The Project Gutenberg eBook of Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient.

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Title: Voyages de Monsieur le chevalier Chardin en Perse et autres lieux de l'Orient.

Author: Jean Chardin


Release date: October 3, 2026 [eBook #79711]

Language: French

Original publication: Amsterdam: Jean-Louis de Lorme, 1711

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79711

Credits: François Houdebert

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES DE MONSIEUR LE CHEVALIER CHARDIN EN PERSE ET AUTRES LIEUX DE L'ORIENT. ***

VOYAGES DE MR. LE CHEVALIER CHARDIN, EN PERSE, ET AUTRES LIEUX DE L’ORIENT

TOME PREMIER

Contenant le voyage de Paris à Ispahan, Capitale de l’Empire de PERSE, première PARTIE,

Qui comprend le Voyage de Paris en Mingrélie, et la Relation de la Religion des Mingréliens, par le P. Dom J. M. ZAMPI, Theatin. Enrichi d’un grand nombre de belles Figures en Taille-douce, représentant les Antiquités, et les Chefs remarquables du Pays.

LIBERTAS SINE SCIENTIA LICENTIA EST

A AMSTERDAM, Chez JEAN LOUIS DE LORME.

MDCCXI


PREFACE.

L’on est assez convaincu depuis longtemps de l’utilité des voyages ; et sans fatiguer inutilement ici mes lecteurs par l’ennuyeuse énumération des différents avantages, qu’on en a continuellement tirés, depuis la découverte du Nouveau Monde, je me contente de les renvoyer à l’expérience, et à cette prodigieuse quantité de relations qu’on en a régulièrement publiées, depuis plus de deux siècles.

On les reçoit toujours avec plaisir. Elles n’ont point encore rebuté par leur grand nombre ; et si la quantité pouvait former un préjugé légitime du mérite et de la bonté d’une certaine sorte d’ouvrage, il n’y aurait point assurément de meilleure lecture que celle des relations. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il n’y en a point qui soit plus généralement du goût du public. On en est assez convaincu par l’empressement extraordinaire avec lequel il a toujours reçu toutes les relations qu’on lui a présentées, quoique parmi elles il s’en soit trouvé un grand nombre qui n’étaient nullement dignes de son attention ; tant par les faussetés dont on les avait remplies à plaisir, que par le peu d’exactitude avec lequel elles étaient faites.

Il me siérait mal de représenter ici quels sont les avantages des miennes, par dessus les autres. J’en laisse le jugement aux lecteurs judicieux, auxquels un étalage trop affecté de mes soins et de mes précautions pourraient peut-être causer de la défiance. Il me suffit de les avertir, que les principaux caractères de mes relations sont l’exactitude et la sincérité ; ayant cru qu’il était plus conforme à la raison et à l’équité de rapporter simplement et naturellement les choses, telles qu’elles étaient, que d’en imposer impudemment à la bonne foi du lecteur, en lui faisant des descriptions agréables, mais chimériques, de choses qui n’auraient jamais existé que dans mon imagination, et dans mes livres.

Je ne préviendrai point non plus mes lecteurs sur la simplicité de mon style. On ne doit point attendre un langage extrêmement recherché d’un homme qui a passé : presque toute sa vie dans les pays étrangers. C’est assez, ce me semble, que je ne me sois servi que d’expressions assez naturelles et assez intelligibles ; et c’est à quoi je me suis particulièrement attaché.

L’extrême passion que j’ai toujours eu pour les voyages, m’en a fait entreprendre deux aux Indes Orientales.

Je partis de Paris pour le premier en 1664. et je n’y retournai qu’en 1670. ayant resté environ six années entières dans l’Orient mais la plupart du temps en Perse, où mes affaires m’attachaient plus particulièrement. J’avais rapporté de ce voyage autant ou plus de mémoires qu’aucun des autres voyageurs, qui m’avaient précédé dans cette route, et je savais plus de persan que tous ceux qui jusqu’alors avaient fait quelque description de ce grand royaume. Néanmoins, ne me croyant pas encore assez instruit pour en faire imprimer des relations suffisamment circonstanciées, je me contentai de publier simplement un recueil de divers événements, dont j’avais été spectateur, auquel je donnai le titre de Couronnement de Soliman III.

Roi de Perse. Cette pièce détachée du corps de mes Mémoires fut imprimée à Paris, chez Claude Barbin, en 1671. in 12. Il n’y a point eu d’autre Relation de mon premier Voyage.

Je commençai le second en 1671. et ne l’achevai qu’en 1677. La forte envie que j’avais de bien connaître la Perse, et d’en donner des relations exactes et fidèles, me fit employer tout ce temps à étudier, le plus assidûment qu’il me fut possible, la langue du pays ; à connaître avec exactitude les mœurs et les coutumes de ses peuples ; à fréquenter et suivre régulièrement la cour ; à y converser avec les grands, et avec les savants ; et enfin à y examiner soigneusement tout ce qui pouvait mériter la curiosité de notre Europe, par rapport à un grand et vaste pays que nous pouvons appeler un autre monde, soit par la distance des lieux, soit par la diversité des mœurs et des manières. En un mot, je pris tant de soin et tant de peine à m’instruire de ce qui regarde la Perse, que je puis dire sans exagération, que je connais par exemple, Ispaban, mieux que Londres, quoique j’y sois établi depuis plus de vingt-six ans ; que je parle le persan avec autant de facilité que l’anglais, et presque aussi aisément que le français ; que j’ai vu presque tout ce grand empire, l’ayant entièrement traversé dans sa longueur et dans sa largeur, et ayant parcouru ses mers Caspienne et Océane d’un bout à l’autre, et ses frontières en Arménie, en Ibérie, en Médie, en Arabie, et vers le fleuve Indus ; et qu’à l’égard du peu d’endroits où je n’ai point été moi-même, je m’en suis tellement informé, que je croirais, par manière de dire, m’y reconnaître, si j’y étais soudainement transporté. C’est ainsi que j’ai ramassé les matériaux, dont sont composées les relations de mon second voyage ; et voici quel est l’ordre que je leur ai donné.

Elles sont divisées en X. Volumes

Le I. Volume contient une espèce de Journal de ce qui m’est arrivé, et de ce que j’ai rencontré de plus remarquable dans mon Voyage depuis Paris jusqu’en Mingrélie. Le II. continue ce Journal de Mingrélie à Tauris.

Le III le continue de Tauris à Ispahan.

Ces trois premiers volumes contiennent la relation entière de mon voyage de Paris à Ispahan. Cette relation, qui commence au mois d’août 1671. et finit avec l’année 1673. avait déjà vu le jour. Je la fis imprimer à Londres, chez Moses Pitt, en 1686. in folio, sous ce titre : Journal du voyage du chevalier Chardin en Perse, et aux Indes orientales, par la mer Noire et par la Colchide. On la réimprima d’abord à Amsterdam en deux différents endroits, savoir chez Abraham Wolfgang en 1. Un volume. in 12. et chez Jean Wolters et Isbrand Haring, aussi en un volume in 12. On la réimprima encore l’année suivante à Lyon, chez Thomas Amaulry en 2. Vol. in 12. mais avec quelques changements. Le plus considérable est qu’on en chargea toutes les marges d’arguments, dans lesquels on me fait parler assez souvent tout autrement que je ne devais naturellement le faire, et où l’on me fait quelquefois contrarier ce que j’avais rapporté dans le corps de l’ouvrage. Enfin la voici pour la cinquième fois, mais retouchée en tant d’endroits, et si considérablement augmentée, qu’on peut en quelque façon la regarder comme un nouvel ouvrage, Je n’en donnerai point d’autre preuve que la Relation de la religion des Mingréliensl, du père Dom Joseph Marie Zampil, préfet des théatins missionnaires en Mingrélie, que je donne ici * tout au long, au lieu que je n’en rapportais que quelques extraits dans ma première édition. Ces différentes augmentations ne sont pas moins dignes de la curiosité du public, que ce que je lui avais déjà donné ; et si mon ouvrage a mérité le jugement avantageux qu’en porta l’illustre Monsieur. Bayle, dans ses mois de septembre et d’octobre de l’année 1686. des Nouvelles de la république des lettres, lorsque je le mis au jour, j’ose croire qu’on le recevra maintenant avec d’autant plus d’agrément et de satisfaction, que je le donne ici dans un beaucoup meilleur état. On ne sera peut-être pas fâché de savoir que cette première partie a été traduite en anglais, en flamand, et en allemand.

p. 152. du Tome I.

La Traduction

Le IV. Volume contient une Description Générale de l’Empire de Perse, de son Gouvernement, de ses Forces, de ses Lois, et des Mœurs et des Coutumes de ses habitants.

Le V. contient une Description des Arts et des Sciences des Persans, de leur Industrie et de leur Habileté, tant dans la Mécanique, que pour tout ce qui regarde la vie civile.

Le VI. contient la Description de leur Gouvernement Politique, Militaire, et Civil.

Le VII. contient la Description de la Religion qu’ils professent, tirée tant de leur Culte public, que de leurs Livres les plus authenti ques, dont on donne des Extraits fidèles.

Le VIII. contient une Description particulière de la Ville d’Ispahan, capitale de l’Empire de Perse, enrichie de seize Planches, ou Tailles douces, des plus beaux Édifices et autres Monuments de cette grande Ville, dessinés sur les lieux par le Sr. Grelot.

Le IX. contient la relation d’un voyage particulier, que je fis en 1674. d’Ispahan à Bandar — Abassi, port célèbre des Persans, dans le voisinage d’Ormus. On trouvera dans ce volume, entre les autres curiosités, les magnifiques ruines de Persépolis, cette ville si fameuse des anciens Perses, gravées en vingt-deux planches et décrites fort exactement, avec des remarques pour faire mieux entendre ces admirables masures, qui sont un des plus beaux restes de l’Antiquité. Et le dixième. enfin, contient le second voyage, que je fis en 1674. d’Ispahan à Bandar-Abassi, et diverses particularités de la cour de Perse, dont je n’avais point encore eu lieu de parler.

Tel est le plan de mes relations, et c’est pour la première fois que j’en publie les sept derniers volumes. Délivré désormais du soin de les faire imprimer, je vais m’appliquer incessamment à la publication de ma Géographie persane, de mon Abrégé de l’histoire de Perse, tiré des auteurs persans, et de mes Notes sur divers endroits de l’Écriture sainte. Ces Notes, dont la pensée me vint dans l’esprit dès mon premier voyage en Orient, et que j’appelai dès lors mon ouvrage favori, par le plaisir avec lequel j’y travaillais, et par l’utilité que j’espérais que la religion en pourrait tirer ; ces Notes, dis-je, sont des manières de découvertes sur un fort grand nombre de passages, dont l’intelligence dépend particulièrement de la connaissance des mœurs mœurs et des coutumes des Orientaux : Car on sait que l’Orient est comme la scène de tous les faits historiques de la Bible. La langue de ce livre divin, surtout de l’Ancien Testament, étant orientale, elle est aussi très-souvent toute hyperbolique, toute figurée dans les discours les plus communs, et pleine aussi de toutes sortes de figures dans les pièces écrites en vers, et dans les prophéties ; d’où il suit naturellement qu’on ne saurait bien entendre les Écrits sacrés, sans connaître les choses d’où ces figures sont prises, telles que sont les propriétés naturelles et les mœurs particulières d’un pays. Je remarquai cela d’abord, à mon premier voyage. Je m’apercevais de jour en jour que je trouvais en divers passages des Livres saints plus de justesse et plus de beauté qu’auparavant, parce que j’avais devant les yeux les choses naturelles, ou morales, auxquelles ces passages faisaient allusion. J’observais d’ailleurs, en lisant les différentes traductions que la plupart des peuples du monde ont faites de la Bible, que chacun, pour rendre l’original plus intelligible, employait des expressions qui accommodaient les choses aux lieux où il se trouvait ; ce qui altérait d’ordinaire le sens, et le rendait souvent plus obscur, et quelquefois même absurde. Enfin, en consultant les commentateurs sur ces sortes de passages, j’y découvrais de grandes méprises, et je m’apercevais, qu’en mille endroits, ils devinaient, ou marchaient à tâtons. Ce fut là ce qui me fit former le dessein de faire des Notes sur ces endroits de l’Écriture, me persuadant qu’elles pourraient être également agréables et utiles. Des personnes doctes, à qui je communiquai mon projet, m’encouragèrent beaucoup par leur approbation. Elles me pressèrent même beaucoup plus de l’exécuter promptement, lorsque je leur eus fait entendre qu’il n’en est pas de l’Asie comme de notre Europe, où l’on change plus ou moins ce qu’on appelle les modes, soit pour les habits, soit pour les bâtiments, soit pour toute autre chose. En Orient, il n’en est pas ainsi. L’on y est constant presqu’en tout et partout. Les habits y sont coupés et façonnés encore aujourd’hui, comme ils étaient il y a plusieurs siècles ; ce qui fait croire, qu’en cette partie du monde, les formes extérieures des choses, les mœurs, les habitudes, les manières même de parler, étaient à peu près les mêmes il y a deux mille ans qu’elles y paraissent encore aujourd’hui, à la réserve peut-être de ce que les révolutions de religion y peuvent avoir apporté de changement, ce qui n’est pas fort considérable.

Mais sans arrêter ici plus longtemps le lecteurs sur ce sujet, il en trouvera diverses preuves dans mes relations, dont il est temps de lui laisser commencer la lecture.


VOYAGE DE MONSIEUR LE CHEVALIER CHARDIN DE PARIS A ISPAHAN.

Je partis de Paris, pour retourner aux Indes, le 17. Août 1671. quinze mois justement après en être revenu. J’entrepris pour la seconde fois ce grand voyage, tant pour étendre mes connaissances sur les langues, sur les mœurs, sur les religions, sur les arts, sur le commerce, et sur l’histoire des Orientaux, que pour travailler à l’établissement de ma fortune.

Le feu Roi de Perse m’avait fait son Marchand par des Lettres patentes l’an 1666. et m’avait chargé de faire faire plusieurs bijoux de prix, dont Sa Majesté avait de sa propre main dessiné les modèles. Madame Lescot, Négociante fameuse par son esprit, et par la hardiesse de ses entreprises, encore plus que par les grands biens qu’elle avait amassés m’excitait, de concert avec feu mon Père, à exécuter ma Commission : et m’offrirent tous deux d’être de moitié avec moi. Monsieur Raisin, Lyonnais, fort honnête homme, et mon associé au précédent Voyage, s’engagea de nouveau dans ce commerce. Quatorze mois durant nous fîmes chercher dans les plus riches pays de l’Europe, de grandes pierres de couleur, de grosses perles, et le plus beau corail travaillé. Nous fîmes faire de riches ouvrages d’orfèvrerie, des montres et des horloges curieuses ; et parce que notre fonds n’était pas encore employé, nous fîmes passer en Italie douze mille Ducats d’or. Mon Associé se rendit à Livourne avant moi par la voie de Gênes ; je m’y rendis à la fin d’Octobre par Milan, Venise, et Florence.

Le 10. Novembre nous nous embarquâmes sur un vaisseau d’un convoi hollandais qui allait à Smyrne. Ce convoi était composé de six vaisseaux marchands et de deux vaisseaux de guerre. Sa charge montait à trois millions de livres ou environ, non compris les effets que les passagers, les mariniers, et les capitaines même cachent et ne déclarent point, pour n’être pas obligés d’en payer les droits de fret, de douane, et de consulat. Nous touchâmes Messine, Zante, et plusieurs autres îles de l’archipel. Nous eûmes à celle de Micone un différend considérable avec un corsaire livournais, pour un de ses gens qui s’était sauvé à notre bord en nageant un mille. Il le fallut rendre. Le corsaire nous envoya dire qu’il venait nous combattre, si nous ne lui rendions son matelot. Nous ne trouvâmes pas que la chose en valût la peine.

Il y a d’ordinaire quarante vaisseaux de corsaires chrétiens dans l’archipel, tant de Majorque, que de Villefranche, de Livourne, et de Malte. Ces vaisseaux sont petits la plupart, et assez mal avictuaillés ; mais équipés de gens que la misère, et une longue habitude de faire du mal, ont rendu déterminés, et cruels. Il n’y a point de maux imaginables qu’ils ne fassent aux habitants des îles de cette mer, où ils peuvent aborder ; quoique ces habitants soient tous chrétiens, et que plusieurs reconnaissent le pape.

Je ne saurais oublier la réponse, qu’un de ces corsaires, nommé le chevalier de Témericourt, fit en ce temps-là au marquis de Pruilly, frère du maréchal d’Humières, qui montait un vaisseau de roi nommé Le Diamant. S’étant rencontrés à l’île de Millo, le marquis invita le chevalier, et la conversation s’étant tournée sur ceux qui font le cours, il lui dit, comme me racontèrent peu de temps après des gentilshommes qui étaient présents, Chevalier, les viols, les meurtres, les sacrilèges que tu commets journellement, tes blasphèmes ; en un mot, tes actions impies et barbares, ne te font-elles point craindre ? Peux-tu espérer d’aller en paradis ? Ne crois-tu pas qu’il y ait un enfer ? Moi, répondit le chevalier, point du tout ; Je suis luthérien, je ne crois rien de tout cela : Voilà l’esprit des corsaires, et voici une autre particularité qui les regarde.

Pendant que nous attendions le vent au port de Micone, il arriva deux grands vaisseaux de guerre vénitiens. Ils y entrèrent de nuit. L’amiral en jetant l’ancre, tira des fusées du haut de son grand mât. Cela s’appelle faire la roquette, du mot italien rocquetta qui signifie fusée ; c’était pour avertir les corsaires chrétiens, qui pouvaient être au port, de se retirer avant le jour. Il y en avait alors deux. Ils firent voile le lendemain matin, et allèrent donner fond derrière un cap, à une lieue de là seulement. L’amiral était un noble Vénitien, chef d’escadre. J’allai lui faire visite, et lui ayant demandé la raison de ces fusées, il me dit, qu’il avait ordre d’en user ainsi, parce que la République s’étant engagée au Grand Seigneur dans le traité de Candie, de chasser de l’archipel les corsaires chrétiens, et d’en prendre autant qu’il se pourrait ; mais qu’ayant d’ailleurs reçu plusieurs services de ces corsaires, durant la dernière guerre qu’elle a eu contre le Turc, elle usait de ce ménagement, afin de satisfaire la Porte, sans agir pourtant contre les corsaires. Que dans cette vue les bâtiments maritimes de la République avaient ordre de se faire toujours connaître dans l’archipel, afin que les corsaires chrétiens s’éloignassent d’eux, ou ne les approchassent pas de si près, qu’on ne pût faire semblant de ne les pas voir. De jour, ajouta-t-il, nous nous faisons assez connaître par nos pavillons, mais de nuit, lorsque nous entrons dans un port, nous faisons tirer des fusées, et envoyons même quelquefois des officiers à terre pour savoir s’il y a des corsaires chrétiens au port, et les faire avertir de se retirer.

J’arrivai à Smyrne le 7. Février 1672, après trois mois de navigation. Nous essuyâmes en cette longue traversée un rude froid, et de fortes tempêtes. Nous manquâmes de vivres, et nous ne pouvions faire ce voyage avec plus de risque, et plus de souffrances.

Je ne m’arrêterai point à faire la description. de Smyrne, n’y ayant rien observé, non plus que dans tout l’archipel, qui ne se trouve dans les relations de Spon, et d’autres voyageurs savants, et exacts, qui y ont été depuis moi. Je me renfermerai à en rapporter quelques points de commerce, et d’histoire, dont ils n’ont point parlé.

— Je commence par celui des Anglais comme le plus considérable. Il est conduit par une Compagnie royale, établie à Londres, laquelle se gouverne d’une manière très prudente, et qui ne saurait manquer de réussir. Il y a près de cent ans qu’elle subsiste, ayant été établie vers le milieu du règne d’Élisabeth règne fameux pour avoir entre autres choses produit diverses compagnies de commerce, et particulièrement celles de Hambourg, de Russie, de Groenland, des Indes orientales, et de Turquie, qui toutes durent encore. Le commerce était alors en son enfance, et rien ne marque mieux l’ignorance de ce temps-là, à l’égard des pays un peu éloignés, que l’association que faisaient ces marchands ; car ils se mettaient plusieurs ensemble, pour s’entre-conduire et pour s’entraider. Cette compagnie qui regarde le négoce du Levant, est d’une espèce particulière. Ce n’est point une société, où chacun fournisse une somme qui s’unisse en masse. C’est un corps qui n’a rien de commun, que l’octroi et le privilège de négocier en Levant. Il se donne le nom de compagnie réglée. Il n’y entre que des marchands de race, ou des gens qui en ont fait l’apprentissage. On donne pour être reçu en ce corps environ 120. écus, si l’on est moins âgé de 25. ans, et le double, si on l’est plus. La compagnie ne commet à personne son pouvoir, ni la direction entière de ses affaires. Elle se gouverne par elle-même, à la pluralité des voix. Celui qui fait assez de négoce pour porter huit écus d’imposition par an, a sa voix aussi forte que celui qui en fait pour cent mille. Cette assemblée ainsi démocratique, envoie les vaisseaux, lève les taxes sur les marchandises, présente l’ambassadeur que le roi envoie à la Porte, élit les deux consuls de la nation à Smyrne, et à Alep, et empêche l’envoi des marchandises qu’elle ne juge pas propres en Levant. Elle est présentement composée d’environ trois cents marchands, et elle élève en Turquie beaucoup de jeunesse de bonne maison, qui apprend le commerce sur le lieu. Ce commerce monte à six ou sept cent mille livres sterling par an, et consiste en étoffes de laine travaillées en Angleterre, et en argent, qu’on charge tant en Angleterre, qu’en Espagne, en France, et en Italie ; en échange de quoi on rapporte des laines, et des cotons filés, des galles, de la soie crue et ouvrée, et quelques autres denrées de moindre valeur. La compagnie ayant reconnu, que l’envie que l’intérêt fait naître d’ordinaire entre les gens de même profession, était capable de les ruiner, qu’elle leur faisait hausser, ou baisser le prix des marchandises, pour courir sur le marché l’un de l’autre, qu’elle met en querelle les marchands avec les consuls, les consuls avec l’ambassadeur, et qu’elle fait faire mal-à-propos de certaines épargnes qui attirent des avanies, et de rudes vexations : La compagnie, dis-je, ayant reconnu ces maux, y a fort sagement remédié ; car le drap d’Angleterre, dont les Anglais portent en Turquie environ vingt-mille pièces par an, et la plupart des autres marchandises, leur sont envoyées avec un tarif du prix auquel ils les doivent vendre. On leur en envoie un autre, pour celles qu’on leur ordonne d’acheter, et ainsi il n’arrive point que les marchands se causent aucun dommage, dans la vue de leur profit particulier.

Pour éviter les autres désordres, la compagnie donne pension à l’ambassadeur anglais qui réside à la Porte, aux consuls, et à leurs principaux officiers, comme sont le ministre, le chancelier, le secrétaire, les interprètes, les janissaires, et autres. Ces officiers ne peuvent lever aucune somme sur les marchands, ni pour raison de droits, ni sous prétexte de présents, ou de dépenses extraordinaires. Quand il en faut faire, ils avertissent les députés de la nation qui sont deux marchands constitués pour agir au nom des autres. Ces députés examinent et résolvent avec l’ambassadeur, ou le consul, ce qu’il faut donner, les voyages qu’il faut faire à la Porte, et ce qu’il y a à traiter. Ce n’est pas que l’ambassadeur ou le consul, ne puissent agir seuls ; mais ils en usent ainsi pour leur décharge, et même dans les affaires, ou importantes, ou extraordinaires, ils assemblent toute la nation. Aussitôt que la résolution est prise, les députés avertissent le trésorier de fournir ce qui est nécessaire, soit argent, soit nippes, ou curiosités. Ce trésorier est établi par la compagnie même ; il fournit pour tout cela, satisfait ponctuellement à tous les frais, payant aussi exactement les gages de chaque officier. Ainsi, l’ambassadeur, et les consuls, n’ont uniquement qu’à veiller à la sûreté de la nation anglaise, et au bien de son commerce, sans être distraits par leurs propres intérêts. Il y a beaucoup d’autres beaux règlements dans cette compagnie pour la manutention de son trafic en Levant ; aussi se fait-il avec un honneur et un profit tout autre que celui des nations voisines. Cette compagnie a ici plus de vingt maisons : et ceux qui en sont entretiennent tous des chevaux de prix. On sait que ceux de la Natolie, dont Smyrne est une des plus fameuses villes, sont des plus beaux du monde.

Les Hollandais font aussi beaucoup d’affaires à Smyrne, et même plus qu’aucune autre nation de l’Europe ; mais ils en font peu ailleurs, et tout leur commerce dans les autres villes du Levant ne va pas loin. Leur principal profit est à voiturer en Europe les Arméniens, et leurs marchandises, et à les ramener. Ils gagnent aussi beaucoup sur leur argent, dont la Turquie est toute pleine. Cet argent est de bas aloi, et de plus notablement mêlé de pièces fausses. Il consiste en écus, demi-écus, testons, et pièces de quinze sols. Les écus et les demi-écus sont la plupart au coin de Hollande. Les Turcs les appellent aslani, comme qui dirait des lions, à cause que de chaque côté il y a un lion marqué dessus. Les Arabes par sottise, ou autrement, ont pris le lion pour un chien, et ont nommé ces pièces abou-Kelb, comme qui dirait des chiens. Les quarts sont presque tous faux, et les meilleurs n’ont que moitié de fin. Cependant les Turcs ont si peu de discernement et de connaissance, qu’ils estiment davantage cette monnaie que celle d’Espagne. Ils appellent les écus d’Espagne marsillies, parce que les Marseillais ont été les premiers qui en ont porté de grandes sommes en Turquie.

Les États entretiennent un résident à la Porte, auquel ils donnent quatre mille écus d’appointements. Ce résident a de plus la moitié du revenu des consulats hollandais de Levant, qui quelquefois monte à beaucoup, y ayant eu un consul anglais à Smyrne qui tira en un an cinquante mille écus de droits. Lorsque j’y arrivai, le consul avait de grands différends avec les marchands ; il les accusait de le tromper ; il en prenait leurs livres à témoin ; il voulait qu’ils fussent vus, et les marchands n’y voulaient entendre en aucune manière. Le résident n’ayant osé juger ce différend, les parties s’en remirent aux États. Cependant de peur que la venue du convoi ne fît de nouvelles affaires, les marchands et le consul s’accordèrent de ses droits de consulat à dix mille cinq cents écus, pour tout ce que le convoi avait apporté, et pour tout ce qu’il emporterait.

Les Français sont en grand nombre à Smyrne, et dans tout le Levant. On en trouve en tous les ports de Turquie qui sont sur la mer Méditerranée, et non seulement des marchands, mais de toute sorte de professions. Il y a peu d’arts mécaniques dont l’on ne trouve quelque ouvrier parmi eux et il n’y manque pas surtout de teneurs d’auberge et de cabaretiers. Ils sont presque tous Provençaux ; mais le négoce qu’ils y font est si peu de chose, qu’un marchand seul en chaque lieu pourrait faire toutes leurs affaires. À Smyrne, par exemple, ils sont plus de cent marchands, et cependant la vérité est, qu’il y a eu des années qu’il ne venait pas de France quatre cent mille livres d’effets pour eux tous. Plusieurs d’entre eux n’ont pas cinq cents écus de fonds. Ils sont tous fort peu d’accord, et entretiennent fort bien la division en leur commerce. Ainsi il ne faut pas s’étonner s’il diminue, et s’il cause en général plus de dommage que de profit. Ceux qui en connaissent bien la nature, et les maximes, disent que c’est cette désunion qui les ruine en Levant, et que si l’on compare l’état présent avec l’état passé du négoce qu’ils y font, on trouvera qu’il est plus misérable, et plus stérile que jamais. On ajoute, que les Provençaux ont eu en Turquie des fortunes, et des rencontres de temps si favorables, qu’on ne peut assez s’étonner qu’ils n’aient pas rempli leur pays de richesses en ces temps heureux. Un de ces temps-là commença environ l’an 1656, et dura treize ans, pendant lesquels ils faisaient un commerce, sur lequel ils gagnaient d’entrée quatre vingts et nonante pour cent.

Ce commerce, qui au fond était extrêmement inique, est celui des pièces de cinq sols, qui a tant fait de bruit en son temps. Les Turcs, qui les appelaient timmins, prirent les premières à dix sols la pièce, ou six par écu. Elles demeurèrent quelque temps à ce prix, et tombèrent après à sept sols et demi. Ils ne voulaient point d’autre monnaie. Toute la Turquie s’en remplissait, et l’on n’y voyait plus guère d’autre argent, parce que les Français l’emportaient. Cette bonne fortune les aveugla si fort, qu’ils ne se contentèrent pas du grand gain qu’ils faisaient, ils en voulurent davantage, ils se mirent à altérer les pièces de cinq sols, et ils en firent faire d’argent bas à Dombes premièrement, puis à Orange, et à Avignon. On en fit de pires à Monaco, et à Florence, et enfin on en monnaya en des châteaux écartés dans l’État de Gênes, et en divers autres lieux, qui n’étaient que de cuivre argenté. Les Marseillais, pour débiter leur monnaie, la rabaissaient eux-mêmes, et la donnaient en paiement, et aux changeurs à moindre prix que le cours. Les Turcs furent longtemps sans s’apercevoir de la tromperie qu’on leur faisait, quoiqu’elle fût si grossière, et si importante ; mais enfin ils s’en aperçurent, et elle les irrita si fort, qu’ils firent partout de grandes avanies aux Français, les traitant de faux monnayeurs, quoique les Hollandais et les Génois y eussent autant de part. Ils envoyèrent des changeurs dans tous les ports du Levant, pour visiter l’argent qu’on apportait, et décrièrent cette monnaie, à la réserve du vrai coin de France, qu’ils réduisirent à cinq sols pièce : et du coin de Florence, de Monaco, et de Dombes, dont l’aloi était le plus haut, qu’ils réduisirent à quatre sols. Mais enfin ils décrièrent tout le coin altéré sans exception, et ne laissèrent de cours qu’aux bonnes pièces de cinq sols, dont en peu de temps l’on ne vit plus paraître, parce qu’elles valaient intrinsèquement plus que leurs cours. Tous les marchands Européens, excepté les Anglais, étaient chargés, quand cela arriva, de grosses sommes de ces timmins. Leurs magasins en étaient remplis, il en venait des vaisseaux chargés, et on commençait d’en fabriquer partout. Le décri de cette monnaie causa beaucoup de perte à ceux qui en faisaient trafic, plusieurs y ayant perdu ce qu’ils avaient gagné, et quelques-uns davantage.

Les Anglais furent les auteurs du décri. Si cette monnaie eût continué d’avoir cours, leur négoce était ruiné, car il consiste particulièrement en achat de soie. Or les négociants des timmins faisaient hausser le prix des soies, ne se souciant pas à quel prix ils les achetassent, pourvu qu’on prît leurs pièces de cinq sols en paiement. J’en ai vu à plus de cinquante marques différentes ; les plus communes avaient pour coin d’un côté une tête de femme avec ces mots autour, Vera virtutis imago, et de l’autre l’écu de France, avec ceux-ci, Currens per totam Asiam.

Je ferai ici deux remarques ; la première que c’est une chose bien surprenante, qu’en tout l’Empire ottoman, le plus grand empire du monde, on ne batte point de monnaie d’argent, que des demi-sols, qu’ils appellent accha, terme générique pour signifier l’argent monnayé, que les Européens ont corrompu en celui d’aspres ; monnaie si petite, et si mince, qu’elle se perd entre les doigts. C’est pourtant là la monnaie originaire, et pour ainsi dire unique, des des Turcs, avec quoi ils comptent et supputent au trésor, aux bureaux des finances, et à leurs chambres des comptes. Ils font de deux sortes d’aspres, la courante, ou réelle, qui vaut demi-sol, ou cent vingt à l’écu, et l’entière, qu’ils appellent l’immaculée, qui vaut neuf deniers. Je n’ignore pas qu’on bat en Égypte une autre monnaie d’argent, qui vaut dix-huit deniers, qu’on appelle para, ou paré, terme qui signifie partie de tout. Mais, outre que ce n’est qu’en Égypte qu’on en bat, il y en a si peu qu’on ne s’en aperçoit presque pas dans le cours. Remarquez que le nom d’accha signifie blanc en langue turquesque, de même que celui d’aspron en grec, duquel les Européens ont formé celui d’aspres. C’est donc comme notre ancienne monnaie en France, appelée blancs, de la couleur du métal, de laquelle il ne reste plus que le nom, l’argent, à force de se multiplier parmi nous, ayant absorbé ces petites monnaies. Quant aux monnaies d’or -on en bat en Égypte et seulement là. Ce sont des ducats et demi ducats du poids et de la forme de ceux d’Allemagne, qu’on appelle sultanins, comme qui dirait, réaux, ou impériaux, qui ont cours à cent trente sols, tantôt plus, tantôt moins ; car le cours en est assez mal réglé. Les espèces qu’on voit le plus en Turquie sont pour l’or, les ducats de Venise, qu’on estime par-dessus tous, et ceux d’Allemagne ; et pour l’argent, les pièces de huit et les dallers et rixdallers.

Ma seconde remarque, c’est qu’il n’y a pas de gens du monde plus aisés à tromper, et qui aient été plus trompés que les Turcs. Ils sont naturellement assez simples, et assez épais, gens à qui on en fait aisément accroire. Aussi les chrétiens leur font sans cesse une infinité de friponneries, et de méchants tours. On les trompe un temps, mais ils ouvrent les yeux, et alors ils frappent rudement, et se payent de tout en une seule fois. On appelle ces amendes qu’ils font payer, avanies, terme qu’on prétend tirer du nom d’avany, qui se donne en Perse aux courriers de la cour, et qui veut dire, des gens qui prennent tout ce qu’ils trouvent, parce qu’effectivement ces courriers prennent sur leur route des chevaux à toute sorte de gens, quand ils en ont besoin, ou qu’il en rencontrent de meilleurs que celui qu’ils montent, sans s’informer qui l’on est. Cette méchante coutume vient de ce qu’en tout ce grand royaume il n’y a point de postes établies comme dans nos pays. Ces avanies ne sont pas toutes des impositions injustes, et il en est de cela comme des confiscations si fréquentes aux douanes. La plupart des ministres ottomans et leurs officiers dévorent le peuple. La Porte souffre cela, et exhorte à la résipiscence. Si les plaintes cessent, le mal est étouffé ; si elles redoublent, la Porte envoie couper la tête à l’accusé, et confisque son bien. Avec cela le peuple est vengé, le trésor est accru, la justice est faite, et l’exemple est donné.

Les Marseillais disent, que ce sont les avanies qui ont ainsi affaibli le commerce des Français en Levant ; aussi en ont-ils payé pour des sommes immenses. Entre toutes celles dont j’ai ouï parler, il y en a une que l’on n’oubliera jamais, et qui leur fut faite du temps que Monsieur de Sésy était ambassadeur de France à la Porte, et voici comment la chose arriva.

Il prit envie à son excellence de se faire fermier du Grand Seigneur, et de prendre la ferme des douanes de Constantinople, et de Smyrne. Au bout de six mois Monsieur de Sésy se trouvant en arrière de cent-mille francs, demanda à en être déchargé, ce qu’on lui accorda par grâce, à condition de payer ce qu’il devait : mais comme il n’avait point d’argent, les Turcs obligèrent la nation française à payer pour lui. Aussi disait-il aux marchands qu’il n’avait pris les douanes, que pour le bien du commerce des Français, et pour empêcher les différends qui naissent journellement entre eux et les Turcs, à l’occasion des douanes. Les marchands ne manquaient pas de bien répondre, et de se défendre par de bonnes raisons ; mais ce fut en vain, il fallut qu’ils payassent les cent mille francs : et comme ils n’avaient point d’argent eux mêmes, ils furent réduits à en emprunter des juifs à vingt-cinq pour cent pour six mois. J’ai ouï assurer à des gens qui le savaient bien, que ces cent-mille francs furent remboursés si tard, que l’intérêt monta à trois fois autant que le capital ; de manière que cette avanie coûta près de cent cinquante mille écus à la nation.

Ils en payèrent deux autres durant l’ambassade de Monsieur de la Haye, le fils, qui coûtèrent deux cent mille francs. J’ai aussi ouï conter à divers marchands, qu’un de ses prédécesseurs prit quinze ans durant, cinq cents écus sur chaque voile française qui venait à Constantinople, pour le prétendu remboursement d’une dépense de six cents écus, qu’il disait avoir faite pour le commerce de la nation, et que lorsque les marchands lui représentaient qu’il s’était cent fois remboursé de cette somme, il répondait, Je rendrai mes comptes, je ne prends que ce qui m’est dû.

Les Vénitiens tiennent un consul à Smyrne. Celui que j’y trouvai était un vieillard de plus de soixante et dix ans nommé Luppozzuoli, lequel venait de se marier, pour la septième fois, à une jeune Grecque, qui était grosse : le bonhomme le contait d’un air gai et satisfait à ceux qui l’allaient voir.

Les Génois y tiennent aussi un consul. Il y a là pourtant peu ou point de marchands de ces nations, surtout de Génois, pour lesquels il n’y a rien à faire en Levant. Ils ne s’y étaient établis que pour le négoce des pièces de cinq sols, à cause du grand profit qu’on y faisait ; aussi dès que ce négoce fut défendu, leurs principaux marchands se retirèrent. Il n’en demeura que deux ou trois à Smyrne, et pas un à Constantinople. Leur compagnie du Levant commença à se dissoudre, et il n’y a pas de doute, que tout cet établissement des Génois se serait entièrement dissipé, par le rappel de leur résident à la Porte, et de leur consul à Smyrne, s’ils n’avaient été retenus de faire ce rappel par deux considérations : l’une que les Turcs ne permettent jamais aux nations établies chez eux de s’en retirer tout à fait : l’autre que cette entière retraite aurait découvert trop manifestement le pauvre motif de la République, dans une entreprise qui lui avait coûté beaucoup, et qui avait donné une occasion à la France, de faire éclater le mécontentement qu’elle avait de sa conduite. Peut-être ne sera-t-on pas fâché de lire trois ou quatre pages, pour s’instruire plus particulièrement de ce fait.

J’en commencerai le récit, en disant que les Génois ont autrefois été très puissants au Levant. Qu’ils ont été maîtres de beaucoup d’îles dans l’archipel, de diverses côtes de mer en Grèce, et de plusieurs villes sur la mer Noire. Pera même, à présent un faubourg de Constantinople, était à eux. L’histoire des siècles passés raconte assez au long, de quelle façon, et en quel temps ils perdirent tout cela, sans qu’il soit besoin de le redire ici. La guerre de Candie qui arriva l’an 1645 leur fit venir l’envie de rentrer en commerce avec les États du Grand Seigneur ; s’imaginant qu’ils s’empareraient du grand négoce, que les Vénitiens y faisaient avant la guerre. Pour faire plus sûrement et plus promptement réussir ce dessein, ils eurent recours à la recommandation du roi de France, comme le plus ancien allié de l’Empire ottoman, et le plus considéré. Le conseil du roi, qui avait alors bien d’autres choses en tête que le commerce, accorda aux Génois la recommandation qu’ils désiraient. Il ne s’aperçut pas de divers dommages qui en revenaient clairement à la nation française, dont le plus considérable était, le préjudice que cela faisait aux capitulations, qu’ils prétendent avoir faites avec la Porte, et dont la principale est ; que les nations Européennes qui voudront s’établir au Levant, n’y pourront négocier que sous la bannière et protection de France.

Mr. de la Haye le Père était alors Ambassadeur de France en Turquie, il donna toute sorte d’aide à la négociation des Génois ; mais cependant elle ne réussit point, parce qu’elle ne fut pas, dit-on, assez vivement poursuivie.

Ils la reprirent l’an 1664 excités par les grands profits qui se faisaient au négoce des pièces de cinq sols, comme je l’ai dit. Ils ne pouvaient pas s’attendre alors que la France sollicitât en leur faveur, comme elle fit la première fois, parce que les choses avaient bien changé, soit à l’égard du commerce en général, soit à l’égard du commerce de Levant en particulier, et ils voyaient bien au contraire que leur entreprise serait désagréable à la France ; mais ils pensaient que ce royaume se fût tellement brouillé avec le Turc, par le secours donné contre lui aux Vénitiens, et à l’empereur, que son opposition, ou sa recommandation, serait de peu d’efficace. Ils recherchèrent l’assistance de l’Angleterre, et de l’Empire, et ils se contentèrent à l’égard de la France, d’y donner une simple information de leur dessein. Leur résident dit au roi, qu’il s’était établi à Gênes une compagnie de Levant, que la République avait dessein d’envoyer un ambassadeur à la Porte, et qu’elle espérait que Sa Majesté voudraient bien favoriser sa négociation.

Le Roi lui répondit seulement, Qu’il souhaitait à la République toute sorte de bons succès.

Cette réponse augmentant l’incertitude que les Génois avaient déjà, de la réception qu’on leur ferait à Constantinople, et de la manière dont le Grand Seigneur les voudrait traiter ; ils envoyèrent incognito le marquis Durazzo, un des principaux intéressés en la compagnie, pour s’assurer de tout, et pour traiter secrètement avec le vizir. Ce gentilhomme vint avec le comte de Leslé ambassadeur extraordinaire de l’empereur, et comme étant de sa suite. Il vit le grand vizir, négocia avec lui, et obtint avec l’entremise de cet ambassadeur, et de l’ambassadeur d’Angleterre, qui appuyèrent fortement sa négociation, que les Génois auraient des capitulations semblables, à celles des Anglais, et des Hollandais. L’envoyée ayant parole du grand vizir au nom de Sa Hautesse, retourna à Gênes, et fit rapport de ce qu’il avait traité avec le Divan. Les Génois firent aussitôt préparer deux grands vaisseaux pour aller à Constantinople, et ils y envoyèrent le même marquis Durazzo en qualité d’ambassadeur.

La première négociation de ce marquis avec le vizir n’avait pas été si secrète, que les Français qui étaient au Levant ne l’eussent incontinent apprise. Le dessein des Génois les troubla. Ils appréhendèrent que ce nouvel établissement ne fût dommageable à leur commerce : cela fit qu’ils écrivirent en France, que leur négoce souffrirait beaucoup de diminution, si les Génois s’établissaient en Turquie, qu’il fallait les en empêcher. On se résolut de le faire, et on donna des ordres pour cela à l’ambassadeur de France à la Porte, qui était alors Monsieur de la Haye le fils.

Il ne faisait que de revenir d’Andrinople pour d’autres affaires, lorsqu’il reçut l’ordre de s’opposer à l’établissement des Génois. Il envoya aussitôt demander permission d’y retourner ; car en Turquie aucun ambassadeur ne peut sans congé aller à la cour. Le grand vizir n’y était pas : il était allé vers la Thessalie pour presser le siège de Candie. Le caimacan, qui est comme un lieutenant de grand vizir, ayant eu des avis secrets de l’ordre que l’ambassadeur de France avait reçu, fit réponse, qu’il ne pouvait lui accorder la permission qu’il demandait, sans avoir auparavant, le consentement du grand vizir.

L’ambassadeur vit bien que c’était un refus qu’on lui donnait. Il envoya un gentilhomme à Andrinople avec des instructions, pour représenter aux ministres, que par les capitulations que l’empereur de France avait avec le Grand Seigneur, la Porte s’était obligée à ne recevoir en Turquie aucune nation d’Europe, que sous la bannière française : qu’ainsi c’était contrevenir à ces capitulations que de traiter avec les Génois, et que si le traité se concluait, il se retirerait. Tout ce que le gentilhomme de l’ambassadeur représenta, et ce qu’il communiqua de ses instructions, fut envoyé au grand vizir, et examiné au lieu où il était. La réponse qu’eut l’ambassadeur fut tout à fait rude et incivile : il ne s’en faut pas étonner, le grand vizir était encore plein de l’affront, que les Français lui avaient fait recevoir en Hongrie ; elle contenait. Que la Porte était ouverte pour se retirer de même que pour venir, que l’empereur de France n’avait pas droit de vouloir empêcher le Grand Seigneur de faire la paix avec de vieux ennemis, et de leur accorder des capitulations, lorsqu’ils les lui venaient demander, et qu’il devait suffire à Sa Majesté d’être reconnu à la Porte pour empereur, et pour premier prince de la chrétienté, sans prétendre lui rien prescrire pour les autres.

L’ambassadeur génois arriva à Constantinople, pendant qu’on travaillait ainsi à empêcher sa réception. Il n’en fut pas surpris ; ayant eu des nouvelles sur sa route qui lui faisaient appréhender quelque chose de semblable. On lui donnait avis que le résident de Gênes en France, ayant fait savoir au roi, que ses maîtres envoyaient le marquis Durazzo à Constantinople en qualité d’ambassadeur, le roi avait répondu ; Je souhaite bon voyage à l’ambassadeur de la République ; mais je ne sais pas ce que le nôtre aura fait à la Porte sur ce sujet. J’ai vu bien des gens qui ont cru, que si le grand vizir n’eût pas été piqué contre les Français, pour les raisons que j’ai marquées, et n’eût pas eu quelque sorte d’aversion personnelle pour l’ambassadeur, les Génois n’auraient point été reçus en Levant ; parce que la Porte ne considérait pas assez un intérêt de commerce, pour l’accorder au préjudice des capitulations avec la France, qui semblaient lui en avoir ôté la liberté.

Après avoir demeuré douze jours à Smyrne, je me remis en mer pour passer à Constantinople, où j’arrivai le 9. Mars. J’y débarquai sans peine, sans risque, et sans frais, beaucoup de choses précieuses que j’avais avec moi, et en si grande quantité, que deux chevaux ne les pouvaient porter. Monsieur de Nointel, ambassadeur de France, me dit, que je fisse mettre son nom, et des fleurs de lys sur mes caisses, et qu’il les enverrait quérir comme appartenant à lui. Cela se fit, et avec la plus grande facilité du monde. Il envoya un interprète dire au douanier, qu’il était venu deux caisses sur le vaisseau flamand, arrivé le jour précédent, qui lui appartenaient, et qu’il le suppliait de les laisser passer. Le douanier donna l’ordre pour cela, qui fut aussitôt exécuté. L’interprète alla aux vaisseaux hollandais, fit débarquer les deux caisses, et les fit porter à l’hôtel de l’ambassadeur, qui eut la bonté de me les envoyer le même jour.

Les ambassadeurs, les résidents, et les envoyés, qui sont à la Porte, ont le privilège de faire entrer et sortir ce qu’ils veulent, en disant seulement, qu’il est à eux, sans que la douane en prenne connaissance. On peut dire que cette honnêteté et générosité des Turcs n’a point sa pareille en toute l’Europe.

Lors que j’arrivai à Constantinople, Monsieur de Nointel se préparait à aller trouver le Grand Seigneur à Andrinople, pour renouveler les capitulations. L’affaire était d’importance, et faisait éclat partout, parce qu’elle durait depuis sept ans, et que les Turcs négligeaient fièrement l’ambassadeur, malgré la guerre qu’ils venaient de déclarer à la Pologne. Voici l’origine des différends, qui régnaient alors entre la France et la Turquie.

Au commencement du règne de Mahomet IV. qui était pour lors empereur des Turcs, et qui parvint à l’Empire à l’âge de sept ans, l’an 1648. l’État était gouverné par des femmes, et par des eunuques, qui remplissaient les premières charges comme il leur plaisait. Les Turcs demeurent d’accord, que la cour ottomane ne fut jamais si corrompue, et dans un si étrange dérèglement de conduite. Presque tous les mois on voyait un nouveau grand vizir, auquel après quelques jours de ministère on ôtait la charge, et souvent la vie. C’est la coutume de Turquie, qu’à l’avènement d’un grand vizir, tous les gens de condition le vont voir, et lui font un présent. Les ambassadeurs particulièrement y sont comme obligés. Monsieur de la Haye, le père, qui était alors ambassadeur de France à la Porte, voyant les fréquents changements de grand vizir, qui arrivaient en ce temps-là, crut que durant tout le bas âge de Sa Hautesse, les choses n’iraient point autrement, et qu’ainsi la visite et les présents qu’il faisait à chaque nouveau grand vizir, étaient visite et présents perdus, puisqu’on en changeait presque tous les mois, et quelquefois plus souvent. De façon qu’il prit la résolution de regarder tranquillement ces changements de premier ministre, sans faire de visite, ni de présent à aucun.

Il arriva peu après, que Cuperly Mahomet Pacha eut le sceau de l’Empire, c’est-à-dire, qu’il fut fait grand vizir. L’ambassadeur crut, que la fortune de celui-ci ne serait pas meilleure que celle de ses prédécesseurs, et qu’elle n’aurait aussi qu’une fort courte durée ; mais il se trompa, et la chose réussit tout autrement. Ce grand vizir se maintint dans la charge jusques à sa mort, qui arriva l’an 1662.

Dès qu’il y fut entré, chacun lui fit sa visite, et les présents accoutumés ; entre autres les ministres étrangers, excepté l’ambassadeur de France. On dit à celui-ci plusieurs fois d’en faire autant, et même on l’en pressa ; mais le désir d’épargner un présent à la nation le retint : néanmoins voyant enfin, que Cuperly s’établissait à la cour sur la ruine de plusieurs grands, et que selon toutes les apparences, il serait quelque temps grand vizir : il l’alla voir, et lui fit son présent. Ce fut là véritablement une visite, et un présent perdus, car le vizir indigné de la négligence, et du peu de considération qu’il avait témoigné pour lui en cette importante rencontre, avait formé le dessein de s’en venger sur lui, et même sur toute la nation française. C’est là au vrai la source et l’origine de la mauvaise correspondance qu’il y a eu entre la France et la Turquie, durant tout le ministère de ce vizir, qui a été de douze années, et depuis même sous le ministère de son fils qui lui succéda.. De manière que la dureté de la Porte envers les trois derniers ambassadeurs de France, Monsieur de la Haye le père, Monsieur de la Haye le fils, et Monsieur de Nointel, et les diverses avanies qui ont été faites aux Français pendant vingt ans, se doivent rapporter originairement à un chagrin personnel, nonobstant les raisons sur quoi on les a fondées dans la suite ; dont les principales et les plus justes étaient, l’entreprise sur Gigeri, et les secours donnés à l’Empereur, et aux Vénitiens.

Le vizir ne fut pas longtemps à chercher l’occasion de faire éclater son ressentiment. Il s’en présenta bientôt une, telle qu’il la pouvait souhaiter pour un si mauvais dessein. C’était le temps de la guerre de Candie ; la France avait assisté secrètement les Vénitiens dès le commencement de la guerre, et l’on tient que Monsieur de la Haye eut ordre, d’avoir un commerce secret avec les Vénitiens, et de leur faire savoir les desseins des Turcs. Il arriva l’an 1659. qu’un Français, qui se faisait appeler Vertamont, et qui avait un emploi assez honorable en Candie dans les troupes vénitiennes, alla demander congé au capitaine général d’aller voir Constantinople. Le capitaine général lui fit expédier un passeport, et le chargea d’un gros_paquet de lettres pour l’ambassadeur de France. Le Français, qui n’avait point d’autre dessein que de se faire Turc, se présenta au caimacan de Constantinople, lui dit qu’il avait quitté le camp des chrétiens, parce qu’il voulait abjurer leur religion pour embrasser le mahométisme ; au reste qu’il avait un paquet de lettres de grande importance à mettre entre les mains du grand vizir. Le caimacan le fit aussitôt conduire à Andrinople, où était la cour en ce temps-là. Ce perfide déserteur ne se contenta pas de renier la foi, il découvrit au grand vizir le commerce de l’ambassadeur de France avec les Vénitiens, et lui dit que le paquet de lettres, qu’il lui remettait, le lui ferait connaître fort clairement.

Le grand vizir avait eu des soupçons de ce commerce caché, et il en devenait comme assuré, par les choses qu’il entendait dire à ce renégat. On peut juger à quel point il s’emporta contre l’ambassadeur de France, irrité comme il était, et de plus naturellement inhumain et sanguinaire. Il se posséda néanmoins, et témoigna dans cette rencontre plus de retenue et de modération, qu’il n’y avait lieu d’en espérer.

Monsieur de la Haye qui avait su le dessein de Vertamont, et ce qu’il allait faire à la cour, et qui d’ailleurs connaissait le naturel du grand vizir, la disposition de son esprit ennemi, et l’importance de ce qui se passait ; ne douta point que le paquet intercepté ne lui fît une grande affaire. Il en communiqua avec ses interprètes, et ses secrétaires. Celui des chiffres prit une telle épouvante, qu’il résolut de s’enfuir, sachant que le grand vizir sur un pareil sujet d’une lettre en chiffres interceptée, avait fait mourir sous le bâton un interprète des Vénitiens. Il dit à Monsieur de la Haye ; Monseigneur je suis craintif de mon naturel, et je déclare à Votre Excellence, que dès que je sentirai le bâton, il n’y a point de secret que je ne révèle ; faites moi cacher ou évader. L’ambassadeur le fit conduire en un lieu secret et bien assuré, et se prépara à ce qui en arriverait. Il était au lit travaillé de la pierre, tellement qu’il ne put aller à Andrinople, lorsqu’il reçut ordre de s’y rendre. Il fit dire au caimacan, qui lui envoya cet ordre de la part du grand vizir, qu’il était au lit, et qu’il lui était impossible de se mettre en chemin, mais qu’il enverrait son fils en sa place.

Tout ce que le grand vizir avait trouvé, dans le paquet du capitaine général des Vénitiens, était écrit en chiffres ; on avait en vain appelé les renégats, et les interprètes qui étaient à la cour ottomane : aucun n’avait été capable de rien déchiffrer. Cela irritait toujours de plus en plus le grand vizir. Monsieur de la Haye le fils le trouva en cette méchante humeur, lorsqu’il arriva à Andrinople, et lui ayant répondu, peut-être, avec un peu plus de fermeté, que la circonstance ne le requérait ; Cuperly, que la passion emportait, le fit outrager en sa personne, et le fit emprisonner en une tour qui est attachée aux murailles d’Andrinople, en disant ; qu’il ne fallait pas endurer dans le député d’un ambassadeur, quoique son fils, ce qu’il faudrait endurer dans l’ambassadeur même. Le grand vizir ne fit aucun outrage aux marchands, ni aux interprètes, qui étaient venus avec Monsieur de la Haye. Il n’en fit point non plus au secrétaire, ni au chancelier. Il se contenta de les faire menacer de grands tourments, et de la mort, s’ils ne déchiffraient les lettres du capitaine général ; mais ils ne souffrirent rien, et ils en furent quittes pour beaucoup de crainte. Un des interprètes, nommé Fournetti, en devint tellement malade, qu’il l’est encore après tant d’années, et qu’apparemment il ne guérira jamais.

La cour ottomane était alors à Andrinople, comme je l’ai dit, et elle se préparait à la guerre de Transylvanie. Monsieur de la Haye le père, apprenant que le grand vizir était prêt à partir pour y aller, et craignant qu’il ne partît sans élargir son fils, comme il arriva en effet, fit un effort sur son mal, et entreprit d’aller à Andrinople ; Madame de la Haye, sa bru, l’animant à ce voyage, et lui représentant sans cesse, que s’il n’agissait lui-même promptement pour la délivrance de son fils, il courait risque de le perdre ; que le grand vizir était cruel et irrité, et qu’il fallait l’adoucir.

Un mois avant son départ, il avait fait un coup hardi, et qui mérite qu’on le raconte. Voici ce que c’est. Peu avant la venue de Vertamont à Constantinople, il arriva un Français nommé Quiclet, avec sa femme, et un autre Français nommé Poulet, qui aimait assez cette femme, pour l’avoir voulu accompagner en toutes ses courses. Ce Quiclet était grand déchiffreur, homme de lettres, mais de peu de jugement. Il avait servi au déchiffrement sous des ministres d’État, et des ambassadeurs. Il était gueux autant presque qu’on le peut être. Une je ne sais quelle mauvaise étoile l’avait conduit à Constantinople. On dit qu’ayant appris les récompenses, que le grand vizir promettait à qui déchiffrerait les lettres du capitaine général ; la femme de ce misérable alla dire à des gens de Monsieur de la Haye. Son Excellence refuse de prêter de l’argent à mon mari ; mais s’il veut, il en peut avoir du grand vizir tant qu’il voudra. Je ne sais pas assurément, si la chose est comme on me l’a racontée ; mais quoi qu’il en soit, Monsieur de la Haye, qui savait la grande envie qu’avait Cuperly d’apprendre ce que contenait ces lettres interceptées, qui appréhendait qu’il n’y eût des choses qui le perdissent, et tous les Français du Levant, et et qui savait la pauvreté du déchiffreur français ; l’envoya quérir, le mena sur une terrasse du palais qui regarde le jardin, et après lui avoir fait faire quelques tours, l’entretenant de discours qu’on n’a point sus, il fit signe à des gens apostés qui lui firent sauter la terrasse ; d’autres gens postés aussi à l’endroit où il tomba, voyant qu’il n’était pas mort de sa chute, l’achevèrent, et l’ensevelirent secrètement.

L’ambassadeur de France étant allé à l’audience du grand vizir, ce ministre fit apporter d’abord les lettres interceptées, et lui dit de les expliquer. Monsieur de la Haye lui répondit, que tout le monde savait que les ambassadeurs et les ministres des princes de la chrétienté, ne s’écrivaient l’un à l’autre qu’en chiffres, de quelque matière que ce pût être, et néanmoins qu’ils ne s’entendaient point eux-mêmes aux chiffres : qu’ils avaient des secrétaires qui les composaient, et les expliquaient ; que depuis six mois il avait envoyé en France celui dont il se servait pour cela ; toutefois que si le grand vizir voulait qu’il emportât les lettres à son logis, il travaillerait à les déchiffrer, et que s’il en pouvait venir à bout, il lui ferait savoir ce qu’elles contenaient. Le grand vizir ayant entendu cette réponse, ne fit que sourire à l’ambassadeur, et aussitôt il se leva sans lui rien dire. Peu de jours après il partit pour Transylvanie, laissant Monsieur de la Haye le fils en prison, mais un peu moins resserré, et Monsieur de la Haye le père sans aucune sorte de réponse.

Le Grand Seigneur n’alla pas à cette guerre de Transylvanie, il demeura à Andrinople. L’ambassadeur s’y tint pendant toute l’absence du grand vizir, pensant obtenir de Sa Hautesse l’élargissement de son fils, mais personne n’osait en parler sans l’ordre du grand vizir. Ce ministre termina promptement la guerre, et revint victorieux à Andrinople. Aussitôt qu’il y fut arrivé son lui, on lui parla de Messieurs de la Haye. Il répondit, avec une feinte surprise, Eh quoi ces messieurs sont-ils encore ici ? Cela voulait dire, qu’ils pouvaient s’en aller : en effet le fils fut aussitôt élargi, et l’un et l’autre s’en retournèrent à Constantinople, sans avoir vu le vizir

Aussitôt qu’on sut en France l’affaire que ce premier ministre avait faite à Monsieur de la Haye, le cardinal envoya un gentilhomme au grand vizir pour empêcher qu’elle n’eût de mauvaises suites. Cuperly, dont la haine était accrue par la vengeance, et qui haïssait Messieurs de la Haye à mort, voulait les renvoyer, et obliger ce gentilhomme à prendre la place de l’ambassadeur. Il le lui fit dire, s’engageant de faire agréer la chose en France ; mais ce gentilhomme ne voulut point y entendre, et il s’en excusa fort honnêtement. On dit qu’il plut beaucoup au grand vizir, en tout ce qu’il traita avec lui. Je suis fâché de ne savoir pas son nom, pour en faire honneur à ce récit.

Le compte que ce gentilhomme rendit de sa négociation, fit rappeler Monsieur de la Haye. On ne lui envoya point de successeur ; mais on lui manda, de laisser pour résident en sa place, un marchand français établi à Constantinople depuis plusieurs années, nommé Monsieur Roboly. La France n’y eut point d’autre ministre, jusque vers la fin de l’an 1665.

Le roi, qui gouvernait alors par lui-même, avec beaucoup d’éclat et de succès, s’était déjà bien vengé des insultes faites à la famille de son ambassadeur, et des avanies qu’on mettait journellement sur ses sujets en Turquie, en donnant de puissants secours aux ennemis de l’Empire ottoman ; mais tout cela augmentait journellement la mauvaise intelligence entre les deux empires, et les choses étaient venues à un point, qu’il fallait, ou rompre tout à fait, ou renouer l’alliance. La considération du négoce de Levant fit prendre le dernier parti : on se résolut d’envoyer un ambassadeur à Constantinople, pour renouveler les capitulations. Monsieur de la Haye le fils était alors à Paris, à solliciter de l’emploi, et plusieurs années d’arrérages, dus à la succession de son père, mort en cette ville quelques années auparavant. Comme il savait mieux que personne, que l’ambassade de Constantinople était lucrative, et avec combien d’éclat et d’autorité elle s’exerçait, il la sollicita puissamment, et pour l’obtenir avec plus de facilité, il offrit aux ministres de quitter ce qui lui était dû.

Les gens qui faisaient pour lui à la cour, alléguaient en sa faveur son expérience aux affaires de Turquie, et son courage tel qu’il le fallait pour négocier avec les Turcs, et ils disaient d’un autre côté, qu’il était de l’honneur du roi, que Monsieur de la Haye allât en ambassade à Constantinople : que cela humilierait extrêmement le vizir, parce qu’il serait obligé de faire honneur à une personne, que son père avait outragée et haïe. On entendait parler de Cuperly Mahammed Pacha, qui était décédé l’an 1662, après avoir établi son fils en sa place. Je ne sais comment ce conseil, tout mauvais qu’il était, fut embrassé ; si ce n’est en disant, qu’on était toujours dans le dessein de faire venir les Turcs à la raison par force. La suite des affaires fit voir quelque chose de semblable.

Monsieur de la Haye arriva à Constantinople au mois de novembre 1665. Il fit une entrée pompeuse, et il se conduisit durant les cinq années que dura son ambassade, avec autant de hauteur qu’on le pouvait attendre d’un ministre ferme, qui soutient le caractère d’ambassadeur d’un roi puissant et redouté. Il ne parlait d’autre chose, dans les visites qu’il faisait aux ministres du Divan, que de la grandeur du roi son maître, et de la puissance de ses armes. Cela déplut fort au vizir, qui s’imagina, que c’était une insulte qu’on lui venait faire, et au Grand Seigneur, jusque dans sa cour ; et dans cette prévention, il traita l’ambassadeur avec un mépris assez outrageant. Lui ayant accordé audience, il le reçut avec beaucoup de fierté et de dédain sans le regarder, et sans se lever de sa place, selon la coutume ancienne, et selon qu’il se pratique envers les ambassadeurs de l’Empire, et de toutes les têtes couronnées Il ne se contenta pas de cela, il lui reprocha en termes aigres, les secours que la France avait envoyés en Hongrie, et en Candie, et l’entreprise de Gigery. Monsieur de la Haye dissimula, croyant qu’à la sortie le vizir lui ferait les civilités accoutumées ; mais il fut trompé : le vizir le congédia, avec la même indifférence qu’il l’avait reçu.

L’ambassadeur ayant fait réflexion sur l’affront, que le vizir lui avait fait à cette audience, lui en envoya demander une autre, à condition qu’il le recevrait debout, et sans lui faire de reproches. Le raisquitab qui est le grand chancelier de l’Empire, et le kiaia du vizir, qui est comme son maître d’hôtel, répondirent à l’interprète, qu’il assurât son maître que le vizir le recevrait comme il devait. L’ambassadeur s’étant fié à cette parole fort équivoque, alla à l’audience du vizir ; mais il y fut reçu comme la première fois. Ce qui fâcha si fort Monsieur de la Haye, qui ne s’attendait point à ce nouvel outrage, qu’il dit au vizir, que l’empereur de France l’ayant envoyé à la Porte, pour confirmer l’amitié entre les deux empires, il n’avait pas voulu compter pour audience celle qu’il lui avait donnée, parce qu’il ne lui avait pas fait les honneurs dus à l’ambassadeur du plus grand, et du plus puissant monarque de la chrétienté ; et qu’il lui déclarait avoir ordre de lui rendre les capitulations, et de s’en retourner en France, sur le vaisseau même qui l’avait amené, s’il ne le traitait convenablement à la grandeur de son maître. Le grand vizir s’irrita de ce discours, et répondit avec quelques injures. L’ambassadeur s’emporta aussi de son côté, et prenant des mains de l’interprète les capitulations, il les jeta contre les genoux de ce ministre, et se levant aussitôt, il sortit sans rien dire, et sans rien attendre : mais on l’arrêta à la porte de l’antichambre. Le vizir fit en même temps appeler le moufti, Vani Effendi, précepteur du Grand Seigneur, et le captan Bacha, et délibéra avec eux de ce qu’il fallait faire dans une rencontre de cette importance. La résolution fut, qu’on en informerait le Grand Seigneur. Sa Hautesse était à la chasse à vingt lieues de Constantinople, ce qui fut cause que la réponse fut trois jours à venir, pendant lesquels Monsieur de la Haye demeura arrêté dans un appartement du palais du vizir

Pendant ce temps, le captan pacha fit dire de la part de ce ministre à Monsieur de la Haye, que s’il voulait baiser sa veste, lorsqu’il lui donnerait audience, comme avait fait le comte de Leslé, ambassadeur de Sa Majesté impériale, il le recevrait debout, et lui ferait les mêmes honneurs qu’il avait faits à ce comte. L’ambassadeur lui répondit, qu’il ne se réglait sur les exemples de personne, lorsqu’ils étaient préjudiciables à la grandeur de l’empereur de France. Le captan pacha lui fit demander, ce qu’il pouvait trouver à redire, en l’exemple du comte de Leslé ; puisque son maître était l’empereur des sept rois ; qualité que prend l’empereur auprès des Turcs, à cause qu’il s’élit par sept électeurs. Après beaucoup de négociations de part et d’autre, et après que la réponse du Grand Seigneur fut venue, il fut arrêté entre le grand vizir, et l’ambassadeur, qu’il sortirait quand il lui plairait, que les deux audiences qu’il avait reçues seraient oubliées, et qu’on lui en donnerait une, avec les civilités et les cérémonies accoutumées.

Je Je remarque ici sur le titre de bacha, que j’écris indifféremment, par b, et par p, et que nous prononçons nous autres Européens communément par b, bassa ; au lieu que la prononciation orientale penche plus au p. Le b. et le p. ont la même figure dans l’alphabet des Mahométans, et l’oreille s’y méprend aisément. L’étymologie de ce terme écrit par b. veut dire en notre langue la tête du roi, écrit par p. le pied du roi.

Cette audience se donna au mois de janvier 1666. Le grand vizir, pour n’être pas obligé à se lever quand l’ambassadeur serait introduit, le fit entrer dans un salon particulier, et l’y alla trouver. Il y entra fort civilement, et alla joindre l’ambassadeur avec un visage riant, en lui tendant la main. Monsieur de la Haye, qui était bien aise de voir les choses rajustées, répondit convenablement à ses civilités, et le complimenta, comme s’il ne l’avait pas encore vu. L’audience se passa en honnêtetés. L’ambassadeur, et les personnes qui l’accompagnaient, furent régalées de parfum, de café, de sorbet, et de vingt quatre vestes. Le mois suivant il eut audience de Sa Hautesse, et la chose se passe à l’ordinaire, c’est-à-dire, en civilités ; n’étant point la coutume qu’on parle d’affaire au Grand Seigneur.

Monsieur de la Haye avait ordre de demander le renouvellement des capitulations, et la liberté de négocier aux Indes par la mer Rouge. Le grand vizir ne voulut accorder ni l’un ni l’autre, aux conditions qu’on demandait. Il partit de Constantinople au mois de mars avec le Grand Seigneur, s’en alla à Andrinople, où il laissa Sa Hautesse, et de là passa en Candie. Monsieur de la Haye se rendit à Andrinople, et eut des conférences avec le caimacan, sur les choses dont j’ai parlé ; mais ce ministre n’osant rien conclure sans la participation du grand vizir, Monsieur de la Haye revint à Constantinople sans avoir rien avancé.

Le traité des Génois, dont j’ai parlé, arriva peu de temps après, qui acheva de brouiller les affaires, et d’irriter les esprits ; car d’un côté les Génois furent reçus malgré les protestations et les menaces de l’ambassadeur, et de l’autre l’ambassadeur employa dans les plaintes qu’il en fit, des termes qui offensèrent les ministres. Ils lui avaient écrit, comme je l’ai rapporté, que le roi son maître ne devait point s’opposer à la réception de qui que ce soit que le Grand Seigneur voudrait agréer, et qu’il devait suffire à Sa Majesté d’être reconnue à la Porte pour empereur, et pour premier prince de la chrétienté. Monsieur de la Haye fit réponse, qu’à l’égard de ces grands titres, l’empereur de France n’en était redevable qu’à Dieu et à ses armes victorieuses ; ce qui fut trouvé fort mauvais, parce que ce sont ces mêmes titres, que le Grand Seigneur s’attribue particulièrement, et que les Turcs croient qu’ils ne peuvent convenir qu’à Sa Hautesse. Les ministres firent dire à Monsieur de la Haye, que jamais aucun ambassadeur ne s’en était servi, et que le Divan n’en permettait l’usage à personne :

Les négociations se passaient ainsi en aigreurs, entre les Français et les Turcs, et ils se faisaient l’un à l’autre, tout le mal qu’ils pouvaient. Les Français envoyaient de grands secours en Candie, qui en retardaient la conquête, les Turcs faisaient de grandes avanies aux marchands français. Leurs plaintes, qui augmentaient tous les jours, obligèrent le roi à envoyer ordre à Monsieur de la Haye, de s’en revenir en France, sans traiter du renouvellement des capitulations, à moins qu’il n’en fût recherché par les ministres de la Porte. Cet ordre lui fut rendu à la fin de l’année 1668, et il lui déplut extrêmement. Néanmoins il ne laissa pas d’aller voir le caimacan de Constantinople, lui disant, qu’il avait reçu ordre du roi son maître de s’en retourner : qu’il attendait pour cela les vaisseaux que Sa Majesté lui envoyait, et le congé de la Porte, et qu’il le suppliait d’écrire à la cour pour le lui faire venir au plutôt.

La cour était alors à Larisse en Thessalie, car Sa Hautesse s’était rendue là, pour être plus proche de Candie, et pour en hâter la conquête. Le caimacan, qui est comme un lieutenant du grand vizir, demanda à Monsieur de la Haye, s’il venait un autre ambassadeur en sa place : il fit réponse, qu’il n’en venait point ; mais que l’empereur son maître lui avait commandé de laisser un secrétaire, ou un marchand français pour résident, comme étaient les représentants des Hollandais et des Génois. Le caimacan lui demanda, pourquoi il ne venait point d’ambassadeur ? Il lui répondit, que c’était une chose qu’il ne lui pouvait déclarer en public. Le caimacan ayant connu à cette réponse, qu’il avait quelque chose de secret à lui dire, lui donna audience en particulier, et ce fut alors que l’ambassadeur lui découvrit, que les raisons qui obligeaient l’empereur de France à le rappeler, et à ne vouloir plus tenir d’ambassadeur à la Porte, étaient entre autres, que la dignité d’ambassadeur de France n’y avait pas été considérée et respectée comme elle devait être ; qu’on n’avait eu aucun égard aux plaintes, ni aux prières, que Sa Majesté faisait faire depuis trois ans ; qu’on n’avait pas voulu renouveler les capitulations, ce qui était au grand dommage des marchands français, auxquels on fait payer cinq pour cent de douane, au lieu que les Anglais, les Hollandais, et les Génois, ne payaient que trois pour cent ; qu’on avait reçu ces derniers en Turquie contre ses remontrances, et ses protestations, et que depuis trois ans on avait fait payer aux Français pour deux cent mille livres d’avanies. Monsieur de la Haye ajouta, que si sur ces griefs, on voulait avoir égard aux justes mécontentements de l’empereur son maître, il croyait que Sa Majesté s’en contenterait, et ne le rappellerait point. Le caimacan répondit à Monsieur de la Haye, qu’il écrirait tout cela au caimacan de la Porte, qui est un autre lieutenant de grand vizir, qui est toujours auprès de la personne du Grand Seigneur, et qu’il serait à propos que Son Excellence écrivît aussi, pour donner plus de poids et de force à cette négociation. La réponse du caimacan de la Porte à Monsieur de la Haye fut, qu’il donnerait avis au vizir de tout ce qu’il lui avait écrit, et lui ferait savoir sa réponse le plus promptement qu’il pourrait.

Tandis que l’ambassadeur attendait cette réponse, il arriva quatre vaisseaux du roi à Constantinople, qui étaient envoyés pour le ramener. Cette escadre fit d’abord peur aux Turcs ; mais Monsieur d’Almeras qui la commandait, ayant demandé avec empressement mille quintaux de biscuit, dès qu’elle fut à l’ancre ; les Turcs ne l’appréhendèrent plus, la voyant sans biscuit, et réduite à ne pouvoir subsister longtemps, si l’on voulait lui en refuser.

La réponse du grand vizir à Monsieur de la Haye arriva au mois de mars 1669. et contenait une permission d’aller à la cour. Il s’y rendit au mois d’avril. Je passerai par-dessus les motifs et le but de ce voyage : ce n’est pas que je n’en aie assez entendu parler à Constantinople ; mais parce que cela est différent de ce que Monsieur de la Haye en dit dans la relation, qu’il donna au roi à son retour à Paris, de laquelle j’ai tiré presque tout ce détail. Il dit là dedans qu’il n’avait autre but que d’obtenir son congé. Je ne dirai rien par la même raison de ce qu’il fit à la cour ottomane, d’où il écrivit à Monsieur d’Almeras, qui était demeuré à Constantinople avec ses quatre vaisseaux, de venir prendre à Vole, port de mer dans le golfe de Salonique, un ambassadeur turc, que le Grand Seigneur envoyait en France.

Ce Turc s’appelait Soliman : il était muttafar aga, c’est à dire, huissier du Grand Seigneur. Quand on l’envoya au roi, c’était un homme à quinze aspres de gages par jour, c’est-à-dire, sept sous et demi. Il arriva en France à la fin de l’année 1669. et en partit l’année suivante au mois d’août. Tout Paris l’a vu, et ceux qui l’ont observé, l’ont reconnu aussi fier, aussi brutal, et pourtant aussi rusé qu’aucun Turc qu’il y ait au monde. Les Provençaux qui étaient en Levant l’appelaient l’ambassadeur de Monsieur de la Haye, et ils osaient assurer, que Monsieur de la Haye avait fourni l’argent pour son équipage. La vraisemblance qu’ils mettaient en avant pour le prouver, c’est que l’équipage de Soliman était bien éloigné de la magnificence de celui des ambassadeurs turcs. Monsieur de la Haye se défendait des atteintes qu’on lui faisait sur cet équipage, en disant que Soliman Aga n’avait pas eu le temps de s’équiper. On lui en donnait une autre plus forte, savoir que le nom d’ambassadeur ne s’était point trouvé dans les dépêches de Soliman. Il répondit à cela, que pendant que Soliman attendait à la Cale saint Nicolas, proche de Cerigo, que Monsieur d’Almeras le vînt prendre ; le grand vizir s’assura de la prise de Candie, et que n’ayant plus à ménager la France, ni à craindre ses secours, ce ministre changea les titres, les instructions, et les dépêches de Soliman ; retirant les premières, et lui en envoyant d’autres. Mais qu’il est très vrai, que Soliman Aga lui avait été nommé, et donné pour ambassadeur : que pour preuve de cela, le Grand Seigneur lui donna la veste et le sabre, qu’il donne à ses ambassadeurs, et que la forteresse de Napoli de Romanie le salua avec le canon, à son arrivée.

Monsieur de la Haye revint à Constantinople au mois de juillet, et trois mois après il reçut ordre de s’embarquer, s’il pouvait, sur les vaisseaux de Monsieur d’Almeras ; mais que si le caimacan l’en empêchait, il déposât à l’instant le caractère d’ambassadeur, afin que les Turcs ne pussent pas se glorifier, et prendre avantage, d’avoir un ambassadeur de France, qu’ils pussent maltraiter selon leur caprice. Les vaisseaux étaient partis, comme j’ai dit, quand cet ordre arriva ; ainsi Monsieur de la Haye n’en pouvait exécuter la première partie, et pour l’autre il s’en excusa, en écrivant en France, que les Turcs avaient pour lui beaucoup de considération, de retenue et de respect.

