, ayant toujours fort bien fait en tout ce qui s'était présenté, battu et repoussé les ennemis avec les gens de M. de Savignac, sa compagnie et les gentilshommes de Comminge, là où il avait fort bon crédit, et était bien suivi de la noblesse, parce qu'il était un brave gentilhomme et vieux capitaine.

Je reçus réponse de M. de Terride, par laquelle il me mandait qu'il n'avait pas grande crainte du comte de Mongommery ni de ses forces, et qu'il était suffisant pour les combattre. Celui que j'y avais envoyé était soldat, qui me dit que, quelque chose que M. de Terride me mandat, il n'avait pas tant de gens qu'il pensait, et qu'il avait là entendu des capitaines et soldats que les ennemis ne faisaient guère jamais sortie que les nôtres ne fussent battus. Et ne tarda pas trois jours au plus que je reçus une lettre de M. de Fontenilles, là où il disait : « Je vous envoie une lettre que m'a écrite M. de Noé, mon lieutenant, par laquelle verrez que le comte de Montgommery est déjà sur la Save, et qu'il prend le chemin vers Saint-Gaudens, là où il fait état de passer la Garonne avec son camp. » La lettre dudit sieur Noé portait : « Monsieur, je vous avertis que le comte de Montgommery a passé la Save et l'Ariége, et aujourd'hui il dîne à la maison du vicomte de Caumont, mon beau-frère ; en tout ce pays ne se montre personne pour lui empêcher le passage de la Garonne : et en avertissez en toute diligence M. de Montluc. » Je ne fus jamais en ma vie si ébahi de chose qui me soit venue devant, et commençai à juger en mon esprit que ceci devait être quelque grand malheur qui nous devait advenir, connaissant bien M. le maréchal Damville, MM. de Joyeuse et de Bellegarde qui étaient près de lui, et plusieurs autres capitaines qui n'avaient point faute de hardiesse, d'expérience ni de bonne volonté, et qu'il fallait penser que Dieu voulait envoyer à M. de Terride un malheur. J'avais la compagnie de M. de Gondrin à Monségur en Bazadais, la moitié de la mienne à Nérac, et l'autre à Monflanquin, celle de M. de Fontenilles à Moissac ; lequel de Fontenilles courut audit Moissac, étant bien certain que je le manderais bientôt. Et promptement je fis quatre dépêches, l'une à M. de Terride, par laquelle je le priais de se lever de devant Navarreins, et se retirer vers Orthez et Saint-Sever, et qu'il avait l'ennemi sur les bras ; le priant de se souvenir des diligences que nous faisions en Piémont lorsque nous étions ensemble, et que je craignais que les forces de M. le maréchal n'étaient encore prêtes pour promptement l'aller secourir, me doutant qu'avant que ma lettre fût à lui, il aurait les ennemis sur les bras, et qu'il ne se devait obliger à une retraite, ni moins à une bataille, attendu que ses gens étaient tous harassés de peine, et les ennemis venaient à lui tous frais. J'en fis une autre à M. de Fontenilles pour le faire marcher, une autre au baron de Gondrin à Monségur, et l'autre à M. de Madaillan, mon lieutenant, et que je m'en allais devant vers l'Ile en Jordan si les ennemis n'avaient encore passé la rivière, et que, s'ils l'avaient passée, je prendrais le chemin d'Aire, et que jour et nuit ils me suivissent. Il était déjà nuit ; et le matin au point du jour, quand j'eus dépêché les messagers, je partis et m'en allai à Lectoure, et delà dépêchai à M. le maréchal, l'avertissant que je m'en allais droit à lui avec cinq enseignes ; toutefois, que si les ennemis avaient passé la rivière, que j'étais d'opinion que nous les suivissions, et que de ma part, s'ils étaient acheminés déjà vers le Béarn, je prendrais mon chemin droit à Aire, le suppliant de n'attendre personne, car incontinent qu'il serait hors de Toulouse, tout le monde irait après lui, connaissant bien le naturel des gens de ce pays : je les avais assez pratiqués, et m'assure qu'il en fût advenu ainsi ; maintes fois ai-je parti, moi trentième, qu'à la seconde journée je trouvais toute la noblesse près de moi. Je n'arrêtai que ce jour-là à Lectoure ; et, comme je veux que Dieu m'aide, quand je partis d'Agen je n'avais qu'un gentilhomme vieux avec moi, nommé M. de Lizac, et mes serviteurs ; mais le lendemain matin, il s'en rendit près de moi plus de trente ; et allai coucher à Cauze, et le lendemain je n'allai que jusque à Nogarol, pour attendre les compagnies de gendarmes et cinq enseignes de gens de pied que j'avais près de moi, que le capitaine Castella commandait, parce que j'avais envoyé mon neveu de Leberon dans Libourne, à cause que le roi m'avait écrit que j'allasse me jeter dedans, et que Sa Majesté avait été avertie que les ennemis s'en voulaient emparer ; lequel commandement m'était venu au temps que j'avais averti M. de Terride, et n'avais voulu aller audit Libourne, afin de me trouver auprès de M. le maréchal, pour aller secourir ledit sieur de Terride ou combattre Montgommery sur le chemin. Étant arrivés à Aire, nous nous trouvâmes plus de cent vingt gentilshommes, et arrivèrent aussitôt que nous les cinq compagnies de gens de pied. Le matin arriva toute ma compagnie d'un côté, et par les landes à même heure m'arriva le baron de Gondrin, qui le jour devant avait fait neuf lieues, et ma compagnie sept ; et le soir arriva M. de Fontenilles. Et ainsi que je montais à cheval à Nogarol, le messager que j'avais dépêché de Lectoure en hâte vers M. le maréchal, arriva, qui m'apporta la réponse du sieur maréchal, par laquelle il me mandait que puisque Montgommery avait déjà passé la Garonne, il lui semblait qu'il ne ferait rien d'aller après lui, et qu'il avait donné avis à M. de Terride, dès que le comte de Montgommery s'achemina au long des rivières, de prendre garde à soi, et que ledit Montgommery l'allait attaquer ; lequel lui avait fait réponse qu'il était assez fort pour combattre Montgommery, et qu'il n'abandonnerait pas le siége, qui était la même réponse que ledit sieur de Terride avait faite aussi à moi. En outre me mandait ledit sieur maréchal qu'il allait battre un château qui était près de Lavaur, nommé Figeac, attendant que les gens de pied qui venaient de Languedoc lui fussent arrivés, que le sieur de Saint-Géran de La Guiche commandait.

Incontinent que j'eus mis pied à terre à Aire, je dépêchai vers ledit sieur maréchal le capitaine Mausan, qui était maréchal des logis de la compagnie de M. de Gramont, et s'était mis n'avait guère de la mienne ; et par lui le priais de laisser toute entreprise, et que, ayant combattu Montgommery, il n'y demeurerait plus rien à combattre en Languedoc ni en la Guyenne, car toutes les forces qu'ils avaient en toutes ces deux provinces étaient avec ledit comte, et que personne ne nous ferait plus tête au dit Languedoc et Guyenne. J'avais dépêché, à mon arrivée à Nogarol, vers M. de Terride, le priant que, s'il n'était retiré, il se retirât, et se débarrassât de son artillerie s'il se voyait pressé, et que plutôt il la jetât dans le Gave avant que s'engager à une bataille, et que j'avais dépêché devers M. le maréchal, de Lectoure, en hâte, espérant qu'il viendrait ; et que, quand même il aurait perdu l'artillerie, pourvu que nous fussions ensemble, nous la recouvrerions bientôt. Je promenais cependant en ma tête qu'encore que Montgommery eût une belle et gaillarde troupe, hésiterait d'attaquer M. de Terride, me voyant venir à lui : mais je crois qu'il eut avis que M. le maréchal ni moi ne voulions entrer en pays, et que nous n'étions pas près de nous joindre : voilà pourquoi il suivit sa pointe. Le soir même que j'arrivai à Aire, après avoir dépêché le capitaine Mausan, arriva le capitaine Montaut, de la part de M. de Terride, qui me mandait qu'il s'était retiré à Orthez, et qu'il me priait que je marchasse droit à lui. Incontinent je lui envoyai ledit capitaine Montaut, et lui mandai que je ne partirais d'Aire ou bien de Saint-Sever, que M. le maréchal ne fût arrivé, car je n'avais que trois compagnies de gendarmes et cinq enseignes de gens de pied, et que le capitaine Montaut m'avait dit qu'en dix-huit enseignes de gens de pied qu'il avait, il n'y avait pas 1800 hommes, et d'autre part, que si j'allais à Orthez, et que nous fussions contraints de combattre et perdissions la bataille, que justement le roi me devait faire couper la tête pour n'avoir attendu M. le maréchal, et que ledit sieur maréchal pouvait justement dire de sa part que j'avais hasardé la bataille afin qu'il ne s'y trouvât point, pour acquérir la réputation de l'avoir gagnée, et que je me garderais d'entrer en telle dispute envers le roi ni envers M. le maréchal ; mais que je le priais de se retirer à Saint-Sever et qu'il laissât quelques gendarmes dans Orthez, et, attendant la venue de M. le maréchal, je m'approcherais de lui ; que ci-devant bien à propos je lui avais donné avis de la venue du comte, qu'il l'avait méprisé, et qu'à présent il voulait que je réparasse une si grande faute au hasard de mon honneur ; que je ne le pouvais faire. Ledit capitaine Montaut s'en alla toute la nuit droit à Orthez et lui dit tout ce que je lui avais donné charge de faire. Il me rendit réponse qu'il ne pouvait bouger d'Orthez, et que s'il sortait hors du pays de Béarn, que les Béarnais perdraient le cœur, me priant d'y vouloir aller, et me voulut renvoyer le capitaine Montaut, lequel n'en voulut prendre la charge, mais lui dit franchement que je n'y entrerais point, et que mes raisons étaient si évidentes que je n'avais homme auprès de moi qui me conseillât d'y aller. Je lui remandai par son messager que je n'en ferais autre chose que ce que le capitaine Montaut lui avait dit.

Toutes les lettres que j'écrivais à M. le maréchal et à M. de Terride, je les communiquais à M. d'Aire lequel est frère de M. de Candale, et à tous les chevaliers de l'Ordre, desquels je prenais l'avis, car la chose le valait. Le lieutenant de Castel-Sarrasin, qui était près de M. de Terride, m'a dit avoir gardé toutes les lettres que j'avais écrites au dit sieur de Terride, et que s'il eût voulu croire aucuns capitaines qu'il avait auprès de lui, il se fût retiré à Saint-Sever, comme je lui mandais ; mais il voulut plutôt croire trois ou quatre gentilshommes de Béarn qui étaient près de lui, que non les capitaines et ses serviteurs. M. de Bellegarde était à six lieues d'Aire, vers Bigorre ; je lui dépêchai un homme, le priant de venir le lendemain à Projan, maison du baron de Campagne, et qu'il menât le capitaine Arne et le baron de Larbous, lieutenant de M. de Gramont, ayant grande affaire de parler à lui : ce qu'ils firent tous trois. Il avait quatre compagnies de gens d'armes avec lui, à savoir, la sienne, celles de M. de Gramont, d'Arne et de Sarlabous ; et là je leur exposai tout ce que j'avais écrit à M. de Terride, et les réponses qu'il me faisait, et qu'il me voulait attirer à Orthez ; et leur dis les raisons, que j'ai écrites, pourquoi je n'y devais aller, lesquelles ils trouvèrent tous bonnes, et que M. le maréchal avait grande occasion de se fâcher si je ne l'attendais, combien qu'ils connussent bien, aux lettres qu'il leur avait écrites, qu'il avait envie de faire la guerre en Languedoc et non en Guyenne ; car tous ceux qui étaient près de lui, de son conseil, et ceux de Toulouse même, comme l'on leur avait mandé, lui conseillaient de faire la guerre en Languedoc, et que ceux de Toulouse lui fourniraient l'argent pour les frais de la guerre, le persuadant de dépenser leur argent en Languedoc, et non en Guyenne. C'était une chose bien facile à croire, car chacun cherche de tirer l'eau à son moulin. M. de Bellegarde nous dit qu'il lui écrirait qu'il devait marcher devers nous après les ennemis, mais qu'il ne pensait pas qu'il le fît pour les raisons susdites, et que les autres, qui voudraient qu'il fît la guerre en Languedoc, lui diraient que l'occasion pourquoi nous les priions de venir vers nous était pour la crainte que nous avions de perdre nos maisons. Nous arrêtâmes qu'il lui enverrait un gentilhomme pour le prier de vouloir venir, et je lui promis de l'avertir de ce que le capitaine Mausan me rapporterait, qui ne demeura que trois jours à aller et venir, et passa là où était M. de Bellegarde, et lui apporta lettres dudit sieur maréchal pareilles aux miennes. Elles étaient de cette teneur : « J'ai vu ce que vous m'avez écrit, et comme M. de Terride s'est retiré à Orthez : et puisqu'il est retiré et hors de péril, je ne ferais pas de grandes besognes par delà ; et il me fâche d'employer mal mon temps, car par deçà je suis assuré que je recouvrerai bientôt ce qui est perdu de mon gouvernement : toutefois, pour l'amour de vous autres qui m'en sollicitez, je veux bien ramener mon camp jusqu'à l'Ile en Jordan, pour là attendre quelques jours voir s'il se présentera occasion pour combattre Montgommery en campagne ; sinon, je suis délibéré suivre mon commencement qui est bon, car j'ai pris Figeac, où le capitaine Mausan m'a trouvé, et dès demain matin je marcherai droit à l'Ile, et espère y être dans deux jours. » Voilà le contenu de la lettre qui nous apporta à tous beaucoup de plaisir ; et tout incontinent que j'eus reçu sa lettre, je m'en allai à Saint-Sever avec tous les gens que j'avais à pied et à cheval ; et dès que j'arrivai à Saint-Sever, je dépêchai vers M. de Terride le capitaine Montaut, qui ne faisait qu'arriver au dit Saint-Sever, venant d'Orthez, car de là au dit Orthez il n'y a que quatre lieues et demie ; je priais M. de Terride de se vouloir rendre le matin à Agetmau, et que nous parlerions une heure ensemble pour arrêter ce que nous aurions à faire. Je pensais qu'il y viendrait, ayant mandé aux gens de M. de Gramont qu'ils nous apprêtassent quelque chose pour dîner ; car Agetmau est à lui, à cause de sa belle fille d'Andoins, comtesse de Guiche ; et je baillai les lettres que M. le maréchal m'avait envoyées par le capitaine Mausan au dit capitaine Montaut, afin de les lui montrer. Je l'assignais là expressément pour lui remontrer que M. le maréchal ne viendrait pas si avant qu'en Béarn, car il était pressé de tous les états de Languedoc et de tous les seigneurs de ce pays là, d'aller faire la guerre en Languedoc, non en Guyenne, et qu'à la fin il serait contraint de le faire, ou qu'on ne lui baillerait point d'argent ; et qu'il se devait retirer à Saint-Sever, et laisser quelques gens dans le château d'Orthez ; et que, comme nous serions tous ensemble, nous ferions une armée, priant M. le maréchal de nous laisser M. de Bellegarde avec les quatre compagnies de gens d'armes, ce que facilement j'espérais qu'il nous accorderait, parce qu'il en avait assez sans ceux-là pour être maître de la campagne, et que dans cinq ou six jours j'espérais que nous aurions pour le moins 1000 hommes de pied et davantage, plus que nous n'avions, car M. de Bellegarde avait deux compagnies avec lui, et que le capitaine Mausan s'en irait en Bigorre, que lui et son frère amèneraient assez de gens, et que le vicomte de Labatut en faisait aussi. Voilà tout le discours que je lui voulais faire s'il venait à Agetmau, et pensais bien qu'avec ce discours je vaincrais son conseil qui l'empêchait de se retirer : et me semblait que M. le maréchal serait fort aise de cette résolution, afin qu'il allât poursuivre ses entreprises. Or je ne faisais pas ceci de ma tête seulement, car je communiquais le tout aux chevaliers de l'Ordre et capitaines qui étaient avec moi. Et comme je pensais que le matin il viendrait à Agetmau, car il n'y a que deux lieues, pour conclure le tout, il me manda qu'il ne se pouvait rendre à Agetmau, car son conseil ne trouvait pas bon qu'il abandonnât son gouvernement, parce que Agetmau n'était pas en Béarn ; mais que je devais aller là où il était. Voyez un peu la gloire et le mauvais conseil qu'il y a par le monde. Un homme faible, battu, et presque défait, se tient sur le haut bout, et encore à l'encontre de celui qui était pour lui sauver la vie et l'honneur, et qui n'était pas de qualité qui ne dût être respectée.

Pour Dieu, capitaines mes compagnons, laissez cette gloire derrière le chevet du lit quand la nécessité vous pressera, car c'est n'avoir pas de sens et de jugement, voyant qu'on va se perdre misérablement. Quand il eût été de plus grande qualité que moi, encore devait-il suivre mon conseil, et s'avancer pour me communiquer de son salut et de son armée. Son mauvais ange le guidait : il ne sut ni auparavant ni depuis prendre son parti pour se sauver ou se défendre ; ce n'était pas faute de hardiesse, car il avait toujours montré qu'il avait du cœur ; mais Dieu nous ferme les yeux quand il nous veut châtier.

Pour retourner à nos ambassades, je lui mandai tout court que je n'en ferais rien, et que je ne m'engagerais point en lieu où il me fallût combattre, que je ne visse ses forces et les miennes, pour connaître si elles étaient suffisantes pour répondre à l'ennemi, car j'en avais trop vu prendre au trébuchet, et je ne voulais acheter chat en sac, voulant voir dedans et dehors, et que j'étais venu là pour le secourir, sans avoir charge ni commandement de personne du monde : qu'il me semblait qu'il se fondait sur les honneurs, et qu'il n'était pas temps qu'on dût disputer de cela. Il me rappelait celui qui est en nécessité, et qui pense faire trop d'honneur d'emprunter de l'argent de celui à qui il le demande. Tout ceci lui écrivis-je de colère, quand je vis que je ne le pouvais faire venir en lieu où je lui voulais dire de bouche tout le discours que nous avions fait, tant monsieur de Bellegarde et les capitaines qui étaient près de lui, que ceux que j'avais près de moi. Et comme ils virent que je n'y voulais point aller, ils m'envoyèrent messieurs d'Andaux et de Damézan, pour me persuader que je devais aller là.

Le différend n'était pas que je dusse emmener les cinq compagnies de gens de pied que j'avais et les trois de gendarmes, car il n'y avait pas à manger pour trois jours pour eux-mêmes ; mais que j'y devais aller comme font les voisins quand ils se vont voir l'un l'autre. Je n'ai pas de coutume de marcher ainsi en temps de guerre quand l'ennemi est près. Lesdits sieurs d'Andaux et de Damezan n'avaient pas faute de remontrances, ni moi de défenses, qui étaient beaucoup plus apparentes que les leurs, comme les enfants eussent pu connaître. A la fin, comme ils virent que je n'y voulais point aller, ils me dirent que M. de Gramont voulait mal à quelques-uns de leur conseil, ou bien eux à lui (je ne sais lequel c'était, car je ne l'ai point mis en mémoire, parce que les haines des uns et des autres ne m'avaient pas amené là), et que par ce moyen le lieu d'Agetmau n'était pas propre pour notre entrevue. Nous arrêtâmes que, le lendemain sur le midi, nous nous rendrions tous en la maison d'un gentilhomme qui n'était pas en la terre de M. de Gramont, encore que je leur disse que là où était un lieutenant du roi, toutes les inimitiés devaient cesser. Sur l'entrée de la nuit, ils montèrent à cheval pour s'en retourner à Orthez ; M. de Madaillan me pria de le laisser aller avec eux pour y demeurer deux jours, voir s'il pourrait faire quelque chose, avec quarante salades de ma compagnie. Je le laissai aller, et ainsi partirent tous ensemble. Et environ les onze heures, comme ils furent un peu au delà d'Agetmau, ils trouvèrent un marchand d'Orthez qui se sauvait, lequel ils connaissaient, et leur dit qu'ils étaient tous défaits, et que M. de Terride et quelques capitaines s'étaient sauvés dans le château : à quoi ils ne voulurent ajouter foi, car nos gens étaient dix-huit enseignes de gens de pied, et les ennemis n'en étaient que vingt-deux ; voilà pourquoi cela semblait impossible, vu que les nôtres étaient dans une ville. Ils n'arrêtèrent pour cela de tirer outre, et à un quart de lieue de là ils trouvèrent le capitaine Fleurdelis, qui s'était sauvé, lequel leur dit de même que le marchand. Alors ils firent halte pour recueillir les gens qui se sauveraient. Le marchand arriva et me trouva couché. Je trouvai ces nouvelles si étranges que je n'y voulus ajouter foi, ne pouvant croire que vingt deux enseignes en prissent, dans une ville qui n'est pas des plus faibles, dix-huit ; mais un quart d'heure après, le capitaine Fleurdelis arriva, qui m'en dit autant : alors je fus contraint de le croire, non pas sans faire plus de trois fois le signe de la croix.

J'ai voulu écrire au long la vérité comme tout s'est passé, parce que toute la France crie que si M. le maréchal Damville et Montluc eussent fait leur devoir, Montgommery eût été défait, et les princes, après la déroute de Moncontour, n'eussent su quel parti prendre, n'ayant eu d'autre recours qu'à se venir jeter entre les bras du comte de Montgommery, qui était frais, victorieux et plein d'écus (tout cela est vrai), et la Guyenne ne porterait pas le deuil comme elle le fait ; et je crois que les huguenots n'eussent pas passé le Limousin et Périgord, car nous fussions allés au-devant leur donner le bonjour. Ce discours que j'ai fait au vrai montrera qui en est cause. Cependant ceux qui viendront après nous pourront apprendre et juger qu'en la guerre une faute est irréparable. Il y a beaucoup de gens de bien qui sont en vie, qui témoigneront ce que j'en écrivis, car je ne faisais pas mes dépêches en secret, mais en présence des capitaines et chevaliers de l'Ordre qui étaient auprès de moi. Je n'écris point pour charger M. le maréchal ni M. de Terride : je ne dis que la vérité, pour répondre à ceux qui ont dit que, si j'eusse voulu, je pouvais secourir M. de Terride par ma diligence. Le peu de gens que j'avais, les avertissements que je lui donnai, la délibération prise par tous nous autres, rendront témoignage s'il tint à moi ou non. Je dirai bien que s'il se fût retiré, et qu'il m'eût plutôt cru et mon conseil que non le sien, nous eussions été assez forts dans huit jours pour combattre Montgommery et le jeter hors du Béarn, ou l'enfermer dans Navarreins, où on ne l'eût pas reçu, parce qu'il n'y avait pas de vivres pour nourrir ses gens pour quatre jours, et parce qu'il fallait qu'il combattît, ou qu'il retournât par le même lieu qu'il était venu, qui était bien mal aisé, car les paysans mêmes l'eussent défait, nous sentant à sa queue. M. de Terride tenait encore toutes les autres villes ; et si cela eût succédé, il n'eût pas fallu que M. le maréchal se fût empêché de notre guerre, mais fût allé tout à son aise suivre ses entreprises, pourvu qu'il nous eût laissé M. de Bellegarde et les quatre compagnies : ce que je pense qu'il eût fait, n'en ayant aucun besoin. On se doit prendre au conseil de M. de Terride et non à moi. Pour montrer à tout le monde le peu d'apparence qu'il y avait que le comte fût venu à bout de son entreprise, il est certain qu'il n'eut jamais au plus haut que 2500 hommes de pied et cinq à six cents chevaux, que bons que mauvais ; et quand il passa au Port devers MM. les princes, il n'avait pas plus de cent chevaux, et fort peu de gens de pied, par le témoignage principalement de l'enseigne et du guidon de M. de Terride, et de M. de Saint-Félix, lieutenant de M. de Negrepelisse, et de l'enseigne du capitaine Saint-Projet, qui étaient prisonniers, lesquels allaient toujours sur leur foi parleur camp : et depuis la paix, j'ai parlé à plus de cinquante des ennemis, qui me l'ont confirmé. Ainsi on peut juger s'il y avait apparence d'avoir peur, ni de penser que ledit sieur de Terride, vu les forces qu'il avait, se fût laissé ainsi surprendre, d'autant plus qu'il était bon homme de guerre, et avait de bons capitaines ; mais ils perdirent l'entendement au bon du coup.

Voilà la vérité du commencement et source des malheurs de la Guyenne. Que si M. le maréchal Damville ne fût venu en ce pays, je m'assure que la plupart des seigneurs qui se rendirent près de lui m'eussent fait cet honneur de me venir trouver, et crois que nous eussions mené le bateau d'une autre sorte. Il était raisonnable qu'ils lui fissent cet honneur, car il est grand seigneur, fils d'un connétable, et maréchal de France, et d'ailleurs brave chevalier de sa personne, plutôt qu'à moi, qui suis un pauvre gentilhomme, vieux, estropié, et défavorisé, mais néanmoins aimé de la noblesse et du peuple.

Vous, lieutenants du roi qui venez après moi, si mes Mémoires tombent entre vos mains, faites votre profit de la faute de M. de Terride, afin que vous ne soyez cause de la ruine des affaires de votre maître. Je ne le veux pas blâmer ni accuser de couardise et lâcheté, car il était bon pour mener les gens à la guerre ; mais à un lieutenant du roi il faut d'autres parties ; sur votre tête, sur votre prudence et bons avis repose tout le reste. S'il eût cru les avis que nous lui avions donnés que le comte de Montgommery allait à lui, il eût fait une retraite honorable et eût sauvé son canon ; que s'il n'avait assez de loisir, il l'eût jeté dans le Gave, qui est une rivière où il y a de grands précipices ; il n'était en la puissance de Montgommery de le retirer, et nous eussions été au temps qu'il fallait pour le ravoir. Mais non content de ce, ayant été mis en déroute en son siége, et encore retiré dans une ville assez bonne, il devait aviser les moyens, ou de se retirer plus avant, ou de se fortifier. Et encore la dernière faute fut pire que la première, c'est que la peur leur ôta le jugement ; car il se sauva avec bon nombre de gentilshommes dans le château qui est bien fort, sans avoir avisé d'y faire mettre des vivres pour le soutenir. Et parmi toutes ces disgrâces, encore se tenir sur le haut bout, sans vouloir sortir trois pas de son gouvernement pour venir communiquer avec moi ! Laissez, laissez ces honneurs en la nécessité ; je n'ai pas fait ainsi : souvent avec dix chevaux je me suis mis en campagne. Je m'assure que s'il fût venu parler à moi, il ne fût tombé au malheur qui lui causa la perte de sa réputation et de sa vie. Et quant à moi, j'ai toujours pensé, me ressouvenant de cette affaire, que c'était un vrai jugement de Dieu ; car lever un siége contre forces égales, vaincre et forcer une ville, prendre le lieutenant du roi dans une bonne place en trois jours, presque à la vue d'un maréchal de France et d'un lieutenant du roi, comme j'étais, et bref en trois jours conquérir tout un pays, cela semble être un songe. Il faut confesser que de toutes nos guerres il ne s'est fait un plus beau trait de guerre que celui-ci.

Capitaines mes compagnons, qui a acquis cette belle gloire au comte de Montgommery ? certes la diligence dont il usa, sans donner presque loisir à M. de Terride de penser à lui ; c'est une des meilleures pièces de la guerre. Mais qu'est-ce qui fit perdre ledit sieur de Terride ? le peu de diligence qu'il mit en son fait. Quant à moi, j'y apportai tout ce que je pus ; car d'entrer plus avant en pays sans avoir entendu son état, et combattre un ennemi victorieux sans avoir des forces suffisantes, avec des gens en peur, je n'étais pas si malavisé, pour mettre toutes choses pêle-mêle, et lui faire compagnie en sa ruine. J'avais trop longuement gardé cet avantage de n'avoir jamais été défait, pour le hasarder pour le secours d'un homme lequel en dépit de tout le monde se voulait perdre.

Qu'on ne s'étonne pas si je m'arrête si longuement sur ceci ; car je crois que de cette faute, laquelle plusieurs mal instruits m'imputent, est provenue non-seulement la ruine de la Guyenne, mais aussi de ce royaume ; car je suis assuré que les affaires des huguenots étaient réduites à telle extrémité, qu'il n'était pas possible qu'ils se pussent remettre. En premier lieu, si M. le maréchal et moi l'eussions suivi, il n'y avait doute que Montgommery n'y eût été défait, et par ainsi tout le Béarn conquis, qui n'est pas peu de chose ; et je pense que par la paix le roi se fût bien gardé de le rendre, ayant de quoi récompenser dans le royaume la reine de Navarre, pour la tenir d'autant plus sous son obéissance ; car un roi doit toujours désirer que ceux qui sont ses sujets, s'ils sont grands et puissants, soient dans le cœur du royaume et non aux extrémités, car lors ils n'osent lever les cornes : et puis le roi n'avait pas faute de bons titres pour le Béarn, car on dit que la souveraineté lui appartient ; j'en ai ouï discourir une fois à M. de Lagebaston, premier président de Bordeaux, lequel disait avoir vu les titres en la comptablerie de Bordeaux. Je n'ai que faire de réveiller cette vieille querelle. Il nous disait aussi que lorsqu'on commença de dresser la fortification de Navarreins, la cour de parlement envoya devers le roi François, pour lui remontrer combien cela importait ; mais le roi leur manda qu'il ne le trouvait point mauvais. Ce fut un mauvais conseil au roi, car un prince, le plus qu'il peut, doit empêcher ces forteresses voisines ; il y a assez de moyens de les empêcher. Sans cette forteresse tout le pays était au roi ; mais, cela est fait, il n'y a plus d'ordre, car à chose faite le conseil en est pris. Outre tout cela, si Montgommery eût été défait, M. l'amiral, qui perdit cependant cette grande bataille de Moncontour, ne savait de quel bois faire flèche, et ne savait à quel saint se vouer. Je crois qu'il ne fût pas été si mal avisé que de s'enfourner en Guyenne, où on l'eût aisément défait, étant le reste de son armée en fort piètre et misérable état, sans bagage, les chevaux déferrés, et sans avoir un seul sol. Et bien lui servit qu'il se vint jeter entre les mains du comte de Montgommery, qui le remit sus, l'accommodant d'argent qu'il avait gagné au sac de plusieurs villes ; de sorte que le dit sieur amiral eut la commodité de traverser tout le royaume pendant que le roi s'amusa au siége de Saint-Jean, au cœur de l'hiver, qui fut un très-mauvais conseil : mais Dieu nous ferme et ouvre les yeux comme il lui plaît. Or retournons à notre propos : peut-être qu'il y aurait quelques-uns qui voudraient que j'eusse mis par écrit plus au long comme M. de Terride fut défait ; ce que je n'ai voulu, car j'ai toujours ouï dire que de mauvaise viande on n'en saurait faire un bon potage. Je laisse cela pour ceux qui y étaient, et qui me l'ont confirmé, et pour les historiens qui parlent de tout le monde, et souvent mal à propos, comme gens mal entendus qu'ils sont au fait des armes.

[1] Saluer en ôtant le bonnet.


CHAPITRE II

Dissentiments entre le maréchal de Damville et Montluc. — Prise de Mont-de-Marsan. — Le maréchal de Damville se sépare de Montluc et retourne en Languedoc.

Les allées et venues de M. de Terride vers moi durèrent trois jours entiers, et après Montgommery le vint attaquer. Depuis sa défaite je demeurai à Saint-Sever, et jusques à ce qu'il fût pris dans le château d'Orthez je n'en partis, et après me retirai derechef à Aire, où je demeurai neuf jours après la prise dudit sieur de Terride : et du tout donnai avis à M. le maréchal, le priant encore de vouloir venir où nous étions. Il me fit réponse de quoi il lui servirait d'y venir, puis que M. de Terride était défait et pris. J'y renvoyai M. de Leberon pour lui remontrer que s'il passait la rivière vers le Languedoc, pour tout certain Montgommery se jetterait dans le pays du roi, ne trouvant personne qui lui fît tête, et que s'il lui plaisait de faire halte encore pour quelques jours, l'on pourrait connaître bientôt ce que le comte de Montgommery voudrait faire, car, enflé d'une si belle victoire, il ne se voudrait arrêter là ; ce qu'il accorda, mais non pas pour plus longtemps que la paye d'un mois que la ville de Toulouse avait donnée à ses gens, et que le demeurant il le voulait employer à recouvrer les places de son gouvernement. Or, à la vérité dire, depuis que M. de Terride fut défait, les affaires demeurèrent si confuses que l'on eût bien eu affaire de deviner le parti que l'on devait prendre, à moins que le pays de Languedoc eût voulu payer l'armée de M. le maréchal pour défendre la Guyenne, ce que peut-être il n'eût pas fait ; aussi il n'y avait point de raison. Durant les neuf jours que je demeurai à Aire, nous nous assignâmes de nouveau en un village, il ne me souvient du nom. Tous ceux qui s'étaient trouvés à Projan s'y trouvèrent, et là discourûmes des remèdes que nous pourrions trouver, ce qui était bien difficile, pour les raisons susdites : et furent tous d'opinion que j'écrivisse à M. le maréchal s'il lui plairait de s'approcher jusqu'à Vic, que je m'en irais le trouver, afin de résoudre ce qu'il lui semblait que nous devions faire pour la défense de la Guyenne ; lequel me manda qu'il s'y trouverait un jour qu'il me nomma, qui était deux ou trois jours après. Je veux mettre par écrit ici qu'est-ce que je faisais à Aire, à cinq lieues des ennemis, et en une ville qui n'est pas fermée, n'ayant que cinq compagnies que le capitaine Castella commandait, et une du vicomte Labatut, qui était venue à Aire ; et par ce que ceci servira par aventure à quelqu'un à l'avenir, je le veux écrire : quelques apprentis en notre métier y apprendront quelque chose.

Les trois compagnies de gendarmes étaient en un village deçà l'Adour, vers la Gascogne. Je découvris mon intention à MM. les barons de Gondrin, de Fontenilles et de Madaillan, et leur dis que je voulais tenter la fortune, voir si je pourrais combattre Montgommery à mon avantage, avec si peu de gens que nous étions, et que je voulais faire retirer tout le bagage de toute la noblesse qui était avec nous, à Nogarol, et qu'il ne nous demeurerait rien que nos armes et chevaux, et que je voulais que toutes les nuits ils se rendissent avec toutes les trois compagnies, une heure après minuit, devant Aire, deçà la rivière, vers la Gascogne. J'avais, outre cela, quatre compagnies d'argoulets ; en tout ils pouvaient être trois cents arquebusiers, lesquels pareillement se rendraient à Millas, sur le bord de la rivière. Nos six enseignes de gens de pied étaient logées au Mas d'Aire, au-dessus d'Aire, du côté des ennemis ; toutes les nuits, à la même heure, tous s'y rendraient en bataille au long de la rive et hors du village ; et que quand l'alarme viendrait, sans sonner tambour ni trompette, ils se retireraient par Aire, et passeraient le pont ; et nous qui étions logés audit Aire, passerions à gué, car la rivière était guéable ; et que cependant, toutes les nuits, vingt chevaux iraient sur trois chemins que les ennemis pouvaient prendre pour venir à nous, et qu'ils auraient intelligence les uns avec les autres pour se tenir avertis ; et que tous ensemble se retireraient vers Aire sans donner l'alarme, et qu'ils avertiraient les gens de pied, et nous par conséquent ; et que les vingt chevaux iraient à une grande lieue ou à une lieue et demie en avant, afin que nous ne fussions contraints de retirer nos gens en désordre, et que nous eussions du temps pour faire une demi-lieue sur notre retraite, qui était vers Nogarol, avant que les ennemis n'arrivassent à Aire. Je mesurais la longueur de la nuit, car je ne craignais pas qu'ils vinssent le jour, à cause que je tenais un gentilhomme, nommé le capitaine Bahus, en un village fermé qui est à une lieue et demie d'Aire, tirant à Morlas, lequel tenait des gens, tout le long du jour, sur tous les chemins que les ennemis pourraient venir à nous, et avait soixante ou quatre vingt soldats avec lui, et vingt ou vingt-cinq argoulets. Je leur mettais en avant que quand les ennemis auraient fait cinq grandes lieues de ce pays-là, surtout les gens de pied, et singulièrement la nuit, qu'à l'arrivée à Aire il faudrait que les gens de pied mangeassent et bussent, et qu'ils n'y pouvaient arriver qu'il ne fût près du jour, à l'heure du grand sommeil, et surtout gens de pied qui ont cheminé toute la nuit ; qu'ils ne tireraient jamais un homme de pied de là dedans, et que la plupart de leur arquebuserie à cheval demeurerait avec les gens de pied, et que, par l'art de la guerre, les gens de cheval devaient passer outre et venir après nous, ayant opinion que nous nous retirerions de peur ; et que je voulais que notre rencontre fût à demi-lieue d'Aire, qui serait proprement entre la pointe du jour et le soleil levant ; et comme nous les verrions approcher de nous, nous tiendrions toute notre arquebuserie couverte de nos gens de cheval, et baisserions la tête les chargeant. Je ne faisais pas doute que nous ne les défissions : ce qu'ils trouvèrent bon, et furent de même opinion que moi, que nous les déferions et romprions, car nos chevaux se trouveraient frais, et les leurs las : et nos gens de pied qui viendraient demi-lieue au trot après nous, voyant la victoire, et que les leurs se trouveraient encore dans Aire dormant ou mangeant, et voyant leur cavalerie défaite et en déroute, il ne fallait faire doute que chacun ne se fût essayé de se sauver par où il eût pu, et non de combattre. Il faut ainsi se représenter les choses quand on les entreprend, et ouïr les raisons des uns et des autres là-dessus.

Sur cette entreprise, nous demeurâmes neuf jours : toutes les nuits nous étions en bataille de cette sorte, attendant que les ennemis nous vinssent combattre, nous pensant surprendre ; mais je crois que nous y eussions demeuré, si nous les eussions voulu attendre, jusqu'à cette heure. Et le dixième jour, ayant eu la réponse de M. le maréchal, que dans trois jours il se rendrait à Auch, nous nous retirâmes vers Marciac pour nous rallier avec M. de Bellegarde, auquel je laissai tous les gens que j'avais, et seulement m'en allai avec vingt chevaux à Auch. Je fis neuf grandes lieues ce jour-là, qui en valent vingt de France, parce que le lendemain matin était le jour que M. le maréchal m'avait mandé qu'il s'y trouverait, et ne fus en ma vie si las, car il faisait une chaleur extrême ; j'y trouvai M. de Negrepelisse, qui était arrivé le jour de devant, ayant entendu que M. le maréchal s'y devait trouver, et pour rallier ce qui était demeuré de sa compagnie, laquelle était avec M. de Terride. Le lendemain matin M. le maréchal ne se trouva pas à Auch, mais y envoya M. de Joyeuse, et tînmes le conseil au logis de M. de Negrepelisse, qui avait la goutte ; et là M. de Joyeuse nous exposa l'intention de M. le maréchal, qui était qu'il s'en allait repasser la rivière de Garonne, et allait employer son temps en son gouvernement, vu la dépense que le pays faisait pour subvenir aux frais de la guerre. Nous débattions tous le contraire, et puisque les ennemis étaient en la Guyenne, que lui, ayant la charge du Dauphiné, Provence, Languedoc et Guyenne, qu'il devait aussitôt penser à conserver l'un que l'autre ; que tous étaient serviteurs du roi, tous sujets du roi, et le pays au roi, et qu'il fallait aller là où étaient les ennemis et réparer la grande faute que nous avions faite. M. de Joyeuse mettait en avant que le pays de Languedoc ne payerait pas l'armée de M. le maréchal, s'ils ne voyaient qu'il employât leur argent à recouvrer les places de Languedoc ; et, comme j'ai déjà dit, il y avait de la raison. Néanmoins, nous autres qui étions de la Guyenne, n'attendions autre chose que la ruine d'icelle, et par conséquent de nos maisons ; et pour toutes ces considérations, nous eussions bien voulu que M. le maréchal eût pris opinion de défendre la Guyenne et non de retourner en Languedoc. En somme, il nous dit qu'il se rendrait le soir à M. le maréchal, à L'Isle, et que le lendemain matin ledit sieur passerait la Garonne vers le Languedoc, et nous laissa tous bien ébahis, connaissant bien que Montgommery ne pouvait pas vivre longuement en Béarn, et qu'il se jetterait dans le pays du roi. Je dis à M. de Joyeuse que puisqu'il ne me demeurait forces pour défendre la Guyenne, je ne pouvais faire autre chose que de me retirer à Libourne, là où le roi m'avait mandé. Et ainsi je m'en retournai trouver M. de Bellegarde à Marciac, qui fut aussi ébahi que moi-même, car il n'était pas sans crainte de la ruine de ses maisons, aussi bien que moi et les autres qui étions de la Guyenne. Je laissai le vicomte de Labatut avec ses deux compagnies dans Marciac, et lui mis à sa discrétion de faire ce qu'il pourrait, car de forces je n'en avais point pour le secourir. M. de Bellegarde se retira aussi un peu plus avant vers le Comminge, attendant ce que M. le maréchal commanderait qu'il fit ; et le baron de Gondrin s'en alla vers Eause, pour faire le mieux qu'il pourrait avec sa compagnie. Nous étions tous comme brebis égarées. Je m'en vins avec les cinq compagnies passer la Garonne, et les mis au Port-Sainte-Marie et Aiguillon, pour voir si je pourrais assembler encore des gens, et baillai trois ou quatre commissions pour en lever. Il ne demeura avec moi que trente-cinq salades de la compagnie de M. de Fontenilles, et quatorze de la mienne ; car M. de Madaillan, qui était allé à l'enterrement de sa femme, en avait amené une partie qui étaient ses voisins : son frère, qui portait mon enseigne, s'en était allé à sa maison, malade, lequel en avait aussi amené de ses voisins. Mon guidon était prisonnier, mon maréchal des logis s'en était allé à Toulouse pour un procès que l'on lui jugeait. Et voilà l'occasion pourquoi j'étais demeuré seul ; il est vrai que j'étais assuré que dedans huit jours il se rendraient tous à moi. Quant à la noblesse d'Armagnac, tous s'étaient retirés à leurs maisons pour donner ordre à retirer leurs meubles dans Lectoure, car ils ne pensaient pas moins que ce qu'ils en ont vu depuis. Il semblait que ce fût un fléau de Dieu sur nous, car tout le monde songeait à sauver son bien et non à se défendre ni faire tête à l'ennemi. Voyez quelle fut la suite de la faute que nous fîmes de nous entendre si mal.

Je n'eus pas demeuré quatre jours à Agen, que je fus averti que M. de Marchastel, qui à présent est seigneur de Peyre, était arrivé à Tonneins avec trois cents chevaux, parmi lesquels il y en pouvait avoir soixante de bons, le reste étant arquebuserie à cheval, mal montés, et qu'il devait passer en Béarn, se joindre avec le comte de Montgommery. Incontinent je partis et me rendis à Aiguillon. De cinq compagnies, j'en avais envoyé deux à Villeneuve, pour soulager le pays, et aux trois qui m'étaient demeurées, et qui étaient au Port Sainte-Marie et Aiguillon, s'il y avait cent hommes par compagnie, c'était tout, car chacun s'en était allé à sa maison, aussi bien que les gens de cheval, et les capitaines mêmes. J'avais donné commission aux capitaines du Pleix et Pommies, qui sont de Condomois, de faire chacun une compagnie, et leur mandai qu'ils se rendissent vers Buzet, et que je voulais essayer de passer la rivière de Garonne, et, s'ils entendaient que les ennemis me vinssent empêcher le passage, qu'ils leur donnassent des alarmes par derrière. Ledit sieur de Peyre n'arrêta point à Tonneins, et passa la rivière, s'étendant vers Monheurt, Montlucet Damasan. Le soir que j'arrivai à Aiguillon, je fis semblant de vouloir passer la rivière : alors ils se présentèrent pour m'empêcher, mais il n'y eut autre chose que quelques arquebusades tirées d'un bord de la rivière à l'autre. Le lendemain matin, je fis descendre deux bateaux devers le Port-Sainte-Marie ; en l'un pouvaient passer trois chevaux, et en l'autre deux, et me présentai au passage du port de Pascau ; j'embarquai dans les deux bateaux vingt-cinq arquebusiers. Et comme je pensais qu'ils vinssent défendre le passage, ils firent le contraire, car ils abandonnèrent Damasan, Montluc et Monheurt, et se retirèrent vers La Gruère et le Mas d'Agénois, et ainsi me quittèrent le passage ; j'allai loger à Damasan, où je trouvai les capitaines du Pleix et Pommies qui étaient arrivés, et avaient tous deux environ quatre-vingts hommes de pied seulement, car ils n'avaient pas eu le loisir de faire leurs compagnies ; et quelque quatre-vingts arquebusiers à cheval s'y rendirent aussi. Le capitaine Lauba, un mien parent, qui pouvait avoir soixante arquebusiers à cheval, y arriva : environ les quatre heures après midi, nous fûmes tous passés. A mon arrivée à Damasan, m'arrivèrent deux hommes de Casteljaloux, que les consuls et habitants de la ville m'envoyaient, demandant secours, que Calonges avait été devant la ville pour les sommer, et qu'ils lui avaient répondu que s'ils n'avaient nouvelles de moi le lendemain matin, qu'ils leur bailleraient la ville. C'était une chose étrange : les villes qui n'avaient apparence de pouvoir être forcées, tremblaient de peur. Ils avaient capitulé qu'il n'y entrerait que les capitaines, moyennant quelque argent qu'ils donnaient ; mais c'était une feinte, car ils voulaient s'emparer de la ville et y laisser des gens ; car les capitaines, étant dedans avec les huguenots de la ville, étaient bien assurés qu'ils seraient maîtres des catholiques. Tout incontinent j'ordonnai à M. de Noé et au capitaine Bengue, lieutenant et guidon de la compagnie de M. de Fontenilles, qu'ils fissent repaître leurs chevaux, et aux capitaines du Pleix et Pommies de faire repaître leurs arquebusiers à cheval, et qu'à l'entrée de la nuit M. de Noé partirait avec vingt-cinq salades, et lesdits capitaines du Pleix et Pommies, avec leurs arquebusiers à cheval, avec lui, et que l'un des messagers irait en leur troupe, et le reste des salades qui pouvaient être dix, et les quatorze de ma compagnie, iraient avec ledit capitaine Bengue, et le capitaine Lauba avec lui, et s'arrêteraient à un quart. de lieue de la ville, en un lieu assigné ; et si M. de Noé pouvait entrer, il en donnerait avis au capitaine Bengue, sinon il se retirerait à lui ; et moi je me devais rendre avec quatorze ou quinze gentilshommes qui étaient avec moi, et quelques quatre-vingts arquebusiers à pied, à demi-quart de lieue dudit capitaine Bengue, à la maison d'un gentilhomme nommé M. de Canet, et que là ils me donneraient avis de tout ce qui se passerait. Ceci faisais-je afin que si les ennemis venaient pour empêcher l'entrée de M. de Noé, que le capitaine Bengue et lui se rallieraient ensemble, et moi aussi me montrerais en campagne pour les faire tenir en cervelle, entendant que nous étions trois troupes en campagne : je savais bien qu'ils en seraient bientôt avertis par ceux-là qui faisaient les bonnes gens, demeurant en leurs maisons sous l'édit du roi. Nous partîmes toutes les trois troupes de nuit, pour ne donner connaissance aux avertisseurs du peu de nombre que nous étions. M. de Noé fut à une heure après minuit aux portes de Casteljaloux, là où il y eut grandes disputes si on le laisserait entrer ou non ; les uns disaient oui, et les autres non, de sorte qu'ils le firent demeurer deux grosses heures avant que conclure ; et à la fin les catholiques se jetèrent à la porte de la ville, et se firent maîtres d'icelle porte et l'ouvrirent ; et comme il fut dedans, il en donna avis au capitaine Bengue, et lui manda de se retirer à moi comme il était ordonné : ce qu'il fit ; il était déjà soleil levant. Sur la pointe du jour arrivèrent devant Casteljaloux deux huguenots qui étaient enfants de la ville, et venaient savoir avec ceux de la ville si l'argent était prêt, et s'ils étaient délibérés de laisser entrer les capitaines comme ils avaient accordé, et que ledit sieur de Peyre était avec tous ses gens à un quart de lieue de là, qui avait fait halte attendant leur retour ; et comme quelques-uns les amusaient en paroles, sortirent quatre chevaux qui prirent l'un, et l'autre se sauva, et donna avis à M. de Peyre que son compagnon avait été pris, et que c'étaient gens d'armes qui portaient casaques jaunes. Alors M. de Peyre connut que je m'étais levé plus matin que lui, et se retira au Mas. M. de Fontenilles était arrivé la nuit à point nommé à Buzet, un quart de lieue de Damasan, où je m'étais retiré après que j'eus donné l'ordre de marcher la nuit ; et me conta par les chemins que M. le maréchal n'avait point passé la rivière de Garonne pour s'en aller en Languedoc, comme M. de Joyeuse nous avait assuré qu'il ferait, mais qu'il s'en allait vers Muret pour soulager le pays. Cette nuit-là j'eus deux grandes joies, la première et principale, de ce que M. le maréchal s'était ravisé, et ne passait point la rivière, car j'espérais que nous ferions quelque chose de bon pour le service du roi et du pays ; et l'autre, de ce que j'avais secouru Casteljaloux, qui nous apporterait grandissime profit, tant en Bordelais qu'en Bazadais ; ce que j'ai voulu écrire, pour montrer qu'avec peu de forces j'ai fait ce que j'ai pu, sans croupir en ma maison ni laisser tout à l'abandon.