Cette excuse, qui ne fut point du tout agréée, fit rappeler Monsieur de la Haye. Les Provençaux qui étaient déchaînés contre lui, mandaient sans cesse en France, que tant qu’il serait ambassadeur à la Porte, les capitulations ne se renouvelleraient point, et que le passage aux Indes par la mer Rouge, ne se pourrait obtenir ; parce que le vizir avait une vieille haine contre sa personne. On les crut, et il fut résolu qu’on retirerait Monsieur de la Haye, et qu’on enverrait Monsieur de Nointel en sa place. C’était un conseiller du parlement de Paris, homme de probité, savant, et curieux, qui avait voyagé par curiosité jusqu’à Constantinople ; mais qui était de beaucoup trop doux pour négocier en Turquie. On voulut d’abord ne lui donner que la qualité de résident, mais ses amis, et particulièrement la compagnie du Levant, lui firent donner celle d’ambassadeur. Cette compagnie jugeant du goût, et des égards des Turcs, par ceux des Européens, représenta aux ministres, que s’agissant de renouveler avantageusement les capitulations, d’établir une compagnie en Levant, d’obtenir la liberté du commerce de France aux Indes par la mer Rouge ; le Grand Seigneur ferait beaucoup plus de choses pour un ambassadeur que pour un résident.

Monsieur de Nointel partit de France au mois d’août 1670. avec l’ambassadeur turc, Soliman Aga, et arriva à Constantinople au mois d’octobre suivant. Le roi lui donna pour le porter, quatre vaisseaux, commandé par Monsieur d’Aplemont. J’ai ouï dire à des gens bien éclairés, que l’on s’en prenait à tort à Monsieur de la Haye, et qu’on se trompait en s’imaginant que c’était, ou à l’égard de sa personne, ou par le manquement de sa conduite, que les Turcs ne renouvelaient point les capitulations : la suite des affaires a justifié cela, et a montré, qu’il en fallait jeter la faute sur divers contretemps, où cet ambassadeur s’était trouvé, et particulièrement sur les puissants secours que la France envoyait à Candie, lors même qu’elle demandait au Grand Seigneur des grâces bien considérables, et des avantages tout particuliers.

Monsieur de Nointel fit une belle entrée à Constantinople, mais les Turcs en trouvèrent l’éclat hors de saison, et peu convenable aux circonstances du temps et des affaires. La cour ottomane était à Andrinople. Monsieur de la Haye obtint sans difficulté congé de se retirer, et il s’embarqua au mois de décembre, sur le vaisseau que montait Monsieur d’Aplemont. Ce vaisseau, et les autres de l’escadre furent arrêtés devant les châteaux, au sujet de deux esclaves, qui s’étaient jetés dessus. Il s’y en était sauvé en tout près de cent, de toutes sortes de nations, et dans ce nombre le chevalier de Beaujeu, qui était prisonnier aux Sept Tours. Le caimacan envoya demander ces deux esclaves à Monsieur de Nointel, et Monsieur de Nointel les alla demander aux capitaines des vaisseaux ; mais ils répondirent, qu’ils ne les avaient point. Monsieur de la Haye fut obligé d’écrire des Dardanelles la même chose au vizir, qui fit semblant d’être satisfait de cette excuse, et envoya ordre aux châteaux de laisser passer les vaisseaux du roi.

Peu de temps après le départ de Monsieur de la Haye, Monsieur de Nointel alla à Andrinople. Il y reçut tous les honneurs accoutumés, il demanda aussitôt audience, et la voulait avoir, avant que de faire savoir ce qu’il venait traiter à la Porte ; mais il fallut qu’il le déclarât auparavant. C’est une loi en Turquie, que les ambassadeurs, avant que de voir le premier ministre, ou le Grand Seigneur, envoient dire à celui-là le sujet de leur venue, ce qu’ils demandent, et les choses qu’ils ont ordre de négocier. La même loi s’observe en tout l’Orient. Monsieur de Nointel savait bien cela ; mais on avait mis dans ses instructions, qu’il traitât d’affaire lui-même avec le grand vizir, et ne lui communiquât les ordres du roi, qu’en plein Divan, et qu’il en parlât aussi au Grand Seigneur. On lui avait ordonné d’en user ainsi, parce qu’on était prévenu en France, que Sa Hautesse n’avait aucune connaissance des duretés du vizir pour la nation ; que le Divan n’en savait rien non plus ; que ce ministre refusait de renouveler les capitulations aux conditions que le roi demandait, par un pur principe de haine qu’il portait aux Français ; qu’il fallait donc se tirer de ses mains, et de son absolue dépendance. On est sujet en toutes les cours de l’Europe, à prendre des mesures tout à fait fausses sur les affaires de Turquie, marque certaine, que le génie, et la politique des Turcs ne nous sont pas encore bien connus. Celles-là étaient fausses assurément. Monsieur de Nointel fit tout ce qu’il put pour exécuter son ordre. Il fut quelque temps à ne vouloir rien déclarer, et après il ne voulait déclarer qu’une partie de sa commission ; mais voyant qu’il ne pouvait avoir audience, il fut obligé de s’ouvrir entièrement, et de délivrer un mémoire des demandes, qu’il avait à faire à la Porte.

Il le mit entre les mains de l’interprète du vizir, nommé Panaioti. C’est un Grec, homme de grand esprit, et qui sait plusieurs langues de l’Europe, entre autres la latine, et l’italienne, dont il se sert avec beaucoup de lumière, et de force, soit pour écrire, soit pour parler. Ce Grec a une parfaite fidélité pour le grand vizir, et l’on voit bien, qu’il a un attachement tout entier aux intérêts de la Porte, au préjudice des chrétiens. Il en use ainsi, soit qu’il appréhende la sévérité des Turcs, sur ceux qui les trahissent ; soit que les devoirs de la naissance, ou la servitude des sujets en Turquie, l’aient obligé à tenir une pareille conduite. Il a le titre de premier interprète, et de secrétaire de l’Empire ottoman. La république de Gênes l’a fait noble Génois, en récompense des bons offices, qu’il rendit au marquis Durazzo son ambassadeur. Il était interprète de l’empereur d’Allemagne, avant que de l’être du grand vizir. Il avait mille écus de pension, et l’on dit qu’il les reçoit encore tous les ans secrètement. Cependant il a travaillé plus qu’aucun autre, à la dernière paix faite entres les deux empires, et qui n’a pas été assez honorable à celui d’Allemagne. Il a négocié aussi celle de Candie, et il s’y est si bien conduit pour la satisfaction du grand vizir, que ce ministre lui donna au moment de la ratification le revenu de l’île de Mycone, en l’archipel, qui est de quatre mille écus par an. Je me suis un peu étendu, en parlant de ce Panaioti, parce qu’il est fort connu de ceux qui ont affaire à la Porte, et qu’il traite de la part du vizir avec tous les chrétiens qui y viennent, de quelque qualité qu’ils soient, et pour quelques intérêts que ce puisse être.

Les demandes de l’Ambassadeur contenaient environ trente Articles, dont voici les principaux.

Premièrement, que la Porte ne pût recevoir en ses États aucune nation de l’Europe, outre celles qui y sont déjà établies, que sous la bannière française, et que les Italiens particulièrement, qui voudraient venir en Turquie, excepté les Vénitiens, et les Génois, seraient tenus de prendre la bannière de France, et la protection de l’ambassadeur du roi. Les Turcs donnèrent ce privilège aux Français, dans les premières capitulations qu’ils firent avec eux, du temps de François premier. Ils en jouirent jusqu’au commencement de ce siècle, qu’il arriva je ne sais quel différend, pour des corsaires étrangers, qui croisaient avec la bannière française, le long des côtes d’Égypte ; à l’occasion de quoi la Porte retrancha cet article des capitulations, dans un renouvellement qui s’en fit alors : mais depuis il fut rétabli, et le privilège une autre fois accordé. Voici en quels termes il est couché.

Toutes les nations de l’Europe, qui n’ont point d’agents publics à la Porte, ni d’alliance et confédération avec le Grand Seigneur ; lorsqu’elles viendront en Levant sous la bannière française, y seront reçues, et jouiront des mêmes avantages que les Français. Les Turcs ne veulent point reconnaître ces dernières capitulations. Ils se servent des précédentes, et disent outre cela, quant aux dernières, que le mot viendront n’est pas exclusif, qu’il oblige bien la Porte à recevoir les étrangers, qui viendront en Turquie avec la bannière française ; mais qu’il n’ôte pas la liberté au Grand Seigneur, de les recevoir s’il veut, sous d’autres bannières.

Secondement, que les Français ne payeraient que trois pour cent de Douane, conformément aux Anglais, aux Hollandais, et aux Génois.

En troisième lieu, que le Grand Seigneur accorde aux Français la liberté de trafiquer aux Indes, par ses pays et terres, et notamment par le canal de la Mer rouge, sans payer d’autres Droits, que ceux d’entrée.

En quatrième lieu, que le Grand Seigneur fit rendre aux Religieux Catholiques Romains de la Terre sainte, les Lieux Saints, dont les Grecs les ont chassés l’an 1638.

En cinquième lieu, que le Roi de France fût reconnu à la Porte, seul Protecteur des Chrétiens.

En sixième lieu, que tous les Chrétiens du rite Romain, qui sont dans l’Empire Ottoman, fussent reconnus et considerés, comme étant sous la protection de sa Majesté.

En septième lieu, que les Capucins Français qui sont à Constantinople, pussent relever une Église à Galata, que le feu avait entièrement consumée, il y a environ quinze ans.

En huitiéme lieu, que toutes les Églises des Chrétiens Romains, qui sont dans l’Empire Ottoman, pussent à l’avenir être réparées, et relevées, autant de fois qu’il serait nécessaire, Sans qu’il fût besoin d’en demander la permission.

En neuvième lieu, que tous les Français qui étaient esclaves en Turquie, fussent mis en liberté.

Les autres demandes étaient moins importantes chacune en particulier, mais le nombre les rendait considérables. La Porte les traita d’exorbitantes, et même de ridicules, et les ministres crurent, ou firent semblant de croire, que l’on cherchait un prétexte de rompre avec Sa Hautesse. Le vizir envoya demander à l’ambassadeur, s’il avait des lettres de l’empereur de France, pour le Grand Seigneur, ou pour lui, qui continssent les demandes, insérées dans le mémoire qu’il avait présenté de la part de Sa Majesté ; parce qu’il ne croirait jamais, que l’empereur de France eût donné ordre, de faire à la Porte, des propositions aussi étranges, et aussi éloignées du droit, et de la justice, que celles que l’on faisait en son nom ; s’il ne les voyait contenues bien expressément dans une lettre signée de Sa Majesté. Monsieur de Nointel, qui ne s’attendait pas à cette demande, dit qu’il avait des lettres de créance, de l’empereur son maître, pour le Grand Seigneur, et pour le grand vizir, et que cela devait suffire, parce que Sa Majesté n’écrivait jamais d’affaires elle-même : Qu’ainsi la Porte était mal fondée de mettre en compromis l’intention de l’empereur de France, à cause qu’il ne la montrait pas écrite, ou signée de la main de Sa Majesté. L’ambassadeur avait raison. La difficulté que faisait le vizir était une pure chicane ; mais quoi que Monsieur de Nointel pût dire, et alléguer au contraire, on ne lui accorda point d’audience, qu’après avoir promis de faire venir une lettre du roi, qui contînt nettement, et clairement, les mêmes choses qui étaient dans son mémoire, et de la faire venir en six mois.

C’était à la fin de février de l’an 1671 que Monsieur de Nointel donna cette parole. Le jour suivant le grand vizir lui envoya dire, qu’il lui accordait l’audience pour le lendemain, et que deux jours après le Grand Seigneur la lui donnerait aussi ; mais à condition qu’il n’y parlerait d’aucunes affaires. L’ambassadeur fut reçu du vizir assez froidement. Il tint à ce ministre plusieurs discours, qui pour être trop longs, et étendus pour les Turcs, ne faisaient aucun effet. Le vizir y répondit presque toujours par un oui ou un non. Monsieur de Nointel s’étendait particulièrement sur la grandeur du roi, et sur ses forces. Le grand vizir, qui prenait ces vérités pour de secrètes menaces, répondit. Oui, l’empereur de France est un grand monarque, mais son épée est encore neuve : Il voulait dire que que le roi n’avait fait jusque-là, aucun exploit digne de tant d’éloges ; mais il en parlait en homme bien mal informé, de ce qui se passait entre les princes chrétiens. Monsieur de Nointel reçut encore d’autres semblables réponses. J’en marquerai deux, dont voici la première, qui regarde l’ancienneté de l’alliance, qu’il y a entre la France et la Turquie. L’ambassadeur en parlant de sa durée, dit, que les Français étaient vrais amis des Turcs. Le vizir répondit en souriant, Les Français sont nos amis, mais nous les trouvons partout avec nos ennemis. L’autre était encore plus mortifiante, la voici.

L’ambassadeur sur le point de sortir, fit dire au vizir, qu’il avait ordre de l’empereur son maître, de lui recommander fortement l’affaire de la mer Rouge, que Sa Majesté l’avait extrêmement à cœur, et désirait fort que la Porte lui donnât contentement là-dessus. Se peut-il faire, répondit sèchement le vizir, qu’un empereur aussi grand que vous dites qu’est le vôtre, ait si fort à cœur une affaire de marchands.

L’ambassadeur ne fut pas plus satisfait de l’audience qu’il eut du Grand Seigneur. Après qu’il eut fait sa révérence, on le conduisit au bout de la salle vis-à-vis de Sa Hautesse ; à qui il fit sa harangue, qui dura près d’un quart d’heure. Elle ne servait de guère, car l’interprète n’en expliqua que le sens au vizir, et en peu de paroles, et le vizir le dit en deux mots au Grand Seigneur. Monsieur de Nointel parla ensuite d’affaires à Sa Hautesse. Cela était contre la coutume, contre ce qu’avait demandé le vizir, et contre la parole, qu’il prétendait qu’on lui en avait donnée. Le Grand Seigneur écouta attentivement tout ce que dit l’interprète, et répondit, en tournant les yeux vers le grand vizir, qui est toujours proche de sa personne en de pareilles rencontres ; que l’ambassadeur s’adresse à notre lala. Ce mot lala signifie tuteur et aussi père dans un sens figuré, mais dans le propre il signifie père nourricier, celui qui nous élève ou nous donne l’éducation. Les Turcs s’en servent pour signifier un homme, qui a pour un autre un soin, et une affection paternelle. C’est la coutume, que les ambassadeurs, au sortir de l’audience du Grand Seigneur, dînent au Divan, ils mangent avec le grand vizir, et les gentilshommes de leur compagnie mangent avec les vizirs du banc, qui sont les plus grands seigneurs de l’Empire. Monsieur de Nointel voulut encore là parler d’affaire. Son procédé impatienta le vizir, et porta ce ministre à en user un peu incivilement avec lui. Il lui imposa silence, et lui dit, Monsieur l’ambassadeur, tenez-vous à ce que vous avez promis : nous saurons dans six mois si nous sommes amis ou ennemis.

Voilà le début de Monsieur de Nointel, et le succès de son premier voyage à Andrinople. Il en revint au mois de mars 1671, et écrivit en France ce qu’il avait fait à la Porte, et en quels termes il était demeuré avec le grand vizir. On vit bien à la cour, que ce ministre se jouait de l’ambassadeur et des Français. On mit en délibération si on romprait avec la Porte, ou si l’on dissimulerait un traitement si déraisonnable. Cependant pour ne rien entreprendre légèrement, dans une affaire de cette importance ; on ordonna à Monsieur d’Oppède, premier président d’Aix, d’assembler à Marseille tous les négociants du Levant, et les autres gens éclaires dans les affaires de Turquie, et de prendre leur sentiment, sur ce que beaucoup de gens faisaient entendre au conseil ; que la France se pouvait passer du négoce du Levant, au moins durant plusieurs années, et qu’elle pouvait aisément faire par mer tant de mal aux Turcs, que le Grand Seigneur pour l’arrêter, serait contraint d’accorder au roi tout ce que Sa Majesté demandait. L’avis de l’assemblée pris à la pluralité des voix fut, que ces propositions étaient vraies : qu’il y avait en Provence assez de marchandises du Levant, pour en fournir la France dix ans durant : et que si le roi envoyait seulement dix vaisseaux dans les mers de Grèce et particulièrement aux Dardanelles, la famine serait dans peu à Constantinople, et il s’y ferait un soulèvement en faveur des Français.

Les Provençaux ne doutèrent point alors, qu’on ne fît bientôt la guerre au Grand Seigneur. Ils écrivirent en tout le Levant ce qui s’était passé à Marseille, et mandaient avec assurance, que le roi faisait équiper cinquante vaisseaux pour les envoyer contre les Turcs. Monsieur de Nointel reçut plusieurs lettres de Marseille, qui lui assuraient la même chose. Ces nouvelles furent en un instant répandues dans Constantinople, dans Andrinople, et en tous les ports du Levant. J’ai ouï assurer que le grand vizir en fut troublé, et tous les ministres. Il envoyait demander aux autres ambassadeurs, et aux résidents de la chrétienté, s’il était vrai que le roi de France leur voulût faire la guerre, et se préparât à cela. Les réponses qu’il recevait étaient ; qu’à la vérité Sa Majesté faisait équiper des vaisseaux, mais qu’ils n’avaient point d’avis qu’on les voulût employer contre la Turquie ; qu’on disait presque généralement, que c’était contre les Hollandais qu’on les préparait, et qu’ils croyaient que c’était la vérité. Ces réponses diminuèrent la crainte des Turcs, et ils la perdirent bientôt entièrement, à l’arrivée d’une barque française, qui parut au bout de deux mois à Constantinople. On la croyait d’abord barque d’avis, chargée d’ordres pour l’ambassadeur, et pour tous les Français ; mais ils furent bien surpris, quand demandant au patron, où était l’armée navale de France destinée contre les Turcs, il leur dit, qu’il n’avait point entendu parler d’armée navale, qu’on n’équipait point de vaisseaux à Toulon, et qu’il ne savait ce qu’on lui voulait dire.

Le premier septembre le grand vizir écrivit à Monsieur de Nointel. Il lui mandait, que le terme de six mois, qu’il avait pris pour faire venir une lettre du roi son maître, étant expiré ; il désirait savoir si elle était venue, ce qu’elle contenait, et quels ordres il avait de Sa Majesté. L’ambassadeur répondit de bouche à celui qui lui rendit cette lettre, que la réponse de l’empereur de France n’était point encore venue, que c’était tout ce qu’il pouvait mander alors au grand vizir ; n’étant pas résolu de faire réponse à une lettre, qui ne donnait pas à son maître les titres qui appartiennent à Sa Majesté Impériale. Monsieur de Nointel en usa ainsi, parce que le vizir ne donnait au roi dans sa lettre, et sur le dessus, que le titre de craul, qui est moins grand chez les Turcs que celui de padcha, quoique tous deux signifient un souverain. Ils se servent du dernier terme pour nommer le Grand Seigneur, et ils s’en sont toujours servis aussi pour nommer le roi de France. Le mot de padcha est persan. Le mot de craul est esclavon, et c’est le titre que les Polonais donnent à leur roi. En France on explique le mot de padcha par celui d’empereur.

Le parti qu’on prit au conseil de France sur les affaires du Levant, après la tenue de l’assemblée de Marseille, ne répondit pas à ce qu’on avait lieu d’attendre, ensuite de l’avis de cette assemblée. Le roi qui voulait bientôt déclarer la guerre aux Hollandais, ne voulut pas entreprendre celle de Turquie, où il aurait fallu employer une bonne partie de son armée navale. Il se résolut de temporiser, et de faire encore un effort pour accommoder les choses, et n’être point obligé de rompre avec les Turcs. Monsieur de Lyonne écrivit au vizir, que l’empereur de France s’étonnait, qu’il refusât de donner créance à son ambassadeur : que la Porte n’avait jamais jusqu’alors mis en doute la vérité, et la fidélité des propositions des ambassadeurs de France : que Sa Majesté Impériale ne s’expliquerait point par d’autre canal que celui de Monsieur de Nointel, et que si le Grand Seigneur, et ses ministres refusaient de lui donner créance, ils lui donnassent congé de s’embarquer sur le vaisseau qui portait cette lettre à Constantinople. On envoya Monsieur d’Hervieu interprète de Monseigneur le Dauphin, et à présent consul à Alep, pour la rendre lui-même au grand vizir, et on le chargea aussi des derniers ordres du roi à l’ambassadeur. Il partit de Marseille au mois de septembre, et il n’arriva à Constantinople qu’à la fin du mois de février suivant, sur un vaisseau du roi nommé Le Diamant, commandé par le marquis de Pruilly. Le mauvais temps l’empêcha de faire plus tôt qu’en quatre mois, le voyage de Malte à Constantinople.

Dès que ce vaisseau fut arrivé là, et que Monsieur de Nointel eut vu les ordres du roi, il écrivit au grand vizir, que la réponse de Sa Majesté était enfin arrivée, après avoir été cinq mois sur mer, et qu’il n’attendait pour la lui communiquer, que la permission de se rendre à la cour. Le vizir lui fit réponse, qu’il pouvait venir quand il lui plairait, qu’il serait le bienvenu. Il mit sur le dessus de la lettre, selon les anciennes coutumes, À l’ambassadeur de l’empereur de France, au lieu qu’à la précédente il avait mis, À l’ambassadeur du roi de France, comme nous l’avons observé. Le même jour que l’ambassadeur reçut cette lettre, le caimacan lui envoya dire, qu’il avait ordre du grand vizir, de fournir à Son Excellence trente chariots, douze chevaux, et mille écus pour son voyage, qu’il lui enverrait tout cela promptement. Il n’y manqua pas, l’argent fut apporté le lendemain, et les chariots, et les chevaux furent amenés le jour que l’on voulut partir.

Voila l’état et la situation où étaient les affaires, et l’Alliance de France avec la Turquie, lors que j’arrivai à Constantinople au mois de Mars 1672.

L’ambassadeur partit de Constantinople le 29 mars. Il avait avec lui l’abbé de Nointel son frère, un gentilhomme, un confesseur, un maître d’hôtel, un secrétaire, trois interprètes, deux janissaires, et les moindres officiers en nombre suffisant. Outre cela, il y avait en sa compagnie Monsieur d’Hervieu, qui avait apporté la lettre de Monsieur de Lyonne pour le vizir : un directeur de la Compagnie de Levant, qui devait traiter avec le ministre, des conditions du commerce de la mer Rouge : deux religieux espagnols, commissaires de la Terre Sainte, qui sollicitaient la restitution des lieux saints de la Palestine, que les Grecs leur avaient enlevés par l’autorité de la Porte, il y a environ trente ans : un marchand de Marseille qui avait aussi des affaires à la Porte ; et quatre gentilshommes français et italiens, qui comme moi faisaient le voyage par curiosité seulement. Le caimacan donna un chaoux à l’ambassadeur, pour lui faire avoir partout des logements, et pour faire garder à sa personne, et à sa suite, le respect que les Turcs perdent aux moindres occasions, quand ils ne sont retenus d’aucune crainte. Nous fûmes six jours en chemin. On compte cinquante lieues de Constantinople à Andrinople. Le chemin est beau et uni, par des plaines et des campagnes très-belles. On trouve sur la route quantité de beaux villages, et de beaux logements publics.

Nous allâmes loger à demi lieue d’Andrinople dans un lieu fort agréable, où l’air est bon et doux, plus qu’en aucun autre de la Romanie ; car c’est ainsi que l’on appelle aujourd’hui la Thrace. Il est situé sur la rivière d’Hebre, que l’on nomme à présent Mariza, et on le nomme Bosna-koi, c’est-à-dire, village de Bosnéens. Dix jours après notre arrivée, Panaioti, cet interprète du vizir, dont j’ai parlé, vint de la part de ce ministre visiter l’ambassadeur, et savoir de lui les intentions du roi son maître, touchant le renouvellement des capitulations. Cet interprète commença à négocier avec Monsieur de Nointel, en lui disant, que le sentiment du vizir était, que lui et l’ambassadeur ne se vissent point, jusqu’à ce que les affaires fussent conclues, et terminées ; de peur qu’il ne survînt entre eux de ces différends, qui bien que légers, rompent, ou arrêtent la négociation, et en empêchent le succès. Panaioti ajouta, comme pour confirmer l’opinion du vizir, qu’en Turquie les affaires ne se faisaient jamais bien que par un tiers, que le vizir, et l’ambassadeur ayant réciproquement à conserver la gloire, et les intérêts de deux grands empires, nul des deux ne voudrait commencer à se relâcher de ses prétentions : qu’il était fort facile qu’une négociation en personne aigrît l’esprit eu vizir, et celui de l’ambassadeur ; mais qu’une négociation conduite par leurs interprètes, ne pouvait si facilement produire de mauvaises dispositions dans l’un, ni dans l’autre. Enfin le vizir le priait d’agréer qu’il ne lui donnât audience, que pour remettre dans ses mains de nouvelles capitulations. Monsieur de Nointel souhaitait tout autre chose ; mais il fallut suivre le sentiment du vizir, et se résoudre à traiter par interprètes. Panaioti prit copie de la lettre que Monsieur de Lyonne écrivait au grand vizir, et le mémoire des conditions auxquelles Sa Majesté voulait seulement renouveler les capitulations, à ce que disait l’ambassadeur, et s’en alla en faisant mille protestations à l’ambassadeur de le bien servir en sa négociation. Il lui dit particulièrement, qu’il se faisait un si grand honneur d’avoir à ménager le renouvellement des capitulations entre le Grand Seigneur, et l’empereur de France, qu’il n’y avait point de moyens au monde, qu’il n’employât pour le faire conclure à la satisfaction de Sa Majesté très chrétienne. Le temps a découvert, que cette protestation était entièrement trompeuse, et que Panaioti n’avait pas pour les intérêts de la France, de meilleurs mouvements que le grand vizir.

Ce ministre lut le mémoire de l’ambassadeur, et le donna à examiner au Divan. Il n’était pas si long de moitié que celui qu’on avait présenté au premier voyage, et ne contenait que onze chefs. Cependant le vizir le trouvait encore exorbitant. Il se récriait sur les points les plus considérables, disant, que jamais la Porte ne les accorderait : sur les autres il disait, cela se pourra accorder, l’on tâchera de passer sur un tel obstacle, et de lever telles difficultés. Ainsi il donnait nettement le refus d’une partie des demandes qu’on lui faisait, et ne donnait parole de l’autre que fort incertainement. Le vizir en usait ainsi, pour découvrir par les réponses de l’ambassadeur, s’il était vrai qu’il eût ordre de ne relâcher rien de son mémoire. Il le fit tomber dans son piège, et il découvrit ainsi qu’il avait des ordres secrets.

À la fin du mois d’avril, ces deux religieux commissaires de la Terre Sainte, dont j’ai parlé, furent fort consternés d’un bruit qui se répandit parmi nous, qu’ils ne devaient pas s’attendre, comme ils faisaient, à rentrer dans les lieux saints, dont les Grecs les ont dépossédés ; parce que le vizir ayant déclaré, qu’il accorderait la diminution des droits de douane, et le commerce de la mer Rouge, à condition qu’on ne parlerait point de la Terre Sainte, on lui avait répondu, qu’il fallait garder ce point pour le dernier. Comme cette affaire est assez curieuse, j’en rapporterai ici les principaux passages ; et cela délassera le lecteur, qui pourrait être fatigué du long détail des négociations de France à la Porte ottomane, pour un renouvellement d’alliance.

Le royaume de Jérusalem fut conquis par les chrétiens l’an 1099. et perdu l’an 1177. Un roi de Syrie nommé Nezer-Salah-el-din Joseph le reconquit, en chassa tous les chrétiens occidentaux, particulièrement les chevaliers, n’y laissant que les chrétiens orientaux, syriens, arméniens, géorgiens, et grecs. Peu de temps après, et dans le treizième siècle, un des rois de Naples de la maison d’Anjou, acheta du roi de Syrie les lieux saints de la Palestine. Le marché fut secret, le roi de Syrie appréhendant, que les princes mahométans ses voisins, ne lui en fissent une infamie, et qu’ils ne le querellassent sur cette vente. Les moines franciscains furent envoyés par le roi de Naples, pour prendre possession des lieux saints. Ils y furent laissés, et confirmés par les sultans d’Égypte, et par les empereurs turcs qui conquirent la Palestine.

Ces religieux avaient les clefs et la jouissance de tout ce que la dévotion chrétienne a consacré à Jérusalem, à Bethléem, à Nazareth, et aux autres lieux de la Terre Sainte. Les chrétiens d’Orient, qui sont en grand nombre en ce pays-là, ne laissaient pas d’avoir des chapelles en plusieurs de ces lieux saints, comme en l’église bâtie sur le sépulcre de Jésus-Christ, et en celles qui sont situées aux endroits où il naquit, et fut crucifié. Les papes qui emploient tout pour attirer les Grecs à leur communion, ordonnèrent aux cordeliers de leur donner toute sorte de liberté dans ces lieux saints, et de leur permettre d’y bâtir des chapelles, d’y tenir des lampes, et des cierges, et d’y parer des images et des autels.

Les cordeliers disent, que cette liberté qu’eurent les Grecs dans leurs églises, fit naître en leur esprit le dessein de s’en rendre maîtres. Ceux-ci le nient avec grande assurance. Tant y a que ces derniers vinrent l’an 1634. à la Porte, et produisirent d’anciens titres de possession du mont Calvaire, de la grotte de Bethléem, et d’autres lieux. Les cordeliers furent cités au Divan. Ils y comparurent avec les ambassadeurs des princes de la chrétienté, qui étaient alors à la cour de Turquie. L’affaire y fut plusieurs fois plaidée en présence du grand vizir. Tous les chrétiens qui ont alliance avec la Porte, s’intéressèrent dans le procès, aussi bien les protestants, que les catholiques romains. Il y fut fait de grosses dépenses de part et d’autre.

Enfin les Grecs le gagnèrent, et furent mis en possession des Saints Lieux, comme ils le demandaient.

Le grand vizir, qui prononça en leur faveur, étant mort au bout de deux ans, les Européens demandèrent que le procès fût revu. Cela fut fait, et entièrement à l’avantage des cordeliers, qui furent remis en possession de ce que les Grecs leur avaient ôté : mais ils ne le gardèrent que deux autres années ; car après ce temps, un autre grand vizir favorable aux Grecs, leur fit recouvrer ces mêmes lieux saints, dont ils avaient mis hors les cordeliers, quatre ans auparavant. Les Latins ont depuis fait de grands efforts, pour en reprendre la possession, mais ils ont tous été inutiles, le Divan s’est roidi contre les sollicitations, les promesses, et les offres,. et a toujours constamment répondu ; qu’il n’était pas juste, que les Grecs, qui sont les sujets du Grand Seigneur, et qui lui payent de tribut huit cent mille écus par an, fussent privés de la garde d’une partie des lieux-saints de la Palestine, qui est du domaine de l’Empire ottoman. Les cordeliers n’ont pas laissé pour cela de renouveler les sollicitations, les requêtes, et les offres d’argent, autant de fois qu’ils ont trouvé de bonnes occasions de le faire. L’an 1665. le comte de Leslé employa au nom de l’empereur, tous les soins imaginables pour faire rentrer les cordeliers en leur bien, il conjura, il donna, il promit, mais il ne put rien obtenir. Quatre ans après le baile Molino au nom de la république de Venise, fit la même chose. Les cordeliers n’eurent plus alors d’espérance, que dans le roi de France. Ils députèrent deux religieux à Sa Majesté, qui lui présentèrent des lettres de recommandation de Rome, d’Espagne, et de la plupart des princes romains, pour employer son crédit à faire rentrer les Latins dans les lieux saints, d’où les Grecs les ont chassés. Le roi très-chrétien n’avait pas besoin qu’on lui recommandât une telle affaire, pour s’y employer vivement : son zèle ardent pour l’Église romaine l’en sollicitait assez. Sa Majesté écrivit à Monsieur de la Haye, son ambassadeur, de faire entrer l’affaire de ces religieux dans les conditions du renouvellement des capitulations. Monsieur de la Haye et Monsieur de Nointel ensuite leur protestèrent diverses fois, qu’ils avaient ordre exprès de ne point traiter avec la Porte, et de ne point renouveler les capitulations, si l’on ne remettait les cordeliers en possession des lieux saints qu’ils ont perdus. Cependant on sut à la fin du mois d’avril, comme j’ai dit, qu’on pourrait abandonner cette affaire, parce qu’on ne voulait point arrêter un grand traité, pour se conserver la garde de quelques simples chapelles.

Ces deux religieux m’ont conté, qu’à leur arrivée à Constantinople, Monsieur de la Haye leur ayant dit, qu’il savait bien sûrement que la Porte ne renouvellerait point les capitulations, aux conditions que le roi son maître demandait, à cause que le seule recouvrement des lieux saints, que Sa Majesté voulait absolument obtenir, était une chose que la Porte n’accorderait jamais : Ils lui avaient fait cette réponse, qui renfermait un bon conseil pour le bon succès de leur affaire.

Si Votre Excellence a ordre positif touchant ce recouvrement, et si elle sait d’autre part que la Porte n’y consentira jamais, ne faites au grand vizir aucune autre demande, que celle-là n’ait été accordée ; déclarez à ce ministre, que vous ne traiterez point, qu’il ne nous ait donné parole de nous restituer ce que les Grecs nous ont pris ; si Votre Excellence tient cette voie, il arrivera, ou que le vizir accordera la demande, ou qu’il la refusera : s’il l’accorde, le plus grand empêchement au renouvellement des capitulations sera ôté : s’il la refuse, la rupture sera glorieuse pour le roi de France : elle ne paraîtra point intéressée : toute l’Europe admirera la piété, et le grand zèle de Sa Majesté : il n’y aura personne qui ne soit forcé de reconnaître que le seul égard de la religion, l’a porté à rompre avec les Turcs.

Ces bons pères me racontaient cela avec une ardeur qui est assez ordinaire dans les moines espagnols. Ils concevaient comme la plus belle action de l’univers, qu’on fît la guerre à l’Empire ottoman, pour l’obliger d’ôter aux chrétiens de Jérusalem, ses propres sujets, la garde de cinq ou six petites églises, et de la donner à des moines étrangers, qui n’étant pas contents d’y pouvoir entrer à toute heure, voulaient en avoir les clefs pendues à leur cordon.

À la mi-mai, Monsieur de Nointel voyant que le Grand Seigneur, et le grand vizir, étaient prêts de partir pour la Pologne, et que la négociation n’était pas fort avancée, il alla voir le reizquitab. On peut comparer son office à celui de chancelier. L’ambassadeur eut trois conférences avec lui, avant que de terminer le traité. On le vit comme conclu à la troisième, qui fut le 26 mai, et le renouvellement fait aux conditions suivantes.

Que les Français ne payeraient à l’avenir que trois pour cent de Douane.

Qu’ils auraient le commerce libre aux Indes par la Mer rouge, moyennant cinq pour cent de Douane, qu’on payerait à l’entrée des terres du Grand Seigneur, Sans payer rien davantage, ni au passage, ni à la sortie.

Que les capucins français rebâtiraient à Galata leur église de saint Georges, que le feu avait consumée, et que cette église, celle des jésuites qui est au même lieu, et toutes les autres appartenantes aux Français, qui sont dans l’Empire ottoman, seraient sous la protection du roi.

Que l’Ambassadeur serait reconnu Protecteur de l’Hôpital des Chrétiens Européens, qui est à Galata, et y pourrait faire dire la Messe.

Que les esclaves français qui sont en Turquie, et qui y pourraient être à l’avenir, seraient mis en liberté, à condition qu’ils n’eussent point été pris, ou sur des voiles, ou en des armées, ou devant des places ennemies de la Porte.

Voilà tout ce qui se devait changer, ou ajouter dans les nouvelles Capitulations. L’Article concernant les Nations étrangères, y devait être mis tel qu’il se trouvait dans les anciennes.

Dès que les choses eurent été acceptées et accordées réciproquement, le plus ancien interprète de l’ambassadeur de France dit à Monsieur de Nointel de ne s’en aller point, que le chancelier n’eût dressé le modèle des nouvelles capitulations. Ce conseil était bon, mais l’ambassadeur crut Panaioti l’interprète du grand vizir, qui lui dit que c’était offenser le chancelier, et lui faire un affront, que de ne se pas fier à ce qu’il disait de bouche, et de le lui demander par écrit : qu’il engageait sa parole, et demeurait caution de celle du chancelier : Monsieur de Nointel se laissa persuader. Il revint au logis joyeux, et satisfait, avec cet air et cette gaieté que donne le bon succès des affaires. Il nous dit en se mettant à table. Messieurs, les capitulations sont renouvelées : il en faut faire la fête, et boire à ce renouvellement. Nous y bûmes tous, à la réserve de son premier interprète, qui dit, Monseigneur, je ne crois rien de fait, jusqu’à ce que les capitulations soient entre les mains de Votre Excellence.

Le chancelier avait promis d’envoyer le modèle sur le soir, afin de l’examiner, et qu’ensuite il serait mis au net ; cependant il n’en fit rien. L’ambassadeur ne s’en étonna pas. Il l’envoya quérir le lendemain ; mais il fut bien surpris de voir, que l’article des nations étrangères n’obligeait point de la manière qu’il le prétendait, celles qui n’ont point d’établissement à la Porte, de venir sous la bannière de France. Monsieur de Nointel commença alors à craindre qu’on ne l’eût trompé. Il se met en colère, et envoya à l’instant son second interprète dire au chancelier, que si cet article ne se mettait comme il l’entendait, il n’acceptait point les nouvelles capitulations. Son premier interprète lui dit de bien penser à l’avance qu’il faisait faire : qu’il se gardât bien de mettre le marché à la main des Turcs, comme il faisait, et qu’il ne s’engageât pas si brusquement à rompre avec la Porte, pour un seul article, et de peu d’importance. Monsieur de Nointel passa outre. Il envoya faire au chancelier le message que j’ai dit. Ce ministre fit réponse, qu’il le rapporterait au vizir.

Le 29 l’ambassadeur alla chez le chancelier, qui lui dit ; que la France ne devait pas demander à la Porte une chose qu’il n’était plus en son pouvoir de lui accorder, parce que le Grand Seigneur s’était engagé aux Anglais, aux Vénitiens, aux Hollandais, et aux Génois, que tous les étrangers qui viendraient en Turquie, sous leurs bannières, y seraient traités de même qu’eux : qu’ayant accordé cela pareillement, à l’empereur, et nommément pour les villes Hanséatiques impériales, pour les sujets de la maison d’Autriche, et pour les Italiens, Sa Hautesse ne pouvait plus sans violer sa foi, accorder aux Français ce qu’ils demandaient, savoir de ne donner entrée que sous leur bannière, aux étrangers qui n’ont point d’établissement à la Porte. Le chancelier ajouta, que ce qu’il représentait à Son Excellence, étant d’une notoriété publique, et d’une conséquence convaincante, il la suppliait de n’insister pas davantage sur ce point. Monsieur de Nointel répondit, en protestant de ne renouveler point, si l’on n’accordait cet article en la manière qu’il le demandait. Le chancelier répondit, qu’il ferait rapport de cette protestation au vizir, et lui ferait savoir sa réponse. L’ambassadeur lui dit, qu’il l’obligerait beaucoup d’en aller parler à l’heure même à ce ministre, si sa commodité le lui permettait ; qu’il attendrait son retour. Le chancelier y consentit. Il alla parler au vizir, et revint avec cette réponse. Le grand vizir m’a ordonné de dire à Votre Excellence, que vous lui fîtes donner parole, il y a un mois ; que pourvu qu’on accordât à l’empereur de France la diminution des droits de douane, et le commerce par la mer Rouge, Sa Majesté Impériale, se contenterait quant au reste, des choses raisonnables, et justes ; que sur cette parole, il vous avait accordé au nom du Grand Seigneur ces deux points, et les autres grâces que vous savez ; mais qu’à présent voyant que vous ne lui tenez pas parole il vous déclare bien expressément, qu’il retire la sienne, et ne vous veut accorder rien du tout. Cette réponse fut un coup de foudre. Monsieur de Nointel, et ceux qui étaient avec lui en furent tout interdits. On voulut reprendre, et renouer le traité, mais il ne fut pas possible, encore qu’on fît connaître sur le champ, qu’on se déportait du point contesté. Le chancelier répondit, qu’il n’avait ordre du vizir, que de dire ce qu’il avait dit, et qu’il ne pouvait traiter davantage. L’ambassadeur répliqua, qu’il avait une lettre du premier ministre de France pour le vizir, qu’il ne voulait que la remettre en ses mains, et après prendre congé. Le chancelier répondit, que pour le congé, c’était une chose facile, et que pour la lettre du premier ministre de France, le grand vizir ne se souciait pas de la voir.

Monsieur de Nointel revint au logis dans un chagrin qu’il est aisé de concevoir. Il dit aux personnes de son conseil, qui était l’abbé son frère, le directeur de la Compagnie du Levant, et ses deux premiers interprètes, que la nation anglaise, et la hollandaise avaient dépensé chacune quarante mille écus, au renouvellement des capitulations qu’elles ont avec la Porte ; qu’il en fallait donner autant aux ministres du Divan pour renouveler celles de France. Les interprètes eurent ordre de porter parole de cette somme aux ministres, mais cela ne produisit encore rien. Les ministres ne s’en émurent seulement pas. Il y a beaucoup d’affaires à la Porte qui se font par argent : il y en a d’autres qu’aucune somme ne saurait faire avancer. Telle fut par exemple l’affaire des deux commissaires de Terre Sainte qui étaient, comme j’ai dit, avec nous à Andrinople : ils offrirent cent mille écus au vizir pour rentrer en possession des lieux saints, qu’on leur a ôtés, et en voulaient encore dépenser autant à faire des présents au Grand Seigneur, et aux ministres de la Porte ; mais leur argent ne leur servit de rien, le Divan. fut incorruptible.

Je dirai en passant, à propos de ces religieux, que l’on ne doit pas être surpris des grandes offres qu’ils faisaient. Ils m’ont assuré que la dévotion qu’ont les Espagnols pour les lieux saints est si grande, qu’ils fourniraient eux seuls des trésors pour les ravoir. Ils m’ont assuré aussi, que la dépense ordinaire de la Terre Sainte se monte à cent mille livres par an, dont le tiers va en présents qu’il faut faire aux Turcs, et que chaque gardien, qui est triennal, en fait à sa venue pour dix mille écus.

Le troisième juin, jour du départ du Grand Seigneur pour la Pologne, l’ambassadeur se rendit de fort grand matin au camp, au quartier du vizir, dans le dessein d’obliger en quelque sorte ce ministre, à lui donner l’audience qu’il lui refusait depuis son arrivée, et à recevoir la lettre de Monsieur de Lyonne. Il mena même avec lui Monsieur d’Hervieu, afin que comme c’était lui qui l’avait apportée, il la rendît ; mais le grand vizir n’était pas au camp : il était allé conduire au premier logement la sultane mère, ce qui obligea Monsieur l’ambassadeur d’aller au quartier du chancelier, où il l’attendit sept heures entières, tantôt en une tente, et tantôt en une autre, parce que le camp se levait. Un peu après midi la nouvelle vint, que le grand vizir était à la ville. Le chancelier l’alla trouver, et lui dit que l’ambassadeur de France l’attendait au camp pour le voir, et savoir sa dernière volonté. Le vizir lui dit de faire entendre à Son Excellence, qu’elle ne prît pas la peine de l’attendre, parce qu’il prenait congé de sa femme, de sa mère, et de sa famille, et qu’il n’irait que de nuit au camp : que Son Excellence y laissât un de ses interprètes seulement, et qu’il lui donnerait réponse. La réponse que le grand vizir donna, fut, qu’il communiquerait au Grand Seigneur, et au Divan ce que l’ambassadeur demandait, mais que cela ne se pouvait sitôt faire, à cause de la marche : que Son Excellence pouvait cependant retourner à Constantinople pour y attendre la résolution du Grand Seigneur : qu’il écrirait au caimacan de donner un passeport au vaisseau du roi qui y était, et qu’au reste sans qu’il se fiait à la foi de l’ambassadeur, il l’aurait fait arrêter à Andrinople ; de peur qu’il ne se retirât sans congé. L’interprète avait ordre de demander au grand vizir des commandements pour des affaires particulières de négoce en divers lieux du Levant. Ce ministre les fit expédier le lendemain, en la manière que l’interprète les demandait.

Voilà le succès du second voyage de Monsieur de Nointel à la Porte. Les Turcs avec beaucoup d’assurance, donnaient aux Français le tort de cette rupture. Ils disaient que même la diminution des droits de douane n’était pas justement prétendue ; parce que s’il y avait des nations qui n’en payaient pas tant, comme les Anglais, les Hollandais, et les Génois, il y en avait aussi qui en payaient plus, comme les Allemands et les Vénitiens, et que si les premiers qui ne payaient que trois pour cent, en eussent autrefois payé cinq, les Français auraient eu quelque droit de demander du rabais ; mais que la Porte qui est libre de faire faveur à qui il lui plaît, ayant traité d’abord avec ces derniers venus, à des conditions plus avantageuses, que celles qu’elle a accordées à ses premiers alliés ; elle n’était pas obligée de changer à son préjudice, les conditions du commerce qui était entre eux depuis si longtemps. Pour les autres demandes du roi, ils disaient, que ce n’était la plupart que des grâces, qu’on n’avait pas raison de prétendre ; puisque bien loin de les avoir méritées de la Porte, on l’avait toujours traversée dans ses plus importantes entreprises. Ils ajoutaient, qu’on avait fait ces demandes le marché à la main, en menaçant et en agissant en maîtres, les Français qui étaient au Levant ne parlant que de brûler Constantinople, de faire la guerre au Grand Seigneur, de saccager ses îles, et ses ports de mer. Que les vaisseaux qui avaient amené Monsieur de Nointel à Constantinople, donnaient ouvertement retraite aux esclaves de toute sorte de nations, qui s’y venaient jeter, et que les ambassadeurs de France n’entretenaient les grands dans les visites qu’ils leur faisaient, que des forces de Sa Majesté, et de la puissance de ses armes. C’est ainsi que parlaient les Turcs. Les autres nations disaient, que les Turcs n’avaient pas tant de tort, et même qu’ils avaient montré en cette occasion, de n’être pas si barbares qu’on le dit ; n’ayant témoigné aux Français qui étaient en Levant, ni à l’ambassadeur de Sa Majesté, aucun ressentiment violent, des grands et éclatants secours, qu’on a donnés plusieurs fois à leurs ennemis : de la guerre qu’on a portée dans les pays qui sont sous leur protection : et des insultes et des menaces qu’on leur a faites jusque dans leur cour. Mais tout cela ne se disait, que dans l’ardeur de voir arriver quelque grand accident, qui obligeât la France d’employer contre les Turcs ces merveilleux préparatifs de guerre, dont la plupart de ses voisins étaient effrayés.

Après avoir rapporté tout de suite la négociation de Monsieur de Nointel à la Porte, je toucherai quelque chose de celles de Monsieur Witzoski internonce de Pologne, et du chevalier Quirini baile de Venise, dont l’un venait de partir d’Andrinople quand j’y arrivai, et l’autre y demeura tout le temps que j’y fus.

Le vizir fit donner à l’internonce de Pologne à son départ 1700 écus pour payer ses dettes, et pour s’en retourner, et outre cela sept chariots, et un chaoux. Le pacha de Silistrie eut ordre de le faire aller par la frontière de Tartarie, et de mander aux Tartares de le retenir, jusqu’à ce qu’ils sussent que l’envoyé turc qui était en Pologne, eût passé les frontières, et fût entré en Turquie. Le Divan fit tout ce qu’il put pour ajuster les affaires avec cet internonce, et pour éviter d’entrer en guerre avec son maître. La Porte avait des desseins du côté de Perse, et de la mer Rouge, et ce ne fut que par force, qu’elle se tourna vers la Pologne. Le sujet du différend était, la protection que le Grand Seigneur a donnée aux Cosaques. La Pologne demandait que Sa Hautesse retirât publiquement cette protection, de même qu’elle l’avait donnée publiquement, en envoyant à Dorosensko, fameux général de ces rebelles de Pologne, un étendard, des lettres patentes et les autres marques de dignité, avec lesquelles les bassas sont investis en Turquie. C’était afin que les Cosaques, étant intimidés par ce rebut d’éclat, se soumissent sans combattre à Sa Majesté polonaise, et qu’elle rentrât plus facilement dans la possession de l’Ukraine, qui est son bien particulier, et le patrimoine de ses ancêtres.

Sous le règne du roi Casimir, Monsieur Ratzieuski était venu demander la ratification du traité de Khotyn, qui s’observait entre la Pologne et la Turquie, et d’autres choses. La Porte répondit, qu’elle ratifierait purement et simplement, sans parler des Cosaques. Monsieur Ratzieuski mourut à Andrinople durant sa négociation. Son secrétaire, qui était ce Monsieur Witzosky, fut pourvu par le roi successeur de Casimir de l’internonciature, et reçut ordre de représenter que l’Ukraine, étant le bien particulier du prince qui régnait alors, Sa Majesté avait double intérêt de chercher à y rentrer. La Porte répondit, qu’elle n’empêcherait point que Sa Majesté polonaise n’y rentrât, et qu’elle pouvait faire ce qu’elle voudrait contre les Cosaques, mais que le Grand Seigneur considérait sa gloire, et ne pouvait retirer ouvertement la protection qu’il leur avait ouvertement accordée. Monsieur Witzosky, qui était un homme violent, ne voulut point accepter ce moyen d’accord, ni tous les autres qu’on lui proposa. Il dit hautement en plein Divan, que quand le roi son maître, les sénateurs, et la République, seraient d’avis d’accepter une simple ratification, il les empêcherait de le faire, par le pouvoir qu’il en avait, en qualité de gentilhomme polonais. Le vizir voyant tant de fierté, et entendant dire, que le roi de Pologne s’était avancé avec une armée à Léopold, il se prépara à la guerre.

Lors que le roi et le sénat surent que le Grand Seigneur se tournait vers eux, et qu’au printemps assurément ils l’auraient sur les bras en Pologne, ils furent tous, et surpris, et confondus. L’internonce lui-même ne savait où il en était. Trompé par les bruits qu’on faisait courir de la révolte des Arabes, et du saccagement de la Mecque, comme aussi par les assurances, qu’on dit, que Monsieur de Nointel lui donnait, que Sa Majesté très chrétienne envoyait cinquante vaisseaux dans l’archipel, il avait toujours écrit à la République de tenir bon, et de ne se relâcher en rien, parce qu’infailliblement le Grand Seigneur aurait bientôt de plusieurs côtés, de grandes guerres sur les bras.

La Pologne eût bien voulu alors n’avoir point détourné Sa Hautesse de ses desseins d’Asie. Elle envoya un interprète à la Porte. Cet interprète arriva le 23. Mai avec huit hommes de suite, six semaines après le départ de l’internonce : on lui assigna un logis, et treize francs par jour pour sa dépense. Les lettres qu’il apportait étaient du grand chancelier, adressées au grand vizir. Elles contenaient, que la Pologne était surprise d’apprendre, que le Grand Seigneur se préparait à lui faire la guerre : qu’elle n’en savait pas le sujet, et n’en avait point donné d’occasion : que si la Porte voulait ratifier le traité de Khotyn, le roi y était tout disposé, et qu’il enverrait un ambassadeur extraordinaire ; que si elle persistait dans le dessein de lui faire la guerre, Sa Majesté était prête à se défendre ; mais qu’elle protestait que les Polonais n’étaient point les violateurs de la paix.

L’interprète fut renvoyé au bout de huit jours, avec des lettres qui portaient, que la Pologne pouvait envoyer un ambassadeur extraordinaire, et qu’il serait le bienvenu. Cependant l’armée du Grand Seigneur, et le grand vizir à la tête, ne laissa pas de marcher vers Silistrie.

La négociation du chevalier Quirini n’eut rien de particulier. Il vint à Andrinople au mois de décembre 1671 et en partit à la fin de mai suivant. Il avait ordre de faire de particulières instances pour la liberté des prisonniers faits à la guerre de Candie. Il obtint après des peines et des dépenses extrêmes, qu’on échangerait les vingt-huit principaux, avec autant de Turcs. L’échange se fit à Castel Tornese en Morée. Quant au reste des prisonniers, au nombre de mille ou environ, le grand vizir dit au baile de Venise, que les galères ottomanes étaient presque sans chiorme, et que d’en ôter mille hommes tout d’un coup, ce serait les trop affaiblir ; surtout en un temps, où l’on en avait tant de besoin, pour porter en Pologne, par la mer Noire, des hommes, et des munitions. Cependant il lui promit, que lorsque la campagne serait finie, il en ferait relâcher 250. et chaque année autant, jusqu’à ce qu’ils fussent tous délivrés.

Les Vénitiens font tant de dépense à la Porte, qu’on peut dire, qu’ils achètent tout ce qu’ils obtiennent, et même qu’ils l’achètent fort chèrement. Il n’y a point d’homme d’importance à la cour, et au Divan, à qui ils ne fassent tous les ans des présents considérables. La République, qui n’a point de voisin plus à craindre que le Turc, n’épargne rien pour entretenir la paix avec lui. Elle lui paie tribut de plusieurs îles de l’archipel, comme Zante, et Cerigo, elle souffre, elle dissimule ses caprices, ses insultes, sa tyrannie, et afin de prévenir les différends, et les guerres qui naissent toujours entre de puissants voisins, autant qu’on les peut prévenir par la sagesse de la conduite ; cette république envoie pour ambassadeurs à Constantinople, les plus vieux, et les plus expérimentés de ses sénateurs. Les bailes de Venise sont ordinairement des gens, qui ont été ambassadeurs en toutes les cours de la chrétienté : qu’on a employés en des traités de paix, et de guerre, et en des négociations : gens enfin qui n’ignorent rien de la politique de tous les princes du monde, et des adresses des plus habiles ministres, dans l’art de cacher son intérieur, et de découvrir celui d’autrui. Les bailes ont des ordres libres de dépenser, et de donner autant qu’ils jugent qu’il le faut faire. Ils demeurent ordinairement trois ans à Constantinople, et pendant ce temps-là ils amassent plus de cent-mille écus, du moins ils le peuvent faire ; car la République ne leur demande point de compte. Elle en use ainsi pour deux raisons. La première est, pour balancer par le gain les peines de l’ambassade de Constantinople, qui naissent du risque, et des fatigues du voyage, de la mauvaise humeur, et du peu de considération des Turcs. La seconde est de récompenser ouvertement ces bailes, qui souvent se sont épuisés en ambassades dans l’Europe.

J’ai ouï dire à Monsieur Quirini, en des visites que j’ai eu l’honneur de lui faire, que la politique des Turcs passait de beaucoup celle des Européens : qu’elle n’était point renfermée en des maximes, et des règles, qu’elle consistait toute dans le bon sens, sur lequel elle était uniquement fondée, et sur les mouvements duquel elle se réglait uniquement. Que cette politique n’ayant ni art, ni principes, était comme inaccessible, et qu’il avouait de bonne foi, que la conduite du vizir était un abîme pour lui, qu’il n’en pouvait sonder le jugement, la prévoyance, la pénétration, le secret, l’artifice, et tous les détours. Il assurait, que s’il avait un fils, il ne lui donnerait point d’autre école de politique que la cour ottomane, où il ne se lassait point d’admirer le vizir, qui sans parler, sans écrire, sans se remuer beaucoup, gouvernait un des plus puissants empires du monde, et en étendait les limites en plusieurs lieux.

Durant le séjour que j’ai fait à Andrinople, j’ai eu l’honneur de me trouver plusieurs fois en conversation avec cet ambassadeur de Venise ; et comme on s’entretenait encore alors communément de la guerre de Candie, j’en appris de lui, et d’autres personnes éminentes de la cour, bien des particularités mémorables. Voici celles que j’ai cru les plus dignes d’être rapportées.

Un des principaux commandements de la loi de Mahomet, est le pèlerinage de la Mecque, et de Médine, qu’elle appelle par excellence heger haramin, c’est-à-dire, la visite des villes sacrées. Il n’y a qu’une extrême pauvreté qui en puisse légitimement dispenser, et il est ordonné à ceux à qui la maladie, ou l’emploi, ou d’autres empêchements, ne permettent pas d’aller à ce pèlerinage, de le faire faire par procureur ; c’est-à-dire, d’envoyer dans ces lieux de dévotion, un homme exprès, qui fasse tout ce qu’on y ferait soi-même, si l’on y pouvait aller.

Les empereurs ottomans s’acquittent fort exactement de ce devoir, tant pour eux, que pour leur famille. Ils envoient tous les ans des présents considérables à ces villes, dont ils se disent par honneur seigneurs et protecteurs. Ces présents s’envoient quelquefois par mer. On les chargea l’an 1644. sur un gros galion, qui les devait porter au Caire. Beaucoup d’eunuques, et diverses femmes du sérail étaient avec les envoyés du Grand Seigneur, pour faire le pèlerinage, et il y avait encore quantité de passagers et de soldats. Ce galion partit de Constantinople, avec plusieurs autres voiles auxquelles il servait de conserve. Il fut attaqué proche de Rhodes par les galères de Malte, et fut pris après un rude combat. Les galères ne le purent mener droit à Malte, à cause qu’il faisait eau de tous côtés, pour les grands coups de coursiers, qu’il avait reçus au combat. Elles relâchèrent avec peine en un port de l’île de Candie. On le radouba là le mieux qu’il se pût, et l’on prit toutes les peines imaginables de le mener à Malte, mais ce fut en vain : il alla à fond. On estimait un million ce qu’on en avait déchargé dans les galères.

La nouvelle de cette prise mit le Grand Seigneur en furie. Il menaçait d’exterminer tous les chrétiens qui étaient à Constantinople : les ambassadeurs, et les ministres étrangers comme les autres. Il en voulait à toutes les nations, parce, disait-il, que les galères de Malte étaient montées de chevaliers, et de soldats, de tous les pays de la chrétienté.

Monsieur Soranzo ambassadeur de Venise à la Porte ottomane, recourut promptement aux ministres du Divan. Il crut détourner sûrement l’orage de dessus sa tête, et bien apaiser le Grand Seigneur, en lui faisant représenter, qu’il n’y avait aucun chevalier de Malte sujet de la République. Les ambassadeurs d’Angleterre, et de Hollande, firent remontrer la même chose ; ainsi toute la foudre semblait devoir tomber sur Monsieur de la Haye le père, alors ambassadeur de France : et sans doute il eût senti rudement la brutalité des Turcs, et l’emportement du Grand Seigneur, si Givan Capigi Bachy grand vizir ne l’eût garanti. Ce premier ministre, homme de très grand esprit, de rare mérite, et de la plus illustre naissance de Turquie, ayant eu six grands vizirs de sa maison : ce ministre, dis-je, prit la défense de l’ambassadeur de France, des Français, et de tous les chrétiens qui étaient à Constantinople, excepté les Vénitiens. Il fit entendre à Sa Hautesse, que les Vénitiens étaient les plus coupables, pour avoir permis aux galères de Malte, de radouber le galion dans leurs ports au lieu de l’arrêter. Il fit tourner ainsi contre Candie toute la colère du Grand Seigneur, qui résolut d’y porter la guerre. Cette résolution fut fort secrète, et pour l’exécuter secrètement aussi, on ne fit paraître de colère que contre Malte. Le Grand Seigneur publia la guerre contre cette petite île, et ordonna à la milice de se tenir prête à la fin du mois de mars 1645.

L’ambassadeur de Venise n’épargna ni industrie, ni présents, pour pénétrer cette publication de guerre, et découvrir si elle était sincère, et ne couvrait point le dessein d’une entreprise contre la République. L’ambassadeur de France l’assurait, qu’il y avait de la dissimulation, et lui donna plusieurs fois avis, qu’on en voulait à Candie. Il n’en fit aucun compte, et se laissa prévenir des assurances du contraire, que le grand vizir lui donnait de temps en temps.

L’armée ottomane, au nombre de 80 vaisseaux, et d’autant de galères, commandée par Issouf Captan Pacha, partit de Constantinople à la fin d’avril, fit descente en Candie, et en dix jours prit La Canée. Ceux qui ont connu ce général disent, que c’était un grand capitaine, et qu’il aurait pris l’île en peu de temps, si on lui eût laissé la vie, et la conduite de cette guerre. Le Grand Seigneur s’étant mis en tête, qu’Issouf avait de grands trésors, et qu’on se pourrait passer de lui pour conquérir le reste de Candie, le fit étrangler à Constantinople peu de jours après son retour. Sa Hautesse perdit beaucoup à sa mort, et ne trouva point ces trésors qu’elle s’était imaginée. Les années suivantes la Porte renvoya d’autres armées en Candie sous différents généraux. Les succès qu’ils ont eus, sont trop connus pour en parler.

Ce n’est pas tant à la force de cette île, ou à la faiblesse des Turcs, qu’on doit imputer la longueur de cette guerre, qui dura vingt quatre ans entiers, qu’aux révolutions étranges qui arrivèrent dans la cour ottomane presqu’au commencement de cette entreprise, et aux guerres qui se firent en Transylvanie, et en Hongrie, et qui durèrent jusqu’à l’an 1665. Le prince qui entreprit la conquête de Candie était Ibrahim, âgé pour lors de trente-deux ans. Il était parvenu à l’empire quatre ans auparavant, contre ses espérances, et celles de tout le monde, car il avait été tenu en une rude prison durant le règne d’Osman, et de Murat ses frères, et ce dernier après avoir fait étrangler ses deux plus jeunes frères, comme il se vit proche de sa fin, il commanda qu’on étranglât aussi Ibrahim le seul frère qui lui restait ; mais ce cruel commandement ne fut point exécuté, parce que Murat n’avait point de fils, et qu’Ibrahim étant demeuré seul de la famille ottomane, c’était aussi l’unique héritier de l’Empire. Il est bon de remarquer, que ce qui avait porté Murat à laisser la vie à Ibrahim, et à l’ôter à ses frères, bien que plus jeunes, c’est qu’Ibrahim n’avait point d’esprit, et que paraissant tout à fait incapable de régner, on ne pouvait craindre de révolte en sa faveur. Dès qu’il fut sur le trône, il s’abandonna à toute sorte d’impuretés, et de crimes : ses débauches, ses extorsions, et ses cruautés le rendirent odieux, et insupportable à tous ses sujets. Il prenait sans aucune distinction les biens des mosquées, et des particuliers, et souvent il ôtait la vie à ceux qu’il croyait riches, pour avoir plus aisément leurs biens ; et tout cela pour fournir aux excessives dépenses de ses plaisirs, et au grand luxe de sa cour. La milice était mal payée. Elle se souleva pour déposer Ibrahim au mois d’août 1648, et pour mettre sur le trône Mahamed son fils aîné, âgé seulement de sept ans, et douze jours, après quoi elle étrangla Ibrahim.

J’ai déjà rapporté, que dans les premières années du règne de Mahamed l’État était gouverné par des femmes, et par des eunuques qui en remplissaient, comme bon leur semblait, les premières charges ; et particulièrement celle de premier ministre, jusqu’au temps qu’on la donna à Cuperly Mahamed Pacha, qui entreprit la guerre de Transylvanie. Son successeur, qui était aussi son fils, commença celle de Hongrie, laquelle ayant été terminée par la paix l’an 1665 comme je l’ai dit, il s’attache deux ans ensuite à cette conquête de Candie, où il trouva une bien plus longue, et plus vigoureuse résistance qu’il n’avait pensé.

Si Candie eût tenu encore un hiver contre les Turcs, on ne doute point que le grand vizir n’eût été contraint de lever le siège, et qu’il ne fût arrivé de grands soulèvements dans l’Empire. Les plus vieux janissaires étaient morts à ce siège : aucun n’y voulait plus aller : tous les Turcs murmuraient de cette guerre : ils disaient qu’on allait faire échouer contre une roche les forces ottomanes, par un aveuglement étonnant : le peuple de Constantinople voulait mettre sur le trône un frère du Grand Seigneur : Sa Hautesse était sollicitée de faire mourir le vizir, afin d’apaiser par ce sacrifice la colère du peuple, et de la milice. L’un ou l’autre de ces changements suffisait pour faire lever le siège.

Le grand vizir savait tout cela. Il était au désespoir de ne pouvoir finir cette guerre. Il craignait fortement d’y laisser l’honneur, et la vie. On dit qu’il s’arrachait les poils de la barbe. Il est certain qu’il gagna alors une maladie incurable, et difficile à nommer. C’était un certain saisissement de cœur, ou abattement d’esprits, causé par la crainte, l’affliction, et l’épouvante. Les médecins lui ordonnaient contre ce mal l’usage du vin pur. Il en buvait journellement, et ne se sentait remis que par ce secours.

Lors que la nouvelle de la reddition de Candie fut portée au Grand Seigneur, Sa Hautesse ne la put croire, et quand elle en fut assurée, elle s’emporta à des excès de joie, qui étaient extravagants. Elle et toute sa cour répétaient souvent ces mots, Les Francs ont eu pitié de nous.

Les Turcs se glorifiaient à la prise de Candie, d’avoir vaincu toute la chrétienté ; parce qu’il y avait à ce siège des soldats, et des volontaires, de tous les endroits de la chrétienté, et ils disaient qu’il avait duré trois ans, parce que toute la chrétienté s’y était trouvée, et qu’elle y avait fait ses plus grands efforts.

Le plus utile préparatif que fit le vizir pour le siège de Candie, fut de faire son kiaija, c’est-à-dire, l’intendant de sa maison, grand trésorier de l’Empire. Il connaissait la véritable amitié que ce seigneur avait pour lui, et qu’au besoin il n’épargnerait pas sa vie. Cette prévoyance fit le gain de la place, et le salut du vizir. Le grand trésorier ne laissa jamais manquer le camp de rien. On y trouvait des moutons à un écu tant qu’on en voulait. Les marchés y étaient remplis de toutes les choses nécessaires à la nourriture, et au vêtement. Les munitions y passaient à quelque prix, et à quelques risques que ce fût, parce que l’argent y abondait.

Dans le mémoire que ce trésorier donna au Divan, des dépenses extraordinaires faites en Candie, les trois dernières années du siège ; il y avait 700 mille écus dépensés en dons faits aux déserteurs ennemis, qui se faisaient Turcs, ou s’en allaient hors de l’île : à récompenser les beaux exploits des soldats : à payer les têtes des chrétiens. On donnait sept francs et demi de chacune. Ce mémoire marquait, qu’on avait tiré cent mille coups de canon contre la place : et qu’il était mort devant sept pachas, 80 tant colonels que capitaines, 10400 janissaires, sans les autres milices, et les troupes des provinces, dont la paye n’est point couchée sur l’État.

Le jour que le grand vizir entra dans Candie, le chevalier Molino, que la République avait envoyé pour traiter de paix avec la Porte, était à son côté. Le grand vizir lui dit, que l’île de Candie coûtait beaucoup au Grand Seigneur, Monsieur Molino lui répondit, qu’elle coûtait aussi beaucoup à la République, et qu’il y était mort cent mille hommes, sans compter les Français. Le vizir lui demanda pourquoi la place ne s’était pas rendue plus tôt, y ayant longtemps qu’ils n’étaient plus en état de tenir. L’ambassadeur répondit, que le roi de France avait empêché de le faire, en promettant d’envoyer de puissants secours, et de déclarer la guerre au Grand Seigneur.

Le baile Molino arriva en Candie au printemps de l’an 1669. Il se tenait aux Gozes de l’île. Il envoya offrir au grand vizir, les Grabuses, et Spina Longa, la Suda, et Tine, îles de l’archipel ; Clissa, et d’autres places de terre ferme, les frais de la guerre, et cinquante quante mille écus de tribut par an pour la ville de Candie, que la République tiendrait de l’Empire. Le grand vizir fit réponse, que le Grand Seigneur avait plus son honneur en considération, que tous les autres biens ; qu’il ne voulait autre chose que ce morceau de roche, que Sa Hautesse attaquait depuis vingt quatre ans.

Ce fut le capitaine général Morosini qui fit la trêve avec le vizir. Il la fit à l’insu du chevalier Molino, et sans lui en rien communiquer. Ce procédé pensa coûter la vie à Monsieur Morosini à Venise. Les grandes sommes d’argent, qu’il fit couler pendant une nuit, le sauvèrent. Ce capitaine général ne songea en traitant à aucun intérêt, qu’à celui de l’État. Il ne se mit en peine ni de celui de la religion, ni de celui du commerce. Il s’appliqua tout entier à ce qui regardait l’île de Candie, et la guerre, et accorda avec le vizir, que tout le reste serait remis en l’état, auquel il était avant la rupture. C’est ce qui fut cause que Monsieur Molino eut tant de peine à faire rebâtir à Galata, faubourg de Constantinople, l’église des Vénitiens que le feu avait consumée, et il fit tant d’efforts en cette affaire pour lever les obstacles, qui survenaient de tous côtés, qu’il y mourut en la peine ; mais par bonheur l’ouvrage était presque achevé. Il demanda plusieurs choses au Grand Seigneur, particulièrement la diminution des droits de douane, que les Vénitiens payent, mais il ne l’obtint point. Le grand vizir lui dit, Monsieur Molino, l’alliance qu’il y a entre la Porte et la République, est une alliance ancienne, et la Porte la considère par son ancienneté, plus que par aucun autre égard ; si l’on y change quelques articles, ce sera une alliance nouvelle, dont les Turcs ne feront plus tant d’estime, et qu’ils respecteront beaucoup moins. De plus, si vous demandez des grâces au Grand Seigneur, Sa Hautesse vous pourra demander aussi quelque chose. Monsieur Molino entendit bientôt ce que cela voulait dire, il ne parla plus de diminution de droits, ni de changement aux capitulations anciennes.

Je viens de donner une trop belle idée de la conduite du grand vizir, pour ne rien dire de plus particulier de sa personne ; mais comme c’est de son père, qui était aussi grand vizir, qu’il tenait sa fortune, et sa gloire, je dirai auparavant et en peu de mots, ce que fit de plus mémorable, ce vizir si renommé.

Il s’appelait Cuperly Mahamed Pacha : Le caprice des femmes, et des eunuques, qui gouvernaient durant le bas âge de Mahamed quatrième, le fit grand vizir. Il ne pensait à rien moins, qu’à cette haute dignité, lorsqu’elle lui fut offerte, mais dès qu’il en fut revêtu, il se mit à envisager le changement, et le meurtre de plusieurs grands vizirs ses prédécesseurs, dont l’État changeait presque tous les mois, et il crut que pour se conserver la vie, et l’emploi, il fallait qu’il fît mourir ses envieux, et ses compétiteurs, et qu’il entreprît des guerres, afin de tenir toujours le Grand Seigneur éloigné de Constantinople, et de se voir toujours occupé à la tête d’une armée.

Il commença par le sérail, où il fit étrangler plusieurs eunuques, et s’étant rendu maître en peu de temps de la crédulité, et des affections de son jeune prince ; il lui persuada que pour être maître absolu de l’Empire, et n’être point sujet aux séditions, et aux intrigues, et pour empêcher la milice de faire des attentats pareils à celui qu’elle avait fait sur son père ; il fallait que Sa Hautesse s’éloignât de la capitale, où le peuple est mutin, et où les janissaires sont les maîtres, et qu’elle se défît de tous ceux qui avaient osé déposer son père, et tremper leurs mains parricides dans son sang. Suivant ce projet, Cuperly fit étrangler Delly Ussein Pacha, renommé pour le plus vaillant capitaine de l’Empire, qui avait été général en Candie. Il mena la cour à Andrinople, et il entreprit la guerre de Transylvanie, parce que celle de Candie l’eût tenu trop éloigné de la personne du Grand Seigneur, qui n’était pas encore en âge de marcher à la tête de ses armées.

Cette guerre de Transylvanie fut courte, et glorieuse au grand vizir, par la défaite du prince Ragotsky, et par la prise de Waradin, quoiqu’elle lui coûtât le sang des meilleures troupes ottomanes, et de leurs plus braves officiers. Il revint victorieux à Andrinople, et quoiqu’il eût fait la paix avec l’empereur, il se mit à faire des apprêts pour recommencer la guerre contre lui en Hongrie. Il était sur le point de se mettre en campagne l’an 1662. lorsqu’il mourut, mais il eut le pouvoir avant sa mort, de faire recevoir en sa place son fils unique, Akmet Pacha, quoiqu’il n’eût pas atteint l’âge de trente ans ; ce qui est une action extraordinaire, et sans pareille dans l’histoire de la monarchie ottomane.

Il n’y a peut-être jamais eu de grand vizir plus capable de gouverner l’Empire ottoman, qu’Akmet Pacha. Il avait la taille haute, un peu chargée d’embonpoint : les yeux grands, et ouverts : le visage bien formé : le teint blanc, et uni : son air était modeste, grave, affable, et engageant. Il ne se peut voir de Turc, ni d’homme plus civil. Il était d’un naturel beaucoup plus doux, et moins sanguinaire que son père. Il n’était point tyran, et haïssait à mort les vexations. La justice, et l’équité paraissaient en tout ce qu’il faisait. Il ne se laissait point conduire à l’intérêt ; et soit qu’il n’eût pas beaucoup d’attachement aux biens ; soit que les siens, qui étaient très grands, remplissent tous ses désirs, l’on ne voyait pas qu’il les recherchât, comme font les autres Turcs. On dit même une particularité, qui fait beaucoup à sa gloire ; c’est que de tous les gens qui lui ont fait des présents, pour aller à leurs fins, aucun d’eux n’y est parvenu ; ainsi il arrivait toujours, qu’on n’obtenait ni grâces, ni emplois de ce ministre, quand on les lui demandait le présent à la main. Son esprit était étendu, pénétrant, couvert : sa mémoire heureuse, et facile : son jugement juste, et appliqué. Il allait droit aux choses. Il parlait peu, et modestement ; mais avec un discernement, et une connaissance qu’il n’est pas facile de représenter. Les commencements de son ministère furent glorieux, et avantageux à l’Empire ottoman : toutes les suites le furent encore davantage.

Ce grand homme ayant vu les beaux succès, qu’avait eus la conduite de son père au gouvernement de Turquie, tâcha d’abord de le suivre, d’aussi près qu’il se peut. Il commença la guerre contre l’empereur, que son père avait projetée, et qu’il allait entreprendre. Il marcha à Bude avec une armée de soixante mille hommes, assiégea Neuhausel, qu’il prit l’an 1663: fit lever le siège de Canise, et emporta le fort de Serin au commencement de l’année suivante. Dans le dessein de continuer ses progrès, et d’aller droit à Vienne, il fit faire un pont sur la rivière de Raab : douze mille Turcs l’avaient déjà passée, et toute l’armée en allait faire autant ; mais elle en fut empêchée par celle de l’empereur, qui fortifiée du secours des alliés de l’Empire, et particulièrement des Français, tailla en pièces la meilleure partie de ces douze mille Turcs, donna la fuite au reste, et gagna cette célèbre bataille, qu’on a appelée la bataille de St. Godard, du nom du bourg près duquel elle se donna.

Le grand vizir répara la perte de cette bataille, par un traité de paix, qu’il fit aussi glorieux, et aussi avantageux, que s’il l’avait gagnée ; et voyant la passion qu’avait le Grand Seigneur de revoir Constantinople, il l’y mena, si bien accompagné, qu’il n’y avait nul soulèvement à craindre, et il y demeura jusqu’au commencement de l’an 1666. qu’il entreprit de terminer la guerre de Candie, à quoi il s’employa trois ans, comme je l’ai dit. Deux ans après il commença la guerre de Pologne, et il suivit toujours de fort près la grande maxime de son père, qu’un premier vizir devait se maintenir à la tête d’une armée.

Nous partîmes d’Andrinople le 9 juin, et revînmes à Constantinople le 15 Le 17 au point du jour, Monsieur de Nointel alla incognito voir le caimacan, et lui demander un passeport pour le vaisseau du roi. Le caimacan fit réponse qu’il n’avait point reçu d’ordre du vizir de lui en donner, et qu’il ne le pouvait faire. L’ambassadeur fut fort surpris, et fort touché. Il conta au caimacan la dureté du vizir pour lui. Le caimacan fit semblant de s’intéresser dans l’injustice du traitement qu’on faisait à l’ambassadeur. Il convint ensuite avec Son Excellence, d’envoyer chacun un homme et des lettres au vizir. La caimacan manda à ce ministre, tout ce que l’ambassadeur lui avait dit, et représenté. Monsieur de Nointel lui écrivit des plaintes de son manquement de parole. Il le conjura de n’outrer pas sa patience qui était à bout, de lui déclarer entièrement la dernière résolution de la Porte, et de lui envoyer particulièrement le congé du vaisseau du roi.

Les exprès qu’on chargea de ces lettres partirent séparément. Celui du caimacan partit le 18 juin : celui de Monsieur de Nointel le lendemain. L’exprès du caimacan trouva toute la cour auprès de Silistrie, d’où il retourna à Constantinople le 9 juillet. Dès qu’il fut arrivé, son maître envoya quérir le premier interprète de l’ambassadeur, et lui dit : Le vizir n’a point donné de réponse à mon exprès, et il l’a renvoyé, en lui disant, qu’il me ferait savoir par une autre voie, les volontés du Grand Seigneur. Le courrier de l’ambassadeur n’était pas revenu le 20 juillet, lorsque je partis : je ne sais quelle réponse il rapporta.

À la fin du mois de juin, l’ambassadeur fit demander un passeport pour le directeur de la Compagnie du Levant, de qui j’ai parlé, un pour moi, une permission de faire venir du vin, et une autre d’entrer à Sainte Sophie. Le caimacan fit réponse, qu’il ne pouvait accorder rien du tout à l’ambassadeur, jusqu’à ce qu’il sût les intentions du vizir : qu’il sentait beaucoup de répugnance à lui refuser ces bagatelles, mais qu’au terme où étaient les choses, entre le grand vizir, et l’ambassadeur, il se rendrait criminel de donner des passeports à Son Excellence : que dès qu’il en aurait la permission, il ferait connaître la bonne volonté qu’il avait pour la nation française.

Ce refus me donna beaucoup d’inquiétude, parce qu’il semblait confirmer des bruits, qui couraient, que le grand vizir voulait faire arrêter l’ambassadeur, et tous les Français. Je me voyais avec un grand fonds : c’était la charge de deux chevaux, comme je l’ai dit. Le bagage de mon camarade, et le mien en chargeaient encore quatre. Cela ne nous permettait pas de penser seulement à fuir, ou à se cacher. Trois autres considérations augmentaient mon inquiétude, et ma peine. La première, que quelque chemin que je prisse, pour passer par terre en Perse, je ne pouvais de trois mois être hors de la Turquie, et que pendant ce temps-là la Porte aurait tout le loisir d’envoyer ordre aux extrémités de son empire les plus reculées, d’arrêter les Français ; si elle se portait à cette violence contre eux. La seconde est, que rien de tout ce que je portais de précieux, n’avait passé à la douane, et que si l’on venait pour cela à me rechercher à Constantinople, ou en d’autres villes de Turquie, je ne pouvais espérer aucun secours de l’ambassadeur. La troisième, qu’à cause des chaleurs, il ne se ferait de caravane pour aller en Perse, qu’au mois d’octobre.

En ce fâcheux embarras, Dieu dont j’ai toujours senti le secours en mes plus grands besoins me fit voir un chemin tout prêt, pour me tirer sûrement de Constantinople. Le Grand Seigneur a une forteresse à 20 milles du Tanaïs, vis-à-vis de l’endroit où ce grand fleuve entre dans les marais Méotides. Cette forteresse s’appelle Azac. La Porte y envoie tous les ans un nouveau commandant avec des gens, et de l’argent. Il y va par mer tant parce qu’il n’y a que 1300 milles par cette voie, qu’à cause du risque qu’il y a par terre de tomber entre les mains des Tartares, des Cosaques, ou des Moscovites. La saïque (c’est une sorte de vaisseau turc) où s’embarque le commandant, n’est point exposée à la visite des douaniers, comme sont tous les autres bâtiments qui vont en la mer Noire. Ce qui est dessus se peut dire libre, et il n’y a que le commandant turc, qui ait droit d’en prendre connaissance. Cette saïque touche Caffa, ville, et port célèbre dans la Tartarie Crimée ; d’où il part tous les ans au mois de septembre, et d’octobre, des vaisseaux qui vont en Mingrélie, ou Colchide, qui n’est qu’à sept sept ou huit jours de marche, avant que d’entrer sur les terres de Perse. Il n’y a pas de route plus courte, pour aller de Constantinople en Perse, ni qui puisse être plus aisée ; car on pourrait faire le voyage en trois semaines, tout par mer, à quelque soixante lieues près ; néanmoins il n’y a pas de route moins pratiquée, ni plus inconnue, à cause des dangers qu’on y court, et je ne pus trouver à Constantinople un seul homme qui l’eût faite. J’en trouvais un grand nombre qui me disaient ce que j’en rapporte, et qu’ils avaient été aux ports de Mingrélie, où il y a toujours beaucoup d’Arméniens, et de Géorgiens sujets de la Perse, qui leur disaient, qu’il n’y avait que six ou sept jours de marche de là chez eux.

Les dangers de cette route qui empêchent qu’on ne la prenne, sont de deux sortes : premièrement la mer Noire est fort orageuse, et la plupart des vaisseaux y périssent, faute d’art, et faute de bons ports ; d’ailleurs les peuples qui habitent les pays entre la mer, et les États de Perse, sont d’un fort méchant naturel, gens sans religion, et sans police. Ainsi je n’aurais eu garde de songer seulement à la route de Colchide, quelques appas qu’elle eût pour moi, soit pour la curiosité, soit pour la facilité, et la brièveté du chemin ; si le passage de la Turquie ne m’eût paru d’un danger encore plus redoutable, dans les fâcheuses circonstances que j’ai rapportées. Ce qui me poussait le plus à prendre la voie de la mer, était cette saïque d’Azac, qui me paraissait un moyen comme infaillible, pour sortir de Constantinople, sans beaucoup de peines, et sans aucun risque ; mais la mer Noire, cette mer si renommée par ses naufrages, et le peu d’expérience des Turcs dans la navigation, me faisaient trembler. Je voyais tout le risque auquel je m’exposais, et combien ce voyage était hasardeux : mais il ne m’effrayait pas encore tant que les dangers, dont j’ai parlé, et que je courrais en attendant davantage à Constantinople, ou en passant par terre en Perse.

Le péril de la mer Noire était à la vérité plus grand ; car il y allait de tout, mais il était plus incertain. Le péril de Turquie était moindre, il ne s’agissait pas de la vie, ni de perdre entièrement le bien ; mais il était plus malaisé de l’éviter : Enfin je me résolus de prendre la mer Noire, et me préparai à m’embarquer.

Un de mes amis, à qui je communiquai ma résolution, me fit avoir l’assistance d’un marchand grec, qui allait en Colchide, qu’on appelle ordinairement la Mingrélie, et qui s’embarquait sur la saïque, préparée pour Azac. C’était un très honnête homme. Mon ami avait quelque pouvoir sur sa personne, et sur ses affaires. Il lui recommanda de me servir de toutes ses forces, sur peine de perdre entièrement son amitié, s’il y manquait. Le marchand grec s’engagea à le faire, et le fit effectivement avec grande affection, avec beaucoup d’assiduité, et avec assez de bonheur. Il s’employa d’abord à louer des chambres pour moi dans la saïque, sans dire pour qui c’était. Il se chargea d’embarquer peu-à-peu ce que j’avais. Il me donna les avis, et les lumières nécessaires pour être considéré sur le vaisseau, et pour être bien traité à Caffa, où il fallait aller. Entre autres avis, il me dit de me faire recommander à l’officier qui allait à Azac, et de prendre un passeport du Grand Seigneur. La recommandation ne me donnait pas de peine, mais le passeport me désespérait, parce qu’il m’avait déjà été refusé.

Je découvris ma peine à Monsieur de Nointel, le suppliant très humblement de trouver bon, que je me servisse des lettres de recommandation que j’avais de l’ambassadeur d’Angleterre, qui était à Paris lorsque j’en partis, pour celui de la même nation à Constantinople, et que j’obtinsse par son moyen un passeport en qualité d’Anglais. Monsieur de Nointel en fit d’abord quelque difficulté, mais il y consentit à la fin, lui ayant fait connaître l’importance de mon voyage. Il fit dire, et écrire par son secrétaire à l’ambassadeur d’Angleterre, qu’il était fort content que Son Excellence s’employât pour moi. L’ambassadeur le fit de la meilleure grâce du monde, et avec chaleur, mais sans succès ; car le caimacan étant sur le point de signer le passeport, il eut un avis secret de prendre garde à ce qu’il faisait, parce que le passeport qu’on lui demandait, était pour des Français, qu’on faisait passer pour Anglais. Cet avis gâta tout : il mit mal l’ambassadeur d’Angleterre, avec le caimacan, qui se plaignait de la surprise, et avec Monsieur de Nointel, qu’il accusait de l’avis donné au caimacan.

Le 19 juillet, le marchand grec, qui me devait conduire en Mingrélie, me vint dire que notre saïque avait été remorquée à l’embouchure de la mer Noire, et qu’elle n’attendait que le vent pour partir. Je voulais m’aller embarquer à l’heure même, mais mes amis ne trouvèrent pas bon que je le fisse, avant que le vaisseau eût mis à la voile, à cause que je pourrais, disaient-ils, être reconnu pour Français. Je me tins donc trois jours durant chez Monsieur le comte Sinibaldi Fieschi, résident de Gênes, dans une maison de campagne qu’il a sur le Bosphore, et quatre autres jours dans un beau monastère de Grecs, qui est au bout du canal, du côté de l’Europe, vis-à-vis le port où notre vaisseau attendait le vent.

Le Bosphore de Thrace est assurément un des beaux endroits du monde. Les Grecs ont appelé Bosphores, ces détroits, ou manches, qu’un bœuf peut traverser à la nage. C’est un canal de 15 milles de longueur, et d’environ deux de largeur, en des endroits plus, et en d’autres moins. Ses rivages sont des montagnes couvertes de maisons de plaisance, de bois, de jardins, de parcs, d’agréables vues, de beaux déserts, avec mille sources d’eau partout. L’aspect de Constantinople, quand on le voit de dessus ce canal, à deux milles d’éloignement, est incomparable, et c’est à mes yeux, comme à ceux de tout le monde, la plus charmante perspective qui se puisse rencontrer. La promenade du Bosphore est aussi la plus agréable, et la plus divertissante qu’on puisse faire sur l’eau. Le nombre des barques qui s’y promènent durant les beaux jours est fort grand. Le résident de Gênes m’a dit plusieurs fois, qu’un jour il prit plaisir à compter les bateaux qui passèrent devant son logis, depuis midi jusqu’à soleil couché, et qu’il en avait compté près de 1300.

Il y a quatre châteaux sur le Bosphore, bien munis de canon, vis-à-vis l’un de l’autre : deux à 8 milles de la mer Noire : deux tout proche de l’embouchure. Ces derniers ont été bâtis il n’y a que 40 ans, pour empêcher l’entrée du canal aux Cosaques, aux Moscovites, et aux Polonais, qui auparavant venaient avec des barques faire des courses jusqu’à la vue de Constantinople. On s’en sert de prison, et des deux autres aussi, pour des gens pris à la guerre et pour des personnes de marque dont on veut tirer quelque jour du service. Le fanal, ou la lanterne, qui montre l’entrée du canal, en est dehors à quelque deux milles. C’est pour servir de phare aux vaisseaux la nuit, et leur faire connaître la route qu’il faut tenir. Ils la reconnaissent de jour à une colonne de marbre blanc, qui est du même côté que le fanal, sur une haute roche qui fait un îlet ; car ce rocher, qu’on tient être une de ces îles flottantes, dont les poètes ont conté tant de fables, sous le nom des Îles Cyanées ; ce rocher, dis-je, est isolé, c’est-à-dire, environné de la mer de tous côtés. On l’appelle la colonne de Pompée, et on prétend qu’elle fut élevée pour monument des victoires de ce grand consul romain sur Mithridate, qui était roi de cette partie de la mer Noire. La structure en doit être d’une solidité merveilleuse, puisque les tempêtes et les bourrasques qui la battent continuellement depuis tant de siècles, ne l’ont pas ébranlée, et c’est ce qu’elle a de plus remarquable ; car d’ailleurs, la colonne n’est pas fort haute, et le piédestal ne paraît pas avoir autant de diamètre que l’art le requiert.

Le 17 à la pointe du jour je m’embarquai, notre vaisseau étant déjà à la voile. Plus de 80 bâtiments de différentes grandeurs, se mirent en mer en même temps. Il y avait en tout deux cents hommes sur le nôtre. Le commandant d’Azac et sa suite, au nombre de vingt personnes, cent janissaires, trente matelots, et cinquante passagers. J’avais trois loges : mon camarade et moi en tenions deux, notre bagage occupait la troisième, nos gens couchaient sur la couverte. Ces loges sont fort étroites, et fort incommodes. Les nôtres étaient à la proue. Il y en avait trente dans la saïque, avec la chambre du capitaine qui était spacieuse, et fort propre. Dix personnes y pouvaient coucher fort aisément. Ce qu’il y a de bien incommode sur les bâtiments turcs, c’est qu’il y faut faire provision de toutes les choses nécessaires à la vie, jusqu’au bois, et à l’eau : le reste est supportable. Chacun a la liberté de faire sa cuisine deux ou trois fois le jour. Le foyer est sur la couverte à la poupe. Lorsque l’on veut faire cuire quelque chose, on y porte un trépied, du bois et de l’eau. J’ai vu parfois seize, et dix-huit marmites ensemble sur le foyer. Les commodités sont en dehors du bâtiment à la poupe, en manière de cages, qui s’ôtent et s’attachent comme on veut.

Les saïques n’ont qu’une couverte, et deux mâts avec le beaupré, savoir l’arbre de mestre, et celui de mézanne. Ces mâts ne peuvent porter chacun que deux voiles, et ordinairement ils n’en portent qu’une. Il n’y a point d’échelles accommodées aux haubans, ni ailleurs ; hormis une petite, qui est attachée au haut du grand mât, et qui tombe tout du long. Les mâts n’ont point de hune. Le beaupré n’en a point non plus, et il ne peut aussi porter qu’une voile. On connaît assez de là que les matelots turcs ne montent point aux mâts, pour embrouiller, ou pour étendre les voiles ; aussi n’est-il pas nécessaire, parce que les vergues sont toujours en bas sur la couverte. Lorsqu’on veut prendre le vent, on délie la voile, et on tire en haut la vergue où elle est attachée. Les voiles de trinquet se lient aux vergues, chaque fois qu’on s’en veut servir, et quand la voile est attachée, on monte la vergue par une poulie, qui est au haut du trinquet. On peut ainsi juger de tout cela, que l’envergure de ces bâtiments est assez mal entendue. L’emmâture ne l’est pas mieux.

On ne se sert sur ces bâtiments, ni de pompe pour vider l’eau, ni de moulinets pour tirer les ancres. On vide l’eau avec des sceaux, et voici comment les ancres se tirent. Il y a à la prou deux poulies assez petites, sur lesquelles le câble de l’ancre passe : vingt, ou trente hommes prennent ce câble, et le tirent de toute leur force, jusqu’à ce que l’ancre soit en haut. Quand un bâtiment chargé entre dans le port, on le met sur quatre ancres : deux sont attachées à la proue, et deux à la poupe. Voilà ce que j’ai observé de plus particulier, sur la construction de ces sortes de vaisseaux, et sur la manœuvre des Turcs.

Leur navigation n’a ni art, ni sûreté. Leurs plus habiles pilotes, turcs, ou grecs, n’ont que l’expérience toute simple, sans aucun fondement de règles. Ils ne se servent point de carte, et n’observent point exactement, comme nos gens de mer, le chemin qu’ils font, pour connaître chaque jour, par cette observation, combien ils sont proches du lieu, où ils veulent parvenir. Ils entendent fort mal la boussole, et savent seulement que la fleur de lys se tourne toujours vers le nord. Lorsqu’ils veulent faire voyage, ils attendent un bon vent et un beau temps. Quand il est venu, ils ne se mettent pas aussitôt en mer, ils attendent huit ou dix heures, pour s’assurer du temps et du vent. Ils se conduisent par les terres, dont ils sont presque toujours à vue. Quand il s’agit de golfoyer, ils se conduisent par le compas. Ils savent par rapport, ou par expérience, de quel côté il faut qu’ils aient le nord pour arriver au lieu où ils vont, cela seul les guide, ils n’en savent pas davantage. S’ils faisaient de longs voyages en pleine mer, pas un n’échapperait d’une tempête, bien leur en prend qu’ils se tiennent toujours proche de terre, et proche des ports. Lorsque le vent est rude ils vont à flot, ils plient les voiles, et se laissent conduire aux vagues. Si le vent est contraire, ils ne s’efforcent point d’y résister, ils virent le bord, et retournent plutôt au lieu d’où ils sont partis, que de soutenir la violence d’une grosse mer contraire. Ce qui les perd, c’est quand le vent les pousse à la côte ; car lorsqu’ils sont ainsi battus, ils vont échouer bien vite, ne sachant ce que c’est que de bordoyer, et de se tenir à la cape.

J’ai ouï dire à de vieux capitaines turcs, qu’il y a 1500 bâtiments sur la mer Noire, et que tous les ans il s’en perd cent. Le lieu où les naufrages sont plus à craindre sur cette mer est l’entrée du Bosphore.

Cette entrée est étroite. Il y souffle souvent des vents opposés, et il en sort presque toujours un qui repousse les vaisseaux : et qui même lorsqu’il est violent les fait échouer à la côte, laquelle est toute de rochers escarpés. Il s’y est brisé tant de galères, et tant de vaisseaux, qu’on n’en saurait dire le nombre. Il y a peu de temps que dix-sept galères y périrent en un même jour, et l’année dernière trente-six saïques y périrent aussi en un même jour, qui était celui de St. Dimitre, comme les Grecs le nomment. Je marque le jour, parce qu’il est tenu des Grecs et des Turcs pour funeste sur la mer. Aussi est-ce l’ordre constant de la marine turquesque, de ne se mettre en mer que le jour de saint Georges, qui est à la fin d’avril, et d’être rentré dans le port celui de saint. Dimitre, qui arrive au commencement d’octobre ; leçon prise des Grecs, qui ayant eu de tout temps une vénération particulière et extrême pour ces deux saints, quoique le premier soit tenu pour fabuleux, avaient marqué les saisons de la navigation par leur fête. Les Portugais à leur imitation marquent celles des Indes orientales par les fêtes de Noël et de la Passion ; la première à partir de Goa pour Lisbonne, l’autre à partir de Lisbonne pour Goa. Une chose qui marque bien notablement le nombre des naufrages, qui se font à l’embouchure de la mer Noire, c’est que les villages qui en sont proche, sont tous édifiés de débris ; les habitants n’y employant pas d’autre charpente. Et ce qui fait horreur à rapporter, c’est qu’on assure, que ces barbares allument des fanaux durant les tempêtes sur les plus dangereux écueils de leur côte, afin que les navires, séduits par ces feux trompeurs, viennent y faire naufrage. Il n’y a point de doute que les fréquents orages, qui en toutes saisons s’élèvent sur la mer Noire, ses flots courts et entrecoupés, son lit étroit et serré, les mauvaises côtes, dont elle est ceinte en partie, ne soient la principale cause des divers naufrages qui s’y font ; mais il n’y a point de doute aussi, que de bons pilotes et de bons matelots sauveraient la moitié des bâtiments qui s’y perdent.

Le 3 août, au matin, nous arrivâmes à Caffa, après huit jours de navigation, durant lesquels nous eûmes toujours fort beau temps, et peu de vent. Nous reconnûmes, le cinquième jour, la pointe de la chersonnèse Taurique. Les Grecs appelaient chersonnèse, ce que les Latins ont nommé péninsule, et que nous appelons presqu’île ; et ils ont nommé cette presqu’île-ci Taurique, parce qu’elle fut premièrement habitée par des Scythes du mont Taurus. Les géographes modernes l’appellent la Tartarie Crimée, du nom de Crim, que les Turcs et les Tartares donnent à ce pays, qui est un terme corrompu de celui de Cimmerien, le premier nom qui lui fut donné. Il l’appellent aussi la Tartarie Précopense ; comme qui dirait la Tartarie de villes, pour distinguer les Tartares de cette presqu’île, qui demeurent la plupart en des villes, surtout durant l’hiver, d’avec les autres Tartares de l’Europe, qui habitent hors de la presqu’île, lesquels on appelle Nogayes, et aussi Hordes, ou Hordou, mot qui signifie assemblée, et dont les Turcs et les Persans se servent ordinairement, pour dénoter le camp d’une armée, ou d’une cour. De manière qu’en Perse, c’est le terme commun pour dire le lieu où est le roi ; comme, par exemple, Hordou der Sifahon, est, la cour est à Ispahan. Le pays de ces deux sortes de Tartares, Précopenses, et Nogayes, est ce que nous appelons la petite Tartarie, ou la Tartarie mineure, pour la distinguer d’avec les Tartares d’Asie, qui habitent au delà du palus, ou marais Méotide, à l’orient de la mer Caspienne, et jusqu’à la Chine. Il faut observer sur ce mot Tartares, que les Orientaux disent et écrivent Tatar et non pas Tartares, comme nous faisons.

Pour revenir à la chersonnèse Taurique, ou presqu’île Précopense, elle tire à l’orient et à l’occident, ayant environ deux cent cinquante lieues de circuit, savoir trente-cinq lieues de long, que je prends du septentrion au midi, et cinquante-cinq lieues où elle a le plus de largeur. Il y a des géographes qui lui donnent plus de circonférence, et qui affirment qu’elle est plus grande que la Morée, qui est le Péloponnèse d’autrefois. L’isthme qui la joint au continent n’est large que d’une lieue. Les côtes de cette presqu’île Précopense, à compter de la partie la plus avancée en la mer, jusqu’à Caffa, sont des rivages hauts, et des montagnes élevées, couvertes de bois et de villages. Au compte des pilotes, il y a par la mer Noire sept cent cinquante milles de Constantinople à Caffa. Je ne sais comment ils comptent, ni comment cela se peut accorder avec ce qui arrive très souvent, que des saïques font le voyage en deux jours et deux nuits juste. Au compte que j’en ai fait, il n’y a pas plus de deux cents lieues. Notre vaisseau en jetant l’ancre tira deux coups de canon. Le commandant qui était destiné pour Asac, fit faire une décharge de mousqueterie à toute la soldatesque. Ensuite il alla à terre avec des officiers qui l’étaient venu recevoir de la part du pacha. La ville et le port sont fort libres. On y entre et on en sort sans demander permission. On n’y visite point les bâtiments. Dès qu’un vaisseau jette l’ancre, il y vient plusieurs bateaux qui portent à terre ceux qui y veulent aller.

Caffa est une grande ville, bâtie au bas d’une colline sur le rivage de la mer. Elle est plus longue que large. Sa longueur s’étend à peu près du midi au septentrion. Elle est entourée de fortes murailles. Il y a deux châteaux aux deux bouts, qui avancent un peu dans la mer, ce qui fait que quand on regarde la ville de dessus un vaisseau, elle paraît bâtie en demi-lune. Le château du côté du midi est sur une éminence qui commande les environs. Il est fort grand, et le pacha y demeure. L’autre est plus petit, mais il est bien muni d’artillerie. La mer en baigne le côté qui la regarde. Ces châteaux sont fortifiés d’un double mur, et la ville aussi. On compte quatre mille maisons dans Caffa, 3200 de mahométans turcs et tartares, 800 de chrétiens, grecs et arméniens. Les Arméniens y sont en plus grand nombre que les Grecs. Ces maisons sont petites, et toutes de terre. Les bazars, (on appelle ainsi les lieux de marché), les places publiques, les mosquées, et les bains en sont aussi bâtis. On ne voit dans. la ville aucun édifice de pierre, si l’on en excepte huit anciennes églises un peu ruinées, qui ont été bâties par les Génois. Cette ville de Caffa est très ancienne, mais l’on n’en sait pas bien l’origine. Strabon dit qu’elle a été renommée de toute antiquité, et qu’elle était puissante du temps de la république d’Athènes. Il en est parlé dans les guerres des Romains contre Mithridate, roi de Pont, de qui elle embrassa les intérêts ; mais il faut que la guerre, ou quelque autre calamité, l’eût tout à fait détruite ; car on trouve que les Grecs la fondèrent de nouveau dans le cinquième siècle, et la nommèrent Theodosie, du nom de l’empereur Théodose, alors régnant, et qu’ils la fortifièrent, et en firent un des plus considérables remparts de l’empire contre les Cosaques et contre les Tartares, que l’on appelait Huns en ces temps-là. Mais les Tartares ne laissèrent pas de s’en rendre à la fin les maîtres, et de toute la presqu’île où elle est située. Ce fut alors que son nom lui fut changé et qu’elle prit celui de Caffa, qui vient de caffer, terme originairement arabe, lequel signifie infidèle dans toutes les langues des Mahométans. Les Tartares lui donnèrent ce nom, pour signifier que c’était le boulevard des chrétiens, qu’ils appellent communément caffers, ou infidèles, comme nous autres chrétiens les appelons par représailles. Cela arriva dans le douzième siècle, le temps de la guerre sainte, et de la grande faiblesse des empereurs d’Orient. Les Génois, qui étaient alors puissants sur mer, remarquant la décadence de l’empire grec, qui ne se pouvait défendre, ni contre les Turcs, ni contre les Tartares, crurent qu’en secourant cet empire contre leurs invasions, ils pourraient s’emparer d’une partie des conquêtes, que ces barbares avaient faites dans la mer Noire. Ils y réussirent effectivement avec beaucoup de bonheur ; car y ayant envoyé des flottes fort puissantes pour ce temps-là, ils leur enlevèrent plusieurs places sur le bord de cette mer, tant du côté de l’Asie, que du côté de l’Europe, et particulièrement cette ville de Caffa, qu’ils conquirent l’an 1266. sous le règne de Michel Paléologue. Ils en jouirent pendant deux siècles et plus ; mais la puissance des Ottomans étant augmentée, durant ces siècles-là, dans toute l’Asie, et dans l’Europe, sans qu’on en pût arrêter le cours, et Constantinople même ayant été réduite sous leur joug, les Génois furent contraints d’abandonner tout ce qui était dans la mer Noire. Caffa leur fut ôtée l’an 1474. sous l’empire de Mahomet second du nom. Des auteurs disent que ce fut seulement l’année suivante.

Le terroir de Caffa est sec et sablonneux. Les eaux n’y sont pas bonnes, mais l’air y est très sain. Il y a fort peu de jardins autour, et il n’y croît point de fruit. On en apporte en très grande abondance des villages voisins, mais il n’est pas bon. Je ne sais s’il y a ville au monde, où les autres aliments soient meilleurs, et à plus bas prix qu’à Caffa. Le mouton y a un goût excellent. La livre n’en coûte que quatre deniers. Les autres viandes, le pain, le fruit, la volaille, le beurre, se vendent à proportion encore moins. Le sel s’y donne, pour ainsi dire : en un mot tout ce qui est nécessaire à la vie n’y coûte presque rien. Ainsi c’était à juste titre qu’on nommait cette ville autrefois le grenier de la Grèce, de même que l’on appelait Messine, le grenier de Rome, n’y ayant point de lieu plus propre à faire de grands magasins de provisions. Il faut pourtant remarquer que le poisson frais y est rare, et que l’on n’en pêche aux environs du port que des petits, et encore en de certains temps seulement, comme en automne, et au renouveau. Presque tous les Turcs, et tous les Tartares, qui sont là, portent de petits bonnets de drap, doublés de peau de mouton. Mais comme le bonnet est dans toute l’Asie la plus ordinaire coiffure des chrétiens, ceux de Caffa sont obligés d’attacher aux leurs une petite pièce de drap, comme en Allemagne les juifs en ont à leur manteau. C’est pour les distinguer des Mahométans.

La rade de Caffa est à l’abri de tous les vents, excepté du nord et du sud-ouest. Les vaisseaux y sont à l’ancre assez proche du rivage, à dix ou douze brasses, sur un fond limoneux qui est bon et bien assuré. Il s’y fait un grand commerce, et plus qu’en aucun port de la mer Noire. Pendant quelque quarante jours que j’ai été là, j’y ai vu arriver et j’en ai vu partir plus de quatre cents voiles, sans sans compter les petits bâtiments qui vont et viennent le long de la côte. Le commerce le plus considérable, est celui de poisson salé, et de caviar, qui vient du palus Méotide, et qui se transporte dans toute l’Europe, et jusques aux Indes. La pêche de poisson, qui se fait dans ce marais, est incroyable, pour son peu d’étendue. La raison que les gens du pays rendent de la multitude presque infinie de poissons qu’on y prend, c’est que l’eau de ce palus étant limoneuse, grasse, et peu salée, à cause du Tanaïs qui se jette dedans, elle attire, disent-ils, le poisson non seulement du Tanaïs, et de la mer Noire, mais encore de l’Hellespont, et de l’archipel, et le nourrit et l’engraisse en peu de temps. J’ai vu cent personnes assurer, qu’il s’y prend ordinairement des poissons qui sont longs de vingt-quatre à vingt-six pieds, qui pèsent huit et neuf cents livres chacun, et dont on fait trois à quatre quintaux de caviar. Le caviar est fait des œufs de de ce poisson, et l’on estime beaucoup plus que le poisson même, à cause du grand trafic que l’on en fait. Je n’ai point vu de ces gros poissons en vie à Caffa ; mais je ne laisse pas de croire ce que l’on en dit par les pièces de poisson que j’y ai vues, et par la merveilleuse quantité qu’on en transporte en mille lieux. La pêche de ce poisson, qu’on tient être l’Esturgeon, se fait depuis octobre jusqu’en avril, de cette manière ; on le chasse dans des espaces entourés de pieux et on l’y tue à coups de dard. C’est peut-être le limon de cette eau méotide, qui lui a fait donner le nom de marais ; car d’ailleurs elle serait mieux nommée lac, puisqu’elle porte des vaisseaux, qu’elle ne hausse ni ne baisse, et qu’elle communique incessamment avec un grand fleuve et avec la mer.

Outre le transport de caviar et de poisson, le plus important qui se fasse à Caffa, est de blé, de beurre, et de sel. Cette ville fournit de cela Constantinople, et quantité d’autres lieux. Le beurre de Caffa est le plus excellent de Turquie. Les Vénitiens ont souvent demandé permission de venir négocier en cette ville, on la leur a toujours refusée. L’an 1672 le chevalier Quirini fit de grandes dépenses pour l’obtenir, et il l’obtint en effet, mais le douanier de Constantinople la fit révoquer. Voici comme la chose arriva.

Tous les Européens ont dans leurs capitulations qu’ils ne payeront aucune douane, qu’aux lieux où ils débarqueront leurs marchandises. En vertu de cet article, les Vénitiens ne voulaient payer à Constantinople aucun droit de celles qui étaient dans un petit vaisseau venu exprès pour aller à Caffa. Le douanier le prétendait. Le chevalier Quirini obtint du Desterdar un ordre au douanier de ne prendre point de connaissance, de tout ce qui pouvait être sur le vaisseau vénitien, destiné pour Caffa. Le Desterdar est le grand trésorier de l’Empire. Il a toutes les douanes en son département. Le douanier ayant vu cet ordre, écrivit au vizir, que le négoce des Vénitiens à la mer Noire serait très dommageable au Grand Seigneur et à la Porte ; que le dommage particulier de Sa Hautesse était tout visible, en ce que les marchandises qui sont propres pour la mer Noire, et qui viennent de Venise, payent deux foi la douane, savoir en entrant à Constantinople, et en sortant : qu’il en était de même des marchandises qu’on apportait de cette mer, et que les Vénitiens transportent, et que le Grand Seigneur perdrait tout cela, si les Vénitiens avaient la liberté d’y aller ; parce qu’en vertu de leurs capitulations ils ne doivent payer aucune douane, que là où ils déchargent des marchandises. Qu’outre cela, de permettre aux Vénitiens l’entrée de la mer Noire, c’était ouvrir aux princes chrétiens une nouvelle voie de communiquer, et de se lier avec ceux qui confinent à cette mer, qui sont tous ennemis de la Porte. Qu’il y avait enfin à considérer que cette permission ruinerait une infinité de gens de mer, sujets du Grand Seigneur, Turcs, et chrétiens, parce que comme il y a beaucoup plus de sûreté dans la navigation des Européens, qu’en celle des Turcs, les Vénitiens deviendraient les voituriers de la mer Noire, et que chacun voudrait s’embarquer avec ses marchandises sur leurs vaisseaux. Le grand vizir comprit bien tout cela. Il ordonna au gouverneur de Constantinople, de ne point laisser aller le vaisseau vénitien à la mer Noire.

Le 30 mon conducteur grec fit transporter mes hardes, mon bagage, et tout ce qui m’appartenait, de dessus le vaisseau qui m’avait apporté à Caffa dans un autre qui chargeait pour la Colchide. Il alla dire au douanier de Caffa, qu’il y avait deux papas francs sur le vaisseau d’Azac, qui se voulaient embarquer sur un autre, pour aller en Mingrélie, que ces papas avaient des bagatelles avec eux, comme des livres, et autres choses de nulle valeur pour l’usage d’un couvent, et que si la douane les voulait visiter, elle envoyât un homme au vaisseau. Les chrétiens orientaux, et les Turcs appellent papas toute sorte de gens, qui sont dans le ministère ecclésiastique, soit qu’ils vivent dans le célibat, ou qu’ils soient engagés dans le mariage : Mon conducteur nous faisait donc passer pour papas, mon associé, et moi.

Notre Grec faisait accroire, que nous allions trouver les missionnaires italiens qui sont en Colchide, et que nous étions de leurs confrères. Le douanier envoya à l’heure même visiter nos hardes. Notre conducteur vint avec lui. J’ouvris deux coffres devant le garde. Il mit la main dedans celui où il n’y avait que des livres, des papiers, et des instruments de mathématique, et n’ayant senti au fond, que des choses pareilles à celles qu’il voyait au dessus, il se mit à rire, et demanda à l’homme qui l’avait amené, si cela valait bien la peine d’être porté d’Europe en Mingrélie. Je n’en donnerais pas cinq sols, répondit finement le Grec, j’ai dit au douanier que ces papas n’avaient que des bagatelles, vous voyez que c’est la vérité. Là-dessus il se tourna de mon côté, et me dit, Padri donnez un aslani à cet honnête homme, pour sa peine d’être venu ici visiter vos hardes, et préparez-vous à aller sur le vaisseau de Mingrélie. Je tirai avec un peu de façon cette pièce qui vaut quarante sols, en homme qui n’en a pas beaucoup, et qui en serre cinq ou six comme un trésor. Je la donnai au garde. Il témoigna d’abord qu’il n’en n’en voulait point. Il prit pourtant la pièce, après qu’on lui eut dit que c’était pour payer le bateau, et qu’il ne la devait pas refuser. Il s’en alla à l’instant même. Mon conducteur l’accompagna, et entendit le rapport qu’il fit au douanier, que nous n’avion que des livres, des papiers, et de certaines choses de cuivre et de bois qui ne valaient pas le port.

Au bout de deux heures mon fidèle Grec revint. Il nous dit, que pour achever de nous mettre à couvert des douaniers, il fallait donner à l’écrivain du vaisseau, autant que j’avais donné au garde de la douane, parce que l’écrivain tient une note exacte de ce qu’on débarque, et la donne tous les soirs au douanier, à qui elle sert de contrôle : je lui dis qu’il fît tout ce qu’il trouverait à propos. Il appela en même temps l’écrivain, et lui dit ; Tu vois que le garde de la douane n’a rien trouvé dans les coffres des papas francs. Ils en ont encore un plein de livres, et cinq ou six caisses de tableaux pour leur église. Ils ne les ont pas ouvert, parce que l’air gâte la peinture, et que les tableaux sont bien empaquetés. Je te supplie de prendre cette pièce qu’ils te donnent, et de ne mettre sur ton mémoire que les deux coffres qui ont été visités sans marquer rien de reste. L’écrivain promit de faire ce qu’on lui demandait, et n’y manqua pas. Il nous laissa emporter tout ce que nous avions, et nous dit de nous en aller au nom de Dieu. Nous mîmes tout notre bagage en deux bateaux, et le fîmes porter dans le navire qui était en charge pour la Mingrélie. Personne ne nous demanda rien. Les gens de la douane et ceux du vaisseau où nous étions venus, et de celui où nous nous embarquâmes, crurent de bonne foi que nous étions papas, et que tout ce que nous avions était de fort petite valeur : Que les sacs que je leur disais être des provisions, en étaient remplis, et qu’il n’y avait autres chose là-dedans. Il y a de certaines adresses qu’on ne saurait marquer, qui sont absolument nécessaires pour bien passer la Turquie, et avec lesquelles on la passe sûrement et facilement. On évite les avanies et les mauvais traitements, et l’on se tire bien des douanes, qui au fond ne sont pas fort rudes. Mais après tout il y faut du bonheur : et c’est-à-dire, qu’avec une conduite sage et formée sur le génie des Turcs, il faut encore le secours des conjonctures favorables.

Le 25 août le vaisseau sur lequel j’étais venu à Caffa, partit pour la forteresse d’Azac. Trois saïques de sa grandeur l’accompagnèrent. Le nouveau commandant qui y allait n’avait voulu partir qu’après le retour du courrier qu’il avait envoyé à cette forteresse, pour savoir si elle était en trêve avec les Moscovites, et s’il n’y avait point de corsaires qui croisassent sur le palus Méotide. Les gens de Caffa comptent 450 milles par mer de cette ville à Azac. Il y a moins par terre. On y va fort à l’aise en 12 ou 13 jours ! Le détroit du palus Méotide, je veux dire le canal qui est entre ce palus et la mer Noire, a cinq lieues. Les anciens appelaient ce canal, Bosphore cimmérien. Les modernes. l’appellent détroit de Caffa, et aussi Bouche de saint. Jean. Les grands vaisseaux qui vont à Azac s’arrêtent à Palestra, qui est à 40 milles de la forteresse, et à 20 du Tanaïs ; parce que plus avant il y a de trop bas fonds pour eux. La forteresse d’Azac est à 15 milles du fleuve. Il y a du danger pour le monde, et pour l’argent qu’on y envoie ; car les Moscovites donnent quelquefois fortement dessus, soit par mer, soit par terre. Les commandants de cette forteresse, font toujours des trêves avec le voisinage, mais elles ne durent pas ; parce que de part et d’autre il y a tous les jours des occasions, et des sujets de rompre. Les Turcs ont deux petites forteresses, où ils entretiennent garnison, à l’embouchure du Tanaïs et sur ses bords. Ils ferment cette embouchure avec une grosse chaîne, et empêchent ainsi les Moscovites, et les Circassiens d’aller en course avec de grandes barques sur le marais et sur la mer. Avant que ces deux forteresses fussent bâties, et cette chaîne mise en travers, ces peuples descendaient le Tanaïs avec leurs bâtiments, et croisaient de tous côtés. Présentement ce passage est fermé pour leurs grosses barques. Ils font quelquefois de nuit, et à force de gens, passer des bateaux légers par dessus la chaîne, mais c’est rarement qu’ils s’y hasardent, à cause du risque qu’il y a d’être coulés à fond, par le canon des deux forteresses. Il y en avait une autrefois à trois lieues du marais, nommée Tana, du fleuve Tanaïs : elle est à présent ruinée, et ce n’est point Azac, comme quelques-uns le prétendent, qui en est à quinze lieues. Ce large fleuve du Tanaïs a environ quatre-vingts lieues de longueur, et l’on rapporte que les bouches ou sorties, par où il se décharge dans la mer, sont de vingt cinq à trente lieues. Les Anciens l’appelaient Orxentes, les gens du pays, qui d’un côté sont les Moscovites et les Cosaques, et de l’autre les Tartares, le nomment Don, ou Ton et Ten selon la manière différente de ces peuples à prononcer le t. et le d. lettres si aisées à confondre dans les langues orientales ; mais de quelque façon qu’il faille écrire Don ou Ton, il est clair que c’est de ce terme, que les Grecs ont fait celui de Tanaïs dont il nomment ce grand fleuve.

Le 30 notre vaisseau se mit en mer, et fit voile vers un lieu appelé Dousla, c’est-à-dire, les salines. Ce sont de grands marais de sel sur la plage, à 50 milles de Caffa. Nous y arrivâmes le 31 au matin, et aussitôt tout l’équipage se mit à charger du sel. Il n’était gardé de personne. On assure qu’il s’en charge là tous les ans 200 vaisseaux, et qu’il s’en pourrait faire deux fois autant s’il en était besoin. Ces salines s’entretiennent sans dépense. On fait entrer l’eau de la mer en ces marais, dont le fond est de terre grasse et dure. Elle s’y congèle, et fait un sel blanc qui a toutes les bonnes qualités, et entre autres celle de bien conserver l’humeur des chairs salées. On paye 40 sols par jour pour chaque homme qu’on emploie à charger le sel, sans autre information de ce qu’il en emporte. À un mille du rivage il y a une habitation de Tartares. J’y fus avec quelques uns de mes gens faire des provisions, et ne vis en tout ce lieu-là que dix ou douze maisons avec une petite mosquée ; mais il y avait autour une grande quantité de pavillons ronds et carrés, qui étaient pour la plupart de dix à quatorze pieds de diamètre, bien fermés partout, et des charrettes couvertes et fermées qui servent aussi de maisons. Les plus beaux de ces pavillons sont assez propres. Ils sont faits de bâtons ronds croisés les uns sur les autres, couverts en dehors de gros feutres grisâtres, bien tirés et étendus, et garnis aussi de feutres par dedans, mais qui sont plus fins et faits de diverses couleurs. Ils ont une porte faite de même, et une petite ouverture au haut par où le jour entre, et la fumée sort comme par une trappe laquelle se ferme avec un feutre, quand on veut, ou toute, ou à moitié : le plancher est couvert de tapis et quelques uns de ces pavillons en sont aussi tendus tout alentour. Chaque ménage a un pavillon semblable, et deux autres, l’un fait d’une grosse serpillière de laine qui sert pour le bétail, et pour les chevaux, l’autre comme le premier, mais bien moins propre, et beaucoup plus grand. Celui-ci a au milieu une fosse ronde de cinq pieds de profondeur, et large de deux. On y fait cuire tous les vivres. Les esclaves logent en ce pavillon. On y tient le bagage, et les provisions de la famille. Les pays voisins, à la réserve de ceux qui sont sous la domination actuelle du Turc, ou du Persan, habitent en des cabanes faites comme ces pavillons des Tartares, excepté qu’elles sont bien plus grandes, car ce sont des enclos de 15 à 20 pieds de diamètre, et de plus il n’y a ni fenêtres ni cheminées. On fait le feu au milieu : Le jour entre par une porte ou deux, et par un soupirail à la cime, qui sert aussi à évaporer la fumée, comme je l’ai déjà observé. Les Tartares enferment leurs grains et leur fourrage, comme font tous les paysans de l’Orient, en de profondes fosses qu’ils appellent amber, c’est-à-dire, magasins ; qu’ils couvrent si uniment, qu’il ne paraît pas qu’on ait remué la terre, de sorte qu’il n’y a que ceux qui les ont faites qui les puissent reconnaître. J’ai vu de ces fosses, dont l’on se servait de père en fils sans que l’humidité y eût pénétré jamais, ni donné aucune odeur de moisi ou de rance aux grains renfermés. Les Tartares font ces fosses, ou dans leurs pavillons, ou à la campagne, et comme je l’ai dit, ils rétablissent la surface de ces fosses si semblable au terrain d’alentour, que l’on ne s’aperçoit point du tout des endroits où l’on a creusé la terre. Lorsqu’ils veulent changer de séjour, ils le font promptement, et sans beaucoup de peine, leurs pavillons étant en moins de demi heure détendus et chargés. Leurs voitures ordinaires sont des bœufs et des chevaux qu’ils nourrissent en quantité. La religion de ce peuple et la mahométane, mais fort mêlée de superstitions, et d’opinions ridicules, sur le sortilège et la divination.

Le 2 Septembre avant le jour, il se leva un vent contraire si fort, que nous fûmes contrains de retourner à Caffa, parce que la plage où nous étions est mal assurée. Nous fîmes ce retour en dix heures.

Le 7 à minuit nous nous remîmes en mer avec un assez beau temps. Il ne dura pas. Le matin il fit un furieux orage qui nous jeta dans dans la crainte de périr. Ce qui me causait le plus d’appréhension est, que notre vaisseau était furieusement chargé. Non seulement les marchandises le remplissaient, mais il y en avait encore douze pieds de haut sur le tillac. L’orage ne dura pas, grâces à Dieu, et ce qui nous sauva, c’est que le vent fut toujours favorable.

La charge de notre vaisseau consistait en sel, en poisson, en caviar, en huile, en biscuit, en laine, en fer, en étain, en cuivre, en vaisselle de cuivre et de faïence, en toute sorte de harnais, et toute sorte d’armes ; en instruments d’agriculture, en draps, et en toiles de toutes les couleurs, en habits tout faits pour hommes et pour femmes, en couvertures de lit, en tapis, en cuir, en bottes et souliers, enfin en tout ce qui est de plus nécessaire aux humains. Il y avait de la mercerie, des épiceries, des aromates, des drogues, des onguents de toutes sortes. C’était, pour ainsi dire, une petite ville que ce vaisseau, on y trouvait de tout. Nous étions cent personnes dessus.

Le 8 au matin nous découvrîmes les côtes qui bordent le canal du marais Méotide. Ce sont de hautes terres, nous en étions à trente milles. Les Turcs, par la raison de l’étendue de ce fameux marais, lui donnent le nom de mer, et parce que ses eaux ne sont que peu mêlées de celles de la mer, ils le nomment la mer Bleue. Le soir nous nous trouvâmes proche du cap Cuodos, que Ptolémée appelle Corocondama. Il avance beaucoup dans la mer. Les terres en sont fort hautes, et se voient de fort loin. De Caffa jusqu’à ce cap nous fîmes canal. De là jusqu’en Mingrélie nous naviguâmes toujours proche de terre.

Il y a six-vingts milles de Caffa au canal du marais Méotide. Le pays entre deux est soumis aux Turcs, et habité par les Tartares ; mais habité en peu d’endroits, car presque toute cette côte est déserte. Du canal du palus Méotide, en Mingrélie, il y a six cents milles de côtes. Ce sont toutes montagnes belles, couvertes de bois, habitées par les Circassiens. Les Turcs appellent ces peuples Cherkés et Kerkes. Les Anciens les nommaient communément Zageens, et aussi habitants des montagnes ; ce qui revient à la dénomination de peng-dagui, que quelques géographies orientales donnent à ce peuple ; c’est-à-dire, les cinq montagnes, le nombre certain mis pour l’incertain. Pomponius Mela les nomme Sargaciens ; ils ne sont ni sujets, ni tributaires de la Porte. Leur climat est assez mauvais, froid, et humide. Il ne croît point de froment chez eux. On n’y recueille rien de rare. C’est pour cela que les Turcs laissent ces grands pays aux gens qui y naissent, ne valant pas la peine d’être conquis, ni possédés. Les vaisseaux de Constantinople, et de Caffa, qui vont en Mingrélie, jettent l’ancre en passant, en plusieurs lieux de ces côtes. Ils demeurent un jour ou deux en chacun, et pendant ce temps, on voit le rivage bordé de ces barbares demi nus et avides, qui y fondent à troupes de leurs montagnes, avec un air de brigands. On négocie avec les Cherkes les armes à la main. Quand quelques-uns d’eux veulent venir au vaisseau, on leur donne des otages, et ils en donnent de même, lorsque quelques gens du vaisseau veulent aller à terre, ce qui arrive rarement, parce qu’ils sont de très mauvaise foi. Ils donnent trois hommes en otage, pour un. On leur porte de toutes les mêmes choses qu’on porte en Mingrélie, leurs pays étant encore plus misérable. On prend d’eux en échange des personnes de tout sexe, et de tout âge, du miel, de la cire, du cuir, des peaux de chacal. C’est un animal semblable à un renard, mais beaucoup plus grand, du zerdava, peau qui ressemble à la martre, et d’autres animaux qui sont dans les montagnes de Circassie. Voilà tout ce qu’on trouve chez ces peuples. Le change se fait en cette sorte.

La barque du vaisseau va tout proche du rivage. Ceux qui sont dedans sont bien armés. Ils ne laissent approcher de l’endroit, où la barque est abordée, qu’un nombre de Cherkes semblable au leur. S’ils en voient venir un plus grand nombre, ils se retirent au large. Lorsqu’ils se sont abouchés de près, ils se montrent les denrées qu’ils ont à échanger. Ils conviennent de l’échange, et le font. Cependant il faut toujours être bien sur ses gardes ; car ces Cherkes sont l’infidélité et la perfidie même. Il leur est impossible de voir l’occasion de faire un larcin sans en profiter.

Ces peuples sont tout à fait sauvages. Ils ont été autrefois chrétiens, à présent ils n’ont aucune religion, non pas même la naturelle ; car je compte pour rien quelques usages superstitieux, qui semblent venir des chrétiens, et des mahométans leurs voisins. Ils habitent en des cabanes de bois, et vont presque nus. Chaque_homme est ennemi juré de ceux d’alentour. Les habitants se prennent esclaves, et se vendent les uns les autres aux Turcs et aux Tartares. Les femmes labourent la terre. Les Cherkes, et leurs voisins, vivent d’une pâte faite d’un grain fort menu semblable au mil. Ceux qui ont trafiqué le long de ces côtes, racontent mille manières barbares de ces peuples. Il n’y a pas toutefois beaucoup de sûreté à croire tous les rapports qu’on fait d’eux, et du dedans de leur pays, car personne n’y va : et tout ce qu’on en sait, est par le canal des esclaves qu’on en emmène, qui sont des sauvages, dont tout ce qu’on peut apprendre est fort incertain. C’est ce qui m’a empêché d’y marquer plus de lieux que je n’ai fait dans ma carte de la mer Noire, qui est à l’entrée de ce volume, ayant mieux aimé laisser l’espace des Circassiens, et des Abcas vide, que de le remplir sur la foi de gens si rudes, qui ne savent pas distinguer pour l’ordinaire le nord d’avec le midi.

Les Abcas confinent avec les Cherkes. Ils occupent cent milles de côtes de mer entre la Mingrélie et la Circassie. Ils ne sont pas tout à fait si sauvages que les Cherkes, mais ils ont le même naturel pour le larcin et le brigandage. On négocie avec eux avec les précautions que j’ai marquées. Ils ont besoin de toutes choses comme leurs voisins, et n’ont, comme eux, à donner en échange que des créatures humaines, des fourrures, des peaux de daim, et de tigre, du lin filé, du buis, de la cire, et du miel. Procope nomme ces peuples Abasques dans son Histoire de la guerre contre les Perses.

Le 10 septembre nous arrivâmes à Isgaour. C’est une rade de Mingrélie assez bonne pendant l’été. Les vaisseaux qui viennent négocier en Colchide s’y tiennent. Il y en avait sept grands quand nous y arrivâmes. Notre capitaine fit d’abord mettre le sien sur quatre ancres, deux à proue, et deux à poupe, et mit à terre les mâts et les vergues. Isgaour est un lieu désert, et sans habitations. On y fait des huttes de ramée, à mesure qu’il y vient des marchands, et lorsqu’on se croit en sûreté contre les Abcas, ce qui n’arrive pas souvent. Hors de là il n’y a pas une maison.

Avant que d’entrer dans l’histoire des travaux que j’ai soufferts, et des dangers que j’ai courus en Mingrélie, je ferai la description du pays et des lieux circonvoisins, sans y mêler rien de douteux, et dont je ne sois très bien informé.

La Colchide est située au bout de la mer Noire. Du côté d’orient, elle est enfermée par un petit royaume qui fait partie de la Géorgie ; lequel est appelé Imirette par les gens du pays, et par les Turcs Pachatchouc ou Pacha koutchouc, comme qui dirait petit prince ; du côté du midi par la mer Noire, du côté d’occident par les Abcas, du côté du septentrion par le mont Caucase. Sa longueur est entre la mer et les montagnes. Sa largeur s’étend des Abcas à ce royaume d’Imirette. Le Corax et le Phase, fleuves fameux dans les anciens historiens, à présent nommés Codours et Rione, lui servent là de bornes. Le premier la sépare d’avec les Abcas. Le second d’avec l’Imirette. La longueur de la Colchide est de cent dix milles au plus. Sa largeur est de soixante. Ce que je sais non seulement de tous les gens du pays qui en conviennent, mais aussi pour l’avoir traversée d’un bout à l’autre. Elle était autrefois couverte contre les Abcas du côté du septentrion, par un mur de soixante milles de long ; mais il y a longtemps qu’il est détruit : ses forêts sont aujourd’hui sa défense, et sa plus grande sûreté. Les habitants du Caucase composent cette nation belliqueuse, si renommée sous le nom des Huns, laquelle est aujourd’hui séparée en différents petits peuples. Ceux qui confinent avec la Colchide, sont premièrement les Allanes, dont le pays faisait il y a longtemps la frontière septentrionale de l’Arménie, entre le mont Caucase et la mer Caspienne, où l’on assigne le pays des Amazones. C’est une nation renommée, qui se joignait d’ordinaire aux Perses, contre les Romains, durant les sept premiers siècles du dixième. Les autres sont les Suanes, les Gigues, les Carocioles ou Cara-cherkes, peuples plus barbares que leurs noms ; qui toutefois ne sont pas beaucoup changés, comme le remarqueront aisément les gens versés dans l’histoire ancienne, où l’on voit que les Allanes sont nommés Alains, les Suanes, Tzaniens, les Gigues, Zechiens, et les Caracherkes, Caracioles. Ces Cara-cherkes, comme les appellent les Turcs, c’est-dire, Circassiens noirs, sont les Circassiens septentrionaux. Les Turcs les appellent ainsi, quoique ce soit le plus beau peuple du monde, à cause des brouillards et des nuages qui couvrent sans cesse leur pays. Ils ont été autrefois chrétiens. On le voit à quelqu’unes de leurs manières, et à de certaines cérémonies qu’ils observent dans leur pays ; mais à présent ils sont sans religion. Ils vivent de brigandage, et sont pires que les bandits les plus déterminés : ils vont presque nus : ils ne savent aucun art libéral, et n’ont presque rien d’humain que la parole. Ils sont de plus grande taille que les autres peuples, ayant l’air et la voix si féroces, qu’on n’a pas de peine à remarquer que leur esprit et leur cœur le sont pareillement. Ils font peur quand on les regarde, et surtout quand on les connaît, et qu’on est bien averti que ce sont les plus résolus assassins, et les plus hardis voleurs du monde. Ces pays ont tous leur idiome assez distinct, mais de même génie, participant de l’esclavon, ou du géorgien, selon qu’ils s’approchent de la Chersonèse ou du Phase.

L’ancien royaume de Colchos n’était pas un si petit royaume, car il s’étendait d’un côté jusqu’au palus-Méotide, et de l’autre jusqu’à l’Ibérie. Sa ville capitale nommée Colchos, était à l’embouchure du Phase sur la rive occidentale, et c’est ce qui fait qu’on donne le nom de Colchide à la Mingrélie, parce que la Mingrélie se termine à ce fleuve du côté d’orient. Nos géographes modernes veulent qu’il y ait une ville nommée Fasso au même endroit où était Colchos, mais c’est ce que je puis assurer être faux.

Tous les Orientaux appellent la Colchide Odische, et les Colches Mingréls. Je n’ai pu trouver l’étymologie de ces deux mots, ni m’assurer, autant que j’aurais voulu, de l’origine de cette nation ; que Diodore le Sicilien et d’autres auteurs font sortir de l’Égypte, et être une colonie de Sésostris, ce qui n’est pas fort vraisemblable. Le pays est assez inégal. Il a des collines et des montagnes, des vallées et des plaines, ce qui fait une grande diversité, il s’élève insensiblement du bord de la mer. Il est presque tout couvert de bois, et hormis les terres labourées, qui ne sont pas en grande quantité, tout est bois épais et hauts ; les arbres se multiplient là si fort, que si l’on n’ôtait soigneusement les racines qui s’étendent dans les champs labourés, et dans les grands chemins, le pays deviendrait en moins de rien une si épaisse forêt, qu’il ne serait pas possible de s’en tirer. L’air est assez tempéré pour le chaud, et pour le froid. Il n’est point sujet aux orages, aux éclairs, et au tonnerre. Il produit rarement la grêle ; mais il est fort incommode et fort mauvais, à cause de son extrême humidité. Il y pleut presque continuellement. En été l’humidité de la terre, échauffée par l’ardeur du soleil, infecte l’air, cause souvent la peste, et toujours des maladies. Cet air est insupportable aux étrangers. Il les accable d’abord d’une maigreur hideuse, et les rend, en un an de temps, jaunes, secs, et débiles. Les naturels du pays en sont moins maltraités durant leur vie, mais il y en a peu qui la poussent à soixante ans.

J’attribue à cette température d’air l’hydropisie, qu’on peut dire être la maladie épidémique des Mingréliens, laquelle ils combattent non seulement par l’exercice continuel qu’ils font à cheval, étant sans cesse par voies et par champs, sans s’arrêter plus de trois ou quatre jours en un lieu ; mais aussi en mangeant beaucoup de sel, et en se tenant toujours autour du feu. J’y attribue aussi la vermine dont le pays est fort affligé, tant les hommes, que les bêtes. Les cochons surtout, sont pour la plupart couverts de poux, et ils leur entrent jusque dans la peau. Enfin il faut aussi attribuer à l’air de Mingrélie, que les bêtes venimeuses n’y ont que peu ou point de venin.

La Colchide abonde en eaux. Elles sortent des montagnes du Caucase, et s’écoulent dans la mer Noire. Les principaux fleuves sont le Codours, qui est le Corrax dont j’ai parlé, le Socom, qui est, je crois, le Terscen d’Arian, et le Thassiris de Ptolémée ; le Langur appelé des Anciens Astolphe, le Cobi, qu’Arian nomme Cobo, lequel avant que d’entrer dans la mer, se joint à un autre fleuve de même grandeur appelé Cianiscari, et qui est le fleuve Cianée. Le Tachur, qu’Arian appelle Sigame, le Sebeniscari, c’est-à-dire, le fleuve Cheval, qu’on nomme ainsi, à cause de la rapidité de son cours, et que les Grecs par la même raison nommèrent Hippus, et l’Abascia à qui Strabon donne le nom de Glaucus, Arian celui de Caries, et Ptolémée celui de Caritus. Ces deux fleuves se mêlent avec le Phase à vingt milles de l’endroit où il se décharge dans la mer. J’ai rapporté exprès les noms anciens et nouveaux des fleuves de Mingrélie, parce que tous les historiens géographes, principalement Arian, et plusieurs modernes, les placent mal. Outre ces fleuves il y en a encore d’autres petits. Je n’en parle point, parce qu’avant qu’ils entrent dans la mer, ils se perdent dans ceux que j’ai nommés. Ces fleuves ont tous des gués, que les gens du pays connaissent, et où ils les traversent ; aussi n’y ai-je point vu de ponts, et il n’y a de bateau que sur quelques-uns ; cependant ces fleuves sont rapides. Les gens du pays, pour rompre la force du courant, ont coutume de se mettre plusieurs ensemble en guéant, et d’avancer serrés l’un contre l’autre, et en s’appuyant encore à de longs bâtons qu’ils coupent exprès.

Le terroir de la Colchide est mauvais, et produit peu de sortes de grains et de légumes. Les fruits sont presque sauvages. Ils n’ont point de goût. Ils engendrent des maladies. Il en croît en Colchide de presque toutes les espèces que nous avons en France. Il y a aussi des melons fort gros, mais ils ne valent rien du tout. Ce qui y vient bien c’est le raisin, qui est partout en grande abondance. La vigne croît autour des arbres, et monte à la cime des plus hauts. J’ai vu de si gros ceps, qu’à peine pouvais-je les embrasser. On taille la vigne tous les quatre ans une fois. Le vin de Mingrélie est excellent. Il a de la force, et beaucoup de corps. Il est agréable au goût, et bon à l’estomac. On n’en peut guère boire de meilleur en aucun port de l’Asie. Si les gens du pays savaient faire le vin comme nous, le leur serait le meilleur du monde ; mais ils n’y apportent aucun des soins nécessaires. Ils creusent de gros troncs d’arbres, et s’en servent de cuve. Ils foulent là dedans le raisin. Ils en prennent en même temps le jus, et le versent dans de grandes pitarres, ou urnes de terre, qui sont enterrées dans leurs maisons, ou tout proche. Ces vases tiennent chacun deux ou trois cents pintes. Quand le vase est plein, ils le bouchent d’un couvercle de bois, et mettent de la terre par dessus. Ils couvrent ces urnes de la même manière que j’ai dit, que les Orientaux couvrent les fosses où ils serrent leurs grains.

La terre est si humide en Mingrélie dans le temps des semences, que pour ne pas trop amollir celle où l’on sème le blé et l’orge, on ne la laboure point. On ne fait que jeter le grain dessus, il vient fort bien de cette manière, prenant racine un pied en terre. Les Mingréliens disent, que s’ils labouraient la terre qui porte l’orge et le blé, elle serait si molle, que le moindre vent abattrait les tuyaux, et qu’ils ne s’y pourraient tenir droits. Ils labourent la terre, et ils sèment les autres grains avec des socs et des coutres de bois, tirant néanmoins des sillons aussi profonds qu’on ferait avec des coutres et des socs de fer, à cause que la terre est fort molle et fort humide, ainsi que je l’ai dit. Comme ces peuples sont paresseux et lâches au delà de l’imagination, ils s’excitent et s’entretiennent à l’ouvrage en chantant et en hurlant si fort qu’ils s’entre étourdissent. Il est vrai que c’est une habitude presque universelle dans tout l’Orient de s’animer au travail par le chant ; et ce qui marque que cela naît de paresse d’esprit, aussi-bien que de mollesse de corps, c’est qu’on observe, que cette habitude est la plus forte du côté du midi : aux Indes, par exemple, les mariniers ne sauraient remuer une corde qu’en chantant, ni la prendre même qu’au milieu du chant. Les chameaux et les bœufs ont accoutumé d’être menés au chant, et selon que leur charge est pesante il faut chanter plus fort et plus constamment.

Le grain ordinaire des Mingréliens est le gom. Ce grain est menu comme la coriandre, et ressemble assez au millet. On le sème au printemps de la même manière qu’on fait le riz. On fait un trou en terre avec le doigt, on met un grain dans ce trou, et on le couvre. grain produit un tuyau de la grosseur du pouce, et de la hauteur d’un homme, au bout duquel il y a un épi qui a plus de trois cents grains. Le tuyau de gom ressemble assez aux cannes de sucre. On le cueille au mois d’octobre, et aussitôt on le pend à des claies élevées et exposées au soleil. C’est pour le faire sécher. Après qu’il a été vingt jours sur ces claies, on le serre. On ne le bat qu’à mesure qu’on le veut faire cuire, et on ne le fait cuire qu’aux heures du manger. Il est insipide et pesant. Il se cuit fort vite, et en moins de demi heure. Lorsque l’eau où on l’a jeté commence à bouillir, on le remue doucement avec une petite pelle de bois, et pour peu qu’on appuie dessus, il se met en pâte. Quand tous les grains sont dissous, et la pâte bien pétrie, on diminue le feu, et on laisse bouillir l’eau, et sécher la pâte dans le chaudron dans lequel on l’a fait cuire.

Cette pâte est fort blanche. On en fait qui l’est autant que la neige. On la sert avec de petites pelles de bois faites exprès. Les Turcs appellent ce pain pasta, les Mingréliens le nomment gom. Il se met en morceaux avec les doigts sans peine. Sa qualité est froide extrêmement, et laxative ; il ne vaut rien froid, ni réchauffé. Les Circassiens, les Mingréliens, les Géorgiens tributaires de Turquie, les Abcas, les habitants du Caucase, tous ceux qui habitent les côtes de la mer Noire depuis le détroit des palus Méotides jusques à Trébizonde, ne vivent que de cette pâte. C’est leur pain, ils n’en ont point d’autre. Ils y sont si fort accoutumés, qu’ils le préfèrent au pain de froment. Je l’ai remarqué dans la plupart de ces pays-là. Je ne m’en étonne pas ; car moi-même, quand la nécessité m’eut obligé à vivre de cette sorte de pudding anglais, car on peut fort bien le comparer à notre plainpudding, j’y pris tant de goût, que j’eus après de la peine à le quitter pour reprendre le pain ordinaire. Je m’en trouvais fort bien, et j’en avais le corps mieux disposé qu’auparavant. J’ai vu en Arménie, et en Géorgie, beaucoup de grands seigneurs, turcs, et géorgiens, entre autres le prince de Tiflis, et le pacha d’Acalzické, qui faisaient venir de ce grain, et en mangeaient par délices. Il faut boire du vin pur lorsqu’on en mange, pour corriger et tempérer sa qualité froide et laxative, et c’est ce que ces gomiphages ne manquent pas de faire.

Outre ce Gom, il y a en Mingrélie du mil assez abondamment, un peu de ris, du froment, et de l’orge en fort petite quantité. Les gens de condition seulement mangent par délices du pain de blé, le menu peuple n’en goûte jamais.

Les viandes ordinaires du pays sont du bœuf et du cochon. Le cochon y est en très-grande abondance, et fort bon, on n’en mange point point de meilleur en aucun lieu du monde. Il y a aussi du chevreau, mais qui est maigre, et n’a point de goût. La volaille y est fort bonne, mais fort rare. Lorsque j’y étais, on n’en trouvait presque point, à cause de la guerre qui avait fait des ravages par tout le pays. Il n’y a point de poisson que le salé qu’on apporte de Turquie, du thon, et peu d’autre en certain temps de l’année. La venaison, qui se mange en Mingrélie, est de sanglier, de cerf, de biche, de daim, et de lièvre ; elle est très-excellente, on n’en peut manger de meilleur. Il y a aussi des perdrix, des faisans, des cailles en quantité, quelques oiseaux de rivière, des pigeons sauvages, qui sont fort bons, et gros comme les plus gros poulets de grain. J’en ai vu vider à qui on tirait huit ou dix glands tout entiers ; j’en étais tout étonné. Les Mingréliens prennent ces pigeons avec des rets. On en prend beaucoup dans l’automne, l’hiver ils se retirent au mont Caucase.

La noblesse de Mingrélie ne s’occupe qu’à la chasse. Elle chasse principalement avec des oiseaux de proie qu’on apprivoise, et dont on se sert ensuite. On peut dire assurément, qu’il n’y a point de pays au monde si abondant que la Mingrélie en oiseaux de proie, laniers, autours, hobereaux, et autres. Ils font leurs nids dans le mont Caucase. Les petits, dès qu’ils sont éclos, se viennent jeter dans les forêts qui sont au dessous. On en prend en quantité, et on les apprivoise en cinq ou six jours.

De tous leurs vols d’oiseau le plus divertissant est celui du faucon sur la grue. Ils prennent l’oiseau de rivière et le faisan avec l’épervier. Ils ont, comme on a en Perse, et en Turquie, un petit tambour à l’arçon de la selle. Ils battent dessus pour épouvanter le gibier, et pour le faire lever de l’eau à ce son ; alors on lâche l’épervier dessus. Quand on prend des hérons, on leur ôte les plumes qu’ils ont sur la tête pour en faire des aigrettes, et on les laisse envoler. Les gens du pays assurent, qu’il leur en revient d’autres en leur place tout aussi belles que les premières. Comme on fait lever le gibier hors de l’eau par le son du tambourin, on le fait de même sortir des bois ; car ce son effraie les bêtes fauves, et les fait courir dans la plaine, où l’on les tire. Les Mingréliens ne manquent pas de chiens pour chasser, mais ils aiment mieux. prendre les bêtes à la course. L’épaule droite est le droit du seigneur ; la gauche celui de la dame ; le reste se mange avec les chasseurs.

Outre les oiseaux que j’ai nommés, et qui se trouvent en Mingrélie, on y en voit d’étranges en forme et en plumage, inconnus en nos quartiers. Il y vient beaucoup d’aigles, et de pélicans. Le mont Caucase produit tout cela, et une infinité de bêtes féroces, des tigres, des léopards, des lions, des loups, des chacals ; ce dernier animal est une espèce de renard. Il ne lui ressemble pas mal, excepté qu’il est plus gros, et qu’il a le poil plus épais, et plus rude. C’est, dit-on, l’hyène des anciens. En effet, il déterre les morts, et il dévore les animaux et les charognes. On enterre les morts en Orient sans bière, et dans leurs suaires. J’y ai vu en plusieurs endroits rouler de grosses pierres sur les fosses, uniquement à cause de ces bêtes, pour les empêcher de les ouvrir, et de dévorer les cadavres ; mais ce n’est pas seulement aux morts à qui le chacal en veut. Il fait aussi la guerre aux vivants, se jetant sur tout ce qui n’est pas capable de lui résister, comme les enfants. Ce qui est surprenant, c’est l’adresse avec laquelle cet animal perce dans les maisons, et se glisse dans les tentes, d’où il entraîne les habits, quand il ne trouve pas d’autre chose, surtout les bas et les souliers. Cet animal-là a un cri qui effraie ; car c’est un hurlement âcre, et perçant, et qu’il traîne comme un chat qui miaule. Comme ces animaux vont d’ordinaire en troupes, ils hurlent aussi toujours ensemble, s’entre-répondant, dans une manière d’accord, l’un faisant la haute, et l’autre la basse ; ce qui paraît fort épouvantable les premières fois qu’on l’entend. L’Asie, et l’Afrique sont tourmentées de ces animaux, que l’on appelle dabul en Afrique. Quelques uns croient que c’est l’animal que l’on appelle en latin crocuta, et en grec cycissa, et que l’on prenait autrefois pour un chien sauvage ; la Mingrélie, entre les autres pays de l’Orient, est couverte de ces chacals, et de loups. Ils assiègent quelquefois les maisons, et font des hurlements épouvantables. Le pire est, qu’ils font de grands dégâts dans les troupeaux, et dans les haras. Le préfet des théatins, qui sont en Mingrélie, m’assura qu’en une semaine les loups lui mangèrent trois chevaux, et un poulain tout proche de son logis.

Il y a quantité de chevaux en Mingrélie, et d’assez bons. On en entretient beaucoup, parce qu’ils ne coûtent rien à nourrir. Dès qu’on est descendu de dessus, on leur ôte selle et bride, et on les mène paître. On ne les ferre point. On les nourrit du seul pâturage.

La Mingrélie n’a ni villes, ni bourgs, elle a deux villages seulement sur le bord de la mer, toutes les maisons sont éparses çà et là dans le pays, il est difficile de faire mille pas sans en trouver trois ou quatre l’une proche de l’autre. Il y a neuf ou dix châteaux, le principal s’appelle Rucs, c’est où le prince de Mingrélie se retire. Ce château a un mur de pierre ; mais si mal fait et si mince, que les moindres pièces de campagne le perceraient. Il y a du canon dedans. Les autres châteaux n’en ont point. Voici comme ils sont faits. Au milieu d’une esplanade, dans un bois fort épais, on bâtit une tour de pierre, haute de trente ou quarante pieds, capable de tenir 50 ou 60 personnes. Cette tour est le donjon, et le lieu fort du château. On y serre toutes les richesses du seigneur, et de ceux qui se réfugient chez lui. Proche de cette tour, il y en a cinq ou dix plus basses, faites de bois, qui servent de magasins pour les vivres, et pour retirer dans un assaut les femmes et les enfants. Outre cela, il y a dans l’esplanade plusieurs cabanes faites les unes de charpente, les autres de branches d’arbres, les autres de cannes, et de roseaux. L’espace est fermé par une haie fort épaisse, et par le bois, qui est si épais partout, qu’il est impossible d’aborder ces retraites que par le chemin taillé, et fait exprès, qui y conduit. Quand on apprend que l’ennemi est proche, on rompt le chemin, et on le couvre d’arbres, tellement qu’il est comme impossible de le forcer. Les Colchéens ne se tiennent dans ces châteaux que quand ils ont peur de l’ennemi, dès que le danger est passé, ils retournent à leurs maisons.

Les maisons de Mingrélie sont toutes de charpente : comme on est partout proche des bois, on bâtit à fort bon marché. Les maisons des pauvres gens n’ont point d’étages, celles des nobles en ont un seulement. Le bas a toujours des estrades pour se coucher, et pour s’asseoir, à cause de la grande humidité de la terre. Les gens de qualité sont assis sur des tapis, les autres sur des bancs. Les maisons sont fort incommodes, et fort sales, elles n’ont ni cheminées ni fenêtres. Le feu s’y fait au milieu. Le jour y entre par la porte. Elles n’ont point de fondement, les voleurs s’y glissent aussi sans peine. Ils font un trou sous la première poutre qui est au rez de chaussée, et qui porte les autres, et ils se fourrent par là dans le logis. Dès qu’on remue, ils sortent avec la même facilité. Cet inconvénient oblige les paysans à n’avoir qu’un grand lieu pour chaque famille. Ils retirent dedans tout ce qu’ils ont, excepté le grain, et quelquefois le vin. Ils y habitent tous ensemble, et ils y enferment la nuit leur bétail. Les maisons du prince, et des seigneurs, ont de grandes cours au devant, pour donner les audiences, et juger les différends ; mais ces cours, ou ce qu’on appelle ainsi, ne sont qu’une esplanade, entourée de haie, ou de palissades tout au plus.

Le sang de Mingrélie est fort beau, les hommes sont bien faits, les femmes sont très belles. Celles de qualité ont toutes quelque trait, et quelque grâce qui charment. J’en ai vu de merveilleusement bien faites, d’air majestueux, de visage, et de taille admirables. Elles ont outre cela un regard engageant, qui caresse tous ceux qui les regardent, et semble leur demander de l’amour. Les mois belles, et les âgées, se fardent grossièrement, et se peignent tout le visage, sourcils, joues, front, nez, menton. Les autres se contentent de se peindre les sourcils. Elles se parent le plus qu’elles peuvent. Leur habit est semblable à celui des Persanes. Leur coiffure ressemble fort à celle des femmes d’Europe, à la frisure près. Elles portent un voile, qui ne couvre que le dessus, et le derrière de la tête. Leur esprit est naturellement subtil et éclairé. Elles sont civiles, pleines de cérémonies, et de compliments ; mais du reste, les plus méchantes femmes de la terre ; fières, superbes, perfides, fourbes, cruelles, impudiques. Il n’y a point de méchanceté qu’elles ne mettent en œuvre pour se faire des amants, pour les conserver, et pour les perdre.