Capitaines, encore que ce ne soit pas ici de grandes conquêtes et batailles, pouvez-vous apprendre aussi bien qu'en autres endroits de mon livre de quoi profite une grande diligence (je suis toujours sur cette leçon, on ne vous la saurait trop répéter), et comme il fait bon hasarder quand il est nécessaire. Quand je passai la rivière, vingt hommes m'eussent empêché de passer s'ils fussent demeurés aux maisons du port de Pascau, car il faut, malgré que l'on en ait, arriver entre les deux grandes maisons ; car vous ne pouvez faire descente que là ou à Montluc, là où pareillement il y a une grande maison à la descente. Et si j'eusse voulu discourir sur la raison de mon passage, je n'eusse trouvé homme qui eût été d'avis que je dusse hasarder de passer. Par ainsi, vous pouvez connaître que la guerre porte qu'il faut hasarder quelquefois quand l'affaire est de grande importance, et ne regarder pas toujours à la raison de la guerre. Mais aussi peux-je bien dire que si vous êtes long à entreprendre et long de pourvoir à l'exécution, vous pourrez plus perdre en hasardant que gagner ; car l'homme qui hasarde, il faut que son entreprise soit secrète et de prompte exécution, pour garder que l'ennemi ne sache ce que vous voulez faire avant que vous veniez à l'exécution ; car si vous lui donnez le temps de le savoir, ou de pouvoir rompre ce que vous voulez faire, pensez qu'il a du jugement comme vous : il pourvoira si bien à son fait, qu'au lieu que vous le penserez surprendre, vous vous trouverez surpris et défaits. Ne prenez pas toujours le plus aisé, mais trompez le, faisant semblant de vous jeter en un lieu pour passer par un autre. Quant à la diligence, M. de Noé ne demeura pas deux heures à repaître à Damasan que la nuit ne le surprit : toutefois sur l'heure il partit sans marchander. Combien y a-t-il de chefs qui eussent voulu donner temps aux gens de cheval de repaître, et séjourner la nuit pour le moins jusqu'à une heure ou deux devant jour, vu qu'ils avaient demeuré tout le long du jour au passage de la rivière avec une extrême chaleur ! Que si je l'eusse ainsi ordonné, M. de Noé eut trouvé les ennemis dans la ville, comme ils le trouvèrent lui dedans. Par ainsi, je vous conseillerai toujours de vous souvenir de la devise d'Alexandre le Grand : Ce que tu peux faire aujourd'hui, n'attends au lendemain. Après une grande corvée, vous vous reposerez à votre aise et acquerrez de l'honneur. Il faut souvent faire crever vos chevaux sous le faix ; vous en recouvrerez assez, et non pas l'honneur quand vous l'aurez perdu : c'est chose qui ne se trouve pas, et pour laquelle vous portez l'épée au côté.

Comme je fus retourné à Damasan, je me retirai à Buzet, maison du seigneur de Caumont, mien parent ; et incontinent après dîner, je montai à cheval, et m'en allai avec trente chevaux que je pouvais avoir, et les argoulets du capitaine Lauba, droit à Puech, qui est à la reine de Navarre et à moi. Le sieur de Peyre s'était retiré avec tous ses gens dans le Mas, qui est à une grande lieue de Puech ; et quand j'y fus arrivé, il était trois heures après midi. Les nouvelles allèrent à lui que je marchais droit au Mas ; ce qui fut cause qu'il partit incontinent et chemina toute la nuit. Lauba se mit sur la queue, et en eût eu poil ou plume, car il est hasardeux gentilhomme, et les deux capitaines qui étaient avec lui de même ; mais il ne sut rien de sa retraite jusqu'au lendemain qu'était soleil levant ; ils s'en allèrent jeter sur la piste, et leur dit-on qu'ils étaient déjà au Mont-de-Marsan. Et le lendemain je tirai dudit Casteljaloux ledit sieur de Noé et la cavalerie, et y laissai dedans les capitaines du Pleix et Pommies, qui parachevèrent de faire leurs compagnies, lesquelles toujours ont été bonnes, car ils ont ordinairement eu quatre-vingts arquebusiers à cheval pour le moins ; ils ne séjournaient guère qu'ils ne fussent journellement en campagne, et bien souvent couraient jusqu'au Mont-de-Marsan, et y ont fait beaucoup de combats. Je m'en retournai à Agen, et le même jour que j'y arrivai, un courrier de monsieur le maréchal m'apporta des lettres par lesquelles il me mandait qu'il avait entendu, tant par M. de Joyeuse que d'autres, que je m'en voulais aller à Libourne sur le commandement que le roi m'en avait fait, et que quand le roi m'avait écrit de m'y aller mettre, il ne savait pas que les affaires de la Guyenne allassent si mal ; et qu'il me priait que je les considérasse bien, et que si j'abandonnais le plat pays, le roi ni Monsieur ne le trouveraient pas bon. Je lui écrivis que, quelque chose que j'en eusse dit, ce n'avait jamais été ma volonté, et qu'il s'assurât que je n'étais pas marchand pour être pris au premier mot, et que j'étais fort réjoui de ce qu'il voulait encore temporiser en la Guyenne, pour voir la délibération que l'ennemi voudrait prendre, car il me mandait ainsi par ses lettres ; et que s'il lui plaisait, cependant que son camp ne faisait rien, marcher vers Nogarol et le Mont-de-Marsan, pour voir si l'ennemi voudrait prendre courage de sortir de Béarn pour nous venir combattre, nous pourrions faire quelque chose, et que cela, selon mon avis, profiterait, afin que si Montgommery voulait entrer sur les terres du roi, il connût qu'il lui serait bientôt sur les bras pour le combattre. Il me récrivit qu'il était content, et qu'il se rendrait à Auch dans cinq jours, et que je m'y trouvasse. Je ne voulus bouger les cinq enseignes que mon neveu de Leberon commandait, de Libourne et Sainte-Foy, combien que les deux qui demeuraient à Sainte-Foy n'y fussent que pour épargner les vivres de Libourne ; mais advenant un siège, elles avaient charge qu'incontinent que M. de Leberon leur manderait, elles se retirassent à Libourne, où le chevalier Horloge était, qui faisait des tranchées par dedans, comme si de jour en jour on eût attendu le siège. Je pris les cinq enseignes que le capitaine Castella commandait en l'absence du chevalier et de mon neveu, ma compagnie, celles de MM. de Gondrin et de Fontenilles, dépêchai en poste à M. de La Chapelle Lozières, qui était à Cahors, et qui se tenait toujours prêt pour amener la noblesse de Quercy, qu'il marchât en diligence, et que M. le maréchal marchait de son côté droit en la Chalosse : ce qu'il fit promptement, et amena sous sa cornette soixante-dix gentilshommes. Tous ceux d'Agénois vinrent avec moi ; il n'en demeura un seul en sa maison, sauf le capitaine Pauillac le vieux, que j'en fis retourner par force à Villeneuve, par ce qu'il en était gouverneur, tant pour garder ledit Villeneuve que pour favoriser de ce qu'il pourrait Libourne, si les ennemis y allaient.

M. de Cassaneuil était maréchal de camp de notre troupe, et logeait, comme son rôle portait, cent trente-cinq gentilshommes sous ma cornette et soixante-dix sous celle de M. de La Chapelle Lozières, les susdites compagnies de gendarmes et six cornettes d'arquebusiers à cheval. Voilà la troupe que j'avais. Sous la cornette de M. le maréchal, il y avait près de trois cents gentilshommes, comme ledit sieur maréchal même me dit à Grenade, présent son maréchal de camp, qui était M. de La Croisette, tant du côté de Comminge que de Languedoc : il avait vingt-deux enseignes de gens de pied, que M. de Saint-Girons de La Guiche commandait, et dix de M. de Savignac ; sa compagnie d'hommes d'armes, celles de MM. le comte d'Esterac, de Lauzun, de Terride, de Negrepelisse, des deux Bellegarde père et fils, de Gramont, du maréchal de La Foi, de Joyeuse, d'Aubigeoux, d'Arne, de Sarlabous, avec les trois que j'avais, faisaient le nombre de quinze cornettes de gendarmes, et la sienne que nous prenions pour deux, par ce qu'il y a cent hommes d'armes ; le tout revenait à dix-sept. Nous nous joignîmes avec lui à Auch, puis allâmes à Nogarol, où ledit sieur maréchal demeura deux jours : les ennemis avaient déjà passé l'Adour, et tenaient le Mont de Marsan, Grenade et Cazères ; je commandais l'avant-garde.

Le lendemain que le camp fut à Nogarol, M. le maréchal tint conseil où je me trouvai. Je voulais que nous marchassions en avant ce même jour, et espérais que nous surprendrions ceux de Cazères et de Grenade ; toutefois M. le maréchal n'en fut point d'opinion de ce jour-là, parce qu'aucuns proposaient que dès que les ennemis entendraient notre arrivée, ils passeraient la rivière de l'Adour en Béarn, parce qu'elle était fort basse et se guéait en plusieurs lieux. M. le maréchal proposa en ce conseil, qu'attendu qu'il n'avait point de grosse artillerie pour battre les villes, et qu'il n'avait que quatre pièces de campagne, qu'il ne délibérait point de passer plus outre, mais s'en retourner en son gouvernement pour exécuter les entreprises qu'il y avait, et pour recouvrer les places que les ennemis y tenaient, et beaucoup d'autres raisons que ledit sieur maréchal mettait en avant. Cette fâcheuse chanson était toujours en nos oreilles ; et encore que ses raisons fussent apparentes, je ne les pouvais trouver bonnes, parce que je voyais clairement advenir en la Guyenne ce qui est advenu, comme faisaient aussi tous ceux qui y avaient intérêt comme moi ; et entrâmes si avant, que je fus contraint de lui dire qu'il fallait qu'il répondît au roi aussi bien de la Guyenne que du Languedoc, et que par sa patente il trouverait qu'il avait accepté de commander aux quatre provinces, qui étaient Dauphiné, Provence et Guyenne, aussi bien qu'au Languedoc dont il en était gouverneur, et que je le priais d'y vouloir aviser. Il me répondit que par toutes les trois provinces il y avait des gouverneurs, et que chacun gardât son gouvernement comme il ferait le sien. Je connus bien à ses paroles qu'il se fâcha de ce que je lui avais dit, car ces gens veulent qu'on leur accorde tout ce qu'ils disent : il était vrai pourtant, car il avait embrassé tout cela. Et demeura ainsi le conseil sans résolution ; je me retirai, après avoir prié M. de Joyeuse et M. de Bellegarde de le lui vouloir remontrer, car de moi je connaissais bien que je l'avais fâché, et ne lui en voulais plus rompre la tête : ils me promirent de le faire, et je laissai un gentilhomme auprès d'eux, afin qu'ils m'avertissent de sa délibération. Bientôt après lesdits sieurs me mandèrent qu'ils s'étaient résolus d'aller à Grenade, de quoi je fus fort aise, comme aussi fut toute notre troupe. Je lui écrivis promptement s’il trouverait bon que j'allasse la nuit devant enfermer ceux qui étaient dans Grenade, voir si nous leur pourrions donner une estrecte[2]. Il me manda qu'il le trouverait bon, et qu'il avait déjà fait partir L'Estang de Cornusson avec les quatre cornettes de cavalerie qu'il avait, pour se jeter dedans Cazères, qui étaient celles dudit de L'Estang, de Saint-Projet, du Sendat et Clairac.

Je partis à l'entrée de la nuit avec la noblesse et ma compagnie, et sans une pluie qui nous prit la nuit, la plus grande que je pense jamais avoir vue, j'eusse attrapé à Grenade quatre-vingts ou cent chevaux qu'il y avait, qui étaient de mes voisins de Tonneins et Clairac ; j'eusse mieux aimé les rencontrer que trois cents d'autres, et je crois que je les eusse si bien accoutrés, qu'à peine eussé-je eu jamais crainte d'eux, car c'est la tanière des mauvais garçons. Mais un malheur seul ne m'advint pas, car la pluie me contraignit me jeter dans Gaube, qui est à M. de Valence mon frère, qui dura pour le moins trois grosses heures ; et encore ne me fussent-ils pas échappés, n'eût été que comme M. de L'Estang fut arrivé à Cazères, il dépêcha sur l'entrée de la nuit l'enseigne du capitaine Saint-Projet avec douze salades pour aller découvrir jusques au delà de Grenade, tirant au Mont-de-Marsan : et comme l'enseigne fut auprès de Grenade, il n'entra point dedans (et ne pensait aussi qu'il y eût des ennemis, et ne se voulait point découvrir), et passa outre plus d'une lieue vers le Mont-de-Marsan. Comme il vit qu'il ne trouvait rien, il s'en retourna par le même chemin, et étant devant les portes de Grenade, il fit entrer son guide découvrir dans la ville s'il y avait rien ; lequel étant à la porte, vit sortir gens de cheval à la place et par les rues, qui allaient et venaient. Il tourna à l'enseigne, et lui dit ce qu'il avait vu, et qu'encore que la nuit fût fort obscure, il lui semblait qu'ils portaient casaques blanches. L'enseigne mit pied à terre, et s'en alla tout seul sur la porte de la ville, et entra dedans, encore qu'il vît bien les gens à cheval, mais il avait quelque opinion que c'était moi, parce qu'ils avaient entendu que je m'y devais rendre au point du jour, ce que j'eusse bien fait encore deux heures devant jour, si la pluie ne m'en eût empêché. Il ne pouvait bien découvrir s'ils avaient casaques blanches ou non, et se mit dans la ville quatre ou cinq pas en avant. Ceux qui étaient logés contre la porte sortirent dehors pour monter à cheval ; l'enseigne qui les aperçut était si près d'eux, qu'il connut qu'ils avaient casaques blanches, et alla regagner la porte de la ville ; mais il fut enfermé par derrière et pris ; ils lui firent dire tout, et le montèrent en croupe, l'emmenant au grand trot et galop. Le comte de Montgommery, qui était vers Montaut et Nugron, en fut bientôt averti, et ils lui donnèrent telle alarme qu'il monta incontinent à cheval, sans descendre jusqu'à ce qu'il fût à Orthez ; et son artillerie demeura par les chemins abandonnée, et il n'y avait pas trente hommes, à la relation des bonnes gens du pays et d'eux-mêmes et de ceux qui étaient prisonniers. M. le maréchal arriva à Grenade un peu après le soleil levant ; mon quartier avec l'avant-garde fut à Saint-Maurice, qui est à M. de Barsac de Quercy ; et voulut M. le maréchal que M. de Savignac fût de l'avant-garde, et les compagnies de MM. de Gramont et d'Arne, et M. de La Chapelle Lozières, et les trois compagnies de gendarmes que j'avais ; et voilà comme nous arrivâmes tous à Grenade, à trois lieues du Mont-de-Marsan. Deux jours après notre arrivée, M. le maréchal tint encore propos de s'en vouloir retourner, car c'était toujours son refrain, et disait qu'est-ce que je voulais qu'il fît dans le pays de Béarn, vu que toutes les villes étaient rendues et que le roi n'y tenait plus villes ni châteaux ; qu'il ne faisait que perdre son temps, et d'autre part, que les vivres lui manquaient, et que déjà les soldats criaient à la faim, et aussi qu'il n'avait point d'artillerie pour battre les villes. Il y avait la raison des vivres, parce que le charroi n'était pas encore arrivé ; mais dès qu'il me manda qu'il voulait marcher, je mandai promptement de cotiser tout le Condomois, l'Armagnac, l'Esterac, Comminge et Bigorre, et dans deux jours nous eûmes plus de vivres qu'il ne nous fallait. A la fin je connus bien que son affection ne se perdrait point, ni de son conseil, car de moi je n'y entrai jamais, sinon à celui de Nogarol. L'on ne m'y appelait point, ni ne m'y présentais pas aussi, parce que je connaissais bien qu'on ne prenait pas plaisir quand je disais que nous devions faire la guerre en Guyenne, puisque les ennemis y étaient ; et connus bien que tous les conseils qui se tenaient sans moi n'apportaient rien de bon en la Guyenne : nous, qui étions Gascons, en tenions de notre côté.

Voyant donc que cette volonté continuait, je priai M. le maréchal de me laisser aller attaquer le Mont-de-Marsan, espérant de l'emporter. Il me dit comment je pensais prendre une ville fermée de murailles, qui était bonne, et non-seulement une, mais trois, toutes closes de bonnes murailles, ce qui était vrai ; toutefois je lui répondis que j'en avais pris d'autres plus fortes que le Mont-de-Marsan d'emblée, et là où il y avait de meilleurs soldats : il me ressouvenait de Pienza, qui était bien autre chose que le Mont-de-Marsan, encore qu'il soit assez fort. Je lui disais aussi que M. de Terride avait bien été pris en même sorte à Orthez ; c'est pourquoi puisque nos ennemis l'ont fait, je le pouvais faire, et que par aventure je leur pourrais bien rendre la pareille. A la fin il me dit qu'il en était content. Je le priai de laisser venir M. de Savignac avec les dix enseignes ; ce qu'il m'accorda. Je ne pus pas partir le lendemain, qui était le troisième jour, car il plut tout le jour ; et néanmoins je voulus aller avec quarante ou cinquante chevaux reconnaître la ville, et ne pus aller plus de demi-lieue. J'arrivai en trois ou quatre maisons, où je trouvai le capitaine Arne, et M. de Larbous, lieutenant de M. de Gramont, lesquels me dirent que le soir devant ils y avaient été, comme aussi avait fait M. de La Chapelle Lozieres ; et parlâmes longuement tous trois de la résolution que M. le maréchal prenait de s'en vouloir retourner ; ceux qui adhéraient à son opinion de retourner faire la guerre en Languedoc et de laisser la Guyenne, connaissaient bien qu'ils ne trouveraient pas grande résistance à exécuter leurs entreprises au Languedoc, vu que la force des ennemis était en Béarn, d'où je crois bien qu'ils pensaient que les ennemis ne bougeraient ; mais nous autres qui étions de la Guyenne, savions bien que Montgommery ne pouvait vivre longuement en Béarn, et qu'il fallait par nécessité, quand même il ne le voudrait pas faire, qu'il se jetât sur le pays du roi et sur nos maisons. Je connaissais bien aussi que ceux qui suivaient l'opinion de M. le maréchal, pensaient que, reprenant les villes du Languedoc, ils feraient de grands services au roi, dont ils tireraient grandes louanges, et mettraient leurs maisons en sûreté. Je n'étais pas marri que ceux qui étaient du Languedoc eussent cette opinion, et qu'ils voulussent tirer M. le maréchal en Languedoc pour toutes ces considérations, car j'ai toujours ouï dire que plus près est la chemise que la robe, et, quelque chose qu'on fasse, on cherche le profit : cela les excuse, n'y ayant point de déshonneur, comme il n'y avait pas aussi. J'étais seulement dépité contre ceux qui tenaient l'opinion des autres et qui étaient de la Guyenne, ce qu'ils faisaient pour plaire à M. le maréchal, et désirais que les ennemis leur brûlassent leurs maisons, parce qu'ils tenaient pour le secours de Languedoc, où ils ne pouvaient rien perdre, et semblaient chercher la ruine de leurs maisons et parents. Je sais bien d'autre part qu'il me fut dit qu'il y en avait de ceux qui étaient de la Guyenne, qui disaient à M. le maréchal que toutes les persuasions que je lui faisais de faire la guerre en Guyenne, n'étaient sinon parce que, si M. le maréchal faisait quelque chose de bon, l'on m'en donnerait la louange, et dirait-on que j'en étais cause, comme l'on faisait du temps des premiers troubles, quand M. de Burie et moi étions ensemble. Et si jamais j'y avais pensé, je prie Dieu qu'il n'ait jamais pitié de mon âme, et si je tachais ou avais autre volonté, sinon qu'il fît quelque chose grande, et que je fusse auprès de lui pour faire quelque bon service au roi, afin qu'il acquît une telle réputation, que le roi à jamais l'aimât et estimât, et qu'il me sentit si bon gré du service que je lui aurais fait, qu'il prît en protection mes enfants, et les aidât d'avoir quelque bien du roi ; car de moi, j'étais délibéré, si je voyais la guerre finie, me retirer en ma maison, me sentant déjà vieux et cassé du corps et de l'esprit : d'ailleurs j'avais, Dieu merci, acquis assez d'honneur sans aller dérober celui d'autrui. Mais quoi ! l'on ne saurait ôter la malice du cœur des hommes, depuis qu'ils lui ont donné une fois racine : ils nous font penser à ce que nous n'avons pensé, et dire ce que nous n'avons jamais dit. Je laisserai ce propos, et retournerai à mon entreprise du Mont-de-Marsan.

Le soir même, étant retourné à Saint-Maurice, M. le maréchal m'envoya remontrer que je ne devais point aller au Mont-de-Marsan, et que si j'étais repoussé, je donnerais mauvaise réputation à son armée, et que je n'en pouvais espérer qu'une honte, et qu'aussi il était résolu de s'en retourner dans deux jours. Je crevais de dépit quand j'ouïs ce langage ; je lui envoyai les seigneurs vicomte de Labatut, chevalier de Romegas, M. de Savignac même qui était des siens, d'Arblade et La Mothe Gondrin, pour lui remontrer et prier de ma part de ne se vouloir point fâcher, et avoir patience encore pour quelques jours ; et quant aux vivres, il voyait qu'ils en avaient tant que l'on n'en savait que faire ; d'autre part, qu'il ne fallait que passer l'Adour, et que nous trouverions cinq maisons des huguenots, qui étaient en la souveraineté du roi, là où nous trouverions vivres pour nourrir son camp un mois ; car par tout ce pays les huguenots et catholiques les y avaient retirés, et qu'il me laissât seulement aller au Mont-de-Marsan, et que je ne lui demandais que deux de ses pièces de campagne, pour battre les guérites et défenses qui servaient aux ennemis de flancs. Ils me rapportèrent que, quelques discours qu'ils lui eussent su faire, il était résolu s'en retourner, et qu'il était bien content de me prêter les deux pièces. Le matin, comme tout le monde eut repu, nous marchâmes, étant arrivé M. de Montastruc avec les deux pièces, ayant charge de me dire, de la part de M. le maréchal, qu'il serait fort aise que je changeasse d'opinion et que je n'y allasse point. Je crois qu'il le faisait afin d'avoir cet avantage sur moi, de pouvoir dire, si je recevais une écorne : Je lui avais bien dit. Toutefois nous nous mîmes en chemin ; je marchai avec la cavalerie et quelques cent ou cent-vingt argoulets, les cinq enseignes miennes après moi ; et M. de Savignac venait après, menant les deux pièces. J'eus deux lettres par chemin d'une femme de la ville, par lesquelles me mandait que je n'y allasse point, car les ennemis étaient avertis de ma venue, et que le jour devant le capitaine Favas, qui est de Saint-Macaire, y était arrivé avec cent ou cent-vingt chevaux, et un autre capitaine avec cent hommes de pied. La seconde lettre me vint à demi-quart de lieue de la ville, par laquelle me mandait qu'ils avaient fait leur revue, et qu'ils s'étaient comptés cinq cents hommes de combat, en ce compris les habitants de la ville, et que si j'y allais, je ne recevrais qu'une grande honte : et, encore que la femme et son mari, qui n'étaient pas dans la ville, fussent catholiques et de mes amis, je n'y voulus ajouter foi, et marchai jusques à la vue de la ville, laquelle est en un lieu bas. Je fis descendre cent ou cent vingt argoulets, afin qu'ils allassent gagner les maisons qui étaient auprès de la porte, et les y fis courir afin d'empêcher les ennemis d'y mettre le feu, ce qu'ils eussent fait, car il y en avait déjà dehors qui l'y mettaient ; ils furent contraints de se retirer dedans, et commencèrent à tirer à nos argoulets des murailles en dehors. Et pour attendre nos gens de pied et les deux pièces qui venaient derrière, j'allai passer la rivière avec une troupe de gens de cheval, au-dessous du Mont-de-Marsan tirant vers Dax, et à une arquebusade, pour aller découvrir de l'autre côté de la ville, et reconnaître le fossé s'il y avait de l'eau, afin d'y faire passer les enseignes du sieur de Savignac, pour donner par deux côtés.

Il y avait eau jusqu'à demi ventre des chevaux ; nous passâmes ; et comme je fus delà, nous aperçûmes quatre ou cinq chevaux qui se venaient jeter dedans ; mais ils tournèrent tout court sans pouvoir être pris. Je fis mettre tous les gens de cheval en bataille, puis descendis de cheval et fis descendre seulement le capitaine Fieux, qui est d'auprès de Miradoux, et m'en allai droit au fossé. La chaleur était grande, et les armes me pesaient fort ; je fus contraint de me mettre dans un petit fossé, car je ne pus passer plus avant, à cause de la pesanteur des armes, et qu'il fallait monter le fossé ; je fis passer M. de Fieux, qui alla tout au long du fossé de la ville, et trouva une femme tout contre le fossé, cachée derrière une petite haie, laquelle il fit lever, cheminant toujours, car l'on lui tirait fort, comme ils faisaient bien à moi, car de là où j'étais, il n'y avait pas dix pas jusqu'au fossé. A la fin le capitaine Fieux revint à moi, et la femme aussi, qui nous dit qu'il y avait eau de la hauteur d'une pique, comme aussi le capitaine Fieux m'affirmait selon son opinion, et à ce qu'il en avait pu connaître, et nous disait la femme qu'encore il y avait beaucoup de vase. Je perdis toute mon espérance de pouvoir rien faire par ce côté là, et qu'il fallait donner tous par un autre lieu. Je laissai MM. de Fontenilles et de Madaillan en cet endroit, et m'en retournai avec la noblesse repasser la rivière ; et comme je repassais, il me sembla voir quelques enseignes dans la ville, et bien près du pont ; et tout d'un coup je les perdis de vue, et pensai que ce fussent des ennemis. J'avais, au partir de Saint-Maurice, prié M. de Tilladet de vouloir aller parler à M. le maréchal, sur ce que m'avait dit M. de Montastruc, et pour l'assurer que nous avions bonne espérance d'emporter la ville, et voir s'il lui pourrait faire trouver bon que nous passassions la rivière, et lui ôter l'opinion qu'il avait. Ledit seigneur de Tilladet s'en retourna incontinent, qui fut son malheur ; car à son retour il me trouva déjà parti pour passer la rivière, et me voyait sur le passage ; et d'autre part il voyait que nos argoulets, qui étaient descendus à pied, se cachaient derrière des maisons. Il vint à eux à course de cheval, et les fit ôter de derrière les maisons, les faisant mettre au large pour tirer aux créneaux, se mettant à galoper au long du fossé pour donner courage aux argoulets ; et en s'en retournant par le même lieu par où il était allé au long du fossé, on lui tirait à force. Et à la fin une arquebusade lui donna dans le ventre ; son cheval tomba, et lui se sauva tout blessé plus de cent pas hors du tir des arquebusades : il semblait qu'il n'eût point de mal, et fut apporté en une maison hors de la ville, et dans deux jours après il mourut de ce coup. Je n'avais rien vu de tout ceci : je reconnaissais de l'autre côté de la ville. Cependant les capitaines Arne, baron de Larbous, L'Estang, avec les quatre compagnies de chevau-légers, et M. de La Chapelle Lozieres, étaient à main droite contre-mont la rivière, à une arquebusade de la ville.

Il faut à présent dire comment elle fut prise. Le capitaine Castella avec les cinq compagnies qui marchaient après moi, comme il fut à la vue de la ville, qui n'est qu'à une arquebusade (j'avais fait apporter cinq ou six échelles sur une charrette), voyant que nos argoulets ne faisaient guère bien, car toujours ils voulaient regagner le derrière des maisons, il fit descendre et traîner les échelles aux soldats, et, sans m'attendre ni attendre M. de Savignac, les pièces d'artillerie, ni autre commandement, ils baissèrent la tête droit à la muraille ; il leur fut fort tiré ; néanmoins ils n'arrêtèrent jamais qu'ils ne fussent au pied de la muraille, où arrivés ils dressèrent trois échelles qui furent assez longues, venant jusqu'au haut de la muraille, par lesquelles les capitaines ayant des rondelles, quelque tirer que les ennemis fissent, n'arrêtèrent jamais de monter qu'ils ne fussent sur ladite muraille ; et voilà les ennemis en fuite. Nos gens les suivirent par le même lieu où ils prenaient la fuite, et descendaient après eux ; et comme ils pensaient gagner la porte de l'autre ville pour la fermer après, les nôtres furent sur leurs bras et entrèrent pêle-mêle. Les ennemis tirèrent droit au pont, le long d'une grande rue là où ils avaient fait une barricade, laquelle tous ne purent pas gagner, car l'on en attrapa une bonne troupe par les chemins. Or, comme ils faisaient tête à la barricade, arriva M. de Savignac et ses gens, lesquels, à point nommé, comme les nôtres achevaient d'entrer avec les échelles, y étaient accourus montant par les mêmes échelles à qui mieux mieux, et aussitôt qu'ils entraient, couraient droit au pont. Et y fut tué à l'arrivée un de ses capitaines nommé Escaufours, lequel était un des vaillants hommes que je vis jamais, car il y avait longtemps que je le connaissais. A la fin les ennemis abandonnèrent la barricade et se jetèrent dans l'autre ville par le guichet.' Les cinq enseignes miennes les suivirent, et bien peu s'en fallut qu'ils n'entrassent pêle-mêle ; les ennemis fermèrent le guichet, et nos cinq enseignes furent contraintes de se jeter dans une petite maison qui touche à la porte de la ville, et à l'entrée fut tué un des cinq capitaines, nommé Mossaron. Les ennemis tiraient fort de la tour du portail ; et les nôtres aussi de cette petite maison jetaient fagots et planches contre la porte ; ce fut là où le capitaine Mossaron fut tué. Et malgré la grande quantité de pierres que les ennemis leur tiraient avec beaucoup d'arquebusades, les nôtres ne laissèrent de mettre le feu à la porte de la ville. J'avais vu, comme j'ai dit, ces enseignes, en repassant la rivière, mais je pensais que ce fussent des ennemis ; et comme nous eûmes repassé, un arquebusier vint à cheval courant à moi, me dire que nos cinq enseignes étaient dans la ville ; et, sans attendre ce que M. de Savignac ferait, nous nous mîmes au galop, et fûmes incontinent à la porte, car il n'y avait pas quatre cents pas. Je trouvais des gens de M. de Savignac par dedans et par dehors la porte, qui déjà avaient fait un trou, de sorte qu'on pouvait passer un à un par-dessous. Nous mîmes tous pied à terre et passâmes par ce trou. J'avais amené quelques paysans de Saint-Maurice, qui venaient avec l'artillerie, lesquels se jetèrent incontinent à la porte et l'ouvrirent par la force ; mais nous étions déjà tous dedans. M. de Cassaneuil, notre maréchal de camp, n'était pas venu avec moi, car je le trouvai au bout du pont, à une rue à main droite ; il me dit qu'il venait de reconnaître une maison ou deux qui regardaient à l'autre ville. Il n'y avait homme qui osât demeurer en la grande rue, car la tour de la porte voyait tout. Il m'amena aux deux maisons, lesquelles étaient sur le bord de la rivière ; je montai un degré jusque dans une chambre qui regardait sur la rivière, et là promptement fis faire sept ou huit trous en la muraille qui regardaient de l'autre côté de la ville, d'où les ennemis tiraient fort, puis descendis en la rue et entrai dans l'autre maison tout joignant dans une salle basse, là où il y avait une porte par laquelle on descendait par quatre ou cinq degrés sur la rivière. Les ennemis tiraient fort à la porte ; et par un coin d'une petite fenêtre, j'aperçus que les ennemis remplissaient quelques tonneaux qu'ils avaient mis sur une brèche de la muraille. M. de Savignac, M. d'Andosielle, son mestre de camp, le capitaine Saint-Aubin, et encore un autre de ses capitaines, il ne me souvient du nom, se trouvèrent dans cette salle auprès de moi. M. de Cassaneuil était entré en une autre maison, là où il trouva un rhabilleur de cuirs, grand homme, et me l'amena qui me dit qu'il n'y avait point eau plus avant que la ceinture. Je lui dis que je lui donnerais dix écus s'il voulait montrer le chemin aux soldats pour passer la rivière, et que je lui baillerais une rondelle à l'épreuve. Il me dit qu'il le ferait. Je lui baillai la rondelle, mais le vilain la jeta incontinent, me disant qu'elle pesait trop, et, encore qu'il fût gros et puissant, qu'il s'en trouvait empêché, et qu'il passerait bien sans cela. M. de Montastruc, commissaire de l'artillerie, était aussi près de moi. Je voyais qu'il se fallait hâter de passer, car si les ennemis avaient une fois rempli les tonneaux, il serait difficile d'entrer par cette brèche : ce qui fut cause que je dis à M. de Savignac de faire entrer trois ou quatre de ses enseignes. M. d'Andosielle, Saint-Aubin et l'autre capitaine coururent à la rue, et firent entrer les leurs, car les cinq miennes étaient à la maisonnette près la porte. Et comme les trois enseignes furent dans la salle, et force soldats des leurs qui entraient, je dis aux enseignes qu'ils suivissent hardiment cet homme, qui leur montrerait le chemin, et qu'il ne se fallait arrêter qu'on ne fût delà la rivière contre les tonneaux, mandant promptement aux arquebusiers qui étaient en la chambre qu'ils tirassent fort, afin de favoriser le passage des nôtres. Et tout d'un coup j'ouvris la porte et mis cet homme et un bon soldat qui s'offrit de se tenir près de lui, et après eux deux, les trois enseignes et les trois capitaines se mirent à leur queue. Je jetai cinq ou six arquebusiers après, puis je me jetai aussi après eux, et tous ces gentilshommes qui étaient avec moi. Il nous fallait descendre ces quatre ou cinq degrés : les ennemis tiraient fort du côté de delà, mais les arquebusiers qui étaient à la chambre les tenaient de si près, qu'ils n'osaient montrer la tête. Toujours descendaient soldats ; j'étais sur le bord de la rivière, et leur donnais toujours espérance de passer avec eux. M. de Montastruc, commissaire, qui vit que je descendais les degrés, se jette à la rue et commence à crier : « O soldats, voilà M. de Montluc qui passe la rivière ! » Les soldats qui s'amusaient au pillage, et ceux qui étaient dans la rue, laissèrent tout aux cris que faisait M. de Montastruc que je passais, et entrèrent en foule dans la salle ; et ceux qui ne pouvaient gagner les degrés sautaient en bas par les côtés, de sorte que, sans regarder rien, ils se jetaient dans l'eau comme quand on y pousse une troupe de moutons : je vis la rivière si couverte d'hommes d'un bord à autre, que l'on ne voyait point l'eau.

J'entrais toujours jusqu'à la moitié de la jambe dans l'eau, faisant semblant de vouloir passer, comme faisaient MM. de Brassac, chevalier de Romegas, et tous les autres gentilshommes qui étaient avec moi ; et M. de Savignac y était aussi : il n'y faisait guère bon pour lui, car il y avait des soldats qui avaient eau jusqu'aux aisselles, et crois que s'il s'y fût mis, il en eût eu jusqu'au cou, car chacun sait bien qu'il n'est pas de la taille d'un géant : nous y pensâmes perdre beaucoup de soldats qui étaient petits ; mais je leur criais toujours qu'ils se secourussent les uns et les autres, comme ils faisaient ; il faut croire, et à la vérité, que si je n'eusse avisé de faire ces trous en cette chambre, et d'y mettre beaucoup d'arquebusiers comme j'avais fait, si bien qu'un coup n'attendait pas l'autre, lesquels ouvrirent une fenêtre d'où ils pouvaient tirer deux ou trois à la fois, nous eussions perdu plus de cent hommes ; car de la muraille d'où ils nous tiraient, et des tonneaux, il n'y avait pas plus de six pas jusqu'au bord de la rivière où nos gens abordaient. Les enseignes et les capitaines allèrent aux tonneaux. Je mandai promptement à ceux de la chambre qu'ils ne tirassent plus, car ils donneraient aussitôt aux nôtres qu'aux leurs. Nos arquebusiers qui étaient près des enseignes tiraient comme ceux dedans. Les capitaines s'avisèrent de prendre le bord des tonneaux, qui n'étaient pas à demi pleins, parce qu'ils n'avaient pas eu loisir de les remplir ; et tout d'un coup je vis les tonneaux renversés de notre côté, et les enseignes et capitaines se jetèrent dedans : et voilà les ennemis en route et fuite droit au château ; nos gens les poursuivirent et en tuèrent grand nombre sur leur fuite. Et comme je les vis dedans, je m'en revins en la rue, étant si las, que de ma vie je ne m'étais trouvé en tel état ; je connus bien qu'il ne me fallait pas parler de porter les armes, car je crus tomber dix fois en la rue. Il n'y a ordre, nous ne pouvons être deux fois. Le chevalier de Romegas et le capitaine Fabien, mon fils, m'amenèrent par-dessous les bras à la maison du Junca, où je trouvai sa femme, laquelle promptement m'apprêta un lit et me mit dedans. Je trouvai que la sueur m'avait traversé le collet de buffle, de sorte que les armes se ressentaient de l'humidité. Nous n'avions apporté nul bagage, car nous avions tout laissé à Saint-Maurice, parce que moi-même je n'avais pas trop d'espérance de venir à bout de l'entreprise, comme y ayant aussi de la raison, et furent contraints mes gens de m'essuyer la chemise et tous les habillements que j'avais dessus. Et comme le chevalier de Romegas, mon fils et les autres gentilshommes m'eurent remis entre les mains de mes serviteurs, ils s'en allèrent à l'exécution du château. J'ai vu le temps, dis-je à ce brave chevalier, que pour une telle journée je n'eusse quitté ni casque ni corselet, et s'il y eût eu apparence de danger, j'eusse passé la nuit en cet état ; mais il n'y a ordre : faites, vous autres jeunes, ce que les vieux ne peuvent faire. » Étant tous mes habillements secs, ayant demeuré au lit environ demi-heure, je me levai et me tournai revêtir. Sur quoi arriva M. de Savignac, le capitaine Fabien et quelques autres gentilshommes avec eux, me dire que ceux du château se voulaient rendre, et voir si je trouverais bon que l'on les prît à merci, capitulant avec eux. Parce que je voyais que M. de Savignac et le capitaine Fabien voulaient fort sauver Favas, et qu'ils voulaient lui faire bonne guerre, parce qu'il était en réputation d'être bon soldat, je leur dis qu'ils allassent capituler comme bon leur semblerait, que je signerais leur capitulation, combien que j'eusse bonne envie d'en faire une dépêche. Voilà pourquoi, quand ils se furent départis de moi, je fis partir après eux un gentilhomme pour aller parler secrètement aux soldats et à quelques capitaines, que, comme on parlementerait, qu'ils regardassent d'entrer par un côté ou autre, et qu'ils tuassent tout ; car il fallait venger la mort des gentilshommes qui avaient été massacrés si malheureusement à Navarreins, parce que, contre la foi promise, on avait dagué le sieur de Sainte-Colombe et sept ou huit autres qui s'étaient rendus, vies sauves, à Orthez lorsque M. de Terride fut pris. On fit cette exécution sous prétexte qu'ils étaient sujets de la reine de Navarre : et si le roi veut toucher au bout du doigt d'un de ses sujets, ils disent qu'il ne peut. Tout est permis à ces gens-là, et rien à nous. Le temps viendra que la chance tournera, comme j'espère, et les payerons de même monnaie.

Je ne pouvais pas mettre l'entreprise en meilleure main que de ce gentilhomme-là, car il était parent proche du baron de Pourdeac, qui était du nombre des massacrés. Et comme il eut parié à deux ou trois capitaines et aux soldats, ils coururent chercher quelques échelles, et les dressèrent au coin de la basse-cour à main gauche près des galeries, et les autres parlementaient à la porte ; et par là les soldats entrèrent, et tuèrent tout ce qui se trouva là dedans, sauf le capitaine Favas qui parlementait. Et comme M. de Savignac et le capitaine Fabien virent le désordre, ils tirèrent ledit capitaine Favas à eux dehors, qui fut bon pour lui, car autrement je crois bien qu'il fût passé par le chemin des autres. Et comme les gens de cheval qui étaient à main droite virent que nos gens étaient dans la ville, ils coururent un peu contremont la rivière, et trouvèrent un gué, et, encore qu'il fût bien profond, ils passèrent et coururent droit au château par le côté des religieuses. Par les fenêtres s'en jetèrent vingt-cinq ou trente, que les gens de cheval sauvèrent, car sans cela à grande peine y en eût eu qui eussent porté témoignage, si ce n'eût été le capitaine Favas. Et voilà comme la ville fut prise. J'en donnai du tout avis promptement à M. le maréchal, et le matin je m'en allai le trouver. Il me promit de venir le lendemain avec tout le camp, et tout incontinent je m'en retournai à Mont de Marsan.

M. le maréchal vint le lendemain que je m'occupais à donner ordre le mieux que je pouvais que la ville ne fût plus saccagée ; mais je n'y pouvais donner guère bon ordre ; et comme je voulais sortir par une porte pour lui aller au devant, il entrait par l'autre ; car malaisément pouvais-je sortir, à cause que tout son camp était dans les rues qui passait, surtout la cavalerie. Et me dit-on qu'il alla droit où nos gens étaient entrés ; et, comme il eut vu le tout, et su comme tout s'était passé, il dit : « Il y a eu ici plus d'heur que de raison. » Plusieurs faisaient bonne mine, mais ils eussent été plus aises que j'eusse reçu une écorne. Et comme je fus dehors, on me dit qu'il était entré. Je m'en retournai, et demeurai plus d'une demi-heure enfermé dans les charrois que je n'en pouvais sortir : et à la fin je fis tant que je gagnai son logis. Son maréchal de camp logea toute la cavalerie hors la ville en des villages delà rivière, et l'infanterie aux faubourgs, et la noblesse dans la ville. Je pensais que cela lui donnât opinion, et à son conseil aussi, de vouloir passer la rivière et entrer en Béarn, que nous eussions sans doute enlevé et forcé le comte de combattre ou de s'enfermer dans Navarreins ; mais il dit tout résolument qu'il s'en retournerait après ses entreprises en son gouvernement, et qu'il ne se voulait point aller engager devant des villes en Béarn, vu qu'il n'avait point d'artillerie pour faire batterie, et qu'il ne voulait point que le roi ni personne lui mît sus qu'il s'était amusé à d'autres entreprises qu'aux siennes ; qu'il avait dit au roi, à son départ, ce qu'il voulait faire, vu qu'il fallait qu'on combattît les murailles des villes de Béarn. Je lui remontrai comme le comte prendrait l'un de ces partis, ou de hasarder la bataille, ce que je ne pensais pas qu'il osât jamais faire, ou de quitter le pays, sachant notre venue, ou de s'enfermer en sa place forte, et que je pensais que volontiers il ne prendrait ce dernier parti, mais se retirerait, et par ainsi nous aurions aisément des canons de Dax et de Toulouse ; que, cela fait, la Guyenne était paisible, le pays de Béarn conquis, et qu'après, tout ce qui se trouverait en Languedoc tremblerait : que si nous voulions nous mettre en queue dudit Montgommery, nous l'attraperions en quelque part, offrant de le suivre partout où il irait pour cet effet. Mais il me proposait demi en colère difficulté sur difficulté, pressé par ces messieurs. Or il avait envoyé le baron de Larbous pour entendre nouvelles des ennemis vers Agetmau, lequel baron lui manda par un gentilhomme, nommé Le Repeyre, qui était de la compagnie de M. de Gramont, le désordre en quoi le comte de Montgommery s'était retiré en Béarn, et comme son artillerie avait été abandonnée près de deux jours sur les chemins vers Orthez ; et M. le maréchal même fut le premier de qui je l'entendis, et depuis par d'autres, comme j'ai écrit ci-dessus.

Le jour devant qu'il voulut partir pour s'en retourner, je fus averti qu'il avait dépêché le sieur de Lussan vers le roi sans m'en rien dire, lequel Lussan était mon ennemi, parce que je n'avais voulu souffrir qu'il fût gouverneur de Lectoure. Je trouvai étrange qu'il ne m'en avait rien dit, et pensai qu'il n'avait point fait élection de celui-là pour dire bien de moi, car je connaissais bien qu'il n'était guère content de moi, parce qu'il tenait toujours son conseil à part, n'y appelant que M. de Joyeuse, MM. de Bellegarde père et fils, et M. de La Croisette, son maréchal de camp. Il ne faut pas trouver étrange si j'étais marri que les conseils se tinssent sans moi, et que rien ne me fût communiqué, vu que je menais l'avant-garde, et étais la seconde personne de l'armée. Cependant cela est ainsi : j'avais occasion de m'en offenser bien avant ; aussi voyais-je que ces conseils se tenaient à nos dépens.

Or, comme je vis que c'était une résolution qu'il s'en voulait retourner, je me rendis le soir à son logis, et lui remontrai, le plus doucement que je pus, car ainsi le fallait faire, comme je voulais envoyer mon fils remettre le gouvernement au roi, et que, puisqu'il s'en allait, je voyais bien que tout me retomberait sur les bras, et que je n'avais point de forces pour résister et empêcher que l'ennemi ne fît ce qu'il voudrait faire aux terres du roi, et qu'autant d'honneur et de réputation que j'avais gagné aux précédents troubles à conserver la Guyenne, je l'allais tout perdre à ceux-ci, aimant beaucoup mieux qu'un autre en eût le blâme que moi, qui n'avais jamais eu autre dessein que de m'ensevelir avec l'honneur, et rien plus. Il me répondait que je ne le devais point faire ni me dépiter, ni contre le roi ni contre moi-même, et que je connaissais bien qu'encore que le roi lui eût baillé la charge de la Guyenne comme des autres provinces, il ne s'en mêlait du tout point, et me laissait faire comme j'avais accoutumé ; qu'il serait bien marri de m'en dépouiller. Je lui répondis que cela était de son honnêteté et bon gré, mais que sa patente était si ample qu'elle dérogeait à la mienne, et que quand il lui plairait il commanderait comme bon lui semblerait, sans qu'il me restât une once de pouvoir, non plus qu'au plus simple cadet de Gascogne. Il me répondit que cela était vrai, mais que ma valeur et mon expérience me feraient toujours rechercher. Voilà là où on prit fondement que je quittais mon gouvernement pour ne lui vouloir obéir ; et fut rapporté au roi de cette sorte par ledit capitaine Lussan, ou autre qui partit bientôt après lui ; et voilà pourquoi le roi fut si marri contre moi de ce que je quittais le gouvernement, ne lui faisant jamais entendre que ce fût pour autre occasion : à quoi j'avais autant pensé comme à me donner la mort moi-même ; mais je suis né sur cette planète d'être toujours sujet aux calomnies. Je le montrai bien quand je l'allai trouver à Toulouse aussitôt qu'il fut arrivé, si mal comme j'étais, en lui offrant toute obéissance, sans en avoir lettre ni commandement du roi, de la reine ni de Monsieur.