Les hommes ont toutes ces mauvaises qualités, encore plus que les femmes. Il n’y a point de malignité à quoi leur esprit ne se porte. Ils sont tous élevés au larcin. Ils l’étudient, ils en font leur emploi, leur plaisir, et leur honneur. Ils content avec une satisfaction extrême les vols qu’ils ont faits. Ils en sont loués, ils en tirent leur plus grande gloire. L’assassinat, le meurtre, le mensonge, c’est ce qu’ils appellent les belles actions. Le concubinage, l’adultère, la bigamie, l’inceste, et semblables vices, sont des vertus in Mingrélie. L’on s’y enlève les femmes les uns aux autres. On y prend sans scrupule en mariage sa tante, sa nièce, la sœur de sa femme. Qui veut avoir deux femmes à la fois, les épouse, beaucoup de gens en épousent trois. Chacun entretient autant de concubines qu’il veut, les femmes et les maris sont réciproquement fort commodes là dessus. Il y a entre eux très-peu de jalousie. Quand un homme prend sa femme sur le fait avec son galant, il a droit de le contraindre à payer un cochon, et d’ordinaire il ne prend pas d’autre vengeance. Le cochon se mange entre eux trois. Ce qui est surprenant, est que cette méchante nation soutient que c’est bien fait d’avoir plusieurs femmes et plusieurs concubines, parce qu’on engendre, disent-ils, beaucoup d’enfants qu’on vend argent comptant, ou qu’on échange pour des hardes et pour des vivres. Cela n’est rien toutefois au prix d’un sentiment tout à fait inhumain qu’ils ont, que c’est charité de tuer les enfants nouveaux nés, quand on n’a pas le moyen ou la commodité de les nourrir, et ceux qui sont malades quand on ne les saurait guérir. Leur raisonnement est, que l’on soustrait par-là ces innocentes créatures à une misère qui les ferait beaucoup languir, et qui les engloutirait enfin. Voilà comme raisonne ce peuple barbare, qui n’a ni pudeur, ni humanité. Je crains, à dire le vrai, qu’en cet endroit on ne manque de foi pour l’histoire, et que les vérités que je raconte ne passent pour des exagérations. Je proteste qu’elles sont très-certaines, et les faits que je rapporterai le justifieront suffisamment.

Les gentilshommes du pays ont pouvoir sur la vie et sur les biens de leurs sujets, ils en font ce qu’ils veulent. Ils les prennent, soit femme, soit enfant. Ils les vendent, ou ils en font autre chose, comme il leur plaît. Chaque paysan fournit à son seigneur tant de grain, de bétail, de vin, et d’autres denrées, selon son pouvoir. Ainsi, la richesse est selon le nombre de paysans, et c’est par là qu’elle se compte. Chacun est obligé, outre cela, de défrayer son seigneur, un, deux, ou trois jours l’année ; ce qui fait, que tant que l’année dure, la noblesse va de côté et d’autre, mangeant ses paysans, et quelquefois ceux d’autrui, ce qui est la source d’une infinité de querelles qui dégénèrent la plupart en guerres ouvertes. Le prince fait la même vie ; de manière qu’on est presque toujours assez empêché de savoir où il est. Il mène avec lui toute sa famille, femmes, enfants, domestiques, et ses hôtes, comme les ambassadeurs, et d’autres étrangers considérables, lorsqu’il y en a ; ce qui compose un furieux train, à cause que son bagage est porté à pied par des hommes, et par des femmes, qu’on voit courir demi nus, chargés sur la tête, et sur les épaules. Les Mingréliens tiennent que cela fait plus d’honneur que d’être suivi à cheval ; ce qu’ils pourraient faire, car il ne manque pas de chevaux en ces lieux-là, comme je l’ai déjà dit. Le prince lève ses tributs dans. le cours de cette visite annuelle, recevant d’une autre part des présents, où il n’a point de tributs à lever. Il juge aussi les procès,. et autres différends, chemin faisant. On lui donne les requêtes lorsqu’il passe, et souvent il juge l’affaire sur le champ, sinon il assigne les parties au lieu où il doit passer la nuit.

La manière de présenter sa requête en ces occasions, est de se planter au beau milieu de la route en face du prince ; et lorsqu’il est tout proche, le suppliant met_un genou en terre, et donne son papier. Le prince ne manque point de le prendre, et de le donner au vizir, qui le lit tout haut. Le demandeur, et ses assistants, se mettent aussitôt à jeter de grands cris. Ils gémissent, lèvent les mains au ciel, frappent la terre de leurs bâtons, et lèvent de la poussière en l’air, pour émouvoir le prince, qu’ils appellent mon empereur, mon dieu, mon seigneur, et divers autres noms sacrés. Le défendeur, et ses adhérents, dès qu’ils comparaissent, jettent de pareils cris de leur côté, et c’est à qui les poussera plus haut. On produit les témoins de part et d’autre, et puis le prince donne son jugement décisif. Tout cela se passe chemin faisant, comme je l’ai observé ; car le prince ne s’arrête point ; mais il va fort lentement, pour qu’on puisse mieux le suivre. Quand les paysans de divers seigneurs sont en différend, leurs maîtres les accordent. Quand les seigneurs sont eux-mêmes en différend, la force en décide, celui qui est le plus fort gagne sa cause. Voici comment ils s’y prennent. Ils fondent à main armée sur les bestiaux de leur ennemi, sur ses vassaux, sur ses maisons, sur ses terres, pillant, brûlant, abattant tout ; et enfin, lorsqu’ils ne savent plus plus à quoi s’en prendre, ils arrachent les vignes, les mûriers, et les autres arbres aussi utiles. Que si les parties viennent à se rencontrer durant ces actes d’hostilités, ils se combattent d’une manière sanglante. Le plus faible et le plus maltraité ne manque jamais de recourir au prince, qui sans cela ne prendrait point connaissance de la querelle. Il mande l’accusé par une personne de considération, selon la qualité des parties, et accommode le différend ; mais ces sortes de pacifications ne durent d’ordinaire que jusques à une occasion favorable de se venger.

Il n’y a point de gentilhomme en Mingrélie, qui n’ait querelle, c’est pour cela qu’ils sont toujours armés, et qu’ils ont toujours autant de gens auprès d’eux qu’ils en peuvent entretenir. Lorsqu’ils montent à cheval, ils sont armés de toutes pièces, et leurs eurs gens aussi, ils ne se couchent jamais que l’épée au côté. Quand ils s’endorment ils se couchent sur le ventre en mettant leur épée dessous.

Les armes du pays sont la lance, l’arc, la flèche, le sabre droit, et non courbé, la masse d’armes, et le bouclier ; il y en a peu qui se servent d’armes à feu. Ils sont bons soldats, et montent bien à cheval. Ils manient la lance avec beaucoup d’adresse. Ils apprennent aux enfants à tirer de l’arc dès l’âge de quatre ans, à quoi ils deviennent si adroits qu’ils tirent les oiseaux les plus légers en volant.

Leur habillement est particulier, ils ont peu de barbe, hormis les ecclésiastiques. Ils se rasent le sommet de la tête en couronne, et laissent croître jusque sur leurs yeux le reste de leurs cheveux, aussi coupés en rond. Ils se couvrent la tête d’une petite calotte de feutre fort fin, découpée, et taillée sur les bords en plusieurs croissants. L’hiver ils portent un bonnet fourré. Ils sont si gueux, et si misérables, que pour ne point gâter à la pluie leur calotte, ou leur bonnet, ils le mettent dans la poche lorsqu’il pleut, et vont ainsi tête nue Ils portent sur le corps de petites chemises qui leur tombent sur les genoux, et qu’ils enferment dans un pantalon étroit. Il n’y a guère d’habillement au monde plus laid que le leur. Ils portant une corde de plusieurs brasses en ceinture ; c’est pour attacher les personnes et le bétail qu’ils enlèvent à leurs voisins, ou qu’ils prennent à la guerre. Les grands ont des ceintures de cuir large de quatre doigts, couvertes de plaques d’argent, et chacun attache à la sienne un couteau, et la pierre à aiguiser, un fusil à faire du feu, trois bourses de cuir pleines, l’une de sel, l’autre de poivre, la troisième d’alènes, de fil, et d’aiguilles. Les pauvres gens vont presque nus, leur misère est sans pareille, ils n’ont la plupart qu’un méchant feutre pour se couvrir. Ils mettent ce feutre, assez semblable à la chlamide des Anciens, en passant la tête dedans, et ils le tournent comme ils veulent du côté que vient le vent ou la pluie ; car il ne couvre qu’un côté du corps, et ne descend que jusqu’aux genoux. On en fait de fins qui résistent à l’eau, et ne sont pas si pesants que les communs, lesquels assomment, surtout quand ils sont mouillés. Qui a une chemise, et un méchant caleçon, est trop riche, presque tous vont nu pieds ; les souliers des Col de :

Colchéens sont d’une semelle de peau de buffle, qui n’est point préparée. Cette semelle s’attache aux pieds, avec une courroie de même peau qu’on lace par dessus. On n’a pas le pied moins mouillé dans ces sortes de sandales, que si on l’avait tout nu. La figure à côté représente cet habit, et la chaussure des Mingréliens, lorsque la neige est épaisse sur la terre.

Presque tous les Mingréliens, hommes et femmes, même les plus grands, et les plus riches, n’ont jamais qu’une chemise, et qu’un caleçon à la fois. Cela leur dure au moins un an. Pendant ce temps ils ne les lavent pas trois fois ; mais une, ou deux fois la semaine, il les font secouer sur le feu pour les nettoyer de la vermine, dont ils sont toujours pleins. Je n’ai rien vu de sale et de dégoûtant comme cela. C’est ce qui fait que les dames de Mingrélie ne sentent guère bon. J’approchais toujours d’elles fort épris de leur beauté, mais dès que j’avais été un moment à leurs côtés, la méchante odeur qu’elles rendaient, étouffait l’amour qu’elles m’avaient donné.

Les grands mangent aussi sur des tapis à la façon des Orientaux. Leur nappe est, ou de toile peinte, ou de cuir, et souvent ils n’ont qu’une planche. Les gens du commun s’asseyent sur un banc, on en met devant eux un autre de même hauteur qui sert de table. Toute la vaisselle est de bois, les gobelets en sont aussi. Les gens de qualité one un peu d’argenterie. C’est la coutume de ce pays sauvage, que tout le monde sans distinction, soit de l’un, soit de l’autre sexe, mange ensemble, le roi, et toute sa suite, jusqu’à ses palefreniers. La reine, ses femmes, ses filles, ses domestiques, et tout ce qui est à son service, jusqu’au dernier laquais. Ils mangent dans des cours, lorsqu’il ne pleut point. On se range en rond, ou par files, et l’on se met plus haut ou plus bas, selon sa qualité. Quand il fait froid, on fait de grands feux dans la cour où l’on mange. Le chauffage ne coûte rien là, car ce n’est que bois, comme j’ai dit. Lorsqu’on est assis pour manger, quatre hommes, dans les grandes maisons, apportent sur les épaules une grande chaudière de gom, ce grain cuit, dont j’ai parlé. Ordinairement, un gueux, à demi nu, en sert avec une pelle de bois, à chacun un morceau, qui pèse bien trois livres. Deux autres serviteurs, un peu moins mal-faits, apportent un chaudron de ce grain plus blanc que l’autre. On n’en sert qu’aux personnes de condition. Les jours ouvriers, on ne donne que cela au commun du logis. Les maîtres ont un peu de légumes, ou de poisson sec rôti, ou un peu de viande. Les jours de fête, ou lorsqu’on traite quelqu’un, on tue, ou un cochon, ou un bœuf, ou une vache, à moins qu’on n’ait de la venaison. Aussitôt que l’animal est égorgé, ils l’habillent, et le mettent au feu, sans sel, et sans sauce, dans cette grande chaudière, où ils font cuire leur pâte. Lorsque la viande a un peu bouilli, ils la tirent de dessus le feu, jettent le bouillon, et la servent ainsi demi crue, sans aucun assaisonnement. Le maître du logis a toujours devant lui une fort grande portion de viande. On lui sert aussi la plupart des légumes, tout le pain, toute la volaille, laille, et tout le gibier. Il en envoie à ses hôtes, et à ceux qu’il veut caresser. On porte tout à la bouche avec les doigts, et si salement, qu’il n’y a qu’une grande faim qui pût porter à manger à la table de ces barbares, les moins honnêtes gens de notre Europe. Quand on a commencé à manger, il y a deux hommes qui donnent à boire à la ronde. Chez les gens du commun ce sont des femmes, ou des filles, qui le font. C’est la même incivilité parmi eux de demander du vin, et d’en refuser ; il faut attendre qu’on en présente, et le prendre quand il est présenté. On ne donne pas moins de demi-setier à chaque coup : le tour se fait trois fois dans les repas ordinaires. Aux fêtes, et aux banquets, les conviés, et les personnes considérables, boivent jusqu’à ce qu’ils soient ivres.

Les Mingréliens, et leurs voisins, sont de très-grands ivrognes. Ils surpassent en cela les Allemands, et tout le Nord. Ils ne mêlent jamais leur vin. Hommes, et femmes, tous le boivent pur. Lorsqu’ils sont échauffés, ils trouvent les coupes de chopine trop petites. Ils boivent dans les plats et avec la cruche. J’ai logé, près de Cotatis, chez un gentilhomme des plus grands buveurs du pays. Pendant que j’étais chez lui, il fit un festin à trois de ses amis. Ils s’échauffèrent tous quatre si fort à boire, depuis dix heures du matin, jusqu’à cinq heures du soir, qu’ils burent une charge et demie de vin : une charge de vin pèse 300. livres. Dans les festins de ces peuples, c’est une coutume pratiquée de tout le monde de se lever de table, et d’aller à ses besoins autant de fois qu’on en est pressé. pressé. On s’y remet sans jamais laver ses mains. Ils excitent à boire autant qu’ils peuvent les conviés, et leurs amis, et c’est surtout à table qu’ils observent des civilités, et se font des compliments. Leurs entretiens d’homme à homme sont des contes de vols, de guerre, de combats, d’assassinats, et de vente d’esclaves. Ceux qui se font avec des femmes sont assez déshonnêtes ; car elles se plaisent à tous les discours d’amour, de quelque lubricité, et de quelque effronterie qu’ils soient mêlés, et elles n’ont point de honte des mots les plus sales. Leurs enfants apprennent ces mots et ces discours aussitôt qu’à parler. Ils n’ont pas dix ans, que tou s leur entretien avec les femmes sont plus déshonnêtes qu’on ne l’oserait dire. L’éducation des enfants est sans exagération la plus méchante du monde en Mingrélie. Le père les élève au larcin, la mère les forme à la turpitude.

J’ai observé ci-dessus que les femmes de ce pays-là sont pleines de compliments et de cérémonies. Les hommes le sont aussi. On salue les gens au-dessus de soi en mettant le genou en terre, et c’est comme en usent, tant les femmes, que les hommes. Lorsque celui qui vient faire un message est de considération, ou qu’il est envoyé par une personne distinguée, on lui étend un tapis à terre, au devant de la personne à qui le message s’adresse. Il y ploie le genou, et se tient appuyé dessus tout le temps de sa visite, comme je l’ai rapporté. La même chose se pratique, lorsque l’on apporte quelque bonne nouvelle.

C’est une coutume fort universelle, en ces pays pays septentrionaux, dont je fais la description, de ne délivrer aucune chose à son supérieur, présent, requête, ou message, que le genou en terre. On ne lui parle guère non plus qu’en cette posture. C’est ce qu’on appelait l’adoration, à la cour des empereurs grecs ; d’où cette sorte de respect passa chez les princes chrétiens de la mer Noire, vers la fin du bas empire. Les empereurs s’en formalisaient, prétendant, qu’encore que ces princes fussent souverains en leurs petits États, ils étaient néanmoins vassaux de l’empire, et qu’en cette qualité, ils devaient non seulement s’abstenir des ornements propres et particuliers aux empereurs, lesquels ils se donnaient la liberté de porter ; mais aussi, n’exiger point la génuflexion, et les autres suprêmes respects qu’ils se faisaient rendre.

La langue des Colchéens est dérivé de l’ibérien, ou du géorgien, lequel on croit dérivé du grec. Elle est distinguée en idiome littéral, et idiome vulgaire. Il n’y a guère de monuments de l’idiome littéral restants, que dans le texte de la Bible, dont même l’on ne trouve que le Nouveau Testament, et dans la liturgie, écrits l’un et l’autre en lettres majuscules. Ainsi c’est proprement une langue morte que cet ancien colchéen, où l’étude seule peut faire rentrer. Les ecclésiastiques n’y entendent pas même l’office, quoi qu’ils le disent ou doivent dire chaque jour.

La Mingrélie est aujourd’hui fort peu peuplée, elle n’a pas plus de vingt mille habitants. Il n’y a que trente ans qu’elle en avait 80. mille. La cause de cette diminution vient de ses guerres avec ses voisins, et de la quantité de gens de tout sexe, que les gentilshommes ont vendus ces dernières années. Depuis longtemps, on a tiré tous les ans par achat, ou par troc, douze mille personnes de Mingrélie. Tout cela va entre les mains de mahométans, Persans, et Turcs ; n’y ayant qu’eux qui les viennent quérir. On en emmène trois mille tous les ans à droiture à Constantinople ; on les a en troc de draps, d’armes, et d’autres choses que j’ai dit, qu’on apporte en Mingrélie. Il y vient tous les ans quelque douze voiles de Constantinople et de Caffa ; et plus de soixante felouques de Gonié, d’Irissa, et de Trébizonde. Ce qu’elles chargent en Mingrélie, outre les esclaves, c’est de la soie, du lin en fil et en toile, de la semence de lin, des peaux de bœuf, des martres, du castor, du buis, de la cire, et du miel. Le miel de Mingrélie est fort bon. Il y en a de deux sortes, du roux, et du blanc : le blanc n’est pas en si grande quantité que l’autre ; mais il est beaucoup meilleur et plus doux ; le sucre raffiné ne l’est pas plus : c’est un manger fort délicat. Il est ferme sous la dent. Outre le miel domestique, il y en a un sauvage, qui se trouve dans les trous, et dans les fentes des arbres ; il est fort abondant. Les vaisseaux de Caffa l’emportent pour la Tartarie, où l’on en fait avec du grain un breuvage tout à fait violent. Les Turcs font un grand profit sur ce qu’ils emportent de Mingrélie, ce qu’ils achètent un écu ils le revendent quatre. Leur grand profit est sur les esclaves.

C’est une chose qui n’est pas croyable que l’inhumanité des Mingréliens, et cette cruauté dénaturée qu’ils ont tous pour leurs compatriotes, et que quelques-uns ont pour leur propre sang. Ils ne cherchent que l’occasion de s’emporter contre leurs vassaux pour avoir quelque prétexte de les vendre avec leurs femmes et leurs enfants. Ils enlèvent les enfants de leurs voisins, et en font la même chose : ils vendent même leurs propres enfants, leurs femmes et leurs mères ; et cela, non par provocation, ou motif de vengeance, mais uniquement, par l’impulsion de leur naturel dépravé. On m’a montré plusieurs gentilshommes qui ont été dénaturés jusqu’à ce point. Un d’eux vendit un jour douze prêtres. L’histoire de cette méchanceté a une particularité étrange, et elle mérite bien d’être rapportée comme un exemple sans pareil. Ce gentilhomme devint amoureux d’une demoiselle. Il résolut de l’épouser, quoiqu’il eût déjà une femme. Il demanda la demoiselle, et l’obtint. C’est la coutume en Mingrélie d’acheter les femmes. On les achète selon la condition, selon l’âge, selon la beauté. Le gentilhomme ne savait où prendre ce qu’il avait promis pour obtenir sa maîtresse, et ce qu’il lui fallait pour la noce, qu’en vendant des gens. Ses sujets qui apprirent son dessein s’enfuirent, et emmenèrent leurs femmes et leurs enfants. Réduit au désespoir, il s’avisa de cette perfidie tout à fait outrée. Il invita douze prêtres à venir chez lui dire une messe solennelle, et faire un sacrifice. Les prêtres y allèrent bonnement. Ils n’avaient garde de penser qu’on les voulût vendre aux Turcs, ne s’étant jamais rien vu de pareil en Mingrélie. Le gentilhomme les reçut bien, leur fit dire la messe, leur fit immoler un bœuf, bœuf, et les en traita ensuite. Quand il les eut bien fait boire, il les fit prendre par ses gens, les fit enchaîner, leur fit raser la tête et le visage, et la nuit suivante il les mena à un vaisseau turc, où il les vendit pour des meubles et des hardes ; mais ce qu’il en tira ne suffisant pas encore pour payer sa maîtresse et pour faire sa noce, ce tigre prit sa femme, et l’alla vendre au même vaisseau.

Tout le commerce de Mingrélie se fait par échange, à des foires qu’on tient de côté et d’autre successivement, où l’on se pourvoit de ce qui est nécessaire, comme à des marchés. On donne marchandise pour marchandise. L’argent n’a point de prix arrêté entre le peuple. Celui qui a cours, sont les piastres, les écus de Hollande, et les abassis, qui sont des pièces faites en Géorgie au coin de Perse, de la valeur de dix-huit sols chacune. Le prince de Mingrélie, qui mourut il y a vingt ans, avait commencé à faire battre monnaie. Cela ne dura pas, à cause du peu d’argent qu’on apporte dans le pays, et parce que le pays n’en produit point du tout. Il ne produit non plus ni or, ni autre métal. Je ne sais ce qu’est devenu ce gravier, et ce sablon d’or, que les Anciens disent qu’on y recueillait avec des toisons, et qui a donné sujet à la fable de la Toison d’or. On n’en trouve en Colchide, ni dans les montagnes, ni dans les rivières, et de quelque côté que l’on se tourne, il n’y a pas moyen d’accorder là dessus l’antiquité avec le temps présent.

La Mingrélie entière n’a que quatre mille hommes d’armes. À la vérité ce sont presque tous gens de cheval. Il n’y a que trois cents piétons avec cette cavalerie. Ces soldats ne sont point distribués en régiments, ni en compagnies. Chaque seigneur et chaque gentilhomme mène ses gens au combat sans ordre, sans rang, sans officiers, il s’en fait suivre toujours, aussi bien en fuyant qu’en chargeant l’ennemi.

Les guerres des Mingréliens, et de leurs voisins, ne sont proprement que des courses et des pillages ; et lorsqu’ils attaquent l’ennemi, ils le font fort impétueusement : car ils ne manquent pas de courage et de résolution. S’ils mettent l’ennemi en fuite, ils le suivent et courent tout son pays ; brûlent, pillent partout, emmènent toute sorte de personnes, et après ils se retirent avec la même impétuosité. Ils prennent le plus de prisonniers qu’ils peuvent, de sorte que dès qu’ils ont abattu quelqu’un de cheval, ils sautent à bas du leur, lient le vaincu de la corde que j’ai dit qu’ils portent en ceinture, et le donnent à garder à leurs valets. Celui qui a pris un prisonnier a sur lui pouvoir de vie et de mort, il en peut faire tout ce qu’il veut. D’ordinaire il le fait esclave, et le vend aux Turcs. Lorsque ces peuples sont assaillis, ils se présentent au passage de quelque rivière, et mettent de la mousqueterie en embuscade, tâchant d’empêcher le passage à l’ennemi. Si l’ennemi les force, ils s’enfuient, et se retirent dans les bois, laissant le pays à sa merci. De cette sorte, les guerres de ces peuples ne durent guères : en moins de quinze jours cela est fini, l’ennemi est retiré ; il a ravagé tout le pays.

Les entrées du prince de Mingrélie montent tout au plus à vingt mille écus par an. Elles proviennent des douanes de ce qu’on apporte dans le pays, et de ce qu’on en emporte, des gens qu’il vend, et des avanies qu’il fait. Il met tout ce revenu dans ses coffres, car il ne dépense pas un denier. Ses vassaux le servent sans gages ; et son domaine lui fournit tant de vivres pour toute sa maison, qu’il en a de reste. Il envoie souvent au roi de Perse des faucons, et de toute sorte d’oiseaux de proie. Le roi lui envoie pour cela des brocards d’or et de soie, des tapis, des armes, de la vaisselle, et plusieurs autres choses, dont un prince gueux, comme celui de Mingrélie, peut avoir besoin. Il entretient un pareil commerce avec le cam de Géorgie. Sa cour, dans les fêtes solennelles, est de deux cents gentilshommes ; dans les autres jours, il y en a environ six-vingts. Son train est de trois cents personnes, sans les gentilshommes. Celui de la princesse est de cent personnes d’un et d’autre sexe. Aux grandes fêtes, elle a une cour de plus de soixante dames bien faites et bien vêtues.

La religion des Colchéens a, je crois, été autrefois la même que celle des Grecs. Des historiens ecclésiastiques disent qu’une esclave convertit à la foi de Jésus-Christ, le roi, la reine, et les grands de Colchide, du temps de Constantin le Grand ; qui envoya à ces nouveaux convertis des prêtres et des docteurs, pour les baptiser, et pour les instruire des mystères du christianisme. La tradition arménienne donne à cette esclave le nom de Nine. D’autres disent qu’ils doivent la connaissance du christianisme à un Cyrille, que les Esclavons appellent en leur langue Chiusil, qui vivait environ l’an 860. Les Mingréliens montrent sur le bord de la mer, en un lieu nommé Pigivitas, proche du fleuve Corax, une église qui a trois nefs, et qui est fort grande. Ils assurent que saint. André prêcha à l’endroit où cette église est bâtie. Je l’ai vue de loin ; c’est un ancien bâtiment, autant qu’on le peut juger, d’un mille de distance. Le catholicos y va une fois en sa vie faire l’huile sainte, que les Grecs appellent mirone ; on dérive ce terme de mouron, qui est le baume blanc d’Arabie. Je n’ai discouru de religion avec aucun Mingrélien, n’en ayant trouvé aucun qui sût ce que c’est que religion, que loi, que péché, que sacrement, et que service divin. Tout ce que j’ai remarqué sur cela, est que les femmes allument quelquefois de petites bougies et les attachent à la porte de leur logis, ou d’une église, font brûler en même temps un grain d’encens, et se tournent vers le soleil, en faisant de grandes inclinations de Corps, et des signes de croix, de la tête aux pieds.

Comme je n’entendais point la langue des Mingréliens, ni des Géorgiens, pour pouvoir m’instruire de leur créance en leur conversation, et que je ne trouvai personne parmi eux qui en sût parler d’autre ; je crois que je ne saurais faire mieux pour bien donner à connaître quelle est leur religion, que de rapporter la relation que m’en a donnée le Père Dom Joseph Marie Zampi, Italien, Mantouan, préfet des théatins, missionnaires en Colchide, écrite de sa main, qui n’a jamais été imprimée, et qu’il n’a pas même finie. Ce Père, qui m’en fit présent pendant que j’étais avec lui, avait été vingt-trois ans sur les lieux quand il se mit à la composer. Ainsi, il n’en devait ignorer, ni le culte, ni la créance ; et j’ai lieu de croire qu’il l’aura faite de bonne foi. La voici traduite mot pour mot.


PREFACE.

Je crains que le lecteur, en lisant ce petit ne se trouve autant trompé que les espions du roi Saül, qui étant allés par ordre de ce prince, pour se saisir de David, ne trouvèrent que son fantôme dans son lit au lieu de sa personne. On croira trouver parmi ces peuples le véritable christianisme, et l’on n’y en trouvera que l’ombre, et la figure, couverte de beaucoup de superstitions.

Les Mingréliens, dès la naissance de l’Église, reçurent la foi chrétienne, selon le rite des Grecs, par de très-saints docteurs, de même que d’autres nations d’alentour, et ils la conservèrent pure pendant une longue suite d’années, jusqu’à-ce que ceux qui la cultivaient dignement parmi eux étant venus à manquer, ils la confondirent avec d’autres cérémonies, et avec des rites des juifs ; s’étant éloignés, en vrais Grecs qu’ils sont, de la sainte Église catholique romaine.

Depuis cela, ces malheureux, qui au commencement marchaient dans le chemin du ciel, sont tombés, faute de pasteurs habiles, dans l’abîme d’une si épaisse ignorance, qu’ils se trouvent aujourd’hui dans un aveuglement pro prodigieux. On ne sait parmi eux ce que c’est que foi ni religion ; et la plupart regardent la vie future comme une fable, et une invention humaine. Mais le pire, et ceci est un malheur que nous devons pleurer, comme autrefois le triste Jérémie pleurait sur la pauvre Jérusalem, c’est que leurs prêtres, leurs évêques, et leur catholicos, ou patriarche, ne savent point quelle est l’obligation de leurs charges ; et ne savent même ni lire ni écrire, si loin d’eux est la connaissance du culte divin ! Leurs prêtres, ou papas, (car c’est ainsi qu’il les appellent,) uniquement attentifs à les tromper, ne font profession que de savoir prédire les choses futures, feignant de les trouver dans leurs livres ; et ces misérables aveugles les croient, comme s’ils étaient des anges, parce qu’ils sont obligés de vouloir tout ce que leurs prêtres veulent.

De là il arrive que quand ils sont dangereusement malades, ils ne consultent point de médecin ; mais qu’ils appellent le papas ; non qu’ils veuillent se confesser ou faire qu’il prie Dieu pour le salut de leur âme ; c’est de quoi ils ne s’embarrassent guère ; mais afin de savoir de lui si son livre porte qu’ils mourront, ou ne mourront point de cette maladie ; et pour quel sujet elle leur est venue. Ce papas commence gravement à feuilleter, et refeuilleter son livre, et il dit ensuite au malade : qu’il y a une telle image, qui est en colère contre lui, et qui le veut faire mourir ; qu’il faut pour l’apaiser lui offrir une chèvre, ou une vache, ou un bœuf, ou quelque autre victime, ou de l’argent, afin qu’elle ne le tue point ! Les pauvres malades, de peur de mourir,

Gs pro promettent au Prêtre ce qu’il veut, et ils le donnent. Mais il le prend pour lui-même, et ceux qui le donnent en font la dupe. Telle est la Science de ces Papas, qui sucent le sang de ces infortunés Mingréliens, qu’ils abusent avec leurs superstitions.

Ce fut pour remédier à leur déplorable état, que notre Saint. Père le pape Urbain VIII. touché d’une compassion vraiment paternelle, et brûlant, comme un digne pasteur, du zèle de ramener au bercail ces brebis égarées, leur destina en 1632. quelques Pères théatins, fort zélés pour le salut des âmes ; lesquels, s’étant exposés à mille et mille dangers sur la mer, furent pris par les Turcs, conduits à Constantinople, avec beaucoup de péril pour leur vie ; et enfin délivrés par le crédit du roi très-chrétien, qui y intervint.

Mais ce n’était pas là la première mission des théatins faite en Mingrélie. Car déjà six ans auparavant, le même Saint. Père dont nous vous venons de parler, y en avait envoyé d’autres, lesquels y posèrent les premiers fondements de cette mission, savoir les Révérends Pères D. Pierre Avitabil, homme de sainte vie, et Jacques de Stefani, homme aussi de sainte vie, avec quelques autres, que Sa Sainteté chargea de lettres pour le dadian, ou prince souverain d’Odisse, qui est la Mingrélie, pour le meppe, ou roi d’Imirette te, pour le prince des Gurieliens, et pour celui des Cacketiens, qui sont des parties de la Géorgie, situées entre la Mingrélie et la Perse. Tous ces princes reçurent nos Pères favorablement, et particulièrement Taimoras Can, prince du pays de Gori, dans la Géorgie, où ils fondèrent leur première habitation ; et dans la suite des temps, y ayant succédé de nouveaux sujets, d’une vertu singulière, et d’une rare prudence, ils s’étendirent dans le pays de Gurielle, et dans celui de l’Odisse, ou Mingrélie, quoiqu’avec des travaux et des souffrances incroyables.


CHAPITRE I.

En quel temps les Colchéens reçurent la Foi de Jésus-Christ, et qui furent les premiers qui la plantèrent dans leur pays.

Comme les Colchéens sont en général plusieurs peuples presque uniformes dans les saintes cérémonies, savoir les Abcas, les Circassiens, les Alanes, les Soanes, et autres ; j’ai cru, qu’avant que de venir au particulier des Colchéens, il était nécessaire d’avertir le lecteur du nom particulier de ces peuples, qui ne font presque qu’une nation. On tient par tradition que le glorieux apôtre saint. André prêcha la foi aux Abcas ; qu’il fut en Scythie, qu’il passa en Grèce et en Épire, puis chez les Sodianes, et chez les Suictiens ; et que pour certain il s’arrêta enfin chez les Abcas qui font une partie de la Colchide. Ce qui porte davantage à le croire ainsi, est une ancienne église à trois nefs, bâtie dans un village de cette province, appelée Picciota, en l’honneur de ce saint, laquelle est métropole de toute la Colchide ; où chaque catholicos, ou patriarche, va une fois en sa vie, avec tous ses évêques, et y fait la sainte huile, qu’ils appellent mirone. Le prince y va aussi, et toute sa cour. Cette église s’appelait premièrement Sainte Marie de Picciota ; mais la dévotion qu’ont ces peuples pour saint André, qu’ils tiennent qui l’a fait bâtir, a prévalu, et ils lui ont donné son nom.

On raconte que devant cette église, il y a une colonne de marbre, de laquelle, par un jugement de Dieu, sortit un torrent d’eau bouillante, lorsque ce saint apôtre y fut mis à mort ; duquel torrent plusieurs personnes ont arrêté le cours par l’invocation de ce saint : d’où vient que depuis ce miracle, les peuples eurent une grande vénération pour ce saint, et qu’en passant devant cette colonne ils s’agenouillent, et la baisent. Ce que j’en dis, je le sais d’un de nos Pères, le Père Christophle Castelli, qui fut avec un catholicos à Picciota, et qui vit la vénération, (quoique barbare,) que ces peuples avaient pour cette colonne, pour ce saint, et pour la croix qu’il porte sur la poitrine.

Quant à la conversion des Ibériens et des Géorgiens, nous lisons dans Baronius, sous l’an 100. qu’ils se convertirent à la foi chrétienne par la prédication de saint Clément, pape, lorsqu’il fut relégué dans l’île de Chersonnèse par l’empereur Trajan. Je trouve l’opinion du Révérend Père T. Thomas de Jésus, carme, mieux fondée. Il dit au livre 4. de la conversion de toutes les nations chap. 9. fol 190. que la conversion des Ibériens fut l’ouvrage d’une femme esclave, de laquelle le martyrologe fait mention le 15. Décembre, sous le nom de Chrétienne, avec le titre glorieux d’apôtre des Ibériens ou Géorgiens qui l’appellent sainte Ninone. Nicéphore parle de cette sainte au livre 8. chap. 34. Thomas de Jésus, que nous venons de citer, dit qu’elle vécut toujours saintement en l’état d’esclave, jeûnant, priant, et s’exerçant en la piété ; ce qui lui attirait l’admiration de ces barbares, à qui elle répondait, lorsqu’ils lui demandaient pourquoi elle se mortifiait tant, qu’elle se plaisait dans ce genre de vie, et qu’elle adorait son Dieu Jésus-Christ crucifié.

La nouveauté de ce nom attira leur admiration, et ils commencèrent à avoir de la vénération pour cette femme, qu’ils ne considéraient point auparavant. Il arriva qu’un jour, selon la coutume du pays, que quand il y a quelque enfant malade, les mères le portent chez leurs voisins, pour y chercher du remède ; il arriva, dis-je, qu’une mère, ayant en vain porté le sien dans plusieurs maisons, elle alla chez cette esclave, avec peu d’espérance néanmoins qu’elle le pût guérir, parce qu’on ne faisait aucun cas d’elle. L’esclave lui répondit qu’elle ne savait point de remède ; mais que le Dieu qu’elle adorait était assez puissant pour rendre aux malades leur première santé ; sur quoi prenant l’enfant entre ses bras, elle le couvrit de son cilice, fit sa prière, et le lui rendit après entièrement guéri. Quelque-temps après la reine, qui souffrait depuis longtemps de cruelles douleurs, ayant ouï parler de cette cure miraculeuse, et étant pleine de foi, fut trouver l’esclave, et recouvra sa santé par son moyen. Cette guérison miraculeuse l’ayant l’ayant portée à se faire chrétienne, elle exhorta son mari à faire la même chose. Il le lui promit ; mais ne l’effectuant point, il arriva, un jour qu’il était à la chasse, qu’il fut surpris d’une si horrible tempête, et d’une si grande obscurité, qu’il ne pouvait voir ceux même qui étaient avec lui. Il en fut étonné, et se souvenant de la promesse qu’il avait faite à sa femme de se faire chrétien, sans l’avoir exécutée, il promit à Dieu dans ce moment-là, qu’il le ferait sans délai, s’il le délivrait du péril où il était. Aussitôt l’obscurité se dissipa, et l’air devint serein. Étant revenu vers sa femme, il lui raconte ce qui s’était passé, fait appeler l’esclave, qui après avoir tout ouï, et su la volonté du roi, l’exhorte à détester ses Idoles, à se faire baptiser, à adorer le véritable Dieu, Jésus-Christ crucifié, et à lui élever un temple. Ce prince exécuta tout exactement. Il abjura ses idoles, il exhorta tous ses sujets à en faire de même, et il se met à construire un temple magnifique sur plusieurs colonnes. Mais comme on en eut élevé deux, et qu’on voulait en élever une troisième, il ne fut jamais possible de la dresser ; et tous ceux qui y travaillaient, et ceux qui étaient présents, se retirèrent tout à fait étonnés et confus. L’esclave resta seule la nuit dans l’église, et obtint de Dieu par ses prières que la colonne se dresserait et placerait d’elle même au lieu où elle était destinée. Les ouvriers étant tous revenus le matin, ils furent extrêmement surpris de voir la colonne en place. Cela servit au peuple à le confirmer davantage dans la foi chrétienne.

tienne. Le roi, qui s’appelait Bacurie, envoya des ambassadeurs à l’empereur Constantin pour lui donner part de sa conversion. Ce prince en fut ravi de joie, et lui donna des prêtres et des ministres pour instruire le peuple dans les mystères de la foi ; et le prince étant allé lui-même au bout de quelque-temps à Constantinople, l’empereur le reçut fort honorablement, le fit comte du premier ordre, duc des confins de la Palestine, et général de deux corps de ses armées, qu’on appelait les troupes des Arcieriens, et des Scutariens. Mais, par l’intrigue de Rustic, et de Jean, tous deux ducs de l’Empire, qui étaient jaloux de la gloire de Bacurie, il périt. Dieu ne laissa pas ce crime impuni, car il permit qu’une armée impériale de 50000 hommes fût défaite par 30000 Perses, et que Rustic et Jean eussent la tête tranchée.

Le cardinal Baronius, sous l’an 523. veut que les Colchéens aient embrassé le christianisme durant le pontificat d’Hormisdas, et sous l’empire de Justin, qui fit beaucoup de caresses à ce roi Bacurie (dont nous avons parlé,) lorsqu’il fut à Constantinople pour se faire baptiser, l’appelant son fils, lui donnant le titre d’empereur d’Asie avec la couronne et la robe blanche impériale.

L’opinion de Tarcagnotte, au livre 5. de son histoire, que les Colchéens, et les Arméniens, reçurent en même temps le baptême, du temps du pape Jules, et de l’empereur Constantin, n’est pas vraisemblable ; parce que les Arméniens se firent chrétiens lorsque l’archevêque Grégoire, cette éclatante lumière de l’Arménie, brillait ; et durant le règne de Tiridate, sous l’empire de Constantin.

Nous lisons dans Baronius, que les Colchéens se maintinrent toujours dans la pureté de leur foi : mais, qu’ayant été instruits des cérémonies des Grecs par saint Cyrille, et par Methodius, son frère, que l’empereur Michel leur avait envoyé, et s’étant unis à des patriarches grecs ; ils étaient tombés tous ensemble dans l’ignorance. Ils sont cependant aussi constants dans le christianisme qu’ils étaient au commencement, quoique environnés de Turcs, de Persans, de Tartares, et de juifs. Cobade, roi de Perse, voulut avec une puissante armée les obliger à changer de religion ; mais ils combattirent avec tant de courage sous la conduite de leur roi Gurgene, qui n’était pas moins grand capitaine que bon chrétien, qu’avec le secours de l’empereur Justin, ils remportèrent la victoire.

Aiton, Arménien, qui vivait en 1282. dit que ces peuples sont résolus de mourir plutôt l’épée à la main, que de se faire Mahométans. C’est Ramuzio qui le rapporte ainsi au Livre de ses Navig. 1 Par. chap. 21.

Ketuane, reine des Kachetiens, mère de Taimoras Can, qui fut le premier qui donna une habitation à nos Pères en ce pays-là, a été célèbre de nos jours par la constance avec laquelle elle souffrit le martyre. Cette princesse, ayant été envoyée par son fils en Perse, à Scia Abas, pour traiter une paix avec lui, expira enfin sous la rigueur des tourments, après que ce barbare l’eut cruellement fait souffrir dans une prison, durant un long temps. Les Pères augustins, qui demeurent à Ispahan, en ont décrit le glorieux martyre.

Ce même Taimoras Can, après avoir soutenu plusieurs guerres contre le Persan, son ennemi, a perdu son royaume pour la querelle de la foi. Ce prince aimait beaucoup nos Pères, qui pour le faire entrer de plus en plus dans leurs intérêts, et lui marquer leur reconnaissance, lui firent présent de quelques parements d’or et de soie.

Comme il discourait un jour de la foi avec notre Père dom Jacques de Stéphani, qui lui parlait avec une liberté apostolique, il en fut si irrité, que portant sa main à son épée, il lui dit, Vous êtes trop obstiné, vous autres Francs ; je défendrai ma créance cette épée à la main contre tous ceux qui me diront qu’elle n’est pas la véritable. Ce pauvre Père fut obligé de se taire.


CHAPITRE II.

Du Catholicos, Chef des Ecclésiastiques.

Les Géorgiens, et les Imiretiens s’étant faits de la communion grecque, comme nous l’avons observé, l’élection du catholicos dépendait des patriarches grecs, les plus proches du roi des Géorgiens imiretiens ; et c’était, ou ceux de Constantinople, ou ceux d’Alexandrie, qui les nommaient. Mais aujourd’hui, le roi des Imiretiens est le maître absolu de cette élection ; et de nos jours il a fait catholicos de toute la Géorgie et de toute l’Odisse un bère, ou moine nommé Ginacelle. Ces peuples reconnaissent ce catholicos pour leur souverain patriarche, ne conservant plus aucune déférence pour les patriarches grecs. Nous en vîmes un exemple, lorsque le prince d’Odisse, Lavadian, donna une église à nos Pères sous le titre de Saint George. Quelques moines grecs, qui se trouvèrent en ce pays-là, en furent extrêmement indignés, et en écrivirent au patriarche de Constantinople, qui se plaignit, par des lettres qu’il adressa au prince, et au catholicos, de ce qu’ils avaient accordé cette église aux Francs, ce qui était tacitement vouloir devenir d’une même. communion avec eux ; et qui leur ordonnait de la leur ôter ; à faute de quoi, ils seraient obligés de procéder par excommunication contre eux. Mais, ni l’un, ni l’autre ne s’en soucia ; et cela ne fit qu’augmenter le mépris qu’ils faisaient de ces sortes de lettres nom

Ce Catholicos exerce sa juridiction dans l’Odyssée, dans le pays des Imiretiens, des Gurielliens, des Abcas, et des Soanes. Son Église Métropolitaine est à Picciota, proche les Abcas, sous le nom de St. André, ou de St. Marie ; nous en avons parlé ci-dessus.

Son revenu consiste en pain, en vin, et en plusieurs sortes de denrées, que chaque famille de ses vassaux, qui sont en grand nombre, est obligé de lui donner.. Son occupation perpétuelle, est de visiter son diocèse Mais ce n’est point pour instruire, et pour assister les âmes, qui sont commises à ses soins ; ou pour visiter ses églises, et pour savoir comment se gouvernent ses évêques, et ses papas ; ou pour examiner de quelle manière se fait le service divin. Ces soins l’occupent fort peu ; mais ses visites, qu’il fait toujours accompagné de plus de deux cents personnes, toutes fort avides de bien comme lui, sont pour sucer le sang de ces misérables, en mangeant leur bétail, et leur ôtant des mains ce qu’ils ont, jusqu’à un sol. Il faut observer que ce pays est également pauvre et superbe au dernier degré.

La sainteté de ce catholicos, que ces peuples estiment si fort, consiste dans son assiduité en oraison, non seulement, le jour, mais aussi beaucoup plus la nuit ; étant obligé d’être presque continuellement dans l’église, et d’y vaquer à la prière la plus grande partie de la nuit. Ils considèrent aussi son abstinence au manger, et au boire, ne buvant point de vin pendant le carême. Aussi quand un bère devient catholicos, il commence une vie nouvelle, passant les jours et les nuits dans l’église, s’abstenant de vin, et de la plupart des mets ordinaires, les jours de jeûne, et particulièrement la semaine sainte.

Ils font si ignorants qu’à peine peuvent-ils. lire leur Breviaire et leur Missel, ce qui les rend opiniâtres et entêtés de leurs Cérémonies.

Je n’aurais jamais fait si je voulais ici m’étendre sur la simonie du catholicos. Il ne consacre point d’évêque qu’il n’en tire cinq cents écus. Il ne confesse que pour une bonne somme d’argent ; de manière que le vizir du prince, qui ne lui avait donné une fois que cinquante écus pour s’être confessé, voulant le faire une autre fois qu’il était malade, le catholicos lui refusa la confession, lui disant qu’il devait auparavant songer à le satisfaire pour la confession précédente. Il ne célèbre jamais qu’il ne soit assuré d’avoir cent écus ; et plus, quand c’est à des funérailles.


CHAPITRE III.

Des Évêques de Mingrélie.

Ils La Mingrélie seule a six évêques, celui des Dandrelliens, qui confine avec les Abcas ; celui des Moquariens ; celui des Bedielliens, qui habitent le long de la mer Noire ; celui des Saiselliens ; celui des Scalingicheliens ; et celui des Scoindeliens, qui sont vers le royaume d’Imirette, et les monts du Caucase. Ces évêques mettent entièrement à part tout soin des âmes. Ils ne visitent point les églises de leurs diocèses, et ils en laissent les curés dans une si grande ignorance, qu’ils tombent d’erreurs en erreurs. ne se soucient point si l’on baptise les enfants, ni si un homme épouse deux femmes, ni ce que devient leur fruit. Ce qui fait que des mères dénaturées, envers leurs propres enfants, les enterrent tout vivants dès qu’elles en sont accouchées ou leur ôtent la vie d’une autre manière ; sans craindre d’en être punies, soit par le prince, qui ne s’en met point en peine, soit par la sollicitation des moines, que nos Pères en ont souvent avertis sans grand succès. Le soin de ces évêques, c’est d’être journellement en fête, s’enivrant plus ou moins, selon qu’ils ont d’excellents vins, et en abondance, avec une grande de quantité de vivres. Ils vont habillés magnifiquement ; et pour subvenir à ce luxe, ils tirent jusqu’au sang de leurs vassaux, et puis ils vendent aux Turcs ces pauvres misérables, qui sont ainsi envoyés dans le séminaire du Diable. Tel est l’usage du pays. Ils s’abstiennent fort exactement, comme font les Grecs, de manger de la chair, après quoi ils n’ont plus nuls scrupules de conscience, s’imaginant que pourvu qu’ils satisfassent à cette obligation, ils ne sont plus obligés à rien, et que par là ils accomplissent tous les autres préceptes ; comme aussi en allant quelquefois la nuit, ou le matin, adorer Dieu dans leur église cathédrale. Ces prélats ont un grand soin de leurs églises épiscopales. Ils les tiennent fort propres, et les ornent de figures, à la grecque, revêtues d’or, de perles, et d’autres choses précieuses, avec quoi ils croient apaiser la colère de Dieu, Ils ne se confessent point quand ils ont péché ; mais ils pensent qu’en offrant de l’or ou quelque pierre précieuse aux images, leurs péchés sont effacés. Ils pensent aussi qu’en faisant cela ils ne sauraient manquer de passer pour saints dans l’esprit des séculiers, de même qu’en gardant un rigoureux carême, lequel consiste chez eux à s’abstenir de manger du poisson, et de boire du vin ; qui est ce que font la plupart, et à ne manger qu’une fois le jour sur le tard ; ce que les séculiers font de même.

Comme il y en a plusieurs entre ces évêques qui ne savent pas lire, ils apprennent une messe par cœur, qu’ils disent, surtout, quand on fait des funérailles. Mais ce n’est pourtant qu’après s’être bien fait payer auparavant ; ne faisant aucune fonction épiscopale que pour de l’argent, à l’exemple de leur supérieur, le catholicos.

Leur habit est magnifique, comme je l’ai observé. Ils le portent court, à peu près comme les séculiers, fait de velours couleur d’écarlate, avec des chaînes d’or au cou, et aux mains. On les distingue encore à leur longue barbe et à leur calotte noire, qui leur couvre les oreilles. Ils montent de bons, et beaux chevaux de guerre, où ils vont quand le prince les y mande ; étant les chefs et principaux commandants de leurs vassaux, lesquels sont obligés de se fournir d’armes. Ils investissent et combattent l’ennemi sans ordre, et sans discipline. Ils vont à la chasse des cerfs et des sangliers ; et avec le faucon il volent le faisan et d’autres sortes d’oiseaux. Plusieurs moines ont le titre et le revenu d’un évêché, à eux accordé par le prince, sans être consacrés. Mais consacrés ou non, ils ne laissent pas de faire des prêtres pour de l’argent.


CHAPITRE IV.

Des Moines et des Nones.

OUTRE les Évêques, il y a une espèce de Prélats qu’ils appellent Cinasquari, qui font à peu près comme nos Abbés. Ils ont leurs Églises propres, ils font riches, et ils vivent comme les Évêques.

Pour les moines, il n’y en a que de l’ordre de saint. Basile, lesquels, comme dit saint. Jérôme, (Épître. à Eustoc.) étaient autrefois de trois sortes. Les uns s’appelaient cénobites, parce qu’ils vivaient en commun comme nos religieux d’aujourd’hui. Les autres anachorètes, qui habitaient dans les déserts, et qui s’occupaient à la prière. Et les derniers remobothes, lesquels demeuraient deux ou trois ensemble à la campagne, vivant en commun de ce qu’ils gagnaient par leur travail ; gens avides des biens de la terre, et peu attachés à ceux du ciel. Ces moines affectaient tous de jeûner, et de faire de bonnes œuvres, à l’envi l’un de l’autre. Cassian, dans le 7. Chap. du X. Livre de ses Collations, parle d’une quatrième espèce de ces moines, qu’il appelle sarabiates, fort peu différente de la troisième espèce.

Les moines, que l’on voit aujourd’hui en Mingrélie, sont de la troisième espèce. Ils viennent du mont Athos, et sous le prétexte d’amasser des aumônes pour Jérusalem, ils s’arrêtent dans le pays, sous la protection du prince, qui leur donne quelqu’une de ses églises particulières. Quelques uns se retirent dans la maison d’un moine Géorgien, nommé Nicéphore Irbachi ; mais qu’on appelle communément le moine Nicolas, des premières familles de Géorgie ; homme de soixante dix-ans, qui a le titre d’archimandrite, ou abbé, et à qui on donne encore celui de gievarismama, c’est-à-dire père de la croix. Le peuple en fait une grande estime, et les princes de Mingrélie s’en servent de vizir et d’ambassadeur, entendant fort bien la politique, et ayant été plusieurs fois à Jérusalem. Il a parcouru toute l’Europe. Il a vu l’Espagne, gne, la France, l’Angleterre, la Pologne, et l’Italie, où nos Pères, l’ont toujours logé. Il sait plusieurs langues, outre la géorgienne et la mingrélienne ; savoir, la grecque, la turque, l’arabe, la russienne, la française, l’espagnole, et l’italienne. Il a fait profession de la foi catholique entre les mains du pape Urbain VIII. Il estime beaucoup nos Pères.

Ces moines ne mangent jamais de chair. Ils sont vêtus d’une étoffe de laine noirâtre. Ils portent la barbe longue, et les cheveux longs. Ils jeûnent et ils prient très-exactement ; mais du reste, ils ne s’embarrassent point du salut de ce misérable peuple, disant rarement la messe, parce qu’ils prétendent de grandes aumônes pour la dire.

Les Mingréliens font leurs parents bères, ou moines, de cette manière. Ils leur mettent sur la tête lorsqu’ils sont encore enfants une calotte noire, qui leur couvre les oreilles. Ils leur disent de s’abstenir de chair, parce qu’ils sont bères, chose qu’ils observent inviolablement, sans savoir du tout ce que c’est que d’être bère. Ils les donnent ensuite à d’autres bères pour les élever. Ceux qui les donnent à élever à des moines grecs y réussissent le mieux.

Il y a plusieurs sortes de nonnes, ou religieuses ; les unes sont des filles, qui ayant atteint l’âge nubile, ne se soucient point de mariage ; les autres sont des servantes, qui après la mort de leurs maîtres, se font bères, avec leur maîtresses. D’autres sont des veuves, qui ne veulent point se remarier. D’autres sont des femmes, qui après avoir trop goûté du monde, l’abandonnent quand elles viennent sur l’âge. D’autres sont des femmes répudiées, comme fit Tamar, princesse d’une rare beauté, que le roi d’Imirette répudia, pour épouser la fille de Taymoras Can. D’autres enfin se font nonnes par pauvreté ; et celles-ci vont demander l’aumône dans les églises, qu’on leur donne plus libéralement en considération de leur habit. Elles sont vêtues de noir, la tête couverte d’un voile de la même couleur, et elles ne mangent jamais de viande. Elles ne gardent pas la clôture, mais vont partout où elles veulent. Elles ne sont pas non plus engagées pour toujours dans cette vie monastique ; mais elles la peuvent quitter quand il leur plaît.


CHAPITRE V.

Des Papas, ou Prêtres Mingréliens.

Dieu seul sait l’état déplorable où sont ces malheureux papas, pour l’incertitude où ils doivent être sur leur sacerdoce. Car ils sont ordonnés par des bères, ou évêques, qui peut-être ne sont point baptisés ; ou bien, qui sont baptisés, mais pas consacrés : et ces prêtres eux-mêmes quelquefois ne sont pas baptisés ; ce qui rend la validité de leur sacerdoce fort douteuse. Le nom de papas est un nom générique. Le prêtre qui n’a point d’église s’appelle koscessi ; le chapelain ochdelli, le curé kandalachi ; mais en commun, tous s’appellent papas.

Ces prêtres sont en très-grand nombre, étant tous de pauvres gens qui ne subsistent que des droits de leur prêtrise. Il ne faut pas être fort savant pour être promu à l’ordre ; il suffit de savoir lire, ou d’apprendre par cœur quelque messe, qu’on dit toujours le le reste de sa vie. Les évêques n’examinent point les sujets qui se présentent pour être reçus aux ordres, étant souvent plus ignorants qu’eux ; et comme chaque ordination leur vaut du moins le prix d’un bon cheval, quelque ignorant qu’on soit, on est ordonné sans peine.

Ces prêtres ne sont point obligés à garder la chasteté ; au contraire, selon l’usage des Grecs, ils épousent, avant de recevoir l’ordination, une fille vierge. Mais ce qui leur est particulier, c’est qu’après la mort de la première, ils en peuvent prendre une seconde, et puis une troisième, et puis une quatrième. Cependant, comme cela est contre les canons, et les statuts de saint. Basile ; il faut avoir dispense de l’évêque, qui l’accorde toujours, en lui payant le double de ce qu’il faut pour toute autre sorte de dispense.

Ces misérables prêtres sont très-peu considérés des séculiers ; car ils sont obligés de cultiver non seulement leurs propres terres, comme des paysans, mais aussi celles de leurs maîtres ou seigneurs, dont ils portent aussi les hardes sur leurs épaules dans les voyages, en étant maltraités de plus en toutes occasions, comme des malheureux esclaves qu’ils sont. La cause du peu de respect que l’on a pour eux, est leur ignorance, leur gourmandise, et l’ivrognerie à laquelle ils s’abandonnent à la table des séculiers, où ils vont chercher à manger. Ils sont si pauvres qu’ils ne sont couverts d’ordinaire que d’une chemisette de grosse toile, et d’un petit habit court, de grosse laine, au travers duquel on leur voit la chair. Ils sont aussi mal chaussés que vêtus ; et ils ne sont différents d’avec les séculiers, qu’en ce qu’ils ont la barbe et les cheveux coupés en forme de guirlande. Un prêtre n’est respecté en Mingrélie, que quand il dit la messe, après laquelle les assistants lui demandent tous la sandoba, c’est-à-dire la bénédiction. Quand on est à table, on donne à boire au prêtre le premier ; et personne ne boit qu’il ne lui ait dit sandoba patorii, c’est-à-dire Bénissez nous, monsieur. Il répond Ghinda gomert, c’est-à-dire, Dieu vous bénisse. Les Mingréliens font encore grand cas des prêtres quand ils sont malades ; car alors ils croient tout ce que les prêtres leur disent. Ils les font venir, et les prient de voir dans leur livre s’ils doivent mourir, ou non, de la maladie qui les tient alités ; et quelle en est la cause. Ces papas feuillettent, et refeuillettent leur livre, et à la fin ils leur débitent la première fausseté qui leur vient à l’esprit : Ils leur disent qu’ils sont malades, parce qu’une telle image est en colère contre eux, et que pour expier leurs péchés, et pour se rendre l’image propice, il faut tuer un veau, ou un bœuf, ou offrir à l’image une tasse, ou une pièce de drap de soie ; à faute de quoi ils mourront. Les malades promettent avec serment de le faire.


CHAPITRE VI.

Quelques remarques.

Les prêtres, et les bères, ou moines, portent, comme j’ai dit, le même habit que les séculiers, et ne se soucient guère de l’habit prescrit anciennement aux ecclésiastiques. C’était une longue robe qui descendait jusqu’aux talons, et qu’on appelait un habit à la Caracalle, parce que l’empereur Antonin, appelé Caracalla, en apporta la mode chez le peuple romain. Notre clergé s’en sert encore aujourd’hui pour le décorum de son état. Bede, dans son 7. Livre. De Rebus Anglor. cap.7. et Baronius, sous l’an 213. disent, que cet habit dans le commencement n’était point noir, mais rouge, tel qu’on le porte aujourd’hui à la cour du pape, et que le clergé commença à le porter, comme Baronius l’observe sous l’an 393. Or on donna cet habit au clergé pour le parer, à cause de la bonne vie qu’il menait. Les prêtres mingréliens, qui ne cherchent point tant d’ornements, se contentent d’un habit à la séculière, imitant en cela les ecclésiastiques hébreux, desquels Becanus dit, au chap. 5. des annales du Nouveau Testament. Levitæ non habent sacrum ornamentum, solùm sacerdotes et pontifices utebantur illo, nisi eo tempore quo in tabernaculo vel templo ministrabant. C’est la même chose des prêtres mingréliens, qui hors des fonctions sacerdotales, paraissent tout déchirés et en guenilles. Ils portent les cheveux longs, et la barbe fort longue, comme le faisaient les ministres de l’ancienne loi, suivant le commandement de Dieu, Lévitique chap. 19:27. Neque in rotundum attondebitis comam, neque radetis barbam. Mais pourquoi Dieu fit-il cette défense, la coutume de pour se raser étant si ancienne dans l’Église ? Saint Isidore, dans le livre qu’il a fait des divins offices, dit que celui qui quitte le monde pour se consacrer à Dieu se doit raser la tête en rond, et plus il monte dans la dignité de prélat, plus il se doit faire la couronne grande, comme nous le voyons dans les évêques, et principalement dans le pape ; cela étant une marque de sacerdoce et du royaume de Dieu. Nous lisons encore dans les Relations d’Ézéchiel, chap. 6. qu’il est bienséant de se raser la barbe, y étant commandé au Nazaréen de se raser après le temps de sa consécration. La barbe rase était anciennement une marque de noblesse, tous les empereurs romains se faisaient raser ; et Dion reprend Adrien d’avoir porté de la barbe le premier entre les empereurs romains. L’Écriture veut même qu’on se rase la tête, et la barbe, au temps de l’affliction. Isa. ch. 7. et 15. Gen. 45. et 40. Ézéch. 5. Job pleurant ses pertes se rasa, et adora Dieu, prosterné contre terre. Les Mingréliens pareillement se rasent tout le visage et même les sourcils quand ils pleurent leurs morts.

Nous dirons que Dieu défend à ses ministres hébreux de se raser, non pas qu’il y ait du mal à le faire, mais afin qu’ils ne fussent pas semblables aux Égyptiens et aux autres idolâtres leurs voisins ; qui voyant que leurs dieux aimaient la figure ronde, comme la plus plus parfaite, s’en faisaient une sur la tête, et même ils bâtissaient tous leurs temples en rond. Ils se faisaient aussi raser la barbe en rond, et particulièrement les prêtres d’Isis, et de Sérapis, qui se rasaient de cette manière non seulement la barbe, mais tout le corps.

Bede, liv.5. de son Histoire, chap.22 prouve qu’il est bon de porter la couronne que portent nos ecclésiastiques, et dit qu’elle représente la couronne d’épines qu’on mit sur la tête du Sauveur durant sa passion, et qu’elle est la marque du chrétien, aussi bien que le signe de la croix. Nicène évêque de Trèves naquit avec cette couronne. Dieu, au 19. chapitre. du Lévitique. commande aux prêtres, ne corrumpant effigiem barbæ suæ. De même les prêtres mingréliens laissent croître leur barbe, sans jamais en ôter un poil. Diogène disait qu’il portait la barbe pour ne pas oublier qu’il était homme. Artémidore dit, Filius tantum ornamenti patribus, quantum ori barba decoris addit. Diogène, voyant un homme sans barbe, lui dit : Numquid naturam accusas quòd te virum, non autem mulierem, fecit. Dieu défend chap. 6. 5. du Lévitique. de se couper les cheveux. C’est ce que les Mingréliens, semblables en tout aux prêtres de l’ancienne loi, observent exactement.


CHAPITRE VII.

Des Églises de Mingrélie.

PRÈS avoir parlé des temples spirituels, qui sont les ecclésiastiques, templum Dei quod estis vos ; il nous reste maintenant à parler des matériels, qui sont de quatre sortes. Les premiers sont de petites églises, ou chapelles, que les Mingréliens ont presque tous chez eux, dans lesquelles ils vont faire un peu de prière : Ils les appellent Sa Giovari, ou le Calvaire. Les autres sont celles que les princes ont dans leurs palais, et qui ont le même nom de Sa Giovari. Les troisièmes sont les paroisses, et les quatrièmes sont les cathédrales. La plus belle église de toutes, est celle des Méquariens. Ces églises sont toutes bâties vers l’orient, comme était le temple de Salomon. Ils y ont leur sancta sanctorum, avec un autel rond, où ils disent la messe. Elles sont ornées de grandes images de cuivre doré, ou argenté, garnies de perles, ou d’autres pierres turquesques, la plupart fausses. Parmi ces images, on voit celle de la Vierge, à la grecque ; celle du Père éternel de même ; le crucifix ; celles de plusieurs saints pères grecs, et autres ; lesquelles toutes il couvrent de rideaux de soie. Entre toutes ces images celle de saint. George est l’objet de leur plus grande dévotion. Il y a toujours devant une grande quantité de bougies allumées. On pourrait encore ajouter une cinquième sorte de temples, aux autres ci-dessus rapportés, savoir leur marana, ou cave, où leur papes vont quelquefois célébrer, pour être plus enflammés de l’amour divin.

Les églises de la seconde sorte sont bâties, la plupart de pierre, et les autres de bois ; mais taillées de sculpture au dedans avec des coupoles couvertes de lames de cuivre, ou d’ais minces de bois de chêne peint. Les chapelles ont leur sancta sanctorum, et leurs autels, pour y dire la messe à la grecque, avec leurs rideaux de soie, quelques-uns brodés d’or. On y voit les portraits du prince de la princesse, et des saints, comme dans les autres, et chacun a son chapelain entretenu, papas, ou bère, pour en avoir soin. Le prince y vient souvent ; et quand il y vient, on y dit la messe : on y fait aussi la prière durant le carême.

Les églises de la troisième sorte sont faites, partie de pierre, partie de bois. Ils ont soin de les bâtir dans un lieu élevé pour conserver les peintures contre l’humidité. Elles sont environnées de plusieurs gros et grands arbres, dans des enclos de murailles de pierres, ou de pieux. Les racines de ces arbres sont consacrées aux images, ce qui fait qu’on ne les taille jamais, personne n’osant y toucher, de peur d’attirer contre lui la colère des images. On enterre les morts dans l’enceinte de ces murailles, mais jamais dans l’église. On voit devant la porte un petit porche, où les femmes se tiennent, quand elles vont à l’église ; ce qui n’arrive que le jour de Pâques. Il n’y a que la seule princesse qui ait droit d’entrer dans l’église ; ce qui est selon les rites grecs. Ce petit porche sert aussi de sépulture pour quelques nobles, et cela, comme dit saint. Augustin ser. 22. aux frères dans le désert, ut ingredientes, et egredientes, mortis admoneantur, et sic ad Deum convertantur. Les portes de ces églises sont toujours fermées à clef, et le prêtre, qui demeure proche, ne les ouvre jamais qu’au temps de la messe, ou de quelque enterrement. Il y a une petite chambre au dessus, où ils mettent la cloche, quand il y en a ; mais la plupart des églises n’ont point de cloches, et ne se servent que d’une tablette de bois d’un pied, en carré, et fort mince, sur laquelle ils frappent pour appeler le peuple à l’église. Ils offrent aux images, qui sont pendues dans leurs églises, des bois de cerf, des mâchoires de sanglier, des plumes de faisan ; des arcs, et des carquois, afin qu’elles leur soient favorables à la chasse. Il y a au milieu de l’église deux guirlandes, faites de cordons de soie, ou rouge, ou blanche, avec des houppes pendantes, qui servent pour la cérémonie du mariage, comme nous le verrons ci-après ; et tout proche, contre le mur, pend la boîte, où est le mirone, ou la sainte huile. On y voit aussi une méchante bannière déchirée, dont ils se servent dans leur processions, et un fort long cor de cuivre, plus long que nos trompettes, dont ils sonnent avant les processions, pour assembler le peuple dans l’église. Il a un son assez haut, à la manière judaïque, mais qui n’est point agréable. Nombr. chap. 10. Cumque increpueritis tubis, congregabitur ad te omnis turba ad ostium tabernaculi fœderis. On voit de plus, dans ces églises, de gros livres rongés de la poussière et des souris. Ce sont des psautiers. J’ai honte de parler du peu de soin que ces papas ont de leurs saintes images. La teigne, les vers, les rats, tout conspire à les rendre pitoyables. Ils ont soin toutefois de quelques-unes, qu’ils ornent, comme nous l’avons dit, de beaux draps de soie, et de perles. Le pavé de leur église n’est quelquefois pas plus propre qu’une écurie. Les courtines de leur sancta sanctorum sont toutes déchirées et tachées de vin, parce qu’ils s’en servent quelquefois de purificatoire. Leurs parements, qui sont d’une étoffe grossière, et mal travaillée, sont pendus sur une corde dans un coin, et dans un autre, il y a une burette pour y mettre du vin. L’autel est au milieu de l’église, fait en rond, soutenu d’un pied de pierre, sur lequel il y a des purificatoires sales et puants, une tasse de bois qui fait mal au cœur, laquelle sert de calice, une petite planche qui sert de patène, et quelques vieilles guenilles, au lieu de nappes. Au milieu de l’autel il y a une petite image, devant laquelle ils célèbrent ; mais jamais il ne le font qu’ils n’aient à la main leur encensoir, lequel n’est que de fer. Je passe le reste sous silence, pour ne pas ennuyer le lecteur, qui croira, s’il lui plaît, qu’il y en a beaucoup plus que je n’en ai écrit. Il faut observer que tout cela doit s’entendre des églises paroissiales des papas.

Les églises des évêques sont faites de pierre tendre, blanche comme le marbre, mais différemment taillées. Elles ont des porches au devant, de la même fabrique, ornés de peintures et de plusieurs inscriptions géorgiennes. Elles sont fort propres et fort nettes au dedans. On y voit en peinture la vie de Jésus-Christ notre Seigneur, et les images de leurs saints grecs. Leurs psautiers sont bien écrits, et bien couverts, de peur que la poussière ne les gâte, avec des garnitures, des fermoirs, et diverses figures d’argent. Leurs images ont des cadres presque de la grandeur d’un d’un homme. Les unes sont d’argent et les autres de cuivre. Il y en a plusieurs autres qui ont de petits cadres ordinaires, représentant l’image de la Vierge, et celle de saint. George, qu’ils ont en grande vénération. Ils ont au milieu de l’église un lustre de cuivre qui porte beaucoup de bougies. Ils ont aussi plusieurs grosses torches. Leur sancta sanctorum est fort propre, avec des larges courtines, et un calice d’argent. Plût à Dieu que les évêques eussent soin de leurs troupeaux, comme de leurs églises ! Les pauvres Mingréliens marcheraient dans les sentiers de la vérité et du salut. Mais toute la perfection, et la sainteté de ces évêques, consiste à ne pas manger de viande, à jeûner rigoureusement le carême, à être assidus à l’oraison la nuit, ou le matin, selon le temps, et à tenir leurs églises en fort bel état ; du reste, ils ne font scrupule de rien. Les bères observent religieusement les mêmes choses. Leurs églises ont des clochers avec de bonnes cloches dedans. Il y a quelques-unes de ces églises qui son fort anciennes, comme on le voit à l’épaisseur des murailles, et à l’architecture de pierre. Mais aujourd’hui on n’en fait plus de cette belle architecture, ni de pierres. On fait les églises de bois simplement.


CHAPITRE VIII

Des Cloches qu’ils appellent Zanzaluchi. De la Tablette sacrée, qu’ils appellent Ora, dont ils se fervent au lieu de cloche, et de la Trompette appelée Oa.

Les cloches sont rares, et petites en Mingrélie, à cause de la cherté du métal. Il y en a deux dans les églises des bères, mais il n’y en a qu’une dans celles des papas, et dans les chapelles du prince. On ne se sert pas des cloches seules dans l’Orient. Jean Corona dit au chap. 24. de ses Histoires qu’on appelait le monde à l’église avec un instrument qui s’appelle bois ou tablette, nom qui lui est toujours resté, comme on le voit par les saints canons, ch. dolent de consec. dist. 1. et par le septième Synode, où en racontant les miracles de saint. Anastase, martyrisé l’an 627. il dit que ses reliques étant apportées à Césarée, les habitants virent au devant, sacra ligna pulsantes.

Le bois sacré est une planche mince, large d’une palme, et longue de cinq, ou environ, dont on se sert pour assembler les fidèles à l’église, quand ils n’ont point de cloches : mais ceux qui en ont, battent premièrement ce bois sacré, et ensuite sonnent la cloche. Je demandai un jour à un bère pourquoi ils ne sonnaient pas la cloche la première ? Il me répondit, que c’était l’usage des premiers chrétiens ; et que le son de ce bois faisait souvenir du bois de la croix. Que lorsqu’on l’entend, chacun en fait le signe, et loue Dieu. Et que, parce que ce son est faible, on se sert de la cloche, laquelle avertit que le bois sacré a précédé. Un autre me dit, que ce bois sacré signifiait la chute de nos premiers parents, Adam et Ève ; et que les fidèles en entendant le son, faisaient pénitence, et demandaient pardon à Dieu de ce péché ; de même que le son de la cloche les faisait souvenir de la miséricorde de Dieu envers l’homme dans son incarnation, et de la nouvelle qu’en apporta l’ange à la Vierge Marie.

On ne sonne de la trompette, appelée oa, que pour les processions, ou pour les assemblées, et les affaires de la paroisse, à l’imitation des juifs, Nomb. chap. 16.2. Quando autem est congregandus populus, simplex tubarum clangor, et non concisè ululabunt : filii autem Aaron Sacerdotis clangent tubis. Ils en sonnent quelquefois fortement, quand on a dérobé quelque chose de grand prix à l’église, afin, disent-ils, que le son épouvante le voleur, comme si c’était la voix de Dieu ; et qu’il ait un remords de conscience, pensant que l’image le châtiera. Ézech. 33.5. Sonum buccinæ audivit, et non se observavit, sanguis ejus in ipso erit : si autem se custodierit, animam suam salvabit.


CHAPITRE IX.

Des Images.

Es peuples ont une très-grande vénération pour les images qu’ils appellent Caté ; et quiconque ne les a guère pratiqués croiserait d’abord, en voyant avec quelle ardeur ils les adorent, qu’il n’y a point de dévotion chrétienne au monde, qui soit aussi enflammée. Mais il est certain que leur dévotion à cet égard tient bien plus du judaïsme, et du paganisme, que du christianisme. Car ils n’adorent point les images comme des représentations de Jésus-Christ, de la Vierge, et des Saints, qui sont dans le ciel, comme la vraie église de Christ, auteur de vérité, nous apprend à le faire ; mais ils rendent honneur à la figure matérielle de l’image, et cela, ou parce qu’elle est belle, ou parce qu’elle est bien parée, ou parce qu’elle est d’un riche métal, ou parce qu’elle est célèbre pour être la plus cruelle, et celle qui tue le plus les hommes : celles-ci, il les adorent par crainte. C’est de là que la plupart des images sont faites d’argent, quelques unes étant de vermeil doré, et couvertes de pierres précieuses, parmi lesquelles il y en a pourtant beaucoup de fausses, ainsi qu’il s’en voit dans les églises les plus renommées, comme celle de saint. George. Le culte qu’ils rendent à celles qui sont dans les églises principales, comme dans celles des évêques, et dans celle du prince est incroyable. En passant par la rue qui conduit aux images, ils se mettent de fort loin à les adorer, par des prosternements, par des signes de croix, et enfin en faisant trois fois le tour de l’église.

D’autres, étant arrivés à l’entrée de la porte de l’église, baisent la terre en s’inclinant trois, ou quatre fois, font plusieurs signes de croix ; puis derechef se prosternent profondément en terre, se battent la poitrine, et après font leur requêtes à l’image. La première et principale de ces requêtes, est qu’elle ait à tuer leurs ennemis, et ceux qui les ont volés ; et pour dernière marque de vénération, le serment qui se fait dessus en jugement est décisif. L’on n’en appelle point, et la crainte qu’ils ont des images est si grande, qu’il y a bien des gens qui ne veulent jamais jurer dessus ; même dans les cas les plus certains. À la vérité ceux-là sont rares, car généralement parlant ils font assez souvent de faux serments : mais ceux-ci prennent garde de ne jurer que sur les images qui ont l’air le plus doux, qui ont la réputation de n’être pas cruelles, et qu’ils croient être les mieux intentionnées pour eux. Tout ce respect-là ne vient point de l’amour qu’ils aient pour dieu, et pour ces images dans l’attente des biens spirituels, et de ceux de la vie future ; car ils ne croient point d’autre vie que celle-ci : cela vient de la peur qu’ils ont d’être tués, de tomber malades, d’être volés, et d’être ruinés par leurs seigneurs, ou vendus aux Turcs. C’est de là, que quand ils sont volés, ils vont à l’image, à laquelle ils ont le plus de dévotion, avec une offrande composée de deux petits pains, et d’une petite bouteille de vin ; et étant devant l’image, le papas tourne l’offrande autour de la tête de celui qui la fait. Ensuite parlant à l’image, comme s’il parlait à son camarade, ou à son égal, car telle est leur manière de prier, il lui dit. Tu sais que j’ai été volé, et que je ne puis avoir le larron dans mes mains. Je te prie donc par ce présent, que je te fais, de le tuer, et de l’anéantir, (en disant ces paroles, il prend un bâton, le plante en terre devant l’image, et le frappe avec un maillet, ou telle autre chose, jusqu’à ce qu’il soit entièrement enfoncé) et de lui faire comme j’ai fait à ce bâton. Ayant fini cette belle prière, il sort de l’église avec le papas, et ils vont boire et manger ensemble le présent fait à l’image. Ils prient toujours pour la mort de leurs ennemis, et que tout ce qui leur appartient périsse, maisons, terre, et bétail. Lorsqu’ils sont malades ils appellent d’abord le papas, auquel ils croient comme à un ange, pour en savoir la cause. Ce papas, comme nous l’avons déjà observé, après avoir bien tourné les feuillets de son livre, forge un mensonge, comme, que telle image est en colère ; sur quoi on l’envoie aussitôt pour lui faire des oraisons : on lui porte un présent : et on lui en promet bien d’autres, si le malade guérit : Mais, quand ils sont guéris, ils n’accomplissent guère le vœu, disant qu’ils ne faisaient le vœu qu’afin que l’image ne les tuât point.