Par là on peut juger si le différend qui est commencé à venir entre lui et moi sortait de là. Toutefois je craignais qu'on ne me donnât une disgrâce, parce qu'un personnage avait mandé à M. de Noé, lieutenant de M. de Fontenilles, qu'il allât parler à lui pour chose qui m'allait de la vie. Ledit sieur de Noé partit de Panjas, ou bien de Nogarol, et s'en alla sur des courtauds à grande hâte, sans le dire qu'à M. de Fontenilles. Et à son retour, nous trouvant dans Mont de Marsan, il nous dit, à M. de Fontenilles et à moi, qu'un homme qui ne bougeait de la chambre de M. le maréchal, et qui pouvait entendre tout ce qui s'y disait, avait dit à un sien ami ces mots : « Montluc ne cesse d'importuner et fâcher M. le maréchal, mais il se trouvera un jour sur les carreaux mort de coups de dague. » Or incontinent ce personnage vint à la maison de celui-là qui envoya quérir M. de Noé, et le lui dit pour m'en avertir : ce qui fut cause qu'on avertit M. de Noé d'aller là où il alla. M. de Valence mon frère était à Gaure, qui est à lui, et il n'y a que trois lieues de Mont de Marsan jusque là. Je l'envoyai par deux fois prier à jointes mains de vouloir venir me parler, ce qu'il ne voulut jamais faire ; il ne me souvient des excuses qu'il m'en donnait.

Je voulais qu'il démêlât ceci avec M. le maréchal, et que personne ne l'entendît qu'eux deux, et lui voulais faire nommer l'homme qui l'avait dit, lequel était près de lui. Cela demeura ainsi, car je ne m'en voulais fier à personne, et encore que je n'en fisse aucun semblant, le tenais-je fort mal à mon aise dans le cœur, et me suis depuis souvent étonné comme je me pus tant commander, et connus bien que les ans dérobent la chaleur ; car autrefois le plus grand prince de la terre ne m'eût pas fait avaler cette pilule. Tant plus que nous avons d'années sur la tête, tant plus le sang se dérobe du cœur ; il semble que nous craignons plus la mort lorsque nous en approchons le plus. Peut-être que celui-là avançait cela de lui-même, et que M. le maréchal n'y avait pas pensé.

Le lendemain matin, je me rendis à son lever, et devant jour ouïs les tambourins sonner aux champs, et commencèrent à marcher à la pointe du jour. Et comme le soleil fut levé, je m'en allai heurter à sa chambre ; un sien valet de chambre sortit, qui me dit qu'il n'était point éveillé, combien qu'on m'avait dit au bas du degré que MM. de Joyeuse, le jeune Bellegarde et La Croisette étaient entrés dedans. Néanmoins, je demeurai demi-heure ou plus devant la porte, et y heurtai trois ou quatre fois ; mais jamais personne ne me répondit, encore que le valet de chambre qui était sorti fût rentré, lequel j'avais prié de lui dire, s'il était éveillé, que j'étais là. A la fin, de honte que j'avais d'être à sa porte attendant, ce que prince de la chrétienté n'eût voulu permettre, je fus contraint de me mettre dans un petit jardin qu'il y a dans le logis, et là me promenai, n'étant pas si mal accompagné que je n'eusse deux cents gentilshommes ou plus auprès de moi, et des meilleures maisons du pays, qui en crevaient de dépit, autant ou plus que moi, et me disaient beaucoup de choses. Je connus bien que c'était l'amour qu'ils me portaient ; mais comme le plus âgé je devais être sage, et considérer que je mettais beaucoup de choses en hasard si tout à fait je rompais avec lui. Je demeurai plus d'une grande heure devant sa porte ou dans le jardin. Et à la fin vint M. de Bellegarde, et comme il vit cette noblesse, demanda où j'étais : ils lui dirent que j'étais dans le jardin, par lequel on y entrait de la salle. Alors il vint à moi, et me demanda pourquoi je n'allais à la chambre de M. le maréchal. Je lui dis que j'y avais été et heurté plusieurs fois, et que jamais on ne m'avait voulu répondre. Il me dit qu'il y avait plus d'une heure que M. de Joyeuse et son fils, et le capitaine La Croisette y étaient entrés. Alors je lui dis que je ne savais la raison pourquoi M. le maréchal me faisait tenir la mule à la porte de sa chambre, et que je ne lui en avais jamais donné occasion, et que j'avais eu cet honneur du roi, de la reine et de Monsieur, tant qu'ils avaient demeuré en Guyenne, que jamais la porte de leur chambre ne me fut refusée, que je n'étais de taille pour être ainsi traité ; mais, puisqu'il y allait du service du roi, je ne voulais rien gâter. Il en demeura fort fâché, car lui et moi avions été bons compagnons et amis, et jamais ne nous en séparâmes que par sa mort. Il heurta à la porte, et incontinent elle lui fut ouverte, et soudain fermée à mon nez. Tous les gentilshommes me conseillaient de m'en retourner à mon logis, et de n'y retourner plus ; mais je voulus avoir patience, de quoi je me suis cent fois étonné. Et depuis que M. de Bellegarde fut entré, ledit sieur maréchal demeura encore plus d'un quart d'heure à sortir ; et comme il sortit, je m'efforçai à lui donner le bonjour, et l'accompagnai à la messe, et le priai de me vouloir laisser une compagnie de celles de M. de Savignac, ou deux cents arquebusiers, jusqu'à ce que j'aurais déplacé les grains qui étaient dedans la ville, afin que les ennemis ne s'en aidassent pour avitailler Navarreins ; car il fut estimé par M. de Cumies, ou ses gens, qu'il y avait dans la ville plus de 1200 charretées de tous grains, et aussi par ceux qui maniaient la munition, qui étaient unis avec les siens ; car cette ville sert de grenier à toutes les landes et pays de Basques, d'où, au dommage de la France, on les transporte aux Espagnes. On dit que c'est un des plus beaux marchés de France. Il monta à cheval ; je l'allai accompagner hors la ville, et me trouvai tout seul, car il n'y eut pas un gentilhomme de tous ceux qui étaient avec moi qui montât à cheval : je ne sais s'ils le firent pour n'avoir leurs chevaux prêts, ou bien s'ils n'avaient guère de volonté d'y aller. Et comme j'eus pris congé de lui hors de la ville, et pensant que les arquebusiers qu'il avait envoyé quérir par le jeune La Croisette ne vinssent pour demeurer avec moi, ledit La Croisette me vint dire qu'il n'y en avait pas un qui fût voulu demeurer, et ainsi s'en alla. Je dépêchai incontinent mon fils, le capitaine Fabien, devers le roi avec mes lettres, pour remettre le gouvernement entre les mains de Sa Majesté ; mais quand il fut au bourg de Dieu, il fut pris des ennemis, et là il perdit ses lettres : ce qui fut cause qu'il ne put dire à Sa Majesté les raisons qui me mouvaient à le quitter, et m'en voulut grand mal Sa dite Majesté, pensant que je le quittasse pour ne vouloir obéir à M. le maréchal de Damville, comme le capitaine Lussan lui avait fait entendre à quoi je ne pensai jamais ; mais je prévoyais la tempête. Je voulais me retirer pour donner loisir aux autres de faire mieux.

La chose s'est trouvée toute notoire, au dire de beaucoup de gens tant d'une religion que d'autre, que si M. le maréchal eût passé la rivière, le comte de Montgommery s'en retournait par là où il était venu ; car de mettre son camp dans Navarreins, il ne le pouvait faire, parce qu'il n'y avait point de vivres, et dans les autres places de Béarn encore moins. Par ainsi il fallait que la nécessité et la faim l'en fît retourner à vau de route par là où il était venu, et nous laisser le pays ; et sans difficulté nous l'eussions défait sur la queue ou à la tête, et les paysans mêmes l'eussent mis en désordre, qui eussent pris courage quand ils nous eussent senti près, et il n'eut jamais passé les rivières. Et si lui-même veut confesser la vérité, comme font d'autres qui étaient avec lui, il se tint toujours pour perdu jusqu'à ce qu'il eut entendu que M. le maréchal s'en retournait ; et d'attendre une bataille, il ne le pouvait faire, vu le grand avantage des forces que nous avions sur les siennes. Il disait toujours qu'il avait deux gros matins à sa queue, et que ce serait merveille s'il échappait, mais qu'il vendrait bien sa peau. Que je veuille dire aussi que M. le maréchal s'en retournât pour couardise, il n'y a homme qui puisse dire cela, car jusqu'ici l'on ne lui a pas donné cette vilaine renommée : il est d'une trop brave race, et a toujours fait preuve du contraire ; je le tiens pour un grand capitaine, qui peut faire et beaucoup de bien et beaucoup de mal quand il lui plaira. Et quoique quelques-uns l'aient calomnié parce qu'il était si proche de M. l'amiral, jamais n'eus-je cette opinion de lui. Je ne sais pas ce qu'il fera à l'avenir : je l'ai toujours connu fort serviteur du roi, mais il ne me devait pas traiter ainsi ; j'avais vu trop de rôti et de bouilli en ma vie. Ce n'est donc la peur qui le fit retirer, car ses forces étaient si grandes par-dessus celles des ennemis, que nous eussions défait le comte de Montgommery avec la cavalerie seule et nos argoulets, qui fussent descendus à pied, sans que homme de pied des nôtres s'en fût mêlé ; car à la bataille de Ver, M. de Duras avait trois fois plus de gens de pied que n'avait le comte de Montgommery, et beaucoup plus de gens de cheval, et de meilleurs hommes, et de meilleurs capitaines ; et nous n'étions pas tant des deux tiers de cavalerie que nous étions à cette heure ; et néanmoins nous les défîmes, et gagnâmes la bataille. Par quoi il ne faut point dire que cela fut pour peur qu'il eût d'être battu, vu qu'il en y avait si peu de raison ; mais ce fut notre malheur de ce que M. le maréchal s'imprima en son opinion, et son conseil encore plus, qu'il se ruinerait devant les villes de Béarn, et qu'il ne ferait rien qui vaille, ne connaissant point la stérilité du pays comme nous, et que M. de Terride avait mangé tous les vivres en ces quartiers-là, de sorte qu'ils n'en pouvaient avoir dans les villages pour le comte de Montgommery, s'il eût demeuré dedans. Or si Dieu eût voulu que M. le maréchal n'eût pris si grande opinion de s'en retourner en Languedoc pour exécuter ses entreprises, et que son conseil même eût été de contraire opinion qu'il n'était, et qu'il eût pris le parti de passer la rivière, cela eût porté un grand bien et profit : et ainsi n'a de rien servi, car il s'alla engager devant Mazères, là où il perdit un grand nombre des meilleurs soldats qu'il eût, et ruina presque son camp, sans pouvoir plus tenter aucune fortune. Et par ainsi, ni du côté du Languedoc, ni du côté de la Guyenne, il ne s'est rien fait qui vaille que ruiner entièrement tout le peuple ; car les nôtres de tous côtés avaient fait autant de maux ou plus au peuple, que les ennemis mêmes : autrement n'était possible, à cause du grand nombre de gendarmes, de chevaux légers, d'argoulets, et de gens de pied que nous avions ; il fallait que tous vécussent à discrétion. Voilà comme toutes ces forces, assez importantes, et pour défaire Montgommery, et pour venir faire tête à M. l'amiral, s'évanouirent sans faire rien qui mérite d'être écrit.

J'ai toujours connu que quand Dieu veut que les choses n'aillent comme les hommes désirent, il renverse la volonté du chef et de son conseil tout au contraire de ce qu'on devrait faire. Dieu soit loué du tout, puisqu'il lui a plu que les choses allassent ainsi. Il n'y a personne, après le peuple, qui en porte la pénitence que moi, parce que j'en ai encouru l'inimitié de M. le maréchal pour avoir dit le vrai. Il me devait par raison mieux aimer que non ceux qui le conseillaient de faire au contraire de ce que je lui conseillais ; mais c'est la loi du pays de Béarn que le battu paye l'amende, car le roi a avoué et trouvé bon tout ce que M. le maréchal avait fait, et mauvais tout ce que j'avais fait ; aussi suis-je sur le soleil couchant, qui n'est pas adoré comme le levant. Encore suis-je aussi innocent et aussi incoupable de la faute, s'il en y a, que si je n'eusse jamais été au monde ; et n'en demande meilleur témoignage que des trois états de la Guyenne et du pays de Languedoc, qui est proche d'icelle, qui ont entendu comme les choses se sont passées, et se sont ressentis des malheurs de la Guyenne : et encore en demeurerai-je à la déposition de tous les capitaines, sauf de trois ou quatre qui étaient du conseil, car ceux-là sont cause du mal. Je ne suis pas le premier qui, après avoir bien fait, a été payé de cette monnaie. J'en ai assez écrit en ce livre, et vois bien qu'il fait bon être grand seigneur, car il faut toujours qu'un petit compagnon comme moi paye la folle-enchère, et est toujours sujet à la loi de Béarn que j'ai alléguée. Ledit sieur maréchal avait raison de vouloir employer ses gens et ses deniers en Languedoc, et moi de le désirer en Guyenne. S'il ne pouvait embrasser tout, pourquoi le faisait-il coucher en sa patente ? Ce que nous pouvions faire en quinze jours, chassant ou défaisant Montgommery, eût apporté plus de bien que la prise de trois ou quatre chétives villes de Languedoc. C'est assez parlé de cette dispute, qui a ruiné les affaires du roi en ce pays ; je reprendrai mon propos pour vous raconter ce qui advint.

[2] Faire éprouver une perte, un échec.


CHAPITRE III

Embarras de Montluc qui n'est plus en force. — Retraite de Coligny sur Montauban, après la bataille de Moncontour. — Harangue de Montluc aux principaux d'Agen. Il met la ville en défense. — Rupture du pont de bateaux jeté sur la Garonne par Coligny.

Le départ dudit sieur maréchal mit grand trouble en nos affaires, et donna courage à nos ennemis. Quant à moi, en cinq compagnies que j'avais, il n'y demeura pas deux cents hommes, parce qu'ils s'étaient dérobés pour apporter ou prou ou peu de butin qu'ils avaient gagné, chacun en sa maison Voilà l'inconvénient qu'il y a de faire la guerre avec les gens du pays : il faut aller voir la moulée, il faut décharger le bagage ; et puis chacun a son cousin, frère, ou ami parmi les ennemis, lequel il favorise. Et quant à la cavalerie, elle n'y pouvait vivre à quatre ou cinq lieues aux environs, parce que les ennemis avaient mangé une partie des vivres, et les nôtres l'autre ; et le pays de soi-même est stérile. Cependant j'y demeurai encore quatre ou cinq jours après que monsieur le maréchal s'en fut allé, et fis déplacer trois ou quatre cent charretées de grains, et les fis porter vers Eause et autres lieux voisins, afin que les ennemis ne pussent ravitailler leurs villes en Béarn ; mais il m'en eût fallu quinze ou plus, avant que de les pouvoir tous tirer : et si les cinq enseignes eussent été complètes comme elles étaient à mon arrivée, je me fusse engagé dedans, encore que je fusse bien certain que je n'eusse pas été secouru, car j'ai bien fait en ma vie de plus grandes folies que celle-là, dont jusqu'ici, grâce à Dieu, je ne m'en suis jamais trouvé mal, et le service du roi encore moins. Je me retirai vers Agenois, et laissai le baron de Gondrin, sieur de Montespan, avec sa compagnie dans Eause, et une compagnie nouvelle de gens de pied que je trouvai en notre quartier, qui se faisait, non pas. pour y endurer le siége, car la ville ne vaut rien, mais seulement pour favoriser un peu le pays, et afin de ne l'abandonner pas du tout, encore que nous connussions bien que sa demeure ne servirait pas de grand chose. J'envoyai M. de Fontenilles vers le pays de Bigorre, voir s'il pourrait faire quelque chose par delà pour tenir les ennemis en cervelle ; mais tout cela n'était pas médecine pour guérir si grande maladie. Je ne me veux point mêler d'écrire la défaite du capitaine Arne et du baron de Larbous, car je ne les avais pas mis là où ils furent défaits. Au contraire je mandai au capitaine Arne qu'il était soldat et qu'il pouvait bien connaître que le lieu où il était ne lui pouvait apporter que malheur, et qu'il me semblait qu'il devait se retirer à Auch, qui était ville fermée. Il me répondit que l'on l'avait laissé là, et qu'il était délibéré d'y mourir plutôt qu'en bouger. Il ne tarda pas quatre jours après que je lui eus donné avis, que l'on me porta les nouvelles qu'il était défait, et au bout de deux jours sa mort, qui fut un grand dommage pour le service du roi et pour toute notre patrie, car c'était un des plus gentils capitaines et des plus vaillants, et de qui nous avions autant d'estime que de capitaine qui fût en Guyenne.

Or, bientôt après, M. le maréchal fut vers Mazères, et moi en Agenois. Le comte de Montgommery fit comme les loups, qui sortent de la forêt par famine, et s'en vint en Armagnac, et peu à, peu s'achemina vers Condomois. Il avait fait venir trois canons et deux couleuvrines pour battre Eause, sachant qu'il n'y avait dedans que M. de Montespan avec la compagnie de son père et la nouvelle compagnie que je lui avais envoyée. Et comme l'artillerie fut à Nogarol, et qu'il eut envoyé reconnaître, et que de ses parents et amis qu'il avait huguenots l'en eurent averti, il le me manda. Je n'avais personne pour l'envoyer renforcer, ni moins de moyen de le pouvoir secourir de mon côté, ni d'ailleurs il n'en pouvait être ; car monsieur le maréchal était devant Mazères, ou bien retiré à Toulouse. Je lui mandai que je ne voulais point qu'il fût fait de lui un rampeau[3] au capitaine Arne, et qu'il suffisait d'avoir perdu un brave et vaillant capitaine, et une compagnie de gendarmes, sans en perdre deux ; et qu'avec lui il retirât tous les prêtres et religieux de la ville, et tous les riches marchands catholiques, et qu'il les sauvât vers Lectoure, ce qu'il fit. Et encore que j'eusse envoyé remettre mon gouvernement, je n'arrêtais pour cela de faire ce que je pouvais pour le service du roi et du pays : je fis dresser cinq ou six compagnies vers Villeneuve et autour de Fleurance, et en laissai une vieille et deux nouvelles audit Fleurance, quatre avec celle du gouverneur, qui était M. de Panjas, à Lectoure ; et il en y avait assez, parce que toute la noblesse d'Armagnac s'y était retirée avec leur famille, et la ville était si pleine qu'il ne s'en y pouvait plus loger. Je m'en vins jusqu'à Agen, et là j'assurai les gens de la ville le mieux que je pus, et y demeurai quelques jours. Le comte de Montgommery vint à Eause, et, comme il fut là arrivé, les huguenots de Condom, qui étaient demeurés sous l'édit du roi, ayant fait toujours la chattemite de ne vouloir prendre les armes, se couvrant sous la promesse du roi, lesquels avaient été traités plus humainement que les catholiques mêmes, prirent les armes et allèrent trouver le comte de Montgommery à Eause, qui ne s'osait avancer ni ne l'eût fait, si j'eusse eu seulement quatre compagnies pour les mettre dedans Condom ; mais ils lui donnèrent toute assurance que je n'avais point de gens, ni moyen d'en recouvrer pour lui faire tête, et qu'il pouvait venir sûrement ; et ainsi l'amenèrent dans ledit Condom. Et voilà les beaux fruits que l'on a tirés de ce bel édit que l'on fit faire au roi, que, s'ils ne bougeaient de leurs maisons, personne ne leur demanderait rien. J'en ai assez écrit à un autre endroit, combien que, si je voulais, j'ai bien matière pour en écrire davantage et de plus grande importance ; mais cela ne servirait de rien, car le roi aussi bien n'y donnerait point ordre, puisque ceux qui sont près de lui le veulent ainsi.

Peu de jours après, nous entendîmes la victoire que Dieu avait donnée au roi par la bonne conduite et vaillance de Monsieur, son frère, des capitaines qu'il avait près de lui, et que les princes et M. l'Amiral, avec ce qu'il leur restait de la bataille de Moncontour, s'en venaient tirant vers le Limousin ; et disaient tous ceux qui venaient qu'il s'en allait droit à La Charité : ce qui fut cause que j'envoyai quérir M. de Leberon à Libourne, avec quatre compagnies qu'il avait là et à Sainte-Foy, et le fis venir au Port Sainte-Marie et à Aiguillon. Auparavant il m'en avait envoyé une autre, laquelle j'avais laissée à Saint-Sever avant qu'il se perdit sous le capitaine Espiemont d'Auvilla, et encore en avais envoyé une autre à Dax, sous le capitaine Teyssandier de Fleurance ; et ledit Espiemont fut contraint se retirer à Dax, après la bonne besogne que fit le capitaine du château, qui en voulut charger le capitaine Montaut, et fut soutenu de quelques-uns qui étaient près de M. le maréchal de qui il était parent ; mais je m'en remets à la vérité, que ceux de la ville ne celèrent pas, et depuis ils ne l'ont jamais voulu recevoir. La ville d'Agen, gens d'Église et tous, avaient dressé une compagnie de deux cents hommes forestiers, lesquels un capitaine Raphaël, Italien, commandait, lequel était marié dans la ville.

Ledit comte de Montgommery demeura à Condom six ou sept semaines, en quoi il fit une erreur ; car s'il eût suivi sa pointe, il eût mis plusieurs à deviner ; mais qui est-ce qui n'en fait pas ? Le camp de M. le maréchal était à Toulouse, Grenade, et là aux environs : ils n'avaient garde de se mordre les uns ni les autres, et ne se donnèrent jamais alarme d'un côté ni d'autre. M. le maréchal avait ôté M. de Fontenilles de là où je l'avais envoyé, et lui ôta la charge que je lui avais baillée de ces quartiers-là, et le mit aux environs de Beaumont de Lomagne, entreprenant ouvertement sur mon gouvernement, suivant sa patente ; il manda au baron de Gondrin, seigneur de Montespan (duquel le père était malade dans Lectoure), qu'il s'en allât vers lui, et mandait partout qu'on ne m'obéît en aucune sorte, et que je n'étais plus lieutenant du roi en Guyenne, que c'était lui : il écrivit par deux fois à M. de Madaillan qu'il ne fit point de faute de lui amener ma compagnie, lequel fit toujours réponse que la compagnie était à moi et non à lui, et qu'il n'était point en sa puissance de la lui amener. Tous les déplaisirs qu'il me pouvait faire, il le faisait, ce qui ne touchait rien à mon particulier, car ce que je faisais c'était pour le service du roi et pour la conservation du pays. Voilà comment les inimitiés particulières causent la ruine du général. Néanmoins, pour cela je n'arrêtais de faire tout ainsi que si j'eusse été lieutenant du roi. Et fut bon besoin pour le pauvre pays que je ne regardasse pas à ce qu'il me faisait ; mon dépit eût porté grand dommage : étant fils d'un connétable de France, et lui maréchal, je ne me dédaignais d'être commandé de lui, s'il eût voulu et s'il eût fait ce qu'il devait. Tant y a qu'il traversa en tout ce qu'il put les desseins que j'avais pour la conservation de la Guyenne, qui en avait plus de besoin que le Languedoc. Cependant nouvelles nous vinrent que MM. les princes et amiral étaient en Périgord et prenaient le chemin de Quercy pour se retirer à Montauban ; je connus bien qu'ils venaient recueillir le comte de Montgommery pour se renforcer, car sans aide il était malaisé qu'ils traversassent tout ce pays. Je me suis cent et cent fois étonné comme tant de grands et sages capitaines qui étaient près de Monsieur prirent ce mauvais parti d'assiéger des places au lieu de suivre lesdits princes mis en déroute, et tellement réduits en extrémité, qu'il n'y avait nul moyen de se remettre sus. Si le peuple eût eu des forces pour le suivre, facilement ils les eussent tous mis en pièces. On dit que nous-mêmes qui portons les armes entretenons la guerre et voulons allonger la courroie, comme on fait au palais les procès ; le diable emportera tout : jamais n'ai-je eu cette intention, pouvant dire avec la vérité qu'il n'y a lieutenant du roi en France qui ait plus fait passer de huguenots par le couteau ou par la corde que moi. Ce n'était pas vouloir entretenir la guerre.

Ayant donc entendu le chemin que MM. les princes prenaient, sans déclarer à personne mon intention, étant au logis de M. de Gondrin à Lectoure, je fis venir M. de Panjas, le chevalier de Romegas et le chevalier mon fils : M. de Gondrin était malade ; et là je leur dis que j'étais vieux, et que je ne pouvais prendre la peine si le siége nous venait, et que, pour me soulager, je voulais toujours laisser la charge de gouverneur à M. de Panjas pour la police de la ville ; et quant à la défense et à ce qui y serait besoin, lesdits chevaliers de Romegas et le chevalier mon fils, qui s'étaient trouvés au siége de Malte, qui a été le plus furieux siége qui jamais ait été depuis qu'il y a eu artillerie au monde, entendaient mieux à la défense et à ce qui était besoin de faire que moi-même, et que tous deux étaient compagnons d'un même Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, qu'ils s'accorderaient bien ensemble, et que le chevalier mon fils obéirait à celui de Romegas, parce qu'il était plus vieux que lui, et aussi qu'il avait commandé sur la mer en trois ou quatre combats où mon dit fils s'était trouvé près de lui (à la vérité c'est un homme plein de cœur et de courage autant qu'autre que j'aie connu) ; que cependant je voulais courir jusques à Agen pour y mettre l'ordre qu'il fallait tenir à se défendre. Tous le trouvèrent bon, et ne voulurent point faire quartiers, mais que tous deux iraient ensemble ; et commencèrent dès l'heure à redoubler les manœuvres de la fortification : M. de Panjas pourvoyait à ce qu'ils lui demandaient, comme gouverneur. Je m'en allai le lendemain à Agen ; M. de Valence mon frère s'était retiré à Lectoure ; j'avais envoyé quelques jours devant ma femme et mes deux filles à Bordeaux. Et comme je fus à Agen, M. de Cassaneuil, à qui j'avais baillé la charge de Villeneuve et de ces quartiers de delà, encore que j'en eusse baillé le gouvernement au capitaine Pauillac le vieux, s'accordait fort bien avec lui ; ils me mandèrent que les princes étaient arrivés à Montauban, et qu'ils voulaient venir droit à Villeneuve. Je leur envoyai la compagnie de Peyroux et une autre avec deux nouvelles qu'ils en avaient là dedans, et quelque cent arquebusiers qui étaient audit capitaine de Pauillac, gouverneur, et bien trente ou quarante gentilshommes de ces quartiers-là, qui s'étaient retirés dans la ville avec eux. Puis je m'en retournai à Lectoure, là où je ne demeurai que trois ou quatre jours, car ni ma vieillesse ni mon indisposition ne m'arrêtaient guère en un lieu. Peu après, on m'avertit que la ville d'Agen était entrée en peur, et que tout le monde commençait à plier bagage, et que la ville s'en allait abandonnée. J'eus le soir ces nouvelles, et le remontrai à tous ces seigneurs qui étaient là, et que j'y voulais aller le matin ; et fut trouvé bon, pourvu que je retournasse audit Lectoure, car de m'engager à Agen, je ferais la plus grande folie que jamais homme fit, et que l'on pouvait bien connaître que tous les deux camps des ennemis viendraient là. Je les assurai de ne m'y engager point. Ils me dirent si je trouverais bon qu'ils écrivissent une lettre à M. le maréchal, de la part de toute la noblesse d'Armagnac, pour le prier de vouloir venir avec tout son camp pour combattre Montgommery à Condom avant qu'il fût joint, l'assurant que ledit Montgommery ne s'engagerait point dans la ville, car elle ne valait rien, et en plusieurs lieux l'on y entrait comme l'on voulait ; et qu'ils lui offraient tous de mourir pour le service du roi, et pour s'aider à remettre en leurs maisons. Je le trouvai bon, et qu'ils ne pouvaient faire moins que de lui envoyer un gentilhomme pour l'en supplier : ils élurent M. de La Mothe-Gondrin pour porter la parole. Je voulus repaître le matin avant de partir, parce qu'il y a cinq bonnes lieues de là à Agen, et le pire chemin du monde en hiver. Comme nous étions pour lors en peur, j'avais écrit à M. de Montferrand, d'Agen en hâte, qu'il fallait qu'il s'efforçât de nous amener quatre ou cinq cents arquebusiers : il me fit réponse qu'il m'en amènerait mille dans huit jours devant Agen : et encore que je connusse bien que M. le maréchal ne prenait plaisir à voir mes lettres, cependant lui écrivis-je, car pour le général il faut oublier le particulier, et lui envoyai la lettre du sieur de Montferrand, et que je lui assurais sur mon honneur lui en amener mille autres pour épousseter Montgommery, car je lui en voulais fort.

Pendant ces allées et venues, les princes séjournaient à Montauban et aux environs de là, en ayant bon besoin, car ils n'avaient cheval qui pût mettre un pied devant l'autre, comme beaucoup de gens qui étaient avec eux m'ont confessé depuis, ayant été contraints d'en abandonner par les chemins plus de quatre cents, n'ayant aucun moyen de les faire ferrer. Et comme j'eus achevé de dîner, m'arriva encore un messager d'Agen qui était parti à la minuit, venant m'avertir que les marchands commençaient à vouloir tirer leurs marchandises dehors, mais que le sieur de La Lande et les consuls les en gardaient jusqu'à ce qu'ils auraient réponse de ce qu'ils m'avaient écrit. Et comme je montais à cheval, quelqu'un que je ne saurais nommer me vint lire la lettre que la noblesse écrivait à M. le maréchal, à laquelle je n'avais aucunement le cœur, parce que ma fantaisie me portait à Agen ; je leur dis qu'il me semblait qu'elle était bonne, toutefois qu'ils la montrassent à M. de Valence, pour voir s'il y trouverait rien qui dût déplaire à M. le maréchal. Je montai à cheval, m'en allant tant que je pus à Agen : et y étant arrivé, je trouvai tout le monde en crainte, les gens d'Église, tous les conseillers et toute la cour présidiale, et les marchands empressés à empaqueter pour s'en aller. Je ne fis que descendre de cheval, et tout incontinent arrivèrent les sieurs de La Lande, de Nort, ses enfants et plusieurs autres, et me dirent que toute la ville était en effroi. Je leur dis qu'incontinent ils s'en allassent à la maison de la ville, et qu'ils y appelassent tous les principaux, et toute l'Église et la justice, et incontinent qu'ils seraient assemblés, qu'ils m'en avertissent, car je voulais aller parler à eux, ce qu'ils firent ; ils ne se firent point prier d'y venir, car pauvres et riches, tout le monde y courait pour me voir et pour entendre quel conseil je leur donnerais. Et comme je fus en la salle, qui était si pleine qu'à peine y purent entrer cinq ou six gentilshommes que j'avais amenés avec moi, je me mis au milieu d'eux, afin que de tous côtés ils ouïssent ce que je leur voulais dire, qui fut comme s'ensuit :

« Messieurs, vous m'avez averti par deux fois en même jour comme la plupart des gens de cette ville sont sur le point de l'abandonner et de se retirer vers Bordeaux, Toulouse et autres lieux de sûreté, et bref, que toute votre ville était en peur. Je vois bien que cette crainte vous est venue pour l'opinion que vous aviez conçue que je vous abandonnasse en telle nécessité, et que je me fusse retiré à Lectoure, parce que c'est une bonne place. J'ai grande occasion de me plaindre de vous, parce que vous n'avez jamais ouï dire qu'en Italie ni autres lieux j'aie fait acte par lequel on ait pu connaître que la peur m'ait fait jeter dans les villes fortes, et avez toujours ouï dire que je me suis engagé au plus faible pour faire tête à l'ennemi ; ma renommée n'est pas en si petit lieu, et en la Guyenne seulement : je suis tenu pour tel par toute l'Italie et par toute la France ; et à présent que je suis prêt d'entrer en la fosse, penseriez-vous, mes bons amis, que je voulusse perdre en un coup ce qui m'a coûté de gagner en cinquante-et-un ans que j'ai porté les armes ? Il faut que vous vous résolviez à trois choses : la première, d'ôter toute peur et crainte qui vous pourrait avoir pris, et l'assoupir sous vos pieds, afin qu'il n'en soit jamais mémoire ; la seconde, que vous vous accordiez tous à une même volonté, et que vous n'épargniez vos biens à ce que je vous ordonnerai pour promptement et diligemment recouvrer tout ce qui sera de besoin pour la défense de votre ville ; et la troisième, que vous obéirez entièrement à six ou huit de votre ville que je vous choisirai, ou bien vous-mêmes les choisirez, tant pour remparer que aussi pour les fournitures qui seront nécessaires. Et si vous m'accordez ces trois choses, je vous jure Dieu tout-puissant, levant la main, que je vivrai et mourrai avec vous autres ; et encore vous jure qu'avec la confiance et espérance que j'ai en lui, je garantirai votre ville de tous les deux camps des ennemis ; car en ma vie j'ai fait de plus grands miracles, avec l'aide de Dieu, que celui-ci. Comme vous voyez mon visage rempli de bonne volonté de vous défendre, je veux aussi que vous me montriez le vôtre, que je puisse connaître que vous accomplirez ces trois choses que je vous demande. Je sais qu'il y en a qui plaindront la dépense et les frais qu'il conviendra faire, mais que ceux-là considèrent qu'est-ce qu'ils deviendront si les ennemis se rendent maîtres de la ville, comme sans doute ils feront si vous ne vous évertuez, et que deviendront vos biens, vos états, vos maisons, vos femmes et enfants, tombant entre les mains de ces gens qui gâtent tout ; tout sera renversé sens dessus dessous. C'est pour cela que vous combattez, et aussi principalement pour l'honneur de Dieu et conservation de vos églises, lesquelles ont été aux premiers troubles égratignées par ces gens vos ennemis ; mais à présent, s'ils y entrent, ils les raseront ras pied, ras terre, comme vous voyez qu'ils ont fait à Condom. Puisque je suis avec vous, croyez, messieurs, qu'ils songeront trois fois à nous venir attaquer, et qu'encore que cette ville soit faible, bien leur montrerai-je que je sais défendre et assaillir. Octroyez-moi donc ce que je vous demande, qui est en votre puissance, et croyez que je dépenserai ma vie pour votre salut et conservation. Que si vous n'avez délibéré d'y employer le vert et le sec, c'est-à-dire de faire ce que bons citoyens doivent faire, ne vous engagez pas et moi aussi, et que ceux qui auront peur se retirent de bonne heure, et me laissent faire avec ceux qui auront bonne volonté de mourir pour leur patrie. » Alors les sieurs de Blazimont et de La Lande, parlant pour tout le clergé, en peu de paroles me dirent que tout le clergé dépenserait leurs vies et biens pour se défendre et pour accomplir ce que je demanderais, et que tous prendraient les armes et se rendraient aussi sujets à la faction que les soldats ; de même les messieurs de justice en dirent autant. Puis parla le vieux homme de Nort avec un des consuls pour toute la ville, m'assurant qu'ils feraient le semblable de ce que le clergé et la justice avaient dit, et davantage, car ce n'était pas à l'Église ni à la justice de porter la peine continuellement, mais que tous ceux de la ville, riches et pauvres, femmes et enfants, sans rien épargner, y mettraient la main. Et devant que laisser parler MM. de Blazimont et de La Lande, je priai que tous ceux qui répondraient parlassent si haut que tout le monde l'entendit, comme aussi ils firent. Et comme tous les trois ordres eurent achevé de parler, je haussai la parole, et dis : « Avez-vous entendu tous vous autres ce qu'ont proposé ces messieurs ici qui ont parlé pour toute la ville ? crièrent tous que oui. Alors, comme j'avais levé la main, je leur fis lever la leur, et faire le même serment que j'avais fait, et leur dis que tout le monde se retirât pour préparer toutes sortes d'outils, et que je me retirais à mon logis avec les grands de la ville pour faire l'élection des huit. Et parce qu'il était déjà presque nuit, ils me prièrent que, cependant qu'ils étaient assemblés, je leur laissasse faire l'élection des huit, et que je me retirasse chauffer et me débotter, et que le lendemain matin ils m'apporteraient un rôle de leurs citadins, et que je choisirais les huit qu'il me plairait ; et ainsi me retirai à mon logis. Et après mon souper, arrivèrent MM. de Blazimont, de La Lande, le bonhomme de Nort et ses enfants, avec une joie si grande qu'ils ne la pouvaient montrer davantage, et me dirent que les marchands qui avaient emballé leurs marchandises, et une bonne partie déjà chargée sur des charrettes, avaient tout déchargé, et qu'ils ne pensaient point que jamais ville fût plus en joie qu'était la leur, et jusqu'aux femmes et enfants, il ne se parlait que de combattre, sachant la résolution que j'avais prise d'y demeurer.

Mes compagnons qui voudrez lire ma vie, vous pouvez prendre de beaux exemples en moi. Ce peuple, qui était tout étonné et qui abandonnait la ville, reprit incontinent à ma seule parole tel courage, que je veux dire avec la vérité que jamais depuis homme n'a connu aucune peur dans celle-ci, combien qu'il y eût apparence de n'y prendre point trop de sûreté, pour être la ville d'une trop grande garde, commandée d'une montagne, et voir descendre sur nos bras deux armées en même temps. Croyez, mes compagnons, que de votre résolution dépend celle de tout le peuple, lequel prend courage à même qu'il voit que vous en prenez ; aussi, quel bien faites-vous, outre l'honneur que vous acquérez, de sauver une pauvre ville du sac ! Tant de familles vous sont redevables, et non-seulement la ville, mais tout un pays ; car la prise de la capitale d'une province amène ordinairement après la perte de toute la sénéchaussée. Oui ; mais, direz-vous, il se faut enfermer en lieu où on peut acquérir de l'honneur. Et où le voulez-vous avoir ? dans un château de Milan ? ce n'est pas là, ce sont les murailles qui vous sauvent ; c'est en ce lieu que vous voyez importer au public, encore qu'il soit faible ; c'est une belle forteresse qu'un bon cœur. Je pouvais demeurer à Lectoure, et écouter d'où viendrait le vent : je n'avais rien à perdre à Agen, et pouvais charger tout le faix sur M. le maréchal Damville qui avait bonnes épaules ; mais, cette bonne ville perdue, je voyais tout le pays perdu. Au besoin montrez donc que vous avez le cœur de chasser la peur des autres ; en ce faisant, vous ferez toujours paraître celui qui vous êtes, et tenez vous assuré que les ennemis, vous y voyant engagé, songeront trois fois à vous venir attaquer, comme vous avez vu ci-devant. J'ai toujours eu ce bonheur, qu'Espagnols, Italiens, Allemands et huguenots français, ont toujours eu peur, ou de m'attendre ou de m'attaquer. Gagnez ce privilège sur vos ennemis, comme vous ferez en faisant bien et montrant un bon et ferme cœur.

Trois ou quatre jours après, j'écrivis à ces messieurs qui avaient charge de Lectoure, et principalement au chevalier de Romegas et au chevalier mon fils, les exhortant d'employer tout ce qu'ils avaient pu apprendre au siége de Malte, et de ne faire moins qu'ils avaient fait là, et que plus d'honneur auraient-ils sans comparaison de faire service au roi et à leur patrie, que non au pays étranger. Je priai tout le monde de leur obéir, attendu qu'il n'y avait homme là dedans qu'eux qui se fût trouvé en siège. Et quant à moi, j'étais délibéré de ne bouger d'Agen, et mourir là pour le défendre. Ils furent fort ébahis quand ils virent ma lettre, et la communiquèrent tous ensemble, et m'en écrivirent incontinent une signée des sieurs de Gondrin, de Panjas, de La Mothe-Gondrin, de Romegas, de Maignas et du chevalier mon fils, par laquelle ils me mandaient qu'ils trouvaient tous fort étrange que je me voulusse tant oublier que de m'engager dans une ville si faible comme Agen, et si dominée de montagnes ; que pour tout certain l'artillerie était partie de Navarreins, et que les cinq pièces qui étaient à Nogarol n'avaient bougé attendant l'arrivée des autres ; et qu'ils me priaient de m'en aller à Lectoure, et que les chevaliers de Romegas et mon fils s'en iraient jeter dans Agen, et qu'étant jeunes et délibérés, s'ils se perdaient, la perte ne serait si grande ; d'ailleurs, que si j'abandonnais la campagne, tout le demeurant du pays serait ruiné et perdu. Je leur fis réponse, et les remerciai bien fort de la remontrance qu'ils me faisaient, et qu'encore que je connusse bien qu'elle était juste et véritable, néanmoins je connaissais bien que c'était aussi pour le regret et la crainte que je me perdisse, et que je les assurais qu'avant qu'ils entendissent dire que je m'étais perdu, la prise d'Agen coûterait aux ennemis ; que si M. le maréchal les voulait venir combattre, il en aurait bon marché, et que je n'étais aucunement délibéré d'en bouger, mais qu'ils fissent seulement leur devoir si le siège leur venait ; que, de mon côté, j'étais résolu de le faire, et de ne laisser entrer les ennemis que par-dessus mon ventre.

Au même temps arriva M. de La Bruille, maître d'hôtel de M. le maréchal Damville, lequel sieur maréchal envoyait devers moi pour savoir si M. de Montferrand venait avec les mille arquebusiers, comme je lui avais demandé, et aussi de combien de forces de mon côté je lui pouvais aider. Je comptai, de Villeneuve ou de Lectoure, d'Agen et de Fleurance, que j'aurais mille arquebusiers et les mille de M. de Montferrand. Je lui montrai les lettres que ledit sieur de Montferrand m'avait écrites de Saint-Macaire. Il ne trouva pas avoir assez de temps à faire repaître ses chevaux, pour s'en retourner porter ces nouvelles à M. le maréchal. Et comme il se voulut départir d'avec moi, arriva une lettre de Montferrand, écrite à Marmande, qui disait ainsi : « Monsieur, je pars à l'heure présente avec mes troupes, qui sont mille arquebusiers et soixante salades, et passera aujourd'hui même une partie de nos gens la rivière à Aiguillon, et l'autre partie faudra qu'elle demeure jusqu'à demain matin, et toutes les troupes se rendront demain au soir au Port Sainte-Marie. » Ledit de La Bruille prit un double de sa lettre, et me dit ces mots : « Je m'en vais porter à M. le maréchal les meilleures nouvelles qu'il saurait jamais ouïr, et assurez-vous, sur ma vie et sur mon honneur, que dès que je serai là il marchera ; » et quant et quant courut monter à cheval. Au bout de trois jours, étant les troupes au Port Sainte-Marie et Aiguillon, on me manda de Lectoure que M. le maréchal s'en était retourné de Grenade à Toulouse pour dépit de la lettre que la noblesse d'Armagnac lui avait écrite, dont je vous ai fait mention ci-dessus, pour un mot qu'il avait trouvé dedans, qui disait que s'il ne lui plaisait de marcher pour les venir aider à remettre en leurs maisons, ils seraient contraints de se retirer au roi, pour le supplier de les secourir. Voilà de là où vint tout son mécontentement, et déchargea sa colère sur moi, me chargeant que je lui avais fait écrire ladite lettre. Je ne veux nier que le brouillard[4] ne me fut lu en montant à cheval ; mais, comme je veux que Dieu m'aide, je n'eusse su dire six mots de ce qui y était, car mon affection me portait à courir à Agen, pour garder que la ville ne s'abandonnât, et je montais à cheval à l'heure qu'on me lisait ledit brouillard, comme déjà j'ai écrit. Je laisse à penser à tous ceux qui ont tant soit peu de jugement, si ces mots étaient de telle importance que ledit sieur maréchal eût à se piquer de telle façon ; c'était contre le roi, et non contre nous : il est au roi et nous aussi, sa maison en est venue. Oh ! si j'eusse voulu entrer ainsi en colère, combien de fois ai-je eu occasion de quitter tout ! Je n'en ai peut-être que fait trop, non pas pour moi, mais pour le pays et pour le peuple, qui m'a trouvé à dire depuis que j'ai quitté mon gouvernement. Or quand M. de Montferrand, qui demeura trois jours à Agen avec moi, et ses gens au Port Sainte-Marie, entendit que M. le maréchal s'en était retourné à Toulouse mal content, et qu'à grand-peine il viendrait, il me dit qu'il s'en voulait retourner à Bordeaux, et qu'il ne savait si les princes s'achemineraient vers ledit Bordeaux, entendant qu'il n'y avait personne dedans ; ce qu'il fit, comme la raison le voulait aussi, et je demeurai en blanc, sans espérance d'être secouru de personne du monde. Voilà comment pour un mot, pour un seul dépit, le pays courut grande fortune.

Vous, messieurs les princes, maréchaux, lieutenants du roi, qui commandez aux armées, pour une pique particulière n'abandonnez pas le général. M. le maréchal devait considérer que c'étaient des Gascons exilés de leurs maisons qui écrivaient en colère : il ne s'en devait prendre à moi ni à eux, mais les excuser, et pour cela ne laisser le pays à l'abandon. Notre proverbe dit : « Qui perd le sien, perd le sens. » J'ai souvent recherché l'avis et secouru celui que je savais ne m'aimer guère. Ne permettez que vos dépits et vos passions particulières offensent le général. Bien souvent me suis-je trouvé voir des grands qui se fussent voulu entre-manger, bien d'accord pour leur maître, et se parler et entretenir comme frères, et après quelque chose de bon ou quelque bon succès, s'ouvrir le cœur et se faire bons amis. J'ai depuis ouï raconter à ceux qui ont eu ce bonheur d'y avoir été, que la plupart des chefs qui se trouvèrent à cette grande bataille qu'on a gagnée contre le Turc étaient ennemis mortels, mais que pour le combat ils s'accordèrent, et après la victoire se firent bons amis. Plût à Dieu que M. le maréchal eût voulu laisser le maltalent qu'il avait contre moi à Toulouse, pour venir rompre la tête à Montgommery ! il y eut acquis de l'honneur, et le pays du profit, au lieu que sa colère nous a ruinés. Je pensais être le plus colère homme du monde ; mais il a montré qu'il l'était plus que moi ; et s'il fût venu, je l'eusse assisté comme le moindre gentilhomme de l'armée.

Ayant ouï sa résolution, je mandai deux fois à M. de Fontenilles qu'il s'en vînt avec sa compagnie se jeter dans la ville avec moi : difficilement pouvait-il avoir son congé pour venir ; néanmoins il se rendit à moi. J'avais les quatre compagnies que mon neveu de Leberon m'avait ramenées de Libourne, les trois au Port Sainte-Marie, et l'autre à Aiguillon, qui arrivèrent incontinent que M. de Montferrand en fut parti. Et avant que M. de Fontenilles arrivât à Agen, il y a un gentilhomme, nommé M. de Montazet, qui me vint prier d'ôter la compagnie qui était à Aiguillon, et qu'ils s'obligeaient de garder la ville avec le peuple ; et encore bien que je connusse qu'il n'était en sa puissance de faire ce qu'il promettait, et qu'il le faisait pour épargner les vivres de la ville, je le lui accordai, me doutant bien qu'il écrirait à M. le marquis de Villars que je lui avais fait manger ses terres ; et envoyai ladite compagnie à Villeneuve, en quoi je fis une grande faute, car cette place eût tenu les rivières de Lot et de Garonne. Mais quoi ! ces criards qui veulent épargner les maisons de leurs maîtres, pour faire les bons valets et ménagers, perdent bien souvent les places. Fermez les oreilles à ces plaintes en telles et si pressantes nécessités, vous qui aurez cet honneur de commander : j'eusse mieux fait si j'eusse bien retenu la leçon que je vous apprends à présent.