Les images sur lesquelles les larrons appréhendent le plus de jurer, crainte de mort, sont saint. George, de la famille Mozimolle, au village de Ketas, appelée Tuara Anghelos, et celle de saint. Jobas, dans le village de Pudaz. Ils disent que cette image là était au commencement dans une église proche d’un marais, où il y avait beaucoup de grenouilles qui l’étourdissaient, de quoi étant fatiguée, elle s’enfuit sur le haut d’une montagne. Ils la croient si terrible, que tous ceux qui s’en approchent sont frappés de la mort sur le champ ; ce qui fait que quand les Mingréliens, y vont faire leurs oraisons, ils les font de bien loin, en lui jetant leurs présents, et ils s’enfuient aussitôt. Un papas y va célébrer la messe deux ou trois fois l’année ; ce qu’il fait avec grande frayeur, et quand il va recueillir les aumônes pour cette image, il recommande fort de ne pas jurer dessus, soit justement, soit injustement, de peur d’exciter son courroux.

Entre les images redoutées de saint. George, il y a celle de Schelissa, au pied du mont Caucase, et le fameux saint. George des Issoriens, fort révéré des Mingréliens, des Géorgiens, des Abcas, et de tous les pays circonvoisins. Il y en a encore plusieurs autres ; mais celles dont nous avons parlé sont dans le plus grand crédit. Chacun vante et exalte l’image de sa paroisse à l’envi. Ils disent, par exemple, qu’elle a du courage et de la valeur martiale. Les Mingréliens vont en procession avec leurs images amasser des aumônes ; et quand il s’en fait de considérables en un lieu, chaque papas y porte son image pour lui faire donner l’aumône.

Un gentilhomme, appelé Ramazza, étant un jour tombé malade dans un temps où il était défendu de manger de la viande, après plusieurs exhortations que son médecin lui fit d’en manger, et convaincu de la nécessité, et de la raison, qu’il y avait à le faire, s’y résolut à la fin. Mais comme il en mangeait un jour, il vint un papas qui lui apportait de la part du catholicos son image pour le guérir. Il fit aussitôt couvrir le plat où était la viande, de peur que l’image ne la vît. Il fit entrer le papas, fit le signe de la croix, dit plusieurs belles paroles à l’image, et puis la renvoya, avec des compliments pour le catholicos, et recommença à manger sa viande. Cette dévotion pour les images vient des Grecs, aussi bien que cette sévère interdiction de chair en certains temps. Et pour la mieux recommander, ils peignent la cène dans leurs tableaux, comme faite avec du poisson, et non pas avec l’agneau pascal ; parce qu’il y en a beaucoup parmi eux qui veulent que Jésus-Christ n’ait jamais mangé de chair. Un prêtre mingrélien disait en discourant : Chacun sait qu’au temps de la Kareba, c’est-à-dire de l’Annonciation, on ne mange que du poisson. Or l’année de la dernière cène de Jésus Christ, il arriva que l’Annonciation tombait justement, au samedi saint. Et comme notre Seigneur, s’étant assis à table, avec ses apôtres, se mit à les exhorter, et le fit si longtemps, que la minuit vint, avant qu’ils se fussent mis à manger, sur quoi, ayant consulté s’ils ne pourraient point alors manger de la viande, au lieu de ce poisson froid, qui était servi devant eux ; et qu’ayant été arrêté qu’ils le pouvaient ; il arriva, sur le champ,. qu’un grand poisson fut transformé en un agneau, lequel ils mangèrent. Ce papas tenait, au contraire des autres, que Jésus Christ avait mangé de la viande. Du reste les Mingréliens n’honorent point nos images et n’en font point de cas. Un Mingrélien nous disait un jour : Pourquoi vos images ne sont elles pas plus fortes que les nôtres ? Puisque vos épées et vos étoffes sont plus fortes que celles des autres nations, vos images devraient être aussi plus vigoureuses. Plaisante bouffonnerie.


CHAPITRE X.

Des Reliques des Saints.

Ces peuples ont beaucoup de reliques, qui leur sont venues premièrement du temps que la foi chrétienne florissait chez eux, et leurs princes s’alliaient avec les empereurs de Constantinople, qui leur faisaient don de beaucoup de reliques ; secondement par plusieurs prélats dudit lieu qui leur en donnaient aussi, pour les entretenir dans leur dévotion ; troisièmement, quand les Turcs prirent Constantinople, il y eut plusieurs saints. Prélats, qui pour se soustraire à la tyrannie mahométane, s’enfuirent en Mingrélie, et se dispersèrent dans les pays voisins. On raconte qu’alors il vint dans la Colchide un archevêque qui emportait avec lui un morceau de la vraie croix de la grandeur d’une palme, (c’est un peu plus de huit pouces de pied français,) et une chemise, qu’on dit être de la Sainte Vierge. Nos pères l’ont vue. La toile en est de couleur tirant sur le jaune, parsemée de fleurs çà et là, brodées à l’aiguille. Elle a huit palmes romaines de long, et quatre de large avec des manches courtes, longues d’une palme, le cou en étant étroit. Je l’ai vue aussi dans l’église de Copis, où elle est gardée ; et où j’ai vu encore une main couverte de chair sèche, dans un reliquaire d’or, enrichi de joyaux, qu’on dit être la main de sainte. Marine, et une autre main de saint. Quirice, et plusieurs autres ossements enchâssés dans de l’or, ou dans de l’argent. La chemise, dont j’ai parlé, est dans une cassette d’ébène, ornée d’ouvrages à fleurs d’argent, dans laquelle il y a de plus un petit cadre, contenant quelques poils de la barbe du Sauveur, et des cordes dont il fut fouetté. La cassette est scellée du sceau du prince. Quand on nous montra ces reliques, on les jeta sur un tapis, où nous les prîmes et touchâmes, avec autant de respect, et de dévotion, que les Mingréliens les manient avec peu de façon ; estimant plus le peu d’or ou d’argent qu’il y a aux châsses que les reliques même, à cause de la quantité qu’ils en ont. Quant à leurs livres de liturgie, ils en ont plusieurs, en grand volume, et en gros caractères, en langue géorgienne ; et les évêques renouvellent les leurs, en les récrivant chacun une fois en leur vie. Claude Rota, religieux jacobin, dans la légende qu’il a faite de l’Assomption de la Vierge, dit que le grand Damascène, et saint. Germain, archevêque de Constantinople, rapportent que l’impératrice Pulcherie, du temps de l’empereur Maximin, fit faire une église en l’honneur de la Vierge, dans la rue dite Baltème ; où l’empereur ayant convoqué Juvénal, archevêque de Jérusalem, et les autres évêques de la Palestine, qui étaient à Constantinople, à l’occasion du concile de Calcédoine, il leur tint ce langage. Nous avons appris que le corps de la Sainte. Vierge a été enterré au champ de Gethsemané. Nous voulons avoir ce corps sacré à la garde de notre ville capitale, et pour cet effet qu’il soit transféré ici avec toute la solennité possible. À quoi Juvénal répondit ; L’Écriture sainte porte que ce corps a été élevé dans la gloire, et on ne voit dans dans son tombeau que ses habits, et les linceuls dont son corps sacré fut enseveli. Ce prélat envoya à Constantinople ces sacrées reliques, lesquelles on donna à l’église dont nous venons de parler, où elles furent mises en garde.

Ils disent que dans l’église des Bédielliens il y a aussi un morceau de la vraie croix, des poils de la barbe de Jésus-Christ, des cordes dont il fut lié et fouetté, et des langes dont la Vierge l’enveloppa étant enfant. La manière indécente avec laquelle les Mingréliens traitent ces reliques est une chose qui fait horreur ; n’ayant pour elles ni révérence, ni crainte. Ils ne craignent que leurs images, qui ont des ornements ; lesquels pourtant ils voleraient s’ils pouvaient le faire.


CHAPITRE XI.

Des habits Sacerdotaux des Papas.

Saint Jérôme, liv. 4. sur Ézéch. dit que l’Église a prescrit deux sortes d’habits pour les ministres ; les uns dont ils se servent ordinairement, et les autres lorsqu’ils exercent les fonctions de leur ministère. Les Révérends Pères mingréliens ne se servent pas des premiers, allant habillés presque tout comme les séculiers ; ni des seconds, n’étant guère mis, lorsqu’ils célèbrent, que comme ils sont ordinairement ; ce qui vient de leurs grande misère et pauvreté, qui ne leur permet pas d’avoir d’autre habit d’autel qu’une méchante guenille déchirée sur les épaules. Leurs prélats ont plus de parements ; comme la chemise, qu’ils appellent quarto, quarto, laquelle n’est pas de toile, mais de taffetas ; l’étole, qu’ils appellent olare, mais qu’ils ne passent pas en croix sur l’estomac avec le cordon ; deux manipules, ou plutôt deux bouts de manche, qu’ils appellent sanctavi ; la chasuble, dit pittoni ; et le pluvial, qu’ils nomment basmachy. Ces parements sont à la grecque, faits de soie, brodés d’or, chez les évêques, les abbés, et les moines. Mais, pour les papas, ou prêtres, leur extrême pauvreté les réduit pour tout parement, ou habit sacerdotal, à se servir de quelques guenilles déchirées en guise de pluvial Il. 11 y en a plusieurs qui disent la messe avec une simple chemise de toile qu’ils mettent sur leurs habits. Ils ne célèbrent jamais nu pieds, selon le précepte de l’apôtre aux Éphés. chap. 6. v. 15. Calceati pedes in præparatione Evangelii pacis, lequel ils observent inviolablement, ayant leur chiapola, ou sandales ordinaires, ou quelques vieux souliers, qu’ils gardent dans l’église pour ce sujet-là ; ou faute de cela, ils mettent une planche devant l’autel, sur laquelle ils se tiennent les pieds en célébrant. Ils ont de plus, conformément aux rites grecs, leur calice appelé barzemi ; avec sa cuillère, dite lagari ; la patène, qu’ils appellent peseuin ; l’étoile, nommée camara ; le voile, ou daparna ; la nappe, ou bercheli ; le missel, ou saccarebi, comme ils les appellent ; mais le calice, la cuillère, la patène, et l’étoile, qui devraient être d’argent, ou de cuivre, ou d’étain, au moins, ne sont souvent que de bois sale et puant, chez les pauvres et misérables papas. Même, si le papas se rencontre chez quelque séculier, qui veuille avoir la messe, il la lui va dire dans sa marane ou cave, comme il la sait par cœur. Ainsi il n’a point besoin de livre. Il prend un gobelet, de ceux dans lesquels on boit ordinairement, qui lui sert de calice, un plat tout gras pour patène. 11 fait cuire vêtement sous la cendre un petit pain pour servir d’hostie ; et pour du vin, il ne lui en manque pas, puisqu’il est dans la cave. Pour autel il prend un ais, ou quelque planche sale, et couverte de poussière, il n’importe ; et dit la messe là-dessus ; se faisant prêter auparavant, par quelqu’un du logis, une chemise, ou quelque autre chose semblable, qu’il se met sur le dos, au lieu de parements. Il ne se soucie point de nappes, ni de purificatoires, parce que ses mains lui servent de purificatoire. Quand ce vient à l’évangile, il tire de sa poche un petit livre écrit en géorgien, qui est une manière de bréviaire, que la plupart portent tout déchiré, les feuillets mêlés, l’écriture souvent toute effacée, et où quelquefois il manque plus de la moitié des feuilles. Le prêtre cependant, sans perdre contenance, dit la messe avec ce livre, tel qu’il est, dont il tourne les feuilles, pendant qu’il dit l’oraison qu’il cherche, parce qu’il sait toute la messe par cœur. D’ailleurs, il ne se soucie point de pierre sacrée sur l’autel, ni de nappe. Au reste, tout ceci s’entend seulement des prêtres, car les évêques, les abbés, et les moines, ont dans leurs églises en fort bon état les choses requises pour célébrer la messe, de même qu’on les trouve aussi dans les églises des princes.


CHAPITRE XII.

De la Messe.

Ils disent la messe en langue géorgienne littérale, qui est aussi peu entendue de leur ecclésiastiques que la langue latine l’est de nos paysans. Les maisons des prêtres sont toujours loin de l’église, parce que les églises sont bâties en des lieux reculés. Lorsqu’on demande la messe à un prêtre, en la payant ; ce qui se fait en lui donnant ou deux ou trois toises de corde, ou une peau de chèvre ou de brebis, ou un dîner, ou quelque autre chose, il la dit. Quelque-temps qu’il fasse, pluie, ou vent, il va à l’église, portant les parements dans un sac de peau ; le vin dans un pot, ou dans une petite calebasse ; un petit pain cuit sous la braise, marqué au milieu d’un fer, contenant des caractères géorgiens, et une bougie. La personne qui fait dire la messe fournit ces choses.

Le prêtre s’achemine à l’église avec tout cela. Lorsqu’il en est proche, il commence à dire ses oremus. Étant arrivé à la porte, il met bas ses ustensiles, bat du bois sacré, et sonne quelques coups de cloche. Ce n’est pas pour faire venir du monde ; car les Mingréliens ne vont point à l’église, sinon dans des jours solennels. Cela fait, le prêtre entre dans l’église, allume sa bougie du feu qu’il a apporté avec lui, tout cela sans discontinuer ses prières qu’il va toujours disant à haute voix. Il se revêt de ces misérables ornements. Il se met la chasuble pliée sur les épaules, comme nous faisons quand on nous donne l’ordination de prêtrise, s’il en a une, autrement il s’en passe. Il prépare ensuite l’autel, en étendant quelque toile dessus, pour servir de nappe : met du côté de l’évangile, son petit bassin ou plat, qui lui sert de patène : de celui de l’épître un gobelet au lieu de calice : et au milieu le pain qu’il doit consacrer appelé, sabisqueri, disant toujours l’office. Cela fait il verse du vin dans le calice en quantité. Il prend le pain de la main gauche, et de la droite un petit couteau, avec lequel il le coupe à l’endroit de la marque, et en met autant qu’il faut dans le petit plat. Il prend après l’étoile nommée camara, qui est faite de deux demi-cercles, et la met ensuite sur le pain posé dans la patène ; ce qu’il y a de trop de pain, il le met à part. Il couvre ensuite la patène d’un linge blanc, et d’un autre il couvre le vin. Cela fait, il se retire un peu à côté de l’autel, laisse tomber la chasuble par derrière, et dit le Pater noster, après lequel il lit l’épître, et puis de suite l’évangile, et avec le missel à la main va au milieu de l’église chanter le credo, et lire quelques oraisons pour l’offertoire. Ensuite, revenu à l’autel, il prend le voile qui couvrait la patène, et le met sur sa tête ; puis il prend cette patène de la main gauche, et la porte au front, et de la droite le calice qu’il appuie contre l’estomac, et va ainsi à pas lents vers le peuple au milieu de l’église, faisant la procession alentour, et chantant une hymne, que l’on appelle chambique. Le peuple, (quand il y en a,) dès qu’il voit approcher le prêtre, se jette en terre avec de profondes inclinaisons ; et quand il passe, il invoque le nom de Dieu, en faisant paraître la plus grande dévotion, encensant les espèces, les suivant, et accompagnant avec des bougies allumées à la main. Cette procession faite, le prêtre retourne à l’autel ; y remet premièrement le calice, et après la patène ; prend le voile qu’il a sur la tête, et le tient à la main devant l’oblata, (ce sont les espèces) et fait quelques prières. Ensuite, à voix haute, en forme de chant, il dit les paroles de la consécration premièrement sur le pain, après sur le vin, prend l’étoile, la porte aux quatre coins de la patène, et du calice aussi, comme en forme de croix ; et en fait quelques signes sur l’oblata. Après quoi, il prend de la main droite le pain consacré, qu’il élève sur la tête, en disant quelques oraisons ; lesquelles finies, il fait trois signes de croix avec ce pain, et le met dans sa bouche et le mâche. Il boit le vin, tenant le calice serré de ses deux mains, et s’il reste des miettes de pain sur la patène, il les prend de la main, et les met dans sa bouche, et ainsi en mangeant le pain, et tenant le calice dans les mains, il se tourne vers le peuple et lui dit sciscit, c’est-à-dire tremblement. Puis il remet ensuite chaque chose à sa place, éteint la bougie, si elle n’est pas finie ; car elle ne dure pas quelquefois la moitié de la messe ; se déshabille, remet ses ornements dans son sac de peau, et retourne chez lui.

Cette manière de dire la messe est véritablement de très-saints rites, institués par saint Basile, par saint Grégoire de Nazianze, et par d’autres saints, et approuvée du pape ; mais elle est dite par des ignorants Mingréliens, sans dévotion, et sans révérence ; gens que Dieu sait s’ils sont baptisés, ou s’ils sont vraiment ordonnés ; à cause de la grande ignorance, et de la grande négligence des évêques, qui n’ont aucun soin de leurs paroisses. Ils célèbrent la messe quand on leur donne quelque chose, et si on ne leur donne rien pour la dire, ils ne la disent point. Durant le temps du grand carême, ils ne célèbrent jamais que deux jours la semaine ; le samedi, et le dimanche ; parce que ce sont les jours que le catholicos, les évêques, et les moins, jeûnent, ne faisant qu’un seul repas le jour après vêpres. Or s’ils disaient la messe ces cinq jours-là qu’ils jeûnent, ils rompraient le jeûne, qu’ils estiment consister à ne manger qu’une fois le jour, au soir ; sans qu’il soit permis de porter rien à la bouche auparavant. Observez que si un prêtre, qui va pour dire la messe dans une église, la trouve fermée, il dit la messe à la porte y attachant sa bougie. Quand plusieurs prêtres veulent dire la messe dans une église, ils ne disent pas chacun la sienne à part, cela n’étant pas en usage parmi eux ; mais ils en disent une tous ensemble, ce qu’ils font sans respect, entremêlant l’office de toute sorte de discours différents.


CHAPITRE XIII.

Du Baptême.

Dès qu’un enfant est né, le papas, ou prêtre, lui fait un signe de croix sur le front ; et huit jours après, il l’oint avec l’huile sainte, qu’ils appellent myrone. Le baptême ne se fait que longtemps après, quand l’enfant a deux ans ou environ ; ce qui se fait de cette manière. Le papas va dans la marana, ou cave, qui sert d’église, s’assied sur un banc, faisant asseoir sur un autre vis-à-vis le parrain avec l’enfant : À côté du prêtre, il y a un plat, avec de l’huile de noix, et un baquet, ou cuve, ou autre vase de bois, pour servir de font à l’enfant. Il demande le nom, puis il allume une petite bougie, et se met à lire un long temps ; et quand il est presque à la fin, il ôte sa calotte, ou son bonnet, continue à lire encore un peu ; puis se retourne, lit, et après avoir bien lu, demande qu’on apporte l’eau ; et comme il arrive souvent qu’elle n’est pas chaude, quand il la demande, il faut qu’il attende. L’eau apportée est versée dans le baquet, et le prêtre prend l’huile de noix, la verse dans l’eau, en disant quelques prières, et en chantant. Le parrain cependant, ayant déshabillé l’enfant, le met tout nu dans le baquet, et le lave par tout avec ses mains. Le prêtre n’y touche point ; ne prononce aucune parole durant cette fonction, mais dès qu’elle est achevée, il prend une corne, où il y a du myrone, ou de la sainte huile, si dure qu’elle ressemble à de vieux onguent ; en coupe un peu avec un petit morceau de bois ; et le donne au parrain, qui en oint l’enfant au front premièrement, puis au nez, aux yeux, aux oreilles, à l’endroit des mamelles, au nombril, aux genoux, aux chevilles des pieds, aux talons, aux jarrets, aux fesses, aux reins, aux coudes, des, aux épaules, et au sommet de la tête ; sans que durant toute cette action, le papas ouvre seulement la bouche. Le parrain remet ensuite l’enfant dans la cuvette, prend un peu de pain béni, le donne à l’enfant, avec du vin, et s’il en mange en boit, ils disent que c’est un bon signe, et qu’il sera fort et gaillard ; puis il le remet entre les mains de la mère en lui disant par trois fois, Vous me l’avez donné juif et je vous le rends chrétien. L’enfant étant ensuite bercé pour l’assoupir, on le laisse un peu dormir ; puis il est lavé avec d’autre eau, non pas par le parrain, mais par une autre personne, laquelle ne laisse pas de contracter parentage avec la mère de l’enfant ; mais pas si grand que le parrain ; car il faut observer que le parrain d’un enfant est tenu le parent de sa mère au degré de frère ou de sœur, tellement qu’à toute heure, ou en tout temps, il peut entrer partout chez elle comme dans sa propre maison. Il faut remarquer que les prêtres administrent le baptême sans habits sacerdotaux, de quoi ils ne se soucient guère, aussi ne baptiseraient-ils jamais, si ce n’était pour y faire grand’chère ; faisant consister cette cérémonie sacrée dans un banquet solennel, qui dure tout le jour ; d’où vient que quand quelques-uns n’ont pas le moyen de donner au moins un cochon, ils ne font point baptiser leurs enfants. C’est ce qui fait qu’il arrive souvent, que les enfants de ces pauvres gens meurent sans baptême.

Les riches au contraire, ne se contentent pas de faire tuer plusieurs cochons ; mais pour rendre le repas splendide, il font tuer des bœufs et d’autres bêtes, conviant tous leurs leurs parents et amis au festin, qui dure toute la nuit, jusqu’à ce que la plupart soient bien ivres. Il semble que les Mingréliens aient formé leur manière de baptiser sur le rituel des Grecs, qui administrent trois sacrements à même temps ; à savoir le baptême, la confirmation, et l’eucharistie. Car en lavant l’enfant ils donnent le baptême ; et ils lui donnent la confirmation, en l’oignant d’huile ; et l’eucharistie en lui donnant du pain béni, et du vin. Mais je crois que cette façon de donner du pain et du vin à un enfant est plutôt à l’imitation des juifs, qui donnaient du vin et du lait à l’enfant, comme dit saint. Jérôme ch. 55. sur ces paroles : Emite vinum et lac. Les Mingréliens suivaient à la vérité les rites grecs dans les temps passés, mais ils les ont fort corrompus dans la suite en plusieurs choses. Quelques papas, des plus savants, m’ont conté, que pour plus de dignité, ils lavaient aussi l’enfant dans le vin, et non pas dans l’eau. S’ils n’étaient pas trop ignorants, on les appellerait luthériens, parce que Luther étant un jour interrogé sur la matière du baptême, il répondit que c’était dans toute sorte de choses qu’on pouvait laver, comme dans du lait, et dans du vin ; ainsi que rapporte Bellarm. du saint baptême chap. 2. Il arriva un jour qu’on fit venir un papas pour baptiser un enfant fort malade. Ce papas, trouvant l’enfant moribond, ne le voulut jamais baptiser, disant qu’il ne voulait pas ainsi employer inutilement son huile sainte ; comme si le baptême consistait dans l’onction. Cet enfant étant mort sans être baptisé, il vint un autre papas, ami de la maison, pour visiter la famille sur son affliction, et sur la perte qu’on avait faite. Le père lui dit les larmes aux yeux, que ce qui le fâchait le plus dans la mort de son enfant, c’était qu’il n’avait point reçu le baptême, parce qu’ayant appelé un tel papas, pour le baptiser, il avait refusé de le faire, de peur, disait-il, de perdre son huile sainte. Ce papas, l’arrêtant, lui répondit : Ne saviez-vous pas que ce papas est un avare ? Ne pleurez point, consolez vous je le baptiserai moi : un peu d’huile n’est pas si grand chose. Cela dit, il tire son cornet de dessous sa veste, en prit un peu d’huile, et en oignit cet enfant mort, comme on fait dans l’administration du baptême. Telle est la stupidité et l’absurdité de ces révérends papas. Je laisse à considérer au lecteur si ces enfants sont bien baptisés : C’est pourquoi nos pères ne manquent point de baptiser sub conditione tout autant d’enfants qu’ils rencontrent, sous prétexte de leur donner des remèdes, ou de les caresser..

Les noms qu’ils donnent à leurs enfants, sont donnés à l’occasion de quelque accident qui survient, à l’imitation des juifs, comme nous voyons dans la personne de Benjamin, qui fut appelé fils de douleur, à cause de celle que souffrit Rachel sa mère en le mettant au monde, Gen. ch. 35. v. 18. Ainsi les Mingréliens appelleront leurs enfants Objeca, c’est-à-dire, vendredi, quand ils naissent ce jour là ; Guianisa, c’est-à-dire, tard venu, quand ils viennent au monde à la fin du jour ; Prevalisa, c’est-à-dire, février, parce que c’est le temps de sa naissance, et ainsi des autres. Il y en a fort peu qui aient le nom de quelque saint, saint ; parce, disent-ils, qu’il n’est point permis de donner à un homme ordinaire le nom d’un saint, de peur qu’il ne le déshonore, de la manière que faisait un soldat qui n’avait point de cœur, et qui portait le nom d’Alexandre. Ce prince, comme nous le lisons dans sa vie, que nous a laissée Plutarque, lui dit en courroux, Ou comporte toi en Alexandre, ou change de nom. Ainsi, les Mingréliens, en ne prenant point de nom des saints chrétiens c’est comme s’ils disaient, Nos action ne sont pas des actions de chrétiens ; et pour ne nous point attirer de reproches, nous n’en porterons point les noms. Saint Augustin. ch. 70. Sur saint Jean, dit, Christianum castatitis et integritatis nomen est ; mais ces peuples sont extrêmement éloignés de ces deux perfections. Il faut observer encore, qu’à quelque âge qu’ils soient parvenus, on ne laisse pas de les appeler toujours fils ou enfant de tel ; selon l’usage de l’Écriture, puer centum annorum. Quant au reste, la forme du baptême en leur langue est telle.

Natelis Ighebts Sacalitos Mamisata amin. Dazizata amin. Dazuliza Zininda Sata Amin.

Il n’y a que fort peu de Prêtres qui sachent ce Formulaire du Baptême. Quelques Beres le savent. Ce qu’il y a de plus extraordinaire c’est qu’il arrive fort souvent que des gens se font rebaptiser.

On ne fait point ici d’article du chrême, parce que les Mingréliens n’en ont jamais ouï parler ; outre que, selon les rites des Grecs, ce n’est pas le prêtre qui en oint, mais le parrain comme nous l’avons observé ci-dessus dans le baptême.


CHAPITRE XIV.

De l’Eucharistie.

Ils consacrent comme ils peuvent dans le sacrement de l’eucharistie, sans s’obliger comme les Grecs à consacrer toujours en pain levé. Ils font un petit pain rond d’un peu plus d’une once pesant, composé de farine, d’eau, de blé, et de vin, sur lequel ils apposent la marque qui est ici dessous.

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Jésus Xus vincit.

Le pain, ainsi marqué, s’appelle sebisqueri avant la consécration, et après la consécration nazeroba sazerebeli. Ils appellent nazili le viatique qu’ils donnent aux malades ; et les prêtres le conservent dans une petite bourse de toile, ou d’autre étoffe, qu’ils portent toujours attachée à la ceinture, comme nous le dirons plus bas.

Arcudius Concord. Eccles. lib. 3. dit, qu’il est vraisemblable qu’au temps des apôtres on consacrait tantôt avec du pain levé, tantôt avec du pain azyme. Les Latins imitent Jésus-Christ, qui consacra avec du pain azyme ; mais pour les Mingréliens, ils consacrent indifféremment toute sorte de pain. La composition de leur pain eucharistique, avec de la farine, du sel, du vin et de l’eau, est à la judaïque, parce que Dieu anciennement commandait qu’il y eût du sel dans tous les sacrifices, Lev. 2. Quidquid obtuleris sacrificii sale condies. Ce n’est pas la coutume de ces prêtres de mettre dans le calice un peu d’eau avec le vin. J’en ai pourtant vu quelques-uns qui y en mettaient ; et ayant un jour demandé à un papas, pourquoi il ne mettait point d’eau dans le calice ? il me répondit, qu’il y en mettait quelquefois quand le vin était trop fort ; mais qu’il avait déjà assez à faire à porter le vin, le feu, la bougie, et le sac des ornements, sans porter encore de l’eau. Je lui demandai de plus ce qu’il ferait si le vin était du vinaigre ? Il me répondit, qu’il consacrerait avec, mais qu’il ne le ferait pas avec de l’eau de vie, parce qu’elle n’était plus vin. Ces prêtres, pour imiter les Grecs, qui après la consécration, et immédiatement avant la communion, ont coutume de verser dans le calice un peu d’eau bouillante, en mémoire du sang et de l’eau chaude, qui sortit du côté de Jésus-Christ mort ; ces prêtres, dis-je, prennent une cuillère de fer qu’ils font chauffer à la bougie qui leur sert de cierge, ils y mettent ensuite un peu d’eau, et la jettent ainsi chaude dans le calice, et communient ensuite. Ils ne savent pourquoi ils pratiquent cette cérémonie : ils disent que c’est leur usage, mais pourtant ils ne le font pas tous constamment.

Je me suis informé bien des fois avec toute sorte d’ecclésiastiques touchant la forme de la consécration ; mais sans en avoir jamais trouvé qu’un seul, lequel était un peu moins ignorant que les autres, qui me l’a su dire. Il me dit que les paroles de la consécration de la chair, dite marquerit, étaient telles : Mighet Chiamet esse ars cors chiemit quentuis chate chili missa tevebelat Zodoat ; et celles de la consécration du sang, dit maguaint, les suivantes ; Suta Misganqua vesta esse are Siseli chiemit quentuis chante chiti Zodoat. Je demandai un jour à un de ces révérends hommes, si après avoir ainsi consacré le pain et le vin avec les paroles susdites, le pain et le vin étaient véritablement le corps et le sang de Jésus — Christ ? Il me répondit en souriant, comme si je lui eusse dit une plaisanterie, (le terme italien de l’original est una facetia.) Qui mettra Jésus-Christ dans le pain ? comment y pourrait-il venir ? comment peut-il être aussi renfermé dans un si petit morceau de pain ? pourquoi voudrait-il quitter le ciel pour venir en terre ? On n’a jamais vu rien de semblable. Je lui demandai de plus, si la messe serait bonne, en cas que le prêtre eût oublié les paroles de la consécration ? Il me répondit, Pourquoi non ? Mais le prêtre qui oublie les paroles fait un grand péché. À l’égard du point de l’intention, ils ne savent ce que c’est, comme gens qui célèbrent par coutume, et pour quelque émolument ; et par conséquent, c’est à savoir si la consécration qu’ils font est valide ou non ? Je m’en remets aux docteurs.

Pour ce qui est du nazali, ou viatique, pour les malades, les Mingréliens font comme les Grecs, en le consacrant une fois seulement l’année, le jour du jeudi saint, en mémoire de la Cène de notre Seigneur. Mais au lieu que les Grecs le conservent dans un ciboire d’or ou d’argent, ou dans quelque autre vase décent, comme le rapportent Baronius et Arcudius Concord. Eccles. liv. 3. de la sainte Eucharistie. Ces prêtres colchéens le mettent dans une bourse de toile, ou de peau, qui d’ordinaire est grasse et sale ; la portant toujours attachée à la ceinture, et partout où ils vont, et quelque chose qu’ils fassent ; même là où ils se comportent avec le moins de révérence et de respect, ni plus ni moins que si c’était une pièce de chair. Et comme ils sont souvent ivres, ils se roulent alors à terre avec cette bourse à la ceinture, sans y avoir nul égard. Quand ils se déshabillent et se couchent ils la mettent sous leur chevet avec leurs habits, ou en un autre endroit. Quand il se présente quelque malade qui demande le viatique, ils le lui portent, ou bien s’ils ne se soucient pas d’en prendre la peine, ils l’envoient par celui-là même qui les est venu avertir, soit homme, ou femme, ou enfant. Et parce que ce nazali, ou viatique, qu’il envoie, est quelquefois un peu trop dur, selon qu’il est vieux fait ; pour le faire avaler au malade, on le prend avec les mains pour le casser et réduire en petits morceaux, sur un plat, ou sur une pierre ; sans se mettre en peine des miettes qui en tombent, et de celles qui s’attachent aux mains, et le mettant dans un peu de vin le donnent à boire au malade, en priant l’image de ne le pas tuer. Quand ces gens boivent ainsi ce viatique pulvérisé, il en reste d’ordinaire-la plus grande partie attachée à leur barbe, qu’ils portent fort longue et fort épaisse ; mais cela ne leur fait point de peine ; ils s’essuient avec la main, ou avec la manche de leur chemise, ou avec quelque autre chose.

Peu de gens prennent ce viatique, parce qu’on le tient de mauvais augure dans la maison du malade. C’est pourquoi, au lieu de le lui donner à prendre, on le jette dans le vin en une bouteille, ou petite calebasse, que l’on met dans un coin ; et l’on observe ce qu’il devient ; sur quoi on juge du succès de la maladie. Car si le nazali va au fond de la calebasse, c’est mauvais signe, et que le malade mourra ; s’il nage au-dessus, c’est signe du contraire. Ce nazali est fait de farine, de vin, et de sel. Il n’y a point d’eau comme au pain eucharistique, parce, disent-ils, que s’il y en avait il ne durerait pas toute l’année. Or savoir si ce composé est matière propre à consacrer, et s’il est vrai pain, c’est de quoi je me rapporterai au jugement des savants. À la fin de l’année, les prêtres qui ont du nazali de reste, le portent sur l’autel, et le laissent là ; où les souris le mangent. Ainsi se consume ce saint viatique ; et telle est la révérence en laquelle ils l’ont, et avec laquelle ils s’en servent : d’où il est facile de juger quelle est leur foi et croyance sur le sujet du saint sacrement.


CHAPITRE XV.

De la Pénitence.

Ces peuples ont le sacrement de la pénitence qu’ils appellent gandoba. Ils appellent les péchés zoggia, la contrition zodua, l’attrition sinanuli. Ils savent tout cela ; mais cependant ils ne se confessent point, non plus les séculiers que les ecclésiastiques ; non pas même à l’article de la mort : et si quelqu’un entre autres se résout à se confesser, il faut que habeat in bonis pour payer le confesseur. Il arriva un jour qu’un seigneur nommé Patazoluchia s’étant confessé au catholicos, il lui donna cinquante écus, mais comme il voulut se confesser une autre fois, le catholicos ne voulut point recevoir sa confession, disant, qu’il lui avait trop peu donné la première fois. On conte d’un autre gentilhomme, que s’étant confessé à un évêque, il lui fit présent d’un cheval et de plusieurs autres choses. Cet évêque retournant chez lui avec ce présent rencontra le fils de ce gentilhomme, et le remercia de ce que son père lui avait tant donné. Comment, lui dit ce fils, mon père a fait de si grands péchés, et il ne donne pas plus de chose à son confesseur ? J’en suis honteux ; mais je réparerai sa faute, et je vous promets de vous envoyer bien d’autres choses. C’est qu’il croyait que ceux qui font de plus grands péchés, sont aussi obligés à faire des présents plus considérables au confesseur. Il y a donc très-peu de gens en ce pays qui se confessent, et j’aurais presque dit personne. Et si quelqu’un le fait, ce qu’il fait, est plutôt un sacrilège, qu’une véritable confession ; car il ne se confesse que de ce qu’il lui plaît, et cache la plus grand partie de ses péchés. De là vient, que quand ils font quelque méchante action, qu’ils trouvent eux-mêmes être un grand péché, ils la cachent, mais ils l’expient ; selon ce que l’on tient communément chez eux, que quand on fait un grand péché il faut faire une bonne œuvre pour l’expier. Leur bonne œuvre, c’est de consacrer une image, ou de faire des présents à des images, comme des draps de soie, ou de l’argent, avec quoi ils croient que leurs péchés sont effacés, sans autre confession. Cette erreur est originaire des Grecs. Les évêques pratiquent la même chose, et tout le clergé dans tout l’Orient : ce qui vient de ce que les anciens canons suspendant des ordres, pour toujours, les clercs qui vivent en adultère, ils ne se confessent point, de peur de se découvrir leurs péchés les uns aux autres, ou de se rendre suspects, et ensuite d’être privés de leurs bénéfices. Ils auraient raison de craindre les suites de la confession, si ces canons parlaient du tribunal intérieur de la confession ; mais ils ne parlent que de l’extérieur.

À présent, ces révérends ecclésiastiques, au lieu de se confesser, vont se laver dans la rivière, avant que de célébrer la messe, et prétendent satisfaire avec cela au précepte de la confession. Et semblablement quand ils doivent faire le sacrifice dit sanctos, où assistent plusieurs papas, ils vont tous se laver auparavant au fleuve ; et durant une semaine ils s’abstiennent de voir leurs femmes, avec quoi ils s’imaginent et se flattent qu’ils ont autant fait que s’ils s’étaient confessés. Une autre raison qu’ils ont de ne se pas confesser, c’est que, tant les évêques, que les prêtres, ne gardent point le sceau de la confession, mais qu’ils parlent devant un chacun de ce dont l’on s’est confessé, s’en entretenant, même souvent, en présence du pénitent.

Les Mingréliens se persuadent d’ailleurs, que pourvu que l’on ait son confesseur, ou monzguary, comme ils l’appellent, il n’importe pas de se confesser du tout ; c’est pourquoi ils ont tous chacun le leur. Ils vont donc à quelque homme d’église, évêque, ou bère, ou prêtre, il n’importe, qui soit renommé pour sa vertu, pour son savoir, et pour être bon chrétien. Ils lui portent un présent, chacun selon ses moyens, et le prient de vouloir être leur confesseur. Quant à lui, il reçoit le présent, et accepte la charge d’être leur confesseur ; mais ils ne se confessent néanmoins jamais : et s’il arrive qu’ils tombent malades, ils envoient bien quérir ce confesseur, ou bien ils se font porter chez lui, mais ils ne se confesseront pas pour cela. Le plus de service qu’il leur rende, c’est de leur faire de l’eau bénite, avec laquelle il les aspergera, puis de laver quelque image avec de l’eau qu’il donne à boire au malade, en disant quelques oraisons. Les confesseurs ont par droit, lorsque leurs pénitents meurent, le cheval dont il s’est servi le dernier, ses habits, et tout ce qu’il avait sur lui quand il l’est venu voir.

Ils font bien davantage, ces pauvres gens aveuglés par la cupidité insatiable de leurs ignorants évêques. Ils vont, quand ils sont en santé, trouver, ou le catholicos, ou un évêque, ou leur confesseur, et se font donner par écrit l’absolution, tant des péchés qu’ils ont commis par le passé, que de ceux qu’ils commettront durant leur vie. Ces ignorants là leur accordent, et leur délivrent un acte d’absolution de tous leurs péchés commis et à commettre sans confession préalable ; mais comme ces sortes d’absolutions coûtent bien cher, il n’y a que les riches qui en obtiennent. Le patriarche de Jérusalem en donna une au prince qu’il acheta beaucoup. Quand quelqu’un a cet acte d’absolution, et qu’il est malade à la mort, on le lui met à la main, et ils croient que cela suffit pour être sauvé sans confession, ni autre cérémonie, ayant l’absolution de ses péchés entre ses mains. Telle est l’ignorance de ce misérable peuple, qui ne se confesse point. Quand on leur parle de se confesser, comme cela m’est arrivé plusieurs fois, ils répondent qu’ils n’ont point de péché. C’est qu’ils ne savent ce que c’est que péché, et en quoi il consiste, n’ayant personne qui le leur enseigne. Il arrivera quelquefois qu’un homme prêt de mourir formera un acte de repentance de ses péchés en général, surtout s’il a quelque religieux qui le lui suggère ; mais ils meurent la plupart comme des bêtes. À quoi il faut ajouter que les prêtres ignorent la forme de l’absolution, et qu’ils ne savent faire autre chose auprès d’un malade, que de prier l’image, qu’elle ne le tue point, et qu’elle ne soit pas en colère.


CHAPITRE XVI

De l’Extrême-onction.

E n’ai jamais pu découvrir que le sacrement de l’extrême-onction fût en usage parmi ce peuple. Je me suis trouvé chez plusieurs d’entre eux à l’heure de leur mort mort, auprès desquels étaient des prêtres, mais ils ne leur administraient point ce sacrement. J’ai aussi interrogé là-dessus plusieurs de leurs clercs, tant moines, que prêtres ; mais ils m’ont tous répondu que l’onction de l’huile sainte ne s’administre que dans le baptême, duquel ils font consister toute l’essence dans l’onction de cette huile, que le catholicos fait comme nous l’avons observé ci-dessus. Il y a pourtant quelques gens, qui étant malades, font appeler un bère, lequel bénit un peu d’huile de noix, ou d’olive, et en oint les malades, mais cela n’est pas l’extrême-onction, ni les saintes huiles.


CHAPITRE XVII

De l’Ordre et du Célibat des Prêtres.

Es Évêques Mingréliens ont conservé la mémoire du Sacrement de l’Ordination, à cause du gain qu’ils en tirent ; car un Catholicos ne consacre point d’Évêques à moins de cinq-cens écus : Un Évêque n’ordonne point un Prêtre que pour le prix d’un bon cheval ; mais je n’ai jamais pu savoir de quelle manière ces gens sont promus aux Ordres.

La loi du célibat a toujours été en grande estime chez les Grecs, et chez les autres Orientaux ; et afin qu’il ne se commît rien de déshonnête entre les ecclésiastiques, ils ont permis à leurs prêtres de se marier une fois en leur vie, avec une fille vierge, avant que de prendre les ordres sacrés ; laquelle étant morte ils seraient obligés de vivre en veuvage. Mais ce révérend clergé de Mingrélie, faisant toujours mine de suivre les rites grecs, a trouvé moyen d’éluder la force de cette loi austère ; car la même fille qu’un homme, qui se veut faire prêtre, épouse avant son ordination ; il l’épouse de nouveau après l’ordination, sans dispense de l’évêque ; prétendant que l’ordination rompt le mariage. Or si cette femme meurt, ils prétendent, qu’ayant pu se marier par dispense depuis leur ordination', ils le peuvent faire encore ; et sur cela. ils passent à de secondes noces, et puis à de troisièmes, et à de quatrièmes, et tant qu’ils veulent ; les évêques ne leur en refusant jamais la dispense, mais la leur vendant bien cher ; car il faut observer que la dispense pour de secondes noces coûte à un prêtre le double de ce que la première lui a coûté, celle pour de troisièmes noces lui coûte le triple, et ainsi de suite ; avec quoi l’évêque, qui ne songe qu’à tirer de l’argent, leur donne la dispense sans difficulté, et sans s’informer si la femme est vierge ou non, si elle est veuve, ou femme répudiée. Mais s’il arrivait qu’un prêtre prît une seconde femme sans dispense de l’évêque, il serait déclaré irrégulier, on. lui raserait la barbe et la couronne, et il serait dégradé de la prêtrise ; car il faut observer, qu’ils ne croient pas que ce sacrement imprime de caractère indélébile, bien loin de là ils réordonnent les prêtres dégradés, comme s’ils n’avaient jamais reçu les ordres. Ils. agissent à cet égard de même qu’à l’égard du baptême, que plusieurs se font redonner par des bères, comme si le premier qu’ils avaient reçu n’était pas assez bon. Il arriva un jour qu’un prêtre apercevant un jeune garçon qui lui enlevait un cochon, il lui tira un coup de fronde qui le tua. Il fut aussitôt déclaré irrégulier, rasé, privé de son église, et de son bénéfice ; mais au bout de quelque temps les amis, et les présents qu’il fit, l’ayant mis dans les bonnes grâces du catholicos, on lui rendit son bénéfice ; sur quoi on l’ordonna de nouveau, tout comme s’il n’avait jamais été prêtre.


CHAPITRE XVIII

Du mariage.

Le sacrement de mariage, qu’ils appellent gorghini, se peut appeler en ce pays, un contrat de vente, parce que les parents de la femme font marché avec celui qui la recherche, de la lui donner à certain prix, lequel est toujours bien plus grand pour une fille vierge, que pour une veuve. Le marché étant conclu, l’homme se met par tous moyens à amasser ce dont il est convenu. Il prend les les enfants de ses vassaux, ou tenanciers, lesquels sont non seulement ses sujets, mais comme ses esclaves. Il les mène vendre aux Turcs afin d’avoir de quoi payer sa femme, laquelle demeure cependant toujours avec ses parents comme auparavant, mais où son futur époux a la liberté de l’aller voir de temps en temps ; d’où il arrive quelquefois qu’elle est grosse avant les épousailles. Quand le mari a amassé ce qu’il a promis, le père de l’épouse prépare un festin solennel qui dure jusqu’au lendemain, où sont conviés ses parents et ses amis, et ceux qui ont traité le mariage. L’époux, accompagné aussi de ses parents et de ses amis, y vient apporter ce qu’il a promis de donner pour avoir sa maîtresse, qu’il délivre à son père, ou à ses parents les plus proches, avant que de se mettre à table. Ils lui montrent en même temps le trousseau qu’ils ont préparé pour l’épousée, lequel est d’ordinaire équivalent au prix que l’époux donne pour avoir sa femme. Ce trousseau consiste en meubles et ustensiles de maison, en bétail, en habits, et en quelques esclaves pour la servir ; mais qui appartiennent au mari, aussi bien que le reste, à la réserve des habits et joyaux de l’épousée. Après le souper, qui ne finit qu’au jour, l’épouse, accompagnée de ses plus proches parents, des conviés, et des amis, est menée chez son époux avec les dons que son père et ses parents lui ont faits, et à son mari, selon leurs facultés. Ils font tout ce chemin en chantant, et en sonnant des instruments. Cependant, deux de ceux qui ont traité le mariage, prennent les devants, allant à toute bride au logis de l’époux, annoncer la venue de l’épouse. On leur y présente aussitôt un flacon de vin, du pain, et de la viande ; et eux, sans mettre pied à terre, prennent le flacon, et en caracolant dans les cours, et à l’entour du logis, ils répandent le vin, en faisant des vœux pour une bonne paix entre les époux. Ils mettent ensuite pied à terre, mangent un peu, puis s’en retournent au devant de l’épouse. Quand elle est arrivée au logis de son accordé, on la mène dans la salle, où toute la famille a coutume de se rassembler, et où elle est alors rassemblée. Les amis entrent les premiers, puis les parents, puis l’accordée, qui en entrant fait le salut accoutumé, qui est de ployer le genou en terre. Après, elle s’avance au milieu de la salle, où est un tapis étendu, et dessus une cruche de vin, et un chaudron de cette pâte cuite qui sert de pain. Elle renverse la cruche de vin d’un coup de pied ; et prend à main pleines de cette pâte, qu’elle jette à gros morceaux, par toute la salle. Cette cérémonie faite, on passe dans une autre chambre, où le festin est apprêté. C’est-là la noce, chacun s’y assied selon son rang. On boit, on mange, on chante, et on passe ainsi tout le jour, et toute la nuit suivante, jusqu’à ce qu’on soit si ivre qu’on ne puisse plus demeurer assis. La noce dure ainsi d’ordinaire trois ou quatre jours, sans que les nouveaux mariés couchent encore ensemble, parce que la cérémonie du mariage n’est pas encore faite. Elle se fait toujours en secret, et sans en dire jamais le jour ; de peur, disent-ils, que les magares ou sorciers, ne jetassent quelque sortilège sur les époux. Du reste, la cérémonie s’en fait en tout temps, soit de jour, soit de nuit, dans la cave, ou à l’église ; non pas dedans, mais à la porte seulement.

Le prêtre est là avec les mariés, et le compère, ou parrain, qu’ils appellent megorghini. Le prêtre tient en main une bougie allumée, et se met à lire. Il y a tout joignant sur une table, deux couronnes faites de fleurs naturelles, ou faites de soie, avec des houppes pendantes de diverses couleurs ; une longue tavaïolle, ou toilette, avec une aiguille et du fil, pour coudre ensemble les mariés ; et une coupe de vin avec des morceaux de pain.

Le parrain met la tavaïolle sur la tête des époux, et les coud tous deux ensemble par leurs habits. Le prêtre cependant continue toujours sa lecture sans s’arrêter. Le compère prend ensuite les deux couronnes, les met sur la tête des époux, et de temps en temps, selon que le prêtre lit certaines oraisons, il les change, et rechange, mettant sur la tête de l’épouse, la couronne qui était sur la tête de l’époux, et sur l’époux celle qui était sur la tête de l’épouse ; et cela par trois ou quatre fois. Le prêtre ayant fini la lecture, le parrain prend le pain et la coupe, rompt le pain en morceaux dont il met le premier dans la bouche de l’époux, et le second dans celle de l’épouse, et ainsi l’un après l’autre jusqu’à six fois ; il prend ensuite le septième morceau pour lui, et le mange. Il leur donne de même à boire la coupe l’un après l’autre, à chacun trois fois, et boit le reste ; et puis ils s’en vont en paix.

Cette tavaïolle, ou toilette, sous laquelle les mariés sont debout, est pour marquer la pudicité et l’humilité ; ce qui vient des cérémonies des juifs, comme nous le voyons en Rebecca Gen. 24. et comme le remarque saint Ambroise, Ep. 2. Livre d’Abrah. chapitre. dernier. Isidore liv. des Offices. La couture des époux par leurs habits se faisait anciennement avec deux fils tors ensemble, desquels l’un était blanc, et l’autre rouge ; et c’était pour signifier l’union conjugale, qu’on ne doit jamais rompre par la répudiation, ou par la séparation ; comme le remarque Jacques Banus dans son Traité de la religion chrétienne liv. 20. chap. 146. Mais ces peuples mingréliens, en font la couture d’un simple fil, avec quoi ils représentent fort juste le peu de durée de leur union conjugale, se séparant, et se répudiant fort légèrement. On voit fort souvent entre eux un mari avoir deux femmes, et quelquefois une troisième ; la première servant de femme de chambre à celle qu’il prend ensuite : ce qui est une ancienne erreur des juifs. Le pain et le vin dans le mariage, est une cérémonie fort ancienne parmi les chrétiens ; parce que les nouveaux mariés reçoivent la communion immédiatement après la bénédiction nuptiale. Mais ces peuples, qui ont perverti l’usage et le sens de tous les véritables rites des chrétiens, ont encore corrompu le sens de celui-ci, en donnant toute une autre interprétation. Et cela parce qu’ils font la cérémonie du mariage à toute heure du jour, aussi bien après dîner, que devant, auquel temps ils ne peuvent plus recevoir la communion. Un prêtre me dit un jour, que ce vin et ce pain, que les mariés buvaient et mangeaient ensemble, signifiaient qu’ils devaient être également maîtres du boire et du manger ; que la toilette dont ils se couvraient la tête, marquait le lit nuptial ; et que le parrain mangeant et buvant ce qui en restait contractait parenté avec les époux par cette action, et que c’était à lui à ajuster et composer tous les différends qui survenaient entre les nouveaux mariés ; lesquels aussi ont une si grande confiance en ce parrain, que leur maison lui est ouverte et libre comme la sienne propre ; et que quand le mari le trouverait seul enfermé avec sa femme, il n’en aurait aucun soupçon ; tant est grande la privauté avec laquelle ils vivent ensemble.

Quant à la foi conjugale, ils ne la gardent qu’autant qu’il leur plaît, comme nous l’avons observé, et particulièrement les grands ; comme on l’a vu dans la personne du roi d’Imirette, qui répudia Tamar sa première femme, laquelle se maria après peu de temps, avec un autre seigneur, pour prendre la fille de Taimuras Can, prince de Caket ; et dans celle de Dadian, prince de ce pays de Mingrélie, qui répudia sa première femme, qui était du pays des Abcas, de la famille de Tarissia qui est la souveraine, après lui avoir fait couper le nez et les oreilles, sur quelques faux soupçons, et prit à femme la femme de son oncle, encore vivant, de la maison des Libardiens, l’enlevant par force d’entre ses bras. J’en pourrais encore donner bien d’autres exemples. Et le pis est que l’habitude de répudier ainsi sa femme est en usage, particulièrement parmi le menu peuple. Il y en a qui ont deux ou trois femmes dans une même maison. D’autres les ont dans des lieux différents, afin qu’en quelque part qu’ils aillent, ils se trouvent toujours avec leurs femmes. Après tout, la plupart du monde en général se contente d’une femme épousée, si ce n’est dans le cas de stérilité, ou que la femme fût une querelleuse éternelle ; car pour lors, ils disent que Dieu n’a point fait ce mariage, et qu’il ne veut point qu’il dure, parce que Dieu fait toutes choses bien. Qu’ainsi, puisque la femme est de méchante humeur, ou qu’elle ne fait point d’enfants, qui sont des choses méchantes, c’est un signe que Dieu n’a pas fait ce mariage ; et par conséquent qu’il le faut rompre, et épouser une autre femme.


CHAPITRE XIX.

De l’Office Divin.

Les offices divins, et toute la liturgie sont en langue géorgienne, ancienne et littérale, fort différente de la langue vulgaire qu’ils parlent ordinairement. Les caractères sont aussi différents, y ayant de deux sortes : les uns appartenant à la langue vulgaire, dont ils se servent en tout ce qui regarde les affaires civiles ; et les autres avec lesquels ils écrivent la sainte Écriture, les offices divins, et tout ce qui appartient à la religion ; ce qui fait qu’il n’y a que peu de gens qui l’entendent, et la sachent lire. Ils ne l’entendent pas même entre les prêtres, qui pour réparer ce défaut, apprennent une messe par cœur, laquelle ils disent en tout temps et pour tout sujet. Ce ne sont pas seulement les prêtres, qui ne savent ni lire ni entendre l’Écriture sainte, ce sont aussi les évêques ; de quoi le peuple reçoit un très-grand préjudice ; parce que, faute d’entendre l’Écriture, ils tombent dans de grossières erreurs ; non seulement dans les choses de la foi, mais encore dans celles qui regardent les mœurs, étant très-certain, selon saint Hilaire, de Synodis, que toutes les hérésies sont venues de l’Écriture mal entendue. Il y a fort peu de Mingréliens qui sachent lire et écrire. Les femmes en savent beaucoup davantage. Il y en a même quelques-unes qui se mêlent de faire les docteurs, et de parler de ce qui les passe ; ce qui leur fait dire mille choses mal à propos. On peut fort justement leur appliquer ce que disait autrefois saint Basile au chef de cuisine de l’empereur Valens, Tuum est de pulmentis cogitare, non dogmata sacra et divina decoquere. Les prêtres chantent rarement l’office, ou pour mieux dire ils ne le chantent presque jamais ; mais seulement les évêques, et les bères ou moines, le font quelquefois le matin, ou le soir, surtout dans le carême. Alors ils ont de coutume de faire deux chœurs, entre lesquels il y a un lecteur, qui prononce à haute voix ce qu’il faut chanter. Ils changent de ton de temps-en-temps à la manière grecque. Il faut observer qu’ils chantent ainsi, soit qu’ils soient beaucoup, soit qu’ils soient peu, quand ce ne serait qu’un seul ; ce qui vient qu’ils n’ont point de connaissance de la musique, n’ayant qu’un chant désagréable, et mal accordant.

Le chant est fort ancien parmi les chrétiens, quoique de tout temps il y ait eu divers hérétiques qui l’avaient en horreur, comme entre autres Julien l’apostat, au rapport de Rufin liv. 10. chap. 31. de son histoire ; mais les chrétiens en dépit d’eux chantaient à haute voix. Moïse avec tout le peuple d’Israël, hommes et femmes, chanta la victoire qu’il remporta au passage de la mer Rouge, où les Égyptiens furent noyés Exod. 15:1,20. Saint Basile Ep. 63. dit que de son temps on chantait communément dans l’église, dans tout l’Orient ; mais l’église de Laodicée ordonna qu’il n’y aurait que les chantres qui chanteraient les psaumes dans l’église. Le concile d’Agat. chap. 21. ordonne que chaque jour on chanterait des hymnes, d’où l’on connaît la nécessité, ou plutôt l’ancienneté du chant dans l’église. Ces peuples de Mingrélie faute de maîtres pour les enseigner, ont changé l’usage du chant, et en abusent en chantant les hymnes, et la messe même dans leurs maisons particulières, et dans leurs caves ; contre la défense de Dieu : Deuteron. 12. Vide ne offeras holocausta tua in omni loco quem videris, sed in loco quem elegerit Dominus ut ponat nomen suum ibi.


CHAPITRE XX.

Du signe de la croix, et de la manière de prier.

Comme les. Mingréliens n’ont point de caractère qui soit propre et particulier à leur langue, ils se servent du caractère géorgien, pour écrire tant l’Écriture sainte. que les autres choses appartenant à la religion ; ce qui fait qu’ils savent presque tous le géorgien. Ils font le signe de la croix comme les Grecs, portant la main du côté droit à l’épaule gauche : Et en disant ces mots Zachelita mamizata, c’est-à-dire au nom du Père, ils mettent la main à la tête ; puis disant dazizesta, c’est-à-dire du Fils, ils la descendent à l’estomac ; et puis disant dazulisminda zata, c’est-à-dire du Saint. Esprit, ils la mettent premièrement à l’épaule droite, et après à la gauche. Ils se servent de ces termes-ci pour pour dire la sainte. Trinité, Mama, Père, Zeda, Fils Zulisminda, Saint. Esprit, Sameba erti Gomerti, trois personnes et un seul Dieu. Ils font cette profession de bouche, mais ils n’en entendent point le sens. Ils font donc, comme je l’ai dit, le signe de la croix à la grecque, portant la main premièrement à la droite, et ensuite à la gauche, pour confirmer par là leur hérésie, que le Saint. Esprit est moindre, et qu’ainsi il le faut mettre à la gauche ; abusant ainsi du mystère de la Sainte. Trinité, démontré en Isaïe chap. 40. qui appendit tribus digitis molem terræ.

On peut dire que tous ceux qui croient et confessent la sainte. Église romaine, font le signe de la croix en portant la main de l’épaule gauche à la droite, pour montrer qu’ils sont passés de la malédiction à la bénédiction ; au lieu que ceux-ci, qui se sont retirés de la sainte. Église romaine, ont passé de la bénédiction à la malédiction. Il y en a peu, et peut-être pas un, qui sache que le signe de la croix, qu’ils font, soit le signe du chrétien. Ils croient que ce signe, c’est de manger du cochon ; et véritablement, si c’était là le signe du chrétien, les Mingréliens mériteraient à juste titre le nom de chrétiens ; n’y ayant point de nation au monde qui mange tant de chair de pourceau que que celle-là. Il est quelquefois arrivé à nos Révérends Pères d’expliquer le mystère de la très sainte. Trinité à quelques uns, qui semblaient y prendre assez de plaisir. Il y en avait entre eux qui le comprenaient comme il paraissait, tant aux applaudissements qu’ils donnaient à leurs démonstrations, qu’à diverses questions qu’ils leur faisaient dans le dis discours. Mais tout d’un coup ces étranges Mingréliens se mettaient à demander à ces pères s’ils étaient chrétiens ? S’il y avait des chrétiens dans leurs pays, et si l’on y mangeait bien du cochon ? Comme aussi s’il y avait du vin, et si nous en buvions, estimant que l’essence du christianisme consistait à boire du vin, par opposition aux mahométans qui n’en boivent point. Ils font toujours le signe de la croix, avant que de manger ; et s’il y a un prêtre à la table, ils ne boiront point, sans lui demander sa bénédiction auparavant, en lui disant, Sandoba Patona, c’est-à-dire, Bénissez monsieur. À quoi il répond Guida Gomert, c’est-à-dire, Dieu vous bénisse. Ils ont ainsi souvent demandé la bénédiction à nos Pères, non seulement à table, mais en les rencontrant en chemin : et c’est la coutume de ce peuple, quand ils rencontrent quelques bères, ou prélat, d’arrêter leur cheval, pour leur demander la bénédiction.

Ils font encore le signe de la croix quand ils vont se battre, quand ils entendent sonner la cloche, ou le bois sacré, pour dire la messe, et quand ils éternuent : C’est alors la coutume que ceux qui sont présents leur disent Scalobà, c’est-à-dire la grâce de Dieu, ou bien, Dieu vous assiste, et eux se mettant la main au front, et pliant le genou, comme pour se prosterner, répondent A fascemi rozeba, qui veut dire, je vous rends mille grâces. Quand ils font en voyage, et qu’ils passent devant quelque église, ils s’arrêtent à la porte, et sans entrer dedans, ils font le signe de la croix, et se tournant aux quatre coins, ils disent à cha chaque tour Dideba Gomers, c’est-à-dire, Dieu soit loué, et continuent leur chemin.

Voici leur manière extérieure de prier Dieu. Premièrement, quand ils se lavent la face le matin, ils invoquent, et ils louent le nom de Dieu en disant Dideba Gomers, et autres semblables éjaculations. Après être habillés, ils sortent de la chambre, et en se tournant vers l’orient, ils font deux ou trois signes de croix, répétant les mêmes choses, et puis ils font une inclinaison de tête, avec quoi leur prière est finie. Les chrétiens priaient ainsi anciennement, tournés vers l’orient, et saint. Basile. Liv. du Saint. Esprit chap. 27. dit que les apôtres l’avaient enseigné aux chrétiens. Il faut observer que les Mingréliens prient toujours debout, ce qui n’était point en usage dans toute l’église ancienne, mais tantôt les chrétiens priaient debout, et tantôt à genoux, comme le remarque Baronius, sous l’an 58. Ils prient aussi la tête découverte, ainsi que les gentils, qui adoraient leurs Dieux étant couverts, au rapport de Plutarque. Saint. Paul enseigne dans l’Ép. aux Cor. qu’il faut prier découvert. Ils mettent en priant la main au front, et en même temps ils font une profonde inclinaison : Après que leurs prières sont commencées, ils font trois fois le tour de l’église, en manière de procession, toujours en priant ; ce qui est une pratique des anciens fidèles, comme nous le lisons dans saint. Jérôme Ép. 7. 12. et 22. Au reste, leurs prières sont un discours familier avec l’image devant laquelle ils s’arrêtent, ou à laquelle ils se sont d’abord adressés, lui disant de leur donner une bonne santé, une bonne récolte, qu’elle leur fasse trouver le larron qui les a volés, et autres choses semblables. Mais ce qu’ils lui demandent principalement et avec une grande ardeur, c’est qu’elle détruise leurs ennemis, et leur donna la mort.


CHAPITRE XXI

Des Sacrifices.

Es Mingréliens ont des sacrifices, qu’ils appellent Oquamiri, qui sont de trois sortes. Dans les premiers, on tue des bœufs,. des vaches, des veaux, ou d’autres bêtes semblables ; et on ne le saurait faire sans un prêtre, lequel étant venu fait quelques oraisons sur l’animal qu’on doit immoler. Il le brûle,, jusqu’à la peau, en cinq endroits, avec la bougie, qu’il tient allumée. Ensuite, il mène la victime à l’entour des personnes pour le salut desquelles se fait le sacrifice ; et puis on l’immole, on la tue, et on la cuit, ou toute entière, ou la plus grande partie. Lorsqu’elle est cuite, on la met sur une table posée au milieu de la salle. Les gens de la maison, et. les conviés, se rangent alentour, ayant une bougie allumée à la main ; celui pour qui on a immolé la bête, se met à genoux devant cette chair, ayant aussi une chandelle allumée à la main : et le prêtre fait ses oraisons. Quand elles sont finies, celui qui offre le sacrifice,. et ses parents avec lui, jettent un peu d’encens sur du feu qui est, sur une tuile, ou autre chose, à côté de la victime : et le prêtre, coupant un morceau de la chair, la tourne sur la tête de celui, ou de ceux qui en font.

f l’offrande, et leur en donne à manger. Alors tous les assistants approchent tout alentour d’eux, tournent leurs bougies alentour de leurs têtes : et puis les jettent dans le feu où est l’encens. Cela fait, ils prennent tous leurs places. Le prêtre est assis seul. Une bonne partie de la victime lui appartient ; car, de ce qui est cuit, il a les intestins entiers ; et de ce qui est cru, il a la tête, les pieds, et la peau ; et c’est là son paiement pour la messe qu’il aura dite, pendant que la chair était à cuire. Chacun des assistants peut manger de cette chair tant qu’il veut, mais sans emporter rien de ce qu’on en a mis devant lui. Il n’y a que le prêtre seul, qui puisse emporter outre sa part ce qu’il ne peut manger de ce qu’on lui a servi.

Dans les seconds sacrifices, où l’on immole seulement du menu bétail et des cochons, le ministère du prêtre n’est pas nécessaire, non plus que les bougies, et que l’encens. On les fait pour la prospérité de sa famille, et de ses parents. Cependant on ne laisse pas d’y inviter presque toujours le prêtre, qui dit la messe, et est du festin en récompense.

Dans les troisièmes, ils offrent du sang, de l’huile, du pain, et du vin. Ce sont les sacrifices des morts. Ils tuent sur leurs tombeaux, qui sont faits de bois de noyer, des veaux, des agneaux, et des pigeons, et répandent dessus l’huile et le vin mêlés ensemble. Outre ces sacrifices, ils en font un de vin seulement à table tous les jours ; car la première fois qu’ils veulent boire, soit chez eux, soit chez leurs amis, ils prennent une coupe coupe pleine de vin ; et avant que de la boire, ils saluent toute la compagnie, un à un, en faisant des vœux à haute voix, pour la prospérité, et le bonheur de chacun. Après, ils se mettent à invoquer le nom de Dieu : et puis en penchant la coupe, ils répandent un peu de vin, ou à terre, ou dans une autre tasse, et l’offrent à Dieu, à l’exemple du roi David, qui offrit ainsi l’eau de la citerne de Bethléem, qu’il avait si ardemment désirée de boire, sans en vouloir goûter. Paralip. 11.18.

Tous les autres sacrifices sont aussi à l’exemple des juifs ; car les deux premiers sont des sacrifices pacifiques, et le troisième est une libation. Ils font un autre sacrifice de vin en l’honneur de saint. George. C’est qu’au temps des vendanges, ils emplissent une pitarre d’environ vingt flacons, ou plus, ou moins, du meilleur vin, qu’ils offrent à saint. George, en le mettant à part. Ils l’ouvrent et le boivent au temps ordonné, qui est à la Saint. Pierre, mais pas devant ; et ils boivent plutôt de l’eau que d’y toucher avant ce temps-là. Lorsqu’il est expiré, le chef de la maison prend de ce vin dans un petit vase, le porte à l’église d’Iffori, qui est celle de saint. George, y fait son oraison ; puis revient chez lui avec ce vase, entre dans la cave avec sa famille, et ils prient tous ensemble autour du tonneau consacré, ayant mis dessus auparavant un pain fait avec du fromage et des ciboules, ou des poireaux. Ils tuent après, ou un veau, ou un chevreau, ou un cochon, dont le père de famille verse le sang autour du tonneau, et après avoir encore prié, ils vont boire et manger.

Les Mingréliens font divers autres Oquamiri, ou sacrifices de pitarres, ou grands vases de vin, à divers saints, dont ils ne boivent qu’au temps prescrit. L’un de ces sacrifices, qu’on appelle samicangiara, est en l’honneur de saint. Michel l’archange. Un autre est en l’honneur de saint. Quirice. Un autre est appelé sangoronti, et se fait en l’honneur de Dieu. Dans le premier sacrifice de ces trois là, ils tuent un petit cochon, et un coq. Dans le second, ils offrent un petit cochon, et un pain, et invitent des étrangers à l’un et à l’autre ; mais personne n’est invité au troisième. Ceux de la maison y assistent, et y mangent seuls ce qu’ils ont sacrifié, qui est toujours quelque pièce de menu bétail.

Enfin, ils ont par-dessus tout cela encore beaucoup d’autres sacrifices durant l’année, que je passe sous silence, pour n’être pas trop long : et parce qu’ils sont tous semblables en manières et en oraisons ; leurs oraisons ne se faisant qu’en buvant ou en mangeant. Quand le jour d’un de ces sacrifices est venu, ils disent qu’un grand jour est venu. Mais ce jour-là n’est pas grand à la gloire et à l’honneur de Dieu, puisqu’ils ne l’emploient point à aller à l’église, à entendre la messe, à prier, à faire de bonnes œuvres ; mais parce qu’ils le passent à boire et à manger, en priant Dieu qu’il les bénisse, et qu’il extermine leurs ennemis. Que s’ils vont à la messe, ils font d’abord un peu de révérence à l’image, avec un demi signe de croix, la priant comme ils font à l’ordinaire ; après quoi ils caquettent, rient, chantent, et bouffonnent comme s’ils étaient dans la rue.


CHAPITRE XXII.

Des Fêtes.

TEs fêtes de ces gens sont de différentes classes. Ils observent celles de la première en s’abstenant de tout travail, comme de cuire, du pain ; et en allant à la messe ; et celles-là sont le jour de Noël, qu’ils appellent Christe : le premier jour de l’an, qu’ils appellent Kalende : l’Annonciation, qu’ils nomment Karebat : le dimanche des Rameaux, qu’ils appellent Bajoba : Pâques, ou Tanapa : et le dimanche suivant, auquel ils donnent le même nom. Aux fêtes de la seconde classe, ils travaillent jusqu’à l’heure de la messe, que plusieurs vont à l’église pour y faire la procession. Dans cette classe sont les fêtes qu’ils appellent Zcaricorchia, qui est l’Épiphanie, auquel jour ils vont en procession à la rivière, en mémoire du baptême de Jésus — Christ au Jourdain à pareil jour : Pertoba Mersoba, mots qui signifient oraison pour les yeux, qui est la Saint. Pierre : Marisina, ou l’Assomption de la Vierge : Gigi picchioani, le jour des Cendres : et Plavarisa magleba, l’Exaltation de la Croix. Les fêtes de la troisième classe, desquelles ils ne font pas grand cas, et où ils travaillent tout le long : du jour, sont Tavisqueta, la Décollation de saint. Jean Baptiste : Perit Zolaba, la Transfiguration : Guiercoba ; le jour du miracle du bœuf de saint. George : Cipias soba, qui est la fête et la foire de Siporias, lieu de notre habitation. Outre ces fêtes, il y a plusieurs jours dans. L’année, que ces peuples superstitieux observent avec soin, chacun selon sa dévotion particulière ; étant d’eux-mêmes assez portés à s’abstenir du travail. Un de ces jours est le premier lundi de l’année, et de chaque mois, qu’ils appellent archali tutasca, lundis nouveaux.

Mais le jour, que l’on observe le plus solennellement en Mingrélie, est le premier jour de l’an ; parce qu’ils croient que de ce jour-là dépend le bonheur des autres durant tout le cours de l’année. Les ministres, et les courtisans, qui ont quelque charge auprès du prince, vont à la cour le jour de devant, passent la nuit aux environs du palais ; et le lendemain matin s’étant tous assemblés, le grand maître de la maison porte la couronne du prince couverte de pierreries. Le maître de la garde robe porte dans un bassin les plus beaux joyaux. L’échanson la plus belle coupe : Le chef de cuisine la plus grande marmite. Le grand écuyer mène le plus beau cheval. Le chef des pasteurs le plus beau bœuf. Et ainsi chacun, selon son office, porte, ou conduit ce qu’il a de plus considérable en sa charge. Ils vont tous en forme de procession au palais du prince ; et derrière vont tous les prêtres, et les évêques, revêtus de leurs habits pontificaux, portant les images dans leurs mains, et chantant à haute voix Kyrie eleyson. Ils se rendent au quartier du prince, où est la princesse, et plusieurs seigneurs, et dames, somptueusement vêtues, ayant tous un cierge à la main, lesquels se rangent sur une ligne pour voir passer-la procession, et chacun touche à tout à ce qui est porté et mené dans la procession mesure qu’elle passe devant lui, la couronne, les joyaux, la marmite, le bœuf, etc. croyant fermement que quiconque ne touche pas bien chaque chose, ne sera pas heureux cette année-là. Ils chantent le Kyrie eleyson, attachant à toutes les portes du palais une branche de lierre, et en tous les endroits où ils passent. Le peuple, à l’imitation du prince, fait partout des processions semblables, chacun portant, ou menant, quelque chose de ce qu’il a de plus beau, et attachant à sa porte des branches de lierre. C’était autrefois une chose infâme parmi les chrétiens d’orner ainsi les maisons de branches d’arbre, comme le remarque Tertul. de la couronne du soldat chap. 3. à la fin. Christianus nec domum suam laureis infamabit. Martin Braccar. dans la somme qu’il a faite des synodes grecs, nous apprend qu’il fut défendu aux chrétiens de parer leurs maison le jour des Calendes, avec des branches de laurier, de lierre, ou d’autres arbres. Grégoire III. le défendit à Rome : et il y a un canon qui veut que tous ceux qui observent les calendes de janvier fassent trois ans de pénitence. Le sixième concile général renouvela cette peine. Tertullien, chap. 15. de Idol. dit, que Dieu a défendu de couronner les portes des fidèles : et qu’il en a connu un que Dieu punit sévèrement pour l’avoir fait ; parce que ces sortes de pompes étant bannies du christianisme, les gens n’avaient pas laissé de couronner ainsi leurs portes. Mais parce qu’il y en avait qui avaient bien de la peine à s’en empêcher, comme l’observe le même Tertul. Plures jam invenies Ethnicorum fores, sine lucernis et laureis, quam Christianorum, on introduisit que ce qui se faisait superstitieusement par les gentils, fût sanctifié par les chrétiens à l’honneur de la véritable religion. Baronius dans ses Notes sur le Martyrologe Cal. Jan.

Le jour de l’Épiphanie, qu’ils appellent Schar corechia, ils se mettent à manger une poule de bon matin, et à boire copieusement, en priant Dieu de les bénir. C’est d’ordinaire comme ils commencent le jour de toutes les fêtes, après quoi ils vont à pied, ou à cheval, à l’église. Le prêtre, vêtu de ses haillons sacerdotaux, les mène de là en procession à la plus proche rivière, en cet ordre. Premièrement marche un homme portant la trompette dont nous avons parlé, dont il sonne de temps en temps. Il est suivi d’un autre, qui porte une bannière, laquelle en quelques églises est toute déchirée, et en d’autres en assez bon état. Après celui-ci, il en vient un autre, qui porte un plat d’huile de noix, et une courge, ou calebasse, sur laquelle sont attachées cinq bougies, en forme de croix ; et après lui, un autre, avec du feu et de l’encens. En cet équipage, ils courent à la rivière aussi vite qu’ils peuvent, et sans ordre, chantant Kyrie eleyson. Ils vont toujours si vite, qu’ils sont souvent obligés d’attendre longtemps le prêtre, qui pour être d’ordinaire quelque vieillard ne saurait aller si vite. Le pauvre prêtre étant arrivé, tout crotté, et d’ordinaire tout en sueur, ils le saluent avec des huées, en se moquant de lui d’être demeuré derrière, ayant laissé passer sa procession. Là-dessus ils se mettent à faire des railleries ; et lui, sans s’en soucier, se met à lire quelques prières sur l’eau : et après avoir lu, il brûle l’encens, verse de l’huile dans l’eau, allume les cinq bougies qui sont attachées à la calebasse, laquelle il fait flotter sur l’eau comme une nacelle. Après il met une croix dans l’eau, et avec quelque goupillon, il asperge les assistants, qui courent vitement se laver le visage, après quoi chacun s’en retourne, emportant une bouteille de cette eau chez soi.

Ils font une fête qu’ils appellent Marsoba, pour le mal des yeux, le jour de Sainte. Agnès, le 21. de janvier, dans une église, dite Moïse et Aaron. Ceux qui y vont, portent chacun leur présent, les uns un peu de cire cire, d’autres de la corde, d’autres du fil, qu’ils mettent à la main du prêtre, qui le leur tourne sur la tête, et puis ils l’offrent à l’image, afin qu’elle les préserve du mal des yeux.

Ils font une fête le jeudi de la Septuagésime, qu’ils appellent Caponoba, auquel jour ils tuent un bon chapon pour la prospérité de la famille, selon l’institution de toutes leurs fêtes, qui ne consistent qu’à bien boire et bien manger. Le lundi de la Sexagésime, ils s’abstiennent de chair, ne mangeant que du fromage, et des œufs, jusqu’au jour de la Quinquagésime inclusivement. Ils disent qu’ils font ce jeûne pour leurs morts. Le lundi suivant, ils commencent le carême, et ils fêtent ce jour-là.

Ils font la fête des quarante Martyrs, qui échoit le 10. Mars. Et comme c’est en carême, pendant lequel ils ne mangent ni chair ni poisson, ils mangent du poisson ce jour là, parce que c’est une fête solennelle. Les bères ont coutume de chanter dans les églises plusieurs hymnes à la louange des saints martyrs, et pendant qu’ils chantent, ils mettent au milieu de l’église un seau plein d’eau dans lequel il y a une croix carrée, sur laquelle ils mettent dix chandelles allumées de chaque côté, qui font quarante en tout. La prière faite, le plus ancien bère va au seau, y fait une profonde révérence ; après quoi, il prend une des bougies, et l’éteint dans l’eau, et les autres en font de même, jusqu’à ce que toutes les chandelles soient éteintes.

Ils solennisent le jour de l’Annonciation, et le dimanche des Rameaux, comme celui des quarante Martyrs, en mangeant du poisson ces jours-là. De plus, le dimanche des Rameaux, le prêtre bénit des branches de buis, d’olive, ou quelques fleurs, et les distribue au peuple ; mais cela n’est pas général, quelques-uns le faisant, et d’autres non. C’est la coutume du pays de fêter dans le lieu où une image doit passer, en s’abstenant de travail. Les habitants revêtus de leurs meilleurs habits vont au devant de l’image, et lui présentent, qui, une corde, qui un peu de cire, ou de fil, que le prêtre fait tourner autour de l’image, et puis autour de la tête de l’offrant ; et là où l’image passe la nuit, on s’abstient de tout travail dans cette maison, et dans tout le village, ou bourg. Il y en a plusieurs lesquels se sentant la conscience chargée de quelque vol, font un présent à l’image, en implorant sa miséricorde, afin qu’elle leur pardonne, et qu’elle ne se courrouce point contre leur famille. D’autres, qui ont volé quelque cheval, quelque vache, ou autre chose semblable, appréhendant la punition, ne veulent point que l’image vienne loger chez eux ; et pour cela, ils s’accordent avec ceux qui la portent, et l’ont en leur charge, moyennant un présent, qu’ils ne l’apporteront point chez eux, mais qu’ils la porteront loger ailleurs. Sur quoi, ces prêtres, ou autres, qui portent l’image, lesquels sont gens fourbes et adroits, remarquant la crainte dans laquelle est le voleur, ne l’en quittent pas à bon marché, car faisant semblant que l’image veut quelque chose de bien plus considérable, parce que le péché est grand, (quoiqu’au fond ce soient ceux qui l’ont en garde qui ne se veulent pas contenter de peu de chose pour changer de logis) ils se font donner à peu près ce qu’ils veulent. Ainsi triomphent-ils de ces misérables, ne disant pas un mot de vrai. La fête de l’image de saint. George se fait vers la mi-carême.

Le Samedi saint, le Prêtre va par les maisons pour les bénir, ce qu’il fait en aspergeant les falles et les chambres d’eau bénite, sur quoi on lui donne pour son droit un fromage ou des œufs.

Le jour de Pâques, le papas, avec d’autres prêtres de sa paroisse, passe toute la nuit dans l’église. Minuit étant venu, il commence à sonner la cloche et à battre le bois sacré, et de temps en temps ils sonnent tous. Quand le point du jour approche, ils sonnent de la trompette nommée oa ; et cette nuit là, tant les hommes, que les femmes, se se lèvent et s’ajustent le mieux qu’ils peuvent, et se mettent en chemin avant le jour, pour aller à l’église, prenant avec eux des œufs rouges, ou d’autre couleur. Mais quoique ce soit avant le jour, les hommes ont déjà pour la plupart fait leurs dévotions ordinaires, qui consistent à manger et à boire copieusement, mangeant quelques poules et buvant à être demi ivres. En cet état, ils se rendent à l’église, avec tout le reste, au lever de l’aurore. Là le prêtre donne à chacun une bougie, faite de toile cirée seulement, plus ou moins grosse, selon la qualité ; mais à la cour, c’est le prince qui distribue lui même les bougies de sa main à tous ceux qui sont venus à l’église, et aux évêques mêmes. Après cela, les femmes, séparées des hommes, se mettent en haie, hors de l’église, sous le porche, leurs bougies allumées, et puis le prêtre, ou le plus digne bère, monte au clocher, et annonce au peuple par trois fois, en criant de toutes sa force, la résurrection de Jésus Christ. par ces paroles, Isminde Isminde Ocazo Ctis omadiri Ctiso Tekusi zeliso oria galto qualdga Christi Dga ghigharodes ; et le peuple lui répond Mardi Macarebels. En même temps, chacun jette quelques pierres contre la muraille. Cela fait, ils font trois fois la procession autour de l’église, en l’ordre suivant. ant. La trompette, qui sonne de temps en temps, va devant : la bannière la suit : après vient le prêtre : puis le peuple, les principaux les premiers. Les femmes ne vont point à la procession, mais elles demeurent en haie au milieu du porche devant l’église. Le prêtre chante avec tout le peuple l’hymne suivant, qu’ils savent tous, parce qu’il est court.

Ad Gomaza scenza Christe Mafeovarfa Angelofi ugualoth Zeth Satha scina Da évents masghirs Given que Canusa Tzeda Sinindis galiza Di deba scenda

Ils répètent cet hymne plusieurs fois. Après la procession, ils disent la messe à laquelle ils assistent avec aussi peu de dévotion, et d’attention, que s’ils étaient dans une place, discourant, badinant, riant, et se donnant des œufs l’un à l’autre. La messe étant finie, ils font de nouveau trois fois la procession autour de l’église, comme nous l’avons dit chantant d’autres prières. Ils s’inclinent ensuite, puis sortent de l’église, font un tour devant la porte, et s’en vont au nom de Dieu, se donnant les bonnes fêtes les uns aux autres. À la cour c’est la coutume de porter au prince, à la fin de la messe, un agneau rôti dans un bassin, lequel le met en pièces avec ses mains, et le distribue lui-même à toute sa cour, donnant à chacun un morceau ; et c’est là leur communion pascale.

Le lendemain de Pâques, qui est le lundi, ils font la fête pour les morts en cette manière. Le matin, de fort bonne heure, ceux à qui il est mort durant l’année quelque proche parent, vont à sa sépulture, portant avec eux un agneau, mais il ne faut point que que ce soit d’autre animal, afin de le faire bénir, et de le sacrifier. Le prêtre, étant debout sur la sépulture, le bénit en disant quelques oraisons, et tout aussitôt il l’égorge, et en répand le sang sur la sépulture du défunt, pour le repos de son âme. Cet abus s’est presque entièrement aboli entre les Mingréliens de la paroisse de Siporias, proche de laquelle nos Pères théatins ont leur église. Et cela, à force de leur faire connaître que cette pratique était une cérémonie judaïque, et non pas chrétienne. L’agneau étant tué, on en donne la tête et les pieds au prêtre, et on apporte le reste chez soi, pour le faire cuire. À l’heure du dîner, ou un peu plus tard, ils se rendent tous à l’église, faisant porter avec eux sur une charrette de quoi faire le festin, à savoir leur table à manger, une chaudière de leur pâte, un panier plein de pain fait avec des œufs et du fromage, des œufs durs de différentes couleurs, et des fromages. Un autre panier où est la viande. Deux gros flacons de vin, plus ou moins. Ils mettent tout cela sur la sépulture, le prêtre y donne sa bénédiction, et on lui donne pour sa part des œufs, du fromage, et du pain. C’est la coutume aussi de lui donner par famille quelques aunes de toile, ou une ou deux chemises. Ceux particulièrement à qui il est mort quelque parent cette année-là sont plus libéraux que les autres, et font présent au prêtre de telles choses. Ils vont tous ensuite dans un pré, qui est devant l’église, ou ils se divisent en deux bandes, chacune se mettant à une table. Le prêtre est à une table à part. Avant qu’on mange, il donne sa bénédiction diction à haute voix. Ils se présentent les uns aux autres à manger et à boire, et s’en envoient d’une table à l’autre ; et vers la fin du repas, une troupe se lève, et va en chantant saluer l’autre, qui lui répond en lui envoyant à boire et à manger. L’autre table se lève ensuite, et va saluer la première, où l’on fait les mêmes civilités. Sur le soir, les femmes d’un même quartier dansent et chantent ensemble à leur mode, jusqu’à la nuit, qu’ils s’en vont tous chez eux au nom de Dieu.

Le jour de l’Ascension, qu’ils appellent Amegleba, ils font chez eux leur dévotion accoutumée, en tuant des porcs, ou des poules et en faisant bonne chère. Chacun allume sa bougie et met un grain d’encens dans le feu priant Dieu de leur faire voir un autre jour semblable, et qu’il multiplie et bénisse les abeilles afin qu’elles fassent beaucoup de cire et de miel. Le jour de la Pentecôte, ils font aussi la fête de tous les saints, qu’ils célèbrent à leur manière de manger tout le jour ; ce qu’ils font extraordinairement ce jour-là, parce que le lendemain commence le jeûne de saint. Pierre.

À la fête de ce saint. laquelle ils appellent Petroba, ils font dès minuit leurs dévotions ordinaires, en mangeant des cochons de lait, ou des poules ; et lorsqu’ils entendent la trompette, et la cloche, ils vont à l’église. Le prêtre dit la messe. Ils portent ce jour là dans des paniers du pain, des poires, et des noisettes sur la sépulture des morts, où le prêtre se rend après la messe, et donne la bénédiction aux viandes et aux personnes, lesquelles lui donnent chacun l’aumône : après quoi plusieurs vont chez eux boire et manger, et les autres le font, ou dans l’église, ou proche les sépultures. Ils font tous, avant que de se retirer, un demi signe de croix devant l’église. Il faut remarquer qu’ils ne mettent point leurs bœufs à la charrue les dimanches, ni ne les font travailler à autre chose.

Le jour de l’Assomption de la Bonne Vierge. lequel ils appellent Marisina, ils en commencent la fête au point du jour, par leurs dévotions accoutumées de boire et de manger. Leur repas est d’une jeune poule de l’année, laquelle ils oignent d’huile de noix, aussi de la même année. Ils ne commencent qu’en ce temps là à manger des noix nouvelles, et des poules de l’année ; et comme ils n’en mangent pas plus tôt, ils n’en vendent point non plus avant ce jour-là : disant qu’ils ne peuvent vendre de jeune volaille et de noix nouvelles avant les prières de la Saint. Pierre. Ces prières consistent à demander à Dieu de multiplier leurs poules, et ce sont particulièrement les femmes qui font ces prières-là. Ils bénissent aussi en ce même jour les champs et les prés ; ce qu’ils font en prenant trois feuilles de ce grain lui leur sert de pain, avec une petite branche de fraisier, et un peu de cire dont ils font une manière de rameau, qu’ils font bénir par le prêtre dans l’église, et qu’ils portent ensuite dans un champ ensemencé, où ils le plantent au beau milieu ; croyant que cela préserve sûrement les champs de tonnerre, de grêle, et d’autres tels désastres. Ils font en le plantant quelques courtes oraisons, recommandant le champ à Dieu et à l’image ; et enfin, ils font un long repas dans ce champ même ; car sans repas ils ne croient pas qu’aucune dévotion soit utile ou efficace.

Ils ont une fête, appelée Elioba, qu’ils célèbrent en l’honneur de saint. Élie prophète, lequel ils invoquent quand ils ont besoin de pluie, et pour avoir une bonne récolte ; et pour l’obtenir plus sûrement ils tuent des chèvres en l’honneur du saint. C’est ce jour là que l’on immole dans l’église de Siporias paroisse de nos Pères, une chèvre que le prince de Mingrélie y a fondée à perpétuité pour cette fête, avec du pain,, et du vin, à suffisance. Douze prêtres se rendent dans l’église, et y disent la messe ensemble ; après quoi, ils mangent ensemble de même la chèvre, et le reste, jusqu’à ce qu’ils soient bien ivres presque tous. Cette fête est au 30. Juillet.

Le 14. Septembre il y a une autre fête à Siporias, avec une foire appelée Sipiassoba, qui dure depuis le lundi jusqu’au dimanche. Ils portent ce jour-là dans l’église du lieu l’image de saint. George, et celle des Saiselliens, tous avec des couronnes sur la tête. Comme il se trouve à cette fête un grand concours de peuple à cause de la foire, et beaucoup d’étrangers qui sont la plupart des marchands arméniens, géorgiens, et juifs, il s’y fait un grand trafic de toute sorte de denrées, de nippes, et d’étoffes, que l’on troque contre des denrées du pays ; ce qui produit beaucoup de présents à ces images, de la part de ceux qui viennent seulement pour les prier. Mais ces présents ne sont pas de conséquence, consistant ordinairement qu’en corde, en cire, et en fil. Quelquefois on leur donne aussi de l’argent. Il n’y a presque personne dans tout le pays qui ne vienne à cette fête. Il y a des années que les images emportent plus de dix charrettes chargées de présents. Les prêtres sont pour lors bien occupés à dire la messe ; mais comme, more Græcorum, il ne s’en peut dire qu’une par jour dans une église, ils se trouvent quelquefois plus d’une douzaine à dire la messe, qu’ils disent tous ensemble, encore que les uns viennent après les autres, et quelquefois lorsque la messe est à moitié dite.

Le 21. d’octobre ils font la fête du miracle que saint. George fit dans leur pays, en faveur d’un païen étranger, qui était venu de plus de cent lieues loin, dont voici l’histoire. Du temps que l’église grecque était une avec la latine, et que ce glorieux martyr faisait beaucoup de miracles ; ce païen, à qui on les racontait, n’en pouvait rien croire. Et comme les chrétiens l’exhortaient à n’être pas obstiné, mais à croire ce que des gens lui en assuraient, il leur dit ; Je croirai les miracles que vous me racontez de votre saint, si, avant demain, il me fait apporter chez moi un tel de mes bœufs, qu’il leur marqua. Sur quoi le saint fit que la nuit suivante, ce bœuf se trouva porté de plus de cent lieues loin dans cet endroit-là, qui est celui où est l’église qui lui est consacré au village des Issoriens, et où ce païen à la grande consolation des chrétiens reçut le baptême. On tua le bœuf, et on le partagea au peuple, qui était accouru en foule voir cette aventure miraculeuse. Les Mingréliens, pour conserver la mémoire de ce miracle, fait au temps que la foi florissait chez eux, obligent tous les ans un peu avant la fête, un de ceux qui aspirant à la prêtrise, de dérober un bœuf, le plus beau qu’il peut trouver, pour et au nom de saint. George ; qui, à ce qu’ils tiennent, enlève un bœuf tous les ans, à pareil jour, et le pose au même lieu en mémoire de cet ancien miracle. Ce qui fait que quinze jours auparavant, il faut bien garder ses bœufs, parce que chacun sous le nom de saint. George en dérobe où il peut, et toujours les plus beaux, en disant Si saint. George dérobe bien un bœuf, nous en pouvons bien dérober aussi. Sur quoi chacun pense pouvoir dérober impunément. Il y a plusieurs Grecs, et quelques uns de nos Pères, qui ont pris soin de découvrir de quelle manière se faisait ce faux miracle du bœuf, ou pour mieux dire cette fourberie, veillant pour cela toute la nuit, et rôdant alentour de l’église. Ils ont trouvé qu’on l’y fait entrer, à l’entrée de la nuit, et qu’on le tire de dedans avec des cordes. La plupart des évêques savent la fourberie, et que ce prétendu miracle annuel est une pure imposture ; mais ils y connivent, pour entretenir la dévotion du peuple, lequel, (chose qu’il faut observer) n’a garde de s’approcher de l’église la nuit du miracle, parce qu’on lui fait accroire qu’il mourrait, et que le saint tue quiconque approche de son église en ce temps là. Il n’y a que celui qui a volé le bœuf, et ceux qui le font entrer qui sachent le mystère.

Cette église de saint George est dans le village des Issoriens, proche de la mer Noire, dans l’évêché de Bediel. Les peuples des environs l’ont en très-grande vénération, jusqu’aux barbares même. De sorte que les plus proches voisins de ce lieu, qui sont les Abras, les Alanes, les Gighes, et autres infidèles, n’osent l’aller piller, quoiqu’ils sachent bien qu’elle est fort riche, même en joyaux et en argent ; les portes de cette église étant couvertes de plaques d’argent, sur lesquelles les images, tant du saint, que de ses miracles, sont faite en bosse. Personne cependant, comme je dis, n’ose voler cette église, de peur que le saint ne les tue cruellement. Cette crainte vient, entre les autres choses, de ce qu’il y a dans cette église de certaines piques, un pieu de fer à deux pointes, en forme de flèches, si grosses et si pesantes qu’un homme n’en saurait porter une. Or ils croient que le saint se sert de ces armes, et que c’est avec cela qu’il tue sur le champ quiconque fait un vol. La frayeur qu’ils ont de ces armes est telle que quand le prêtre de cette église en porte quelques unes dehors, ceux qu’il rencontre lui font autant d’honneur et de révérence que si c’était l’image même du saint, tant ils ont peur d’être tués de ces armes.

La veille de la fête, le prince accompagné du catholicos, des évêques, et de toute la noblesse, se rend à l’église, et visite dedans, pour voir s’il n’y a point de bœuf caché, et puis il la ferme, apposant lui-même son sceau sur la porte ; et le matin il revient avec la même compagnie, reconnaît son sceau, ouvre la porte de l’église et y trouve le bœuf qu’ils disent que le saint a dérobé cette nuit-là, là, et y a mis. Là-dessus tout le monde fait retentir l’air d’acclamations. Aussitôt un jeune homme, destiné à cet office, ayant une cognée à la main apportée exprès, et qui ne sert à autre chose, traîne le bœuf hors de l’église, le tue, et le coupe en plusieurs parts. Le prince prend la première : et la seconde et la troisième s’envoient par des courriers, l’une au roi d’Imirette, et l’autre au prince de Guriel. On en donne ensuite aux seigneurs de Mingrélie, aux ministres du prince, et aux bères, qui ne le mangent pas, parce qu’ils ne mangent pas de viande, mais qu’ils distribuent à leurs officiers et à leurs domestiques. Il y a beaucoup de gens qui mangent de cette chair sur le champ, avec grande ardeur, et dévotion, ni plus ni moins que si c’était la communion. D’autres la salent et la font sécher au feu, espérant d’être guéris de leurs maladies s’ils en mangent lorsqu’ils sont alités. Quand on tue le bœuf, on observe soigneusement comment il est fait, et ses mouvements, pour en tirer des augures. Par exemple, si le bœuf ne veut pas se laisser prendre, s’il se démène et bat des cornes, ils disent qu’il y aura guerre cette année-là s’il est crotté, c’est signe de fertilité, et d’abondance. S’il est mouillé, c’est qu’il y aura beaucoup de vin. S’il est roux, cela présage mortalité parmi les hommes et les chevaux ; mais c’est un bon signe, s’il est d’autre couleur. Et quoique tous les ans ils soient trompés à ces prédictions, ils sont toujours aussi superstitieux et aussi crédules que devant.

Quant à la fête de Noël, ils disent, comme nous, ce jour-là une messe à minuit. Mais c’est plutôt un festin qu’une messe ; car comme ils ont tous un jeûne durant l’Avent, tant les séculiers, que les ecclésiastiques ; et que ce jeûne chez eux dure près de quarante jours, ils sont tous fort faibles et fort affamés. C’est pourquoi ils se mettent tous à minuit à 'tuer des poules et des chapons, à boire et à manger, jusqu’au jour, en priant Dieu de leur faire voir d’autres Noëls ; ce qu’ils appellent faire leurs prières, et commencer les dévotions. Le matin, demi-ivres qu’ils sont, il vont à l’église en portant avec eux des paniers pleins de pain fait aux œufs et au fromage, du raisin, des pommes, des noix, des noisettes, et d’autres vivres, qu’ils déposent chacun sur sa sépulture, et vont entendre la messe. Lorsqu’elle est finie, et que le prêtre est déshabillé, il s’en va l’encensoir et le livre à la main, prier de sépulture en sépulture, sur les fosses et sur les aliments qu’on a apportés. Chacun cependant allume sa bougie, et met deux grains d’encens dans son encensoir, après quoi il donne un pain au prêtre. Quelques uns portent de plus des pigeons à la sépulture, dont ils répandent le sang sur la fosse à l’intention des morts.


CHAPITRE XXIII.

Des Saints Lieux qu’ils ont à Jérusalem.

CETTE Nation a sa Chapelle à Jérusalem, où l’on fait, l’Office en l’Office en leur langue, mais à la manière Grecque. Cette Chapelle

Cette renferme le trou dans lequel fut plantée la croix de Jésus Christ. Les cordeliers en avaient premièrement la possession. Mais le sultan d’Égypte la leur ôta, pour la donner à ces peuples, en récompense des services qu’ils lui ont rendus dans plusieurs guerres. Il y avait autrefois quarante sept lampes allumées dans cette chapelle ; mais ces gens sont à présent si pauvres, qu’il n’y en a plus aujourd’hui. Ils ne souffrent pas que des catholiques y disent la messe, mais seulement qu’ils y fassent leurs prières. Ils ont un autre lieu en garde conjointement avec les Grecs, appelé communément la prison du Sauveur ; lequel est sous un portique vers l’orient, avec une citerne taillée dans le roc vif, qui n’est pas bien profonde. Ce lieu touche à la principale muraille de l’église. Il est de forme carrée, assez obscure, faisant face au mont Calvaire. Ils prétendent que Jésus-Christ attendit en cet endroit, ayant sa croix sur les épaules, que le trou où l’on devait la planter fût fait. Ces deux nations de Grecs et de Mingréliens, à cause de leur commune pauvreté, n’entretiennent qu’une lampe en cet endroit. Il y a un commissaire de Terre Sainte, député par le patriarche de Jérusalem pour ramasser des aumônes pour les saints lieux susdits, tant dans 1’0disse, ou Mingrélie, que dans le pays d’Imirette, qui est la Géorgie, et dans le pays de Guriel. Ce commissaire, qui est toujours un bère, est à présent le sieur Nicolas Nicephore, moine grec de l’ordre de saint Basile, ayant le titre de Jovarismama, c’est-à-dire, père de la croix. Il peut, comme le patriarche de Jérusalem, donner à un chacun la sandoba, c’est-à-dire, la bénédiction, ou l’indulgence plénière ; ce qu’il fait moyennant cinquante écus par personne. Ces peuples s’imaginent, que par le moyen de ces indulgences, ils sont absous de tous péchés, tant fait, qu’à faire, durant leur vie. C’est pourquoi, tous ceux qui en ont le moyen, prennent ce sandoba, écrit en Géorgien, avec quoi ce député amasse beaucoup d’argent, qu’il envoie ensuite aux autres bères à Jérusalem.


CHAPITRE XXIV.

Des Commandements de l’Église.

TL est tout à fait inutile de traiter ce sujet, car ces peuples vivent selon l’instinct naturel, et selon les commandements de leur prince. S’il mange de la viande les jours de jeûne, ils en mangent de même, disant que ce n’est pas un péché, puisque le prince le fait semblablement, s’il répudie sa femme, ou s’il en prend deux à la fois, chacun le fait aussi. Pour ce qui est d’aller à la messe les jours de fête, on a vu comment ils n’observent aucune fête, et que seulement le dimanche ils s’abstiennent un peu du travail. Ainsi ils ne vont guère à la messe ce jour-là ; et ceux qui y vont, entrent dans l’église, font un demi-signe de croix, invoquant le nom de Dieu et de la Bonne. Vierge, et puis sortent de l’église, se tenant devant à discourir, et laissent dire la messe au prêtre. Cela se passe communément ainsi, excepté le jour de l’Annonciation, celui du dimanche des Rameaux, et celui de Pâques, que les hommes se tiennent dans l’église, parce que les femmes sont dehors. Ils ne laissent pas de même de parler et rire comme s’ils étaient dans un marché. Ils ont un peu plus de respect à la messe des bères, et à celles où le prince assiste.

Ici finit la Relation du Père Zampy. Je n’y ajouterai autre chose, sinon que tout ce que j’ai pu remarquer dans les cérémonies religieuses, et dans la créance des Mingréliens, est entièrement conforme à ce qu’il en rapporte.

Il faut que je dise un mot de leur deuil. C’est un deuil de désespérés Lorsqu’une femme perd son mari, ou un proche parent, elle déchire ses habits, elle se dépouille nue jusqu’à la ceinture, elle s’arrache les cheveux, elle s’enlève avec les ongles la peau du corps et du visage, elle se bat le sein, elle crie, hurle, grince des dents, écume, fait la furieuse, et la possédée, dans un excès épouvantable. Les hommes témoignent leur douleur d’une manière aussi barbare : ils déchirent leur habits : ils se font raser la tête et le visage : et ils se battent la poitrine.

Le deuil dure 40. jours, étant furieux les dix premiers, comme je viens de dire, et diminuant après successivement. Durant ces dix premiers jours, les proches du mort, et une quantité d’hommes et de femmes, de toutes conditions, viennent le pleurer. Cela se fait en cette manière. Ces personnes se rangent en ordre autour de cadavre, etdéchirées ; rées ; comme j’ai dit, elles se battent des deux mains la poitrine, criant Vaih, Vaih. Les cris et les coups sont mesurés, et rendent un son effroyable. Tout cela forme une affreuse image de désespoir, qu’on ne peut regarder sans frémir. Il arrive tout d’un coup qu’on n’entend rien. Le deuil s’arrête et se tient dans un profond silence : et puis tout d’un coup il fait un grand cri, et se rejette dans ses premiers emportements. Le dernier jour, qui est le quarantième, comme j’ai dit, on enterre le mort. On fait un festin à tous ses proches, à tous ses amis, à tous ses voisins, et à tous ceux qui sont venus le pleurer. Les femmes mangent à part, hors du lieu où sont les hommes. L’évêque dit la messe, et après prend de droit tout ce qui servait à la personne du mort ; son cheval, ses habits, ses armes, son argenterie, s’il en a, et les autres choses de cette sorte. Les deuils ruinent les maisons en Mingrélie : cependant, on est obligé de les faire solennellement. L’évêque dit une messe des morts, par force, pour le grand profit qui lui en revient. On vient pleurer le mort par force, afin de vivre quarante jours aux dépens de ce qu’il a laissé. Lorsqu’un évêque meurt, c’est le prince qui lui fait dire la messe des morts, le quarantième jour du deuil, et qui prend tous ses biens, hors les immeubles. Voilà ce que j’ai appris en Colchide sur la nature du pays, sur les mœurs, et sur la religion des habitants. Leurs voisins vivent, et font comme eux, presque en toutes choses ; si ce n’est que ceux qui sont plus proches de Turquie et de Perse, ont les mœurs plus douces, et les inclinations plus équitables ; au lieu que ceux qui sont plus proches des Tartares et de la Scythie, ont les mœurs plus barbares, et n’ont ni idée, ni extérieur de religion, et n’observent aucunes lois. J’ai parlé des Abcas et des peuples qui habitent au bas du mont Caucase et j’en ai dit tout ce que j’avais appris. Je dirai à présent ce que j’ai vu, et ce que j’ai ouï de plus remarquable des autres pays voisins de Mingrélie. Ces pays sont la principauté de Guriel, et le royaume d’Imirette.

Le pays de Guriel est petit. Il confine du côté du septentrion avec l’Imirette, et du côté d’orient, avec la partie du mont Caucase que tiennent les Turcs. Il a du côté d’occident la Mingrélie, et au midi la mer Noire. Il s’étend le long de cette mer, depuis le fleuve du Phase, jusqu’à un autre fleuve qui passe à un mille de Gonié, château tenu par les Turcs, éloigné du Phase de quarante milles seulement. Le pays de Guriel ressemble en tout à la Mingrélie, quant à sa nature, et quant aux mœurs des habitants. L’on y a la même religion, les mêmes coutumes, et les mêmes inclinations à l’impureté, au brigandage, et au meurtre.

Le royaume d’Imirette est un peu plus grand, que les pays dont je viens de parler. C’est l’Ibérie des Anciens. Il est enfermé entre le mont Caucase, la Colchide, la mer Noire, la principauté de Guriel, et la Géorgie. Sa longueur est de six vingts milles, sa largeur de soixante. Les peuples du mont Caucase, avec qui il confine, sont les Géorgiens et les Turcs au midi, et au septentrion les Ossi et les Caracioles, que les Turcs appellent Caracherkes, c’est-à-dire, Circassiens noirs,, pour les raisons que qu j’ai dites. Ce sont les Caracioles, ou Circassiens noirs, que les Européens ont appelés Huns, et qui firent tous ces ravages en Italie et dans les Gaules, dont parlent les historiens, et entre autres Cedrenus. La langue qu’ils parlent est mêlée de turc.

L’Imirette est un pays de bois et de montagnes comme la Mingrélie ; mais il y a de plus belles vallées, et de plus délicieuses plaines. On y trouve plus facilement du pain, de de la viande, et des légumes. Il y a des minières de fer. L’argent y a cours. On y bat monnaie. On y trouve des bourgs. Quant aux mœurs, et aux coutumes, c’est aussi la même chose qu’en Mingrélie. Le roi a trois bonnes forteresses, une appelée Scander, située sur le bord d’une vallée, et deux dans le mont Caucase, nommées Regia et Scorgia ; toutes deux de très-difficile accès, étant bâties en des lieux que la nature a ingénieusement fortifiés. Le Phase passe devant. Le prince avait, il n’y a pas longtemps, une autre forteresse bien plus importante appelée Cotatis, du même nom que tout le pays d’alentour, qui est peut-être celui que Ptolémée appelle la région Cotatene. Les Turcs en sont à présent les Mat très.

Le royaume d’Imirette a longtemps tenu sous lui les Abcas, les Mingréliens, et les peuples de Guriel, après qu’ils eurent tous quatre ensemble secoué le joug des empereurs de Constantinople premièrement, et puis des empereurs de Trébizonde, dont l’histoire remarque qu’ils se faisaient honneur du titre de rois du fleuve de Phase. Ces peuples se désunirent le siècle passé, et depuis leur révolte ils ont toujours fait la guerre entre eux. Les plus proches des Turcs ont recherché son assistance. Il les a d’abord protégés, et enfin il les a tous rendus tributaires l’un après l’autre. Le tribut du roi d’Imirette est de quatre vingts enfants, filles et garçons, âgés de dix à vingt ans. Celui du prince du Guriel est de quarante six enfants de même sorte. Celui du prince de Mingrélie est de soixante mille brasses de toile de lin faite dans le pays. Les Abcas avaient aussi été mis sous le tribut, mais ils l’ont payé peu de fois, et à présent ils ne le payent point. Le roi d’Imirette, et le prince de Guriel, envoient eux-mêmes leur tribut au pacha d’Akalzike. Un chaoux vient prendre celui du prince de Mingrélie. Lorsque je passai à Akalzike, on disait que les Turcs voulaient se mettre en possession de ces pays-là, et y mettre un pacha : ne sachant point d’autre moyen de remédier aux guerres continuelles qui les détruisent et les dépeuplent notablement. Les Turcs ne se sont pas souciés auparavant d’en prendre possession, parce qu’il est comme impossible d’y observer le mahométisme, par la raison que ces pays n’ont rien de meilleur que le vin et le cochon, dont la loi mahométane défend l’usage ; joint que l’air y est mauvais, qu’il n’y a point de pain, et que le peuple y est épars, de façon qu’en quelque lieu qu’on pût pût bâtir des forteresses, chacune ne pourrait contenir dans le devoir que sept ou huit maisons. C’est pour ces considérations qu’ils ont laissé ces provinces en leur ancien état, et qu’ils se sont contentés qu’elles leur servissent de pépinière d’esclaves. Ils en tirent sept ou huit mille chaque année. Des égards et des obstacles à peu près semblables, empêchent apparemment les Turcs d’incorporer à leur empire les vastes plaines de Tartarie et de Scythie, et les pays immenses du mont Caucase. Si les peuples qui les habitent étaient ramassés dans des villes et en des lieux forts, on aurait bientôt trouvé la voie de les réduire, et de les tenir sous le joug : Mais le moyen d’y tenir des gens qui changent de lieu tous les mois, et qui courent leur pays toute leur vie. Je ne dois pas oublier que tous ces pays-là, qui ne payent aujourd’hui tribut qu’au Turc, le payent de temps en temps à la Perse, selon que les monarques persans savent se faire craindre en y envoyant des armées. Abas le Grand tira ce tribut exactement, et même sans peine, durant tout son règne, qui parvint jusqu’à l’an 1627. Et ce tribut consistait aussi aussi en enfants d’un et d’autre sexe, de même que la Colchide le payait à la Perse dans les premiers âges du monde. Chose fort remarquable que dans tous les siècles, ces régions maritimes de la mer Noire aient produit de si beau sang et en si grande quantité.

Le prince de Mingrélie, qui règne aujourd’hui, est le huitième, depuis qu’elle s’est révoltée de la domination d’Imirette. Ils s’appellent tous Dadian, comme qui dirait chef de la justice, de dad mot persien qui signifie justice, d’où la première race des rois de Perse a été appelée Pich-Dadian, c’est-à-dire, la première justice ; pour nous marquer que ce furent les premiers hommes que les peuples de ce grand pays établirent pour leur administrer la justice, et maintenir chacun en la jouissance de son bien. Le roi d’Imirette se donne le titre de meppe, c’est-à-dire, roi, en géorgien. Le meppe et le dadian se disent tous deux descendus du roi et prophète David. Les anciens rois de Géorgie s’en disaient descendus aussi, et le kan de Géorgie en ses titres se dit de même issu de ce grand roi par Salomon son fils. Le roi d’Imirette se donne un autre titre encore bien plus fastueux, dans les lettres qu’il fait expédier. Il se qualifie roi des rois.

Fin du premier Tome..


MR. LE CHEVALIER CHARDIN, EN PERSE, ET AUTRES LIEUX DE L’ORIENT. TOME SECOND ;

Contenant le voyage de PARIS à ISPAHAN.

SECONDE PARTIE,

Qui comprend le voyage de Mingrélie à TAURIS.

Enrichi d’un grand nombre de belles Figures en Taille-douce, représentant les Antiquité et les Chosses remarquables du pays.

LIBERTAS SINE SCIENTIA LICENTIA EST

A AMSTERDAM,

Chez JEAN LOUIS DE LORME

MDCCXI.


VOYAGE DE MONSIEUR LE CHEVALIER CHARDIN DE PARIS A ISPAHAN.

Dès que notre vaisseau eut pris port à la rade d’Isgaour, comme j’ai dit, j’allai à terre avec le marchand grec qui me conduisait. J’espérais d’y trouver des maisons, un peu de vivres, et quelques secours : cet espérance n’était pas mal fondée, puisque je voyais sept vaisseaux dans le port ; mais je fus fort trompé, je ne trouvai rien de tout cela. La plage d’Isgaour est toute couverte de bois. On y a une esplanade à cent pas du rivage, un endroit qui en a deux cent cinquante de long, et cinquante de large, c’est là le grand marché de la Mingrélie. Il y a une rue qui a de chaque côté une centaine de petites cabanes faites de branches d’arbres attachées les unes aux autres. Chaque marchand en prend une. Il y couche et y tient boutique des choses seulement qui se peuvent vendre en deux ou trois jours. Celles qu’on a achetées, et celles qu’on ne voit pas apparence de vendre incessamment se gardent dans le vaisseau, à cause du peu de sûreté qu’il y a à terre. Il n’y avait autre chose en ce marché, ni pas une maison de paysan aux environs. Mon conducteur dit à quelques gens qui étaient venus au marché d’apporter le jour suivant du gom, c’est ce grain dont l’on se sert au lieu de pain, du vin, et d’autres provisions. Ces paysans le promirent, mais ils n’en firent rien. Je fus bien surpris et bien affligé de n’en point trouver, car les nôtres allaient finir, et de ne voir en ce marché que des esclaves enchaînés, et qu’une douzaine de gueux, nus, l’arc et la flèche à la main, et qui faisaient peur. C’étaient les douaniers. Mais ma surprise et mon affliction augmentèrent fort, apprenant que les Turcs, et le prince de Guriel venaient en Mingrélie, que chacun prenait les armes, et commençait la guerre en pillant les maisons de ses voisins, et en enlevant les personnes et le bétail partout où ils le rencontraient. J’avais fait un grand fond sur les missionnaires théatins, qui sont en Mingrélie, lorsque je pris la résolution d’y venir. Je m’assurais qu’ils auraient une maison où l’on pourrait être en sûreté, et qu’ils me feraient promptement passer en Perse. Leur maison est à quarante milles d’Isgaour par terre. Par mer il y en a cinquante cinq. J’envoyai au préfet de la mission un exprès, avec une lettre où je lui mandais que j’étais venu en Mingrélie, et que j’allais en Perse pour des affaires d’importance. Que j’étais chargé pour lui de lettres de recommandation de l’ambassadeur de France, du résident de Gênes, du custode des capucins de Grèce, et du facteur des théatins à Constantinople, et que je le suppliais instamment d’envoyer quelqu’un qui me donnât les ouvertures nécessaires pour faire mon voyage. Je pensais faire marché en argent avec l’exprès ; mais il le fallut faire en toile. Mon conducteur accorda avec lui à deux pièces de toile bleue, à condition qu’il serait de retour en deux jours et demi. Ces deux pièces coûtaient quatre francs à Caffa. Je retournai au vaisseau fort triste et fort affligé de me trouver dans un pays où il n’y avait aucuns vivres à acheter, où l’argent n’avait point de cours, et où l’on ne trouvait point de logis pour demeurer. Tant d’esclaves, de tous âges, d’un et d’autre sexe, les uns enchaînés, les autres attachés deux à deux, ces douaniers, et leur air brigand et assassin, m’avaient rempli l’imagination de frayeur. Je fis ferme pourtant, et m’efforçai autant que je pus de dissiper toutes ces craintes.

Je n’en parlai ni à mon Camarade, ni à mes gens. Je leur dis qu’on m’avait promis des vivres, mais qu’il était bon néanmoins de ménager autant qu’il se pourrait le peu qui nous en restait.

Le bruit de guerre, dont j’ai parlé, n’empêcha point les marchands de notre vaisseau de se débarquer le lendemain avant jour. Ils allèrent à terre, prirent chacun une cabane, et y portèrent des marchandises.

Le 18. à midi mon conducteur vint au vaisseau, m’apporter la réponse du préfet des théatins. Elle était courte. Il me mandait que dans deux ou trois jours il serait au vaisseau avec une barque, et qu’il me servirait de tout son pouvoir.

Le 19. sur le soir un nombre de paysans, qui se sauvaient, passèrent par Isagaour, et y donnèrent une furieuse alarme, racontant que les Abcas, que le prince de Mingrélie avait appelés à son secours contre les Turcs, pillaient et brûlaient tout, et emmenaient les gens et le bétail, et qu’ils n’étaient pas loin du port. Chacun en un instant se mit à charger ce qu’il put dans les barques des vaisseaux. Il était tard, les vaisseaux sont à près d’un mille de terre. On n’y put faire que deux voyages. Chaque capitaine fit porter deux pièces de canon en terre. On les dressa aux avenues du marché, et toute la nuit on y fut sous les armes. Je ne puis exprimer la grande affliction où un si malheureux, et un si subit accident me jeta. Je ne me sentais point de fermeté à tenir contre. Ce qui me désespérait, c’est que le capitaine parla d’abord d’aller négocier chez les Abcas, et chez les Cherkes, et puis de retourner à Caffa. C’était pour être trois mois sur mer et ne se retirer qu’à la fin de l’année. Le reculement de ma fortune que cette proposition me mettait devant les yeux, le danger de périr, le manquement de vivres, l’impossibilité apparente d’en recouvrer ; tout cela, dis-je, que je voyais distinctement, n’était pas néanmoins ce qui faisait ma plus grande peine. C’était de voir le bien de mes amis, que je croyais échappé de la mer Noire, et de la Turquie, exposé de nouveau à courir tous ces dangers, et moi réduit à essuyer les reproches et le mépris des gens, à m’entendre imputer pour fautes, les accidents inopinés, et pour imprudence, les mauvaises rencontres du temps. Mon accablement augmenta par l’abattement de mes valets et par leurs imprécations, l’un contre la destinée, l’autre contre le pays où nous étions, l’autre contre les gens qui m’avaient mis en tête la mer Noire ; en un mot, j’étais en une si profonde angoisse, que j’y devais abîmer. Dieu néanmoins m’en tira par sa grâce. Il me fortifia le courage. Je raffermis mes gens, mais leur patience ne durait pas, c’était toujours à recommencer ; car la faim que nous souffrions les rejetait de temps en temps dans leurs emportements brutaux.

Le 20. tous les gens de notre vaisseau et des autres qui étaient à la rade se rembarquèrent. Ils aimèrent mieux abandonner des laines, du sel, de la faïence, et d’autres pareilles marchandises, que de s’exposer à être pris des Abcas, qu’on les assurait être proches. Ils l’étaient en effet ; car à dix heures du soir nous vîmes tout le marché en feu, et le lendemain matin des gens y étant allés, ils ne trouvèrent plus que des cendres, et des restes d’embrasement.

Dès que notre monde fut à bord, je tâchai d’acheter d’eux du biscuit, du riz, du beurre, des oignons, et des légumes sèches. Personne n’en voulait vendre, appréhendant qu’il ne fallût retourner à Caffa ; toutefois, à force d’argent, je tirai de divers marchands soixante livres de biscuit, un peu de légumes, huit livres de beurre, et douze livres de riz. C’était bien peu pour six personnes, le bon A 4 ménage le fit durer plus longtemps que je ne croyais. Il y avait dans notre vaisseau du poisson sec en abondance, nous ne mangions presque d’autre chose. J’étais merveilleusement content quand j’avais fait faire à mes gens un repas sans pain, je comptais cette abstinence pour une aventure de jour heureux.

Le 27. voyant que le préfet des théatins n’était point venu, et ne sachant ce que je devais attendre de sa part, j’exposai à mes gens le besoin qu’il y avait qu’un d’eux l’allât trouver, parce qu’il n’y avait que lui qui nous pût garantir des maux qui nous menaçaient, et nous tirer de ceux que nous endurions, et qui redoublaient chaque jour. Notre manquement de vivres, et leur désespoir, les persuadèrent plus que toutes mes raisons. Un d’eux s’offrit à aller trouver les théatins. Il y avait alors à notre vaisseau une barque d’Anarguie, c’est un village sur le bord de la mer qui n’est qu’à vingt milles de Sipias, lieu où demeurent ces religieux. Cette barque était venue charger du sel. Le valet que j’envoyais se mit dedans. Je lui donnai quatre ducats d’or, de l’argent, de la mercerie, et le chargeai de toutes les lettres que j’avais pour le préfet des théatins. J’en usais ainsi, afin que la recommandation de tant de personnes, les unes de qualité, les autres de ses amis, le poussât à nous secourir dans la peine extrême où nous étions. Je la lui mandai fort amplement, le conjurant de m’aider s’il le pouvait. Je lui mandais aussi que l’homme que je lui envoyais avait de l’argent, dont je le suppliais de se servir, que je ne désirais de lui que sa peine, de laquelle encore je ne manquerais pas de lui tenir compte.

Le 4. d’octobre au matin le valet que j’avais envoyé revint, amenant avec lui le préfet des théatins. J’ai déjà dit qu’il se nommait Don Marie Joseph Zampi, et qu’il est de Mantoue. Je courus le saluer et l’embrasser. Voici la première chose qu’il me dit. Dieu pardonne, monsieur, aux gens qui vous ont conseillé de venir ici, le mal qu’ils ont attiré sur vous. Vous êtes arrivé dans le plus méchant et dans le plus barbare pays du monde ; et le meilleur parti que vous puissiez prendre, est de vous en retourner à Constantinople par la première commodité. La joie que le Père nous avait causée par sa vue nous fut ôtée par ce discours. Je le menai dans ma cabane, et là avec mon camarade nous délibérâmes de ce qu’il fallait faire. Nous le remerciâmes d’abord de la peine qu’il avait prise de venir de si loin. Il me dit qu’il serait venu au temps qu’il avait promis, mais que la guerre et l’irruption des Abcas avaient rendu les chemins si dangereux, qu’il n’avait osé s’exposer. Je lui dis ensuite, que le discours qu’il m’avait tenu, en me faisant l’honneur de m’embrasser, me désespérait, et que je le suppliais de me dire s’il ne venait pas nous prendre, et nous emmener en sa maison. Il me répondit, qu’il était venu pour nous servir en tout ce qu’il pourrait, qu’il nous mènerait chez lui si nous le désirions ; mais qu’il était bien-aise de nous faire connaître la nature du pays où nous voulions passer. Qu’il n’y avait point de pain, et que dans le temps présent on n’y trouvait aucuns vivres, que l’air

As l’air y était malsain, et le peuple si méchant, que cela n’était pas concevable. Je lui dis que nous avions une lettre de recommandation pour le prince de Mingrélie. Il me répliqua, que ce prince de Mingrélie était tout aussi méchant, un aussi grand brigand, et aussi franc voleur que ses sujets. Il nous conta là dessus qu’il y avait trois ans, que revenant d’Italie, il apportait beaucoup de présents pour ce prince, pour la princesse sa femme, pour le vizir, et pour les principaux de la cour, qu’il leur distribua, donnant presque tout ce qu’il avait ; que bien loin d’être contents, le prince envoya enlever le peu qu’il avait gardé ; et qu’encore qu’il soit son médecin, et de tous les grands, le vizir le fit mettre peu après dans un cachot, la chaîne au col, et les fers aux pieds, pour avoir de l’argent, et qu’il ne se retira des mains de ce tigre qu’en lui donnant 40. écus. Ce que je vous dis, messieurs, ajouta-t il, n’est point du tout pour vous renvoyer, c’est seulement pour vous informer du danger où vous vous jetez, en mettant le pied en Mingrélie. Si vous y voulez venir après ces avertissements, je ferai tout de mon mieux pour bien conserver vos personnes et votre bagage, et pour vous faire passer sûrement en Perse.

Je ne délibérai point sur ce que ce Père nous représenta. Les maux dont on me menaçait en Mingrélie étaient maux à venir, et j’espérais je ne sais sur quoi de les éviter. Ceux que je souffrais étaient présents, j’en avais l’imagination remplie et le cœur abattu. Je représentai au Père Zampi que quelques malheurs qui nous pussent arriver en Mingrélie, ils seraient toujours moindres que ceux qui nous arriveraient en retournant à Caffa, et qu’ils nous feraient infailliblement périr. Je lui fis remarquer que nous n’avions ni provisions, ni vivres, que le vaisseau où nous étions était vieux, qu’il s’emplissait journellement d’esclaves d’un et d’autre sexe, et de tous âges, de sorte qu’on ne pouvait déjà plus se remuer dessus. Qu’il y venait depuis le matin jusqu’au soir grand nombre d’Abcas et de Mingréliens qui l’emplissaient de vermine, et y apportaient une infection qui ne manquerait pas d’engendrer la peste : que le vaisseau ne ferait de deux mois voile pour Caffa ; que ce serait alors la saison des tempêtes, et le temps que la mer Noire, cette mer si orageuse et si dangereuse, est le plus travaillée de bourrasques : Que supposé que nous arrivassions à Caffa, et s’il voulait à Constantinople, ce ne pouvait être de quatre mois, après quoi nous serions à recommencer, c’est-à-dire, à rechercher un chemin pour passer la Turquie, et à courir derechef de risque de ses avanies et de ses douanes. Qu’enfin, durant toutes ces courses, nous serions tant de fois exposés à périr, qu’il valait autant en courir le risque en Mingrélie, où il ne pouvait être plus grand ; mais où il pouvait ne durer guère, n’y ayant que quatre journées de chemin à faire pour être en pays de sûreté.

Le père Zampi ne rejeta aucune de mes raisons. Notre passage ne pouvait que lui faire du bien en son particulier et à sa mission. Il ne parla plus que de nous emmener, et nous tirer entièrement du vaisseau. La barque dans laquelle mon valet l’avait amené, était était longue comme une felouque, mais plus large et plus profonde, on l’avait frétée pour aller et venir. Nous nous y embarquâmes avec tout notre bagage, et pour cent écus de denrées que nous achetâmes au vaisseau. Le Père Zampi en fit l’achat. Je l’en avais supplié, parce qu’il savait ce qui était de débit en Mingrélie, où comme j’ai dit, l’argent n’a point de cours que comme une marchandise. Notre bagage ayant été embarqué avant midi, nous fîmes voile à l’heure même. J’étais ravi de joie de me voir hors du vaisseau ; dont je ne pouvais plus sentir la puanteur, ni voir la vie et le commerce infâme qui se faisait dessus. C’était un cloaque et un cachot d’esclaves, tous les soirs on enchaînait les hommes deux à deux, et les garçons aussi. Le matin on leur ôtait les chaînes, c’était un bruit qui ne me laissait point reposer, et un objet qui m’enfonçait toujours dans la tristesse. On ne manquait pas tous les matins de voir du feu en terre. C’était un signal qu’il y avait des gens qui amenaient vendre des esclaves, ou d’autres marchandises. On y envoyait la barque. Ceux qui voulaient venir au vaisseau se mettaient dedans avec leurs marchandise, venaient à bord et faisaient leur trafic. La guerre de Mingrélie fut favorable à nos marchands ; car les Abcas leur apportaient à vendre le butin qu’ils avaient fait. Il vint un jour à notre vaisseau un Abcas de qualité, ayant une suite de sept ou huit hommes qui semblaient tout à fait être les plus grands fripons du monde. Il amena trois esclaves. Ses gens étaient chargés de butin, entre autres choses ils avaient un cadre d’image tout d’argent. Je leur fis demander où était l’image, ils répondirent qu’ils l’avaient laissée dans l’église, et n’avaient osé l’emporter de peur qu’elle ne les tuât.

Notre vaisseau avait quarante esclaves lorsque j’en sortis. Le capitaine, et les marchands, turcs, et chrétiens, les avaient troqués contre des armes, des hardes, et d’autres denrées. Ils donnaient de ce que l’on voulait, et le comptaient deux fois plus qu’il ne leur avait coûté. Les hommes âgés depuis 25. ans jusqu’à 40. ne leur revenaient qu’à 15. écus, et ceux qui étaient plus âgés à 8. ou 10. Les belles filles d’entre 13. à 18. ans à 20. écus, les autres à moins ; les femmes à 12. les enfants à 3. ou 4. Un marchand grec, qui avait une chambre près de la mienne, acheta une femme et son enfant à la mamelle, douze écus. La femme était 'de 25. ans, elle avait les traits du visage admirablement beaux, et un vrai teint de lys. Je n’ai jamais vu de plus beaux tétons, de gorge plus ronde, de teint plus uni : cette belle femme faisait tout ensemble envie et compassion. Je disais en moi-même en la regardant tristement : Malheureuse beauté, vous ne me feriez ni compassion ni envie, si j’étais en un autre état, et si je ne me trouvais moi-même sur le point de tomber en de plus grandes misères, s’il s’en peut de plus grandes que celles d’esclave. Ce qui me surprenait, c’est que ces misérables créatures n’étaient pas abattues, et ne paraissaient pas sentir le malheur de leur condition. Dès qu’on les avait achetées on leur ôtait les lambeaux dont elles étaient couvertes. On les vêtait de linge et d’habits neufs, neufs, et on les faisait travailler. On employait les hommes et les garçons au service du vaisseau, les femmes et les filles à coudre. Ils paraissaient tous bien satisfaits de l’habillement et de la nourriture qu’on leur donnait. Le travail était leur grande peine, il fallait souvent que le bâton les y portât. Ayant considéré durant plusieurs jours leur naturel paresseux aux uns et aux autres, au delà de ce qu’on peut se l’imaginer, il m’entra dans l’esprit ce que je n’avais pu jusque là y mettre, savoir que les sérails fussent des prisons si paisibles et si délicieuses qu’on le disait. Je compris alors, que des créatures paresseuses à tel excès que ces femmes mingréliennes, que je voyais n’avoir pas de plus grand plaisir que d’être assises, la tête penchée sur les genoux tout le jour entier, à moins qu’on ne les forçât de travailler ; que ces sortes de femmes, dis-je, ne se pouvaient pas trouver mal à leur aise dans de beaux logis avec de spacieux jardins, où on leur donnait abondamment tout ce qui est nécessaire à la vie, sans les mettre à rien faire. Il est vrai que ce n’est que les plus belles femmes que l’on traite ainsi. On fait au contraire travailler les autres continuellement, et on les y force avec le bâton, comme je l’ai dit. Il me vint aussi dans l’esprit qu’il fallait que du temps des républiques de Grèce, les femmes mingréliennes et circassiennes n’eussent pas la même estime de beauté au dessus des Grecques qu’elles ont à présent, puisqu’on ne lit pas qu’autre que Jason soit venu chercher des femmes en cette partie du monde, au lieu qu’on y accourt à présent de tous les endroits de l’Orient ; et que le prix qu’on donne pour ces femmes, les peut faire passer raisonnablement pour des vraies toisons d’or.

Nous eûmes assez bon vent. Notre petite barque allait à voile et à rames. Je m’entretins avec le Père Zampi, durant le voyage, des moyens qu’il fallait tenir pour ne point tomber entre les mains des ennemis, et n’être ni pillé, ni assassiné des Mingréliens. La conversation se tourna ensuite sur les personnes dont je lui avais envoyé les lettres. Il me dit que celle de l’ambassadeur de France était la duplicata d’une qu’il lui avait écrit l’année passée, pour avoir des attestations de la religion des Colchéens : Il me la donna à lire. Je la lus, et je fus surpris, que nous ayant été donnée pour lettre de recommandation, nous n’y fussions pas seulement nommés. J’appréhendai qu’il ne vînt à la pensée du Père Zampi, que l’ambassadeur n’avait pas pour nous autant de bienveillance et de considération que je tâchais de lui faire croire. Cela m’obligea à lui montrer la lettre qu’il nous avait fait l’honneur de nous donner pour le prince de Mingrélie : en voici la copie.

TRÈS-ILLUSTRE PRINCE,

L’empereur de France, mon maître, m’ayant commandé d’appuyer de sa protection vos intérêts à la Porte ottomane dans toutes les occasions qui s’en présenteront, j’ai bien de la joie d’avoir le moyen non seulement de vous en assurer par cette lettre, mais encore de ce que les sieurs Chardin et Raisin, qui en sont les porteurs, vous donneront les mêmes assurances de ma part. Vous m’obligerez, de les croire, et par la considération que je fais de leurs personnes, de les appuyer et de les protéger en tout ce qui dépendra de votre autorité, pendant qu’ils séjourneront en votre cour, et lorsqu’ils voudront sortir de vos États pour passer en Perse. J’espère que vous leur accorderez volontiers cette grâce, et que vous y ajouterez celle de me croire

TRÈS-ILLUSTRE PRINCE,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Ambassadeur pour sa Majesté très-Chrétienne l’Empereur de France à la Porte Ottomane.

Sur le minuit nous arrivâmes à l’entrée du fleuve Astolphe. Les Mingréliens l’appellent Langur. C’est un des grands fleuves de Mingrélie. Nous nous arrêtâmes-là, et envoyâmes à Anarghie deux de nos mariniers prendre langue des ennemis, et voir si les gens n’avaient point fui, et ce qu’ils faisaient. Anarghie est un village à deux milles de la mer. C’est le plus considérable endroit de Mingrélie. Il est grand de cent maisons ; mais elles sont si éloignées les unes des autres, qu’il y a deux milles de la première à la dernière. Il y a toujours dans ce village des Turcs, qui achètent des esclaves, et des barques pour les emmener. On dit qu’il est bâti à l’endroit où était autrefois une grande ville nommée Héraclée.

Le 5. avant le jour, ces deux mariniers revinrent. Ils firent rapport que les Abcas n’avaient point fait de courses proche d’Anarghie, qu’ils n’en avaient pas approché plus près que 15. milles, et que tout était-là à l’ordinaire. Le Père Zampi fit promptement ramer, afin d’arriver de bonne heure au village, et de tout débarquer sans être vus de personne. Tout cela réussit à souhait, nous allâmes loger chez un paysan des mieux accommodés du lieu ; nous avions beaucoup de coffres, le plus grand était plein de livres. Le Père Zampi me conseilla de l’ouvrir dès que nous serions au logis, et de le tout vider, faisant semblant de chercher quelque chose, afin que les gens chez qui nous allions, ne s’imaginassent pas qu’il y avait des trésors dans ces coffres, et publiassent que nous étions religieux, et que nous n’avions que des livres. Je suivis cet avis, et m’en trouvai bien. Les gens du logis demeurèrent étonnés de ne voir dans un si grand coffre que des livres, et je juge qu’ils se figurèrent quelque chose de pareil dans les autres.

Le 9. un théatin laïc nous vint voir. C’était le médecin et le chirurgien de toute la Mingrélie. L’accès que son art lui donnait chez le prince et chez tous les grands, lui avait merveilleusement enflé le cœur. Il ne considérait ni Pères, ni préfet, et ses actions, et ses discours avaient un faste insupportable. Je le reçus, et le traitai comme sa vanité le désirait. Il me donna mille assurances de protection et de secours, et me promit fort de nous apporter des nouvelles du départ des Abcas dès qu’il en serait bien assuré. Il n’y manqua point, il vint le 13. nous donner cette bonne nouvelle. Il nous dit que le jour précédent il s’était trouvé chez le prince lorsqu’on la lui avait apportée. Il nous conta aussi que les Abcas avaient emmené douze cents personnes, beaucoup de bétail et beaucoup d’autre butin, qu’ils avaient saccagé la maison d’un sujet des théatins, et pris trois de leurs esclaves. Que le prince avait envoyé deux gentilshommes au prince des Abcas, lui faire des plaintes, et des menaces sur sa perfidie, de ce qu’étant venu en Mingrélie sous promesse et serment de la défendre contre les Turcs, il avait employé ses troupes à la saccager et à la piller, et s’en était après retourné sans rien faire en sa faveur. Après qu’il m’eut bien conté des nouvelles, il dit au Père Zampi que nous pouvions tous aller en leur maison à Sipias, et que le prince et le catholicos lui avaient ordonné de me dire et à mon camarade que nous étions les bienvenus, et qu’ils nous donneraient des hommes et des chevaux pour nous mener en Géorgie. Nous résolûmes de partir le lendemain.

Pendant que je demeurai à Anarghie je ne souffris point de disette, on trouvait des volailles, des pigeons sauvages, des cochons, et des chèvres. Mes gens troquaient cela contre de la toile, des aiguilles, de l’encens, des peignes, et des couteaux. Ils avaient les denrées à assez bon marché. Le vin était en abondance, c’était le temps de vendange, je ne manquais que de pain. Il y avait à Anarghie une dame de qualité qui s’était depuis peu retirée-là. Elle était veuve, son mari avait été vizir du prince.

Le Père Zampi me mena chez elle. Je lui fis un présent de ces menues denrées. Elle pour m’en récompenser, et pour en attirer d’autres, m’envoyait tous les jours un pain de demi livre, avec quelque autre régal. Un jour c’était du sanglier, un autre jour un pain de cire, un autre un morceau de miel, un autre un faisan, et m’envoyant cela elle me faisait toujours demander quelque bagatelle, couteaux, ciseaux, ruban, papier, ainsi elle se faisait payer de ses présents au double. Un jour elle me vint voir, et me fit beaucoup de caresses, et encore plus de demandes. Ce commerce me. déplaisait, je l’entretenais néanmoins, pour avoir du pain, ne sachant où en recouvrer ailleurs.

Le Père Zampi me faisait passer pour capucin. Il disait que j’allais trouver les capucins qui sont en Géorgie. Que je m’étais travesti pour n’être pas reconnu en Turquie, et pour passer avec plus de facilité. Afin d’appuyer ce déguisement il m’avait exhorté à m’habiller misérablement, et à faire le pauvre en toutes occasions. Je jouais assez bien mon personnage, mais la conduite de mes valets empêchait qu’il n’imposât. Ils rompaient mes mesures par la cuisine qu’ils faisaient. Ils achetaient tout ce qui se trouvait bon à manger, quelque prix qu’on en voulût. En un mot ils se payaient avec excès des disettes passées ; et cette dépense faisait penser aux gens, que je n’étais pas si pauvre qu’on disait.

Le 14. deux heures avant jour nous partîmes d’Anarghie, nous fîmes deux lieues remontant le fleuve Astolphe, après quoi nous dé débarquâmes notre bagage, et le mîmes sur six petites charrettes. Des provisions que le Père Zampi avait achetées, en remplissaient deux autres. Ces huit charrettes chargées firent un furieux éclat. On n’a pas accoutumé en Mingrélie de voir tant de bien à la fois. En moins de deux jours tout le pays fut informé qu’il était arrivé des Européens qui avaient plein huit charrettes de bagage. On contait cette nouvelle avec des particularités qui nous attirèrent beaucoup de malheurs, comme je dirai. Nous fîmes quatre lieues et demie par terre, et nous arrivâmes à Sipias au coucher du soleil.

Siplas est le nom de deux petites églises, dont l’une est paroisse de Mingrélie, et l’autre appartient aux théatins. Elle leur a été donnée avec le clos où les deux églises sont enfermées. Ce clos est grand, ils y ont bâti plusieurs corps de logis de charpente à la façon du pays. Les uns ont un bas, et un étage, les autres n’ont que le bas. Chaque religieux a un de ces logements pour demeurer, de manière qu’ils sont tous séparés. Les plus petits logis sont remplis de leurs esclaves, et de deux familles de paysans de leurs sujets.

Les théatins vinrent en Mingrélie l’an 1627. Ils y firent reçus comme médecins. Le prince qui régnait alors était puissant, on lui représenta que c’était le bien et l’avantage de son pays, qu’il s’y établît des gens qui savaient un art si utile à la conservation de la santé. Il leur fit accueil, et il leur donna la maison qu’ils ont, des terres, et quantité de paysans pour les labourer, et pour entretenir leur leur famille de vin et de grain. Vingt-et-un ans auparavant les jésuites de Constantinople avaient envoyé deux de leurs confrères en ce pays-là ; mais ils y moururent si-tôt que cela fit peur aux autres, aucun d’eux n’y a plus voulu retourner. Les théatins avaient les années passées des maisons en Tartarie, en Géorgie, en Circassie, et Imirette. Elles se sont toutes détruites, ils ont abandonné ces lieux, voyant qu’on n’y voulait pas recevoir la religion romaine, et que la médecine dont ils faisaient profession les accablait. Ils m’ont assuré plusieurs fois qu’ils auraient il y a longtemps laissé pareillement celle de Colchide, pour les mêmes considérations ; mais qu’ils s’y tenaient pour l’honneur de l’Église romaine, qui se faisait une gloire d’avoir des gens par toute la terre, et pour l’honneur de leur ordre en particulier, qui n’ayant plus que cette seule mission au monde, déchirait d’estime s’il ne la pouvait entretenir.

Il y avait quatre théatins à Sipias lorsque j’arrivai, trois prêtres et un laïc. Les prêtres exerçaient la médecine, le laïc la médecine et la chirurgie. Il avait été dans le monde chirurgien de profession. Les théatins disent que le profit spirituel qu’ils font dans ce pays-là est de baptiser les enfants, n’y en ayant point qui soient baptisés, ou qui ne le soient mal. Hors cela, ils avouent qu’ils ne font rien auprès des Mingréliens, qui bien loin, disent-ils, d’embrasser le rite romain, croient que les Européens ne sont pas chrétiens, parce qu’ils ne leur voient pas observer tant de jeûnes, ni si rudes qu’eux, et qu’ils ne craignent pas les images. Les propres efcla esclaves des théatins ne veulent pas communiquer avec eux dans les cérémonies religieuses ; et ils m’ont dit qu’ils n’avaient jamais pu en élever aucun à servir la messe. Je leur ai vu plusieurs fois baptiser des enfants, ils donnent le baptême à tous ceux qu’ils trouvent dans les maisons, où ils n’étaient venus de longtemps, et où ils ne se souvenaient point d’avoir administré ce sacrement. J’ai demeuré plusieurs jours avec le préfet des théatins en divers lieux de Mingrélie, et j’ai vu plusieurs fois la manière dont ils baptisaient les enfants. Lorsqu’on lui en amenait quelqu’un malade pour le voir, il faisait venir de l’eau, disant qu’il avait besoin de se laver les mains. Il les lavait, et sans les essuyer, il touchait du bout du doigt le front de l’enfant, en faisant accroire que c’était pour reconnaître sa maladie.

Il baptisait les enfants qui se portaient bien, | secouant sur eux les mains en les lavant, comme par manière de badinerie. La première fois que je lui vis faire cela, je remarquai qu’il parlait entre ses dents, souriait et me regardait. Je lui demandai ce qu’il faisait : Je viens de baptiser ces enfants, me dit il, c’est leur bonheur que nous soyons venus dans cette maison. Je lui demandai quel nom il leur avait donné : Je ne leur en donne point, répondit-il, car souvent je ne sais si je baptise mâle ou femelle, le nom n’est pas nécessaire, il suffit de jeter une goutte d’eau sur l’enfant, et de faire mentalement la forme du baptême. Au reste, les théatins sont très misérables en Mingrélie, on les pille, on les maltraite, on n’a pour eux ni respect, respect, ni considération ; sinon quand la maladie, ou quelque blessure réduit à avoir besoin de leur assistance.

Le 18. la princesse de Mingrélie vint chez les théatins. Le préfet l’alla promptement recevoir. On appelle les princesses de Mingrélie, et celles des pays voisins, dedopale, c’est un mot géorgien qui signifie reine. Elle était à cheval, elle avait environ huit femmes et dix hommes à sa suite, avec des gens à pied autour de son cheval. Ce train était fort mal vêtu et fort mal monté, Elle dit au préfet qu’elle avait appris que la provision qu’on leur envoie tous les ans de Constantinople était venue, et qu’il y avait des Européens dans sa maison, qui avaient apporté un grand bagage. Qu’elle s’en réjouissait, et désirait les voir pour leur dire qu’ils étaient les bienvenus. On m’appela aussitôt pour la saluer. Le Père Zampi me dit qu’il lui fallait faire un présent, que c’était la coutume de payer de quelque don les visites du prince et de la princesse. Je lui dis que je la suppliais de vouloir bien attendre que je lui en portasse un à son palais. Elle accepta le délai. On lui avait dit que je parlais turc et persan. Elle fit venir un esclave qui savait bien le turc, et me fit mille questions sur ma qualité, et sur mon voyage. Je disais que j’étais capucin, et je parlais et j’agissais toujours en religieux ; mais il ne me parut pas que Sa Majesté le crût, car la plupart de ses questions étaient sur l’amour. Elle me faisait demander si je n’en sentais point, si je n’en avais jamais senti. Comment il se pouvait faire qu’on n’eût point d’amour, et qu’on se passât de femme. Elle poussait cet entretien avec un merveilleux plaisir, toute sa suite s’épanouissait là dessus ; pour moi qui me désespérais, j’eusse voulu que la princesse et sa suite eussent été bien loin de moi. Je craignais à tout moment qu’elle ne fît piller le logis, ayant demandé à trois reprises de voir ce que j’avais apporté, et la provision des théatins. On la leur envoie annuellement de Constantinople, comme j’ai dit ; consistant en denrées de plusieurs sortes. Ils sont obligés d’en faire part au prince et à la princesse, au vizir et aux principaux gentilshommes du pays. Le Père Zampi lui promit de lui porter le lendemain le présent accoutumé, et que je lui en porterais un aussi, elle s’en alla grâces à Dieu avec cette assurance.

Le 19. au matin elle m’envoya inviter à dîner, j’y fus avec le Père Zampi et un autre théatin. Elle était à une maison à deux milles seulement de la nôtre. Elle ne demeurait pas avec le prince, il ne la pouvait souffrir, et la haïssait à mort. On la lui a fait épouser par force. Je la trouvai dans un plus bel ajustement qu’elle n’était le jour précédent. Elle était fardée, et s’efforçait bien de paraître belle. Elle avait des habits de brocard d’or, et des pierreries à sa coiffure, son voile était tout à fait galant, et fait d’une façon particulière. Elle était assise sur des tapis, ayant à ses côtés neuf ou dix femmes de chambre. Ses filles d’honneur étaient, disait-on, retirées en une forteresse à cause de la guerre. La salle était remplie de gredins demi nus, qui composaient sa cour. On me demanda le présent que j’avais apporté pour la princesse avant que de me faire entrer, un valet le portait. Il le donna à ses gens. Il consistait en pâtes de Gênes, en rubans, en papier, en aiguilles, en étuis de couteaux et de ciseaux assez jolis. Tout cela avait coûté quelque 23. ou 24. francs : mais il en valait plus de soixante en Mingrélie. La princesse en fut fort contente. Elle me fit entrer après l’avoir vu. Il y avait un banc proche d’elle, sur lequel cet esclave qui parlait turc me dit de m’asseoir : elle me dit d’abord qu’elle me voulait marier à une de ses amies, et qu’elle ne voulait point que je sortisse de son pays, qu’elle me donnerait des maisons, des terres, des esclaves et des sujets ; elle me recommença ensuite le discours de la première fois, mais il ne dura guère, car on la vint avertir que le dîner était prêt.

La maison où elle logeait était au milieu de cinq ou six autres, chacune à cent pas de distance, sans enceinte de haie ou de mur. On voyait au devant une estrade de bois d’environ 18. pouces de hauteur, couverte d’un petit dôme. On étendit des tapis dessus. La princesse s’y assit, ses femmes se mirent à quatre pas d’elle sur d’autres tapis. Ce nombre de gredins qui faisaient sa cour s’assirent en rond sur l’herbe, il y en avait environ cinquante. Pour les théatins et pour moi il y avait deux bancs proche de l’estrade, l’un nous servait de siège, l’autre servit de table. Quand la princesse fut assise, son garde-nappe étendit devant elle une longue toile peinte, et mit sur un bout le buffet, qui consistait en deux grands flacons et deux petits, en quatre plats et huit tasses de diverses grandeurs, en un bassin et une cuillère à pot, et en une écumoire, et tout cela d’argent. D’autres valets mettaient au même temps devant tous ceux qui étaient là assis, des planches de bois pour servir de table. On en mit une aussi devant les femmes. Dès que tout cela fut rangé, on apporta au milieu de la place deux chaudrons, un très-grand porté par quatre hommes, et qui était plein de gom commun, un autre plus petit, porté à deux, plein de gom blanc. J’ai dit que ce gom est une pâte, dont les Mingréliens se nourrissent, comme nous faisons de pain. Deux autres hommes apportèrent sur une civière un cochon bouilli tout entier, et quatre autres hommes chacun une grande cruche de vin. On servait de tout cela à la princesse, puis à ses femmes, puis à nous, puis à la suite. On servit de plus à la princesse un bassin de bois, où il y avait du pain, et des herbes fortes pour exciter l’appétit, et un grand plat d’argent dans lequel il y avait deux volailles, une bouillie, une rôtie, toutes deux avec une méchante sauce dont je ne pus jamais manger. La princesse m’envoya une partie du pain et des herbes, et me fit dire que je demeurasse à souper, et qu’elle ferait tuer un bœuf ; c’était un pur compliment. Un peu après elle m’envoya deux morceaux de volaille, et me fit demander pourquoi il ne venait pas en Mingrélie de ces ouvriers Européens qui travaillaient si bien les métaux, la soie, et la laine, et pourquoi il ne venait que des moines de quoi l’on n’avait que faire, et que l’on ne désirait point. Je fus bien étonné de cette question. La princesse parlait tout haut mingrélien, son esclave me rapportait aussi tout haut sa pensée en turquesque. Ainsi je laisse à penser la confusion dont cette demande couvrait les pauvres théatins qui étaient là. À dire le vrai, j’y pris beaucoup de part, je répondis pour eux et pour moi, à qui cela s’adressait pareillement, mi disant capucin, que les artisans d’Europe ne travaillaient que pour le gain, et qu’ils y en trouvaient assez à faire pour n’avoir pas envie d’en aller chercher ailleurs ; mais que les religieux avaient en vue la gloire de Dieu, et le salut des âmes, et qu’il n’y avait que ces grands intérêts qui pussent porter les Européens à quitter leurs pays pour venir si loin.

Le repas dura deux heures. Quand il fut à la moitié, la princesse m’envoya une tasse de vin, et me fit dire que c’était le vin de sa bouche et la tasse où elle buvait. Elle me fit trois fois ce même honneur. Elle était fort surprise de voir que je mettais de l’eau dans le vin, disant n’avoir jamais vu faire cela. Elle et ses femmes le buvaient pur, et en quantité. À la fin du repas elle m’envoya demander si je n’avais point apporté d’épiceries et de porcelaines. Elle me fit faire six ou sept messages purement pour me demander de semblables choses. Je jugeai de là que cette gueuse, si j’ose nommer ainsi une princesse souveraine, ne me caressait que par intérêt. Toutes mes réponses furent des refus. Elle s’en fâcha à la fin, et dit qu’elle voulait envoyer visiter mes hardes ; je répondis, que ce serait quand il lui plairait. Je fis cette réponse ayant peur que le refus, et la résistance, n’échauffassent son avidité, et pour cacher B2 aussi aussi l’épouvante où me jetait sa menace. Elle me fit réponse qu’elle disait cela en riant, je fis semblant de le croire ; cependant dès qu’on fut hors de table je suppliai un des théatins qui m’accompagnaient, d’aller en diligence avertir mon camarade de ce que m’avait dit la princesse, afin qu’il se préparât à tout événement. Après dîner elle me parla encore de mariage, et me dit qu’elle me ferait voir en peu de jours la femme qu’elle me voulait donner, je lui répondis comme auparavant, que les religieux ne se mariaient point. Ayant dit cela je fus congédié. La princesse aperçut par malheur en lui faisant la révérence, que sous la méchante robe que je portais j’avais du linge plus blanc et plus fin que celui qu’on a en Mingrélie. Elle s’approcha de moi, 'me prit la main, me retroussa la manche jusqu’au coude et me tint quelque temps par le bras, s’entretenant bas avec une de ses femmes. J’étais en vérité embarrassé au dernier point, l’action de cette dame ne me donnait point de joie. Elle avait beau me sourire, la peur ne me quittait point ; ce qui me faisait le plus de peine, c’était de n’entendre point ce qu’elle disait, et de voir néanmoins à son geste qu’elle parlait de moi avec application. Cependant je n’étais jusque là que déconcerté. Voici ce qui me jeta en une extrême consternation. La princesse s’approcha du Père Zampi, et lui dit ; Vous me trompez tous deux. Je veux que vous reveniez ensemble dimanche matin, et que ce nouveau venu me dise la messe. Le Père voulut répondre ; mais la Princesse tourna le dos, et on nous dit de nous en aller.

Je revins au logis fort pensif et fort triste. Le discours que m’avait tenu la princesse me faisait beaucoup appréhender, que son avidité ne la poussassent à me jouer un méchant tour. Le Père Zampi m’avertissait de l’attendre comme une chose infaillible. Je m’y préparai donc ; et dès la nuit suivante, nous enterrâmes ce que nous avions de plus précieux. Je fis creuser dans la chambre d’un Père théatin une fosse profonde de cinq pieds, et y mis une caisse de montres et d’horloges garnies de pierreries et une de corail. Cela fut si bien enterré, qu’il ne paraissait point du tout qu’on y eût remué la terre. J’allai après dans l’église pour un semblable dessein. Le Père Zampi me conseillait d’ouvrir la fosse d’un théatin enterré six ans auparavant, et de confier à ses cendres une petite cassette que je voulais cacher. Dieu, qui savait ce qui allait bientôt arriver à cette fosse, m’empêcha de suivre l’avis. J’aimai mieux creuser à un coin de l’église, derrière la porte. J’y fis faire un trou profond, comme dans la chambre, et j’y mis cette cassette, qui contenait 12. mille ducats d’or. Je cachai ensuite dans le toit de la chambre où je logeais, un sabre et un poignard de pierreries, et d’autres bijoux. Ce toit était couvert de paille. Nous retînmes près de nous mon camarade, et moi les choses de grand prix et de peu de poids ; et pour ce qui n’était pas de si grande valeur, nous le donnâmes à garder aux théatins.