Or je faisais mener un trafic à M. de Leberon, pour donner une escalade aux capitaines Manciet et Chassaudy, deux mauvais garçons qui étaient à Monheurt. Ledit sieur de Leberon était avec huit ou dix arquebusiers seulement à Aiguillon, afin de mener plus secrètement l'entreprise. Viard, commissaire des guerres, arriva, qui s'en allait à la cour de la part de M. le maréchal ; et encore que je susse bien que ledit sieur maréchal était marri contre moi, cependant je favorisais tout ce qui venait de lui, puisque c'était pour le service du roi ; et j'écrivis à M. de Leberon qu'il lui fit faire compagnie jusqu'à ce qu'il aurait passé Tonneins, lequel il trouva à Aiguillon sur l'entreprise qu'ils devaient exécuter le lendemain à minuit, car je lui envoyais cinq ou six batelées de soldats d'Agen, et y allaient les trois compagnies qui étaient au Port. Mais comme la fortune de la guerre est bizarre, elle s'en trouva bien ce jour-là que le commissaire Viard passa ; car, pour lui faire escorte, le sieur de Leberon lui bailla un nombre d'arquebusiers, faisant état que dans trois heures ils seraient de retour. En attendant lesdits arquebusiers, voici arriver MM. de La Case, de La Loue, de Guttinières, de Monneins, et autres capitaines, avec sept ou huit cornettes de gens de cheval, qui étaient partis de Lauserte, là où il y a neuf grandes lieues, et n'avaient repu qu'environ une heure à Haute-Faye. Bref, ils firent une cavalcade de gens de guerre, et environnèrent Aiguillon. M. de Leberon se trouvait seul avec quelques soldats et les habitants : incontinent M. de Montazet lui vint dire qu'il ne pouvait pas tenir la ville, et qu'il ne la voulait point mettre au hasard d'être détruite et ruinée ; ils firent quelque capitulation, laquelle fut bonne pour ledit de Leberon, car il tomba aux mains de ces quatre qui étaient fort de mes amis, parce que, du temps passé, j'avais fait quelque chose pour eux. J'étais le premier capitaine qui jamais avait fait combattre le capitaine Monneins, et chacun voulut reconnaître le plaisir qu'il avait autrefois reçu de moi, de sorte qu'ils le laissèrent aller. Ce sont des honnêtes courtoisies entre gens de guerre ; mais mon dit neveu fit là un pas de clerc, de n'avoir su garder ses gens pour la nécessité : il pensait les ennemis trop éloignés pour venir à lui. Capitaines mes compagnons, c'est un mauvais pansement ; car il devait considérer l'importance de la place, qui était sur deux rivières, et que les ennemis ne faudraient de souhaiter un si bon morceau, vu même le bon voisinage de Clairac et Tonneins. Or j'eus part à la folie d'avoir tiré la garnison, pour la crainte d'offenser M. le marquis de Villars.

Incontinent que j'entendis sa prise, je retirai dans Agen les trois compagnies qui étaient au Port. Deux jours après y arriva le camp de MM. les princes. Ils se campèrent depuis Aiguillon jusqu'à demi-lieue de Villeneuve, et jusqu'au grand chemin qui va audit Villeneuve, au long des vallons qui sont en cet endroit-là, où il y a de fort bons villages. Or, comme déjà j'ai dit, j'avais partagé la ville en huit, et avais mis en chacune part deux bons chefs de la ville. C'était un plaisir de voir les hommes et femmes au travail, lesquels y arrivaient à la pointe du jour, et n'en sortaient que la nuit ne les en tirât. On ne demeurait qu'une heure au manger sans plus. Tous les principaux de la ville étaient toujours à la sollicitation du labeur. Il n'y avait rien qui fût épargné, jusqu'aux religieuses mêmes. On me vint un soir dire qu'une compagnie de reîtres s'était élargie jusqu'à un quart de lieue près de nous, en un village tout auprès de Monbran, château de l'évêque d'Agen. Le matin je montai à cheval avec ma compagnie, et allai jusqu'auprès du village, et parce que deux paysans me dirent que trois autres cornettes étaient logées tout joignant celui-là, je fis demeurer derrière les argoulets qui étaient sortis avec moi, m'assurant bien que les reîtres secourraient leurs compagnons puisqu'ils étaient si près, et qu'il nous faudrait retirer en hâte, et craignant de perdre lesdits argoulets, parce qu'ils n'étaient guère bien montés et il y avait boue jusqu'aux genoux des chevaux ; quelques-uns des mieux montés allèrent avec M. de Madaillan, auquel je fis charger, sans rien regarder, au travers du bourg. Quelques-uns furent tués sur la rue en passant : les reîtres se jetèrent dans deux ou trois logis, là où étaient leurs capitaines. Les trois autres cornettes, qui étaient pied à terre, furent incontinent à cheval, et tout ce que nous pûmes faire, ce fut de leur emmener trente six chevaux ; et crois que si j'eusse laissé aller tous les argoulets, ils ne leur en eussent pas laissé un. Et comme M. de Madaillan vit venir au galop les trois cornettes, il se retira à moi ; mais elles ne le suivirent pas beaucoup : et ainsi nous retirâmes dans la ville.

Or, Viard fut bientôt de retour de la cour, car il avait passe-port du roi et de MM. les princes, et s'en alla trouver M. le maréchal. M. de Fontenilles arriva le lendemain que nous eûmes pris ces chevaux, et par ainsi j'eus deux compagnies de gens d'armes dans la ville, et trois de gens de pied. J'avais mis, dès que j'arrivai là, M. de Loignac à Puymirol avec deux compagnies de gens de pied, qui étaient celles de la garde du Port Sainte-Marie et Malves, qui firent de belles escarmouches. Et encore que M. de Loignac fût malade de la maladie qui l'a si longtemps tenu, néanmoins tenait-il les soldats nuit et jour dehors, et faisaient toujours quelque prise sur les ennemis. Nos gens de cheval sortaient bien souvent, mais ils trouvaient toujours ces reîtres si serrés dans les villages, et enfermés avec des barrières, qu'on ne pouvait rien gagner sur eux que des coups, et tout incontinent étaient à cheval. A la vérité ces gens-là campent en vrais gens de guerre, il est malaisé de les surprendre ; ils en sont plus soigneux que nous, et encore plus de leurs armes et chevaux. Davantage ils sont plus épouvantables à la guerre, car on ne voit rien que feu et fer, et n'y a valet d'étable en leurs troupes qui ne se dresse pour le combat, et ainsi avec le temps se font gens de guerre. Je ne pouvais secourir notre cavalerie de gens de pied, à cause des grandes boues, et aussi que je craignais une perte, ayant si peu de gens comme j'avais dans la ville, laquelle, peut-être, eût mis une telle épouvante dedans que la perte s'en fût ensuivie. Je n'étais que sur la défensive, et toutefois je les tenais en cervelle, leur montrant que je ne les craignais guère. MM. les princes et l'amiral demeurèrent cinq semaines ou plus campés là où j'ai dit, M. de Montgommery trois et plus à Condom, où il fit tous les diables, ruinant et saccageant les églises, et pillant tout, et tenait son camp jusqu'à la Plume-des-Bruilles. Ni de leur côté ni du mien nous ne faisions rien, à cause que je n'avais point de gens. Ils mangeaient leur saoul et faisaient grande chère, car ils avaient tant pâti depuis la perte de Moncontour, qu'il n'était possible de plus. Je crois qu'ils avaient plus d'envie de se reposer que de m'attaquer. Quant à moi, je m'occupais nuit et jour à me fortifier.

Étant en ces termes, arriva une nuit M. de La Valette, qui venait du camp de Monsieur, et par fortune se trouva à Villeneuve à l'heure que MM. les princes envoyaient un trompette à M. de Cassaneuil, pour qu'il leur rendît la ville. Ledit sieur de La Valette ordonna lui-même la réponse, qui fut que la ville était au roi et non pas à eux, et que s'il y avait trompette ni tambourin qui retournât plus, l'on les tuerait, et qu'il y avait trop de gens de bien là dedans pour la rendre. La nuit, ledit sieur de La Valette se hasarda de passer avec beaucoup de danger, et me vint trouver environ les neuf heures. Il me trouva au lit, car j'étais fort secouru de MM. de Fontenilles, de Madaillan, de Leberon et des autres capitaines ; par ainsi je dormais à mon aise, allant tout d'un grand ordre, aussi bien la nuit que le jour : il faut pardonner à la vieillesse. Ledit sieur de La Valette me dit que j'envoyasse un chef pour commander à tous ceux qui étaient dans Villeneuve, car autrement la ville s'en allait perdue ; et jamais il ne me voulut dire la raison, mais seulement me hâtait d'y envoyer promptement un chef, et me disait toujours que si je ne me hâtais, j'en serais le premier marri, car c'est une ville d'importance et belle ville de guerre : ce qui fut cause que je me levai du lit, ne voulant mépriser l'avis d'une si bonne tête que la sienne, et dépêchai promptement deux hommes au chevalier mon fils à Lectoure, que tout incontinent ma lettre vue il montât à cheval, et qu'il me vînt trouver pour s'aller jeter dans Villeneuve, et qu'à la diligence qu'il ferait je connaîtrais s'il était mon fils. Je mandai au chevalier de Romegas que je le priais qu'il fît tout seul ce qu'ils faisaient eux deux ensemble. Il fut jour avant que les deux messagers fussent à Lectoure. Le chevalier mon fils prit promptement congé de tous ces seigneurs qui étaient là, et arriva à Agen sur les trois heures après midi. Quatre ou cinq jours devant, M. de Montgommery, avec tout son camp à pied et à cheval, vint donner une camisade au capitaine Cadreil, lieutenant de la compagnie de chevaux-légers du capitaine Fabien, mon fils, que j'avais mis dans Moirax avec vingt-cinq salades et vingt-cinq arquebusiers. Or Moirax est un petit village fermé de murailles : à la plus haute on y monterait avec une échelle de douze degrés, sans aucun flanc. Il y arriva demi-heure avant jour ; on m'en vint avertir à Agen, ayant pris un clystère, lequel j'avais encore dans le corps. Sans autre attente, je m'armai et montai à cheval, et allai passer la rivière. Les gentilshommes de ma compagnie passaient les uns après les autres tant qu'ils pouvaient après moi. M. de Fontenilles n'arriva que le lendemain. Je me trouvai seul avec quatre chevaux deçà la rivière devers Gascogne, là où Moirax est assis, et près d'Estillac, qui est à moi ; et avec ces quatre chevaux je donnai à toute bride droit à Moirax, là où il y a une lieue. Et à la vérité si M. de Montgommery eût envoyé seulement dix ou douze chevaux sur le chemin d'Agen à Moirax, j'étais pris ou mort ; mais il faut parfois tenter la fortune et faire le soldat : l'ennemi ne sait pas ce que vous faites. Et ainsi j'arrivai à Moirax, et trouvai que ledit Montgommery s'en était parti il y avait environ demi-heure, et laissa les échelles au pied de la muraille : ayant demeuré deux heures là, ils n'eurent jamais la hardiesse d'en dresser une. Et encore qu'auparavant je n'estimasse guère leurs gens de pied, cela confirma encore mon opinion de les estimer moins : et ainsi m'en retournai à Agen. Les médecins furent contraints me donner un autre clystère pour me jeter celui-là du corps, parce que le travail avait arrêté son opération. Je demeurai deux jours sans bouger du lit ; et comme mon fils le chevalier fut arrivé, je mandai soudain quérir le capitaine Cadreil, et envoyai vingt-cinq arquebusiers en sa place, afin qu'il allât avec mon dit fils à Villeneuve. M. de Saint-Girons, frère de M. de La Guiche, colonel des vingt-deux enseignes de M. le maréchal, s'était fait apporter à Agen, malade, parce qu'il avait été blessé à l'assaut de Mazères en une jambe, ou en une cuisse que je ne mente, lequel se voulait retirer à sa maison pour se faire guérir. Et à une heure de nuit je les tirai dehors, et leur baillai deux bons guides, qui les rendirent le lendemain au point du jour à Villeneuve. Tout le monde fut fort joyeux de la venue de mon fils le chevalier, et crois que leur dispute était qu'ils ne se voulaient pas obéir les uns aux autres. J'y eusse envoyé le capitaine Fabien, mon jeune fils, mais nous le tenions à la mort depuis son retour du camp, et pour lors n'avions autre espérance de lui que la mort.

Or d'heure en heure j'étais averti comment M. l'amiral dressait un pont de bateaux au Port Sainte-Marie, et avait recueilli tous les bateaux de Lot et de Garonne jusqu'à Marmande ; j'étais aussi averti d'heure en heure comment les ennemis avaient envoyé quérir de la grosse artillerie en Béarn : toutes ces nouvelles me faisaient hâter les tranchées et fortifications que je faisais à Agen, pensant, comme il y avait de la raison, qu'ils me voulussent attaquer, car ce n'était pas petite prise, tant pour les richesses que pour défaire la noblesse qui s'était enfermée là dedans pour l'amour de moi. Je tins un conseil dans mon logis, et dans un petit cabinet, où nous n'étions que huit ou neuf, et disputâmes quel moyen il y avait de rompre ce pont. Un maître maçon qui est de Toulouse, qui faisait les moulins de M. le marquis de Villars à Aiguillon, parlant à quelqu'un, mit en avant que si nous détachions un moulin d'eau, de ceux qui étaient attachés devant la ville, il romprait le pont, car la rivière de Garonne était grande et débordée, et toujours croissait à cause qu'il pleuvait presque toujours. Il ne se trouva personne de son opinion qu'il fût possible qu'un moulin rompît le pont, car l'on nous assurait que M. l'amiral avait fait faire à Tonneins de grands câbles comme la jambe d'un homme, et en avait fait apporter de Montauban pareillement, et de grosses chaînes, comme il était vrai ; car, outre les grands câbles, le pont était enchaîné d'autre part. En fin de compte, il n'y eut nul de nous qui fût de l'opinion du maçon, sauf le capitaine Thodias notre ingénieur, qui disait que si l'on le pouvait charger de grosses pierres, qu'il pensait que l'entreprise réussirait, mais non sans être chargé ; et par ainsi ne prîmes aucune résolution. Et deux jours après, l'on me manda de Toulouse que M. le maréchal Damville faisait armer trois bateaux, et que le capitaine Saint-Projet les devait conduire avec soixante soldats dedans, et que dedans huit jours ils devaient être prêts, et que ledit Saint-Projet passerait de nuit dans ce terme. Nous avions discouru que nous ne pouvions charger le moulin que M. l'amiral n'en fût averti par ceux de leur religion qui étaient dedans Agen sous la protection du malheureux édit (ainsi nous le pouvons appeler, et l'appellerai toujours) ; et en une sorte ou autre, nous demeurâmes confus, sans espérance d'autre remède que de nous bien défendre.

Pendant ce, le commissaire Viard était revenu, et incontinent une autrefois dépêché par M. le maréchal devers le roi, et arriva avec un trompette dudit sieur maréchal, un mercredi, entre neuf ou dix heures, et me dit en secret l'entreprise de M. le maréchal pour rompre le pont, mais qu'il se doutait que M. l'amiral en fût averti, et que pour cette occasion il amenait l'un des trompettes de M. le maréchal avec lui jusqu'au Port Sainte-Marie, et que, s'il entendait, quand il serait audit Port, que les ennemis en fussent avertis, il me renverrait le trompette pour m'en avertir, afin que je gardasse que ledit capitaine Saint-Projet ne passât outre, et qu'il fallait que je tinsse garde sur la rivière jour et nuit ; et ainsi se départit de moi, et fut sur les deux heures après midi au Port Sainte-Marie, et vit passer trois cornettes de reîtres pardessus le pont, venant loger vers la Gascogne. Le trompette eut fort bon moyen de voir tout le pont comme il était bien attaché, et se peut-on assurer que ceux de Clairac et de Tonneins n'y avaient rien épargné, car ces bonnes gens n'ont rien eu de cher pour faire mal à leurs voisins et contre le service du roi. Le trompette arriva, étant neuf heures du soir, par lequel Viard me mandait que je gardasse que le capitaine Saint-Projet ne passât outre pour aller exécuter son entreprise, car les ennemis en étaient avertis, et qu'ils avaient mis sept ou huit petites pièces d'artillerie au bout du pont vers la Gascogne, et que 1000 ou 1200 arquebusiers gardaient le bout du pont ; bref, qu'il n'y fallait point aller, car il n'en échapperait pas un de ceux qui iraient. Et comme le trompette eut parlé à moi, il se retira à son logis ; et sans faire autre bruit, j'envoyai secrètement quérir trois personnages de la ville à qui j'avais déjà découvert mon intention, qui était d'envoyer à bas la rivière le moulin du président Sevin, parce qu'icelui président avait abandonné la ville. Je ne veux point ici nommer les trois, car il les mettrait en procès, et les commissaires qui sont à présent par deçà facilement lui feraient raison à sa volonté, comme ils font bien à d'autres contre les catholiques. Et comme nous eûmes parlé ensemble, nous arrêtâmes qu'ils iraient faire sortir six soldats mariniers, et qu'ils iraient détacher le moulin, feignant d'aller faire la garde sur le bord de la rivière pour garder que le capitaine Saint-Projet ne passât outre. Et ainsi tous trois se départirent de moi, et ne furent pas paresseux à mettre les soldats dehors, ni lesdits soldats à détacher le moulin, desquels s'en noya un en détachant la chaîne, qui tomba du petit bateau parce que le pal où était attachée la chaîne se défit. Il pouvait être onze heures de nuit, et, ainsi que j'ai entendu depuis par les ennemis, le moulin arriva au pont vers une heure ; lesquels avaient mis des sentinelles une grande demi lieue contre-mont la rivière, afin de donner l'alarme quand le capitaine Saint-Projet passerait. Et comme ils commencèrent à ouïr le bruit du moulin, donnèrent l'alarme, laquelle incontinent fut au Port, et tout le monde se jeta aux deux bouts du pont, et commencèrent à tirer force arquebusades au pauvre moulin, lequel ne disait mot ; mais il donna un tel choc, qu'il emporta tout le pont, câbles, chaînes et bateaux, de sorte qu'il n'en demeura qu'un qui était attaché à la muraille du logis de M. le prince de Navarre. Il alla des bateaux jusqu'à Saint-Macaire, et il y en a qui m'ont dit qu'il en était allé jusques auprès de Bordeaux. Ce brave moulin du président alla encore rompre un autre moulin huguenot au-dessous de Tonneins, et enfin s'arrêta aux îles vers Marmande. Les premiers par qui nous sûmes la rupture du pont, ce fut par des pauvres gens qui allaient acheter du sel au bout dudit pont, des soldats huguenots qui en avaient pris sept ou huit batelées chargées. Les ennemis avaient tué plusieurs de ces pauvres gens, leur chargeant qu'ils étaient cause de la rupture du pont. Quelques-uns de leurs soldats, qui s'étaient jetés sur le pont, s'en allèrent à vau-l'eau. Mais il n'était qu'entre l'aube du jour et le soleil levant, que les gardes me mandèrent qu'il était arrivé sept ou huit de ces pauvres gens qui portaient le sel, lesquels disaient le pont être rompu.

Je m'en allai tout incontinent sur le gravier, et du côté de deçà la rivière devers Gascogne ; et du passage en dehors l'on me fit passer deux ou trois de ces pauvres gens qui étaient arrivés audit passage, et qui étaient au bout du pont avec ceux que les ennemis avaient tués, et s'étaient sauvés par la campagne la nuit, qui me contèrent le tout, de même que les autres qui étaient venus par le côté du Port, et toujours quelqu'un en venait qui nous confirmait mêmes nouvelles. Je fis passer dix ou douze salades du côté de Gascogne, qui allèrent jusqu'au-dessous de Sérignac, et prirent des prisonniers qui me le contèrent encore mieux que ces bonnes gens. Cependant secrètement je fis accoutrer un petit bateau avec sept ou huit rames, et donnai au marinier vingt-cinq écus pour aller porter les nouvelles à Bordeaux, et écrivis une lettre à M. de Lansac, au baron de La Garde, et à l'évêque de Valence mon frère, où je leur discourais comme tout s'était passé, les priant en donner avis à la cour du parlement et aux jurats, afin que tous eussent part de cette bonne nouvelle ; car cela rompit fort le dessein des ennemis, lesquels nous eussions fort incommodés, si M. le maréchal eût voulu oublier sa colère, les prenant ainsi séparés.

Le trompette dudit sieur, avant qu'il partît, entendit la joie que toute la ville avait de la rupture du pont, et s'en alla en diligence porter les nouvelles à son maître. Cette exécution fut faite le mercredi vers la minuit, et le jeudi, à l'entrée de la nuit, les mariniers partirent ; et comme ils furent au Port Sainte-Marie, et près de là où était le pont, ils laissèrent couler le bateau à la discrétion de la rivière, étant eux tous couchés dans le bateau. Les ennemis commencèrent à crier, mais personne ne répondait, et ils eurent opinion que ce fût un bateau qui se fût détaché de lui-même. Et comme ils furent un jet d'arbalète au-dessous, tous se levèrent, et chacun prit sa rame, et leur commencèrent à dire des injures ; et firent si grande diligence qu'ils furent le lendemain matin, qui était le vendredi, au soleil levant, à Bordeaux, et en fut la joie fort grande. Je crois que jamais marinier venant des Terres Neuves n'apporta telles nouvelles où il y eût si grande presse. Presque tous ces seigneurs en faisaient doute ; tout le monde allait au logis de MM. de Lansac, baron de La Garde et de Valence, pour entendre la vérité. M. de Valence dépêcha incontinent son secrétaire, nommé Chauny, vers Leurs Majestés, pour leur rapporter les nouvelles au contraire de ce que le commissaire Viard leur apportait. Ledit Viard, à ce qu'on m'a dit, arriva le matin, qui donna de la fâcherie grande à Leurs Majestés et à Monsieur, du parachèvement du pont, de sa structure et force, y pouvant passer grosse artillerie par-dessus à plaisir, et que les gens de cheval y passaient trois à trois de rang, comme il était bien vrai, et ne mentait de rien. Il y avait raison de s'en fâcher, car la commodité de ce pont leur eût donné le loisir de prendre tout, et de faire passer tout leur canon à l'aise. Chauny arriva le soir, qui apporta la rupture, et que si l'un avait porté la fâcherie, l'autre apporta la joie. Et pour quelques jours je fus le meilleur homme du monde et grand guerrier mais cette opinion ne dura guère, car mes ennemis que j'avais à la cour déguisaient au roi, qui était lors à Saint-Jean d'Angely, toutes choses ; et enfin, quelque chose qu'il y eût, je ne faisais ni avais jamais rien fait qui vaille ; et le roi le croyait, ou à tout le moins je crois qu'il faisait semblant de le croire pour les contenter. Et voilà l'histoire de la rupture du pont, et à la vérité.

Maintenant il faut dire quel profit a porté la rupture de ce pont, et la délibération qu'avait faite M. l'amiral, si ledit pont fût demeuré en pied. Il fut arrêté et conclu en leur conseil que l'on passerait l'hiver et jusqu'à la récolte en ces lieux, où était leur camp, et qu'ils se feraient venir de la grosse artillerie de Navarreins, pour prendre toutes les villes qui étaient au long de la rivière de Garonne jusqu'aux portes de Bordeaux, et qu'ils attaqueraient Agen, mais que ce serait la dernière, parce qu'ils voulaient prendre Casteljaloux, Bazas, et tout ce qui était deçà et delà la Garonne, jusqu'aux portes de Bordeaux ; et que par le moyen de ce pont, l'un et l'autre pays qui sont des plus riches de France, leur serait à commodité. Ils faisaient état d'avoir pris tout cela en moins de quinze jours, comme il eût été vrai, car ils étaient lors maîtres de la campagne. Ils espéraient attaquer Libourne, s'assurant qu'en toutes ces villes ils trouveraient grande quantité de vivres, et que par ce moyen rien ne descendrait dans Bordeaux ni au long de la Garonne, ni moins du côté des landes, faisant leur compte que dans trois mois la ville de Bordeaux serait réduite à toute extrémité ; je crois qu'il n'eût pas tant duré, car déjà le blé y était à dix livres le sac, et par mer, à cause de Blaye, il n'y eût pu rien entrer. Cette ville est bonne et riche, et une bonne ville de guerre, mais elle est en un pays stérile, de sorte que qui lui ôterait la Garonne et la Dordogne, elle serait bientôt réduite à la faim : elle ne vit que du jour à la journée.

Ils avaient projeté de faire venir leurs navires en rivière et à Blaye, laquelle ils tenaient pour garder que les galères ne pussent sortir ni rentrer. Les vicomtes avaient promis à M. l'amiral de lui faire venir 60,000 sacs de blé au long de la rivière de Garonne, prenant lesdits blés en Comminge et en Lomagne, qui est le pays de la Guyenne où il y en a le plus ; car pour le moins il y a cinq cents marchands et autant de gentilshommes qui font état de les garder trois ou quatre ans, attendant que la vente des blés soit grande : par ainsi, facilement et aisément ils eussent tenu promesse à M. l'amiral ; et par là ils se tenaient certains de faire venir le roi à telle composition qu'il leur eût plu. Je ne sais, s'ils eussent eu Bordeaux, s'ils l'eussent rendu aussi peu que La Rochelle ; pour le moins ils se pouvaient bien vanter, ayant eu Bordeaux et tenant La Rochelle, qu'ils avaient le meilleur coin et le plus fort du royaume de France, tant par mer que par terre, dominant cinq rivières navigables, y comprenant la Charente. Après qu'ils eussent été entre les rivières de l'Isle, Dordogne, Lot et Garonne, il fallait au roi pour le moins quatre camps pour les contraindre à combattre. Je veux dire qu'ils tenaient le meilleur pays et les deux meilleurs et plus grands havres du royaume de France, qui est celui de Brouage et celui de Bordeaux.

Je m'étonne comme il y a des gens assez malhabiles qui donnent à entendre au roi qu'il faut encogner les huguenots dans la Guyenne : c'est une mauvaise pièce ; si le roi l'avait perdue, il la recouvrerait bien tard ; mais ces bons conseillers le font pour leur commodité et pour jeter la guerre loin d'eux : mais la leur vendrons-nous bien cher avant qu'ils l'aient. Certes le roi en devrait faire plus d'état et empêcher ses ennemis d'y prendre pied, et ne laisser ce pays à l'abandon, permettant qu'on se rie de nos misères jusqu'à nous demander si nous couchons encore dans notre lit. Je ne puis croire que cette parole soit sortie de la bouche de la reine, car elle y a toujours trouvé et y a encore de bons serviteurs. Ces messieurs de France, qui se moquent de nous, en pourront avoir à leur tour : toujours le mat n'est pas à une porte. Or voilà la conclusion de leur conseil, qui était très-bon. M. de Valence, mon frère, témoignera qu'un qui assistait au conseil, quand bon lui semblait, nous a dit ladite délibération, qui était grande. Je crois que, quand ils eussent voulu chasser tousses catholiques et retirer tous les huguenots du royaume de France dans ce pays qu'ils eussent tenu, ils possédaient assez pour les faire tous riches, ou bien tous ceux de la noblesse du pays de deçà eussent été contraints de se faire huguenots et de prendre les armes pour eux. Ainsi, malaisément après, le roi en eût été maître ; car de les faire retourner derechef à notre religion, il y eût eu bien affaire ; car depuis qu'on est accoutumé à quelque chose, soit bonne ou mauvaise, il est fort fâcheux de la quitter. Mais Dieu n'a point voulu un si grand mal pour le roi ni pour nous qui sommes catholiques.

Voilà de quoi a servi la rupture du pont, au jugement des amis et ennemis. Je veux dire que de tous les services que j'ai jamais faits à la Guyenne, celui-ci est des plus remarquables, qui n'est procédé d'autre chose, sinon de la délibération que je pris de m'aller jeter dans Agen, car autrement la ville était abandonnée, et M. l'amiral s'en venait droit là, et non au Port Sainte-Marie, ni à Aiguillon, comme il fut contraint de faire ; car à Lauserte le conseil fut tenu qu'au partir de là on s'en venait loger à Castel-Segrat, Montjoye, Saint-Maurin et Ferussac, et le lendemain à Agen, tenant pour certain qu'ils n'y trouveraient aucune résistance. Si cela fût advenu, il eût bien eu les coudées franches, et dans deux grosses rivières eût non seulement rafraîchi son armée, mais aussi assuré le pays pour lui. Je sais bien qu'il fut répondu à M. l'amiral par deux ou trois, que s'il était vrai que je fusse dedans, ils ne m'en tireraient qu'en pièces, et que j'avais bien fait en ma vie de plus grandes folies que celle-là : il en y eut qui dirent qu'ils m'avaient vu engager en trois ou quatre places, la plus forte desquelles ne valait pas la moitié d'Agen, et que j'en étais sorti à mon honneur. Ceux-là qui répondaient cela le pouvaient bien témoigner à la vérité, car ils s'étaient trouvés avec moi en ces lieux au besoin. M. l'amiral soutenait toujours qu'il était bien assuré que je n'étais pas à Agen pour y demeurer, et que dès que j'entendrais qu'il y viendrait, que ma délibération était de passer la Garonne et me jeter dans Lectoure, disant : « il est trop vieux routier pour s'engager en une si mauvaise place. » Les autres assuraient toujours que je n'en bougerais point, à peine de leur vie : ce qui fut cause que M. l'amiral adhéra à leur opinion, et changea le chemin droit à Aiguillon, s'étendant jusqu'au Port Sainte-Marie, et s'ils voyaient que j'abandonnasse la ville et que je me retirasse vers Lectoure, comme il pensait que je fisse, ils s'en viendraient à Agen. Il a trouvé à la fin que ceux qui soutenaient que je n'en bougerais point, me connaissaient mieux que lui, et que ceux qui l'avaient averti que je me voulais retirer à Lectoure étaient fort mal informés. Et parce que l'on m'a reproché qu'il y avait trois ans que je n'avais rien fait qui vaille, l'on connaîtra aux œuvres que j'ai faites pendant les trois ans, sans argent ni gens à pied ni à cheval, que si j'eusse été secouru d'argent seulement pour soudoyer des hommes, et que le roi m'eût donné les compagnies et gens d'armes que je demandais, j'eusse bien empêché M. l'amiral de faire boire ses chevaux en la Garonne, et les reîtres de venir boire notre vin, car le comte de Montgommery n'eût jamais eu le loisir de les appeler, et j'en eusse eu bon marché.

[3] Rampeau, terme du jeu de quilles. Faire un coup pareil à celui du capitaine Arne.

[4] Le brouillard pour le brouillon, la minute.


CHAPITRE IV

Les huguenots s'éloignent d'Agen. — Le roi envoie Montluc en Béarn. Siège de Rabastens. — Montluc est blessé d'un coup d'arquebuse au visage. — Prise de Rabastens. — Montluc quitte l'armée.

Le pont rompu, M. l'amiral demeura quatre ou cinq jours ne sachant de quel bois faire flèche, et logé chez Guillot le Songeur[5], car il avait, outre le camp du comte de Montgommery, trois cornettes de reîtres engagées deçà la rivière vers Gascogne, et c'étaient ceux qui avaient passé la rivière étant logés à Labardac, et ne pouvait trouver moyen de les retirer, à cause que le ruisseau qui passe au Paradis, monastère de religieuses, était si grand, qu'il n'y avait homme qui l'osât passer à pied ni à cheval. Le comte de Montgommery était encore à Condom et vers Nérac et Bruch. M. l'amiral fit faire un petit pont sur deux bateaux où il pouvait passer seulement cinq ou six chevaux à la fois, et avec une corde tiraient les bateaux, à la mode d'Italie. Et comme le ruisseau commença à diminuer, les reîtres le commencèrent à passer à un pont de pierre qu'il y a, et s'approchèrent du passage du Port, et commencèrent à passer ce pont de bateaux, six à six, ou sept à sept au plus. Et quelque grande diligence que les passagers pouvaient faire, arrêtaient-ils près d'une heure et demie avant que le bateau fût allé et revenu ; et en cette peine passèrent ces trois cornettes, qui demeurèrent deux jours à passer. M. le comte de Candale et M. de La Valette étaient à Astafort avec huit ou dix cornettes de gens de cheval ; et comme le comte de Montgommery abandonna Condom pour s'approcher de la rivière, j'écrivis une lettre audit sieur comte de Candale, que si la délibération était de combattre Montgommery sur le passage, que je me trouverais au combat avec les deux compagnies de gens d'armes que j'avais et cinq cents arquebusiers, non pour commander, mais pour lui obéir comme le moindre soldat de la troupe. Il me remercia fort, et me fit réponse que, quand cela serait, lui et toute la troupe qu'il commandait m'obéiraient ; et toutefois il ne se parlait point que je passasse pour me joindre avec eux. Je connus bien par la lettre que tous eussent été bien aises que j'eusse été auprès d'eux ; mais La Croisette qui était là, servait de dominus fac totum. Encore leur mandai-je que, s'ils ne voulaient que je m'y trouvasse, je ferais passer les deux compagnies et les cinq cents arquebusiers se joindre avec eux. Et par là chacun peut bien connaître que je n'étais pas parti de M. le maréchal pour ne lui vouloir obéir, puisque j'offrais d'obéir au comte et à M. de La Valette, et au capitaine La Croisette même, qui était plus grand qu'eux en leur troupe.

Je ne veux point écrire comme ils firent, parce que je n'y étais pas, et ne m'en suis pas informé, sauf qu'on m'a dit qu'ils avaient fait une charge à quelques-uns qu'ils trouvèrent hors de Bruch, et les rembarrèrent dedans ; et m'a-t-on dit depuis que le comte de Montgommery était dans la ville : je ne sais si cela est vrai, et pense fort bien qu'ils firent tout ce qu'on y pouvait faire, car ils sont trop connus et estimés. Le comte de Montgommery passa premièrement les gens de cheval, puis ses gens de pied les uns après les autres. Je fis passer la rivière à soixante salades de ma compagnie et de M. de Fontenilles, avec trois cents arquebusiers pour les soutenir, et allèrent jusqu'à un petit village qui est appelé La Rozie, où ils tuèrent quinze ou seize hommes, et y gagnèrent douze ou treize chevaux, leur donnant une alarme bien chaude. Et m'a-t-on depuis dit que si nos gens de cheval eussent poussé outre jusqu'au passage, ils en eussent fait noyer deux ou trois cents, car de cette alarme il s'en noya quatre ou cinq à la hâte qu'ils avaient, et du côté de M. l'amiral ne les pouvaient secourir, car ils ne pouvaient repasser que six ou sept chevaux sur le pont à bateaux, parquoi ils demeurèrent cinq ou six jours à passer. Et voilà la peine en laquelle se trouva M. l'amiral à pouvoir retirer à lui le comte de Montgommery et les trois cornettes de reîtres.

M. de La Chapelle, vice-sénéchal, et M. du Bouzet, m'avaient mandé que si je voulais donner passeport à un huguenot à qui j'avais donné, à leur requête, assurance de demeurer en sa maison, il s'offrait d'aller au Port Sainte-Marie pour entendre et découvrir le chemin que M. l'amiral voulait prendre après que le comte de Montgommery serait passé, ou bien s'ils voudraient redresser un autre pont. Je leur envoyai le passe-port qu'ils me demandaient pour lui ; et le jour même que le comte eut achevé de passer, ce personnage fut de retour à leur maison, et leur dit et assura qu'au partir du Port Sainte-Marie, qui serait dans deux ou trois jours après que tout serait achevé de passer, ils prendraient leur chemin vers Toulouse, et iraient passer à Montauban, étant délibérés de brûler toutes les maisons qui seraient à quatre lieues aux environs de Toulouse, et surtout celles des présidents et conseillers. Il disait encore qu'il avait appris d'un capitaine de gens de cheval qu'on lui avait donné pour sa part une maison près de Toulouse, nommée l'Épinette, afin de la brûler : ce personnage lui répondit que c'était une des plus belles maisons qui fussent autour de Toulouse ; et le capitaine lui dit que si le maître de la maison n'en avait d'autres que celle-là, qu'il était sans maison. Ledit sieur du Bouzet même me rapporta tout ce que ce personnage-là leur avait dit. Et tout incontinent j'en avertis M. le premier président ; car d'en avertir M. le maréchal, j'étais bien certain qu'il n'eût pas bien pris mes lettres, et qu'il eût cru tout au contraire de l'avertissement que je lui en eusse donné : qui fut cause que j'en avertis ledit sieur président, et lui mandais qu'il devait retirer M. de La Valette, qui déjà s'en était retourné vers Toulouse, et MM. de Negrepelisse et Sarlabous, et qu'ils ne pouvaient avoir trop de gens de bien dans la ville, car les ennemis tenaient des propos qui ne valaient rien, lesquels je ne voulais écrire, parce que ce n'était que le vulgaire de leur camp, à quoi on ne devait ajouter aucune foi.

[1570] Voilà tout le contenu de ma lettre : je m'assure que ledit sieur président ne l'a pas perdue. Et ainsi s'en allèrent toutes les forces du Port Sainte-Marie, et passèrent tous à la vue du château de Bajaumont, où était M. de Durfort, frère du sieur de Bajaumont qui est à cette heure. Je sortis avec les deux compagnies de gens d'armes, et les vis tous passer aune arquebusade de moi, et plus près encore, n'ayant moi que huit ou dix chevaux, ayant laissé la cavalerie un peu derrière ; mais je ne l'avais pu mettre si bien à couvert que les ennemis ne la pussent voir. Jamais homme ne se débanda pour me venir reconnaître. Ils campèrent cette nuit-là vers le pont du Casse, et tirant vers Saint-Maurin, puis se mirent vers ledit Saint-Maurin et autres villages là autour ; et là demeurèrent deux ou trois jours. Et parce que ledit sieur de Durfort avait vu passer tout à son aise tout leur camp, gens de pied et gens de cheval, et les avait pu nombrer à son aise, je le priai de prendre la poste et aller avertir Sa Majesté du nombre de ce camp ; il me dit, entre autres choses, qu'il avait découvert une troupe de cinq ou six cents chevaux qui passaient un peu plus loin que les autres, dont la plupart n'avaient point de bottes, et que c'étaient valets et laquais qu'ils avaient fait monter à cheval pour faire nombre. Je ne faisais rien que je ne le communiquasse à l'évêque d'Agen, me fiant alors autant ou plus en lui qu'à mon frère propre, et le tenais pour un des meilleurs amis et d'aussi bonne conscience que prélat qu'il y eût en toute la France : il est sorti de la maison des Fregoses de Gênes. Je baillai instruction audit sieur de Durfort, et une lettre de créance qui contenait ceci : « Que j'envoyais au roi le sieur de Durfort, lequel avait pu nombrer tout à son aise l'armée de MM. les princes, pour lui dire tout ce qu'il en avait vu et nombré. » Puis lui donnais avis du chemin qu'ils tenaient, et de leur délibération de mettre tout à feu vers Toulouse, et en avais donné avis à M. le premier président, pour le dire aux gens qui avaient aux environs de la ville des maisons, afin qu'ils retirassent les meubles, et qu'ils feraient bien de retirer M. de Negrepelisse, si déjà il n'y était, et MM. de La Valette et Sarlabous ; puis en un autre article, que le personnage, que je ne nomme point ici, de leur religion, qui était allé à leur camp, avait porté nouvelles aux sieurs de La Chapelle et du Bouzet, que le capitaine des gens de cheval à qui il avait parlé avait dit qu'ils avaient entreprise sur Montpellier et le Pont Saint-Esprit tout assurée, et que je connaissais bien le gouverneur de Montpellier, qui était M. de Castelnau, pour lequel je répondrais de ma vie ; mais que je ne connaissais pas celui du Pont Saint-Esprit ; qu'il plût à Sa Majesté en avertir lesdits gouverneurs, afin qu'ils fussent soigneux de tenir l'œil sur leurs places, et que cela leur serait un coup d'éperon pour leur faire prendre garde à la sûreté d'icelles. Et en un article, que l'évêque d'Agen, lequel était arrivé de l'abbaye qu'il a en Languedoc près Narbonne, m'avait dit que tout le bas Languedoc, depuis Montpellier vers Avignon, était en grande peine, n'ayant aucun chef en ces quartiers, et qu'ils avaient envoyé prier M. le maréchal de leur vouloir envoyer M. de Joyeuse, car, pourvu qu'ils eussent un chef, ils seraient assez de gens pour défendre le pays ; et que s'il semblait bon à Sa Majesté, qu'elle devait mander à M. le maréchal qu'il laissât aller M. de Joyeuse au bas Languedoc (il avait assez d'autres grands capitaines près de lui), parce que ledit sieur de Joyeuse y servirait de beaucoup, à ce que m'avait dit ledit évêque. Et en un autre article, que s'il plaisait à Sadite Majesté de faire marcher Monsieur avec la moitié seulement de son armée, que nous étions assez forts pour combattre des forces plus grandes que celles de MM. les princes, et qu'il m’estimât pour l'un des plus méchants hommes qui porta jamais armes, si Monsieur marchait avec la moitié de l'armée, pourvu qu'il amenât les reîtres, s'il ne défaisait les princes, et mettrait fin à la guerre ; et si Sa Majesté ne trouvait bon que Monsieur y vînt, qu'il commandât à M. le prince dauphin[6] qu'il marchât avec le camp vers le pays de Rouergue, avec lequel je me joindrais, et que nous trouverions bien moyen que M. le maréchal Damville s'y joindrait aussi, et qu'autour de Toulouse et au chemin qu'ils feraient nous les combattrions à notre avantage.

Voilà tous les articles de mes instructions. Et à dire le vrai, il ne s'en fût jamais retourné un en France, ou ils se fussent cachés dans les villes, et nous eussions gardé le pays. Que s'ils fussent été rompus ou séparés, malaisément se fussent-ils jamais ralliés. Ce bon évêque d'Agen m'avait dit qu'il tenait Narbonne pour perdue, et que M. de Rieux, qui en était gouverneur, était huguenot, et qu'il avait chassé un des principaux catholiques de la ville auquel tous les catholiques s'adressaient, et que la ville en était à demi désespérée, même que les catholiques avaient mandé à M. le maréchal, pour le supplier de vouloir écrire à M. de Rieux de le laisser rentrer dans la ville, lequel sieur de Rieux lui avait renvoyé force excuses qu'il ne le pouvait faire. Et voyant que M. le maréchal ne prenait pas trop les choses à cœur pour le faire rentrer, les catholiques s'étaient retirés au parlement, lequel l'avait remontré à M. le maréchal, et que de nouveau il en avait écrit audit sieur de Rieux, qui n'en avait voulu rien faire, et que tout le peuple se tenait entièrement pour perdu. Je le contai audit sieur de Durfort, non qu'il fût écrit aux articles, ni que je lui donnasse charge d'en parler au roi, car peut-être cela n'était pas vrai ; mais, pour en être certain, il le devait demander audit évêque, et s'il voulait que de par lui il le dît au roi. Ledit évêque lui dit tout en la même sorte qu'il m'avait conté, et de plus que lui-même le voulait écrire au roi, ce qu'il fit. Ledit sieur de Durfort ne voulut prendre la lettre qu'il ne vît ce qui était couché dedans, comme il fit ; et alors ledit sieur de Durfort prit la lettre, et me dit qu'il avait vu ce que ledit évêque écrivait au roi, et que c'était en la même forme qu'il me l'avait dit. Voilà le contenu de mes instructions, car de créance ledit Durfort n'en apporta que ce qui était contenu dans ces instructions, et me dit franchement qu'il n'apporterait jamais créance sans instruction signée. Voilà sur quoi M. le maréchal Damville s'est fondé d'écrire une lettre diffamatoire contre moi. Que si n'eût été le respect de ceux auxquels il appartient, et l'état qu'il tient du roi, je me fusse essayé de lui apprendre comme il doit donner démentis sans bien être averti de la vérité. Je les lui pouvais bien donner, d'autant que le témoignage et les instructions eussent déclaré la vérité ; mais il me suffit que le roi et la reine savent le contraire de ce qu'il a couché dans sa lettre, et que ma conscience en est du tout exempte. Nous verrons de lui ou de moi qui mieux servira son maître : il a deux avantages sur moi, il est grand seigneur et jeune, et moi pauvre et vieux ; mais je suis gentilhomme et chevalier qui n'ai jamais souffert injure, et suis moins taillé que jamais de l'endurer, tant que pourrai porter épée. J'oserais croire que pour lors le susdit évêque n'avait encore rien entendu de l'entreprise que l'on a voulu exécuter contre moi ; mais son méchant frère vint demeurer quatre ou cinq jours avec lui, lequel pendant ce temps le convertit d'entendre à cette belle exécution de laquelle je n'écrirai rien davantage, car Dieu a commencé de faire paraître ses miracles pour me venger : j'espère tant en lui, qu'il ne s'arrêtera pas là. Or les princes s'en allèrent par le même chemin que j'avais mandé à M. le président, et firent l'exécution du brûlement entrepris. Je voudrais de bon cœur que mon avertissement ne se fût pas trouvé véritable, car j'ai appris de beaucoup de gens de bien de Toulouse que l'armée des princes leur apporta dommage de plus d'un million de francs. Je ne me veux mêler de mettre ici ce qu'ils firent par le Languedoc, car je ne me mêle point d'écrire ce que les autres ont fait, ou le devoir auquel se mit ledit sieur maréchal, et retournerai à une lettre que le roi m'écrivit pour aller en Béarn.

Sa Majesté me mandait que j'assemblasse tant de gens que je pourrais et le plus promptement, et que je prisse de l'artillerie à Toulouse, à Bayonne et Bordeaux, et là où j'en trouverais, et que j'allasse attaquer le pays de Béarn. Et écrivait à MM. les capitouls de Toulouse de me bailler de l'artillerie et munitions : d'argent, il ne s'en parlait point pour les frais ou pour payer les gens de pied et l'équipage du canon ; et Dieu sait si en telles entreprises il faut que rien manque. Une armée ressemble une horloge ; si rien défaut, tout va mal à propos. Je lui envoyai Espalanques, gentilhomme béarnais, avec ample instruction de ce qu'il me fallait et qui était nécessaire pour marcher ; je fus contraint de ce faire, parce que les lettres que Sa Majesté m'avait écrites pour l'entreprise étaient si maigres, qu'il semblait que celui qui les avait rédigées n'avait point grande envie que j'y allasse ou bien que j'y fisse rien qui valût, si ce n'est qu'il fût du tout ignorant. Mais je ne lui en mandai autre chose, sinon d'écrire une lettre bien pressante aux capitouls, pour me prêter deux canons et une couleuvrine avec des munitions, et dont je leur répondrais, car l'argent et munitions sont à eux. Déjà ils m'avaient fait réponse n'avoir point d'artillerie prête, encore moins de munitions, à cause que M. de Bellegarde leur en avait dépensé la plupart au Carlat et à Puylaurens, et que M. le maréchal Damville leur avait dépensé le reste à Mazères. J'écrivais aussi à Sa Majesté qu'il lui plût commander à M. de Valence qu'il me fît délivrer un peu d'argent pour faire une paye, ou à tout le moins une demi-paye aux gens de pied, pour acheter de la poudre, car en deux ans que cette guerre a duré, tous les gens de pied que j'ai levés de par deçà n'ont reçu que deux payes, et la plupart qu'une ; et aussi qu'il mandat à M. de Valence qu'il fît venir avec moi un trésorier pour faire les frais de l'artillerie, et qu'en attendant le retour d'Espalanques, je donnerais si bon et prompt ordre à toutes choses nécessaires, qu'il me trouverait à son arrivée prêt à marcher.

Voilà toutes les demandes que je faisais au roi. Sa réponse fut qu'il trouvait fort étrange que je misse ce voyage en telle longueur, et qu'il pensait que je fusse déjà dans le pays, et que si je ne voulais faire (autrement que j'avais fait jusqu'ici, qu'il y pourvoirait aussi autrement, et qu'il y avait trois ans que je n'avais rien fait qui vaille. Ces lettres me mirent en tel désespoir et colère, que d'abord je fus résolu de n'y aller point et d'écrire au roi qu'il y envoyât un autre qui y eût fait ci-devant mieux que moi, et qui achevât la besogne comme M. de Terride avait fait. Toutefois à la fin je me résolus de ne le faire, connaissant bien que ces lettres ne venaient pas du naturel du roi, de la reine, ni de Monsieur, car il y en avait de tous trois, aussi piquantes l'une que l'autre. Je connaissais bien que ceci venait du conseil de mes ennemis que j'ai près de Leurs Majestés, car le roi, la reine, ni Monsieur n'écrivirent jamais lettres au plus grand ennemi qu'ils aient eu si piquantes que celles-là ; je ne les montrai qu'à M. de Valence mon frère, de crainte que tout le monde ne perdît le cœur, à mon exemple, de faire jamais service au roi ; car tous généralement, de quelque vacation qu'ils fussent, savaient bien le contraire, et que j'avais fort bien fait avec le peu de moyens qu'on m'avait laissé. Et lors je connus bien qu'on me voulait jeter toutes les fautes qui étaient advenues par deçà sur mes épaules, n'ayant personne à la cour pour me défendre. Je connais à présent que la plus grande faute que j'ai faite en ma vie, ç'a été de n'avoir voulu dépendre, depuis que les vieux sont morts, que du roi et de la reine, et qu'un homme qui a charge est plus assuré de dépendre d'un monsieur ou d'une madame, ou d'un cardinal ou d'un maréchal, que non du roi, de la reine, ni de Monsieur ; car ils déguiseront toujours à Leurs Majestés les affaires comme bon leur semblera, et en seront crus de tous trois, car ils n'y voient que par les yeux d'autrui, et n'entendent que par les oreilles des autres. Cela est mauvais, mais il est impossible d'y mettre ordre, et celui qui aura bien fait, demeurera en arrière. Par ainsi, si je pouvais retourner à mon commencement d'âge, je ne me soucierais jamais de dépendre du roi ni de la reine, mais de ceux qui ont crédit près de Leurs Majestés ; car, encore que je fisse le plus mal qu'homme saurait faire, ils me couvriraient mes fautes, voyant que je ne dépendrais que d'eux ; et leur bien et honneur est d'avoir des serviteurs qu'ils appellent créatures. Si le roi ne faisait du bien que de lui-même, il leur rognerait les ongles. Mais qui veut avoir récompense, qui veut être connu, il faut se donner à monsieur ou à madame, car le roi donne tout à eux, et ne connaît les autres que par leur rapport. Je suis bien marri que je ne puis retourner à mon jeune âge, car je me saurais bien mieux gouverner que je n'ai fait jusqu'ici, et ne me fonderais pas tant en l'espérance des rois que des autres qui seraient près d'eux. Mais je suis à présent vieux et ne puis retourner jeune ; parquoi il faut que je suive la complexion que j'ai tout jamais eue, car je ne saurais par quel bout commencer pour en prendre une autre : il n'est plus temps, cela peut-être servira pour ceux que je délaisse. Mais si le roi les veut tromper, qu'il soit véritablement roi, et ne donne rien que de lui-même : oh ! qu'il y en aura qui seront trompés !

Encore ai-je fait une autre faute, c'est de n'avoir tenu quelqu'un de mes enfants près du roi ; ils étaient assez bien nés pour se faire aimer de Leurs Majestés. Mais Dieu m'ôta mon Marc-Antoine trop tôt, et depuis, le capitaine Montluc, qui fut tué à Madère ; l'un ou l'autre eût fait taire ceux qui voudraient contrôler et calomnier mes actions. Leurs démentis de si loin ne me pouvaient faire mal : si nous étions à une pique les uns des autres, je leur ferais, tout vieux que je suis, trembler le cœur au ventre. Je ne les tenais pas près de moi pour être oisifs, mais pour apprendre mon métier ; car le premier a suivi les armes, et s'y est fait remarquer, et m'a suivi en mes voyages ; le second avait acquis tel crédit en Guyenne, que j'étais bien aise, pendant la guerre, qu'il n'en bougeât ; le troisième depuis son retour de Malte m'a suivi en ces guerres, et le dernier aussi. Mais je laisse ce propos, qui me met en colère, pour retourner à l'entreprise.

M. de Valence s'en courut à Bordeaux, voir s'il y avait moyen de trouver argent aux finances, et me manda n'y en avoir trouvé un seul liard ; toutefois, qu'il avait tant fait que l'on avait emprunté 14,000 francs, lesquels il avait fait bailler à un commis pour faire tenir près de moi, et que dans dix jours il m'en ferait tenir autant ; mais qu'il ne fallait nullement espérer d'en avoir davantage, et que le receveur avait encore emprunté cela. M. de Fontenilles s'en alla à Toulouse avec procuration mienne, pour nous obliger tous deux de rendre et payer les munitions, si le roi ne le faisait ; et en cette condition ils me prêtèrent un canon et une couleuvrine, avec quelque peu de munitions. Je fis partir MM. de Montespan et de Madaillan, avec cent chevaux choisis en la compagnie de M. de Gondrin et la mienne, droit à Bayonne, pour tenir escorte à l'artillerie que M. le vicomte d'Orthez me devait envoyer. J'envoyai M. de Gondrin à Nogarol, pour commencer à dresser l'armée, et M. de Saincthorent avec lui, à qui j'avais baillé la charge de maréchal de camp ; et moi je demeurai quatre ou cinq jours, pour faire avancer les gens de pied et de cheval, et donner temps auxdits commissaires des vivres d'aller par les provinces exécuter les mandements que j'avais baillés pour faire avancer les vivres. Je ne demeurai que six jours à temporiser, puis m'en allai en deux jours à Nogarol. Là nous entrâmes incontinent en conseil, pour délibérer par quel moyen devions commencer. Les uns dirent que je devais commencer par Saint-Sever, d'autres disaient que je devais aller droit à Pau. Mon opinion fut que je devais aller commencer à Rabastens, parce que, commençant par là, je mettrais derrière moi tout le meilleur pays de Gascogne pour les vivres ; et d'autre part, que Rabastens était un château le plus fort qui fût en la puissance de la reine de Navarre, et que si je le prenais par force, comme je voyais qu'il fallait qu'il se prît ainsi, car l'on était bien assuré qu'ils ne se rendraient pas légèrement, je voulais faire mettre tout au fil de l'épée, m'assurant que cela donnerait une si grande peur à tout le demeurant du pays de Béarn, qu'il n'y aurait aucune place qui osât attendre le siège, si ce n'était Navarreins : et d'autre part, que ceux de Toulouse, entendant ce bon commencement, ils n'épargneraient rien à me fournir, voyant que les choses me succéderaient à bien. Et au contraire, si je commençais à Saint-Sever, je me jetais sur les landes là où il n'y a que sable, où mes gens mourraient de faim, et n'auraient aucun secours de Bordeaux, encore que je prisse bien Saint-Sever ; par ainsi, qu'il valait mieux aller commencer par le plus fort, et y employer promptement mes forces, que non à la plus faible, allant de jour à autre perdant le temps. Voilà ma proposition, laquelle à la fin fut trouvée bonne et suivie de tous ; mais surtout je leur dis que, pour mettre les ennemis en peur, il fallait tuer tout ce qui se présenterait et qui ferait tête, et que cela occasionnerait MM. de Toulouse à nous accommoder de ce qui nous serait nécessaire, voyant que c'était bon jeu bon argent.

Ce conseil se tint à mon arrivée ; et le matin devant le jour je pris vingt-cinq ou trente chevaux, et m'en allai en diligence à Dax. M. de Gondrin me montra une lettre que M. de Montespan, son fils, lui avait écrit de Bayonne, que l'artillerie n'était pas si prête comme nous pensions, mais bien que M. le vicomte d'Orthez y faisait toute la diligence qu'il pouvait ; et dès que je fus à Dax, je lui dépêchai deux gentilshommes, queue sur queue, pour la faire hâter. Or mandais-je à M. le vicomte que je le priais de s'avancer un jour ou deux devant, et qu'il regardât s'il pourrait amener avec lui MM. de Luxe et de Damezan, afin de prendre conseil d'eux de ce que nous aurions à faire ; ce qu'il fit, et amena ledit sieur de Damezan avec lui, et ne put si tôt recouvrer M. de Luxe. A Dax, je lui remontrai le conseil que nous avions tenu à Nogarol, et mon opinion, laquelle fut trouvée bonne par tous, et surtout par M. de Damezan, qui me dit que si nous venions droit à Saint-Sever, ils n'auraient moyen de tirer un Basque du pays, parce qu'il fallait qu'ils passassent les eaux par le pays des ennemis ; mais que si j'allais commencer par là où j'avais proposé, dès que je serais à Nay, tout le pays des Basques et la vallée d'Ossau et d'Aspe se joindraient à moi. Je fus fort aise de ce que je les trouvai de mon opinion. Je fus contraint de demeurer trois jours à Dax avant que l'artillerie fût arrivée. Je laissai deux canons à M. le vicomte d'Orthez, avec des munitions, lequel devait marcher droit à Pau incontinent qu'il aurait entendu que j'aurais pris Rabastens, et en même temps que je marcherais, je lui devais envoyer deux compagnies de gens d'armes pour lui aller au-devant, et deux de gens de pied qui étaient au Mont-de-Marsan, et mille hommes qu'il avait auprès de lui, de ses terres ou bien de Labour. Je lui laissai M. d'Amou pour le soulager, et quelques autres gentilshommes du pays voisin de Dax, et commençai à marcher avec l'artillerie jour et nuit. M. de Montamat, lieutenant de la reine de Navarre en ce pays-là, ne pouvait deviner quel chemin je voulais prendre, ou si j'irais droit à Pau ou à Rabastens, car dès Saint-Sever il connut bien à ma démarche que je ne prenais pas ce chemin-là, mais s'attendait que j'irais droit audit Rabastens ou à Pau. Je diligentai tant, que je fus en deux jours et deux nuits avec quatre canons, une grande couleuvrine et deux bâtardes, auprès de Nogarol ; MM. de Gondrin et de Saincthorent se joignirent à moi, et ainsi marchâmes droit à Rabastens, et en trois jours nous y fûmes devant avec la plus grande part de la cavalerie et de l'infanterie. Il pleuvait toujours, de sorte que les ruisseaux venaient grands : ce qui fut cause que l'artillerie ne fut pas sitôt devant Rabastens comme l'armée.

Incontinent que j'arrivai, je pris le commissaire Fredeville et le sieur de Leberon, lesquels avaient déjà reconnu le matin devant le jour, comme aussi avaient fait le capitaine Sainte-Colombe, M. de Basillac, et autres gentilshommes voisins de là, et les trouvai en dispute : les uns disaient qu'il fallait prendre premièrement la ville, par dedans laquelle il fallait battre le château ; les autres, et même tous ceux de Béarn, que je devais attaquer le château par le dehors, comme Fredeville était même de leur opinion. Je voulus voir la dispute à l'œil, car en ces choses je ne me suis jamais fié à personne, et un bon assiégeur de places en doit faire ainsi ; j'amenai les susdits de Fredeville et de Leberon seuls avec moi ; et encore qu'ils tirassent fort, ils ne m'empêchèrent point de reconnaître à ma volonté ; je me retirai près du château, dans une petite loge couverte de paille, et là je fis confesser audit de Fredeville que c'était la ville que nous devions attaquer la première, et par dedans icelle le château. Et puis nous retirâmes l'un après l'autre courant, car il ne faisait guère bon s'y arrêter, et allâmes conclure avec MM. de Gondrin, de Basillac, de Sevignac, de Saincthorent, de Montespan, de Madaillan, et du capitaine Pauillac, colonel de l'infanterie, qu'il nous fallait attaquer la ville. J'employai tout le demeurant du jour à faire faire des gabions et fascines, et au point du jour j'eus l'artillerie en batterie devant la ville : dans peu de volées le canon fit brèche. Leur délibération n'était pas de tenir la ville, car ils avaient rempli toutes les maisons de paille et fagots ; et comme ils virent que nos gens allaient à l'assaut, tout à coup ils mirent le feu à la ville, et coururent se jeter dans le château, hommes, femmes et enfants. Nos gens firent ce qu'ils purent pour garantir la ville afin qu'elle ne se brûlât, mais ils tiraient tant du château, qu'il n'y eut ordre de garder qu'il ne s'en brûlât la plupart. Et la nuit après je mis l'artillerie dedans, et commençai de battre un corps de maison qui tirait à main gauche, où il y avait une tourelle au bout qui couvrait le pont-levis et la porte du château ; et sur le soir ledit corps de logis fut tout ouvert, et la tourelle par terre. Et le matin au point du jour nous commençâmes à battre leur grande tour où était l'horloge, et en même temps que la batterie se faisait, nos soldats gagnèrent la porte de la ville qui était tout auprès de celle du château, à dix pas au plus, et qui pouvait voir un peu des fausses braies ; toutefois il y avait un grand masque de la hauteur d'une pique, et d'autant d'épaisseur, fait de fascines en manière de rempart, qui couvrait leur pont-levis, qui était cause que nos gens ne leur pouvaient pas porter grand dommage, comme ils faisaient aux nôtres ; mais nous y mîmes quelques barriques et planches qui tenaient un peu en sûreté nos gens qui étaient sur ledit portail. Tout le jour notre artillerie battit le visage de la tour, et à la fin ladite tour fut ouverte, puis je fis tirer de l'autre qui tirait dans le château, et jusqu'au lendemain qui fut le troisième jour jusque midi nous n'en pûmes voir la fin. M. de Fontenilles et le capitaine Moret arrivèrent avec le canon et une grande couleuvrine de Toulouse qui ne servit de rien, car elle se mit en cinquante pièces, et le canon fut éventé.

Je fis avancer deux canons à main gauche, tout auprès de la muraille de la ville qui voyait l'autre visage de main gauche : mon intention était que si je pouvais faire tomber la tour devers nous, elle comblerait tout le fossé qui était plein d'eau, et remplirait les fausses braies de cet endroit-là, et que nous pourrions aller à l'assaut par dessus la ruine qui m'aurait comblé le fossé, car la tour était fort haute. Tout le quatrième jour, avec ces deux canons je battis ce visage de la tour, et à la fin j'en fus maître, et ne demeura que le côté de main droite et les coins. Alors je fis tirer au premier canton qui faisait visage à l'artillerie première du côté de main gauche, et des deux pièces que j'avais placées la nuit à l'autre canton qui tirait vers la ville ; et en dix ou douze coups, les cantons furent rompus et la tour tombée devers nous, et là où je la demandais ; mais, quelque hauteur et grosseur qu'elle eût, elle ne sut du tout remplir le fossé, dans lequel il fallait descendre bien profond : il est vrai que la ruine de la tour avait bu l'eau et avait rempli une partie du fossé, mais non pas tellement qu'il ne fallût encore descendre bien bas. La nuit du cinquième jour, les sieurs de Basillac et baron de Saint-Lary m'amenèrent cinquante ou soixante pionniers, car tous ceux que j'avais s'en étaient fuis et dérobés ; et ils les prenaient en leurs terres voisines de là. Je les baillai à M. de Leberon et au capitaine Montaut son beau-frère, et trente ou quarante soldats que les capitaines Lartigue et Salles faisaient travailler : les capitaines même leur aidaient ; c'était pour ôter le masque, afin que l'artillerie pût voir le pont-levis et battre le côté d'icelui, afin que la balle passât par flanc au long, et en courtine au long de la brèche par dedans ; et aussi ils avaient fait une barricade sur des chambres, de sorte qu'on ne pouvait aucunement voir par un des deux côtés. Je baillai la charge au vicomte d'Uza de placer les deux canons à l'endroit où M. de Leberon faisait tirer au terre-plein, et m'en allai un peu reposer, car c'était la cinquième nuit que je n'avais pas eu une heure entière de repos. Et à la pointe du jour j'ouïs tirer les deux canons ; et ne pensais point qu'il fût possible que de toute cette nuit le masque pût être ôté, à tout le moins tout ce qui nous faisait empêchement. Notre artillerie commença à faire des siennes tout au long de ce flanc ; il nous coûta beaucoup de rompre cette barricade qui nous portait un grandissime dommage, car ils tiraient désespérément à nos canons. Je fis aller reposer le vicomte d'Uza, M. de Leberon et le capitaine Montaut, et laissai M. de Basillac pour secourir l'artillerie. Nous fîmes faire un trou à la muraille de la ville, tout à l'encontre de notre artillerie, afin d'y venir en sûreté par le dehors, car par le dedans il n'y avait ordre sans être tué ou blessé. J'avais baillé au capitaine Bahus la charge de faire faire des gabions ce quatrième jour, qui avait fait grande diligence ; mais il les fit faire trop petits, car le vent de notre artillerie les eut bientôt mis en pièces, qui est une chose à laquelle il faut prendre garde. Toute notre cavalerie était en des villages à une lieue et demie de nous, où il y avait commodité de faire vivre les chevaux, et avaient commandement d'être toute la nuit en campagne, pour garder que secours ne vînt.

Nous avions pris un grand paquet de lettres le jour même que nous arrivâmes à Rabastens, que M. de Montamat envoyait au vicomte de Caumont, M. de Dandaux, et plusieurs autres, jusqu'au nombre de trente ou quarante lettres, par lesquelles il les priait de venir secourir le pays de Béarn, s'ils désiraient faire service à la reine de Navarre et à monsieur le prince, et qu'ils n'étaient pas assez forts pour défendre le pays s'ils ne le venaient secourir ; que déjà il leur en avait écrit par deux ou trois fois ; et qu'ils lui mandassent quand ils seraient prêts, car dans une nuit ils feraient si grande cavalcade qu'ils se joindraient à eux, pour incontinent se retirer tous ensemble dans le pays de Béarn ; ou autrement qu'il serait contraint d'abandonner le plat pays, n'ayant assez de forces pour y résister ; qu'il voyait bien qu'il n'avait pas affaire à M. de Terride : ce qui nous fut cause de prendre la résolution qui s'ensuit : premièrement, de mander au baron de Larbous, qui venait avec la compagnie de M. de Gramont du haut de Comminge, pour se venir joindre avec nous, qu'il fit halte aux environs de là où il fallait que le secours passât, et que jour et nuit il tînt gens de cheval sur les passages, afin de nous tenir avertis, et qu'il n'empêchât point le passage, mais seulement se mit sur la queue. Puis dépêchai le capitaine Mausan, qui était de ma compagnie, pour s'en aller aux vallées, par où il fallait que les ennemis passassent ; et commandai qu'avec le tocsin ils fissent lever toutes les communes des vallées et villages, et se joignissent avec le baron de Larbous pour se jeter à leur queue. Puis de notre côté une partie de notre cavalerie était toutes les nuits à cheval, et tenions des sentinelles jusqu'auprès de Nay, car il fallait que M. de Montamat passât au pont dudit Nay pour venir au-devant de son secours ; et que M. de Gondrin demeurerait avec vingt salades et quatre enseignes de gens de pied à l'artillerie, si nous n'avions pris le château avant que ledit Montamat et son secours s'assemblassent, et que je marcherais avec le reste du camp jour et nuit, quand l'avertissement nous viendrait pour les aller combattre. Voilà l'ordre que nous tenions si le secours leur fût venu, et faisions état que s'ils défaisaient cela, tout le pays de Béarn était perdu. Je vous dis et écris ceci, afin que ceux qui se trouveront en semblables besognes y prennent exemple : je dis les jeunes capitaines, car les vieux routiers savent bien qu'il en faut faire ainsi. Ma délibération était aussi, le château étant pris, de dépêcher un gentilhomme vers Sa Majesté, qui courrait jour et nuit pour l'avertir de la prise, afin qu'il envoyât dire par quelque gentilhomme à M. le maréchal Damville, qui était vers Montpellier après les ennemis (je ne sais pas s'il leur fit grand mal), qu'il mandat à Toulouse que l'on me fît venir huit canons des douze de Narbonne qui étaient encore audit Toulouse ; qu'il envoyât à la cour de parlement et capitouls des lettres pour les émouvoir à promptement faire les frais pour m'amener lesdits huit canons ; et cependant nous irions attaquer un autre château à deux petites lieues de Rabastens, qui n'était pas beaucoup fort ; et de là devions aller passer le Gave au-dessous de Nay, à un gué que les gentilshommes béarnais qui étaient avec nous savaient, et prendre Nay pour là dresser le magasin de nos vivres, et là recevoir MM. de Luxe, de Damezan, vicomte de Chaux, et Dalmalbarix avec les Basques qu'ils devaient mener pour marcher devant Pau, où le vicomte d'Orthez se devait rendre avec les deux canons et la couleuvrine qui était demeurée entre ses mains à Dax : et étions bien assurés que tout le pays se rendrait incontinent à nous, les uns par amour, les autres par crainte de leur vie et biens. Et ayant pris Pau, et les huit canons venus, nous voulions marcher devant Navarreins : et qui m'eût mis à jurer si je le prendrais ou non, j'eusse plutôt juré oui que non, car nous avions des gentilshommes de Béarn et Bigorre avec nous, et principalement M. de Basillac, qui commandait l'artillerie au siège de Navarreins pour M. de Terride, qui disait, et a dit depuis, que si on eût assailli Navarreins comme nous avions fait Rabastens, plus facilement l'eussions emporté que Rabastens : et estimaient tous ceux qui connaissaient l'une place et l'autre, que Rabastens était plus fort que Navarreins.

Mais comme les hommes proposent, Dieu en dispose à sa volonté, et fit tourner la chance bien au rebours, car le cinquième jour du siége et le vingt-troisième jour de juillet 1570, un jour de dimanche, environ les deux heures après midi, je me délibérai de donner l'assaut : et fut l'ordre tel, que M. de Saincthorent, maréchal de camp, amènerait les troupes à la brèche les unes après les autres ; j'ordonnai que l'on mettrait toutes les compagnies de quatre en quatre hors la ville, lesquelles ne bougeraient point de leurs lieux que M. de Saincthorent ne les allât quérir, lequel devait demeurer trois quarts d'heure entre deux, et faire marcher les troupes l'une après l'autre ; et fut ordonné que les deux capitaines qui étaient auprès de la brèche donneraient des premiers, qui étaient Lartigue et Salles de Béarn. Et en achevant notre ordre on me vint dire que nos deux canons qui battaient par flanc, lesquels la nuit l'on avait placés, étaient abandonnés, et qu'il n'y avait homme qui s'y osât montrer, car notre artillerie même avait ruiné tous les gabions. Je laissai entre les mains de MM. de Gondrin et de Saincthorent de parachever l'ordre du combat, c'est à savoir quelles compagnies iraient une après l'autre, et le mettraient par écrit ; je m'en courus par dehors au trou de la muraille, et n'y trouvai que dix ou douze pionniers le ventre à terre, car Tibauville, commissaire d'artillerie, qui tirait de ces deux canons, avait été contraint de les abandonner, et M. de Basillac même. Et comme à mon arrivée je vis ce désordre, promptement me souvint d'une quantité de fascines que j'avais fait apporter le jour devant dans la ville, et dis aux gentilshommes ces paroles : « Gentilshommes mes compagnons, j'ai toujours vu et ouï dire qu'il n'y a travail ni faction que de noblesse : suivez-moi tous, je vous prie, et faites comme moi. » Ils ne se firent pas prier, et allâmes à grand pas droit aux fascines qui étaient dans la ville, et au milieu d'une rue où il n'y avait homme qui osât demeurer, et pris une fascine sur le col, et toute cette noblesse en prit chacun la sienne, et y en avait assez qui en portaient deux, et tournâmes sortir hors la ville, par là où nous étions entrés ; et ainsi marchai le premier jusqu'au trou. Et en nous en allant j'avais commandé que l'on me fît venir quatre ou cinq hallebardiers, lesquels je trouvai arrivés au trou, et les fis entrer ; nous leur jetions les fascines dans le trou, et eux avec la pointe des hallebardes les prenaient et les couraient jeter sur les gabions pour les hausser. J'oserais affirmer, et à la vérité, que nous ne demeurâmes point un quart d'heure à faire cette diligence. Et incontinent que l'artillerie fut couverte, Tibauville rentra et les canonniers, et commença à tirer plus furieusement qu'ils n'avaient fait tous les autres jours, car il semblait qu'un coup n'attendait pas l'autre, et tout le monde le secourait d'une fort grande volonté. Capitaines, si vous faites ainsi, et que vous mettiez la main à la besogne, vous y ferez aller tout le monde : la honte même les y pousse et les y force. Quand il fait chaud en quelque lieu, si le chef n'y va, ou pour le moins quelque homme signalé, le reste ne va que d'une fesse et gronde qu'on les envoie à la mort. Puisque vous désirez de l'honneur, il faut prendre le hasard souvent autant que le moindre soldat.

Je ne veux point dérober l'honneur de personne, car je pense avoir assisté en autant de batteries qu'homme qui soit aujourd'hui en vie, et veux dire n'avoir jamais vu commissaires d'artillerie plus diligents ni hasardeux que Fredeville et Tibauville se montrèrent durant les cinq jours que la batterie dura ; et eux-mêmes braquaient et pointaient, encore qu'ils eussent d'aussi bons canonniers que j'en vis en ma vie ; et oserais dire que de mille coups de canon, il ne s'en perdit pas dix qui fussent mal employés. Le matin j'envoyai quérir M. de Goas, qui était à Vic-Bigorre, et les capitaines qui tenaient le guet sur Montamat et sur le secours, lui écrivant qu'il s'en vint pour se trouver à l'assaut avec moi, à cause que le capitaine Pauillac, colonel de l'infanterie, avait été blessé tellement que nous n'avions point d'espérance en sa vie. Son coup lui fut donné quand j'allais mener MM. de Leberon et de Montaut, le soir avant, pour couper cette grande contrescarpe : il avait le coup tout au travers du corps. Mon fils Fabien fut aussi blessé d'une arquebusade au menton tout auprès de moi, et deux soldats tués. Je fis là une grande erreur, car j'y allais, la nuit n'étant pas encore bien fermée : et crois qu'ils s'étaient aperçus que nous voulions couper la contrescarpe, car toute leur arquebuserie s'était jetée en cet endroit. La raison qui me fit faire cette erreur, ce fut que je mis en considération combien d'heures durait la nuit, et trouvai qu'elle ne pouvait durer plus de sept heures ou environ ; et voyais d'autre part qu'en demi-heure je perdrais tout ce que j'avais fait, si la contrescarpe n'était abattue au point du jour, et que si je ne donnais l'assaut ce jour-là, ils se seraient si fort remparés et fortifiés, qu'avec autant de coups de canon que j'y avais tiré il serait bien difficile d'y entrer. Voilà pourquoi je me hâtai tant d'aller commencer, pour au point du jour avoir achevé. Je fis toucher au doigt à MM. de Leberon et de Montaut, et aux capitaines qui étaient de garde, qu'en leur diligence consistait toute notre victoire : ils ne dormaient pas, car, comme j'ai déjà dit, à la pointe du jour l'artillerie commença à tirer, et la contrescarpe fut rasée.

O mes compagnons qui irez assiéger des places, ici et en beaucoup d'autres endroits, vous confesserez que mes victoires m'ont plus réussi pour la grande vigilance, diligence et prompte exécution, que non pour mon hardiesse, et je confesserai d'autre part, qu'au camp il y avait de plus hardis hommes que moi ; mais il n'y a nul qui puisse avoir couardise s'il a ces trois choses, car d'icelles trois sortent tous les combats et victoires, et tous les vaillants hommes suivent les capitaines garnis de ces choses. Et au contraire, il n'y peut avoir hardiesse, encore que l'homme en soit tout plein, s'il est lent, tardif et long à exécuter ; car, avant qu'il ait pris sa délibération, il y met un si long temps que l'ennemi est averti de ce qu'il veut faire, et remédiera au tout ; et s'il est hâtif, il le surprendra lui-même. Par ainsi il ne faut jamais avoir grande espérance en un chef, qu'il ne soit garni de ces parties. Que l'on regarde tous les grands guerriers qui ont jamais été, on verra qu'ils ont tous eu ces qualités. En vain ne portait pas Alexandre le Grand la devise que j'ai dite ci-devant. Regardez les Commentaires de César, et de tous ceux qui ont écrit de lui, vous trouverez qu'il donna en sa vie cinquante-deux batailles, sans en perdre jamais que celle de Dyrrachium ; et trente jours après il eut bien sa revanche contre Pompée, car il gagna une grande bataille où il le défit. Vous ne trouverez point qu'en ces cinquante-deux batailles il ait combattu de ses mains trois fois, et par là vous connaîtrez donc que toutes ses victoires lui sont advenues pour être diligent, vigilant et prompt exécuteur. Ces parties ne se trouvent guère, et crois que nous, qui sommes Gascons, en sommes mieux pourvus qu'autre nation de France ni peut-être de l'Europe : aussi en est-il sorti de bons et braves capitaines depuis cinquante ans. Je ne me veux comparer à eux, mais je veux dire cela de moi-même, puisqu'il est vrai que jamais ma paresse et ma longueur ne me fit perdre rien ni à mon maître ; l'ennemi me pensait à une lieue de lui, que je lui allais porter la chemise blanche. Et si diligence est requise en la guerre, elle l'est plus en un siége, car il ne faut que peu de chose pour rompre votre dessein ; si vous pressez votre ennemi, vous lui redoublez la peur, il ne sait où il est, et n'a loisir de se raviser. Veillez lorsque les autres dorment, et ne laissez jamais votre ennemi sans lui donner quelque chose à faire.

Or je retournerai à l'assaut. Notre ordre étant dressé, je me mis auprès de la porte de la ville, et près la brèche où nous étions entrés, avec toute la noblesse. Il pouvait y avoir cent quarante gentilshommes et toujours en arrivait d'autres, car M. de La Chapelle-Lozières, qui venait de Quercy, en amenait une grande troupe. Je dirai ceci de mon présage, que jamais on ne me put ôter de la fantaisie que je dusse être tué par la tête ou blessé. Je m'étais mis en opinion pour cette occasion que je n'irais point à l'assaut, songeant bien que ma mort troublerait fort le pays ; et le matin je dis à M. de Las, avocat du roi à Agen, lequel était de notre conseil, et qui était venu avec moi, ces paroles : « Monsieur l'avocat, il y a des gens qui ont crié et crient que je suis fort riche ; vous savez l'argent que j'ai, jusqu'à un écu, car par mon testament où vous étiez appelé, vous le savez ; et parce qu'on ne saurait ôter l'opinion aux gens que je n'aie beaucoup d'argent, si par fortune je mourais en cet assaut, l'on demanderait à ma femme quatre fois plus que je n'en ai : voilà le rôle de tout l'argent que j'ai aujourd'hui en ce monde, tant aux intérêts que ce qui est entre les mains de ma femme. Barate, mon maître d'hôtel, a écrit le bordereau, le voilà signé de ma main. Vous m'êtes ami, je vous prie que si je meurs, que vous et le conseiller de Nort vous montriez amis de ma femme et de mes deux filles, et surtout de Charlotte-Catherine, qui a cet honneur d'avoir été tenue sur les fonts par le roi et la reine. » Je lui délivrai ledit rôle entre ses mains, et connus bien qu'il eût plus d'envie de pleurer que de rire. Et par là on peut juger si le malheur qui m'advint ne m'allait devant les yeux : je n'ai point d'esprit familier, mais il ne m'est guère arrivé malheur que mon esprit ne l'ait prédit ; je tâchais toujours à me l'ôter de la fantaisie, remettant tout à Dieu, qui dispose de nous comme il lui plaît. Je n'en fis jamais autrement, quoi que les huguenots mes ennemis aient dit et écrit contre moi.

Comme les deux heures furent venues, je fis apporter huit ou dix flacons de vin que madame de Panjas m'avait envoyé, et le délivrai aux gentilshommes, et leur dis : « Buvons, mes compagnons, car bientôt se verra qui a tété de bon lait ; Dieu veuille que nous puissions quelque jour boire ensemble : si nos jours derniers sont venus, il n'est en notre pouvoir de rompre les destinées. » Et comme tous eurent pris du vin, s'encouragèrent les uns les autres, après que je leur eus fait une petite remontrance en trois mots, leur disant : « Mes amis et compagnons, nous voici prêts à jouer des mains ; il faut que chacun montre ce qu'il sait faire. Ceux qui sont dans cette place sont de ceux qui, avec le comte de Montgommery, ont ruiné vos églises et pillé vos maisons ; il faut leur faire rendre gorge. Si nous les emportons et mettons au couteau, vous aurez bon marché du reste de Béarn ; croyez-moi, rien ne vous fera tête : or allez, je vous suivrai bientôt. Lors je fis sonner l'assaut : les deux capitaines y allèrent, et quelques-uns de leurs soldats, et les enseignes ne firent pas fort bien. Et comme je vis que ceux-là n'y entreraient pas, M. de Saincthorent marcha avec quatre enseignes, et les mena jusqu'auprès de la brèche, qui ne firent pas mieux que les autres, car ils étaient encore demeurés loin quatre ou cinq pas de la contrescarpe, laquelle n'empêcha pas que notre artillerie ne fit ce qu'elle voulait faire, et tous se mirent les genoux à terre derrière. Soudain je connus bien qu'il fallait que d'autres y missent la main que nos gens de pied. Tout à coup je perdis la souvenance de l'opinion que j'avais d'y devoir être tué ou blessé, et ne m'en souvins plus ; et dis à la noblesse : Gentilshommes mes amis, il n'y a combat que de noblesse : il faut que nous espérions que la victoire doit venir par nous autres qui sommes gentilshommes ; allons, je vous montrerai le chemin et vous ferai connaître que jamais bon cheval ne devint rosse. Suivez hardiment, et sans vous étonner donnez, car nous ne saurions choisir mort plus honorable : c'est trop marchandé, allons ! » Je pris lors M. de Goas par la main, et lui dis : Monsieur de Goas, je veux que vous et moi combattions ensemble. Je vous prie, ne nous abandonnons point ; et si je suis tué ou blessé, ne vous en souciez point et me laissez là, et poussez seulement outre, et faites que la victoire en demeure au roi. » Et ainsi marchâmes tous d'aussi bonne volonté qu'en ma vie je vis gens aller à l'assaut ; et regardant deux fois en arrière, je vis que tous se touchaient les uns les autres. Il y avait une grande plaine qui durait cent cinquante pas ou plus, toute découverte, par là où nous marchions droit à la brèche : les ennemis tiraient là sur nous, et me furent blessés six gentilshommes près de moi ; le sieur de Besoles en était un : son coup fut au bras et fort grand, aussi il faillit mourir ; le vicomte de Labatut à une jambe ; je ne saurais dire le nom des autres, parce que je ne les connaissais pas tous. M. de Goas en avait amené sept ou huit avec lui, et entre autres un capitaine Savaillan l'aîné : il lui en fut tué là trois, et ledit capitaine Savaillan blessé d'une arquebusade au travers du visage. Il y avait un capitaine du Pleix, un autre capitaine La Bastide, mien parent, d'auprès de Villeneuve, qui toujours avait suivi M. le comte de Brissac ; un capitaine Rantoy, qui est de Damazan ; le capitaine Salles, de Béarn, qui déjà avait été blessé d'un coup de pique à l'œil. Il y avait deux petites chambres qui étaient de la hauteur d'une longue pique et davantage : les ennemis défendaient ces chambres de bas en haut, de sorte qu'homme des nôtres ne pouvait montrer la tête qu'il ne fût vu. Et commencèrent nos gens à tirer à grands coups de pierre là dedans, et eux aussi en tiraient contre nous, mais l'avantage était aux nôtres, qui tiraient contre-bas. J'avais fait porter trois ou quatre échelles au bord du fossé, et comme je me retournai en arrière pour commander que l'on apportât deux échelles, l'arquebusade me fut donnée par le visage du coin d'une barricade qui touchait à la tour : je crois qu'il n'y avait pas là quatre arquebusiers, car tout le reste de la barricade avait été mis par terre des deux canons qui tiraient en flanc. Tout à coup je fus tout en sang, car je le jetais par la bouche, par le nez et par les yeux. M. de Goas me voulut prendre, craignant que je tombasse ; je lui dis : « Laissez-moi, je ne tomberai point : suivez votre pointe. » Alors presque tous les soldats et presque aussi tous les gentilshommes commencèrent à s'étonner et voulurent reculer ; mais je leur criai, encore que je ne pouvais presque parler, à cause du grand sang que je jetais par la bouche et par le nez : « Où voulez-vous aller ? où voulez-vous aller ? vous voulez vous épouvanter pour moi ? Ne vous bougez ni n'abandonnez point le combat, car je n'ai point de mal, et que chacun retourne en son lieu ! » couvrant cependant le sang le mieux que je pouvais ; et je dis à M. de Goas : « Monsieur de Goas, gardez, je vous prie, que personne ne s'épouvante, et suivez le combat. » Je ne pouvais plus demeurer là, car je commençais à perdre la force, et dis aux gentilshommes : « Je m'en vais me faire panser, et que personne ne me suive, et vengez-moi si vous m'aimez. » Je pris un gentilhomme par la main, je ne le saurais nommer, car je ne voyais presque point, et m'en retournai par le même chemin que j'y étais allé ; je trouvai un petit cheval d'un soldat, sur lequel je montai comme je pus, aidé de ce gentilhomme, et ainsi fus conduit à mon logis, là où je trouvai un chirurgien du régiment de M. de Goas, nommé maître Simon, qui me pansa, et m'arracha les os des deux trous avec les doigts, si grands étaient les trous, et me coupa force chair du visage, qui était tout froissé.

M. de Gramont était sur une petite montagnolle tout auprès de là, bien à son aise, qui voyait le tout ; et parce qu'il est de cette belle religion nouvelle, encore qu'il n'ait porté les armes contre le roi, il craignait se mêler parmi nous autres, se doutant qu'il y eût des ennemis ; il vit que comme je fus blessé tous les soldats s'effrayèrent, et dit à ceux qu'il avait près de lui : « Voilà quelque grand personnage mort. Voyez-vous comme les soldats se sont effrayés. Je me doute que ce soit M. de Montluc ; » et dit à un sien gentilhomme, nommé M. de Sart : « Courez voir si c'est lui, et s'il l'est, et qu'il ne soit mort, dites-lui que je le prie qu'il permette que je l'aille voir. » Ledit sieur de Sart est catholique, il y vint : à l'entrée de la ville on lui dit que c'était moi. Il vint à mon logis et trouva que l'on me pleurait, et que j'étais à la renverse sur un lit en terre, et me dit que M. de Gramont me priait qu'il me vît, et si je prendrais plaisir qu'il y vînt. Je lui dis que je n'avais point d'inimitié avec M. de Gramont, et que quand il viendrait, qu'il connaîtrait qu'il avait autant d'amis en notre camp, et par aventure davantage, qu'à celui de leur religion. Il ne fut sitôt parti de moi, que voici M. de Madaillan, mon lieutenant, lequel était à mon côté quand j'allais à l'assaut, et M. de Goas à l'autre, qui venait voir si j'étais mort, et me dit : « Monsieur, réjouissez-vous, prenez courage, nous sommes dedans. Voilà les soldats aux mains qui tuent tout, et assurez-vous que nous vengerons votre blessure. » Alors je lui dis : « Je loue Dieu de ce que je vois la victoire nôtre avant de mourir. A présent je ne me soucie point de la mort. Je vous prie vous en retourner et montrez-moi tous l'amitié que m'avez portée, et gardez qu'il n'en échappe un seul qui ne soit tué. » Et quant et quant s'en retourna, et tous mes serviteurs mêmes y allèrent, de sorte qu'il ne demeura auprès de moi que deux pages, l'avocat de Las, et le chirurgien. L'on voulut sauver le ministre et le capitaine de là dedans nommé Ladon, pour les faire pendre devant mon logis ; mais les soldats les ôtèrent à ceux qui les tenaient, et les voulurent tuer eux-mêmes, et les mirent en mille pièces. Les soldats en firent sauter cinquante ou soixante du haut de la grande tour qui s'étaient retirés là dedans, dans le fossé, lesquels se noyèrent. Il ne se trouva que l'on en sauvât que deux, qui s'étaient cachés. Il y avait tel prisonnier qui voulait donner 4,000 écus ; mais jamais homme ne voulut entendre à aucune rançon, et la plupart des femmes furent tuées, lesquelles aussi faisaient de grands maux avec les pierres. Il s'y trouva un Espagnol marchand, qu'ils tenaient prisonniers là dedans, et un autre marchand catholique aussi qui furent sauvés. Voilà tout ce qui demeura en vie des hommes qui se trouvèrent là dedans, qui furent les deux que quelqu'un déroba, et ces deux marchands qui étaient catholiques. Ne pensez pas, vous qui lirez ce livre, que je fisse faire cette exécution, tant pour venger ma blessure que pour donner épouvante à tout le pays, afin qu'on n'eût le cœur de faire tête à notre armée : il me semble que tout homme de guerre au commencement d'une conquête en doit faire ainsi contre celui qui oserait attendre son canon ; il faut qu'il ferme l'oreille à toute composition et capitulation, s'il ne voit de grandes difficultés à son entreprise, et si son ennemi ne l'a mis en peine de faire brèche. Et comme il faut de la rigueur (appelez-la cruauté si vous voulez), aussi faut-il de l'autre côté de la douceur, si vous voyez qu'on se rende de bonne heure à votre merci.

M. de Gramont arriva à moi, et me trouva en fort mauvais état, car je ne lui pouvais à grande peine répondre, à cause du grand sang que je jetais par la bouche. M. de Goas revint du combat pour me voir, et trouva M. de Gramont auprès de moi, et me dit : « Réconfortez-vous, monsieur, et prenez courage, car assurez-vous que nous vous avons bien vengé, car il n'y est demeuré une seule personne en vie. » Alors il reconnut M. de Gramont, et s'embrassèrent. M. de Gramont le pria de l'amener au château, ce qu'il fit ; le trouva bien étrange la prise, et dit qu'il n'avait jamais cru que cette place fût si forte, et que si j'eusse attaqué Navarreins, plus facilement je l'eusse emporté. Il voulut voir tout le remuement de l'artillerie que j'avais fait, et disait qu'il n'avait pas été besoin que nous eussions rien oublié à la batterie. Il retourna une heure après, et m'offrit une maison qu'il avait près de là, et tout ce qui était en sa puissance ; il m'a dit depuis qu'il ne pensait pas, à l'heure qu'il me vit, que je fusse en vie le lendemain, et qu'il me pensait avoir dit adieu pour tout jamais. Tout ce jour-là et toute la nuit je ne fis que saigner. Le lendemain matin j'envoyai prier tous les capitaines de venir devers moi, ce qu'ils firent, et leur fis la harangue qui s'ensuit, ayant repris cœur et un peu de parole.

« Mes compagnons et amis, je ne porte pas tant de regret de mon malheur pour le mal que je souffre, que je fais pour voir les affaires du roi décousues, et moi contraint de vous abandonner. Je ne vous ai point caché la délibération que j'avais prise de cette exécution, car tous l'avez entendue ; je vous prie que pour moi vous n'arrêtiez point d'exécuter votre victoire et marcher en avant, car cette exécution mettra en peur tout le pays de Béarn : je m'assure que vous ne trouverez résistance qu'à Navarreins. Ne laissez point perdre cette occasion, puisque Dieu vous l'a donnée : car si vous le faites, tout le monde dira que votre hardiesse dépendait de la mienne, et que sans moi vous ne pouviez rien ; et encore que ce fût une grande louange pour moi, ne voudrais-je pas que cela advînt, pour l'honneur et amitié que je vous porte, étant aussi jaloux du vôtre que du mien. Ne faites donc état de moi, non plus que si j'étais déjà mort. » Sur quoi je vis la plupart de la compagnie ayant les larmes aux yeux ; et ayant un peu repris haleine, je suivis mon propos. « Vous êtes ici beaucoup de capitaines aussi suffisants que moi pour commander ; vous avez de bons et vaillants hommes, qui auront à présent double courage pour venger leur chef. Je m'assure qu'il n'y a nul de vous qui ne cède à M. de Gondrin que voilà ; car outre qu'il est de la meilleure maison, c'est aussi le plus vieux capitaine de tous vous autres. Et parce qu'il n'est pas beaucoup sain, je vous prie, M. de Saincthorent, et vous, MM. de Goas et de Madaillan, vous tenir près de lui, afin que cette conduite passe par vos têtes, car il est vieux, comme vous voyez ; il faudra que vous trois, qui êtes jeunes, portiez toute la peine. Soyez bien d'accord, je vous prie, puisque vous avez tous bonne volonté ; ma blessure sera cause, si vous faites quelque chose de bon, que vous acquerrez de l'honneur. Pour Dieu, mes compagnons, ne laissez au bon du coup cette entreprise et à son commencement. Suivez sur cet étonnement, et montrez que ce n'est pas moi seulement, mais vous autres aussi qui avez bonne part à la victoire. Ne le voulez-vous pas ainsi, et accepter pour chef M. de Gondrin ? » Ils me dirent oui, et que c'était raison qu'il commandât. Alors je les priai de ne me voir plus, afin de n'empirer ma fièvre, et se retirer tous à lui. Ainsi ils se départirent de moi bien tristes et ennuyés.

Je puis dire cela, lieutenants du roi, je le puis dire sans mentir et sans braverie, qu'homme jamais tenant le lieu que j'ai eu n'a été plus aimé de la noblesse que moi ; et encore que je fusse de naturel fâcheux et colère, si est-ce qu'ils portaient mes imperfections, sachant bien que je ne faisais rien de malice. Oh ! la bonne partie que c'est à celui qui a telle charge ! Croyez que, quelque grand seigneur que vous soyez, que si vous ne vous faites aimer à la noblesse, aux capitaines et aux soldats, que vous ne ferez rien bien à propos ; et si parfois la colère vous fait faire ou dire quelque chose, car nous sommes hommes, il faut réparer cela. Oh ! que je voudrais voir ces messieurs de France qui contrôlent nos actions, au gouvernement de la noblesse de Gascogne, pour voir s'ils la sauraient manier à leur aise et à toutes mains, comme ils disent ! Il y a une autre chose, laquelle m'a toujours entretenu l'amitié, non-seulement des gentilshommes, mais de tous ceux qui portaient les armes sous moi, c'est que je n'ai eu jamais rien de cher pour les soldats et capitaines. Maintes fois ai-je donné, étant capitaine, et mes armes et mes habits, voyant quelqu'un qui en avait besoin. Pour une pique, une hallebarde, un chapeau gris avec le panache, je gagnais le cœur de tel qui se fût mis au feu pour moi. Ma bourse n'était non plus serrée à la nécessité des compagnons ; et toutefois on dit que je suis avare : celui qui me juge tel me connaît mal, c'est le vice duquel j'ai toujours été le moins entiché. Je puis dire qu'en cette dernière guerre seulement j'ai donné aux seigneurs et gentilshommes de ma suite onze chevaux d'Espagne et deux coursiers ; et afin qu'on ne pense point que ce soit mensonge, je nommerai ceux à qui je les ai donnés, non pas pour reproche, car ils m'ont fait honneur en les acceptant.

Premièrement, j'ai donné un coursier à M. de Brassac, qui m'a suivi toutes ces guerres à ses dépens, gentilhomme de 10,000 livres de rente : les ennemis lui ont toujours tenu tout le bien qu'il a en Saintonge et en Chalosse : il ne donnerait ce coursier encore aujourd'hui pour quatre cents écus. J'ai donné un autre coursier au capitaine Cosseil, qui a vingt ans porté les armes avec moi, et qui était lieutenant du capitaine Charry, lequel au commencement eut mon enseigne. J'ai donné au sieur de Madaillan et à son frère, qui est mon lieutenant, un cheval d'Espagne qu'il ne laisserait pour quatre cents écus, ni son frère son coursier pour cinq cents. Le chevalier de Romegas a eu de moi un cheval d'Espagne en don, qui me coûtait deux cent soixante-quinze écus. Je donnai aussi deux cents écus a Monguiral, sieur de Cazelles, pour s'acheter un cheval, parce que les siens lui avaient été brûlés à Sainte-Foy : il est pauvre gentilhomme, mais fort vaillant, comme témoignera M. de Sansac, qui est un des plus vieux, vaillants et sages capitaines de ce royaume ; et parce qu'encore un cheval par malheur lui mourut, je lui donnai un cheval d'Espagne, fort et puissant pour porter bardes, duquel après la paix il eut seize cents francs. Le capitaine La Bastide eut de moi un autre cheval d'Espagne, et un autre aussi le jeune Beauville mon beau-frère, parce que le sien lui avait été tué en une sortie qu'il fit sur les ennemis. J'en donnai un autre au capitaine Mauzan, qui est de ma compagnie, parce qu'à une rencontre qu'il eut près de Roquefort, le sien lui fut tué entre les jambes, lui, son frère et son beau-frère blessés. J'en donnai aussi un autre au capitaine Romain, homme d'armes de ma compagnie, pauvre gentilhomme et fort courageux. J'en donnai un autre au capitaine Fabien, ayant perdu son cheval au retour de la cour, duquel j'avais souvent refusé cinq cents écus ; un autre encore au capitaine Mons, mon guidon, qui avait demeuré prisonnier un an à Montauban, lequel est pauvre gentilhomme ; il m'avait coûté trois cent quarante-cinq écus. Étant au lit bien malade, renvoyant mon neveu de Balagny, qui ne fera pas honte, comme j'espère, à la maison d'où il est sorti, je lui donnai le cheval d'Espagne que j'avais toujours gardé pour moi. Plusieurs autres en ai-je perdu, et en cette dernière guerre trois, même un que j'avais dédié au roi, comme je dis au sieur de Roche, premier écuyer de Biron, lequel fondit sous moi allant secourir Mont de Marsan, pensant que Montamat l'allait assiéger. Si je pouvais conter tout ce que j'ai donné en ma vie, je crois qu'il excéderait mon bien. Si vous faites ainsi, seigneurs lieutenants du roi, vous serez toujours bien suivis, car le soldat ne hait rien tant qu'un capitaine avare.