Le 23. je connus le bien que m’avait fait la princesse en me menaçant de faire visiter mes hardes. C’était un dimanche, j’en avais passé une partie en prières et à gémir dans le sentiment des malheurs qui m’accablaient, et des dangers dont j’étais environné, sans voir de porte ouverte pour en sortir. Je me tenais si sûrement esclave que je n’osais prier Dieu pour la liberté. Je me renfermais à lui demander un bon maître, et dans le choix j’aimais mieux les fers des Turcs qu’une femme colchéenne, et surtout de la main de cette nouvelle Médée. Quand nous eûmes dîné, on vint dire au préfet qu’il y avait deux gentilshommes à la porte qui le demandaient. Ces deux. Gentilshommes étaient de leurs voisins. Ils étaient à cheval couverts de chemises de maille, et fort armés. Ils avaient avec eux une trentaine d’hommes, à pied, et à cheval, tous armés aussi. Le préfet ne s’étonna point de les voir en cet état avec tant de suite, parce qu’on était en temps de guerre. Ces deux — gentilshommes dirent au préfet qu’ils s’étaient arrêtés à la porte pour discourir avec lui, et avec les Européens qui étaient venus de nouveau. Sur cela ils mirent pied à terre. Le préfet m’appela et mon camarade. Nous allâmes les trouver. Je n’avais garde de pénétrer leur mauvais dessein ; mais je le connus bientôt, car dès que nous les eûmes abordés, ils nous firent saisir par leurs gens. Ils dirent en même temps au préfet, et aux autres théatins qui les étaient venus saluer, de se retirer, et que s’ils remuaient on les tuerait. Le préfet, saisi de peur, s’enfuit. Les autres ne nous voulurent pas abandonner ; et le frère laïc nous servit vivement. Il se sacrifia pour nous, l’épée nue qu’on lui mit sur le col, ne le put faire retirer de nos côtés. Nos valets furent incontinent saisis. Un d’eux voulut faire résistance, et se servir d’un grand couteau qu’il portait à la ceinture. Il fut jeté à terre à coups de lance. On le lia, et on l’attacha à un arbre.

Ces assassins déclarèrent après qu’ils voulaient voir ce que nous avions. Je répondis qu’ils en étaient les maîtres ; que nous étions de pauvres capucins, dont tout le bien consistait en livres, en papiers, et en méchantes hardes. Qu’ils ne nous fissent point de violence, et qu’on les leur montrerait. Je n’avais point d’autre parti à prendre que celui-là, étant saisi et lié ; et ces assassins s’étant rendus maîtres du logis, et des gens qui y étaient. Cette voie me réussit assez bien, grâces à Dieu. On me délia, et on me dit d’ouvrir la porte de notre chambre. C’était un premier étage, il n’y avait que ce qu’on voulait bien qui fût vu. Nous avions retenu sur nous nos bijoux les plus précieux, comme j’ai dit. Mon camarade avait cousu les siens dans le collet d’un gros justaucorps fourré qu’il portait. Pour moi j’avais fait des miens deux petits paquets. Je les avais cachetés, et je les tenais dans le coffre où étaient mes livres. Je n’osais les porter sur moi ayant peur d’être ou assassiné, ou dépouillé, ou pris pour être vendu : Je dis au frère laïc, et à mon camarade, de tirer ces deux gentilshommes à part, et de les amuser en négociation, de leur offrir un peu d’argent ; et ainsi de me donner le temps de tirer du coffre ces deux paquets précieux, et de les cacher en quelque lieu. Ils le firent. J’entrai dans notre chambre, et je fermai la porte sur moi. Les gens se doutèrent de mon dessein. Ils en avertirent les Gen gentilshommes qui vinrent eux-mêmes à la porte, elle était bien fermée par dedans, j’entendis mon camarade qui criait d’en bas que je prisse garde à moi, et qu’on m’observait. par les fentes, cela me fit tirer promptement mes deux paquets du toit où je les cachais, dans la crainte qu’on ne m’eût vu faire. Je les mis dans ma poche ; et voyant que ces assassins enfonçaient la porte, je me jetai de la chambre en bas par une fenêtre qui donnait sur le jardin. Dans une nécessité moins pressante je n’eusse pas fait ce saut pour aucune chose ; car c’était pour se tuer ; mais un esprit saisi de crainte ne craint rien que l’objet de sa première frayeur. Je courus au bout du jardin, et je jetai ces deux paquets dans les broussailles. J’étais si troublé, que j’observai mal l’endroit où je les mis. Je retournai aussitôt à la chambre. Je la trouvai pleine de ces voleurs, dont les uns violentaient mon camarade, et les autres frappaient à grands. coups de masse d’armes sur mes coffres pour les rompre. Je pris courage, sachant qu’il n’y avait dedans rien de fort considérable. Je leur fis dire de prendre garde à ce qu’ils faisaient, que j’étais envoyé du roi de Perse ;. et que le prince de Géorgie tirerait une furieuse vengeance de la violence qu’ils me faisaient. Je leur montrai là-dessus le passeport du roi de Perse. Un des gentilshommes le prit, et le voulut déchirer, disant qu’il ne craignait, ni ne respectait aucun homme au monde. L’autre l’arrêta et le retint, l’écriture d’or, et le sceau doré, lui imprimèrent du respect. Il me fit dire d’ouvrir mes. coffres, et qu’on ne me ferait aucun mal ;.

mais que si je résistais davantage on m’ôterait la tête de dessus les épaules. Je voulus répliquer au lieu d’obéir. Il pensa m’en coûter cher. Un des soldats tira l’épée, et la leva pour me la décharger sur la tête. Le frère laïc lui arrêta le bras. En même temps j’ouvris les coffres, et ce fut un pillage étrange. Tout ce qui plut à ces messieurs fut enlevé.

J’étais appuyé contre une fenêtre pendant ce pillage. J’en détournais les yeux pour ne pas accroître ma douleur. Comme je les tenais sur le jardin, j’y aperçus deux soldats qui remuaient les broussailles, aux endroits où il me semblait que j’avais caché mes deux paquets de bijoux. Je courus tout furieux à cet endroit. Un Père théatin me suivit, et les deux soldats se retirèrent, je ne sais pourquoi, quand ils nous virent entrer. Je me mis aussitôt à chercher les deux paquets. Le trouble où j’étais m’empêchait de bien reconnaître l’endroit où je les avais mis. Je ne les trouvai point, et je crus certainement qu’on les avait découverts et emportés. On peut juger par la valeur de ces deux paquets, qui étaient de vingt-cinq mille écus, quel désespoir me saisit. Je serais mort sur l’heure sans le secours de Dieu. Il me soutint par sa bonté, et me maintint toujours en un reste de présence d’esprit. Cependant mon camarade, et le frère laïc m’appelaient avec de grands cris. Je sortis du jardin, et courus à la chambre. Comme j’y allais deux soldats me saisirent. Ils me tirèrent en un coin, et me prirent ce que j’avais dans mes poches, qui n’était pas grand' chose. Après, ils me B 5 prirent les mains, et me les voulurent lier.. Je criai, je résistai, je fis signe qu’ils me menassent à leurs maîtres, et je fis dire à ces chefs d’assassins qu’il ne me fallait point lier pour m’emmener, ni pour me tuer ; que quelque chose qu’ils voulussent faire de moi, j’étais disposé à le souffrir. Ils répondirent qu’ils voulaient nous mener au prince puisque nous étions ambassadeurs. Je répliquai que nous y irions sans être liés, et que nous espérions qu’il nous ferait justice ; que nous avions pour lui des lettres pour lesquelles il aurait sûrement de la considération. Il était tard, la nuit approchait. Le château du prince était : à quinze milles. On nous relâcha, et on n’emmena que ce valet qui avait voulu faire : résistance. Je le rachetai dix piastres quinze jours après.

Dès que je fus hors des mains de ces voleurs, je m’en allai au jardin. Le Père, qui m’y avait suivi, lorsque j’allais pour prendre les deux paquets de pierreries que j’y avais cachés, comme j’ai dit, avait conté à tout le logis le grand malheur que je croyais m’être arrivé. Personne ne doutait que ces soldats ne m’eussent observé, ne m’eussent suivi, et n’eussent pris ce que j’avais caché dans les broussailles. Un de nos valets, Arménien, nommé Allaverdi, (je le nomme parce que plusieurs de mes amis l’ont vu à Paris au retour de mon premier voyage, et parce qu’il fit alors un coup de fidélité qui mérite beaucoup de louange.) ce valet, dis-je, me suivit, et je fus tout étonné que je le vis se jeter à mon col le visage couvert de larmes. Monsieur, me dit-il, nous sommes ruinés. La

La crainte et le malheur commun nous faisaient ainsi tous oublier ce que nous étions. J’étais si transporté que je le pris d’abord pour quelque Mingrélien, qui me venait égorger. Quand je l’eus reconnu, je fus touché de sa tendresse. Je lui commandai de ne pas pleurer. Mais, monsieur, me dit-il, avez-vous bien cherché ? J’ai tant cherché, lui répondis-je, que je suis tout à fait assuré de mon malheur. Il ne se contenta point de cela. Il voulut que je lui montrasse l’endroit où j’avais mis les paquets, et que je lui contasse comme j’avais fait en les cachant, et en les cherchant ensuite. Je le fis par complaisance pour ce pauvre garçon qui nous témoignait tant d’attachement. J’étais si prévenu que sa recherche était peine perdue que je n’y daignai pas assister. Il était nuit, ma douleur me possédait et me troublait tellement, que je ne puis dire ce que je fis, où j’allai, ni ce que je sentais. Mais enfin, je fus tout étonné de me sentir une autre fois prendre au col par ce pauvre garçon, qui à même temps me fourra dans le sein les deux paquets que je croyais perdus. On peut juger le changement que fit en mon âme cet agréable retour. La vérité est, que la consolation qu’il me donna, ne vint point d’avoir recouvré 25. mille écus que je croyais perdus, mais de voir le soin que Dieu prenait de moi, sa bonté, sa présence, et son secours. Cette vue me remit tout en un moment. L’état présent ne me donnais plus de peine, ni l’avenir d’inquiétude, et reconnaissant manifestement que Dieu seul pouvait m’avoir ainsi préservé, je conçus cette assurance de ne pouvoir périr, qui m’a soutenu depuis dans toutes les détresses où je suis tombé.

Ayant sauvé ces deux riches paquets, je. faisais peu de compte de ce qu’on pouvait avoir pris dans mes coffres. J’allai à ma chambre, et je dis à mon camarade l’heureux recouvrement que j’avais fait. Je le trouvai redonnant quelque ordre à ce pauvre lieu. Ce qu’on en avait emporté étaient des habits, des armes, de la vaisselle de cuivre, du linge, et d’autres bagatelles. Nous demeurâmes d’accord de ne point faire savoir le recouvrement des deux paquets perdus, afin qu’on crût que nous n’avions plus rien à perdre : cela fit un bon effet. Les gens des théatins crurent que nous étions entièrement dépouillés ; cependant tout ce que nous avions perdu ne valait, grâces à Dieu, que quelque quatre cents écus.

Le 24. au matin, le préfet des théatins, et le frère laïc, me menèrent au catholicos, et au prince demander justice. Ils voulurent que je portasse à chacun un présent. J’alléguai en vain qu’il n’y avait pas de rapport entre faire des présents, et dire qu’on avait été pillé, dépouillé, et assassiné. La coutume l’emporta, je présentai au catholicos un étui de couteau, de cuillère, et de fourchette d’argent, et un chapeau qu’il m’avait fait demander. Je lui montrai le commandement et le passeport du roi de Perse, et au prince aussi. Je ne rendis point au prince la lettre de l’ambassadeur de France, les théatins ne l’ayant pas trouvé à propos. Ni l’un ni l’autre ne me donnèrent aucune satisfaction. Le prince me dit, que dans le temps de guerre où l’on était alors il n’était pas maître de la noblesse ; qu’en un autre temps il m’aurait fait bonne et prompte justice, qu’il ferait son possible pour me faire restituer ce qu’on m’avait pris. Le catholicos me tint le même langage, et au lieu de remède, il se mit à nous donner des consolations. Ils nommèrent pourtant chacun un gentilhomme pour aller de leur part demander ce qu’on nous avait pris.

Ce que j’opérai de plus considérable en cette corvée, fut de découvrir que le dadian, ou prince, était de part dans l’action du jour précédent, et qu’il avait touché le tiers du vol. Cette découverte me servit à connaître encore mieux la nature du pays où j’étais, et à me faire paraître plus inévitables les dangers qui nous menaçaient. Les deux gentilshommes nommés pour nous servir vinrent coucher chez nous. Il fallut leur faire un présent à leur arrivé. Ils firent semblant de bien courir pour notre service le lendemain et le jour suivant ; leurs courses ne produisirent rien, ils revinrent le 26. au soir nous dire qu’ils n’avaient rien avancé, et qu’ils ne pouvaient continuer leur poursuite, parce qu’on avait nouvelle que les Turcs étaient entrés en Mingrélie, brûlaient et saccageaient tout, et que cela les obligeait à se rendre promptement près de leurs maîtres.

J’étais dans une si grande disposition de souffrir, que cette nouvelle ne m’épouvanta pas davantage. Les théatins s’en désespéraient, prévoyant que cette incursion des Turcs les allait achever. Nous nous préparâmes tous à la fuite. Nous entendîmes sur la minuit deux coups de canon. C’était le signal que la forteresse des Rucs donnait de l’approche des ennemis. À ce signal, tout le monde se mit à fuir, emportant et emmenant dans les bois et dans les lieux forts tout ce qu’ils pouvaient.

Le 27. à la pointe du jour, nous nous mîmes à fuir comme les autres. Je ne touchai à rien de ce qui était ou enterré, ou caché dans les toits, et en d’autres lieux. Je le tenais beaucoup plus en sûreté que ce que nous emporterions. Les théatins avaient pour toute voiture une charrette à bœuf et deux chevaux. La charrette portait tout le bagage du logis et deux enfants, le frère laïc montait un des chevaux, et mon camarade l’autre. Il était malade, cela rendait notre fuite plus difficile, et plus lente. Deux Pères théatins et moi suivions à pied la charrette. Les esclaves et tous les gens de la maison nous accompagnaient. Il n’y était resté qu’un Père pour la garder. Il y avait mille choses dedans qu’on ne pouvait emporter faute de voiture. J’y laissai mes livres, la plupart de mes papiers, et mes instruments de mathématique ; m’imaginant que ni les Turcs ni les Mingréliens ne s’en voudraient pas charger. Le Père, qui demeurait à la garde du logis, fuyait dans le bois prochain, dès qu’il entendait les ennemis, et revenait le soir au logis. J’ai dit que les guerres des Mingréliens et de leurs voisins, ne sont proprement que des courses et que des pillages, qu’elles ne durent guère, et qu’en peu de jours les ennemis se retirent : voilà pourquoi on laisse toujours une personne ou deux en chaque maison pour empêcher que les voisins n’en viennent piller les grains, le vin, et d’autres choses qu’on ne peut emporter. Ces personnes sont quelquefois surprises par l’ennemi, mais cela arrive rarement, parce qu’ils sont au guet, et que les bois sont tout proche, épais, et fort propres à se cacher.

C’était une compassion la plus grande du monde de voir tout ce pauvre peuple s’enfuir, Les femmes étaient chargées d’enfants et de paquets, les hommes l’étaient de bagage. L’un chassait du bétail, l’autre tirait une charrette pleine de meubles. On en voyait sur les chemins, épuisés de force, et mourants. On voyait de vieilles gens, et de petits enfants, qui ne pouvaient marcher, et qui imploraient du secours avec des gémissements pitoyables. C’était des cris, une désolation, et des misères, dont il n’y a que le cœur de ces barbares qui ne se fonde pas. Il est vrai pourtant que je n’en étais point touché ; non point par dureté, mais faute de compassion ; mes propres malheurs l’ayant tellement épuisée, qu’il ne m’en restait plus pour ceux d’autrui. Le lieu où nous-nous retirâmes était une forteresse dans les bois comme celles que j’ai décrites. Le seigneur du lieu s’appelait Sabatar. C’était un Géorgien qui s’était fait mahométan, et puis était revenu au christianisme. Il passait pour moins fripon, et moins brigand que les autres. Nous arrivâmes chez lui, après avoir fait cinq lieues, dans des boues et des fanges profondes, dont je croyais que la charrette ne se pourrait jamais tirer : Il la fallut décharger et recharger vingt fois. Je ne dirai point que je fus prêt deux fois de la voir piller, et d’être dépouillé et tué, parce que je courais tous les jours ce risque. Quand nous fûmes arrivés à la forteresse, celui à qui j’ai dit qu’elle appartenait nous reçut bien. Les Pères théatins lui dirent que j’étais une personne qu’on n’obligeait point sans avantage. Il nous logea dans le four, en une petite et méchante cabane, où nous n’étions guère plus à couvert que dans la cour : car il y pleuvait de tous côtés. C’était pourtant une grande faveur de l’avoir, et de n’être point mêlé avec une infinité de misérables tous les uns sur les autres. La forteresse était pleine de gens lorsque nous y arrivâmes. Il y avait huit cents personnes presque tous femmes et enfants.

Avant que de continuer le récit de mes disgrâces, je parlerai du sujet de l’irruption des Turcs, et je dirai ce que j’ai appris des dernières guerres des Mingréliens, et des peuples du pays d’Imirette et de Guriel, où leurs formidables voisins, le Turc, et le Persan, se sont mêlés. On y verra des aventures, qui ne sont peut-être pas indignes de l’histoire ; et c’est assurément quelque chose d’également remarquable et étonnant, que des États si petits, et si peu considérables, produisent continuellement des révolutions si tragiques. On ne m’accusera pas d’avoir outré la méchanceté des peuples qui les habitent, quand on lira cet endroit de l’histoire, et la simple relation que j’en ferai en les représentant tels qu’ils sont, me justifiera peut-être dans l’esprit de mes lecteurs.

Le plus fameux prince qu’ait eu la Mingrélie, depuis qu’elle s’est révoltée contre le roi d’Imirette, a été Levan Dadian, oncle de celui qui règne aujourd’hui. Il était vaillant et généreux. Il avait beaucoup d’esprit, assez d’équité, et de bonheur en toutes ses entreprises. Il fit la guerre à ses voisins et les vainquit tous. C’eût été sans doute un excellent prince, s’il fût né dans un meilleur pays ; mais la coutume qu’on a dans le sien de prendre plusieurs femmes, et même des proches parentes, fit qu’il s’emporta à des excès qui le rendirent indigne de toute sorte d’éloges.

Il demeura orphelin presque au sortir de : l’enfance : son père en mourant lui donna : pour tuteur son frère, qui était oncle paternel du pupille. Il s’appelait George, et il était prince souverain de Libardian, pays qui s’étend fort avant dans le mont Caucase. George s’acquitta fidèlement de la tutelle de son neveu. Il l’éleva bien, et gouverna sagement la Mingrélie durant sa minorité.

Levan, âgé de 24. ans, épousa la fille du prince des Abcas, dont il eut deux fils. C’était une très-belle princesse, et pleine d’esprit. On l’accuse de n’avoir pas été fidèle épouse ; c’était peut-être pour se venger de l’infidélité que son mari lui faisait tous les jours ouvertement. Entre les femmes dont il devint amoureux, était celle de George, son oncle, qui avait été son tuteur, et à qui il avait tant d’obligation. Cette dame s’appelait Darejan, d’une famille considérable nommée Chilaké. Comme elle était extrêmement belle, mais méchante et ambitieuse au delà. de ce qu’on pourrait imaginer, elle ne se. contenta pas de violer la fidélité conjugale, et et d’entretenir deux ans durant un commerce incestueux avec le prince son neveu ; elle lui persuada de plus, au bout de ce temps, de l’enlever, de l’épouser, et de répudier sa femme. Levan fit tout cela. Il enleva cette adultère de la maison de son mari. Il l’épousa, et huit jours après il renvoya sa femme honteusement, et sans suite, au prince des Abcas, son père ; après lui avoir fait couper le nez, les oreilles et les mains. Le sujet qu’il prit pour excuser une cruauté si étrange, fut de l’accuser d’adultère avec le vizir, qui se nommait Papona ; et pour le mieux persuader, il fit mettre ce vizir à la bouche d’un canon, au même temps qu’il mutilait sa femme. Tout le monde assure pourtant qu’entre elle et le vizir il ne s’était rien passé de criminel, et que de fut seulement à la haine et à la jalousie de la Chilaké, que Levan sacrifia son épouse, et son ministre.

L’amour de cette méchante femme s’était fait immoler ces importantes victimes : son ambition en eut encore de plus précieuses. Levan empoisonna lui-même les deux fils qu’il avait eus de la princesse sa femme. La Chilaké le portant à cette incroyable inhumanité, afin que les enfants qu’elle aurait de lui régnassent sûrement.

Le prince George aimait sa femme, toute adultère et toute scélérate qu’elle était. Son enlèvement le jeta dans un furieux désespoir. Il en fit le deuil durant quarante jours, selon la coutume du pays, de même que si elle eût été morte ; après quoi il prit les armes, et se jeta sur les terres du prince son neveu. Levan était vaillant, il avait de bonnes troupes, et Geor-& George fut contraint de se retirer dans ses montagnes, où il mourut bientôt de regret et de douleur.

Le prince des Abcas voulut aussi venger l’outrage et l’affront qu’il avait reçu en la personne de sa fille ; mais ce fut avec aussi peu de succès. Il assembla ses forces, commença la guerre contre le prince mingrélien, et bien que les suites ne fussent pas à son avantage, il ne voulut jamais faire de paix ni de trêve avec lui ; et ne finit la guerre que quand il sut la mort de ce barbare gendre.

Un troisième ennemi, encore plus redoutable, mais aussi peu heureux s’éleva contre Levan. C’était son propre frère, nommé Joseph, qui entra si avant dans le juste ressentiment de son oncle George, et du prince des Abcas, qu’il se résolut de les venger, en faisant assassiner le coupable. Il aposta un garde, Abcas de nation, pour faire l’assassinat. L’échanson du prince était de la partie, et le complot était fait de cette sorte. Joseph devait se trouver à dîner au palais, le garde abcas devait être debout derrière le prince, la lance à la main, et quand le prince aurait porté à la bouche une de ces grandes tasses de vin, que les Mingréliens boivent à la fin du repas, l’échanson devait faire signe à l’Abcas, qui dans ce moment lui aurait passé la lance dans le corps. Ce complot alla jusqu’au point de l’exécution, et échoua-là ; la justice de Dieu voulant que les crimes de Levan fussent ses assassins et ses bourreaux, qui le tinssent longtemps sans l’achever. Il aperçut le signe que l’échanson faisait ; et comme inspiré il se jeta de sa place en bas, de façon façon que la lance ne le toucha point : Cependant l’Abcas échappa, mais l’échanson fut saisi, mis à la torture, et écartelé après avoir confessé tout ce qu’il savait de la conspiration. Le prince Joseph eut les yeux crevés, et mourut peu après, laissant un fils qui est aujourd’hui le prince de Mingrélie.

Levan eut trois enfants de son incestueuse union, deux fils et une fille, qui portèrent chacun l’iniquité de leurs pères ; car ils furent tous trois paralytiques. On fit tout ce qui se peut imaginer pour leur guérison, mais tout fut inutile ; leur maladie épuisa l’art des médecins du pays, des théatins, et d’un habile médecin grec, que le prince fit venir de Constantinople. Le cadet et la fille moururent âgés de vingt ans ou environ, le fils aîné nommé Alexandre vécut davantage, et même il se maria, et eut un enfant. Sa femme était fille du prince de Guriel. Il en eut un fils un an après son mariage, et peu après il décéda, son père Levan étant encore vivant.

Levan mourut l’an 1657. Après sa mort, la Chilaké eut le crédit de mettre en sa place un fils qu’elle avait eu avec son premier mari, mais dont on assure pourtant que Levan était le père. Ce jeune prince, qui s’appelait Vomeki, ne régna pas longtemps. Le vice-roi de cette partie de Géorgie qui est sous la domination de Perse, le dépouilla de la principauté, dont il revêtit le légitime héritier de Levan, après avoir envahi la Mingrélie, et le pays d’Imirette. Comme cette invasion est un incident naturel et nécessaire en ce récit, j’en dirai en peu de mots le sujet.

Le feu roi d’Imirette, qui s’appelait Alexandre, et qui mourut l’an 1658. eut deux femmes : La première était fille du prince de Guriel, et s’appelait Tamar, qu’il répudia pour ses adultères, après en avoir eu un fils et une fille. Le fils qu’on nomme Bacrat Mirza est aujourd’hui roi d’Imirette. La fille est princesse de Mingrélie, celle-là même dont j’ai tant parlé, qui voulait me voler, et me marier. La seconde femme d’Alexandre s’appelait Darejan, une jeune princesse, fille du grand et célèbre Taymurazkan dernier roi souverain de Géorgie. Il n’en eut point d’enfants, et il la laissa veuve après quatre ans de mariage. On parle de sa beauté et de ses attraits comme d’une merveille. Dès que son beau-fils Bacrat fut sur le trône, elle le sollicita de l’épouser. Bacrat n’était âgé que de quinze ans : les charmes de la beauté ne pouvaient pas faire encore de si grandes impressions sur son cœur, et les mauvaises mœurs de son pays ne l’avaient pas tout à fait corrompu. Il eut horreur de la proposition, et n’y répondit que par des dédains. Darejan voyant qu’elle ne pouvait se maintenir sur le trône, y mit incontinent une jeune personne de douze ans, sa parente, qu’on nomme Sistan Darejan, qui est fille de Datona frère de Taymurazkan. Bacrat l’épousa âgé de quinze ans, comme j’ai dit. Darejan s’assurait de gouverner toujours l’État, et de tenir le roi et la reine continuellement en tutelle. Bacrat, tout jeune qu’il était, s’aperçut du dessein de sa belle-mère, et un jour il lui en témoigna du mécontentement. Darejan dissimula, et contenta Bacrat sur l’heure, l’assurant qu’elle ne voulait garder aucune autorité. Ce prince a le naturel bon et simple, il crut Darejan, et lui redonna facilement sa confiance, ne pensant à rien moins, qu’à la trahison qu’elle méditait contre lui. Elle fit semblant d’être malade, et envoya supplier le roi de la venir voir. Il y alla bonnement. Des gens qu’elle avait apostés dans sa chambre, s’en saisirent dès qu’il fut entré, et le lièrent. Elle le fit mener aussitôt dans la forteresse de Cotatis, qui est la principale place du pays, dont le commandant était sa créature. Elle s’y rendit incontinent après, manda tous les grands qu’elle avait gagnés et en qui elle s’assurait, et délibéra cinq jours avec eux de ce qu’elle ferait du roi. Les uns lui conseillaient de le faire mourir, et les autres de lui arracher les yeux. L’avis des derniers fut suivi, et Bacrat fut aveuglé. Cela arriva huit mois après le mariage de ce pauvre prince, qu’on dit même qu’il n’avait pas consommé.

Entre les seigneurs qui étaient du parti de Darejan, il y en avait un qu’elle aimait éperdument, et qui s’appelait Vactangle. Elle l’épousa et le fit couronner roi dans la forteresse. Cela irrita les autres seigneurs, qui se crurent tous offensés de la préférence. Ils se retirèrent du parti de Darejan, se joignirent au parti contraire, prirent les armes et appelèrent à leur secours les princes de Guriel et de Mingrélie, offrant de donner le royaume à celui des deux qui viendrait le premier les secourir. Vomeki Dadian vint d’abord avec toutes les forces de son pays, et il se rendit bientôt maître de tout ce qui tenait pour Darejan, à la réserve de la forteresse de Cotatis. On y mit le siège, mais comme faute d’artillerie on ne gagnait rien sur les assiégés, que la liberté d’aller et de venir ; on eût été longtemps à les réduire, sans l’adresse d’un seigneur du pays nommé Ottia Checaizé. Il fit par un tour d’esprit, ce qu’on ne pouvait faire par force. Il alla à la forteresse avec un feint désespoir causé par le prince de Mingrélie, fit accroire à Darejan qu’il en était poussé d’une manière à n’avoir plus de refuge assuré : qu’il venait se jeter à ses pieds, lui demander pardon, et sa protection contre ce prince. Darejan donna dans le piège. Elle crut tout ce qu’Ottia lui disait, et que l’ardeur qu’il lui témoignait pour ses intérêts était véritable. Elle l’admit à son conseil grossi depuis peu de l’évêque de Tifflis, et du catholicos de Géorgie, que le vice-roi de ce pays là lui avait envoyés, dans la crainte que ceux en qui elle se confiait, ne lui fissent quelque trahison. Ce transfuge les leurra pourtant, tout éclairés qu’ils étaient. Il dit en leur présence à Darejan, que dans l’état des choses, il n’y avait point d’autre voie pour chasser le prince de Mingrélie, pour lui ôter ce qu’il avait pris, et pour régner sûrement que d’avoir recours au Turc : qu’il fallait qu’elle envoyât son mari à Constantinople, demander du secours, et faire confirmer son couronnement : que le royaume d’Imirette était tributaire de la Porte, et que le Grand Seigneur avait le droit et les forces qu’il fallait, pour le pacifier et pour y mettre un roi. Darejan fut charmée de l’avis ; et lorsque celui qui le donnait s’offrit de l’exécuter en partie, et de conduire Vactangle à Constantinople, elle se jeta à ses pieds, ne trouvant pas que des paroles exprimassent assez la reconnaissance dont elle avait le cœur plein. Vactangle ne prit avec lui que deux hommes, afin d’aller plus vite, et plus secrètement. Son guide, le fin Ottia Checaizé, le fit sortir de la forteresse à l’entrée de la nuit ; et tirant par des chemins détournés pour aller aux assiégeants, il le mit dans leur camp en moins d’une heure. Le prince de Mingrélie lui fit à l’instant arracher les yeux, et envoya cette nuit-là même faire savoir à Darejan, qu’il tenait son mari prisonnier, et qu’il l’avait fait aveugler. Cette nouvelle la surprit tellement, qu’elle en perdit le courage, et la résolution, et peu après elle rendit la forteresse, qui fut pillée. On assure que le prince de Mingrélie en emmena un fort riche butin, et entre autre douze charrettes de vaisselle, et de meubles d’argent. Les rois d’Imirette avaient amassé, à ce qu’on dit, une si grande quantité d’argenterie, que dans leur palais presque tout était d’argent massif, jusqu’aux gradins, et aux marchepieds. Cela n’est pas difficile à croire d’un pays qui est bon et de commerce, voisin des pays qui étaient autrefois les plus riches, et où il paraît que la monnaie n’était pas alors en usage, n’étant encore à présent que fort peu pratiquée. Le prince de Mingrélie emmena aussi avec lui le roi et la reine d’Imirette, la méchante Darejan, et le malheureux Vactangle son mari, et il renvoya honnêtement au vice-roi de Géorgie, les deux prélats qu’il avait envoyés à cette princesse, pour lui servir de conseillers.

Le vice-roi de Géorgie se nomme Chanavascan. Il est du sang royal des derniers souverains de ce pays-là ; mais il s’est fait mahométan pour en pouvoir être vice-roi sous le Persan. Il n’a que deux femmes légitimes, qui toute deux sont chrétiennes, dont l’une s’appelle Marie, et est sœur de Levan prince de Mingrélie, celui par qui j’ai commencé cette histoire. Dès qu’elle eut appris comment la détestable Chilaké avait exclu le légitime héritier, en faveur du fils qu’elle avait eu avant qu’elle fût mariée à Levan, elle pressa le prince son mari de prendre en main le droit de son neveu, et de le mettre en possession de la principauté, dont il était le vrai et le légitime héritier. Le vice-roi de Géorgie ne voulut pas d’abord agir par la force dans cette affaire. La Mingrélie est tributaire du Grand Seigneur : il ne pouvait y porter la guerre à l’insu du roi de Perse, et sans son consentement, et il ne savait comment l’obtenir. Il en eut bientôt une occasion favorable ; car dès que le prince de Mingrélie fut entré dans le royaume d’Imirette, comme je le viens de dire, Darejan qui est la parente du vice-roi géorgien, et qui a été élevée chez lui, Vactangle son époux, et les grands de leur parti, lui envoyèrent offrir de donner le royaume à Archyle son fils aîné, s’il voulait venir en chasser le Mingrélien. Le vice-roi fit savoir cette offre au roi de Perse, et l’assura qu’il ajouterait ce royaume, et la Mingrélie à son empire, s’il voulait lui permettre seulement de les conquérir. Sa majesté lui en envoya son consentement. Il assembla aussitôt ses forces, et marcha vers l’Imirette.

Comme il entrait dans le pays, il eut la nouvelle qu’un grand de Géorgie s’était soulevé, et que prenant l’occasion de son absence, il se préparait à ravager le pays. Il rebroussa chemin, mena ses forces contre le rebelle, le défit, et le fit mourir, et après retourna vers l’Imirette.

Les grands de ce royaume qui l’appelaient, avaient assemblé quatre mille hommes. C’est une grande armée pour un pays aussi borné que celui-là. Elle grossissait tous les jours de gens dont les une redoutaient sa puissance, et les autres étaient charmés de sa valeur. Il ne trouva presque aucune résistance en Imirette, et en Mingrélie. Le prince Vomeki se retira chez les Soüanes, dans les lieux du mont Caucase qui sont inaccessibles à la cavalerie. Ainsi le prince géorgien ne fit que piller. Il emporta un très-riche butin de l’un et de l’autre pays. On dit que c’est là qu’il a amassé une bonne partie de la vaisselle d’or et d’argent dont sa maison est remplie. Il établit prince de Mingrélie son neveu petit-fils de Levan, à qui la principauté appartenait de droit, et le fiança à une de ses nièces qu’il lui devait envoyer ; ensuite il fit couronner roi d’Imirette son fils aîné nommé Archyle ; mais il ne savait de quelle manière se défaire de Vomeki. Car il ne voulait pas laisser ce fugitif dans les montagnes où il s’était retiré, appréhendant qu’après son départ il n’en descendît, et ne donnât de la peine aux princes nouvellement établis. Un grand d’Imirette nommé Kotzia le tira de peine. 11 écrivit aux Soüanes, que le vice-roi de Géorgie voulait absolument se défaire de Vomeki, qu’il leur donnerait de grandes récompenses s’ils le tuaient ; mais qu’il allait leur porter la guerre, s’ils refusaient de lui donner cette satisfaction. Les Soüanes firent ce qu’on voulut. Ils tuèrent Vomeki, et envoyèrent sa tête au prince géorgien. Il se retira après cette exécution, emmena avec lui les deux princes d’Imirette aveugles, Bacrat et Vactangle, afin que ni eux ni leurs amis, ne pussent rien entreprendre en leur faveur après son départ, et laissa à Cotatis les princesses leurs femmes. Ce fut à la considération de son fils le roi d’Imirette qu’il fit cette inhumaine séparation. Ce jeune roi était devenu si éperdument amoureux de la femme de Bacrat, qu’il voulait l’ôter à son mari, et l’épouser.

Après le départ du vice-roi de Géorgie, plusieurs grands d’Imirette conspirèrent contre le nouveau dominateur. Les uns en étaient maltraités, d’autres ne pouvaient endurer le grand pouvoir de Kotzia, que son père lui avait donné pour premier ministre, non-plus que sa fierté et ses duretés pour eux. Ils écrivirent au pacha d’Acalziké, (c’est un pays de la domination du Turc qui confine avec l’Imirette,) qu’ils s’étonnaient de le voir regarder avec une si grande indifférence, le vice-roi de Géorgie saccager un royaume et une principauté tributaires des Turcs, se les assujettir, en emmener prisonniers les légitimes souverains, et mettre à leur place des personnes de son sang. Qu’ils le suppliaient de leur faire savoir si c’était la Porte qui les abandonnait au caprice des Persans, ou si c’était la crainte de leurs forces qui lui liait les mains en une affaire où il y allait de l’honneur et de l’intérêt du Grand Seigneur. Le pacha leur fit réponse qu’il avait mandé à la Porte l’invasion faite par le vice-roi de Géorgie, qu’il attendait d’heure à autre des ordres, et que dès qu’il les aurait reçus il leur en ferait savoir ce qui serait nécessaire. Peu après il leur écrivit que ces ordres étaient venus, et qu’aussitôt que les troupes que les pachas d’Erzerum et de Cars, (ce sont des provinces de l’Arménie,) avaient ordre de lui envoyer, seraient jointes aux siennes, il irait les délivrer du joug des Géorgiens : cependant qu’ils se tinssent prêts à se joindre à lui avec le plus de gens qu’ils pourraient assembler, et qu’ils fissent tuer Kotzia, de peur que ses forces, sa prudence, et son crédit, n’arrêtassent l’entreprise ; et afin que sa mort laissât sans aucun conseil le nouveau roi d’Imirette.

Les principaux conjurés étaient le grand maître de la maison du roi, et l’évêque Janatelle. Ils mirent de leur complot un gentilhomme de Cotzia. Ils lui promirent la fille du grand maître en mariage, et de lui faire donner par le pacha turc les terres de Kotzia son maître, s’il voulait le tuer. Ce perfide accepta le parti, il assassina de nuit ce seigneur, pendant qu’il rendait une médecine.

Ce coup hardi découvrit la conspiration, fit prendre les armes à tous les grands d’Imirette, hâta la marche du pacha d’Acalziké, et jeta le roi dans un trouble et dans une consternation extrême. Il en donna promptement avis à son père le vice-roi de Géorgie, qui lui envoya aussitôt des instructions, et des conseillers, et l’assura qu’il irait dans peu de temps le soutenir avec une armée. Le pacha d’Acalziké ne lui donna pas le temps de l’attendre : il entra dans l’Imirette avec tant de vitesse que le jeune prince eut beaucoup de peine à éviter ses coureurs, et à se sauver lui troisième. Il alla trouver son père, où peu de jours après être arrivé on leur apporta nouvelle, que le pacha d’Acalziké avait mis garnison dans la forteresse de Cotatis, place capitale d’Imirette, comme je l’ai dit, et qu’il était maître de tout le pays. Cela fit rebrousser chemin au vice-roi de Géorgie, n’osant rien entreprendre contre les Turcs sans les ordres du roi de Perse.

Ceux que le pacha avait reçus du Grand Seigneur portaient, que puisque les peuples d’Imirette et de Mingrélie n’emploient leur liberté qu’à s’entre-détruire, il leur ôtât le plus de lieux forts qu’il pourrait. Le pacha avait tenu son ordre fort secret, et s’étant adroitement fait mener dans la forteresse de Cotatis, il s’en rendit maître, et y mit garnison. Après il fit venir tous les gentilshommes du pays, et leur fit prêter serment de fidélité au nouveau roi qu’il leur donna. C’était le fils du prince de Guriel. Il était bere, c’est-à-dire, moine de l’ordre de saint. Basile. Il quitta l’habit monastique, et fut couronné roi.

Pendant que le pacha disposait ainsi du petit royaume d’Imirette, le prince de Mingrélie le vint trouver, et lui dit qu’il venait lui apporter sa tête, et la soumettre à l’ordre du Grand Seigneur. Qu’il était, et voulait être tributaire de la Porte, que le prince de Géorgie en l’établissant, n’avait fait que lui rendre le patrimoine de ses ancêtres, qui lui appartenait de droit. Le pacha fut apaisé par cette soumission, et par les grands présents que ce prince lui apporta. Il le confirma dans la principauté, et après retourna à Acalziké, emmenant avec lui la méchante Darejan, et la reine d’Imirette que le malheureux Archyle n’avait pu emmener.

Cela arriva l’an 1659. et le pacha turc n’eut pas plutôt le dos tourné, que les grands d’Imirette, emportés de leur perfidie et légèreté naturelle, refusèrent d’obéir à leur nouveau roi. Ils envoyèrent des gens au vice-roi de Géorgie porter leurs plaintes_contre lui, et le conjurer de leur renvoyer Bacrat tout aveugle qu’il était. Le prince géorgien appréhenda que cette requête ne fût un artifice de leur perfidie, et pour s’en assurer il fit réponse, que si les grands d’Imirette étaient véritablement irrités contre leur nouveau maître, et bien résolus de le chasser, qu’ils l’aveuglassent, et qu’ayant cette assurance il leur renverrait Bacrat. La condition fut acceptée, et on l’exécuta ponctuellement de part et d’autre. Les grands d’Imirette crevèrent les yeux à leur roi, et le renvoyèrent au prince de Guriel son frère. Celui de Géorgie leur renvoya Bacrat, après l’avoir fiancé à une de ses nièces, sœur de celle qu’il avait donnée au prince de Mingrélie.

Ce prince était jeune, et Bacrat était privé de la vue. Leurs principaux officiers les gouvernaient. Ceux d’Imirette et de Mingrélie avaient des querelles ensemble. Ils y engagèrent leurs maîtres, et les obligèrent à se faire la guerre. Le Mingrélien fut vaincu, et pris prisonnier avec sa femme. Il n’y avait que deux mois que le vice-roi de Géorgie la lui avait envoyée, et on fit courir le bruit dans la suite, qu’il n’avait pas encore consommé le mariage avec cette jeune personne. Elle est fort belle et fort bien faite. J’ai vu de très — belles femmes en son pays, mais je n’en ai pas vu de plus charmante. Elle est assurément coupable de tout ce qu’on peut sentir pour elle ; car on dirait à ses yeux passionnés, tendres et mourants, qu’elle ne regarde que pour demander de l’amour, et pour donner de l’espérance. En un mot tout son air et ses discours tendent les bras aux gens. Ce Janatelle, évêque, que j’ai dit qui est un des plus considérables seigneurs d’Imirette, en fut épris dès qu’il la vit. Il est riche. Il lui fit des présents, et la gagna si bien, qu’encore aujourd’hui elle est toute à lui, et presque aussi publiquement que si elle était sa femme. L’artifice dont il se servit pour retenir toujours en Imirette cette belle prisonnière, est rare et tout à fait plaisant. Il en rendit amoureux le roi son maître, le pauvre aveugle Bacrat, par les merveilleux récits qu’il lui fit de la beauté de cette jeune princesse, et quand il l’eut enflammé, il lui représenta qu’il la devait épouser. Votre Majesté, lui dit-il, a perdu sa femme, le pacha d’Acalziké l’a emmenée, et Dieu sait ce qu’il en a fait. La nièce du vice-roi de Géorgie, à qui on vous a fiancé est un enfant, quand pourrez — vous vous marier effectivement avec elle ? Que Votre Majesté épouse la princesse de Mingrélie, lie, c’est la sœur de la femme qu’on vous destine, et que vous avez acceptée, la cousine germaine de celle que les Turcs vous ont enlevée, et de plus elle est très-belle : vous n’en pouvez pas épouser une autre qui ait tant de beauté, et tant d’esprit. Le roi suivit bonnement le conseil sans penser qu’il faisait une affaire pour son conseiller, beaucoup plus que pour lui. La princesse y donna les mains de tout son cœur.

On savait que le prince de Mingrélie l’aimait extrêmement, et qu’il ne consentirait jamais à la céder au roi d’Imirette. On chercha donc un prétexte pour la lui ôter avec quelque apparence de justice, et voici quel il fut. Le roi d’Imirette avait sa sœur avec lui : elle était veuve alors comme je l’ai dit : on lui proposa de la faire princesse de Mingrélie en la place de celle qui l’était, pourvu seulement qu’elle fît surprendre le prince couché avec elle. Une sœur de roi, jeune, artificieuse, et assez bien faite, n’a pas grand’peine à débaucher un prince jeune, simple, et captif. On surprit ces deux personnes au lit ; et on les fit épouser à l’heure même ; et dans le même temps le roi d’Imirette épousa la princesse de Mingrélie. Ces beaux mariages ainsi faits, on mit en liberté le Mingrélien, en on lui rendit son pays, après lui avoir fait jurer sur toutes les images, de ne point répudier sa nouvelle épouse, et de n’en point épouser d’autre de son vivant.

Dès qu’il fut de retour en son pays, l’ardeur de la vengeance le transportant, il réclama également le Turc, et le Persan. Il envoya des ambassadeurs au vice-roi de Géorgie, et au pacha d’Acalziké, se plaindre de l’invasion que le roi d’Imirette avait fait dans son pays, et de l’enlèvement de sa femme. Le pacha était déjà dans une extrême colère de la perfidie du peuple d’Imirette, de leur rébellion, et de l’indigne traitement qu’ils avaient fait au roi qu’il leur avait donné. Le prince de Guriel frère de ce roi infortuné, lui en demandait fortement la vengeance. La cruelle Darejan l’animait de tout son pouvoir à la prendre dans toute la rigueur que méritaient tant de méchancetés. Elle était admirablement belle, comme je l’ai dit, sa beauté donnait de grands secours à ses raisons. Le pacha lui promit de remettre sur le trône d’Imirette elle et son mari, qui était comme on a dit, prisonnier en Géorgie, si elle l’en pouvait tirer. L’archevêque de Gori l’avait en garde. Darejan eut l’adresse de le faire enlever et amener à Acalziké. Dès qu’il y fut arrivé, le pacha les mena tous deux avec lui en Imirette. Il y fit des saccagements et des maux horribles. Le roi et la reine s’enfuirent à une forteresse nommée Ratchia, qui est dans les montagnes en un lieu inaccessible à des armées. Le pacha mit sur le trône Darejan et son mari, et leur fit prêter serment par tous les grands et par tout le peuple, il prit des otages et s’en retourna avec un grand nombre d’esclaves, mais fort peu d’autre butin ; parce que c’était la troisième fois en cinq ans, que ce pays avait été pillé, ravagé et désolé, par les peuples voisins, et par les Persans.

La méchante Darejan était destinée à se perdre par un excès de confiance, un grand de ses sujets ayant leurré sa crédulité, l’avait Cs jetée, comme je l’ai raconté, dans le plus misérable état où une femme de sa qualité puisse tomber : un autre par la même voie lui fit faire la fin la plus tragique du monde. C’était ce perfide même, qui avait tué Cotzia, premier ministre de ce pays-là, en trahison ; et il s’appelait aussi Cotzia. L’assassinat qu’il avait commis l’avait rendu puissant. Il n’était point allé rendre hommage au pacha ; parce qu’il était de la faction contraire à Darejan, et qu’il appréhendait d’être immolé. Il écrivit à cette princesse après le départ des Turcs, et lui manda que Bacrat et ceux à qui ce prince se laissait gouverner, l’avaient tellement outré par mille mauvais tours, qu’il serait leur ennemi toute sa vie. Que si elle voulait s’engager à le remettre en grâce avec le pacha, à lui rendre toutes ses terres qu’elle avait confisquées, et à lui donner celles du grand maître de la maison de Bacrat, il lui livrerait ce prince et la princesse sa femme. Elle promit tout. Le traître vint se rendre à elle. La princesse voulut bien lui donner les plus certaines marques de réconciliation, d’amitié, et de confiance, qui soient en usage en ces pays-là entre hommes et femmes. Elle l’adopta, et lui donna le bout du téton à sucer. C’est une coutume non seulement de la Mingrélie, de la Géorgie, et de l’Imirette, mais aussi des autres pays voisins d’adopter de cette manière les personnes qu’on ne peut s’unir par alliance. Le traître ayant ce gage de la foi de Darejan écrivit à Bacrat de venir avec toute sa faction, et qu’il la lui mettrait entre les mains avec son mari morts ou vifs. Le jour que Bacrat devait paraître, le perfide Cotzia se mit au lit, dit qu’il était malade, envoya supplier Darejan de le venir trouver pour apprendre une nouvelle de grande importance qu’il venait de recevoir, et qu’il ne pouvait dire qu’à Sa Majesté même. Elle y vint avec ses demoiselles seulement. Pendant qu’elle était auprès du lit du traître, des gens apostés en grand nombre se jetèrent sur elle. Ses filles la couvrirent d’abord, mais elles furent bientôt écartées. Il y en eut une qui prit la princesse entre ses bras, et la poussant dans un coin ne la voulut jamais quitter. Les assassins les poignardèrent toutes deux. Cotzia se leva aussitôt, et alla avec sa troupe au logis du mari de Darejan ; c’était un aveugle qui ne pouvait que se laisser conduire. Il fut pris. Cotzia le fit lier et garder jusqu’à la venue de Bacrat. Lorsque ce prince fut arrivé, il demanda incessamment le captif, et l’entendant approcher ; Traître, lui dit-il, tu m’as fait arracher les yeux, je te vais arracher le cœur : en disant cela il se fit mener proche de ce malheureux, et à tâtons lui donna plusieurs coups de poignard. Ses gens l’achevèrent, et mirent son cœur entre les mains de ce sanguinaire aveugle, qui pendant plus d’une heure le tint en le pressant, et le déchirant, avec un emportement de rage inouï.

Ces barbares tragédies arrivèrent l’an 1667. Depuis ce temps jusqu’à l’an 1672. il en est arrivé cent autres en ces mêmes pays, toutes pleines de turpitude et d’inhumanité. Je les passe sous silence, parce que ce sont de trop horribles histoires : je dirai seulement que le traître Cotzia fut tué aussi en trahison, et que peu après ses assassins le furent aussi à la bataille de Chicaris ; qui est un gros village à la vue de Scander forteresse d’Imirette, où l’armée de ce pays, et celle du prince de Mingrélie se rencontrèrent ; et qu’il y a une Providence toute visible dans les histoires modernes de ces méchants peuples, en ce que Dieu y fait de rudes et brièves justices ; les assassins y sont presque toujours assassinés, et avec des circonstances qui font bien connaître que c’est Dieu qui s’en mêle, et qui emploie ainsi les uns pour punir les autres.

L’an 1672. le pacha d’Acalziké voyant que la guerre ne finissait point entre ces deux petits souverains de Mingrélie et d’Imirette, ni par ses accommodements, ni par ses remontrances, ni par ses ordres, résolut de les exterminer, et de donner à d’autres leurs pays. Il avait entre ses mains le véritable et légitime héritier de Mingrélie : Car lorsque Vomeki Dadian fut établi prince en ce pays-là, la femme d’Alexandre, fils de Levan, ayant peur que l’ambitieuse Chilaké, mère de Vomeki, ne fît mourir le fils d’Alexandre, elle s’enfuit et l’emporta avec elle. Cette princesse était sœur du prince de Guriel, qui appréhendant aussi que cette furie de Chilaké ne lui fît la guerre, s’il retirait ce petit enfant, conseilla à sa sœur de le porter au pacha d’Acalziké. Elle le fit, et ce jeune enfant a été élevé en cette ville d’Acalziké auprès des pachas. L’on ne l’a point fait changer de religion. On s’est contenté de lui donner une éducation qui lui laissât une forte teinture des coutumes et des mœurs des Turcs. Le pacha d’Acalziké résolut donc de mettre ce jeune prince en Mingrélie, parce que le pays lui appartenait de droit, comme on a dit, et parce qu’on pouvait espérer qu’il le gouvernerait bien, et qu’il le purgerait des habitudes abominables dont il est tout couvert. Voilà le sujet de la venue des Turcs en Mingrélie. Le prince de Guriel joignit son armée à celle du pacha. Il était ravi qu’on allât faire son neveu prince. Cette entreprise offrait mille biens à son espérance. Le pacha vint d’abord en Imirette, se rendit maître du pays et de la personne du roi Bacrat. La reine son épouse ne fut point prise : son évêque Janatelle donna quinze mille écus au pacha pour avoir la liberté de se retirer avec elle où il voudrait, et afin qu’on ne brûlât rien sur ses terres. Quand le pacha fut à Cotatis il envoya dire au dadian, j’ai dit que c’est le titre qu’on donne au prince de Mingrélie, de lui venir rendre obéissance. Le dadian sachant le changement de maître qu’on voulait faire en Mingrélie, refusa d’obéir, et s’enferma dans la forteresse de Ruchs. Carzia son vizir s’enfuit à Lexicom, qui est une principauté dans les montagnes habitées des Soüanes, et manda de là aux Abcas de venir au secours du dadian. Ils vinrent en Mingrélie, mais au lieu de secours ils pillèrent les lieux où ils passèrent, et se retirèrent après comme j’ai dit. Le pacha ayant attendu vainement pendant un mois que le dadian vînt se rendre et recevoir ses ordres, envoya son armée en Mingrélie. Ce fut le bruit de la marche de cette armée qui m’obligea à fuir.

Le 27. avant jour, le préfet des théatins nous laissa pour aller à sa maison tâcher d’emporter un peu de vaisselle et de provisions qui y étaient restées. J’avais fait dessein de l’accompagner pour un semblable sujet, mais il partit deux heures avant jour. En entrant dans son logis il le trouva plein de coureurs du pacha, et du prince de Guriel, qui le maltraitèrent fort à coups de bâtons et de masses d’armes. Ces coureurs voulaient qu’il leur ouvrît l’église, disant qu’il y avait caché les biens du logis. Le préfet en avait adroitement jeté la clef dans les broussailles lorsqu’il avait aperçu ces troupes, et quelque violence qu’on lui fît, il nia toujours qu’il l’eût, et ne la voulut jamais donner. Enfin les Turcs ayant quelque considération pour son caractère, ils ne lui ôtèrent qu’une partie de ses habits, et n’emportèrent que les choses légères, et de quelque valeur, qu’ils trouvèrent dans la maison, sans toucher ni à mes livres, ni à mes papiers.

Le 29. un gentilhomme de Mingrélie y vint de nuit avec une trentaine de gens, et y mit tout en pièces. Il découvrit presque toute ma chambre dans la pensée que j’y avais caché beaucoup de choses. Il emporta ce qui me restait de vaisselle, mes coffres, et mes gros meubles, et enfin tout ce que les Turcs et moi y avaient laissé pour être de trop peu de prix et trop pesant : il vint de nuit comme j’ai dit. Ce tigre n’ayant point de lumière, fait du feu de mes papiers et de mes livres, après en avoir arraché les couvertures parce qu’elles étaient dorées et armoriées. Car j’avais fait relier fort curieusement mes meilleurs livres en partant de Paris : il n’en resta pas un. Le 30. au matin j’appris ce saccagement avec une douleur que je ne puis exprimer. Le soir un chiaoux turc vint à la forteresse où j’étais, et fit savoir qu’il venait de la part du pacha. Sabatar (j’ai dit que c’était le nom du gentilhomme à qui elle appartenait) sortit dehors pour recevoir son message. Il portait que le lieutenant du pacha qui était devant la forteresse de Ruchs s’étonnait, de ce qu’il ne venait point se soumettre à lui et lui rendre hommage, puisque la Mingrélie appartenait au Grand Seigneur : que le pacha avait ordonné d’en bien user avec ceux qui se joindraient aux Turcs, mais de traiter en ennemis ceux qui refuseraient de le faire : que s’il voulait sauver ses biens, sa vie, son château et tout ce qui était dedans, il eût à aller recevoir promptement les ordres du pacha. Sabatar fit réponse qu’il reconnaissait le pacha pour son seigneur, et que de cœur il était Turc, et non Mingrélien, qu’il avait résolu d’aller trouver le pacha dès qu’il avait appris qu’il devait venir, qu’à présent qu’il entendait que son lieutenant était à Ruchs, il irait le lendemain matin recevoir ses ordres.

Le 31. ce gentilhomme avec trente hommes armés alla trouver le lieutenant du pacha, il lui porta un présent de quatre esclaves, d’une tasse d’argent, de quantité de soie, de cire et de rafraîchissements. Il arriva le soir au camp, il y trouva plusieurs seigneurs de Mingrélie, qui comme lui s’étaient venus rendre de peur d’être assiégés, et de voir le saccagement tant de leurs châteaux que de leurs terres. Le lieutenant du pacha lui dit que l’ordre que son maître avait reçu du Grand Grand Seigneur portait de détruire tous les lieux forts de Mingrélie, mais que toutefois il voulait bien conserver ceux des seigneurs qui se montreraient obéissants. Que le Grand Seigneur ôtait la principauté à Levan qui était à Ruchs, et la donnait au jeune prince qui avait été élevé à Acalziké, qu’il fallait qu’il lui fît serment de fidélité, qu’il donnât un de ses enfants pour otage de sa foi, et fît un présent au pacha. Le présent que Sabatar convint de faire fut de dix jeunes esclaves d’un et d’autre sexe, et de trois cents écus ou en argent, ou en soie.

Le premier d’octobre Sabatar revint amenant une sauvegarde du Turc pour son château, et pour toutes ses terres. Il fut sur pied toute la nuit à amasser le présent qu’il devait porter. Il fit savoir à tous ceux qui s’étaient réfugiés en sa forteresse que les Turcs y avaient donné sauvegarde, moyennant vingt cinq esclaves, et 800. écus, il leva cela sur tous les gens qui s’y étaient retirés. De chaque famille où il y avait quatre enfants il en prenait un, c’était le plus pitoyable spectacle du monde, de voir arracher les pauvres enfants des bras de leurs mères, les lier deux à deux, et les mener au Turc. Je fus taxé à 20. écus.

Sabatar ne porta de tout cela au lieutenant du pacha que ce qui avait été accordé entre eux : il s’appropria le reste. Ses femmes, ses enfants, et tout le château, jetèrent bien des cris lorsqu’ils le virent partir et emmener son plus jeune fils. Les enfants que l’on donne en otage au Turc ne sont pas moins ses esclaves, ils ne sortent jamais de ses mains, on les envoie d’ordinaire à Constantinople grossir la multitude des jeunes garçons bien faits qu’on élève dans le sérail. Le lieutenant du pacha reçut le présent et l’otage, et retint Sabatar avec lui. Il somma trois fois le dadian de se rendre, ce prince n’en fit rien. Sa forteresse était bien gardée par des Suanes que son vizir y avait envoyés, et qui en étaient plus maîtres que lui-même. Le vizir lui mandait tous les jours de tenir bon, et qu’il était prêt d’aller fondre sur l’ennemi. Enfin les Turcs après avoir demeuré quatre jours devant Ruchs, et après avoir fait plus de deux mille esclaves et beaucoup de butin se retirèrent. Ils n’avaient point d’artillerie, c’est ce qui les empêcha d’attaquer la place. Ils emmenèrent tous les seigneurs de Mingrélie qui étaient venus se rendre, et qui avaient prêté serment au nouveau prince. Le catholicos était de ceux qui avaient prêté serment, le pacha manda qu’on le fît vizir du nouveau prince, et qu’on l’envoyât en son nom au prince des Abcas demander en mariage la princesse sa fille.

On croyait que la venue du Turc en Mingrélie rétablirait l’ordre, et ramènerait la paix en faisant mettre bas les armes. Cela n’arriva point, ils vinrent, ils pillèrent et ils mirent le pays en plus de troubles qu’il n’était auparavant ; car ils le divisèrent en deux partis, dont l’un s’était engagé par serment et par otages à un nouveau prince, et l’autre demeurait attaché à l’obéissance de l’ancien. Cette partialité mettait à chacun les armes à la main. Voyant les choses en ce misérable état, si éloignées d’accommodement, je pris la résolution de passer en Géorgie de quelque manière, et à quelque risque que ce pût être. J’en courais tant tous les jours en Mingrélie, que je ne doutai point que je n’en fusse bientôt accablé. Levan menaçait d’engloutir les châteaux, les biens et les terres des seigneurs, qui avaient été rendre obéissance aux Turcs. Sabatar était encore avec eux, ses fils qui commandaient dans son château étaient les plus grands assassins du monde, et des fripons achevés. Je périssais tous les jours d’angoisse et de disette. C’était une affaire que d’acheter une poignée de grain et une livre de viande j’essuyais dans mon four toutes les injures du temps comme en rase campagne. Le désespoir de mes valets m’accablait, enfin je me sentais mourir. Cela me porta à tout hasarder pour me tirer de Mingrélie, tandis que j’avais encore assez de force pour le faire. Je fis chercher partout des guides, je promis, je conjurai, je donnai, rien ne me servit, personne ne me voulut conduire. Des armées occupaient, disait-on, tous les passages d’Imirette, pays entre la Mingrélie et la Géorgie par où il fallait de nécessité passer ; que c’était être fou que de s’y présenter, et qu’il était assuré qu’on y serait fait esclave. Voilà toutes les réponses qu’on me donnait. Je proposais de faire le tour ou par le mont Caucase, ou par le bord de la mer, aucun ne me voulait conduire.

C’est une chose incroyable combien les Mingréliens ont peur de mourir ou de se perdre ; il n’y a point de récompense qui les puisse porter à courir un danger connu quelque petit qu’il soit. Enfin je fus réduit à prendre la voie de la mer et de la Turquie, c’est-à-dire, à faire un tour de septante lieues. Je vins à Anarghie, village, et petit port, dont j’ai parlé. J’y trouvai une felouque de Turcs, je la frétai pour Gonié. Dès que j’eus donné les arrhes je retournai à la maison des théatins et au château de Sabatar, pour me préparer au voyage.

Le 10. Novembre assez matin je partis de ce château étant convenu avec mon camarade des voies que je tiendrais pour le tirer de Mingrélie, s’il plaisait à Dieu de me donner un heureux voyage. J’emportai avec moi cent mille livres en pierreries, et huit cents pistoles en or, avec le peu de hardes qui m’étaient resté. Les pierreries étaient enfermées dans une selle faite exprès pour cacher des bijoux, et dans un oreiller. Je pris un valet pour m’accompagner, celui-là même que j’avais racheté d’esclavage. C’était un fripon caché, un traître dont la méchanceté ne m’était pas bien connue. On ne me conseillait pas de l’emmener crainte d’avanie et de quelque méchant tour, qu’il avait tout l’air de me jouer. Je n’étais pas moi-même bien résolu à m’en charger, mais la fortune voulait que je le prisse, et je ne pus l’empêcher. Les raisons qui me portèrent à l’emmener plutôt qu’un autre, c’est qu’il souffrait son mal en désespéré et en furieux, et que je craignais que le désespoir et l’ivrognerie à quoi il était sujet ne nous fît découvrir en Mingrélie. Le Père Zampi préfet des théatins m’accompagna comme il avait toujours fait. Le frère laïc me voulut conduire à Anarghie. Nous marchâmes à pied le préfet et moi, parce qu’on ne put trouver qu’un cheval de louage, quelque argent qu’on offrît pour en avoir, sur lequel je mis mes hardes et mon valet. Le frère laïc était à cheval, Il pleuvait à verse depuis deux jours, le frère pensa se noyer à une lieue du château dans un fossé large et débordé, où son cheval tomba, et dont nous le retirâmes à grand’peine et demi mort. Je ne dirai point les fatigues que j’eus ce jour-là et les suivants : je fus obligé d’aller en divers lieux à pied, en une saison de pluie, dans des bois pleins d’eau et de fange, où j’en avais d’ordinaire par dessus les genoux ; ; je dirai seulement, qu’on ne peut au monde avoir plus de peines que j’en eus. J’étais épuisé, en vérité, il ne me restait que le courage et la résolution de tout faire et de tout souffrir, pour sauver le bien qu’on m’avait confié. Le soir nous arrivâmes à Anarghie percés de pluie jusqu’aux entrailles. Anarghie est à six lieues du château de Sabatar.

Le 12. je devais m’embarquer, mais j’en fus empêché par une nouvelle qu’on eut que des barques de Circassiens et d’Abcas croisaient sur les côtes de Mingrélie. Cela était vrai, elles avaient enlevé des barques du pays, et une entre autres où j’avais intérêt. L’indicible ennui que ces retardements me causaient ne venait pas tant de ce qu’ils me tenaient en des dangers et en des maux continuels, que de ce qu’ils semblaient me menacer de n’en sortir jamais.

Le 19. on vint donner avis au Père Zampi que le jour précédent, de nuit, on avait enfoncé la porte de son église, pris ce qui y était, ouvert le sépulcre qui était dedans, et emporté tout ce qu’un Père théatin, demeuré au logis pour le garder comme on a dit, avait enfermé dans ce tombeau ; qu’on avait foui partout, et qu’il ne restait rien d’entier que la muraille. On peut croire l’épouvante que je pris à cette nouvelle, ayant laissé plus de sept mille pistoles enterrées en cette église. Je dépêchai aussi-tôt à mon camarade. On ne le trouve point au château, il était déjà allé à la maison des théatins, pour savoir quelle part nous devions prendre à la mauvaise aventure laquelle il avait apprise aussitôt que moi. Il m’écrivit, que grâces à Dieu, l’on n’avait point touché à notre argent, et qu’il l’avait trouvé au même état où nous l’avions mis en terre. Cette nouvelle me releva merveilleusement le courage, je la regardai comme une nouvelle marque de l’assistance dont le Seigneur me favorisait, et j’allai encourager les Turcs, qui m’avaient loué leur felouque, à partir incessamment.

Le 27. je partis d’Anarghie. Ma felouque était grande. Il y avait près de vingt personnes, la moitié esclaves, et le reste Turcs. Je n’y avais laissé embarquer tant de gens qu’afin de me pouvoir défendre des corsaires qui couraient la côte. Après une heure de navigation, nous arrivâmes à la mer. Le Langur, que nous descendîmes, est rapide. On le descend très-vite. Mais il faut l’avoir bien pratiqué, quand on descend sur ce fleuve, avec des barques chargées ; parce qu’il y a quantité de bas fonds, où elles s’ensablent. Je demeurai tout le jour sur le bord de la mer, le patron de la chaloupe m’en pria, il attendait encore deux esclaves qui devaient arriver sur le soir.

Pendant que je demeurai à Anarghie je fus invité à deux baptêmes, j’y fus pour voir la manière dont les Mingréliens l’administraient. Je trouvai que le Père Zampi l’avait décrite assez justement dans sa relation. La voici comme je la vis chez un voisin du logis où je demeurais. Il envoya quérir le prêtre sur les dix heures du matin. Aussi-tôt qu’il fut arrivé, il entra dans la cabane où l’on garde le vin, il s’assit sur un banc, et sans autre habit que le sien ordinaire, il se mit à lire dans un livre à demi déchiré, gros comme un Nouveau Testament in 8°. L’enfant n’était pas encore devant lui quand il commença la lecture. Le père, et le parrain, l’amenèrent au bout d’un quart d’heure. C’était un petit garçon de cinq ans. Le parrain apporta une petite bougie et trois grains d’encens. Il alluma la bougie, et l’attacha à la porte de la cabane, et elle fut brûlée avant que l’enfant fût baptisé. On n’en ralluma point d’autre. Les trois grains d’encens furent mis sur un peu de feu, et consumés. Le prêtre durant cela était occupé à sa lecture, il la faisait vite et bas avec fort peu d’application, car il parlait à tous venants qui lui demandaient quelque chose. Le père, et le parrain, allaient et venaient durant tout ce temps, et l’enfant aussi qui ne faisait que manger. Après une grande heure de lecture, on apprêta un baquet plein d’eau tiède. Le prêtre versa dedans une petite cuillerée d’huile de noix, et dit au parrain de déshabiller l’enfant. Quand cela fut fait, on le mit tout nu dans le baquet. Il y était debout sur ses pieds. Le (parrain le lava d’eau par tout le corps. Quand il l’eut bien lavé, le prêtre tira d’une bourse de cuir, qu’il avait pendue à la ceinture, la grosseur d’un pois de myrone. J’ai déjà dit qu’on appelle ainsi l’huile d’onction. Il le donna au parrain, et il en oignit l’enfant en presque tous les endroits du corps. Au sommet de la tête, aux oreilles, au front, au nez, aux joues, au menton, aux épaules, aux coudes, au dos, au ventre, aux genoux, et aux pieds. Le prêtre lisait toujours cependant, et sa lecture ne finit que lorsque le parrain rhabilla l’enfant. Dès qu’il fut habillé, le père apporta du pain, du vin, et un morceau de cochon bouilli. Il lui en donna à manger, puis il en présenta au parrain, au prêtre, aux invités, et à tout le logis. Cela fait chacun alla se mettre à table, d’où il n’y eut presque personne qui ne sortît ivre.

J’ai vu aussi célébrer la messe en ce même lieu. Elle se célèbre avec la même inapplication, et la même irrévérence, et tout comme on l’a dit au traité de la religion des Mingréliens. Il m’arriva un jour d’en voir une plaisamment interrompue. J’allais avec un théatin au château de notre retraite. Nous passâmes devant une église. On y disait la messe. Le prêtre qui la célébrait entendit que nous demandions le chemin à des gens qui étaient sur la porte. Attendez, nous cria-t-il de l’autel, je m’en vais vous le montrer. Un moment après il vint à la porte, en récitant sa messe entre les dents ; et après avoir demandé d’où nous venions, et où où nous voulions aller, il nous montra le chemin, et s’en retourna à l’autel.

Le 28. de fort bon matin nous-nous mîmes en mer. Le temps était clair et serein. Nous découvrîmes les hautes terres de Trébizonde d’un côté, et celles des Abcas de l’autre ; et assez facilement, parce que la mer Noire commençant à tourner des côtes des Abcas, Anarghie se trouve assez avant dans le cercle qu’elle forme de ces côtes-là à Trébizonde.

Là mer Noire a environ 200. lieues de longueur, tirant est et ouest juste ; ce qui ne fait pas la moitié tant d’étendue qu’Hérodote lui en assigne. Car voici comme il en donne la mesure. Il y a, dit-il, depuis l’embouchure du Pont-Euxin, jusqu’au Phase, qui est la plus grande longueur de cette mer, neuf jours et huit nuits de navigation ; c’est-à-dire onze mille cent stades. Cela fait quatre cent soixante deux lieues, de quinze au degré astronomique. Je ne sais comment excuser cet auteur d’un si terrible mécompte, si ce n’est en supposant que ses mesures soient prises terre à terre, comme on parle, sur la mer Méditerranée, comme c’était la coutume des Anciens de naviguer. Ils n’osaient s’éloigner de terre jusqu’à la perdre de vue, de peur de s’égarer et de faire naufrage. Or à compter de cette manière, la longueur du Pont-Euxin, depuis le fleuve du Danube jusqu’à celui de Phase, qui en marquent les deux bouts, il y a bien le double d’espace, ou de navigation. Les géographies des Arabes se méprennent aussi beaucoup à la longueur de cette mer, en la marquant de 1200. milles. Sa plus grande largeur est nord et sud du Bosphore avec le Boristhène environ trois degrés. Cet endroit est le bout occidental de la mer. La partie opposée n’est pas la moitié si large. L’eau de cette mer m’a paru moins claire, moins verte, et moins salée que l’eau de l’océan, ce qui vient, je crois, des grands fleuves qui s’y déchargent, et de ce qu’elle est resserrée en elle-même comme dans un cul de sac, de manière qu’on la nommerait mieux un lac qu’une mer ; de même que la mer Caspienne, avec qui elle a aussi cela de commun que toutes deux n’ont point d’îles, et qu’elles sont toutes deux fort orageuses. Il ne faut donc point chercher dans la couleur des eaux de la mer Noire la raison de sa dénomination, puisqu’elles sont plus blanches au contraire que celles des autres mers. On l’a ainsi dénommée à cause du danger que l’on court à naviguer dessus, les tempêtes y étant plus ordinaires, et plus furieuses qu’ailleurs. Dans le même sens que les Arabes ont nommé le détroit qu’il faut surmonter pour entrer dans la mer Rouge, Babelmandeb, c’est-à-dire, porte funeste : Porte de malheur, à cause des fréquents naufrages qui y arrivent. La mer Noire portait premièrement le nom d’Asekenas, du petit-fils de Japhet, mais les Grecs changèrent ce nom en celui d’Euxin, ou PontEuxin, terme qui signifie intraitable, et qui ne souffre personne, à cause des fréquentes et furieuses tempêtes qu’il y a sur cette mer, comme je l’ai observé. Les Turcs pour la même raison la nomment Cara denguis, c’est-à-dire, mer furieuse. Cara, qui en turc signifie proprement noir, signifiant aussi dangereux, furieux, effroyable ; et servant ordinairement d’épithète en cette langue aux forêts épaisses, aux fleuves rapides, et aux montagnes âpres et élevées. Ainsi il y a beaucoup de fleuves qu’ils appellent cara-sou, eau noire, pour dire que ces fleuves sont sujets à des débordements, et qu’ils causent beaucoup de dommage en se débordant. Ce qui fait que la violence des tempêtes est plus grande et plus dangereuse sur cette mer que sur les autres, c’est premièrement, que ses eaux n’ont qu’un lit étroit, et n’ont point d’issue. L’ouverture du Bosphore ne se devant compter pour rien en ce raisonnement, tant elle est étroite. Quand donc les eaux sont émues par la tempête, ne trouvant point à s’écouler, et étant repoussées, elles s’élèvent haut et en tourbillon, battant un navire de tous côtés d’une vitesse et d’une force insupportable. Secondement, c’est que cette mer n’a que des rades dont la plupart ne sont point abritées, et où l’on est plus mal qu’en pleine mer. J’ajoute au sujet du nom de Cara denguis, que les Turcs donnent à cette mer, que c’est le même qu’elle a en grec Maurothalassa, et ainsi ils appellent Ak denguis, mer Blanche, la Propontide, que les Grecs appellent Asprothalassa. Les Arabes appellent la mer Euxine Bahar Bontos, mer de Pont.

Toute la Mer noire est sous la domination du Grand Seigneur, on n’y navigue que par sa permission, et on y est ainsi en sûreté des Corsaires, qui font, à mon avis, le plus grand danger de la mer.

Le vent nous ayant été contraire tout le jour, nous ne fîmes que 18. milles. Nous entrâmes sur le soir en un fleuve nommé KelmKelmhel. Il est plus profond, et il est presque aussi large que le Langur, mais il n’est pas si rapide.

Le 29. deux heures avant le jour, nous partîmes à la clarté de la Lune, nous arrivâmes à midi au fleuve Phase, et nous le remontâmes environ un mille, jusques à des maisons, où le Patron de la Felouque voulait se débarquer avec quelques marchandises.

Le fleuve de Phase, que l’on tient être le Phison, un des quatre grands fleuves du Paradis terrestre, a sa source dans le mont Caucase. Les Turcs l’appellent Fachs. Les gens du pays le nomment Rione, comme je l’ai observé. Procope s’est mépris à cette double dénomination, et il a cru que c’était deux fleuves différents, au lieu que ce n’en est qu’un. Je l’ai vu à Cotatis. Il court là rapidement dans un lit étroit, et souvent il y est si bas, qu’on le passe à gué. Son lit, à l’endroit où il se décharge dans la mer, qui est éloigné de quatre-vingt dix milles de Cotatis, a un mille et demi de largeur, et de fond, plus de soixante brasses. Plusieurs petits fleuves qui se déchargent dedans le grossissent à ce point-là. Il court d’orient en occident. L’eau en est fort bonne à boire, quoiqu’elle soit trouble, épaisse et de couleur de plomb. Arian dit que c’est à cause de la terre qui y est mêlée. Il dit encore, et d’autres auteurs le disent aussi, que tous les navires faisaient eau au Phase sur l’opinion que l’eau de ce fleuve était sacrée, ou parce que c’est la meilleure eau du monde. Ce fleuve a, à son embouchure, plusieurs petites îles, qui paraissent fort délicieuses, D 2 étant étant toutes couvertes de bois, et divers îlets, en remontant ; ce qui en rend la navigation comme impossible aux grands vaisseaux, qui sont obligés de s’arrêter à trois ou quatre milles de l’embouchure. Sur la plus grande de ces îles, on voit du côté d’occident les ruines d’une forteresse que les Turcs ont bâtie. Ce fut le sultan Murat qui la fit construire l’an 1578. ou, pour mieux dire, le généralissime de ses armées, nommé Mustafa, du temps des grandes guerres entre les Turcs et les Persans. Cet empereur turc avait entrepris de conquérir les côtes septentrionales et orientales de la mer Noire. Son entreprise n’alla pas au gré de ses desseins. Il fit remonter le Phase à ses galères. Le roi d’Imirette avait dressé de grosses embuscades au lieu où le fleuve est le plus étroit. — Les galères de Murat y furent défaites ; une coula à fond, et les autres prirent la fuite. La forteresse du Phase fut prise l’an 1640. par l’armée d’Imirette, grossie de celles des princes de Mingrélie et de Guriel. On l’a rasée ; il y avait dedans 25. pièces de canon. Le roi les fit mener à son château de Cotatis, où elles sont aujourd’hui, ayant ainsi repassé entre les mains des Turcs lorsqu’ils prirent le château. J’ai fait le tour de l’île de Phase pour tâcher d’y découvrir ces restes du temple de Rea, qu’Arian dit qu’on y voyait de son temps. Je n’en ai trouvé aucun vestige. Cependant les historiens assurent qu’il était encore en son entier dans le bas empire, et qu’il avait été consacré au culte de Jésus-Christ du temps de l’empereur Zénon. J’en cherchai aussi de cette grande ville nommée Sébaste, que les géographes ont placée à l’embouchure du Phase ; mais il faut que les ruines même de cette ville se soient perdues, comme celles de Colchos ; car je n’en aperçus rien. Tout ce que je remarquai là, de conforme à ce que les Anciens ont écrit de cet endroit de la mer Noire, c’est qu’il y a beaucoup de faisans. Et qu’ils sont plus gros, plus beaux, et d’un goût plus exquis, qu’en aucun endroit du monde, à ce qu’il me sembla. Il y a des auteurs et entre autres Martial, qui disent que les Argonautes apportèrent de ces oiseaux en Grèce qu’on n’y avait jamais vus auparavant, et qu’on leur donna le nom de faisans, parce qu’on les avait pris sur les bords du Phase. Ce fleuve sépare la Mingrélie de la principauté de Guriel, et du petit royaume d’Imirette. Anarghie n’en est éloignée que de 36. milles. La côte est partout un terrain bas, sablonneux, chargé de bois si épais, que la vue a peine de découvrir à six pas dedans.