Pour retourner à mon propos, toute cette brave noblesse prit congé de moi, et le lendemain matin, qui fut le troisième jour de ma blessure, mon neveu de Leberon me fit porter à Marciac, qui est à deux grandes lieues de Rabastens. L'on connut bien soudain l'amitié que tous les gens de guerre me portaient, car toute la noblesse qui était pour son plaisir en l'armée se retira, et la plupart des gens de pied, de quoi je fus bien marri, et voudrais certes de bon cœur qu'ils ne se fussent point souvenus de moi. Quel tort fîtes-vous là, mes compagnons, à votre honneur, à votre roi et à votre patrie ! si vous vous fussiez unis, comme vous m'aviez dit, et bien entendus, tout le Béarn était en proie. C'est grand cas que la jalousie de commander. Le jour même que je fis la remontrance à la noblesse, ils dépêchèrent le capitaine Montaut vers le roi. Je lui dis qu'il baisât les mains de ma part à Sa Majesté, et que je la suppliais de pourvoir au gouvernement ou pour la mort ou pour la vie, et qu'il ne fallait pas qu'il espérât tirer service de moi ; que c'était assez fait et qu'il fallait faire place aux autres, et que je voulais à l'avenir chercher ce que j'avais toujours fui, qui était le repos. Il trouva à son arrivée à la cour que le roi y avait pourvu il y avait plus d'un mois, ce que jamais roi de France n'avait fait ; mais je ne m'en devais prendre à lui. Sur cette nouvelle, je ne m'en donnai pas grande peine, bien marri toutefois qu'on m'eût fait cette honte, car, quand même je n'eusse pas été blessé, je n'eusse jamais exercé la charge. Je crois que celui qui l'a, qui est M. le marquis de Villars, ne se soucierait pas fort d'en être déchargé non plus que moi ; car ce n'est bénéfice sans cure d'avoir affaire à la reine de Navarre, et à M. le prince son fils, qu est déjà grand, et le principal gouverneur contraire à notre religion, lequel, étant ce qu'il est, ne peut avoir faute de cœur, de crédit, ni de moyens, non seulement en la Guyenne, mais dans le cabinet du roi. Longtemps avant j'eusse quitté le gouvernement pour cette considération, n'eût été que je ne voulais pas que le roi me pût reprocher que je l'avais abandonné durant les guerres, et à sa nécessité.

Voyez, vous qui êtes généraux des armées et lieutenants du roi, afin que je retourne à ma blessure, de laquelle il ne me souvient que trop, combien il importe de conserver votre personne, et ne la mettre au hasard comme je fis, faisant le pionnier et le soldat. Cette malheureuse blessure fit devenir notre armée à néant. Ce n'est pas pour vous dire que vous deviez être couards et vous cacher derrière les gabions lorsque les autres sont aux arquebusades, mais seulement pour vous faire sages à mes dépens, et que vous y alliez prudemment ; car de votre perte dépend le reste, comme vous savez qu'il advint à ce brave Gaston de Foix en la journée de Ravenne. Je sais bien qu'un bon cœur qui voit ses gens mal faire ne se peut contenir de leur montrer le chemin, et s'exposer au danger, comme je fis voyant mes gens de pied faire si mal ; ce qui me fit appeler la noblesse, car j'ai toujours connu par expérience que cinquante gentilshommes feront plus d'effet que deux cents soldats : nous retenons quelque chose de l'honneur que nos pères nous ont acquis, y ayant gagné ce beau titre de noble.

[5] C'est-à-dire bien embarrassé, bien hésitant.

[6] Le fils du duc de Montpensier.


CHAPITRE V

Lettre de Montluc au roi.

Par tout le discours de ma vie jusqu'ici, vous avez pu juger si le roi avait occasion de me maltraiter, vu que je n'ai épargné ma propre vie, qui est ce que nous devons avoir de plus cher en ce monde après l'honneur, et non-seulement la mienne, mais celle de mes enfants : de quatre que j'ai eus, j'en ai vu mourir trois au combat pour son service ; le quatrième reste encore, qui est le chevalier, et combien que je l'aie destiné à l'Église et à l'évêché de Condom, si est-ce que lui ai toujours commandé de faire paraître qu'il porte le nom de Montluc, et qu'il a eu cet honneur d'avoir été nommé chevalier par le feu roi Henri mon bon maître, qui l'envoya à Malte, où il a fait son apprentissage aux armes sous le chevalier Romegas. Le seigneur grand maître m'écrivit que soudain après son arrivée il l'avait fait mettre à l'épreuve pour savoir s'il était de ma race. Il s'est trouvé au siége que le Grand Seigneur a mis devant Malte, qui a été le plus beau qui soit advenu depuis que l'artillerie a été fondue. Ne vous désespérez pas pour cela, vous qui faites service au roi, car cela ne vient pas de lui. Vous serez peut-être plus heureux et n'aurez pas tant d'ennemis que moi, qui, pour n'avoir voulu être créature de personne, n'ai pas eu de patron, et d'ailleurs ai parlé peut-être trop librement et dit ce qu'il m'en semblait. Il fait mauvais dire la vérité, et je ne sus jamais mentir. Encore ne veux-je être si méchant que je ne me confesse très-redevable aux rois mes maîtres des biens et honneurs qu'ils m'ont faits, car d'un pauvre gentilhomme ils m'ont élevé aux premières charges de ce royaume ; mais aussi puis-je dire que je l'ai gagné au prix de mon sang. Or, ayant recouvré un peu de santé, j'écrivis au roi une lettre, laquelle j'ai voulu insérer en ce lieu.

« Sire, j'ai tant tardé à vous faire mes doléances pour ma grande indisposition, et aussi qu'on m'a celé que vous m'avez ôté le gouvernement de Guyenne, que s'il eût plu à Votre Majesté attendre seulement deux mois, vous eussiez trouvé qu'après avoir établi la paix j'étais résolu d'envoyer très humblement vous supplier d'y pourvoir, à cause de ma vieillesse et grande blessure, et alors, sans me diffamer, vous aviez légitime argument d'y pourvoir ; mais à la façon que Votre Majesté en a usé, elle a montré évidemment à tout le monde que vous m'en privez pour avoir forfait, ou bien pour les armes, ou pour quelque malversation que j'ai faite sur vos finances ; et par ce moyen mon honneur est en danger d'être mis en dispute par tout ce royaume, ce que je ne pense pas avoir mérité. Et je suis bien empêché, comme seront plusieurs autres, à deviner d'où peut procéder le grand mécontentement que vous montrez avoir contre moi, si ce n'est pour vous avoir plusieurs fois supplié d'y pourvoir d'un autre, par le peu d'espérance que j'avais pour lors de vous y faire service ; mais vous m'avez depuis commandé de le reprendre. Ce n'est pas aussi pour avoir pensé que j'aie touché à vos finances, car vous ne voudriez pas m'avoir puni pour un crime duquel vous ne pouvez pas être assuré encore. Et je veux tant espérer en votre bonté et prudence, que vous n'aurez facilement prêté l'oreille à tels rapports si éloignés du vraisemblable, car pendant que j'ai été ici votre lieutenant, il y a eu plusieurs commis de l'extraordinaire, il y a eu de vos receveurs généraux et autres officiers de vos finances, qui ont rendu leurs comptes ; et si j'eusse été trouvé dans leurs papiers, l'on n'eût pas failli à rayer les parties qui auraient été mal couchées. Or, jusqu'ici je n'ai point été en peine de les faire valider, comme aussi, Sire, ne se trouvera-t-il point que je me sois jamais tant avancé que de toucher à vos deniers, non-seulement en votre province, mais aussi à Sienne et en Toscane, où j'avais plus de commodité d'en prendre que je ne pouvais avoir par deçà. Et même il vous pourra souvenir que m'ayant fait cet honneur, depuis trois ans, d'ordonner que la pension que je fais à M. le cardinal de Guise de six mille livres serait prise sur l'épargne, je ne me suis jamais voulu aider de ladite dépêche, tant s'en faut que j'y voulusse mettre la main sans votre congé. Et de tout cela pourrez-vous être éclairci au retour des commissaires que vous envoyez de par deçà, lesquels, je m'assure, ne rapporteront point mon nom couché dans leurs papiers. Et quoi qu'il en soit, il n'y avait rien de vérifié contre moi, et n'est pas à croire que votre mal contentement soit procédé de cela. Mais si c'est par opinion que j'ai commis quelque faute au fait des armes, cette opinion serait bien contraire à celle que vous aviez quand vous m'écrivîtes par trois ou quatre fois que j'avais reconquis et conservé la Guyenne. Et je m'assure que vous n'avez pas oublié les causes pourquoi vous me voulûtes honorer d'un titre si digne et si honorable ; car il vous souviendra, comme j'espère, que ce fut parce qu'aux premiers troubles, Toulouse, qui avait été combattue par trois jours et gagnée par les deux parts, à ma venue fut délivrée ; et ceux qui l'avaient combattue, pour seulement m'avoir vu, furent mis en déroute, plusieurs pris et punis comme ils avaient mérité, de sorte qu'encore aujourd'hui ladite ville me tient pour conservateur de leurs vies, biens, et honneur de leurs femmes. De même diligence et bonheur fut par moi incontinent secourue la ville de Bordeaux, où je me rendis, au partir de Toulouse, dans deux jours et deux nuits ; je combattis et mis en déroute en chemin les troupes qui s'étaient élevées pour empêcher le passage. Et ayant délivré Bordeaux du même danger que Toulouse, sans séjourner que deux jours, je passai la rivière avec cent vingt chevaux, estimant que M. de Burie me viendrait trouver, comme il fit, mais ce fut quatre heures après le combat ; il trouva que j'avais défait six enseignes de gens de pied, et sept cornettes de gens de cheval, conduites par M. de Duras. Et après cette victoire, ledit sieur de Burie et moi allâmes assiéger Monségur, qui fut battu et gagné d'assaut, comme aussi fut Penne d'Agenois. Depuis je pris Lectoure en deux jours, parce que le feu capitaine Montluc avait surpris quatre cents hommes de la garnison de ladite ville, qu'il avait tous taillés en pièces. Et incontinent, sans m'arrêter jour ni nuit, je suivis M. de Duras de si près, que je le contraignis de venir au combat avant que nos gens de pied pussent arriver ; et à peine donnai-je loisir à M. de Burie d'y venir à temps pour s'y trouver ; et succéda si heureusement, qu'une poignée de gens défirent vingt et trois enseignes de gens de pied et onze cornettes de cavalerie. Et au partir de là, je vous envoyai dix compagnies de gens de pied espagnols, qui ne nous avaient de rien servi, mais bien servirent-ils à la bataille de Dreux, comme aussi firent dix compagnies de Gascons que je vous envoyai par le capitaine Charry. Et votre pays de Guyenne demeura repurgé de tous troubles, et il n'y avait homme qui osât lever la tête, sinon pour votre service ; de sorte qu'avec bonne et juste cause me donnâtes-vous ce titre d'avoir reconquis et conservé votre pays de Guyenne. Et quant aux seconds troubles, j'avais assez averti longtemps avant Votre Majesté et celle de la reine de ce que depuis vous vîtes advenir ; et bien que par votre commandement il me fût écrit par deux ou trois fois que j'étais fort mal informé, je ne laissai pas de me pourvoir pour me garder d'être surpris. Et le même jour que les troubles survinrent à Paris, sans que j'en fusse autrement averti, et la propre veille de la Saint-Michel, je me jetai dans Lectoure, ville la plus importante de la Gascogne, si bien à propos, que je rompis l'entreprise de six cents hommes qui y devaient entrer par la fausse porte. Et après avoir conservé la ville en votre obéissance, sachant que vous auriez besoin de secours, comme vous me mandates après, je fis telle diligence d'assembler des hommes, qu'en vingt et neuf jours après, ledit jour de Saint-Michel, je vous envoyai 1,200 chevaux et trente enseignes de gens de pied, qui furent conduits par moi jusqu'à Limoges, et de là par les sieurs de Terride, de Gondrin et de Monsallez ; et combien qu'il semblât à beaucoup de gens que la Guyenne demeurerait en proie aux vicomtes, qui avaient beaucoup de forces, toutefois mon retour leur donna si bien à penser, qu'ils ne gagnèrent rien sur moi ni sur votre pays. Et avec si peu que je pus ramasser, j'allai depuis en Saintonge, et à mon arrivée ceux qui s'étaient élevés à Marennes furent défaits par Madaillan et le sénéchal de Bazadais, lesquels se rallièrent avec M. de Pons, et prirent Marennes, les îles d'Oléron et d'Alvert. Et de même diligence fut reconquise l'île de Ré par mon neveu de Leberon, que j'y avais envoyé ; et s'il vous eût plu me faire bailler ce que vous m'aviez mandé, tant d'argent, d'artillerie, que d'autres munitions, j'eusse pris peine de vous regagner La Rochelle devant la paix que vous fîtes en ce temps-là. Et quant aux derniers troubles, il est vrai qu'ils survinrent au temps que j'étais malade et sortais de danger de mort ; mais je ne laissai pas pourtant de me mettre aux champs et d'assembler le plus de gens que je pus, à pied et à cheval ; et ayant été averti que les troupes de Languedoc, de Provence et Dauphiné s'approchaient de ce pays, j'allai au-devant pour les combattre, accompagné de M. de La Valette, de M. des Cars, et de plusieurs autres capitaines de vos ordonnances ; et je les approchai de si près, que si le mestre de camp de leurs troupes, appelé le capitaine Moreau, n'eût été pris, nous étions tous défaits, car, outre que la rencontre était en lieu où les chevaux ne se pouvaient aucunement soutenir, ils nous eussent combattu dix contre un, d'autant que nous ne pouvions pas être plus de 2,500 hommes : ils étaient plus de 20,000 hommes. Et de tout ceci peuvent témoigner lesdits sieurs de La Valette, des Cars, et autres capitaines, qui tous furent d'avis que le mieux que nous pouvions faire était de nous retirer. Et comme nous étions tous d'avis de côtoyer les ennemis, pour les tenir en bride, et pour essayer de prendre quelque avantage sur eux, le jeune Monsallez apporta lettre de Votre Majesté à tous les capitaines de marcher devers M. de Montpensier, et moi de m'en retourner ; ce que je fis, tant pour ma maladie que pour conserver le pays, comme j'ai fait tant que les forces ont été entre mes mains. Après, étant à Cahors, où j'étais allé pour combattre les vicomtes, je fus averti que Pilles était vers Agenois avec un grand nombre de cavalerie ; et pensant le surprendre, je marchai jour et nuit pour le combattre, ce qui fût advenu, n'eût été que le seigneur de Fontenilles et le capitaine Montluc, avec quelques salades, rencontrèrent cinq ou six cornettes dudit Pilles, et les chargèrent de telle raideur, qu'ils les mirent en déroute : qui fut cause que ledit Pilles passa la même nuit la rivière de Dordogne, et se retira vers leur armée. Quant à la venue du comte de Montgommery, l'on sait qu'au partir du Mont-de-Marsan, que j'avais assiégé, assailli et pris en deux heures, M. Damville, pour les entreprises qu'il avait en Languedoc, en emmena toutes les forces, et ne me laissa que ma compagnie, celles du seigneur de Fontenilles et de M. de Gondrin, ensemble cinq enseignes de gens de pied, desquelles je me servis pour la défense de Lectoure, Fleurance, Agen, Villeneuve. Et Dien que ledit sieur maréchal eût rappelé depuis lesdites deux compagnies, et que je fusse demeuré seul avec la mienne, je ne laissai pourtant de m'aller jeter dans Agen, quand le camp des princes en approcha, sans que je fusse secouru que dudit sieur de Fontenilles, lequel amena sa compagnie. Duquel lieu ledit camp des princes fut souvent endommagé : et d'autant que lesdits sieurs avaient fait faire un pont sur la Garonne, pensant y passer en ce pays, et faire du pays de Condomois et d'Agenois comme d'une ville, je leur rompis leur pont, et le mis si bien en pièces qu'ils n'en surent jamais recouvrer que deux bateaux, avec lesquels ils repassèrent la rivière, mais ce fut avec tel loisir que, s'il eût plu à Votre Majesté m'envoyer tant soit peu de forces, on les eût bien gardés de s'assembler. Et pour autant que pendant que lesdits princes étaient par deçà, l'on s'était saisi de quelques châteaux du pays d'Agenois, je les repris et remis tous sous votre obéissance. Et depuis il vous plut me commander d'aller faire la guerre au pays de Béarn, et bien qu'il fût mal aisé de recouvrer des gens, parce qu'on tenait la paix pour faite, si est-ce qu'en moins de quinze jours je mis aux champs quarante et cinq enseignes de gens de pied et bien six cents salades, et résolus d'aller en Béarn, et de contraindre Montamat de venir au combat, ou laisser prendre les villes les unes après les autres, comme l'on peut bien juger qu'il fût advenu ; car, ayant commencé à Rabastens, comme il était nécessaire, pour les raisons que je vous ai ci-devant écrites, bien que ce fût des plus fortes places de la Guyenne, je l'emportai en huit jours, où je servis de pionnier, de canonnier, de soldat et de capitaine. Et faisant les approches, j'y pensai perdre mon jeune fils, qui fut blessé tout auprès de moi, comme aussi fut le capitaine Pauillac. Et quand ce vint au jour de l'assaut, voyant que les deux premières troupes n'allaient pas à l'assaut comme j'eusse pu désirer, je marchai moi-même à la brèche, accompagné des seigneurs de Goas et vicomte d'Uza, et suivi d'environ cent ou cent vingt gentilshommes, desquels en y eut quarante-deux blessés, et je fus du nombre, étant blessé en tel lieu, que j'en porterai toute ma vie la marque.

« Et encore que ce fait d'armes, rapporté avec plusieurs semblables que j'ai faits durant le règne des rois votre père et grand-père, ne m'eût rien fait espérer davantage que ce que j'avais accoutumé d'en désirer, qui était un bon gré et un bon remerciement desdits sieurs rois mes maîtres, toutefois j'avais occasion de penser que Votre Majesté en tiendrait quelque peu de compte. Davantage, je représentais devant vos yeux un vieux soldat de soixante-dix ans, votre lieutenant général par deçà, et lequel commandant aux autres sans s'approcher du combat, pouvait satisfaire au devoir de sa charge : toutefois, pour le désir qu'il avait de vous rendre victorieux en toutes vos entreprises, il s'était mis au rang des moindres fantassins, et en danger de mort ; et plusieurs gentilshommes avaient couru même péril, s'estimant heureux de suivre l'un des plus anciens soldats de France, je ne dirai pas capitaine. Je pensais aussi que vous pourriez considérer que, comme aux premiers troubles les premières victoires vinrent de ma main, aussi en ces derniers troubles je vous avais fait victorieux au dernier fait d'armes qui avait été fait en ce royaume. Mais comme j'attendais au moins une lettre telle que vous aviez accoutumé d'écrire au moindre capitaine de ce royaume, la longue attente ne m'a apporté autre chose, sinon que j'ai entendu que vous m'aviez ôté le gouvernement, et, qui pis est, sans m'en avoir fait écrire une seule parole ; de sorte que plus tôt ai-je vu venir celui qui me doit succéder, que d'avoir été averti qu'on m'avait dépouillé. Et au temps que par une loi universelle par tout votre royaume vous aviez remis en leurs états et charges ceux qui en avaient été privés, je puis dire que par une loi particulière, faite pour moi seul, je suis démis de la charge que j'avais soutenue avec les armes en main. Mais quand bien l'on m'aurait mis en pourpoint, encore demeurerai je toujours vêtu d'une robe honorable, qui est telle que j'ai porté les armes depuis mon enfance pour le service de votre couronne, avec toute la fidélité que les rois mes maîtres eussent su désirer. L'on m'accordera toujours que je me suis trouvé en autant de combats, batailles, rencontres, entreprises de nuit et de jour, assauts, prises et défenses de villes, qu'homme qui soit aujourd'hui en toute l'Europe ; et pour tel suis-je connu par tous les étrangers. Je puis dire avec la vérité, et la gloire en soit à Dieu et aux rois qui m'ont employé, que soit pour mon bonheur, soit pour autres occasions, je ne fus oncques défait en lieu où j'ai commandé, et n'attaquai jamais les ennemis que je ne les aie battus. Plusieurs gens de bien témoigneront aussi du devoir que je fis aux batailles de Pavie, de La Bicoque et de Cerisole, où je menais toute l'arquebuserie ; ils témoigneront aussi en quelle réputation le feu sieur de Lautrec me tenait, pour m'avoir vu en sa présence combattre entre Bayonne et Fontarabie, et depuis pour l'avoir suivi, avec charge de gens de pied, au voyage qu'il fit en Lombardie et royaume de Naples, où je fus blessé de quatre arquebusades. Il y a encore des gens de bien qui sont vivants, et se souviennent du devoir que je fis quand la terre d'Oye fut prise, étant mestre de camp de toutes les bandes françaises : d'autres témoigneront en quel rang me tenait le prince de Melphe et feu M. le maréchal de Brissac, pour m'avoir vu en Piémont, à toutes heures et à toutes occasions, et de jour et de nuit, hasarder ma vie pour le service de cette couronne ; comme aussi plusieurs pourront témoigner que le jour qu'advint la disgrâce de nos gens en la basse Boulogne, je demeurai seul avec bien petit nombre au combat ; et alors que feu votre père, mon bon maître, de recommandable mémoire, pensait que tout fût perdu, je sortis en dépit des Anglais, et rapportai vingt-deux drapeaux des nôtres, qui avaient été pris, et n'en fut perdu qu'un. Si M. de Guise était en vie, il ne celerait pas ce qu'il me vit faire à la prise de Thionville, comme aussi ne fera pas M. le maréchal de Vieilleville, et pourra témoigner si ce ne fut pas moi qui pris la tour par laquelle s'ensuivit la perte de la ville. Tous les capitaines étrangers d'Italie, d'Espagne et d'Allemagne, m'honoreront toujours du devoir que je fis au siège de Sienne, où j'étais lieutenant du feu roi votre père, et depuis en Toscane, où je ne perdis rien et fus victorieux sur les ennemis : et en fus tellement reconnu par le feu roi votre père, qu'outre qu'au retour de Sienne il me donna l'Ordre, qui était alors un insigne de grand et notable service, il me donna la comté de Gaure, pour en jouir toute ma vie, laquelle depuis, et après la mort dudit sieur roi, me fut ôtée à la réduction de votre domaine, et je ne fis onc semblant de m'en plaindre.

« Tout ceci vous ai-je voulu représenter, Sire, parce que peut-être vous ne l'avez pas entendu, et qu'en parlant de moi devant Votre Majesté, l'on m'a tenu en autre rang que je n'avais mérité. Parfois l'on a parlé de moi comme si je fusse été un larron ; parfois, et le plus souvent, disait-on que je n'avais rien fait qui valût, depuis trois ans : en cela vous faisait-on plus de tort qu'à moi, Sire, car tous les langages du monde ne me sauraient ôter l'honneur que j'ai acquis ; et vous, Sire, l'on vous a par importunité induit à faire chose qui, je crains, pourra servir d'un mauvais exemple aux gens de mon métier, d'autant que ceux qui ont été appelés aux charges depuis quelque temps, et qui désirent parvenir par l'exercice des armes, craindront, à mon exemple, que les services de longues années et la gloire et la vertu acquise par tout le monde, ne pourront tant leur aider que pourraient leur nuire les langues de ceux qui voudront quelque jour les reculer. Il me reste, Sire, par la fin de ma longue et prolixe lettre, à vous supplier très humblement de m'excuser, si, recevant un tel coup de fortune, j'ai été contraint de me plaindre et me douloir à vous et non à autre, et j'ai été contraint de ce faire, tant pour me faire connaître à Votre Majesté mieux que je n'ai été par le passé, qu'aussi pour vous supplier très-humblement que dorénavant, quand on vous importunera de traiter mal, ou moi ou autre de vos bons serviteurs, vous veuillez toujours réserver une oreille pour celui qui sera accusé, avant de vous résoudre à faire chose qui puisse l'intéresser. Quant à moi, pour le désir que j'ai de toujours vous voir prospérer, je suis très-aise si en ces derniers troubles vous avez été si bien et si heureusement servi en tous les endroits dé votre royaume par tous ceux que vous avez employés, qu'ayant par deçà conservé les villes et le pays, ayant battu les ennemis quand j'ai eu le moyen de les combattre, et ayant pris les villes d'assaut avec grand danger de ma vie, encore que l'on dise que je n'ai rien fait qui vaille, je vous supplierai très-humblement de croire qu'il n'y a homme qui m'ait passé de bonne volonté ; et, puisqu'ainsi vous plaît, je me retire, n'ayant autre marque de mes peines et services, depuis tant d'années, que le regret de la perte de mes enfants morts pour votre couronne, et sept arquebusades qui serviront à me rappeler tous les jours l'humble et affectionnée dévotion que j'ai eue à faire très humble service à vos prédécesseurs, comme aussi l'aurai-je toute ma vie semblable à l'endroit de Votre Majesté, à laquelle je prie Dieu donner tout bonheur, prospérité et santé. »

Voilà quelle fut ma lettre, sur laquelle ces messieurs, qui gouvernaient alors tout à la cour, eurent plus de peine à philosopher que je n'avais eu à la dicter ; elle fut imprimée à mon insu, et vue partout. Mes amis, et ceux qui savaient le devoir que j'avais fait à la conservation de la Guyenne, étaient autant ou plus offensés que moi. Je veux bien qu'on sache que alors et depuis, si j'eusse eu le cœur aussi déloyal qu'avaient ceux-là qui me représentaient, après les premiers troubles, à la cour, pour Espagnol à la reine, que j'avais encore assez de moyen et de crédit pour faire beaucoup de mal : mais je ne suis ni ne serai jamais que bon Français et serviteur de la couronne : aussi savais je bien que tout cela ne venait pas du roi, qui ne m'éloigna jamais de sa bonne grâce ; mais un jeune prince qui est enveloppé parmi tant d'affaires est bien empêché de contenter tout le monde, joint que plusieurs, qui ne me pouvaient faire mal que de leur langue, possédaient fort, non pas Sa Majesté, qui n'aima jamais les huguenots, quelque mine qu'il fit, mais son conseil.

Oh ! que les rois et les princes doivent bien songer à ne faire souffrir une honte à celui qui a toujours porté la fidélité qu'il doit à leur service et qui a du cœur ! A tel, peut-être, le fera-t-on qui mettra leurs affaires en mauvais état, comme depuis cinquante ans nous en avons vu de beaux exemples, au dommage du roi et de la France, comme j'ai dit ci-dessus, lorsque j'ai parlé des traverses et charités qu'on a prêtées à de grands capitaines. Combien en y a-t-il qui eussent non-seulement quitté tout, mais peut-être fait pis ! car celui qui fait son devoir, et se voit indignement traité, sent cela jusqu'au cœur. J'ai ouï dire que le roi François ou Louis, je ne sais lequel c'est, demandant un jour à un gentilhomme qui était Gascon comme je suis, quelle chose est-ce qui le pourrait distraire de son service : « Rien, sire, répondit l'autre, si ce n'est un dépit ; » aussi dit-on que par dépit on se ferait Turc. Tout cela pourtant ne me saurait faire ni Espagnol ni huguenot : j'ai trop aimé mon honneur, je me veux ensevelir avec cette belle robe blanche, sans mettre une vilaine tache au nom de Montluc ; et tout homme qui aimera le sien en devra faire de même. Si son maître, si son roi ne se veut servir de lui, il peut demeurer chez soi et considérer les autres ; s'il a de la valeur, la fortune qui l'aura rabaissé le relèvera, car elle n'est pas toujours en colère. Combien de grands seigneurs et grands capitaines avons-nous vus qui étaient chez eux à faire leurs jardins, lesquels le roi était contraint de rappeler à son service, étant marri de les avoir éloignés !

J'en ai vu assez de mon temps du côté du roi et du côté de l'empereur, qui ont tourné leur robe, et quelques-uns bien légèrement et sans grande occasion ; mais ils ne se sont pas fort remontés pour cela, et étant parmi nous ils étaient regardés de mauvais œil. Je crois que nos ennemis en faisaient de même : on aime bien leur marchandise, mais non pas le marchand. Quand ce brave prince Charles de Bourbon fut contraint de prendre le parti de l'empereur, et de se donner au diable, puisque Dieu ne le voulait, car certes il y fut forcé et contraint, nous entendions dire que les Espagnols mêmes le regardaient de travers ; et le pauvre prince, après nous avoir fait beaucoup de mal, y perdit la vie. Après qu'il fut tué à Rome, on disputait qui en était plus aise, ou le pape, ou le roi, ou l'empereur : le premier, parce qu'il le tenait assiégé ; le roi, pour se voir délivré d'un grand ennemi ; et l'empereur, pour être déchargé d'un prince banni et nécessiteux, qu'il portait sur ses épaules, ne l'ayant enrichi que de promesses et non d'autre chose. Ces dépits vont trop avant : les miens ne me firent et ne me feront jamais faire chose contre mon devoir et mon honneur. Si j'étais jeune, et qu'on ne se voulût servir de moi, la terre est assez grande, je chercherais fortune ailleurs, mais non pas aux dépens de mon prince et de mon honneur. Le roi, ayant reçu ma lettre, m'envoya plusieurs belles paroles pour réponse, car cela ne leur coûte rien. L'issue montrera si le pays est mieux gouverné et Sa Majesté mieux servie, et si ceux qui sont venus après moi, encore qu'ils soient et grands seigneurs et grands capitaines, ont mieux fait et feront ci-après.

Or, pour retourner de là où j'étais sorti, ma femme me vint prendre à Marciac, et me fit porter dans sa litière jusqu'à Cassaigne près de Condom, là où la colique, pour me rafraîchir, me tint trois semaines et me pensa emporter. M. de Valence, mon frère, ne m'abandonna jamais jusqu'à ce qu'il me vit hors de danger de mort ; plusieurs seigneurs catholiques et huguenots aussi me visitèrent. Avant que le capitaine Montaut fût arrivé à la cour, la reine dépêcha M. de Beaumont, maréchal des logis de M. le prince de Navarre, par lequel elle me mandait que si j'étais dedans les terres de ladite dame, que je m'en retirasse, et que je misse mes gens en garnison. Voyez quels changements soudains. Je lui demandai si nous avions la paix ; il me répondit que non, mais qu'on espérait bientôt de l'avoir. « Pourquoi donc veut le roi, dis-je, qu'on mette en garnison l'armée ? le pays n'est-il pas assez ruiné et détruit ? Que si je fais cela, quand la paix viendra et qu'il faudra donner congé aux gens de pied et de cheval, il n'y en aura pas un qui ne pille son hôte pour sa dernière main, voyant qu'il se faut retirer sans argent ; et puisqu'ils se retirent aux garnisons, je les ferai du tout retirer en leurs maisons. Je priai M. de Valence de faire écrire la lettre et la signer, parce que je n'eusse su, à M. de Gondrin, afin qu'il licenciât tant les gens de pied que de cheval, et que tout le monde fût dans quatre jours retiré chez soi : ce qui fut fait ; M. de Beaumont même porta la lettre à M. de Gondrin. Cinq semaines après, la reine me manda que je fisse du tout retirer l'armée : en usant comme je fis, j'épargnai plus de cinq cent mille francs au peuple, comme le pays témoignera. J'avais conservé les chétifs quatre mille francs que j'avais eus du roi, sans qu'il en eût été touché que cent écus pour bailler au capitaine Montaut pour le voyage de la cour ; et voilà comme j'ai dérobé ses finances et comme j'ai pillé le peuple : ceux qui favorisent les huguenots près de Sa Majesté n'ont garde de faillir de me charger de calomnies.

Mais je veux qu'on sache, et veux insérer dans ce livre, que pendant tant d'années que j'ai commandé, et aux grandes charges que j'ai eues, je n'ai pu acquérir pour vingt mille francs de bien ; cependant on dit que j'ai pillé trois cent mille écus : je voudrais qu'il fût vrai, pourvu que ce fût sur les huguenots nos ennemis : Dieu soit loué du tout. Ces calomniateurs n'auront pas cet avantage de me faire baisser la tête, car je la porterai haute comme un homme de bien. Les trésoriers et receveurs sont en vie : que le roi s'en informe, qu'il voie leurs comptes, et s'il se trouve un seul liard tourné à mon profit, si Sa Majesté ne me fait faire mon procès, elle ne fera pas bien. Il ne faut pas s'étonner s'il est mal servi, comme l'on dit qu'il est, vu qu'il n'en fait aucun exemple : il faut donc qu'il s'en prenne à lui-même et non à ceux qui le font. Et quant aux impositions et exactions sur le peuple pour m'enrichir, encore en doit faire le roi plus grande punition, car il y a plus de pitié au peuple qu'au roi, car si Sa Majesté n'en a point, elle en sait bien faire trouver à son peuple : ce sont les privilèges de nos rois depuis qu'ils se mirent hors de page, comme on disait du roi Louis XI. Et par là je conclus que le roi doit faire plus grande punition de ceux qui écorchent son peuple, que non pas s'ils dérobent l'argent de son épargne propre. Les commissaires ont fait rendre compte à toute manière de gens qui ont levé deniers : qu'ils regardent s'ils me trouveront en leurs papiers, et s'il est rien entré en ma bourse. Je confesse que j'ai donné des biens des huguenots qui faisaient mine de demeurer en leur maison ; mais ils étaient pis que les autres ; il n'était pas raisonnable qu'ils fussent traités plus doucement que les pauvres catholiques, qui étaient mangés jusqu'aux os. Si je n'eusse fait cela, la noblesse se dépitait, et le soldat se fût révolté, car où il n'y a rien à gagner que des coups, volontiers il n'y va pas ; cependant on eût dit que je m'entendais avec les huguenots, et je n'eusse trouvé personne qui m'eût voulu suivre : j'eusse mieux aimé mourir qu'acquérir telle réputation. Si les officiers du roi les eussent saisis, il s'en fût tiré un million de francs ; mais ce n'était qu'intelligence entre les uns et les autres : j'en ai eu ma part, mais ç'a été de bonne guerre, de ceux qui favorisaient et portaient des vivres et marchandises aux ennemis ; encore crois-je que tout cela ne se monte à trois mille écus. Plût à Dieu que tous les chefs de la France fussent allés aussi rondement au service du roi et du public que moi, et qu'ils eussent désiré avoir la paix par la force ! il n'y a homme en ce royaume qui s'osât dire huguenot. Mais je laisse ces propres fâcheux.


CHAPITRE VI

Paix de Saint-Germain. — Conseils de Montluc au roi Charles IX et au duc d'Anjou. — Réflexions.

Peu de temps après la paix fut publiée, fort avantageuse pour nos ennemis. Nous les avions battus et rebattus, mais, ce nonobstant, ils avaient si bon crédit au conseil du roi, que les édits étaient toujours à leur avantage ; nous gagnions par les armes, mais ils gagnaient par ces diables d'écritures. Ah ! pauvre prince, que vous êtes mal servi ! que vous êtes mal conseillé ! Si vous n'y prenez garde, votre royaume s'en va le plus misérable qui fut jamais, au lieu qu'il a toujours été le plus florissant. Encore que du temps de votre aïeul et père, il eût été assailli de diverses guerres, auxquelles je les ai fidèlement servis, néanmoins on voyait toutes choses aller par ordre, et les charges n'être profanées. Je laisse le tort que vous vous faites de faire ces beaux édits, et donner tant d'avantage à vos ennemis ; je laisse le désordre de votre justice et de vos finances : je veux seulement, avec votre permission, dire quelque chose qui concerne la charge des armes ; car si je m'enfonçais plus avant sur ce qui a causé la ruine de votre royaume, je parlerais trop, et non pas des petits.

Je sais bien, Sire, que Votre Majesté ne me fera pas cet honneur de vouloir entendre la lecture de mon livre ; vous avez d'autres occupations, et le temps trop cher pour l'employer à lire la vie d'un soldat ; mais peut-être quelqu'un qui l'aura lu, vous entretenant, en pourra faire quelque récit à Votre Majesté. Cela est cause que j'ai pris la hardiesse de vous faire ce petit discours, lequel je vous supplie vouloir ouïr, d'autant qu'en celui-ci se trouvent les causes et malheurs que j'ai vus advenir en votre royaume depuis cinquante-deux ans que j'ai commencé à porter les armes, régnant votre grand-père le roi François, durant le règne duquel commença une coutume qui me semble n'être guère bonne pour votre État ; Votre Majesté la pourra changer, ce qui pourra apporter un grand bien à votre royaume pour l'exercice des armes. Un jeune prince comme vous, et bien né, le plus grand et premier de la chrétienté, doit toujours apprendre des vieux capitaines. Vous êtes naturellement martial, et avez le cœur généreux, voilà pourquoi vous ne trouverez mauvais d'ouïr le discours d'un vieux gendarme, votre sujet et serviteur. Il me souvient que vous preniez plaisir de m'entretenir seul, lorsque vous fîtes le voyage de Bayonne, et je vis bien que vos discours excédaient la portée de votre âge, de sorte que j'oserais dire que, si on vous eût laissé faire, tout fût mieux allé ; car quand vous n'auriez fait autre chose que vous montrer et faire voir à votre peuple, être en personne en vos armées, au moins quelquefois, vous eussiez gagné le cœur de plusieurs et étonné les autres ; et sans doute eussiez été mieux servi, je dis depuis que l'âge vous l'a pu permettre. Je crois que c'est une des plus grandes fautes qu'on vous ait fait faire, car vous n'êtes pas cause d'avoir été si renfermé, lorsque vos armées marchaient : le peuple de votre royaume est bon, et se réjouit de voir son roi, de sorte que plusieurs eussent été plus sages, même en notre Guyenne. Mais je viens à mon discours.

Sire, quand Votre Majesté baille un office de président, ou conseiller, lieutenant général, ou quelque autre office de judicature, vous vous réservez qu'ils ne pourront exercer la charge qu'ils ne soient examinés par vos parlements, pleins d'hommes fort savants ; et bien souvent vous ordonnez que votre chancelier les examinera avant que les parlements les voient, afin qu'ils jugent s'ils sont capables, et qu'ils ne puissent errer au jugement des procès de vos sujets, et que le droit soit rendu à qui il appartiendra. C'est une chose bonne et juste, Sire, car vous nous devez la justice droite, et au poids de la balance ; c'est la première chose que vous nous devez : voilà pourquoi c'est bien fait à vous de mettre tant de rigueurs aux examens qu'on fait aux chambres assemblées de vos parlements ; vous ne pouvez mieux faire pour que tout aille bien droit.

Sire, vous devriez faire ainsi en toutes autres charges que vous donnez en votre royaume ; toutefois je vois que le premier qui vous demande un gouvernement de quelque place, une compagnie de gendarmes ou de gens de pied, un état de mestre de camp, sans considérer quelle perte et quel dommage peut advenir à votre royaume et à votre personne, facilement vous l'accordez, voire même à la requête de la première dame qui vous en prie et qui vous aura peut-être entretenu le soir au bal ; car, quelques affaires qu'il y ait, il faut que ce bal trotte. Sire, elles n'ont que trop de crédit en votre cour. O combien de malheurs sont advenus et adviennent tous les jours pour avoir légèrement donné ces charges ! Et encore que votre ordonnance soit juste et sainte de faire examiner les gens tenant offices de judicature, elle n'importe pas tant à votre Etat ; car quelle perte pourrez-vous faire, encore qu'ils soient ignorants ? elle ne tombe pas sur vous, car celui qui gagne, encore qu'il soit sans droit, vous paye le même devoir que celui qui perd vous faisait. Par ainsi il n'y a rien de perte en votre particulier ; tout demeure en votre royaume, et ne vous importe que Jean ou Pierre soit seigneur de tel ou tel lieu : nous sommes tous vos sujets ; mais la faute et ignorance des gouverneurs et capitaines, à qui facilement vous accordez les gouvernements, pour le premier qui le vous demande, porte grand et grand préjudice à votre royaume. Les grands capitaines et gens de bien qui aiment votre service m'accorderont ce que j'en écris.

Si vous baillez le gouvernement d'une place à homme qui n'ait expérience ni ne se soit jamais trouvé en telles charges, voici ce qui vous en adviendra. Premièrement, les anciens disent que quand l'œil voit ce qu'il n'a jamais vu, le cœur pense ce qu'il n'a jamais pensé. Or si un siége lui vient sur les bras, comment voulez-vous qu'il le sache démêler ? comment pourra-t-il entendre et découvrir les desseins des ennemis, et par où ils le peuvent ou veulent assaillir ? car sans espion il y a moyen de le découvrir, comme on le pourra apprendre par ce que je fis à Sienne. Comment saurait-il dresser ses fortifications et se couvrir ? bref, faire mille et mille choses qui sont nécessaires, puisque jamais il ne s'est trouvé en telles affaires ? Ceux-là qui s'y sont trouvés dix fois y sont bien empêchés, bien souvent ils ne savent où ils en sont. Or, comme vous entendrez que votre place s'en va assiégée, vous voudrez lever une armée pour la secourir, parce que la raison le veut, ne vous osant reposer sur le peu d'expérience de ce jeune gouverneur ; peut-être que vous serez forcé d'y aller bien souvent à la hâte, ou un de messeigneurs vos frères. Il faut ou que la ville se perde, ou que vous hasardiez une bataille, là où votre propre personne se peut perdre, ou un de messeigneurs vos frères, qui conduira l'armée, et plusieurs princes de votre sang, et de grands capitaines. Or considérez donc la perte et grand malheur qui dépend de donner facilement une charge à un homme sans savoir ce qu'il porte ; car, s'il est expérimenté et qu'il ait montré partout où il s'est trouvé sous de bons capitaines, qu'il ait le cœur et l'entendement bon, dès qu'il entrera en la place, soudain il regardera à la force et à la faiblesse d'icelle, lui souvenant de ce qui aura été fait là où il se sera trouvé sous quelque autre, et ce qu'il a vu faire à tel et tel capitaine ; et promptement il donnera ordre à la faiblesse, et commencera à se fortifier, vous enverra demander un ingénieur, vous avertira des munitions, tant de vivres, d'arquebuserie que d'artillerie qu'il y aura trouvées, et ne cessera de vous en solliciter que vous ne l'ayez pourvu, connaissant bien, par la perte de sa place, quel grand malheur elle vous pourrait porter. Et comme vous lui aurez envoyé ce qu'il vous aura demandé, et remédié à la faiblesse de la place, par sa prévoyance il aura de quoi résoudre, et vous aussi, sans se précipiter ; car j'ai toujours connu qu'en la guerre cela est fort dangereux, si ce n'est que l'affaire requière une extrême célérité.

Deux choses se présentent en ceci : la première est que, comme votre ennemi aura entendu la valeur de ce gouverneur, l'expérience grande, la prévoyance et diligence qu'il emploie à remédier aux défauts qui étaient en sa place, le bon ordre qu'il y tient, voulez-vous croire que l'ennemi aille attaquer un tel homme garni de toutes ces vertus que j'ai écrites ? Je crois qu'il n'y a assaillant au monde qui n'y pense deux fois ; et s'il le met au conseil, il ne trouvera à peine un seul vieux capitaine qui lui conseille d'y aller pour recevoir perte. Et si le chef est si sage et si bien expérimenté, le conseil des jeunes n'emportera celui des vieux, car ceux-ci ont connaissance des affaires de ce monde plus que les autres, et se fâchent de hasarder l'honneur qu'ils ont acquis, parce qu'on regarde toujours les derniers faits sans se ressouvenir guère des passés. Voilà pour l'une. L'autre bien que vous en recevrez, est que Votre Majesté, se souvenant de la valeur du personnage, de son ordre, de son expérience, en demeurera en repos, sachant bien qu'un si homme de bien ne s'embarquera pas mal à propos et ne voudra perdre son honneur ; et lors dresserez votre armée à loisir, et viendrez camper en lieu fort. Que si l'ennemi vous y vient assaillir, il y sera défait ; d'autre part, s'il veut donner assaut à la ville, vous lui êtes de si près à la queue, que, quand bien la brèche serait grande, il n'oserait avoir donné l'assaut ; car, ou qu'il la gagne, ou qu'il la perde, il est défait. Vous le surprendrez en désordre, par quoi il se gardera bien d'entrer en cette perte, et sera contraint de lever et prendre autre parti, ou vous venir attaquer dans votre fort, ce qu'il se gardera bien de faire, comme fit l'empereur Charles au camp de Provence, lors que votre aïeul était fortifié en campagne rase, et que son ennemi faisait mine de vouloir attaquer Marseille. Il se faut toujours garder de faire des fautes à l'entrée d'une guerre, car depuis que vos affaires entrent en défaveur en leur commencement, Votre Majesté se peut assurer que les soldats perdent le cœur, et chacun regarde à se pouvoir retirer, de sorte qu'il ne faut espérer que votre armée fasse plus rien qui vaille. Je vous mettrai ici des exemples, et combien importe un bon chef dans une place. Le premier sera du duc Charles de Bourgogne, qui venait de perdre deux batailles contre les Suisses à Morat : il vint là-dessus avec ce camp défavorisé assiéger Nancy, lequel il faillit surprendre, ne pensant jamais le roi René de Sicile, et duc de Lorraine, qu'il vînt assiéger sa place. Par ainsi elle se trouva dépourvue de vivres, de munitions et de gens. Le roi René avait cinq ou six gentilshommes gascons avec lui (toujours ces princes lorrains ont aimé notre nation), le capitaine Gratian Daguerre, un pauvre gentilhomme de ce pays nommé Pons, un autre nommé Gajan, un autre nommé Rocquépine ; les autres moururent au siège. Et firent si vaillamment ces braves Gascons, qu'avec quelque peu de gens ramassés du pays, qui se jetèrent dedans, et quelques gentilshommes dudit pays, ils défendirent la ville et endurèrent la faim jusqu'à l'extrémité, et donnèrent loisir au roi René d'aller lui-même en Suisse chercher son secours. Le roi Louis onzième ne le voulait secourir à découver, à cause qu'il avait paix avec ledit duc ; mais, comme vous autres princes faites ordinairement, sous main il le favorisait, et cassa quatre cents hommes d'armes qui vinrent jusques au pont de Saint-Vincent, à deux lieues de Nancy. Et comme le duc vit arriver les Suisses et cette gendarmerie, il se voulut lever et là perdit la bataille, et y mourut. Si le roi Jean d'Albret, voyant venir les forces de Ferdinand sur lui, eût mis un ou deux bons capitaines dans la ville de Pampelune, il n'eût pauvrement perdu son royaume comme il fit, car il ne fallait qu'un homme pour arrêter les Espagnols : la place était bonne. Or il l'a perdue et le royaume, et pour lui et pour sa postérité, car elle est en trop bonne main pour la ravoir. Voilà les exemples de l'ancienneté que j'ai ouï raconter aux vieux capitaines de cet âge-là. J'en ai ouï raconter cent autres, lesquels je pourrais bien mettre par écrit ; mais je laisse cela pour les historiens, qui le savent mieux que moi : j'en écrirai maintenant de ceux de mon temps.

Le roi François votre grand-père assiégea Pavie, où j'étais. Il trouva dedans ce vieux et vaillant Antoine de Leve, Espagnol expérimenté de longue main, autant qu'autre ait été depuis cent ans. Il n'avait que trois enseignes d'Italiens et trois mille Allemands ; Sa Majesté le tint assiégé environ sept mois, où il fit donner plusieurs assauts, encore que la place ne fût guère forte : mais au moyen de ce grand capitaine, et par son industrie, il la défendit, et donna loisir à M. de Bourbon d'aller en Allemagne chercher du secours ; il revint pour donner la bataille au roi, qu'il gagna, et prit le roi. Que si ledit sieur de Bourbon victorieux eût tourné la tête vers la France, je ne sais comme toutes choses fussent allées. Toute cette bonne fortune vint à l'empereur pour avoir fait choix de ce vieux guerrier, qui arrêta le bonheur de notre roi.

De fraîche mémoire, ce vaillant duc de Guise à Metz fit souffrir une honte à l'empereur Charles, qui fut contraint de lever honteusement son siège, de sorte que cette grande armée s'évanouit par la seule vertu de ce chef, qui s'y opposa. Et encore à ces derniers troubles, son fils, qui est duc de Guise, a conservé Poitiers, qui est une grande villasse sans forteresse. Que si M. l'amiral l'eût prise, il eût dominé tout le Poitou, la Saintonge et jusques aux portes de Bordeaux. La vertu de ce jeune prince radouba fort vos affaires et de toute la France, comme aussi votre victoire de Moncontour fut arrêtée par le choix que vos ennemis firent du capitaine Pilles laissé dans Saint-Jean ; et la valeur de ce chef, qui sut bien défendre la place, mit sus les affaires des huguenots, qui gagnèrent pays et nous vinrent ruiner. On m'a dit qu'il fut bien assisté d'un capitaine brave soldat, nommé La Mothe Pujols. Si on m'eût laissé faire à la bataille de Ver, je l'eusse bien gardé de vous faire la guerre, car je lui tenais l'épée à la gorge, lors qu'il me fut ôté par je ne sais qui pour le sauver. Si M. l'amiral est ouï en confession, il ne niera pas que ma seule personne l'empêcha d'attaquer Agen, qui ne vaut rien. Ne faites doute, Sire, que la valeur d'un seul homme arrête tout.

Votre royaume est le mieux peuplé que royaume du monde ; vous êtes riche en bons et grands capitaines, si les voulez entretenir sans avancer ceux qui sont indignes. L'empereur Charles, comme j'ai souvent ouï dire, se vantait qu'il en avait de meilleurs que le feu roi François : il en avait de bons, mais les nôtres ne leur devaient rien. Vous avez donc le choix, Sire, de mettre des bons hommes dans vos places de frontière. Voyez ce que coûte la perte de Fontarabie, pour le peu d'expérience du capitaine Franget, et combien a coûté au roi votre père le peu d'expérience du sieur de Vervins laissé à Boulogne. Souvenez-vous aussi, s'il vous plaît, Sire, car vous l'avez ouï dire, quel honneur et profit apporta le choix que votre père, mon bon maître, fit de ce vieux chevalier, M. de Sansac, qui soutint si longuement le siége de La Mirande. L'élection qu'il fit de moi pour la défense de Sienne fut honorable au nom français. La sûreté d'une place, Sire, dépend du chef, qui fera tout combattre jusqu'aux enfants, et sera cause que l'assaillant mal aisément l'attaquera. Voyez donc, Sire, combien il importe pour votre État, pour votre peuple et pour votre réputation, car on dira toujours et se trouvera par écrit, que c'est le roi Charles IX qui a perdu une telle et telle place, dont Dieu vous veuille garder : les écritures en parleront à jamais, car tout le bien et le mal qui vous advient est mis par écrit, et plutôt le mal que le bien. Avisez-y donc, Sire, et songez-y trois fois avant de donner la charge de défendre une place à quelqu'un ; ne vous fiez pas qu'il est vaillant : il faut qu'il soit expérimenté.

Quant aux capitaines de gens d'armes, vous les créez aussi facilement pour l'amour de celui qui le vous aura nommé, comme vous feriez un sergent du châtelet de Paris ; et celui-là se trouvant en une bataille, vous lui baillerez quelque coin à défendre, et ce pauvre homme, qui ne connaîtra son avantage, soit pour faute de cœur ou d'expérience, vous fera perdre ce coin, et donnera courage aux ennemis de sauver leur victoire, et sera cause que les vôtres perdront cœur, car quatre coyons prenant la fuite sont suffisants pour attirer le reste, mêmement les chefs. Et encore qu'ils soient vaillants de leurs personnes et qu'ils veuillent faire tête, cependant s'ils ne savent se résoudre et prendre leur parti, tout ira en désordre ; car alors cela dépend de lui, et non du général, qui ne peut avoir l'œil partout, et parmi la grande confusion qui est aux batailles, il ne peut pourvoir à toutes choses. Celui donc qui a charge ou d'un coin, ou d'une aile, s'il n'a l'expérience pour s'être trouvé en telles affaires, comment conduira-t-il son fait ou sa troupe ? Et voilà une bataille perdue, et votre personne, si vous y êtes, prise ou morte, car je n'ai pas ouï dire que les rois de France aient jamais fui. Il n'en faut espérer moins aux autres entreprises que l'on lui baillera à exécuter. Prenez donc garde, Sire, à qui vous donnerez des compagnies de gens d'armes à conduire. Il faut que les jeunes demeurent apprentis et obéissent aux vieux. Je sais bien que les princes doivent être exceptés, lesquels ont ordinairement de braves lieutenants qui sont les chefs, car lesdits seigneurs princes ne s'y trouvent point.

Vous avez aussi les états de maréchaux de camp et de mestres de camp, soit pour la cavalerie ou pour l'infanterie, qui sont deux états de grande importance, car il faut qu'ils découvrent toutes choses. Et si les armées sont près l'une de l'autre, il faut que tout deux reconnaissent ensemble, car l'un ne peut rien faire sans l'autre, et vous rapporteront ensemble ce qui touche le combat de la cavalerie et des gens de pied, après avoir reconnu l'assiette des lieux où il faut que les gens de cheval soient pour leur avantage, et les gens de pied aussi ; et s'étant accordés, ils vous en feront le rapport, sur lequel vous conclurez avec votre conseil ce que vous aurez à faire. Il faut nécessairement faire fondement sur leur avis. Que si ce sont gens peu expérimentés, ô Sire, combien d'erreurs vous feront-ils faire ! Or il faut que les personnes qui exercent ces charges aient trois choses, la première desquelles est la longue expérience. Que s'ils sont de longue main expérimentés, et qu'ils aient vu quelque désordre aux armées là où ils se seront trouvés, pourvu qu'ils aient retenu, cela les fera garder de tomber dans le fossé des autres. La seconde, il faut qu'ils soient hardis et courageux, car si vos maréchaux et mestres de camp ne doivent être couards, ou, pour le moins s'ils ne sont plus vaillants que le commun (car je ne désiré pas qu'ils soient des Rolands), pour le moins il faut qu'ils ne craignent point les coups. Que s'ils sont craintifs, il ne faut pas espérer que votre armée fasse rien qui vaille, car ils logeront toujours votre armée en crainte et en peur, et camperont à leur désavantage. Que si le chef des ennemis est habile et pratique en telles affaires, il connaîtra aisément que votre armée est en peur : ce que j'ai jugé souvent faisant cette charge, voyant seulement camper l'ennemi, et ne me suis de guère trompé. C'est la chose du monde la plus périlleuse ; car il n'y a rien qui tant donne du courage aux chefs et à l'armée que quand il connaît que son ennemi marche ou campe en peur. La dernière partie qu'il leur faut est qu'ils doivent être vigilants et diligents ; et ainsi ils seront bons maîtres tout à fait. Il ne faut pas que ce soient gens qui aiment à dormir à la française, ni songeards, ou longs à prendre résolution : il faut qu'ils aient le pied, la main et l'esprit prompts, et toujours l'œil au guet, car de leur vigilance dépend le salut de l'armée.

Il faut encore qu'en l'élection que Votre Majesté ou votre lieutenant fera de telles personnes, qu'il regarde de bien près qu'ils n'aient point d'inimitié ensemble ni quelque dent de lait, car où il y a de l'inimitié il y a toujours de l'envie, et depuis qu'elle est parmi eux, jamais l’un ne trouvera bon ce que l'autre fera ; ce ne seront que disputes dont ne peut sortir que tout malheur. Il n'y a métier si jaloux que le nôtre, ni si plein de tromperie. Entre gens qui ne s'aiment pas, ce ne sont que contradictions ; et au contraire, s'ils sont bons amis, l'un suppléera toujours le défaut de l'autre, et disputeront de ce qu'ils auront à faire, sans se prêter des charités les uns aux autres ; car il faut qu'ils soient à loger l'armée ou à reconnaître l'ennemi toujours ensemble, et que devant le lieutenant du roi ils disputent pour prendre leur logis et discourent la raison pourquoi on loge en ce lieu-là, et qu'ils sachent où se retirera la cavalerie, si elle était chargée, à l'avant-garde ou à la bataille : mais elle se doit plutôt retirer à l'avant-garde, parce que la cavalerie est un membre qui dépend d'icelle. Il faut aussi qu'ils jugent bien les avenues de l'ennemi, où se mettra l'artillerie, où se campera la bataille, où le chef de l'armée prendra place ; si l'alarme survient, où il faut dresser la garde et poser les sentinelles. Bref, tout passe par leur tête.

Quand ceux-là, avec celui qui commande l'armée, savent tout cela et le font bien à propos, elle ne pourra être surprise, car ils auront si bien discouru ce qui sera nécessaire, qu'il n'y aura nul de toute l'armée qui ne sache ce qu'il faut faire. Que si chacun le sait, on confessera que l'armée ne peut tomber en désordre, car les pertes qu'on fait ne procèdent que de cette cause. Ce bel ordre se doit toujours tenir, loin ou près de l'ennemi, ou en marchant ; car si cela se fait, le camp ne trouvera jamais aucune nouveauté qui le puisse mettre en désordre quand il sera près des ennemis. Que s'ils attendent de le faire à la nécessité, ils ne trouveront les soldats si bien disposés ; d'ailleurs telles fois ils penseront avoir les ennemis bien loin, qu'ils se lèveront plus matin qu'eux, et leur porteront la chemise blanche. Encore doivent-ils avoir une union ensemble plus qu'au marcher, et lors il faut que le maître de l'artillerie soit joint avec eux. Ainsi de ces trois personnes, après le chef de l'armée, sort le gain ou la perte des batailles. Sire, jugez si ces charges se doivent facilement bailler, puisque la perte et ruine des armées procède d'eux. Quand Votre Majesté ou vos lieutenants font choix de telles personnes, le cœur vous doit trembler de peur de faire mauvaise élection ; vous y devez penser plus de quatre fois.

Vous avez après, Sire, les capitaines de gens de pied à qui vous donnez les charges à l'appétit d'un monsieur ou d'une madame, parce qu'ils voudront avancer toujours quelqu'un des leurs, ou en obliger d'autres. De ces charges peuvent advenir autant de malheurs presque que des autres, soit à la défense d'une brèche, ou bien à mener une troupe d'arquebusiers à une bataille, ou à quelque entreprise qui vous sera de grande importance ; car si celui qui prend telle charge n'est tel qu'il faut, il sera défait par son défaut, et tous ceux qui sont avec lui perdus ; vous en aurez de la défaveur ; la hardiesse et le courage de vos ennemis croîtra tous les jours. Vous en avez vu et voyez les expériences. Du temps que je commençai à porter les armes, le titre de capitaine était titre d'honneur, et des gentilshommes de bonne maison ne se dédaignaient de le porter. Je n'ai pas appelé d'autre titre mes enfants. A présent, le moindre piquebœuf se fait appeler ainsi, s'il a eu quelque commandement. Vous direz, Sire, que nous, qui sommes vos lieutenants, faisons ces fautes, mais pardonnez-nous, s'il vous plaît ; elles viennent premièrement de vous, qui avez commencé de les donner à gens de peu, et après, les gentilshommes n'en veulent plus. Du temps de votre aïeul, les compagnies étaient de mille hommes, ce qui était une très-belle chose et qui épargnait beaucoup à vos finances, pour n'être besoin de tant de membres, comme j'ai dit en quelque lieu de ce livre ; à présent, c'est un grand désordre. Vous y devez apporter quelque nouveau remède, afin que tant de capitaineaux retournent soldats : c'est la même confusion qu'on voit aujourd'hui parmi les chevaliers de votre Ordre, qui est un désordre très-grand.

Or, Sire, que veut dire ceci, que, pour juger les procès, vous faites examiner tous ceux qui prennent de vous office de judicature, et vous ne pouvez rien perdre, de quel côté que le jugement tourne ; et là où il y va de votre vie et de celle de messieurs vos frères, et de tous les princes et grands capitaines qui seront en votre camp, et par conséquent de votre État, facilement vous baillez les charges à qui les vous demande, sans aucune considération ? Or, il y a en écrit :

Si le fol un conseil te donne, N'en fais refus pour sa personne.

Je dis ceci pour le conseil que je vous veux donner, et vous le devez prendre en bonne part de moi, qui suis aujourd'hui le plus vieux capitaine de votre royaume, et qui, aux choses que j'ai vues, dois avoir quelque expérience. Le conseil que je vous donne, Sire, est que vous preniez exemple à l'examen que l'on fait en vos parlements. Il faut qu'ils se présentent à votre chancelier, à vos présidents et conseillers, pour être examinés sur leur suffisance ; et s'ils ne les trouvent capables, ils les renvoient étudier jusqu'à ce qu'ils sachent davantage, et se soient rendus dignes des charges qu'ils poursuivent.

Donc, Sire, avant de donner aucune charge dont et desquelles dépendent tant de malheurs, à l'appétit d'homme du monde, ne la donnez jamais que, premièrement vous n'ayez mis la personne à l'examen, la renvoyant par-devant vos docteurs, qui sont les vieux capitaines qui de longue main sont expérimentés aux armes. Vous en pourriez bien avoir de vieux qui ne seront guère partis de leurs maisons : je ne prends pas cela pour vieux capitaines, mais pires que ceux que M. le chancelier renvoie étudier ; car on dit, Sire, qu'en vieille bête n'y a point de ressource. J'entends que vous appeliez, pour assister à l'examen, ceux qui ont toujours suivi les guerres et qui ont force paragraphes, c'est-à-dire arquebusades ou coups d'épée, sur leurs corps ; c'est signe qu'ils n'ont pas toujours croupi sur les cendres. Or il vous faut un chancelier : il est bien raisonnable, Sire, que ce soit Monsieur, votre frère, encore qu'il soit bien jeune, car en trois ou quatre ans qu'il a porté les armes, il a gagné deux batailles ; de sorte qu'avec le bon entendement et jugement qu'il a, et étant de si bonne maison, il est impossible qu'il n'ait beaucoup retenu, car il a ouï de grands docteurs disputer devant lui ; il ne faut donc que vous ayez autre chancelier des armes que lui. Vous serez par-dessus, Sire, car personne ne vous peut ôter ce rang : c'est vous qui le donnez aux autres. Puisque Dieu vous a fait naître prince pour commander à tant de milliers d'hommes, il vous a donné aussi quelque chose de plus particulier qu'aux autres : ainsi, quand on vous demandera quelques charges de celles que j'ai écrit, Votre Majesté doit assembler ses docteurs et votre chancelier ; et si vous y êtes, vous-même devez prendre la peine de les interroger s'ils connaissent le personnage dont est question, où est-ce qu'il a fait son apprentissage, sous qui, car bien souvent tel le maître, tel le valet, quel acte d'homme d'honneur il a fait. Je ne crois pas que ces vieux chevaliers ne vous en disent franchement la vérité, connaissant bien de quelle importance est un capitaine ignorant ou couard et peu expérimenté ; et, selon leur rapport et opinion, vous lui pourrez bailler la charge qu'il vous demande, car celui-là sera passé par l'examen. Et afin de vous délivrer des importunités, faites, Sire, comme je fis une fois en Piémont, à Albe : tous les jours mes chevaux étaient à l'emprunt, car nous avions quelque peu de trêve ; cela me fâchait, et je ne savais comment m'en dépêcher. Je commandai à mon trompette d'aller publier par toute la ville, de par M. le gouverneur, qui était moi, que j'avais fait un grand serment de ne prêter jamais plus mes chevaux, et que personne n'en eût plus à prétendre cause d'ignorance : depuis ce temps, je ne fus plus importuné ; faites ainsi, Sire. Un jour que vous ferez quelque grande assemblée, dites, devant tous les seigneurs et dames de votre cour, que vous avez fait un grand serment de ne donner jamais charge ni gouvernement que par l'avis des vieux chevaliers et capitaines ; cela courra partout, car ce que vous autres rois et princes faites et dites, court soudain d'une merveilleuse vitesse. Cela apportera un autre fruit, c'est que les apprentis au fait des armes, sachant qu'ils ne peuvent entrer par la fenêtre, s'étudieront à se faire remarquer et connaître à ceux qui leur doivent ouvrir la porte, et ainsi tous tâcheront à faire à qui mieux mieux.

Oh ! que si vous faites ceci, combien de braves capitaines aurez-vous en peu de temps ; vous en aurez plus de vaillants qu'il n'y en aura en tous les autres royaumes de l'Europe. Il sortira de ceci deux choses très-bonnes, que vous devez plus désirer qu'autres qui soient en l'art militaire : la première est que, comme ce capitaine et gouverneur sera créé par le rapport de vos vieux chevaliers devant Votre Majesté ou Monsieur, votre frère, il se tiendra si honoré, qu'il fera résolution en soi-même, s'il a tant soit peu de cœur, de mourir cent fois plutôt que de faire une coyonnade ou une faute, car il pensera toujours, s'il la faisait, qu'il fera tort à ceux qui l'ont nommé, et que Votre Majesté pourrait justement reprocher la faute qu'ils ont faite en cette nomination. Ainsi il tâchera de faire le mieux qu'il pourra, afin d'acquérir de l'honneur, et que vous lui bailliez plus grande charge, sachant qu'il doit encore passer par l'élection pour y parvenir, et par l'examen des vieux capitaines, et que, s'il a mal fait, ils témoigneront toujours ce qui en est, et auront honte de vous donner avis de créer mestre de camp ou maréchal de camp celui qu'ils auront vu mal faire, étant simple capitaine.

La seconde utilité qui sortira de ceci, sera que vous fermerez la bouche à ces importuns et importunes qui si légèrement vous demandent les charges desquelles dépendent tant de malheurs, étant certains que vous ne les leur octroierez sans être examinés de vos docteurs et de votre chancelier, et que vous les refuserez, comme vous feriez celui qui vous demanderait un état de conseiller au parlement de Paris sans être examiné, car la cour n'en ferait rien. J'ai ouï dire qu'autrefois le roi votre père, sachant qu'ils en avaient refusé un, lequel était recommandé par quelque dame, leur dit que parmi tant de chevaux d'Espagne un âne pouvait bien passer ; mais ils se gardèrent bien de le croire. Sire, mettez à l'essai ceux dont Votre Majesté désire se servir. J'ai vu autrefois un gentilhomme, il me semble qu'il était provençal, lequel avait cette coutume, que quand un valet se présentait à lui pour se mettre à son service, soudain il le mettait à l'épreuve, et lui mettant une épée en la main, lui commandait de se défendre, sans qu'il fût pourtant loisible de se tirer des estocades ; et, s'il le trouvait homme résolu et ferme, il le retenait, sinon il lui disait qu'il n'était pas pour lui : ainsi il avait toujours de braves et résolus hommes auprès de lui, car on savait sa coutume, et nul ne se présentait qui ne fût bien ferré, car il était un rude jouteur. Voilà l'examen que faisait votre sujet, et la loi qu'il avait mise chez lui, car chacun est roi en sa maison, comme répondit le charbonnier à votre aïeul. Établissant donc ce bel examen, bientôt toute l'Europe le saura, et tant d'importuns demandeurs se trouveront bien étonnés d'une telle loi, et ne songeront qu'à l'honneur et à apprendre, au lieu de courtiser monsieur ou madame, et vous serez dépêtré de ces fâcheuses, que vous pourrez renvoyer faire leur resul[7].

Il vous en reviendra une autre commodité, Sire, qui n'est pas petite, c'est que ceux que vous élirez et que vous honorerez de ces charges les tiendront de vous ou de vos docteurs, et non des dames ou de quelqu'un de vos courtisans, qui entendent mieux à monter une montre qu'à affûter ou pointer un canon, ou même tirer une arquebusade ; et cependant, à voir la mine qu'ils font et leur démarche, vous diriez que tout doit trembler sous eux.

J'en ai ouï une fois en ma vie un, lequel, à l'ouïr parler, avait presque seul emporté l'honneur de la bataille de Moncontour ; M. de Biron ni M. de Tavannes n'avaient rien fait auprès de lui, non pas même Monsieur, votre frère. Or, comme je dis, ces gentilshommes qui auront cet honneur de tenir leurs charges de vous en cette sorte, s'en sentiront beaucoup plus honorés. Sire, vous devez plus désirer d'accomplir ces choses et y tenir l'œil qu'à tout le reste qui dépend de l'art militaire ; car tout ce qui consiste en la guerre, soit le bien ou le mal, dépend du choix que vous faites de ceux qui ont le commandement.

Je ne parlerai point ici des généraux de la cavalerie ni des colonels de l'infanterie, parce que ce sont deux états qui se doivent donner aux princes ou grands seigneurs, et encore qu'ils soient jeunes et peu expérimentés, cela n'importe, pourvu que le mestre de camp soit bien expérimenté. Faisant cela, vous verrez en peu de temps la confusion qui est parmi vos gens de guerre perdue, et l'ancienne splendeur et beauté de vos compagnies de gens d'armes remise. Une chose vois-je, que nous perdons fort l'usage de nos lances, soit à faute de bons chevaux, dont il semble que la race se perde, ou pour n'y être pas si propres que nos prédécesseurs ; je vois bien que nous les laissons pour prendre les pistolets des Allemands : aussi avec ces armes peut-on mieux combattre en host[8] qu'avec les lances, car si on ne combat en haie, les lanciers s'embarrassent plus, et le combat en haie n'est pas si assuré qu'en host.

Pour retourner à mon discours, vous connaîtrez, Sire, que tous ceux qui désirent s'avancer par les armes s'étudieront d'être mis sur le bureau de l'examen ; il me semble que ce serait bien et sagement fait à Votre Majesté de mettre en rôle, selon vos provinces, les gens de valeur dont vous entendez parler, et leurs qualités, afin qu'advenant vacation de quelque charge, vous y puissiez pourvoir et vous ressouvenir d'eux. Ceux qui sauront qu'ils seront dans votre rôle prendront cœur et s'évertueront pour vous faire quelque service, et les autres qui n'y seront pas s'exposeront à mille dangers pour y être mis. Vous devez appeler ce livre le livre d'honneur. Et quand vous entendrez parler de quelqu'un, après vous en être bien informé, vous devez dire tout haut qu'il faut qu'il soit dans votre rôle. Ainsi ai-je ouï dire en ma jeunesse avoir fait le feu roi Louis XII, même des gens de justice. Vacant l'état de juge mage d'Agenois, qui est une belle charge et honorable, il se ressouvint qu'un bon clerc lui avait fait une belle harangue à Orléans, le nom duquel il avait mis en son rollet, et lui envoya ledit état en pur don : il faisait de même en toutes autres charges. J'ai vu pratiquer de même à ce grand Odet de Foix, sous lequel j'ai fait mon apprentissage ; il savait le nom de tous les capitaines et personnes remarquables, et quand quelqu'un avait fait quelque acte signalé, il écrivait son nom.

Mais, Sire, vous devez souvent feuilleter ce livre, et aussi ne vous contenter pas de les y avoir mis, mais les employer et leur faire du bien selon leur degré et mérite, les encourager par quelque gracieuse parole, ou si c'est quelque pauvre gentilhomme, lui donner de l'argent. Si vous le faites de votre main, cinq cents écus seront pris de meilleure part que deux mille par vos trésoriers, car quelque chose leur demeure toujours dans les pattes. Une fois le roi Henri votre père, mon bon maître, que Dieu pardonne, m'avait donné deux mille écus ; celui qui me les devait bailler n'eut pas de honte de m'en retenir cinq cents, mais il trouva un Gascon qui n'avait pas accoutumé ce tour de bâton ; il sut que je m'en voulais plaindre au roi ; il eut plus de joie de me les faire prendre que je n'eus de les recevoir. Si vous donnez de votre main, toutes ces pilloteries ne se feront pas. Du temps du roi votre aïeul, on disait que son prédécesseur en faisait ainsi, et avait dans son coffre force bourses dans lesquelles il avait des écus, en l'une plus, en l'autre moins, et les distribuait selon la qualité de ceux qui lui faisaient service. Je sais bien que l'on vous dira que cela n'est pas digne d'un roi ; ne le croyez pas ce sont des gens qui veulent avoir toute la pâte entre leurs mains. Une chose vous veux-je dire, Sire, que vous ne devez pas tout donner à un ou à peu de gens ; Votre Majesté me pardonnera : elle a donné à un gentilhomme de la Guyenne ce de quoi elle eût pu contenter cinquante : je ne veux pas dire qu'il ne fût brave et vaillant, mais il y en avait qui le méritaient autant ou mieux que lui, et toutefois n'ont rien eu du tout. Votre Majesté prendra en bonne part, s'il lui plaît, ce que je lui en dis. J'ai un pied dedans la fosse, l'affection que je porte à votre couronne me fait tenir ce langage. Je suis voisin de l'Espagnol, mais il n'y a eu jamais que des fleurs de lis chez moi. Si j'osais, je vous dirais bien d'autres choses, car certes il n'y a que trop à dire et réformer. Il faut que j'entretienne un peu Mon sieur votre frère[9], votre nouveau chancelier des armes, avec votre congé.

C'est à vous donc, monseigneur, à qui je m'adresse : je serais marri que ce livre partit de chez moi qu'il ne portât quelque honorable témoignage de votre grandeur. Vous êtes sorti de la plus grande race qui soit au monde : il n'y a point de mémoire que, de dix races en ça, les rois de France n'aient été tous hardis et belliqueux, et bien peu, depuis le premier roi chrétien, ont été autres, encore que les races aient fini et changé, et que de nouvelles se soient emparées de la couronne ; qui est chose admirable, car en quatre races de gentilshommes, à peine en trouverez-vous deux de suite vaillants : ce qui nous doit faire croire que Dieu a mis la main sur ce royaume, puisqu'il a donné de si grands dons et grâces à ceux qui tiennent sa place, comme aux rois votre aïeul, père et frère ; et encore que vous ne soyez pas roi, vous participez à la bénédiction que Dieu leur a départie. O monseigneur, que vous avez grand argument de penser, et vous assurer que Dieu vous a élu pour faire de grands faits, comme on commence à connaître par les victoires qu'il vous a données en vos jeunes ans, lesquelles on a pu manifestement juger vous être advenues, plus par la volonté de Dieu que par le combat des hommes ! Donc il faut que chacun confesse que ce royaume est à Dieu, et que le roi votre frère est son lieutenant, et vous le sien, Voilà de beaux titres.

Il faut que je parle un peu à vous : vous êtes le bâton sur lequel il s’appuie ; vous êtes celui qui doit commander les armes, qui les doit porter à tous hasards, périls et fortunes ; vous êtes la trompette qui nous doit faire entendre ce que nous devons faire ; vous êtes notre recours et notre espérance, pour nous faire avoir la récompense de notre roi. C'est vous qui nous devez faire connaître à Sa Majesté, et qui, vrai chancelier de l'épée, lui devez faire le rapport de ce que nous avons fait pour son service ; et quand nous serons morts, vous lui devez faire connaître nos enfants, si nous avons fait ce que gens de guerre doivent. Bref, toute la France a les yeux tournés sur vous qui présidez aux armées, et qui avez battu et rebattu si souvent les huguenots : toute la chrétienté sait que c'est vous, car le roi est contraint, puisque son conseil le veut, de faire la guerre de son cabinet. Puisque vous tenez si grand lieu, d'où dépendent toutes les charges qui procèdent des armes, et qu'il faut que nous tous mourions auprès de vous pour le service du roi et le vôtre, il faut que vous mettiez tout votre soin et vos pensées en nous qui suivons les armes, car tous les autres états ne participent rien avec le vôtre, d'autant que tout le reste dépend des gens de robe longue : il y en a assez au conseil du roi ; vous n'avez rien à démêler avec eux, car on dit que qui trop embrasse peu étreint.

Si vous voulez un peu considérer ma remontrance, vous trouverez qu'il faut, puisque vous tenez si grand lieu, que vous pesiez qu'est-ce qui vous peut aider à maintenir une si grande charge et honorable ; elle ne le peut être davantage. Sera-ce des jeunes capitaines que vous attendrez cela ? non certes, car en cette manière de gens il n'y a point d'expérience, mais plutôt de la légèreté. Sera-ce des gens de robe longue ? encore moins : ils en parleront en clercs d'armes ; ils s'en mêlent trop et veulent sur le tapis vert juger des coups. De qui donc ? ce sera des vieux capitaines qui de longue main seront expérimentés aux guerres, et passés par les rudes examens des batailles, combats, escarmouches, sièges et assauts. Ils seront mémoratifs de ce qu'ils auront vu, et auront bien retenu les pertes, et pourquoi elles sont advenues. S'ils ont été battus, ils s'en souviendront, et s'ils gagnent, aussi. Si vous prenez avis et conseil de telles gens, vous ne pouvez faillir de maintenir votre grandeur, accroître votre renommée et réputation ; car de telles gens vous apprendrez de savoir bien commander, et retiendrez d'eux ce qu'ils vous mettront en avant, racontant ce qu'ils auront vu. Vous ne sauriez employer mieux les heures, afin que la postérité sache votre nom. Vous êtes de trop bon lieu pour ne vouloir qu'il soit parlé de vous après votre mort.

Il y en pourrait bien avoir de vieux près de vous qui n'auront pas vu ou fait de grandes choses, ou pour avoir plus aimé leurs maisons et richesses que l'exercice des armes. Certes, monseigneur, il n'y a que trop de gentilshommes de telle humeur : le roi devrait dégrader telles gens de noblesse, qui sont casaniers et ne commandent qu'aux chiens et aux lévriers, cependant que les autres cherchent les coups, et leur semble que c'est assez de savoir donner dans le trou d'une bague. Il en y a aussi d'autres qui à faute d'esprit n'ont pu retenir ce qu'ils ont vu ; ils peuvent bien dire : « J'ai été aux batailles de Cerisole, de Dreux, de Jarnac et Moncontour ; » mais de savoir discourir comment M. d'Enghien gagna la première, et M. de Guise sauva la seconde, la faute que fit M. l'amiral aux deux autres, la belle résolution vôtre, bref comme tout passa, et les raisons de l'un et de l'autre, rien de tout cela ; vous diriez qu'ils n'en ont jamais ouï parler, non plus que le plus rude lansquenet qui s'y serait trouvé. Ce ne sont pas les gens qu'il vous faut. Vous ne les devez pourtant rebuter, car il se faut aider de toutes personnes, surtout à la guerre.

Ceux que vous devez avoir près de votre personne et de votre conseil étroit, doivent être les vieux capitaines qui ont eu réputation d'être gens sans peur, vigilants et de prompte exécution. Un capitaine lent fera quelque chose de bon en sa vie, mais pour sa longueur il laissera perdre cent belles commodités où il eût eu de l'honneur et du profit. Je ne dirai pas pour cela que vous deviez du tout mépriser ceux-là, et ne suis pas si fou d'avoir cette intention, car je me brûlerais peut-être à la chandelle. Tel que je suis, vous me verrez dans mon livre. Je puis bien dire qu'aujourd'hui il n'y a pas de bons et grands capitaines à douzaines. Vous devez faire pour un chacun, en quelque degré qu'il soit, non également, mais chacun selon son mérite et renommée. Je sais bien qu'on vous dira que si vous attirez tant de gens près de vous, qu'ils vous importuneront à faire de grandes demandes au roi, car les gens de guerre sont grands demandeurs, et peut-être que Sa Majesté se fâchera ; en cela il y a bon remède, suivez le dire des anciens :

Qui n'a de l'argent en bourse, Qu'il ait du miel dans la bouche.

Ainsi vous ne mettrez personne hors d'espoir que vous n'ayez souvenance d'eux, lorsque la commodité se présentera, et que vous y tiendrez la main : un bon accueil, un sourire, une accolade les tiendra en haleine. Que s'il y a quelque fâcheux et importun qui ne se veuille contenter de vos aimables réponses, vous devez croire que celui-là ne sert point le roi ni vous de bon cœur, ni pour amitié qu'il vous porte. De telles gens vous n'en pouvez rien faire qui vaille ; si la guerre ne vous en dépêtre, il y a assez de moyen de s'en défaire ; car tout homme qui sert son maître plus par avarice que amitié, n'a rien de bon au ventre. Car en premier lieu, on peut dire que là où il y a faute d'amitié il y a faute de loyauté ; car, comme le serviteur avare ne peut accomplir son avarice, il voudrait déjà avoir changé de maître, pensant qu'il fera mieux son profit, et corrompt les autres par les plaintes ordinaires qu'il fait. Fuyez donc, monseigneur, telles gens de bonne heure, avant que leur poison et venin n'empoisonne le reste ; car telles gens font tout ce qu'ils peuvent pour faire haïr le prince, afin de couvrir leur mauvaiseté par l'opinion qu'ils auront mise en la tête de leurs compagnons : telles gens sont aisés à reconnaître : j'en ai connu de tels, et vous les voyez tous les jours ; encore qu'ils crèvent sous les bienfaits du roi, ils ne cessent pourtant de demander, et demanderont sans cesse.

Monsieur, pour entretenir l'amitié des gentilshommes et capitaines, vous leur pouvez écrire quelquefois, afin qu'ils s'assurent d'être en vos bonnes grâces et souvenance : cela leur fait penser que vous avez quelque opinion de faire quelque plus grande chose, et que vous voulez suivre votre fortune. Or de ceci sort ce que je vous dirai : c'est qu'ils montreront les lettres à leurs parents et amis, et comme ceux-là verront que vous faites cas de l'un, que vous l'honorez de vos lettres, ils se mettront en devoir et dépense de le suivre : ainsi un serviteur vous en acquerra vingt et trente, pour l'espérance qu'ils auront qu'en vous faisant service, vous ne les oublierez non plus que lui. Cela ne vous sera pas grand-peine, mais à vos secrétaires : quittant une heure de vos plaisirs, vous signerez plus de dépêches qu'il n'en faudra pour tout ce royaume. Que si c'est à quelque grand seigneur, un petit mot de votre main par apostille ne vous donnera pas grand-peine ; mais il ne faut pas aussi que cela soit trop commun, en mêmes temps ni en mêmes termes. J'ai toujours remarqué cette faute aux secrétaires des princes et aux nôtres aussi, car les uns les montrent aux autres, et après en font peu de cas.

Si vous ne faites ce que je vous dis, monseigneur, voici ce qu'il vous adviendra : quand le capitaine verra que vous ne faites compte de lui, ni n'en avez souvenance, il pensera que vous vous contentez de la fortune que Dieu vous a donnée, qu'il ne faut pas espérer que vous veuillez être plus grand que vous êtes, et qu'il faut que chacun pense de se retirer en sa maison, sans se soucier plus des armes. Et depuis que l'homme de guerre, pour peu de bien qu'il ait, commence à sentir le plaisir de sa maison, de sa femme et de ses chiens, et qu'on lui laisse prendre ce pli, il est bien mal aisé de le tirer plus du foyer pour aller à la guerre, et de quitter la plume pour dormir sur la dure ; et s'il y va, ce sera à regret, désirant toujours de revoir sa femme et ses enfants : il n'ouïra tirer arquebusade que, comme le franc archer, il ne pense être mort. En toutes ces choses il n'y a que continuer : les canonnades et arquebusades étonnent ceux qui ne les ont pas accoutumées, mais après qu'on les a ouïessiffler aux oreilles, on ne s'en soucie pas tant. Il n'y a rien si ennemi de la guerre que de laisser rouiller le soldat ou le capitaine : mettez votre salade et votre cuirasse au crochet, en peu de temps la rouille s'y mettra et les araignées : ainsi est-il des gens de guerre si on les laisse en oisiveté. Par quoi il vous faut prendre garde à ceci, car, tenant éveillés les capitaines avec quelques lettres et quelque peu de bienfaits du roi, vous tenez tout le monde en cervelle et prêt à marcher, quand le commandement du roi et le vôtre arrivera. Instruisez vos secrétaires de vous en faire souvenir, car les dames ou le plaisir de la cour vous en ôterait la mémoire : vous êtes jeune, je vois bien qu'il faut que vous goûtiez le plaisir du monde ; il est raisonnable que vous sachiez ce que c'est : ainsi avons-nous fait et feront ceux qui viendront après nous ; mais allez-y sobrement.

Par ce réveille-matin que vous donnerez aux gens de guerre par vos lettres, vous montrerez à tout le monde que vous ne voulez oublier ni laisser en arrière le don de grâce que Dieu a mis en vous. Chacun qui aura envie de suivre les armes se résoudra d'accompagner jusqu'au bout votre fortune. Vous ferez connaître que, puisque Dieu vous a déjà mis la main sur l'épaule, vous essaierez s'il la voudra mettre sur la tête : vous devez avoir vous-même cette opinion de vous, et prendre le verset du psaume en votre devise, qui dit : Cœlum cæli Domino, terram autem dedit filiis hominum, qui vaut autant à dire que Dieu a gardé le ciel pour lui, et a laissé la terre pour nous, pour la conquérir. Ces versets n'ont pas été faits pour des petits compagnons comme moi, mais pour des rois et des princes tels que vous êtes. Certe faut-il que je vous dise que je suis pauvre gentilhomme, et n'ai pas le cœur de prince ni de roi ; mais si Dieu m'avait conservé mes enfants, et qu'il me donnât un peu plus de santé que je n'ai, je penserais, avec l'aide de mes amis, pourvu que la France fût en paix, acquérir quelque coin du monde : que si je n'avais un gros morceau, pour le moins en aurais-je quelque lopin. Au fort je ne perdrais que les frais et la vie, que je tiendrais bien employée, puisque c'est pour acquérir de l'honneur. Si mon fils eût vécu, je crois qu'il fût venu à bout du dessein que M. l'amiral sait bien qu'il avait dans la tête, qu'il vous pourra dire, monseigneur. Vous êtes jeune, vous avez votre frère qui a le gros morceau, il faut que vous alliez brusquer votre fortune ailleurs, et, au lieu d'être sujet, vous acquérir des sujets. Voyez donc, puisqu'un pauvre gentilhomme comme moi ose voler si haut, puisque même, à ce que j'ai ouï dire, car je ne le sais pas bien, des enfants de laboureurs et de forgerons par leurs vertus sont parvenus à l'empire, que devez-vous espérer, vous qui êtes fils et frère du plus grand roi de la chrétienté ? Vous ne devez donc perdre cette espérance quand l'occasion se présentera et que vous connaîtrez qu'il sera temps. Un prince de cœur ne doit jamais être content, mais il faut pousser sa fortune : la terre est si grande, il y a assez à conquérir. Le roi votre frère a assez de moyens pour vous assister ; vous avez l'âge et la bonne fortune. Je suis marri que vous ayez laissé ce beau et brave nom d'Alexandre, qui a été, si je ne me trompe, le plus vaillant homme qui porta jamais armes. Sa Majesté vous aidera pour mettre sur votre tête quelque couronne étrangère. Que si Dieu vous fait la grâce de mettre fin à ces misérables guerres, essayez à dresser vos desseins et immortaliser votre nom. Employez tant de serviteurs à conquérir quelque chose. Puisque mes ans et mes blessures ne me permettent de vous y servir, au moins vous donnerai-je le conseil de ne vous arrêter jamais, mais toujours entreprendre choses grandes et difficiles, prenant la devise de l'empereur Charles, qui a donné tant de peine à votre aïeul. Si vous ne pouvez en venir à bout, pour le moins atteindrez-vous à la moitié. Je n'espère pas, étant si maladif et cassé, vous y pouvoir servir, mais je vous laisse trois petits Montluc, lesquels, j'espère, ne dégénéreront de leur aïeul ni de leurs pères. Je ne vous dirai autre chose, car il est temps que je mette fin à mon livre.

1. Le duc d'Anjou quitta le nom d'Alexandre pour prendre celui de Henri.

[7] Réseau, filet, tricot.

[8] En host, en ordre profond ; en haie, en ordre mince.

[9] Le duc d'Anjou, depuis Henri III.


CHAPITRE VII

Réflexions générales — Conclusion.

Voilà, mes compagnons qui lirez ma vie, la fin des guerres où je me suis trouvé depuis cinquante cinq ans que j'ai commandé pour le service de nos rois. J'en ai rapporté sur moi sept arquebusades pour m'en faire ressouvenir, et plusieurs autres blessures, n'ayant membre en tout mon corps où je n'aie été blessé, si ce n'est le bras droit. Il m'en reste l'honneur et la réputation que j'ai acquise par toute la chrétienté, car mon nom est connu partout : j'estime plus cela que toutes les richesses du monde, et, avec l'aide de Dieu qui m'a assisté, je m'enterrerai avec cette heureuse réputation. Ce m'est un merveilleux contentement quand j'y pense, et lorsqu'il me souvient comme je suis parvenu de degré en degré, ayant échappé tant de dangers pour jouir de si peu de repos qu'il me reste en ce monde en ma maison, afin d'avoir loisir de demander pardon à Dieu des offenses que j'ai commises. Oh ! que si sa miséricorde n'est grande, qu'il 'y a de danger pour ceux qui portent les armes, et surtout qui commandent ! car la nécessité de la guerre nous force, en dépit de nous-mêmes, à faire mille maux, et faire non plus d'état de la vie des hommes que d'un poulet ; et puis les plaintes du peuple qu'il faut manger en dépit qu'on en ait ; les veuves et orphelins que nous faisons tous les jours nous donnent toutes les malédictions dont ils se peuvent aviser, et à force de prier Dieu et implorer l'aide des saints, quelqu'une nous en demeure sur la tête : mais certes les rois en pâtiront encore plus que nous, car ils nous le font faire, comme je dis au roi l'entretenant à Toulouse, et n'y a mal duquel ils ne soient cause, car puisqu'ils veulent faire la guerre, il faut payer pour le moins ceux qui s'en vont mourir pour eux, afin qu'ils ne puissent faire tant de maux qu'ils font. Moi donc bienheureux, qui ai le loisir de songer aux péchés que j'ai commis, ou plutôt que la guerre m'a fait commettre, car de mon naturel je n'étais pas adonné à faire mal, et surtout ai toujours été ennemi du vice, de l'ordure et vilenie, ennemi capital de la trahison et déloyauté. Je sais bien que la colère m'a fait faire et dire beaucoup de choses, dont j'en dis mon mea culpa ; mais il n'est pas temps de les réparer : une en ai-je sur le cœur par-dessus toutes les autres. Si je n'en eusse ainsi usé, on m'eût baillé des nasardes, et le moindre consul de village m'eût fermé la porte au nez, si je n'eusse toujours eu le canon à ma queue, car chacun voulait faire le maître. Dieu sait si j'étais pour l'endurer ; enfin cela est fait. J'avais la main aussi prompte que la parole. J'eusse voulu, si j'eusse pu, ne porter jamais de fer au côté, mais mon naturel était tout autre : aussi porté-je en ma devise : Deo duce, ferro comite. Une chose puis-je dire avec la vérité, que jamais lieutenant du roi n'eut plus de pitié de la ruine du peuple que moi, quelque part que je me sois trouvé. Mais il est impossible de faire ces charges sans faire du mal, si ce n'est que le roi ait ses coffres pleins d'or pour payer les armes ; encore y aura-t-il assez à faire. Je ne sais si après moi on fera mieux, mais je ne le pense pas. Tous les catholiques de la Guyenne porteront témoignage si je n'ai pas épargné le peuple ; car les huguenots, je les récuse ; je leur ai fait trop de mal, et je n'en ai pas fait assez, ni tant que j'eusse voulu, il n'a pas tenu à moi. Je ne me soucie s'ils disent mal de moi, car ils en disent autant ou ont plus dit de leurs rois.

Mais avant que je mette fin à ce mien écrit, lequel mon nom fera voir à plusieurs, je les supplierai de ne me penser si ingrat que je ne reconnaisse, après Dieu, tenir de mes princes et de mes maîtres tout ce que j'ai, je dis biens et honneurs, surtout de mon bon maître le roi Henri, que Dieu absolve. Que si parfois dans mon livre j'ai dit que les plaies sont les récompenses de mes services, ce n'est pas pour leur reprocher mon sang. Celui de mes enfants qui sont morts pour leur service est bien employé : Dieu me les avait donnés, et ils me les ont pris ; j'en ai perdu trois à leur service : Marc-Antoine mon aîné, Bertrand, auquel par chaffre[10] je donnai le nom de Peyrot, qui est un mot de notre Gascogne, parce que ce nom-là de Bertrand me déplaisait, et Fabien, seigneur de Montesquieu. Dieu m'en a redonné trois autres, car j'ai du second, Blaise, et du dernier, Adrien et Blaise. Dieu les veuille conserver pour faire service à leurs rois et à leur patrie, sans faire honte au nom qu'ils portent ! et qu'ils étudient bien mon livre et se mirent dedans ma vie, tâchant à surmonter leur aïeul, s'ils peuvent. Sire, souvenez-vous d'eux, s'il vous plaît ; je laisse parmi leurs papiers la lettre que vous m'écrivîtes de Villers-Cotterets, le troisième de décembre 1570, où il y a ces mots : Tenez-vous tout assuré que j'aurai souvenance à jamais de vos longs et grands services, desquels si vous ne pouvez recevoir la récompense condigne, vos enfants achèveront d'en cueillir le fruit, joint qu'ils sont tels, et m'ont jà si bien servi, que d'eux-mêmes ils ont mérité que l'on fasse pour eux ce que je serai bien aise de faire quand l'occasion se présentera. Sire, voilà votre promesse, un roi ne doit rien dire ni promettre qu'il ne le veuille tenir.

Je n'use donc de reproches à l'endroit de mes maîtres ; il me doit suffire, encore que je ne sois pas riche, qu'un pauvre cadet de Gascogne soit parvenu aux plus hautes dignités de ce royaume : j'en vois plusieurs aujourd'hui qui entrent en reproche contre Leurs Majestés, et le plus souvent ceux qui n'ont rien fait se plaignent le plus ; aux autres il est un peu pardonnable. Tout ce que nous avons, grands et petits, nous le tenons de nos rois : tant de grands princes, seigneurs, capitaines et soldats, qui vivent et qui sont morts, doivent au roi l'honneur qu'ils ont reçu, car leur nom vit encore pour les charges qu'ils ont eues des rois. Ils se sont, non-seulement enterrés en ce grand honneur, mais encore ils ont honoré ce qui est descendu d'eux : il s'en parlera, tant que les écritures dureront au monde. J'en ai couché un bon nombre dans mon livre : j'ai vu des soldats, fils de laboureurs, qui ont vécu et se sont enterrés en réputation d'être enfants de grands seigneurs, par leur valeur et le compte que les rois et leurs lieutenants faisaient d'eux. Quand mon fils Marc-Antoine fut porté mort à Rome, le pape, tous les cardinaux, le sénat et le peuple romain, lui firent autant d'honneur que s'il eût été un prince du sang. Qui fut cause de cela ? sa valeur et ma bonne renommée, et mon roi qui m'avait fait tel. Le nom de Marc-Antoine se trouve encore parmi les écrits des Romains. Quand je commençai d'entrer aux armes, sortant de page de la maison de Lorraine, on ne nous parlait d'autre chose que du grand Gonzalve, appelé le grand capitaine. Quel honneur fut-ce à lui, qui durera éternellement, d'être couronné de tant de victoires ! J'ai ouï conter qu'étant le roi Louis et le roi Ferdinand ensemble, je ne sais où c'était, car ils avaient assigné lieu pour s'entrevoir, étant ces deux grands princes en table, le nôtre pria le roi d'Espagne qu'il trouvât bon que Gonzalve dînât à leur table, ce qu'il fit, pendant que de plus grands seigneurs que lui étaient debout. Le roi son maître et sa valeur l'avaient fait tel. Voilà l'honneur qu'il reçut du roi de France, lequel, pour récompense de ce qu'il lui avait fait perdre le royaume de Naples, lui mit une grosse chaîne d'or au col. J'ai ouï dire à M. de Lautrec qu'il ne prit jamais tant de plaisir à voir homme que celui-là. O le bel exemple pour ceux qui veulent parvenir par les armes ! Quand je retournai la seconde fois en Italie, passant par les rues de Rome, tout le monde accourait aux fenêtres pour voir celui qui avait défendu Sienne : je prisais plus cela que tout le bien du monde. Je pourrais bien écrire ici des exemples de nos Français qui sont sortis de bas lieu, qui par les armes sont parvenus à de grands grades ; mais pour ne faire tort à leurs maisons, je m'en tais : ce sont les bienfaits des rois qui ont récompensé leurs services.

Reconnaissons donc que nous ne serions rien sans eux. Si nous les servons, c'est obéir aux commandements de Dieu, sans tâcher d'avoir des récompenses par reproches et importunités ; et le tort n'est pas à nos rois si quelqu'un est mal reconnu, mais à ceux qui sont près d'eux, qui ne leur font connaître ceux qui les servent bien ou mal, car il y en a assez des uns et des autres, afin que ces bien faits ne soient bien employés. Il n'y a rien qui fasse tant de mal au cœur des bons, que quand le roi fait bien à ceux qui le servent mal : c'est ce qui m'a le plus fâché. J'en ai vu souvent qui disaient : « Le roi ou la reine ont fait ceci, ont fait cela pour un tel, et pourquoi n'en feront-ils autant pour moi ? le roi a remis et pardonné une telle faute à un tel, et pourquoi ne me pardonnera-t-il à moi ? » Je sais bien que Leurs Majestés ont souvent dit : « On ne fera plus de ces fautes, pour ce coup il faut fermer les yeux ; » mais le lendemain c'était à recommencer. C'était le conte de Marc de Bresse. Il ne faut pas pourtant se dépiter contre son maître. L'honneur de tels gens demeure en petit lieu, puisqu'ils estiment plus les biens que leur renommée et réputation, et qu'ils sont si prompts à se dépiter. Et encore, comme j'ai dit, ce sont des gens qui ne tirèrent jamais trois coups d'épée, et se vantent cependant d'avoir souffert beaucoup de peine et de travaux. Que si on les dépouillait tout nus, l'on verrait de beaux personnages qui n'auraient pas une seule plaie sur le corps. Tels gens, s'ils ont guère porté les armes, sont bien heureux, car le jour de la résurrection, s'ils vont en paradis, ils y porteront tout leur sang, sans en avoir répandu une seule goutte sur la terre.

J'en ai ouï d'autres et de toutes manières de gens, qui se plaignent, et jusqu'aux moindres, qui ont servi le roi, quatre, cinq et six ans, et néanmoins n'ont pu acquérir que 3 ou 4,000 livres de rente : les voilà bien gâtés. Je ne parle pas des gens de guerre seulement, mais de tous les autres états dont le roi se sert. J'ai ouï dire à mon père, qui était vieux, et autres plus anciens que lui, qu'il se disait à la cour et par toute la France, du temps du roi Louis XI :

Châtillon, Bourdillon, Galliot et Bonneval, Gouvernent le sang royal.

J'oserais dire que tous ces quatre seigneurs, qui ont gouverné deux rois, n'acquirent jamais tous ensemble 10,000 livres de rente. Je l'ai dit autrefois à M. le maréchal de Bourdillon, lequel me répondit que tant s'en faut que son prédécesseur eût acquis 3,000 livres de rente, qu'il en avait vendu 1,500, et les avait laissés pauvres. Que l'on demande à M. l'amiral qu'il montre ce que son prédécesseur, qui gouvernait tout, a acquis, je gagerai qu'il n'en saurait montrer 2,000 livres de rente. Quant à Galliot, il a vécu grand âge après les autres ; il a acquis par aventure 3 ou 4,000 livres de rente ou revenu. Quant à Bonneval, M. de Bonneval, qui est aujourd'hui, et M. de Biron sont héritiers. Je crois qu'ils ne sauraient pas montrer grandes acquisitions. O bienheureux rois d'avoir eu de tels serviteurs ! On peut bien juger qu'ils servaient leurs maîtres pour l'amitié qu'ils leur portaient, et non pour l'avarice. J'ai ouï dire qu'ils demandaient plutôt pour les serviteurs du roi que pour eux-mêmes. Ils sont morts avec honneur, et leurs successeurs ne sont pas nécessiteux. Puisque j'ai parlé des autres, je veux parler de moi-même : peut-être quelqu'un après ma mort parlera de moi comme je parle des autres. Je confesse que je suis très-obligé aux rois que j'ai servis, surtout au roi mon bon maître, comme j'ai dit souvent. Je ne serais qu'un simple gentilhomme, si ce n'étaient les moyens qu'ils m'ont donnés pour acquérir la réputation que j'ai gagnée, que j'estime plus que tout le bien du monde, ayant immortalisé le nom de Montluc ; et encore que je n'aie acquis pendant si longtemps que j'ai porté les armes que fort peu de biens, ne m'a-t-on jamais ouï plaindre des rois nos maîtres, mais bien de ceux qui étaient près d'eux, lors qu'en ces dernières guerres ils m'ont calomnié, comme si de rien je pouvais faire tout. Croyez que les plaies que j'ai reçues m'ont plus donné de réconfort que d'ennui ; je m'assure, quand je serai mort, qu'à grande peine dira-t-on que j'emporte au jour de la résurrection en paradis tout le sang, os et veines que j'ai apportés au monde du ventre de ma mère. Pour le bien, j'en ai assez : il est vrai que si j'eusse été nourri en l'école du bayle de l'Esperon, j'en eusse davantage : le conte mérite qu'on le sache et que je le mette ici.

Le roi Louis XII, allant à Bayonne, logea en un petit village nommé l'Esperon, lequel est plus près, de Bayonne que de Bordeaux. Or, sur le grand chemin, le bayle avait fait bâtir une très-belle maison : le roi trouva étrange qu'en un pays si maigre et stérile, et dans des landes et sables qui ne portaient rien, ce bayle eût fait bâtir une si belle maison, de quoi il entretint pendant son souper son maréchal des logis, qui lui fit réponse que le bayle était un riche homme, ce que le roi ne pouvant croire, vu le misérable pays où la maison était assise, l'envoya quérir sur l'heure même, et lui dit ces mots : « Venez ça, bayle, pourquoi n'avez-vous fait bâtir cette maison en quelque endroit où le pays fût bon et fertile ? » — « Sire, dit le bayle, je suis natif de ce pays, et le trouve assez bon pour moi. — Êtes-vous si riche, dit le roi, comme l'on m'a dit ? — « Je ne suis pas pauvre, dit-il, grâce à Dieu, j'ai de quoi vivre. Le roi dit alors : Comment est-il possible qu'en un pays si maigre et stérile, tu sois pu devenir si riche ? » — « Cela m'a été bien aisé, dit le bayle, Sire. — Dites-moi donc comment, dit le roi. — « Parce, Sire, que j'ai toujours plutôt fait mes affaires que celles de mon maître et de mes voisins. » — « Le diable ne m'emporte, dit le roi (ainsi était son serment), ta raison est bonne, car en faisant de cette sorte et te levant matin, tu ne pouvais faillir de devenir riche. » Oh ! combien d'enfants a laissés ce bayle héritiers de ses complexions ! je n'ai jamais été de ceux-là. Certes je crois qu'il n'y a si petit mercadant au monde qui, ayant tant trotté, couru et tracassé comme j'ai fait, ne se fût enrichi ; et n'y a financier ou receveur, pour homme de bien qu'il fût, en ce royaume, que s'il lui eût passé tant d'argent par les mains comme il a fait à moi, qu'il ne fui en fût plus demeuré. J'ai été sept ou huit fois capitaine des gens de pied, qui n'est pas petit moyen pour commencer à gagner quelque chose. J'ai vu de mon temps plusieurs capitaines qui se sont faits riches seulement sur la paye de leurs soldats. Je n'étais pas si ignorant ni si mal habile, que je n'eusse su faire le tour du bâton aussi bien qu'eux : il n'y a pas si grande affaire pour apprendre cela, car avec un bon fourrier et un peu d'aide, cela était facile. Puis après, j'ai été mestre de camp par trois fois : Dieu sait si je pouvais trouver force passe-volants, et avoir intelligence avec les commissaires des vivres ; car je pouvais découvrir s'il y avait rien à gagner aussitôt ou plus tôt qu'homme de l'armée, car j'avais assez bon nez. Après j'ai été gouverneur des places : je pouvais toujours avoir à ma dévotion quatre-vingts ou cent hommes pour les faire passer, comme MM. les gouverneurs le savent trop bien faire. Ainsi ayant eu ces charges longtemps, et fait tant de montres comme j'ai fait en ma vie, avec quelque peu d'épargne, mon Dieu ! quelle montagne d'or aurais-je ! quand il m'en souvient, je le trouve étrange. Et puis encore j'ai été lieutenant du roi à Sienne, et une autre fois à Montalsin, où il y avait bien de quoi faire son profit, comme d'autres qui ont eu pareilles charges l'ont fait, car il ne fallait sinon que j'eusse intelligence avec trois ou quatre marchands, lesquels eussent avoué que les blés que les soldats mangeaient avaient été achetés par eux, et pris sur leur crédit ; et Dieu sait quel profit on fait à ces magasins. Puis je pouvais faire des demandes par manière d'emprunt, députant quelques-uns qui en eussent pris la charge et eussent apporté 100 ou 200,000 francs de dettes. Mais au lieu de cela, Sa Majesté nous devait cinq payes quand nous sortîmes de Sienne, de quoi je lui en fis quitter les trois dès que nous fûmes arrivés à Montalsin. Puis à la seconde fois que j'y fus renvoyé au lieu de M. de Soubise, je demeurai six semaines par le commandement du roi à Rome auprès du pape et des ambassadeurs et agents du roi : c'était au temps que le duc d'Albe faisait la guerre à Sa Sainteté ; toute la côte de la mer s'en allait abandonnée, et Grossetto n'en pouvait plus, pour n'y avoir un seul grain de blé, non plus qu'aux autres garnisons. Je trouvai à Rome quelques gentilshommes siennois, lesquels étaient sortis avec moi de Sienne, qui me mirent en connaissance avec un banquier, nommé Jule d'Albie, aussi Siennois, lequel sur ma parole prêta six cents moges de blé, qui sont trois cents tonneaux à douze muids par tonneau, moyennant que tous les mois je lui donnerais six cents écus à chaque montre. Je ne pouvais prendre cet argent que de l'épargne que je faisais sur les montres ; et au lieu de mettre cela dans mes bouges, je le fis du tout payer, sauf le dernier pacte, car il n'y eut plus d'argent, ni moyen d'en avoir, de sorte que nous ne fîmes point montre. Je pouvais bien faire mon profit là-dessus, car j'en pourvus des places qui en avaient besoin, selon la charge que j'en eus, et j'épargnai encore la moitié du blé, lequel je prêtai aux paysans qui mouraient de faim encore plus que les soldats. Ce fut là où je commençai à être usurier, mais ce fut aux dépens de la conscience du roi, car pour un muid à la récolte j'en eus deux, car il valait deux fois plus quand je le prêtai. Ce gain n'entra non plus en ma bourse, car je le laissai tout au roi. Je séjournai encore en ce pays-là sept mois sans tirer une seule paye ; et fis vivre mes gens quatre mois, à vingt onces de pain le jour, du gain que j'avais fait sur les blés, épargnant tant que je pouvais le bien de mon maître. Je payai, les autres trois mois, les soldats avec remontrances et bonnetades, comme je faisais quand j'étais à Sienne : quelque temps après arriva le seigneur don Francisco, lequel trouva encore des blés aux munitions. Encore fis-je une pratique avec la duchesse de Castro, femme du duc qui fut tué à Plaisance, laquelle connaissait M. de Valence, mon frère, du temps qu'il était au service du pape Paul Farnèse. Le pape Paul Caraffa avait fait défense de ne laisser sortir hors la Romagne aucuns blés ; mais cette duchesse par-dessous main permettait que des marchands en fissent apporter de nuit dans nos terres, et nos marchands les allaient acheter. Je menai cette pratique bien secrètement, sur laquelle je pouvais gagner beaucoup ; mais un seul liard n'en vint à mon profit.

Je pouvais apporter au roi pour 2 ou 300,000 fr. de dettes, aussi bien qu'a fait le seigneur Jourdain de Corsègue, et autres que je ne veux nommer, lesquels ont été bien payés. Je n'étais pas garni de si peu d'entendement ni de moyens, que je ne l'eusse su faire aussi bien qu'eux. J'ai été lieutenant du roi en ce pays de Guyenne ; j'ai fort couru le monde, mais je crois qu'il n'y a rien qui égale ce pays, soit en richesses, commodités et vivres. Ayant une telle charge, je pouvais bien avoir intelligence avec le receveur de la province (ces gens ne demandent pas mieux), et emplir bien mes coffres, car tant sur les montres et garnisons, qu'attelages d'artillerie, je pouvais faire un grand gain. Combien d'impositions pouvais-je faire sur le pays ! car le roi m'en avait baillé le pouvoir, lesquelles fussent tournées à mon profit ; car, encore que Sa Majesté entendît que ce fût pour son service, si j'eusse voulu, j'eusse bien su faire le change, de sorte que la plupart fût demeuré entre mes mains. Je pouvais, si j'eusse voulu, avoir un nomme de paille, pour aller par les villes et villages dire à l'oreille aux principaux qu'il me fallait donner de l'argent pour être soulagés, ou qu'autrement je les ferais ruiner et manger jusqu'aux os aux gens de guerre, car nous ne laissons mal à faire. Je pouvais aussi faire dire aux huguenots qui demeuraient en leurs maisons sous l'autorité d'un édit, que, s'ils ne crachaient au bassin, je les ferais tous ruiner. Combien m'en eussent-ils donné pour être assurés de leurs vies et biens ! car ils ne se fiaient guère en moi, sachant comme je les avais accommodés. Mais au lieu d'user de tous ces artifices pour me faire riche, je laissais prendre le tout aux capitaines et gens d'armes, et gens faisant service au roi qui me le demandaient, n'en ayant que peu ou point tourné à mon profit, et encore ce que j'eus de Clairac, je le pris avec permission du roi. Or que les autres se contentent, je suis content. Que si Dieu me faisait la grâce de guérir de cette grande arquebusade que j'ai au visage, je pense encore que, si la guerre recommençait jamais, que je serais homme pour monter à cheval. Je crois qu'elle n'en est pas loin, car, tant qu'il y aura deux religions, la France sera en division et en trouble : il ne se peut faire autrement, et le pis est que c'est chose qui ne peut pas finir de longtemps. Les autres querelles se pacifient aisément, mais celle de la religion a longue suite, et, encore que les gens de guerre ne soient pas fort religieux, ils prennent parti, et étant engagés ils suivent puis après. Aux termes que je vois les affaires, je ne crois pas que nous soyons au bout ; pour le moins ai-je ce contentement en moi-même de m'y être opposé autant que j'ai pu, et fait mon devoir. Plût à Dieu que tous ceux qui ont eu les forces en main, n'eussent non plus connivé que moi ! Il faut laisser faire Dieu : après qu'il nous aura assez fouettés, il mettra les verges au feu.

Or, seigneurs et capitaines qui me ferez cet honneur de lire ma vie, n'y apportez nul mal talent ; croyez que j'ai dit le vrai sans dérober l'honneur d'autrui. Je sais bien qu'il en y aura qui mettront en dispute mon écrit, pour voir si j'aurai touché quelque mensonge, par ce qu'ils trouveront que jamais Dieu n'a accompagné plus la fortune d'un homme, pour les charges qu'il a eues, que la mienne ; je les puis assurer que j'ai laissé infinies particularités à écrire, car je n'avais jamais rien écrit ni pensé à faire des livres : j'étais incapable de cela ; mais pendant ma dernière blessure et mes maladies, j'ai dicté ce que je vous en laisse, afin que mon nom ne se perde, ni de tant de vaillants hommes que j'ai vus bien faire ; car les historiens n'écrivent qu'à l'honneur des rois et des princes. Combien de braves soldats et gentilshommes ai-je nommés ici dedans, desquels ces gens ne parlent du tout, non plus que s'ils n'eussent jamais été ! Celui qui a écrit la bataille de Cerisole, encore qu'il me nomme, en parle toutefois en passant : certes me puis-je vanter que j'eus bonne part en la victoire, aussi bien qu'à Boulogne et Thionville, et ces écrivains n'en disent rien, non plus que de la valeur d'un grand nombre de vos pères et parents que vous trouverez ici. Or ne trouvez pas étrange si j'ai été si heureux comme j'ai écrit, car je ne me suis jamais proposé que ma charge ; et j'ai reconnu que tout venait de Dieu, auquel je remettais tout, quoique les huguenots m'aient estimé un athéiste : ils sont mes ennemis, il ne les faut pas croire. Encore que j'aie eu des imperfections et des vices, et ne sois pas saint non plus que les autres (ils en ont leur part, quoiqu'ils fassent les mortifiés), si est-ce que j'ai toujours mis mon espérance en Dieu, reconnaissant qu'il fallait que de lui vînt mon heur ou mon malheur, lui attribuant toutes les bonnes fortunes qu'il me donnait à la guerre. Je ne me suis jamais trouvé en faction quelconque que je ne l'aie appelé à mon aide, et n'ai passé jour de ma vie sans l'avoir prié et demandé pardon. Et plusieurs fois je puis dire avec la vérité que je me suis trouvé, en voyant les ennemis, en telle peur que je sentais le cœur et les membres s'affaiblir et trembler (ne faisons pas les braves, l'appréhension de la mort vient devant les yeux) ; mais comme j'avais fait mon oraison à Dieu, je sentais mes forces revenir. Elle était ainsi, l'ayant dès mon entrée aux armes apprise en ces mots : « Mon Dieu qui m'as créé, je te supplie, garde-moi l'entendement, afin qu'aujourd'hui je ne le perde, car tu le m'as donné, et je ne le tiens que de toi. Que si tu as aujourd'hui déterminé ma mort, fais que je meure en réputation d'un homme de bien, laquelle je recherche avec tant de périls.

Je ne te demande point la vie, car je veux tout ce qu'il te plaît : ta volonté soit faite, je remets le tout à ta divine bonté. » Puis ayant dit mes petites prières latines, je promets et atteste, devant Dieu et les hommes, que je sentais tout à coup venir une chaleur au cœur et aux membres, de sorte que je ne l'avais pas achevée que je ne me sentisse tout autre que quand je l'avais commencée : je ne sentais plus de peur, de façon que l'entendement me revenait, et avec une grande promptitude et jugement je connaissais tout ce qu'il me fallait faire, sans l'avoir jamais perdu en combat que je me sois trouvé.

Combien y en a-t-il de morts qui pourraient, s'ils étaient en vie, témoigner si jamais ils m'ont vu effrayé ni perdre l'entendement à la guerre, soit en assaut, rencontre ou bataille ! MM. de Lautrec, de Lescun, de Barbezieux, de Montpezat, de Termes, du Biez, de Strozzi, de Bourdillon, de Brissac, d'Enghien, de Boutières, de Guise, en pourraient bien dire la vérité, car ils m'ont tous commandé, et m'ont vu en mille et mille périls sans peur ni étonnement ; que s'ils pouvaient retourner en vie, ils seraient bons témoins de ce que je dis. Encore ne sont pas morts tous ceux qui m'ont commandé, car, combien que je sois plus vieux capitaine qu'eux, il était raisonnable que je leur obéisse : M. le duc d'Aumale, MM. les maréchaux de Cossé et de Vieilleville sont de ce nombre. Je vous supplie, mes bons seigneurs, si mon livre tombe entre vos mains, de faire jugement si ce que je dis est vrai ou faux, car vous en avez vu une partie, et je crois qu'après ma mort vous voudrez voir ce que j'ai écrit. Il y en a d'autres aussi qui me peuvent démentir, comme le sieur Ludovic de Birague et M. le président de Birague, lequel n'abandonna guère ce brave maréchal de Brissac. Plusieurs autres vivent qui ont été mes compagnons d'armes, et plusieurs aussi qui ont marché sous moi, tous lesquels peuvent être fidèles témoins de ce que j'ai dit, et si, quand il a été question de faire une exécution, j'ai jamais trouvé rien impossible ; mais au contraire, ce qu'on tenait impossible, je le trouvais possible, je l'entreprenais et en venais à bout, ayant toujours cette ferme confiance en Dieu qu'il ne m'abandonnerait point, et m'ouvrirait toujours l'esprit pour connaître ce qui était besoin pour venir au bout de mon entreprise. Je n'en ai trouvé jamais aucune impossible, si ce n'est celle de Thionville : il en faut donner l'honneur à M. de Guise seul ; il y eut là plus de l'heur que de la raison, quoique ledit sieur de Guise assurât toujours de l'emporter, comme il fit.

Mes compagnons, combien de choses grandes ferez-vous si vous mettez toute votre confiance en Dieu, et si vous proposez toujours l'honneur devant les yeux, discourant en vous-mêmes que si vos jours doivent finir sur la brèche, vous avez beau demeurer dans le fossé. Un bel morir, dit l'Italien, tutta la vita onora. C'est mourir en bête, de ne laisser nulle mémoire après soi. Ne tâchez jamais à dérober l'honneur d'autrui, ni à vous proposer l'avarice ou ambition, car vous verrez lors le tout tomber en malheur et infortune ; je ne dis pas ceci pour faire le prêcheur, mais pour la vérité. Combien y en a-t-il au monde qui ont eu le bruit d'être fort vaillants, même qui sont en vie, que je ne veux nommer ! néanmoins ils ont été fort malheureux en leurs entreprises : croyez que cela venait de Dieu ; et encore qu'ils l'appelassent à leur aide, leur zèle n'était pas bon, voilà pourquoi Dieu leur était contraire. Il faut, si vous voulez qu'il soit à votre secours, que vous dépouilliez toute ambition, avarice et haine, et soyez pleins de la loyauté et fidélité que nous devons à notre prince ; et encore que sa querelle ne soit juste, il ne laissera pas pourtant de nous assister, car ce n'est pas à nous de demander à notre roi si sa querelle est bonne ou mauvaise, mais seulement d'obéir. Que si vous n'êtes reconnus des services que vous avez faits, vous ne vous en fâcherez pas, parce que votre intention n'aura pas été de combattre pour ambition ni grandeur, ni pour convoitise des richesses, mais pour la fidélité que Dieu nous a commandé de porter à notre roi. Vous vous réjouirez d'être estimés et aimés de tout le monde, qui est la plus belle richesse et acquisition que tout homme d'honneur doit désirer, car les richesses et grands états périront avec le corps, et la bonne renommée vivra à jamais avec l'âme. A présent je me vois tirant à la mort, dans le lit, je me sens grandement soulagé ; en dépit d'elle, mon nom vivra, non-seulement en la Gascogne, mais parmi les étrangers.

Or c'est ici la fin de mon livre et de ma vie : que si Dieu me la continue plus longuement, quelque autre écrira le reste, si je me trouve en lieu où je fasse quelque chose digne de moi, ce que je n'espère pas, me sentant si incommodé que je ne pense pouvoir jamais plus porter les armes. J'ai cette obligation à cette méchante arquebusade qui m'a percé et froissé le visage, d'avoir été cause que j'ai dicté ces Commentaires, lesquels, comme je pense, dureront après moi. Je prie ceux qui les liront de ne les prendre point comme écrits de la main d'un historien, mais d'un vieux soldat, et encore gascon, qui a écrit sa vie à la vérité, et en guerrier : tous ceux qui porteront les armes y prendront exemple, et reconnaîtront que de Dieu seul procède l'heur et le malheur des hommes. Et parce que nous devons avoir recours à lui seul, supplions-le de nous aider et conseiller en nos tribulations, car ce monde n'est autre chose, et dont les grands ont aussi bien leur part que les petits : en cela se manifeste sa grandeur, vu qu'il n'y a roi ni prince qui en soit exempt, et qui n'ait ordinairement besoin de lui et de son secours.

Ne dédaignez, vous qui désirez suivre le train des armes, au lieu de lire des Amadis ou Lancelots, d'employer quelque heure à me connaître dedans ce livre ; vous apprendrez à vous connaître vous-mêmes, et à vous former pour être soldats et capitaines, car il faut savoir obéir pour savoir après bien commander. Ceci n'est pas pour. les courtisans ou gens qui ont les mains polies, ni pour ceux qui aiment le repos ; c'est pour ceux qui par le chemin de la vertu, aux dépens de leur vie, veulent éterniser leur nom, comme en dépit de l'envie j'espère que j'aurai fait celui de Montluc.

Ici avait mis fin le seigneur de Montluc à son livre ; mais depuis, l'échantillon qui s'ensuit s'est trouvé.

[10] Par plaisanterie.


CHAPITRE VIII

Supplément aux Commentaires. — La Saint-Barthélemy. — Mort de Charles IX. Montluc accompagne Catherine de Médicis à la rencontre de Henri III. — Il est fait maréchal de France. — Son retour en Guyenne. — Siége de Gensac. Retraite définitive de Montluc.

[1571] Je pensais avoir mis fin à mes écritures et à ma vie tout ensemble, ne pensant pas jamais que Dieu me fît la grâce de monter à cheval pour porter les armes ; mais il ne l'a pas ainsi voulu. Toute la France jouit quelque temps de la paix et du repos ; moi seul, affligé de maladies et de ma grande blessure, étais le plus souvent dans le lit ; toutefois, peu à peu je recouvrai santé, étant plus aise d'être déchargé du gouvernement, que si ce pesant faix me fût demeuré sur les épaules : M. le marquis de Villars, qui en est chargé, s'en acquittera comme un vieux chevalier et grand capitaine doit faire.

Or, je disais toujours en moi-même, entendant les nouvelles de la cour, car encore y avais-je quelque ami, qu'on faisait trop de caresses aux huguenots, et connaissais bien qu'il y aurait du bruit au logis. Le roi, par ses lettres que j'ai encore, parlant à mes amis, témoignait toujours qu'il n'avait nul mécontentement de moi, qu'il désirait me faire paraître combien il m'aimait, mais que mon indisposition était cause qu'il avait envoyé M. le marquis de Villars en ma place ; je le crus ainsi, car il faut croire ce que les rois veulent, autrement on les offense. Or, quoique je ne fusse lieutenant du roi, si est-ce que toute la noblesse et tous les trois états de la Guyenne me portaient toujours beaucoup d'honneur et me visitaient : ce n'était pas sans discourir qu'est-ce que ce temps deviendrait, car il me semblait que les huguenots étaient devenus fort insolents, et parlaient presque aussi haut qu'aux premiers troubles. Si j'eusse été aussi sain et aussi jeune que j'étais lors, je les eusse fait taire, pour le moins en la Gascogne où j'étais.

[1572] Quelque année étant ainsi passée, la nouvelle survint de ce qui était advenu à la journée de Saint-Barthélemy à Paris, où M. l'amiral fut si mal avisé de s'aller enfourner pour montrer qu'il gouvernait tout. Je m'étonne qu'un si avisé et sage homme pour le monde fit une si lourde faute : il la paya bien cher, car il lui coûta la vie et à plusieurs autres. Il avait aussi mis ce royaume en un grand trouble, car je sais bien que tout ne venait pas de M. le prince de Condé, ni la moitié : ledit sieur prince ne m'en communiqua que trop à Poissy ; je crois que si je lui eusse prêté l'oreille, il m'eût tiré le fond du sac ; je le dis à la reine, mais elle me commanda de me taire : elle ne pensait pas lors que les choses allassent comme elles ont fait. Je sais bien et tout le monde aussi, qu'elle a été accusée d'être cause des premiers remuements qui advinrent aux premiers troubles, et M. le prince lui fit ce tort d'envoyer ses lettres en Allemagne, et les montrer et faire imprimer partout : cela n'avança pas ses affaires. Étant ladite dame à Toulouse, elle me fit cet honneur de me parler plus de trois heures sur ce sujet, et me dit beaucoup de choses que je me garderai bien d'écrire ; tant y a qu'il est bien aisé de reprendre et trouver en faute ceux qui ont le maniement des affaires du monde, et même si grand comme elle a eu, ayant sur ses bras le roi et messieurs ses frères si jeunes, et étant tous les princes bandés l'un contre l'autre, les uns avancés, puis reculés, et après, ce beau manteau de religion qui a servi aux uns et aux autres pour exécuter leurs vengeances et nous faire entre-manger. Je vous prie, quelle apparence y avait-il qu'elle eût intelligence avec ledit seigneur prince ? ce qu'elle a fait depuis a bien montré le contraire ; mais je laisse cela, car peut-être je n'en parle que trop, et retournerai à mon propos.

Tout le monde fut fort étonné d'entendre ce qui était advenu à Paris, et les huguenots encore plus, qui ne trouvaient assez de terre pour fuir, gagnant la plupart le pays de Béarn ; les autres se firent catholiques, ou pour le moins en firent semblant : je ne leur fis point de mal de mon côté, mais partout on les accoutrait fort mal. Je pensai alors que l'armée qui était devant La Rochelle était là pour une autre besogne que pour aller en Portugal, et connus bien l'enclouure ; mais je ne pouvais imaginer pourquoi on eût seulement blessé M. l'amiral au commencement, si on avait le dessein que je vis depuis ; car si le lendemain tous les huguenots se fussent résolus avec les grands qui leur étaient alliés ou les soutenaient, il leur était aisé de se retirer de Paris et se mettre en sûreté : or ils furent éblouis, et Dieu leur ferma les yeux. Je ne veux pas ici dire ni me mêler d'écrire si cette procédure fut bien ou mal faite, car il y a assez à dire et de bien et de mal, et puis cela ne porterait nul profit : ceux qui viendront après nous en parleront mieux à propos et sans crainte ; car les écrivains d'aujourd'hui n'osent écrire qu'à demi : de moi j'aime mieux me taire.

Encore que je fusse alors seulement maître de ma maison, si est-ce que la reine me fit cet honneur de m'en écrire, et me mander qu'on avait découvert une grande conspiration contre le roi et son État, et que cela avait été cause de ce qui était advenu. Je sais bien ce que j'en crus : il fait mauvais offenser son maître. Le roi n'oublia jamais quand M. l'amiral lui fit faire la traite de Meaux à Paris plus vite que le pas. Nous perdons l'entendement au bon du coup, et ne songeons que les rois ont encore plus de cœur que nous, et qu'ils oublient plutôt les services que les offenses. Or, laissons cela ; il en sera assez parlé par d'autres qui s'en sauront mieux démêler que moi.

Tout le soin du roi et de la reine fut lors à enlever La Rochelle, seul refuge des huguenots. Dieu sait si j'en mandai à la reine mon avis. Au voyage de Bayonne, et depuis en Saintonge, je lui avais fait l'ouverture de s'en rendre maîtresse sans bruit et sans rien rompre ; et à l'haleine de M. de Jarnac, auquel je m'en découvris un peu, et non pas trop, je crois qu'il n'y eût pas eu grand doute. Ellecraignait toujours de faire réveiller la guerre ; mais pour un si bon morceau il ne fallait craindre de rompre le jeûne : cela eût été fait, on eût eu beau crier. Il y avait assez de moyen d'apaiser alors les gens ; car qu'eussent-ils su dire, si le roi voulait faire une citadelle dans sa ville ? Il n'est plus temps de s'en repentir. Cette ville a donné le moyen aux huguenots de renouveler les guerres, et leur en donnera encore plus, si le roi ne la leur ôte, pourquoi faire il ne doit rien oublier ; car par le moyen de cette ville ils manient et entretiennent les intelligences qu'ils ont en Angleterre et en Allemagne, et font sur mer de grandes prises avec lesquelles ils font la guerre. Ils tiennent aussi les îles, d'où sort grand argent, à cause du sel. La reine me pardonnera, s'il lui plaît ; elle fit là une grande faute, et encore une autre depuis, de n'avoir voulu envoyer des moyens lors qu'on nous commanda de l'assiéger, car, en ce temps-là, elle n'était en l'état qu'elle est, et je crois que je lui eusse fait grande peur.

[1573] Voilà tout le monde à La Rochelle ; je fus appelé au festin comme les autres, et, comme je veux que Dieu m'aide, quand je pris ma résolution de m'y en aller, je fis état d'y mourir, et que ce serait là mon tombeau. Étant arrivé, je fus étonné d'y voir tant de gens de diverses humeurs, qui eussent été bien marris qu'elle eût été prise. Ce siége fut grand, long et beau, mais à bien assailli mieux défendu. Je ne veux pas m'amuser à écrire ce qui fut fait là, car je n'étais que comme un particulier, et ne veux médire de personne. Monsieur, qui a depuis été roi, lequel commandait à ce siége, sait bien que, m'ayant fait cet honneur de m'en parler et savoir mon avis, je lui en dis franchement ce que j'en savais. Par ce siége, tous ceux que nous étions lors, et ceux qui viendront après, pourront juger qu'il faut toujours prendre les places de telle conséquence, ou par famine les bloquant, ou avec le temps pied à pied. Il s'y fit une grande faute de hasarder tant d'hommes aux assauts, et encore plus d'avoir fait si mauvais guet, afin que secours de poudre n’entrât comme il fit par la mer ; mais pour en dire mon avis comme les autres, quelque chose qu'ils eussent su faire, ils étaient à nous, et n'eussent su s'en dédire, je dis la corde au col, car le secours que le comte de Montgommery leur menait, s'était retiré ; nous étions sur le point de venir aux mains avec eux, tout leur défaillait. Mais en même temps, mon frère, M. de Valence, était en Pologne pour faire élire Monsieur pour leur roi, comme il fit : je crois que cette gloire lui en est due, mais cela aussi fut cause que chacun pensa à entrer en capitulation, laquelle enfin se fit. Les députés de Pologne le vinrent saluer là pour leur roi. Or, toute la troupe s'en retourna pour s'apprêter et se trouver à la fête de cette nouvelle couronne, après avoir laissé plusieurs morts en ce siége, et les Rochelois maîtres de leur ville. Il semblait, aux propos que monseigneur tint à son départ, qu'il n'était pas fort content de ce nouveau royaume : mais pensé-je que c'était grand honneur, et pour lui et pour nous, qu'un royaume si éloigné vînt chercher un roi dans le nôtre. M. de Valence, mon frère, y acquit beaucoup d'honneur : ses harangues sont belles, lesquelles il mettra, comme je pense, dans son histoire.

Pendant ces malheureuses guerres et ce siége, où je perdis plusieurs de mes parents, M. l'amiral de Villars, qui était lieutenant du roi en Guyenne, fit ce qu'il put à mon avis : aussi n'y avait-il pas beaucoup à faire, car les huguenots étaient écartés comme perdreaux ; mais ayant pris cœur par la longueur de ce siége, ils firent quelques entreprises. Je perdis, pour mon dernier malheur, mon fils Fabien, seigneur de Montesquieu, lequel, voulant forcer une barricade à Nogarol, fut blessé d'une arquebusade de laquelle il mourut. Encore qu'il fût mon fils, je puis dire qu'il était bien né et valeureux. Cela m'accabla d'ennui ; mais Dieu me donna le courage de le porter, non pas comme je devais, mais comme je pus.

Cependant que tous les triomphes se faisaient en France pour le départ du nouveau roi de Pologne, je demeurai chez moi accompagné d'ennuis et tristesses, visité de mes amis et de la noblesse. Le roi fit un nouveau remuement fort dommageable à la Guyenne : ceux qui viendront après nous, se feront sages par les fautes d'autrui : c'est qu'il départit le gouvernement en deux, ayant donné ce qui est deçà la Garonne et du côté de Gascogne à M. de La Valette, et ce qui est delà, à M. de Losse. Ce fut une grande erreur au conseil du roi, et à la reine principalement, car encore elle en voulait faire trois parts, pour en donner une à M. de Gramont. C'est un grand cas que tant de sages têtes ne prissent garde quel mal avait apporté à la Guyenne le pouvoir qui fut donné à M. Damville, pour le peu d'intelligence qu'il y avait entre nous, comme j'ai écrit en mon livre, et que, puisque les forces de tout le gouvernement général unies avaient assez à faire à rendre le roi obéi, qu'en pouvait-on espérer de les voir séparées et en diverses mains ? Cela met de la division et de la jalousie parmi eux, laquelle enfin amène l'inimitié, et tout aux dépens du roi et de son peuple. Les effets s'en suivirent peu après, car M. de Losse entreprit le siége de Clairac, lequel ne m'avait jamais osé fermer la porte, où M. de La Valette aussi fut, mais pour voir seulement ce qui s'y faisait. Enfin il ne s'y fit rien qui vaille la peine de l'écrire, aussi il ne touche à moi. Je le dis seulement pour avertir le roi que, pour être bien servi, il ne doit désunir le gouvernement, mais le laisser tout entier : son royaume est assez grand pour contenter l'ambition de ceux qui demandent des honneurs. Sa Majesté m'excusera, s'il lui plaît ; ils doivent attendre à leur rang ; il y en aura assez pour tous.

[1574] Quelque temps après nous entendions tant de choses, qu'il me semblait voir les entreprises d'Amboise renouvelées, car on disait merveilles, et des plus grands, que je n'eusse jamais pensé, si ce qu'on disait est vrai, comme je m'en remets. Peu après survint la nouvelle de la maladie du roi, de tant d'emprisonnements qui se faisaient à la cour ; ce qui me fit estimer bienheureux d'en être loin, car on se trouve souvent engagé là où on ne pense pas. Après tout cela vint la nouvelle de la mort du roi, qui fut à la vérité un grand dommage, car j'oserais dire que s'il eût vécu, il eût fait de grandes choses, et aux dépens de ses voisins eût jeté la guerre de son royaume ; et si le roi de Pologne eût voulu s'entendre avec lui, et mettre sus les grandes forces qu'il pouvait tirer de son royaume, tout leur eût obéi, et l'empire eût été remis en la maison de France. Sa mort nous étonna fort, à cause des grandes entreprises qu'il y avait, disait-on, au royaume. Je crois que la reine ne se trouva jamais si empêchée depuis la mort du roi son mari, mon bon maître.

Sa Majesté me fit cet honneur de m'écrire, et me prier l'assister en une si grande affliction, pour sauver l'État, attendant la venue du roi. Encore que je fusse accablé d'années et incommodité de maladies, si est-ce que, pour m'ôter l'ennui que je portais de la mort de mon fils Fabien, et lui témoigner le désir que j'avais de lui garder la parole que je lui donnai à Orléans, je m'en allai à Paris trouver Sa Majesté, et l'accompagnai à Lyon, où j'eus le plaisir de l'entretenir là tout à mon aise de plusieurs choses dont depuis j'en ai vu faire les approches : elle fera beaucoup si elle y peut apporter des remèdes. Le roi arrivant, à son entrée on lui fit faire une erreur, car, au lieu qu'il devait assoupir le tout et nous donner la paix, qui était chose bien aisée lors, on le fit résoudre à la guerre, et encore pis, on lui fit accroire qu'entrant au Dauphiné, tout se rendrait à lui, et néanmoins la moindre place lui fit tête. Je n'ai affaire de déduire toutes ces choses. A son arrivée il me fit fort bon accueil, et n'en faisait pas trop à tout le monde : je le trouvai tout changé. Là furent tenus quelques conseils, mais il y en avait de privés et de secrets. Or Sa Majesté, se ressouvenant des services que j'avais faits au roi son aïeul, père et frères, l'ayant ouï dire et vu une partie, me voulut honorer de l'état de maréchal de France, me faisant riche d'honneur puisqu'il ne le pouvait faire de biens ; et m'ayant fait appeler et fait mettre à genoux devant lui, après avoir fait le serment, me mit le bâton de maréchal de France en la main. Je lui dis en le remerciant que je n'avais autre regret en ce monde, si ce n'est d'avoir dix bons ans dans le ventre, pour lui faire paraître comme je désirais en cette honorable charge lui faire service et à sa couronne. Ayant reçu ses commandements et de la reine, je m'en revins en Gascogne pour faire les apprêts pour la guerre, car tout tendait là. Mais je connus bien à la longueur de mon voyage que je devais plutôt songer à ma mort qu'à la donner aux autres, car je n'étais plus capable de porter les grandes corvées, ni de prendre grande peine ; et puis je vis bien qu'il adviendrait de même entre les nouveaux lieutenants du roi et moi, que m'était advenu avec M. le maréchal Damville.

Quelque temps après, la cour de parlement de Bordeaux m'écrivit que les huguenots remuaient besogne sur la rivière de Dordogne, et qu'il fallait y pourvoir, me priant m'approcher d'eux pour y apporter quelques remèdes, et que le mal n'allât plus avant. Je vins à La Réole, où MM. le président Nesmond, qui n'était pas de ma connaissance, de Merville, de Montferrand et de Gourgues me vinrent trouver, me proposant beaucoup de choses. Je n'étais pas sans réponses ni excuses apparentes, vu même qu'on ne m'avait pas tenu ce qu'on m'avait promis ; je leur remontrai ma vieillesse et mon indisposition. Et m'étant venus trouver au lit lesdits sieurs de Merville et de Montferrand, je leur fis voir mes plaies et blessures ; je leur dis aussi le serment que j'avais fait de ne porter jamais plus les armes : mais enfin je ne les pus dédire, et ils me firent parjurer. S'en étant retournés pour aller faire les apprêts afin d'attaquer Gensac, je m'y acheminai. Quelque temps après M. de Montferrand amena une belle troupe de noblesse de son gouvernement, comme il en vint aussi d'ailleurs, et bon nombre de gens de pied. D'abordée nous emportâmes le faubourg et les barricades ; MM. de Duras, de La Marque et de La Deveze y allèrent en pourpoint, le coutelas au poing, et donnèrent jusqu'aux portes. Ils n'en étaient pas plus sages, car les arquebusades y étaient à bon marché : ils le faisaient à l'envi l'un de l'autre, et pour montrer qu'ils étaient sans peur. Or le malheur voulut que M. de Montferrand eût une arquebusade au travers du corps, de laquelle il mourut ; qui fut dommage, car il était gentilhomme de valeur et fort aimé du pays, qui le trouvera à dire.

Les ennemis, se voyant bouclés en telle sorte, et le canon prêt à jouer, envoyèrent un grand vilain qu'ils appelaient le capitaine Tonnelier, bon soldat pourtant, disait-on, lequel capitula et rendit la place, où M. de Rassan, frère de M. de Duras, fut mis. Or je veux mettre ici une chose qui m'advint en ce siége, laquelle ne m'était jamais arrivée. Après la mort de M. de Montferrand, je voulus donner la charge qu'il avait en l'armée à M. de Duras, parce qu'il me semblait qu'étant seigneur de si bonne maison comme il est, il serait agréable ; mais tout le monde ne le trouva pas bon : de quoi sortit une autre chose, c'est qu'on me dit que la noblesse qui était venue avec tous ces messieurs me trouver, se plaignait fort de quelques propos que j'avais tenus d'elle, aussi faux que le diable est faux. Les mots étaient vilains et sales, voilà pourquoi je ne les coucherai pas dans mon écrit ; tout était si mutiné qu'ils furent sur le point de monter à cheval et me laisser engagé avec le canon. Je les envoyai prier tous de me faire ce plaisir de se trouver de bon matin en la campagne, où j'avais à leur dire quelque chose, ce qu'ils firent. J'y fus de bon matin aux flambeaux, tant j'avais hâte de décharger mon cœur. S'étant tous mis en rond, je me mis au milieu d'eux et leur parlai, le chapeau au poing, en telle sorte :

« Messieurs, il y a longtemps que plusieurs d'entre vous me connaissez, ayant porté les armes sous moi, tant aux guerres de cette Guyenne qu'aux guerres étrangères ; d'autres aussi qui sont présents ont ouï parler de moi, de mes complexions et de mes humeurs ; mais je crois que nul de tous tant que vous êtes n'a jamais su ni ouï dire que j'aie été d'un naturel médisant et injurieux. Encore que je ne sois pas sans vice, je n'ai jamais eu celui-là. Comment donc m'avez-vous fait ce tort de croire que j'aie été si mal avisé de parler de vous avec tel mépris, comme on m'a dit qu'il vous a été rapporté, de vous, qui êtes gentilshommes ? Tant s'en faut que je le voulusse faire, que je ne voudrais pas avoir tenu tel langage de la moindre compagnie de soldats qui soit en cette armée. J'ai toujours aimé et honoré la noblesse, car, après Dieu, c'est elle qui m'a fait acquérir l'honneur et la réputation que j'ai acquise. Vous savez bien, messieurs, que je suis hors de combat, tenant le rang que je tiens, et ne veux donner des démentis. Bien vous dirai-je qu'il n'en est rien, et que je n'en ai jamais parlé, et ne le voudrais avoir fait pour chose du monde. En cet âge et après tant de choses qui sont passées par devant moi, je dois savoir ce que c'est de vivre au monde, et se garder d'offenser tant de gens d'honneur et gentilshommes de bonne maison. Or j'ai su la résolution que vous avez prise de vous retirer chez vous, de quoi je suis bien marri, et qu'aussi vous n'avez eu agréable la nomination que j'avais faite de M. de Duras. Je m'en remets à vous aussi ; puisque la chose va en cette sorte, il n'est plus besoin d'en nommer : le roi pourvoira quelque autre de la place de feu M. de Montferrand que je regrette. Pour le moins, messieurs, ne me refusez pas de me faire ce plaisir d'accompagner le canon en lieu de sûreté. Si vous ne le voulez faire pour l'amour de moi, qui ai été votre chef et votre capitaine depuis tant d'années, faites le pour l'affection du service que vous devez au roi. Quant à moi, je m'en vais retirer aussi chez moi, car mon âge, mes maladies et mes plaies ne me peuvent plus permettre de porter les armes ni prendre la peine qui est requise à la guerre. Aimez moi toujours, je vous prie, et souvenez-vous de moi. »

La remontrance les satisfit et contenta tous ; ils me dirent d'une voix qu'à la vérité cela les avait fort offensés, leur ayant été rapporté par un homme qui portait le titre de gentilhomme, mais qu'ils n'en croyaient rien, et étaient mes serviteurs, m'offrant d'accompagner non-seulement le canon, mais me suivre là où je les voudrais commander. J'ai voulu mettre cela par écrit, afin que ceux qui viendront après moi apprennent comme il se faut comporter en telles occurrences. Je sus depuis que ce rapporteur était un La Mothe ; si je l'eusse su sur l'heure, je crois que je lui eusse fait un mauvais parti. Or, le canon ramené, qu'ils accompagnèrent, nous dîmes adieu. Ayant séjourné quelque temps chez moi, j'entendais toujours d'étranges nouvelles de la cour et des entreprises des plus grands. Et quand j'ouïs dire que le roi de Navarre s'en mêlait et qu'il était parti de la cour sans dire adieu, je jugeai dès lors que la Guyenne aurait de nouveau beaucoup à pâtir, car étant si grand prince, jeune, et qui donne espérance d'être quelque jour un grand capitaine, il gagnerait aisément le cœur de la noblesse et du peuple, et tiendrait tout le reste en crainte. Comme je veux que Dieu m'aide, mille malheurs m'allèrent au-devant, de sorte que bien souvent il me prenait fantaisie de faire retraite, pour n'avoir pas le déplaisir d'ouïr tant de fâcheuses nouvelles et la ruine de ce pauvre pays. Il me ressouvenait toujours d'un prieuré assis dans les montagnes, que j'avais vu autrefois, partie en Espagne, partie en France, nommé Sarrancolin : j'avais fantaisie de me retirer là en repos ; j'eusse vu la France et l'Espagne en même temps : et si Dieu me prête vie, encore je ne sais ce que je ferai.

FIN DES COMMENTAIRES DE MONTLUC

Note de transcription

Les notes, numérotées page par page dans l'imprimé, sont numérotées de 1 à 10 et placées à la fin de chaque chapitre.