Le soir, je fis mettre en mer avec un vent tout à fait favorable. A minuit nous passâmes devant un port qu’on appelle Copolette. Il appartient au Prince de Guriel.

Le 30. après midi, nous arrivâmes à Gonié. Du Phase là, il y a 40. milles. Toute cette côte sont des terres extrêmement hautes ; et des rochers les uns couverts de bois, les autres nus. Elle appartient au prince de Guriel, dont le pays s’étend jusqu’à un fleuve qui n’est qu’à demi mille de Gonié.

Gonié, que Calchondyle nomme Gorea, est un grand château carré, bâti de pierres dures et brutes, d’une masse extraordinaire. Il est situé au bord de la mer sur un fond sablonneux. Il n’a ni fossés ni fortifications. Ce ne sont que quatre murailles, avec deux portes ; ; l’une à l’orient, qui donne sur la mer, et l’autre au septentrion. Je n’y ai vu que deux pièces de canon. Des janissaires en assez petit nombre le gardent. Il y a dedans trente maisons, ou environ, petites, basses, assez incommodes, et faites de planches. Dehors, tout proche, est un village qui a autant de maisons. Presque tous les habitants sont mariniers ; et, si l’on en croit les gens du pays, c’est ce qui a fait donner à cette contrée le nom de Lazi, laz en turc voulant dire proprement un homme de mer, et dans le langage figuré, une personne rude, grossière et sauvage. Mais pour moi je suis d’avis que le nom de Lazi, que ce peuple porte, ne vient point de la langue turquesque ; mais que c’est leur ancien nom. On les appelait autrefois Laziens, et leur pays la Lazique, comme on le peut voir dans les histoires grecques, et particulièrement dans celle de Procope, de la guerre contre les Perses, où il en fait souvent mention, et qui marque si bien leurs pays au même endroit où est Gonié, que l’on n’en saurait douter. Agathias le représente considérable et puissant par la multitude des hommes, l’abondance des richesses, la situation commode pour recevoir de toutes parts les munitions nécessaires. Il dit encore que depuis la fréquentation des Romains chez les Laziens, on y avait admiré l’observation de la justice et la politesse des mœurs. Mais tout cela a changé entièrement de face depuis les conquêtes des Turcs. Au reste, les Laziens d’aujourd’hui sont la plupart mahométans. Il est vrai que les chrétiens de Géorgie et d’Arménie fréquentent fort leurs pays, mais ils ne s’y arrêtent pas non plus que les Trébisontains, qui sont les plus proches voisins des Laziens.

Il y a à Gonié une douane, qui a la réputation d’être très-rude. Elle ne l’est pas tant néanmoins qu’on me le faisait appréhender. Les gens du pays y ont un assez bon parti ; mais véritablement c’est un coupe-gorge pour les Européens. On n’a là aucune considération, ni pour la qualité des personnes, ni pour les passeports du Grand Seigneur, ni pour les appuis qu’on peut avoir à la Porte. On prétendrait en vain tirer des secours de tout cela. Ceux qui commandent en cette extrémité de l’Empire, se croyant si éloignés du Grand Seigneur, que sa main ne saurait atteindre jusqu’à eux.

Dès que notre felouque eut pris terre, mon valet s’y précipita avec un emportement de joie tout à fait extravagant. Il levait les yeux au ciel, il baisait la terre, il faisait mille imprécations sur la Mingrélie, et mille vœux pour le pays des Turcs. Un moment après il entra dans le château, me laissant là, dans un temps où j’avais plus besoin de lui que jamais. J’eus lieu de croire qu’il alla dire ce qu’il s’imaginait que j’étais ; car lorsque le douanier et le lieutenant du gouverneur vinrent pour visiter ce qu’on débarquait de la felouque, et en prendre les droits ; ils me firent d’abord connaître qu’ils savaient que j’étais Européan, les malheurs que je publiais m’être arrivés en Mingrélie, et le dessein que j’avais de passer à Acalziké. Cela me surprit extrêmement, et je vis bien que j’étais trahi. Je ne me troublai point pourtant, et Dieu me fit la grâce d’avoir l’esprit présent. J’étais bien sûr que mon valet ne savait point distinctement qui j’étais. Je l’avais pris à Constantinople, il avait vu que je fréquentais particulièrement les ambassadeurs et les ministres Européens, que j’en étais honorablement traité : et que le reste du temps je ne faisais que lire et écrire. Il devait s’être persuadé que j’étais un voyageur curieux. Je l’avais instruit à dire aux Turcs que j’étais marchand, et qu’étant venu en Mingrélie à dessein d’acheter des oiseaux de proie pour l’Europe, les gens du pays m’avaient tout volé, et que j’allais demander justice au pacha d’Acalziké. Je me tins ferme sur cette avance, parce que je ne savais pas d’autre meilleur déguisement, et que je ne voulais pas en le changeant témoigner à mon valet que je m’aperçusse de sa trahison, ni même que je m’en défiasse seulement. Le douanier me fit plusieurs questions. J’y satisfis assez bien. Il commanda qu’on visitât mes hardes, on n’y trouva rien. Il y avait entre autres une selle de cheval avec une niche sous le pommeau, faite pour cacher quelque chose de précieux. Elle était pleine et pesait beaucoup. Ce poids la rendait suspecte, d’autant plus que les selles à la turque sont fort légères. Les gardes la manièrent et la tâtèrent de tous côtés ; mais n’y sentant rien que du crin, et de la bourre, ils la laissèrent.

Des huit cents pistoles dont je m’étais chargé, j’en portais la moitié sur moi. L’autre était dans une besace fermée d’un cadenas, avec quelques bagatelles qui n’étaient pas de prix ; mais que je savais bien que les Turcs prendraient, si leurs yeux tombaient dessus. J’avais résolu en partant de Mingrélie de donner cette besace à garder aux mariniers quand nous prendrions terre à Copolette ; ce port ici proche dont j’ai parlé. On ne visite point leurs hardes et rarement fouille-t-on les felouques. Le bon vent fit passer ce lieu-là sans s’y arrêter, c’est ce qui empêcha que je n’exécutasse ma résolution ; car il y aurait eu de l’imprudence à le faire dans la felouque à cause des passagers qui y étaient.

Les gardes de la douane bien avertis de ce que j’avais, allèrent dans la felouque et trouvèrent cette besace. Ils demandèrent à qui elle était. Je dis d’abord qu’elle était à moi, mais qu’il n’y avait rien dedans qui dût douane. Le douanier me dit de l’ouvrir, je répondis que je le ferais volontiers dans la maison, mais non pas sur le bord de la mer devant tant de gens. Le douanier me mena chez lui. Le lieutenant du gouverneur y vint aussi. Il prend un pour cent, et le douanier cinq. Ils prirent de moi 22. pistoles en or, et tout ce qui leur plut de ces bagatelles qui étaient dans la besace, entre autres une paire de pistolets qui étaient mes seules armes, à la vérité il me la paya, mais à moitié de valeur. Il me dit ensuite de loger chez lui. Je lui répondis qu’il se moquait de moi de m’offrir son logis après m’avoir pris injustement la douane de l’argent que j’avais, puisque l’or et l’argent n’en doivent point. Il me répondit que j’étais mal informé, qu’il ne m’avait point fait d’injustice, qu’à

Ds qu’à Gonié tout payait douane sans rien excepter ; qu’au reste en m’offrant sa maison c’était une faveur qu’il me faisait. Je le remerciai, et lui dis que s’il m’en voulait faire une extrême, dont je lui serais toujours obligé, c’était de me donner le moyen d’aller trouver le pacha d’Acalziké. Que tout Gonié allait apprendre qu’on m’avait trouvé un sac d’or ; et que je ne doutais point, que pour avoir ce qui m’en restait, on ne me tuât dans les montagnes où je devais passer. Que j’étais seul, étranger, et sans défense ; lui même m’ayant ôté les armes qui me restaient ; qu’il eût donc la bonté de me donner quelque secours. Il me répondit que je ne prisse point de terreur panique. Que grâces à Dieu, j’étais dans le pays des fidèles, (les Turcs se donnent cette épithète) où je ne devais appréhender ni vol, ni meurtre. Qu’il était caution de ma vie, et de mon bien. Que je misse mon sac d’or sur la tête, et le portasse sans aucune appréhension. Qu’au reste, le droit chemin d’Acalziké était étrangement rude ; qu’il en fallait faire les deux premières journées à pied, les chevaux ne pouvant aller dans les sentiers étroits et âpres de ces montagnes ; que le lendemain matin il me donnerait des gens qui porteraient mon bagage, et me conduiraient à la première traite ; et que de là il me ferait conduire à l’autre, et ainsi de suite jusqu’à Acalziké.

Après m’avoir dit cela, il m’offrit pour la troisième fois de venir passer la nuit chez lui. Il m’en pressa même beaucoup. Il me faisait cette offre de fort bonne foi, et pour mon bien comme je connus depuis. Plût à Dieu que j’en eusse alors aperçu quelque chose ; mais je n’avais garde de prévoir ce que le destin me préparait. Je craignais que ce ne fût pour visiter plus exactement mes hardes, et ma selle, qu’il ne lui prît envie de fouiller sur moi. J’y avais un gros sac d’or, comme j’ai dit, et des perles cachées en trois endroits.

Il était presque nuit quand je sortis de chez le douanier, qui était aussi gouverneur du territoire de Gonié. Mon valet avait fait porter mes hardes au lieu où étaient allés loger les gens venus avec moi. C’était une méchante chaumière percée de tous côtés, sale et puante autant qu’il se peut. J’y reçus bien des compliments de condoléance, si j’ose parler ainsi, et à dire le vrai, je crois, qu’à mon valet près, qui avait profité de la prise des 22. pistoles, tous les gens qu’il y avait-là en étaient fâchés. Chacun me blâmait de ne lui avoir pas donné mon sac à garder. Je contrefaisais bien le dolent et l’affligé, mais au fond du cœur j’étais ravi d’en être quitte à ce prix, et ne souhaitais que de voir le retour du soleil pour me tirer du coupe-gorge où j’étais.

Pendant que je mangeais un morceau de biscuit, un janissaire vint dire à mon valet que le lieutenant du commandant le demandait. Le commandant du château n’y était pas. Son lieutenant faisait la charge. Mon valet y alla, et une heure après le même janissaire me vint quérir de la même part. Je trouvai le lieutenant à table avec mon valet tous deux ivres. Il me fit d’abord boire et manger par force, et après il me dit, que tous les chrétiens, gens d’Église, qui passaient par Gonié, étaient obligés de donner à son maître deux cents ducats ; que j’étais de ces gens là, et que je devais payer cette somme. Je lui dis que j’étais marchand, et qu’il se méprenait. Que j’avais payé la douane, bien que contre justice ; et que le douanier m’ayant laissé libre, il n’avait point à connaître de ce que j’étais ; qu’au reste si je devais payer quelque chose au gouverneur, cela se ferait le lendemain, et que la nuit n’était pas le temps d’une telle discussion. Je voulais sur cela me lever et sortir. Deux janissaires m’arrêtèrent, le lieutenant me fit rasseoir, me fit boire à toute force, et me tint deux heures à m’alléguer mille impertinences ; entre autres que le bien des chrétiens appartenait de droit aux Turcs, que les Maltais avaient pris deux de ses frères, qu’à un homme comme moi, vingt pistoles de bien suffisaient. Je me trouvais en une méchante occurrence, j’avais affaire à des gens ivres, mon valet au lieu de m’aider était à table avec mon juge, et à son tour disposait de moi, étant mille fois plus mon maître en effet que je n’étais de droit le sien. Je voyais sa perfidie sans oser rien dire de peur de pis. Je le tirai à part, et lui dis de ne perdre pas l’occasion d’augmenter le ressentiment que j’avais de la fidélité avec laquelle il m’avait servi, qu’il n’y avait que lui qui pût accommoder l’affaire, que je lui donnais pouvoir d’offrir jusqu’à vingt ducats pour cela. Mon dessein était dans cette fausse confiance, qui ne me pouvait faire que du bien, de retenir la méchanceté de ce traître, et de l’empêcher d’aller à l’extrémité. Après je me mis à supplier, à menacer couvertement, à remontrer que personne ne viendrait plus à Gonié, si l’on apprenait que l’on y traitât les passants avec tant de violence et tant d’injustice. Le lieutenant me dit en riant, que Gonié n’était pas son bien, qu’il n’avait plus qu’un an à y demeurer, qu’il se souciait peu qu’après son départ il n’y vînt pas un homme, et que le château abîmât, qu’il se servait de l’occasion sans égard à l’avenir ; enfin la chose alla si loin, que le lieutenant, ne pouvant m’obliger de lui donner ce qu’il demandait, il envoya quérir mes hardes. Mon traître de valet donna la main à ce beau coup. Le lieutenant me dit de tirer l’or qui était dedans. Je n’en voulus rien faire, et je lui répondis que je ne donnerais jamais un sol à quelque extrémité où il se pût porter, parce que je ne lui devais rien ; que je ne pouvais m’opposer à sa violence ; qu’il prît tout ce qu’il voudrait ; mais que je savais bien les voies de me le faire rendre. Ce voleur fit venir des chaînes et un carcan, cela m’ébranla un peu, à dire le vrai, parce que j’avais affaire à des soldats que l’or qu’ils avaient vu, et le vin dont ils étaient saouls portaient à tout faire. Un d’eux s’approcha de moi, et me dit, Plus on pile l’ail, plus il sent mauvais. Cela voulait dire, plus on tarde à accommoder une affaire, plus elle se rend difficile. Mon valet prononça en même temps que j’eusse à payer cent ducats. Pour couper court, je les donnai, et quatre encore aux janissaires qui avaient servi de sergents. Le bien que j’avais sur moi, et en mon gîte, gîte, le lieu où j’étais, et cent autres bonnes considérations me firent ployer. En un autre état, je ne me fusse pas rendu à des menaces. Je n’eusse point eu peur des chaînes, et je me fusse tiré d’affaire quitte, ou du moins à peu de perte. Le lieutenant me contraignit, en lui comptant les cent ducats, de jurer sur l’Évangile que je les lui donnais de bon cœur, et que je n’en parlerais à personne. Il y eut une nouvelle contestation là-dessus, qui fut aussi âpre que l’autre. Je ne voulais point jurer cela, parce que je voulais effectivement m’en plaindre : et je voulais d’ailleurs m’assurer pour l’avenir par la résistance présente. Ce voleur cependant, s’obstinait à ne vouloir les cent ducats qu’à cette condition. Il fallut que je fisse le serment en sa présence tel qu’il voulut, et que je le priasse même d’accepter l’argent.

Le lendemain de bon matin, qui était le premier décembre, les gardes de la douane vinrent à mon méchant gîte, et m’observèrent toujours, jusqu’à mon départ. Ils avaient ordre de revisiter ma selle et de me fouiller. Ils appelèrent mon valet, et le lui dirent le plus civilement, et le plus honnêtement qu’ils purent. Ils la visitèrent donc derechef. Je tremblais à mourir pendant qu’elle était dans leurs mains. Ils ne maniaient rien qui ne diminuât leur défiance. Le poids seul l’entretenait. Voyant qu’ils s’y arrêtaient trop, je leur dis que j’avais fait faire cette selle, pour servir de bât, en cas de besoin, et qu’à cause de cela, elle était si lourde. Ils se payèrent de cette échappatoire. Je remarquai ensuite qu’ils me voulaient fouiller, ler, car ils me tiraient à part l’un après l’autre, et me disaient que si j’avais quelque chose que la douane n’eût pas vu, je leur fisse un présent, et qu’ils ne me découvriraient pas. Mes amis, leur répondis-je, ne cherchez point de détour pour me fouiller ; si vous le voulez faire, faites le hardiment. J’ouvris ma veste en disant cela, et leur présentai aussi mes poches. Cette bravade me sauva. Les gardes crurent que j’eusse été moins hardi, si j’eusse eu sujet de craindre. Ils ne me fouillèrent point. J’allai avec eux chez le douanier, et lui dis, en feignant de pleurer, et d’être mortellement triste, que pour n’être pas venu coucher chez lui j’avais été dépouillé d’une partie de mon or. Je te l’avais bien dit, me répondit-il ; je me doutais de ce qui t’est arrivé. Après, il me pressa fort de lui dire ce qu’on m’avait pris, et qui avait fait le coup, m’assurant que j’en aurais sûrement justice, et qu’il me le ferait rendre. Je lui répondis qu’on m’avait menacé de mort, si je le disais. Cela était vrai, et j’avais, outre cela, une si forte envie d’être hors de Gonié, et désirais si passionnément de partir, que je n’avais garde de commencer un procès. Je conjurai le douanier de me tenir sa parole. Il le fit, et me donna deux hommes pour porter mes hardes jusqu’au soir, et un Turc pour m’accompagner jusqu’à Acalziké. Il commanda à ces deux hommes d’apporter un billet de ma main pour assurance que je serais bien arrivé à la première traite, et il donna au Turc un passeport en forme d’ordre, pour servir dans tout le chemin. En voici la traduction.

Gardes des chemins, prévôts, juges, baillis, menez de traite en traite à l’heureuse porte d’Assan Pacha, Jean son changeur. Donnez lui pour de l’argent des chevaux et des hommes, autant qu’il en demandera. Sa personne, et ses hardes, sont un dépôt qu’on donne en garde à tous les habitants des lieux où il passera, on en répondra sur la vie.

Le douanier me dit, en mettant ce billet entre les mains du Turc qui me devait conduire, qu’il me faisait passer pour changeur du pacha, et que je misse un turban blanc, et mon valet aussi, afin d’être respectés. Je le fis, et partis sur les huit heures du matin, ravi et transporté de me voir hors d’un si méchant et si dangereux lieu, en pays libre, et où je n’avais presque plus rien à craindre. Je commençai alors à respirer et à reprendre quelque tranquillité d’esprit. Il y avait cinq mois que j’étais en des agitations et des angoisses horribles. Les avanies, le naufrage, l’esclavage, le mariage, la perte des biens, de la liberté, et de la vie ; ces effroyables idées me : déchirèrent l’esprit tour à tour en tout ce temps là, durant lequel d’ailleurs mille maux réels l’avaient tenu dans l’abattement le plus grand où l’on puisse être. J’en revenais ce jour-là, et je sentais avec un plaisir qu’on ne peut dire, mon cœur se remettre au large et rentrer dans son mouvement paisible. Je montais le mont Caucase avec une légèreté qui surprenait mes crocheteurs. Qu’on est léger quand on n’a pas le cœur chargé ! Je le dis simplement, sans exagération, et sans figure, il me semblait qu’on m’avait ôté une montagne de dessus le corps, et que j’allais voler.

Je fis quatre lieues toujours dans les rochers, et après je passai en bateau le fleuve dont j’ai parlé qui sépare le pays de Guriel et le pays du Turc.

Le 3. je fis cinq lieues à pied, et trois hommes portaient mes hardes. Nous passions souvent si proche de ces précipices affreux, que j’en étais épouvanté. Nous ne fîmes que monter, et en ces cinq lieues nous ne fîmes pas deux milles de chemin droit.

Le 4. je demeurai dans un village habité par des Turcs et des Chrétiens, où j’étais arrivé le jour précédent, la pluie, la neige et le vent qu’il faisait ne nous ayant pas permis d’en sortir.

Le 5. et le 6. je fis onze lieues. J’avais des chevaux, mais je puis assurer que je ne fis pas trois lieues dessus, il fallait à tout moment mettre pied à terre, à cause des passages difficiles, roides, et escarpés, où les chevaux pouvaient à peine tenir le pied.

Le 7. et le 8. je fis 16. lieues, les 4 premières à monter et à descendre. Les huit suivantes par un chemin uni, mais qui serpente toujours. Nous étions arrivés sur le mont Caucase. Nous fîmes les quatre dernières lieues en descendant continuellement. À la moitié de la descente on voit sur plusieurs pointes et sommets, des masures de châteaux et d’églises. Les gens du pays disent qu’il y en a eu là beaucoup, que les Turcs ont détruites. Quand on est au bas du mont, on entre en une belle vallée, large de trois milles, fertile et abondante, et fort remplie de villages. Le fleuve Kur passe au milieu.

On sait que l’Asie est divisée par une chaîne de montagnes d’un bout à l’autre, dont les trois plus hautes parties ont été nommées Taurus, Imaus, et Causase. La première est la plus avancée dans l’Asie, et on appelle toute cette chaîne en général le mont 7 Taurus. Je dis en général, parce que chaque partie a son nom particulier connu par chaque nation qui en est proche. La dernière partie est la plus proche de l’Europe, entre la mer Noire et la mer Caspienne, la Moscovie et la Turquie. Beaucoup d’auteurs confondent ces trois parties. Pline, entre autres, et Quinte Curce, qui mettent le Caucase dans les Indes. Strabon, qui parle de cette montagne dans le livre onzième de sa Géographie, dit que quoique ces auteurs s’accordent tous en cela, on ne doit pas néanmoins les en croire ; parce qu’ils n’en ont usé ainsi que par flatterie, afin de mieux louer Alexandre, à qui il était sans doute bien plus glorieux d’avoir poussé ses conquêtes jusqu’au delà des montagnes des Indes, que d’avoir simplement traversé les montagnes voisines du Pont Euxin. Je croirais que cette méprise serait une faute de géographie que Quinte Curce aurait faite de bonne foi ; comme lorsqu’il fait venir le Gange du midi, et qu’il prend le Jaxartes, pour le Tanaïs. Je le croirais, dis-je, si dans le livre sixième il ne mettait pas le mont Caurase, entre l’Hyrcanie et le fleuve de Phase.

Pour revenir à la description du mont Caucase, c’est la montagne la plus haute, et la plus difficile à passer que j’aie vue ; et on le peut juger par ce que j’en ai dit. Elle est pleine de rochers et de précipices affreux. On a beaucoup travaillé en plusieurs endroits à y caver des sentiers. Elle était toute couverte de neige, lorsque je la passai ; et il y en avait presque partout plus de dix pieds de haut. Il fallait en plusieurs endroits que mes conducteurs fissent chemin avec des pelles. Ils avaient à leurs pieds une manière de sandales propres pour aller sur la neige, que je n’ai vue qu’en ce pays-là. La semelle a la forme et longueur d’une raquette sans manche, mais pas tant de largeur ; le réseau est aussi plus lâche, et le bois est tout rond. Cette chaussure les empêche d’enfoncer dans la neige, car elle n’y entre pas plus d’un travers de doigt. Ils courent fort vite avec, et ne laissent que de légères traces, et fort incertaines de la route qu’ils ont tenue, parce que cette chaussure n’a ni devant ni derrière. Le haut du mont Caucase est perpétuellement couvert de neige, et pendant les huit lieues de chemin qu’on fait à le traverser, il est inhabité. Je passai la nuit du 7. au 8. au milieu de la neige. Je fis couper des sapins, je me couchai dessus, et fis faire grand feu. Lorsque nous arrivâmes au haut du mont, les gens qui me conduisaient firent de longues oraisons à leurs images, afin qu’elles leur fissent la grâce qu’il n’y eût point de vent. En effet, s’il y en eût eu d’un peu fort', nous aurions sans doute été ensevelis dans la neige ; car elle est mouvante et menue comme la poussière : le vent l’emporte, et en remplit l’air. Grâces à Dieu, il ne fit presque point de vent. Les chevaux enfonçaient si avant en des endroits, que je croyais souvent qu’ils n’en sortiraient pas. J’allai presque toujours à pied à pied et sûrement. Je ne fis pas huit lieues à cheval en traversant ce mont affreux, qui est de trente six lieues. Je croyais les deux premiers jours être dans les nues, et je ne voyais pas à vingt pas de moi. Il est vrai que les arbres, dont tout le haut du mont est couvert, empêchent fort la vue de s’étendre. Ces arbres sont des sapins. Je n’y en vis point d’autres, de quoi je fus bien fâché. Car comme je m’imaginais d’être sur la plus haute montagne du monde, ou du moins sur la plus haute de l’Asie, j’aurais bien voulu reconnaître ce que disent des naturalistes, que sur le sommet des montagnes de la plus grande exaltation, les feuilles des arbres sont toujours au même état, à cause que les vents, et les nuées, qui les pourraient faire tomber, sont toujours au dessous, sans jamais monter si haut. C’est ce que je n’ai remarqué nulle part. Je ne me suis pas aperçu non plus que l’air n’y soit pas vital, comme ils le prétendent. Il est vrai qu’il est. très subtil, et très-sec ; mais je crois qu’on y vivrait comme dans les airs plus mêlés, et que la cause qu’on n’y trouve point d’habitants, vient uniquement du commerce, et de la correspondance, qu’il serait trop difficile d’avoir de là avec le reste du monde. En descendant. cette affreuse montagne, je voyais les nuages se mouvoir en bas sous mes pieds à perte de vue. J’eusse cru être en l’air, si je n’eusse senti que que la terre me portait.

Le mont Caucase est, jusque vers le haut, fertile et abondant en miel, en blé, et en gom. J’ai parlé de ce grain, en faisant la description de la Mingrélie. Il l’est encore en vin, en fruits, en cochons, et en gros bétail. Il y a partout de très-bonnes eaux. On y trouve plusieurs villages. La vigne y croît autour des arbres., et s’élève si haut, que l’on n’en peut souvent aller cueillir le fruit. On faisait vendange quand j’y passai. Je trouvais le raisin, le vin nouveau, et le vieux admirablement bon. Le vin y est à si bon marché, qu’en des endroits, l’on en donne le poids de 300. livres pour un écu. Les villageois n’en pouvant vendre autant qu’ils en peuvent faire, ils ils laissent le raisin pourrir sur les ceps sans le cueillir. Les paysans habitent dans des cabanes de bois. Chaque famille en a quatre ou cinq. Ils font un grand feu au milieu de la plus grande, et se tiennent tous autour. Les femmes moulent le grain à mesure qu’on a besoin de pain. Ils font cuire la pâte dans des, pierres rondes, d’un pied de diamètre, ou environ, et creuses de la profondeur de deux ou trois doigts. Ils font bien chauffer la pierre, ils mettent le pain dedans, et ils le couvrent de cendres chaudes, et de charbons ardents par dessus. 11 y a des lieux, où on le fait cuire dans la cendre même. On balie bien un endroit du foyer, on y met le pain, et on le couvre de cendre, et de charbon ardent, par dessus, comme l’autre. Avec tout cela la croûte ne laisse pas d’être assez blanche, et le pain fort bon. Ils gardent le vin comme l’on fait en Mingrélie. Je logeais tous les soirs au logis d’un paysan qui me louait des chevaux, ou des porteurs. Le Turc qu’on m’avait donné me faisait servir promptement, et bien ; autant que le lieu le permettait. On nous donnait des poules, des œufs, et des légumes ; le vin, le pain, et le fruit regorgeaient : car chaque maison voisine apportait une grande cruche de vin, un panier de fruit, et une corbeille de pain, pour sa part de notre défrai. On ne me demandait point à compter, et mon conducteur m’empêchait même de donner gratuitement quelque chose.

Je mangeais avec une avidité de loup, et ne pouvais me rassasier que pour deux ou trois heures. On peut penser en quelle inanition j’étais tombé en Mingrélie, durant trois mois, que je n’y avais pas eu de pain, et que j’y avais été sous le fléau de la disette, et de la crainte des plus grands maux. J’étais revenu grâces à Dieu à la sûreté, et à l’abondance ; et du détestable pays, où je ne pouvais avoir à manger pour de l’argent, en un pays où l’on me donnait à manger pour rien. Il faut avoir été en ces extrémités, pour concevoir le plaisir qu’on sent par un si heureux changement.

Les habitants de ces montagnes sont la plupart chrétiens du rite géorgien. Ils ont le teint fort beau, et j’ai vu parmi eux de très beaux visages de femmes. Ils sont infiniment mieux accommodés que les Mingréliens, et les autres peuples du mont Caucase, qui ne sont point sous la domination ottomane.

Le 9. je fis cinq lieues dans la Plaine dont j’ai parlé. Le terroir en est propre au labonrage. On voit sur les collines, dont elle est bordée, une fort grande abondance de bétail. Le soir j’arrivai à Acalziké.

Acalziké est une forteresse, bâtie dans dans le mont Caucase, située en un lieu enfoncé entre vingt tertres, ou environ, de dessus lesquels on pourrait aisément la battre de tous côtés. Elle a un double mur et des tours. Les uns et les autres sont à créneaux à l’antique. Cette forteresse a peu d’artillerie. Il y a tout joignant un bourg bâti sur ces tertres, et ces éminences. Il est gros de 400. maisons au plus, presque toutes neuves et construites depuis peu. Il n’y a rien là d’antique que deux églises d’Arméniens. Ce bourg est peuplé de Turcs, d’Arméniens, de Géorgiens, de Grecs, et de juifs. Les chrétiens y ont des églises, et les juifs une synagogue. Il y a aussi un petit Caravansérail neuf, qui est bâti de bois, comme presque toutes les maisons du lieu. Le fleuve Kur, qui a sa source dans le mont Caucase, à quelque douze lieues de ce bourg, passe proche. Strabon en met la source dans l’Arménie. Ptolémée la marque en Colchide. Et Pline la fait sourdre des montagnes de Tartarie, qui sont au dessus de la Colchide, et qu’il nomme Coraxici, à cause de ce fleuve Corax qui en sort, et qui va se décharger, comme j’ai dit, dans la mer Noir. Ces sentiments, qui semblent divers, peuvent néanmoins être vrais, et être de plus la même chose ; parce que l’Arménie a embrassé la Colchide, et parce que la Colchide a été un grand royaume autrefois, comme je l’ai déjà remarqué. Le pacha d’Acalziké loge dans la forteresse. Les principaux officiers, et la milice, se tiennent dans les villages qui en sont proche. L’histoire de Perse porte que cette forteresse a été construite par les Géorgiens, et que les Turcs

Turcs la prirent sur eux à la fin du dernier siècle. Ils y ajoutèrent de nouveaux ouvrages, de même qu’à une autre Forteresse à trois journées de celle-ci, nommée Temame.

Le 13. à deux heures après minuit, je partis d’Acalziké. Nous marchions vers l’orient. Au bout de trois lieues, la plaine d’Acalziké s’étrécit, et les montagnes s’approchent, de façon qu’elle n’a plus que demi lieue de largeur. Il y a là un fort château des Turcs, bâti sur une roche à la droite du fleuve Kur. Cette roche est ceinte en bas d’un double mur ; et autour, il y a une petite ville comme Acalziké, qui occupe le terrain qui est entre la forteresse et la montagne opposée. Ce lieu s’appelle Usker. Il y a un sangiac, de la milice, des gardes, et une douane. J’avais beaucoup de peur d’y être arrêté et examiné ; mais, grâces-à-Dieu, on me laissa passer sans me dire rien du tout. Le voiturin, qui me conduisait, était de Gory, ville de Géorgie. Le commandant de la garde lui demanda s’il était de ce lieu-là. Il répondit que oui. On le laissa passer, et ceux qui le suivaient, sans autre information. Le kan de Géorgie, et le pacha d’Acalziké entretiennent bonne correspondance. Elle est cause du bon traitement que les Turcs font aux Géorgiens. Deux lieues au delà d’Usker, on passe une montagne, qui sépare de ce côté-là la Perse de la Turquie. Nous allâmes le long de cette montagne après l’avoir passée. Il y a beaucoup de villages dessus. Le Kur court au bas, et l’on y voit, en plusieurs endroits, des ruines de châteaux, de forteresses, et d’églises. Ce sont des vestiges de la grandeur des des Géorgiens, et des conquêtes des Turcs, et des Persans. Après avoir fait dix lieues, et marché jusqu’à la nuit, nous nous arrêtâmes à un petit village.

Le 14. nous ne fîmes que quatre lieues. Le chemin était fort rude en ces montagnes. On y rencontre des pas extrêmement difficiles, et qui ne se peuvent forcer, et des ruines de beaucoup de forteresses. Nous nous arrêtâmes dans la plaine de Surham, à un gros village proche de la forteresse, à qui on donne le même nom de Surham. Cette plaine est très-belle, couverte de petits bois, de villages, de collines, de maisons de plaisance, et de petits châteaux de seigneurs géorgiens. Tout le pays est labouré. En un mot c’est un très-bel endroit.

Le 15. je fis dix lieues, neuf en cette plaine, et l’autre au passage d’une montagne peu haute, qui la sépare de Gory. Je ne vis de tous côtés que beaux villages, que belles terres toutes cultivées, et que des endroits fort fertiles. On laisse à main droite, avant que de monter la montagne, une grande ville presque toute ruinée, et dont il n’y a plus que cinq cents maisons habitées. Autrefois, à ce qu’on dit, il y en avait douze mille. Il y a un évêque, et une grande église, bâtie du temps de la liberté des Géorgiens.

La nuit me prit en descendant la montagne, et avant que d’arriver à Gory, j’allai droit au logis des capucins italiens, missionnaires de la congrégation de propaganda fide. J’avais des lettres de recommandation pour eux. Ils avaient, il n’y avait que trois ans, un hospice à Cotatis, et ils pensaient de là s’étendre tendre aussi in Mingrélie, et s’y bien établir. Les continuelles guerres de ces pays, et les brigandages qui s’y exercent perpétuellement, sans que le roi se soucie, ou, pour mieux dire, puisse y apporter du remède, les ont obligés à se retirer en Géorgie. Ainsi, il se rencontrait heureusement qu’ils étaient fort capables de me donner le conseil, et les secours dont j’avais besoin. Je me fis d’abord connaître à eux. Je leur dis, que le roi de Perse m’avait envoyé en France pour son service, que j’avais ses ordres, et un commandement adressé à tous les gouverneurs de son empire, par lequel Sa Majesté leur commandait de me considérer, et de me rendre tous les bons offices dont j’aurais besoin. Je leur contai ensuite, qu’ayant choisi la voie de la mer Noire, et de la Mingrélie, pour retourner en Perse, j’y avais été surpris de la guerre, et que j’y avais essuyé mille malheurs ; de sorte que ne voyant aucun moyen, de transporter sûrement les choses que j’avais apportées pour le roi, je les avais laissées à la garde de mon camarade, et que j’étais venu en Géorgie chercher de l’assistance ; que je les suppliais de toute mon affection de me donner le meilleur conseil qu’ils pourraient, et de prendre dans mes peines la part que la charité, et d’autres considérations les obligeaient d’y prendre. Ces bons Pères furent touchés de mes malheurs, et des risques que couraient le bien, et la personne que j’avais laissée en Mingrélie. Ils m’assurèrent de faire en cela tout ce qu’il leur serait possible, dès qu’ils en auraient ordre de leur préfet, sans la participation duquel ils ne pouvaient agir, qu’il était à Tifflis, la capitale de Géorgie, et la cour du prince, à deux petites journées, et que je ne pouvais mieux faire que de l’aller trouver. Ils me dirent tant de raisons pour m’obliger à y aller, que je m’y résolus sur le champ, et qu’à l’heure même on loua des chevaux. Le supérieur ordonna à un frère laïc, nommé Ange de Viterbe, de se préparer à m’accompagner.

Ce frère laïc était très-bon et très-honnête homme, habile médecin et chirurgien. Son habileté, et le bonheur qu’il a eu en Géorgie, et en Imirette, de guérir diverses maladies, et diverses plaies qu’on tenait incurables, l’ont mis par tout ce pays-là, fort en estime et en considération. Il sait bien la langue de ces pays, et il les a parcourus de tous côtés. Il a beaucoup de courage, de patience, d’humilité, et de bon sens. Je ne pouvais donc avoir un meilleur camarade de voyage. Il me fit compagnie de la meilleure grâce du monde, et lui ayant témoigné que sa personne me serait d’un grand secours, et d’une grande consolation en retournant en Mingrélie, il me dit, que je n’avais qu’à lui obtenir du Père préfet l’obédience pour cela, et qu’il viendrait très-volontiers.

Le 16. je partis de Gory avec ce bon religieux. Nous fîmes sept lieues, la plupart le long du fleuve de Kur. Le chemin en était beau par des plaines fertiles où il y a quantité de villages. On y rencontre une ville presque toute ruinée nommée Cali-cala. On passe au milieu. Elle est à quatre lieues de Gory.

Le 17. je fis un peu plus de six lieues. Le chemin était uni, mais un peu pierreux en des endroits. À la moitié de la traite, nous passâmes vis-à-vis de l’église patriarcale de Géorgie, qui est située au bord du Kur. La moitié de cette église est ruinée, l’autre paraît de loin entière et fort belle. On dit qu’il y a dedans une partie de la couronne d’épines, une pièce de la tunique, et une pièce de la robe du prophète Élie. Je n’ai pas vu ces reliques : des capucins m’ont assuré qu’ils les avaient vues. J’arrivai à Tifflis sur le soir, la neige qui tomba tout le jour fort épaisse, m’empêcha d’arriver plus tôt. Le frère laïc qui m’accompagnait me mena au logis des capucins. Je n’avais point de temps à perdre, ainsi dès mon arrivée, je contai au préfet quel en était le sujet. Mes lettres de recommandation me faisaient connaître. Je n’avais besoin que de leur bien faire entendre les grands dangers, que courait ce que j’avais laissé en Mingrélie, et de quelle importance il était, d’aller à toutes risques s’efforcer de le tirer de là. Je dis au préfet, qu’il y avait à mon avis deux voies différentes pour le faire, qui avaient chacune leurs sûretés, et leurs périls. La première était de me faire connaître au prince de Géorgie ; lui montrer les ordres du roi son maître ; et lui demander du secours pour tirer de Mingrélie ce que j’y avais, et qui était pour Sa Majesté. La seconde était d’aller en ce pays-là secrètement, sans se découvrir, ni dire ce qu’on y allait faire. Je ne fis point apercevoir au préfet le penchant que j’avais pour cette seconde voie, de peur de prévenir son jugement. Il me demanda du temps pour me dire son avis, et il me supplia que je voulusse bien faire part de tout ce que je lui avais exposé aux religieux de la maison ; parce que la plupart, qui avaient été en Mingrélie, et en Imirette, pourraient avoir de bonnes lumières pour mon affaire. Il me promit qu’il leur commanderait le secret par la sainte obédience. Je contentai le préfet. Je fis aux religieux la même relation que je lui avais faite, les conjurant de me donner leurs avis, et tout le secours possible, dans le malheur où j’étais encore engagé.

Le 18. après midi le préfet me mena dans sa chambre avec tous les religieux. Il m’étala les réflexions qu’il avait faites sur mon affaire, et toutes les pensées qui lui étaient venues sur cela. Les religieux firent la même chose. Ils arrêtaient presque tous à tenter la voie cachée, et à ne se point faire connaître ; en un mot, à aller secrètement en Mingrélie. Ils me dirent, que si l’on communiquait l’affaire au prince de Géorgie, il me donnerait assurément l’aide nécessaire, qu’il enverrait des gens, et tirerait apparemment tout ce que j’y aurais laissé, parce qu’il était fort craint, et fort respecté en ce pays-là, et en Imirette. Mais que ce moyen serait d’un éclat furieux, qui me perdrait peut-être ; qu’on pourrait me dresser à mon retour quelque partie pour m’assassiner, et enlever tout ce que j’aurais ; que les lieux, où il me fallait passer, étaient tous pays de brigands et d’assassins les plus déterminés du monde ; que les Géorgiens étaient très-perfides et méchants, et qu’il en fallait tout appréhender ; qu’il n’y avait pas beaucoup d’années, qu’un patriarche de Moscovie, passant en Géorgie, y avait été E 3 volé, volé, et qu’on avait accusé le prince d’avoir secrètement fait faire le coup, pour avoir les richesses que portait ce patriarche ; qu’il fallait considérer encore, que le prince de Géorgie n’était pas parfaitement obéissant aux ordres du roi de Perse ; et qu’après tout, supposé qu’il fît office de bonne foi et avec sincérité, il fallait mettre en considération qu’il attendrait de grands présents, et qu’on ne pourrait jamais le contenter, ni sa famille, qui était merveilleusement affamée, pour des gens de leur condition.

Je fus ravi que les capucins prissent mon vrai sentiment, et pensassent presque tout ce que j’avais pensé. Nous résolûmes que je partirais secrètement avec le frère Ange qui m’avait accompagné. Qu’on dirait que j’étais théatin, que j’étais venu de la part de ceux de Colchide, réduits par la guerre à la dernière misère, demander de l’assistance aux capucins, et qu’ils envoyaient un de leurs. Compagnons les quérir et les emmener. Dès que cela eut été arrêté, je me préparai au voyage. Je tirai de ma selle, et de mon oreiller les les bijoux que j’y avais cachés. Je les enfermai dans une cassette avec tout ce que j’avais apporté, et le mis sous la garde du préfet. Nous pensâmes ne trouver jamais de chevaux à louer, parce que personne ne voulait aller en Mingrélie. Enfin, à force d’argent, nous gagnâmes deux voiturins en nous rendant garants de leurs chevaux et de leurs hardes, s’il en arrivait faute.

Le 20. je partis avec le frère Ange, et un Géorgien créature des capucins, qui était de Cotatis, et qui avait été mille fois en Colchide, et partout aux environs. Le préfet me le donna pour le besoin qu’on pourrait avoir d’une personne de confiance. Nous n’étions que cinq hommes avec quatre chevaux. Le frère Ange, et moi, en montions deux, les deux autres portaient les provisions. Nous disions partout que nous allions chercher les théatins de Mingrélie. Je donnai congé à mon valet avant que de partir de Tifflis. Ce fripon m’avait fait mille méchants tours, et tenté plusieurs fois ma perte. J’ai dit ce qu’il me fit à Gonié. Les capucins me conseillaient de l’emprisonner jusqu’à mon retour pour en faire justice. Le sentiment des grâces qu que Dieu venait de me faire, me porta à lui pardonner entièrement. Je m’imaginai que j’irriterais le ciel, si dans le même temps qu’il déployait sa clémence sur moi, je me fusse arrêté à faire punir ce malheureux. Je le payai entièrement du temps qu’il m’avait servi, et le laissai aller, après lui avoir néanmoins étalé toutes ses trahisons que je savais, et l’avoir exhorté à l’amendement. La bonté que j’eus pour lui ne le toucha point. Il se désespéra de ce que le lui donnais congé, et il laissa même paraître des marques de la rage qu’il en avait, assez fortes pour me porter à en craindre quelque chose de funeste. Je fus tenté de le faire mettre aux fers. Je n’avais qu’un mot à dire ; les capucins l’auraient fait faire d’un signe d’œil, ayant assez de crédit à Tifflis. Je n’en fis rien, la fatalité qu’il y a en toutes les choses m’en empêcha. J’étais entièrement porté à la miséricorde ; j’en attendais, j’en demandais trop pour n’e n’en point faire. Dieu l’eut agréable. On verra dans la E 4 Luite suite de quelle manière il me le fit connaître., en un très-dangereux piège que m’avait tendu ce traître.

Je fus de retour à Gory le 21.

Le 22. nous partîmes et allâmes coucher à six lieues de Gory, à un village qui est sur le chemin d’Acalziké par lequel j’avais passé en venant.

Le 23. nous partîmes à la pointe du jour, et d’abord nous laissâmes à gauche le chemin d’Acalziké. À midi nous arrivâmes à une petite ville nommée Aly. Elle est à 9. lieues de Gory située entre les montagnes. Deux lieues par-delà, nous y passâmes un pas étroit qui se ferme d’une grande porte de charpente. C’est la séparation de la Géorgie d’avec le royaume d’Imirette. Nous fîmes encore une lieue, et nous nous arrêtâmes à un petit village.

Le 24. nous fîmes sept lieues dans les montagnes. Elles étaient pleines de neige. et il en tombait à gros flocons. Ces montagnes., qui sont du mont Caucase, sont couvertes de bois de haute futaie. Nous nous y pensâmes perdre, car la neige couvrait toutes les traces, et faisait méconnaître le chemin. Nous logeâmes à un village nommé Colbaure. Ce village a quelque deux cents maisons : elles sont toutes sur une ligne, et si éloignées l’une de l’autre, qu’il y a plus d’une lieue de la première à la dernière.

Le 25. nous ne fîmes que trois lieues. Le mauvais temps, la neige, le froid, et l’obscurité d’air qu’il faisait en ces hautes montagnes, nous empêchèrent d’aller plus avant. Nous logeâmes dans un village de trente maisons.

Le 26. l’air fut plus clair, la neige cessa, et le froid ne fut pas si rude. Nous fîmes six lieues toujours dans ces montagnes couvertes de bois. Le chemin y était assez égal. Les montées et les descentes n’étaient pas rudes. Nous logeâmes à un petit village qui est sur le bord d’un grand fleuve..

Le 27. nous passâmes en bateau ce fleuve, et fîmes trois lieues en un pays semblable à celui que nous avions passé les jours précédents. Nous descendîmes de la montagne dans une grande et belle vallée à perte de vue, et logeâmes à un village, appelé Sesano. Cette vallée a presque partout une lieue de largeur. Elle est fort fertile, et fort agréable, et arrosée de belles eaux. Elle s’étend jusqu’en Mingrélie. C’est le plus beau pays d’Imirette. Les montagnes, dont elle est ceinte, sont couvertes de bois et de villages, car la plupart des terres de ces montagnes sont labourées et ont des vignobles en quantité. Nous trouvâmes en cette vallée un air doux comme au printemps, et peu de neige.

Sesano est proche du château d’une vieille dame tante du roi d’Imirette, qui était malade quand nous passâmes-là Elle sut qu’il était arrivé un capucin au village, et elle l’envoya aussitôt quérir pour s’en faire traiter. On prend en ces lieux-là tous les missionnaires pour médecins, parce qu’ils se mêlent tous de donner des remèdes : Le frère alla trouver la dame, espérant d’en tirer quelque secours pour notre entreprise. Deux. heures après qu’il m’eut quitté, je fus bien surpris de voir arriver à cheval un capucin de Gory avec un guide. Le sujet de sa venue

Es était pour m’avertir, que ce valet, à qui j’avais donné congé, était venu de Tifflis à Gory, avait découvert tout ce qu’il savait de mon entreprise ; en jurant de me perdre, et qu’il était parti sans qu’on sût où il était allé. Cet avis ne me surprit pas beaucoup. Je me défiais de quelque chose de semblable. Je suppliai le capucin de demeurer avec moi. Je lui rendis mille remerciements, et je louai autant que je pus le grand zèle, et l’extrême affection que la communauté témoignait avoir pour mes intérêts d’une manière si ardente. Véritablement il ne s’en pouvait donner de plus fortes marques.

Le 28. nous fîmes cinq lieues dans la plaine dont j’ai parlé. Elle est partout remplie de villages et de bois, et les terres y sont si grasses, que nos chevaux avaient beaucoup de peine à s’en tirer. Après deux lieues de marche, nous laissâmes sur la droite la forteresse de Scander. Les gens du pays l’appellent Scanda, et disent qu’Alexandre le Grand l’a bâtie. On sait que les Orientaux appellent ce conquérant Scander. Ils assurent qu’il a bâti seize places auxquelles il a donné son nom. Celle-ci pourrait être une des seize, et celle dont Quinte Curce Curce parle au livre 7. Sa situation me le fait croire, car elle est située au pied de la montagne. Elle n’est pas considérable. Il n’y a que deux tours carrées, sans enceinte, avec quelque logement autour, et cela ne paraît pas avoir une si grande antiquité. Procope, qui en fait mention, la nomme Liands. Elle est fameuse dans l’histoire des guerres continuelles qu’il y a eu entre les Romains, et les Perses depuis le 7. siècle de de la fondation de Rome jusqu’au Mahométisme, pour avoir été cent fois prise par ceux là et reprise par ceux-ci, détruite et rebâtie successivement.

A une lieue de Scander nous passâmes Chicaris. C’est un village de cinquante maisons. Il passe pour ville en Imirette, quoi qu’il n’ait point de murailles, et rien de plus que les autres villages. Nous logeâmes à une lieue de là.

Le 29, et le 30. nous y demeurâmes. Nos voiturins ne voulaient point marcher. Les nouvelles de la guerre, dont chaque passant les entretenait, leur faisaient perdre courage. Ils disaient qu’on les voulait mener à la mort, ou à l’esclavage. Ils nous donnaient des peines extrêmes. Je les supportais patiemment. J’exhortais mes deux capucins à faire de même. Je leur représentais que je m’étais bien mis en tête en partant de Tifflis, qu’on ne pourrait sans bien du courage, et une patience extrême, venir à bout de ce que j’entreprenais, et surmonter les grands obstacles qui s’y opposeraient infailliblement. Qu’il fallait ménager doucement nos gens, et les pousser à force de promesses, et de bons traitements. Que quand on les aurait une fois fait entrer en Mingrélie, et qu’ils ne pourraient plus reculer, le soin de leur salut les ferait alors agir comme nous voudrions. Nous appelâmes les voiturins, et le Géorgien que. le Père préfet m’avait donné. Nous leur dîmes qu’il n’y avait rien à craindre, que nous en étions bien informés, que nous avions comme eux une vie, et d’autres biens à conserver. Que nous leur avions répondu de leurs chevaux et de leurs personnes. Un d’eux parlant pour les trois me dit de leur donner un écrit, par lequel je m’engageasse de les racheter si on les prenait esclaves durant ce voyage, ou de donner six vingts écus à leurs femmes s’ils y mouraient. Je leur accordai cela. volontiers, et leur fis de grandes promesses. Cela les disposa à continuer l’entreprise.

Le 31. nous nous mîmes en chemin. Il faisait fort mauvais temps, et le chemin était très-rude. Nous passâmes trois fleuves assez larges, et assez rapides, et au soir nous arrivâmes à Cotatis. Nous allâmes loger à la maison de l’évêque Janatelle. Il n’y était pas, on nous y reçut bien néanmoins. Les officiers connaissaient le frère. Ange, et savaient que le maître du logis l’honorait d’une bienveillance particulière.

Cotatis est un bourg, bâti au bas d’une colline, sur le bord du fleuve de Phase : les historiens grecs du 6. siècle le nomment Coteze, et ils en font une place importante. Il n’a présentement que 200. maisons. Celles des grands et le palais du roi, sont autour à quelque distance. Ce bourg n’a ni fortifications, ni murailles. Il est partout ouvert, hormis aux endroits où le fleuve et la montagne l’enferment. De l’autre côté du fleuve, vis-à-vis du bourg, et sur une colline plus haute que celle au bas de laquelle il est situé, est la forteresse de Cotatis, dont j’ai parlé en racontant les dernières révolutions d’Imirette. Je n’ai pas entré dedans. On la voit pleinement de la colline opposée. Elle a des tours, un donjon, et un double mur, qui paraît haut et fort.

Dès que je fus arrivé à Cotatis, je m’informai des nouvelles. Celles qui étaient vraies, et dont chacun nous assura, étaient que le nouveau prince de Mingrélie, et le prince de Guriel s’étaient retirés, voyant que les Turcs ne voulaient plus tenir la campagne. Que la plupart des gentilshommes, qui leur avaient prêté serment, les abandonnaient, et que le vizir du dadian se préparait. à descendre des montagnes avec une armée. Qu’aussitôt que ce vizir avait appris la retraite de ces deux princes et des Turcs, il avait envoyé 800. hommes au dadian, lui avait écrit de sortir de sa forteresse, et d’amasser le plus de gens qu’il pourrait. Qu’il avait fait publier une amnistie pour tous ceux qui se rejoindraient à lui. Enfin, qu’il était venu à Cotatis, où le roi d’Imirette l’avait joint avec les grands de son pays, et qu’ils étaient allés fondre tous ensemble sur le pays du prince de Guriel. Ils lui en voulaient fortement, parce qu’il était en effet cause de l’incursion des Turcs, et de tous les ravages qui se firent en cette guerre. Les armées avaient passé le Phase, il n’y avait que trois jours ; ainsi la circonstance était assez favorable pour mon entreprise, n’y ayant plus lieu de craindre de rencontrer des troupes.

Le premier janvier 1673. je m’arrêtai à Cotatis par des égards de dévotion. Pendant que nous dînions, mes deux charitables capucins et moi ; ayant mes voiturins et mon guide à table avec nous, selon la coutume du pays, que les maîtres et les valets mangent ensemble, je vis entrer ce fripon de valet, dont j’ai parlé, avec un Arménien d’Acalziké, et un prêtre de Cotatis, qui lui était venu montrer le logis. Je ne fus pas beaucoup surpris de sa venue, car la crainte que j’en avais m’y faisait penser à toute heure. Je ne fis pas semblant de l’épouvante que j’en pris. Je crus qu’il s’était fait Turc, lui voyant un turban blanc à la tête. Ce fripon entra avec un air égaré et furieux, et s’assit auprès de mes gens sans attendre qu’on le lui dît. Cette insolence m’offensa encore plus, et je lui demandai d’où il venait si échauffé. Il me répondit, qu’il venait d’Acalziké, et qu’il avait fait le voyage en deux jours. Je lui demandai si le chemin était si facile, et si les montagnes étaient si peu chargées de neige, qu’il eût pu les traverser en deux jours. Le che-min est le plus mechant du monde, me ré-pondit-il, et les montagnes sont couvertes de neige, comme celles que nous avons passées en venant de Gonié. Vous le verrez, car il faut que vous veniez à Acalziké, j’ai ordre du pacha de vous y mener. Cela sera, répliquai-je, si tu as plus de force pour m’y contraindre que moi pour t’en empêcher ; car je n’ai rien à faire à Acalziké et je n’y veux point aller. Mon garçon, continuai-je, tu es mal conseillé. Crois-moi, cesse de te donner de la peine à me procurer du mal, parce que Dieu ne permettra pas que les desseins que tu as de me nuire réussissent. Je t’ai payé à Tifflis de tout ce que tu pouvais prétendre ; si tu n’en étais pas content, tu devais exposer là tes prétentions.

Je tins ce discours pour essayer de ramener ce traître Il me répondit, que Tifflis était un lieu d’injustice, qu’à Acalziké on lui ferait raison. Je lui dis que sans aller si loin pour un différend de peu d’importance, il se trouverait assez de gens à Cotatis capables de le juger. Je parlais avec la plus grande douceur qu’il m’était possible. Ce coquin n’en fut point touché, il se tourna d’un air furieux vers son camarade, et lui dit d’aller chercher les Turcs. Celui-là sortit aussitôt, mais ce n’était qu’un artifice pour m’épouvanter ; car je connus ensuite, qu’il n’y avait point de Turcs, qui attendissent qu’on les vînt quérir. Je fus pourtant extrêmement épouvanté et je me crus perdu. Le prêtre de Cotatis ignorait ce qui se passait, parce que je parlais en turc qu’il n’entendait pas. Il s’informa du frère Ange quel était le sujet du différend. Le frère le savait à peu près, il le conta à ce prêtre. Je lui fis dire ensuite l’offre que je faisais à ce coquin de me remettre de toutes ses prétentions, à ce qu’en jugeraient des gens d’honneur, et la méchanceté avec laquelle il voulait me forcer d’aller à Acalziké.

Le prêtre et plusieurs Géorgiens, accourus au bruit qui se faisait, s’intéressèrent dans l’équité de mon offre, ils pressèrent ce misérable de l’accepter ; et plus on le pressait, plus il faisait l’insolent, et usait de menaces. J’en fus poussé à bout, je sortis hors de moi. Traître, lui dis-je, c’est donc une pure méchanceté qui te meut. Je te réponds, qu’avec l’aide de Dieu, tu ne me mèneras pont à Acalziké. En disant cela, je me jetai sur lui l’épée à la main. On me retint le bras, et le perfide, sûr que je voulais décharger le coup, prit la fuite en désordre, et tout tremblant. Je n’étais pas fort assuré après cela, je voulais lois m’enfuir. Le maître d’hôtel de Fanatel le me retint et m’assura, que je n’avais rien à craindre dans la maison de son maître, et qu’assurément les Turcs ne m’y viendraient point prendre. Je tins conseil avec mes deux capucins sur ce qu’il fallait faire. Nous résolûmes que le frère Ange partirait le lendemain matin pour continuer le voyage en Mingrélie, et que le Père Justin de Livourne, (c’est le nom de ce capucin qui m’était venu trouver, comme j’ai dit,) et moi, demeurerions sur les lieux La principale raison était, qu’il ne se pouvait trouver de chevaux, ni à acheter, ni à louer. Nous savions qu’on n’en pourrait non plus trouver en Mingrélie ; cela m’obligea de demeurer, et d’envoyer des chevaux à vide, afin que mon camarade s’en pût servir.

Le 2. le frère. Ange partit, avec tous les chevaux, et tous les gens que j’avais pris à Tifflis. Je retournai à Chicaris qui est à huit lieues de Cotatis avec le père Justin. Nous choisîmes ce lieu pour y attendre le succès du Voyage du frère Ange, parce qu’il était tout contre une maison de campagne de Janatelle, où il était avec la reine. Nous en pouvions tirer de l’assistance en cas de besoin.

Le 5. cet évêque, et cette princesse nous envoyèrent dire de les venir voir. Nous y allâmes et nous dînâmes avec eux ce jour-là, et plusieurs autres ensuite, que nous y fîmes visite. Ce n’est pas un grand honneur, puisqu’il s’étend jusqu’aux moindres de leurs sujets et de leurs valets. La reine est une très-belle personne, comme j’ai dit, mais son air la gâte gâte tout ; il est libre jusqu’à l’effronterie ; ses actions et ses discours ont de l’impudence, il n’y a rien de moins retenu. L’impureté paraît en tout ce qu’elle dit ; mais cela n’est ni vice, ni sujet de scandale en son pays, parce que la dissolution y est un mal commun. Son évêque Janatelle la dévore des yeux. Jamais amour impur n’a été plus découvert et moins retenu. Il ne faut que regarder ces amants pour connaître, où ils en sont l’un avec l’autre. On sert la reine d’Imirette comme la princesse de Mingrélie ; mais sa table est mieux garnie de vaisselle d’argent, et son train est beaucoup moins misérable.

Le 8. un gentilhomme que le roi d’Imirette avait envoyé à Tifflis arriva chez Janatelle, et alla rendre compte à la reine du succès de sa négociation. On l’avait envoyé pour emprunter huit mille écus sur la couronne royale qu’on offrait de mettre en gage. Cette couronne est d’or garnie de pierreries, elle peut valoir quatre mille pistoles. Personne ne voulut prêter d’argent dessus. Le prince de Géorgie apprenant le besoin qu’en avaient le roi et la reine d’Imirette, leur envoya un présent savoir, au roi trois chevaux, des armes, et mille écus en argent ; et à la reine des étoffes de brocard d’or et d’argent, de satin, de taffetas, et cinq cents écus. Ce prince en use ainsi pour entretenir leurs majestés dans la résolution qu’elles ont prise d’adopter un de ses fils.

Le 12. je fus voir le roi. On l’avait ramené de l’armée à cause d’une indisposition qui lui était survenue. Il nous fit beaucoup d’honneur et de caresses, nous fit asseoir auprès de lui, et nous entretint avec grande familiarité. Il se plaignit au Père Justin, de ce que lui, et ses compagnons, avaient quitté Cotatis. Le Père en jeta la cause sur ces guerres continuelles, qui leur avaient causé beaucoup de dommage. J’en a bien du déplaisir, répondit le roi, mais je n’y puis remédier. Je suis un pauvre aveugle, l’on me fait faire ce que l’on veut.. Je ne m’ose ouvrir à qui que ce soit, je me défie de tout le monde, et je m’abandonne néanmoins à tous, n’osant offenser personne, de peur de me faire assassiner par quelqu’un. Ce pauvre prince est jeune, et bien fait de corps. Il a toujours le haut du visage couvert d’un mouchoir, pour recevoir l’humeur qui coule des trous de ses yeux, et cacher à ceux qui l’approchent un si hideux objet. Il a l’esprit fort doux, il aime la raillerie et les plaisanteries. Il dit au Père Justin, qu’il fallait qu’il se mariât en son pays. Le Père lui répondit, qu’il ne pouvait, et qu’il était dans le même vœu que les évêques et les moines d’Imirette, qu’il ne pouvait avoir de femme. Nos évêques et nos moines, interrompit ce prince, avec un grand éclat de rire, en ont chacun neuf, outre celles de leurs voisins.

Le 16. à la pointe du jour, étant encore au lit, je fus agréablement réveillé par mon camarade.. Il me conta, que le frère Ange avec les gens et les chevaux, que je lui avais envoyés, étaient arrivés le 9. à Sipias, où ils l’avaient trouvé en un extrême ennui, et au dernier désespoir de n’avoir point eu de mes nouvelles depuis mon départ, et de ne pouvoir trouver à aucun prix, ni hommes, ni chevaux, pour passer en Géorgie. Qu’ayant appris mon heureuse arrivée à Tifflis, et que j’étais proche de Cotatis à l’attendre, il en avait eu une joie incroyable ; qu’il s’était aussitôt préparé au voyage, tirant de terre, de dedans les bois, et des toits du logis la moitié de ce que nous y avions caché. Qu’il avait attendu jusqu’au onzième à partir pour laisser reposer les chevaux, et qu’il était parti ce jour-là ; laissant un de nos valets, le plus fidèle de tous, à la garde de ce qu’il n’avait osé apporter, pour ne pas tout risquer en un coup. Après qu’il m’eût fait ce récit, il me dit, Ne vous effrayez point de ce que je vais vous raconter ; car, grâces à Dieu, tout va bien. Samedi 14. nous arrivâmes heureusement à Cotatis sur les 8 heures du soir. Le frère Ange me mena au logis de Janatelle. Je n’ai appris qu’hier les menaces que le valet, à qui vous avez donné congé, vous y vint faire le premier jour de l’an. Si j’avais su cette aventure, je ne me fusse jamais arrêté à Cotatis. Le frère. Ange, et nos gens, n’y pensant pas, me supplièrent le dimanche au matin de demeurer-là jusqu’à midi, et de les laisser un peu refaire de leurs fatigues. Je le leur accordai, et leur fis bien préparer à dîner. Étant à table, je vis entrer ce fripon de valet avec vingt janissaires armés. Où est mon maître, s’écria-t-il, tout furieux. Il m’a voulu tuer, et m’a manqué ; mais sûrement je ne le manquerai pas. Il vous cherchait, en disant cela. Mais ne vous trouvant point, il entra dans une autre chambre, dans la pensée que vous y seriez caché. Je le suivis, je me jetai à ses pieds les larmes aux yeux, et lui dis ces mêmes paroles. Mon ami, que t’ai-je fait, que tu me veuilles perdre ? Si mon camarade t’a maltraité, ou ne t’a pas satisfait, je n’en suis point coupable, demande tout ce que tu voudras, je te le donnerai sur le champ ; seulement fais retirer les Turcs que tu as amenés. Soit, répondit ce perfide, je les vais emmener et je viendrai aussitôt vous trouver.

En disant cela, il rentra dans la salle, et dit aux janissaires, en leur montrant le frère Ange, Prenez cet homme-là, et allons au commandant de la forteresse. En même temps le pauvre frère fut saisi et emmené. Les janissaires regardaient de tous côtés pour dérober quelque chose. Ils se jetèrent sur les feutres qui nous servaient de manteaux. Ils n’ont emporté que cela, ils n’ont pris aucune de mes armes, et ce qui est un effet tout visible du soin de Dieu, ils n’ont point touché aux sacs que j’ai apportés, où il y a pour cinquante mille écus en or et en pierreries. Au moment que je vis les janissaires hors du logis, j’envoyai un valet suivre le frère. Ange, et je conjurai les voiturins de nous enfuir incessamment. Nous sellâmes, et chargeâmes en un instant, et prîmes la fuite. Dieu m’a aidé enfin, et par sa grâce et bonté je suis arrivé avec toutes les choses dont je me suis chargé en Mingrélie.. Ce que les janissaires ont pris vaut à peine deux pistoles.

Je ne parlerai point ici des sentiments de joie et de reconnaissance que ce récit me donna, parce qu’ils sont inconcevables, et ce n’est pas ce que le lecteur veut savoir. Le Père Justin alla aussitôt chez Janatelle se plaindre à la reine, et à lui de l’entreprise des Turcs dans sa maison, et les conjurer de travailler à la délivrance de frère Ange. Le Père revint à midi, et nous assura qu’on avait envoyé à cet effet deux gentilshommes au commandant de la forteresse. J’eusse voulu partir alors tant j’avais peur des Turcs, quoique sans aucun fondement. Il fallut reposer les chevaux. L’après-midi, mon camarade en loua pour retourner en Mingrélie, prendre ce qui y était resté, et moi je me préparai pour aller à Tifflis avec tout ce qu’il avait apporté.

Le 17. mon Camarade, et moi, prîmes chacun notre route, lui vers Mingrélie avec cinq hommes et quatre chevaux, moi vers Tifflis avec le Père Justin, trois hommes et trois chevaux. Je retournai par le même chemin que j’étais venu.

Le 22. j’arrivai de nuit à Gori. J’y demeurai deux jours pour changer de l’or, et pour aider au Père Justin à se préparer à retourner à Cotatis, tant pour porter de l’argent à mon camarade et l’accompagner de là à Tifflis, que pour travailler à la délivrance de frère Ange, en cas qu’il fût encore prisonnier.

Le Père Justin partit le 25. au matin pour ce sujet, et moi à même temps pour Tifflis. J’y arrivai, grâces-à-Dieu, le 26. après midi, avec un Père Capucin, que le Supérieur de Gori m’avait donné, neme voulant pas laisser aller seul.

Le 6. Février au soir, mon camarade arriva à Tifflis avec les valets que j’avais laissés en Colchide, un Père théatin et le frère Ange. Dès Dès que je les eus tous embrassés, ce frère me tira à part pour me conter la suite de son aventure. Vous avez su, me dit-il, de quelle manière votre perfide valet me fit prendre par des janissaires. Le commandant de la forteresse de Cotatis les lui avait donnés. Il avait dit à ce commandant, que vous lui deviez trois cents écus, que vous étiez ambassadeur. Que vous alliez en Mingrélie quérir beaucoup de richesses, que vous y aviez laissées, et qu’en votre personne il pourrait faire une prise qui l’enrichirait à jamais. Ce traître pressait les janissaires, qui me menaient à la forteresse, de me lier et de me maltraiter, mais ils eurent au contraire de la considération pour mon habit. Il y avait parmi eux un renégat italien, qui me fit traiter fort doucement. Je cheminais le plus lentement que je pouvais, et j’amusais ces coquins pour donner temps à votre camarade de s’enfuir, car je me doutais bien qu’il prendrait ce parti. Lorsqu’ils m’eurent mené devant le commandant, il demande à ce fripon, qui m’avait fait prendre, si j’étais son maître. Il répondit que non, qu’il ne l’avait point trouvé, mais qu’assurément je savais où il était. Le commandant m’interrogea là-dessus. Je lui dis, que je ne savais où vous étiez, et que lors que je vous avais laissé vous aviez dessein d’aller à Tifflis. Le commandant me fit ensuite beaucoup de questions sur votre qualité, et me dit qu’il fallait que je payasse les trois cents écus qu’on disait que vous deviez. Je répondis que vous étiez un pauvre religieux, qui aviez pris la charge de me donner avis du misérable état de ceux qui sont en Mingrélie. Que l’ayant appris, j’étais allé les visiter ; pour le reste, que je ne vous connaissais pas davantage, et n’avais point d’argent. Que tout le monde à Cotatis depuis le roi jusqu’au moindre de ses sujets savait que je faisais profession de pauvreté.

Le commandant me fit fouiller sur cela. On me trouva la ceinture que vous m’aviez donné à porter, où il y avait encore quelque sept pistoles. Je n’avais rien que cela, et par une conduite de Dieu tout à fait merveilleux, votre camarade, ne m’avait donné aucuns bijoux à serrer, comme vous lui aviez écrit de faire. Le commandant ne voyant que ce peu d’argent dit à votre valet : Où sont les richesses dont tu m’as rempli l’idée, m’amènes tu ce pauvre homme pour te moquer de moi ? Tu es un fripon, je te vais faire mourir à coups de bâton. Seigneur, répondit-il, tout tremblant, ces richesses sont entre les mains du camarade de mon maître qui est demeuré chez Janatelle. Chien que tu es, répliqua le commandant, que ne me l’as-tu amené ? Disant cela, il le renvoya, avec les mêmes janissaires, qui m’avaient conduit à la forteresse, et leur commanda expressément d’amener votre camarade. J’eus toute la crainte imaginable qu’ils ne le trouvassent. Elle fut changée en une extrême joie, lorsque les janissaires retournèrent et dirent au commandant que l’homme s’en était fui. Il s’emporta alors contre votre valet. Ce scélérat paraissait agité de crainte et de rage. Il ouvrait les yeux, et apercevait que Dieu l’avait confondu, en ne prenant pas votre camarade avec tout ce qu’il avait. Je contai là là-dessus au commandant les méchants tours que ce traître vous avait faits, et avec quelle libéralité et quelle bonté vous en aviez usé avec lui au paiement de ses gages.

Le soir, le commandant me fit souper avec lui. Il apprit que j’étais médecin, et il crut aussitôt sentir du mal. Je lui fis quelques remèdes, et à quelques soldats de la forteresse. Il me donna en garde au renégat italien. Votre valet disait qu’il me fallait mettre aux fers, de peur que je ne me sauvasse. Ce coquin songeait mille méchancetés pour me faire maltraiter. Le lendemain, la reine et Janatelle envoyèrent deux gentilshommes au commandant demander ma délivrance, étant leur médecin, et du roi aussi. À midi il en vint deux autres d’un grand seigneur du pays. Sa femme était fort malade. On lui. avait dit, que j’étais dans la forteresse pour dettes. Il envoya supplier le commandant de me laisser sortir, offrant de payer mes dettes. Il n’y avait rien de plus clair que je ne devais rien. Il fallut donner toutefois 25. écus au commandant ; avec cela, je fus relâché, malgré les criailleries du valet, qui lui disait de ne me laisser point aller, et que vous me rachèteriez mille écus plutôt que de me laisser-là. On me mena au logis du seigneur à qui je devais ma délivrance. J’envoyai de là à Chicaris demander de vos nouvelles. Je sus que vous étiez retourné à Tifflis, et votre camarade en Mingrélie. Peu de jours après le Père Justin arriva à Chicaris, il y apprit le lieu où j’étais, il me vint trouver ; nous rendîmes de votre argent les 25. écus avec quoi l’on m’avait tiré de prison, et après nous nous retirâmes à Chicaris. Au bout de deux jours votre camarade y arriva avec tout ce que vous aviez de reste en Mingrélie. Il nous conta le chemin qu’il avait pris sans voir Cotatis. Qu’il avait passé le Phase dans un bateau à six lieues de cette ville-là ; que les bateliers lui avaient dit, que ce méchant homme qui nous tendait tant de pièges, leur avait donné deux écus afin de l’avertir de son passage. Que cet enragé était gardé de quatre janissaires, qui avaient ordre du commandant de ne le pas laisser fuir. Ce commandant lui veut faire tenir ce qu’il lui a promis. Vous voyez, ajouta-t-il, que tout est heureusement arrivé ici, et que Dieu a confondu ce scélérat dans sa méchanceté, sa justice ne permettra pas, sans doute, qu’il sorte des mains du commandant turc, sans en recevoir quelque châtiment.

Il était tard. Toutefois, mon camarade, et moi, ne pûmes aller souper, qu’après nous être bien entretenus de l’heureuse issue de nos travaux, et de tous ces malheurs, dont ce que j’ai raconté, n’est en vérité qu’une partie ; et qu’après avoir dit à Dieu par des soupirs ardents ce que nous sentions pour ses infinies bontés, pour son tout-puissant secours, et pour sa délivrance miraculeuse. Nous n’en attendions point de semblable, lorsque nous étions dans l’angoisse. En effet qui eût osé espérer de tout sauver, lorsque de tous côtés nous étions en danger de tout perdre ? Les jours suivants nous fîmes le compte de ce que nous avions perdu en ce funeste voyage. Nous trouvâmes que cela ne se montait qu’à environ un sur cent, de ce que nous avions conservé et heureusement apporté à Tifflis sans rien de rompu, ni de gâté.

La Géorgie (j’entends tout le pays ainsi appelé, qui est soumis à la Perse) confine aujourd’hui du côté de l’orient à la Circassie et à la Moscovie, du côté de l’occident à l’Arménie mineure, du côté du midi à l’Arménie majeure, du côté du septentrion la mer Noire et à cette partie de la Colchide qu’on appelle Imirette : et c’est-là, à mon opinion, tout le pays que les Anciens appelaient Ibérie. La Géorgie s’étendait autrefois depuis Tauris et Erzerum, jusqu’au Tanaïs, et s’appelait Albanie. Elle est resserrée comme l’on voit. C’est un pays où il y a beaucoup de bois et beaucoup de montagnes, qui renferment quantité de plaines belles et longues, mais qui ne sont pas larges à proportion. Le milieu de la Géorgie est plus plein et uni que le reste. Le fleuve Kur, que la plupart des géographes appellent Cyre, et aussi Corus, passe au milieu. Il a sa source dans le mont Caucase, à une journée et demie d’Acalziké, comme l’on a dit. Il se jette dans la mer Caspienne. Ce fleuve a un avantage par-dessus tous les autres fleuves de Perse, c’est qu’il porte bateau un assez long espace de pays ; ce qu’on ne voit faire à aucun autre, et qui est fort particulier et fort remarquable en un empire de si grande étendue. C’est sur ce fleuve Kur que Cyrus, le fameux conquérant de Perse, ayant été exposé en son enfance sans y être submergé, il en prit son nom de Cyrus, au rapport des anciens historiens, auxquels je crois qu’il faut d’autant plus ajouter foi en ce point, que dans tous ces pays dont je viens de parler, on appelle communément ce fleuve Kur, Cha-bah mensou, c’est-à-dire, le fleuve du roi Bahmen. Ce nom de Bahmen est un de ceux que les chroniques de Perse donnent au roi Cyrus.

J’ai vu de vieilles géographies persiennes, qui mettent la Géorgie dans l’Arménie majeure. Les modernes en font une province particulière, qu’ils appellent Gurgistan, et qu’ils divisent en quatre parties. l’Imirette, dont nous avons tant parlé ; le pays de Guriel, où l’on comprend tout ce qui est dans le gouvernement d’Acalziké ; le royaume de Caket, qui s’étend fort loin dans le mont Caucase, et qui est proprement l’ancienne Ibérie ; et le Carthuel, qui est la Géorgie orientale : et que les anciens géographes nommaient Albanie asiatique. Le royaume de Caket et le Carthuel sont dans l’empire de Perse. C’est ce que les Persans appellent le Gurgistan. Les Géorgiens ne se donnent point d’autre nom que celui de Cartheuli. Ce nom n’est pas nouveau. On le trouve, quoiqu’un peu corrompu, dans les écrits de plusieurs anciens auteurs, principalement dans saint. Épiphane, qui en parlant de ces peuples les nomme toujours Cardiens. On dit que ce sont les Grecs qui leur ont donné celui de Géorgiens, du mot Georgoi, qui en leur langue signifie laboureur. D’autres gens veulent que ce nom vienne de celui de saint. George, le grand saint de tous les chrétiens du rite grec ; mais c’est une fausse étymologie, puisqu’on trouve le nom de Géorgiens dans les auteurs bien plus anciens que saint. George, comme Pline entre autres, et Pomponius Mela.

Toute la Géorgie a peu de villes, comme nous l’avons observé. Le royaume de Caket en a eu plusieurs autrefois. Elles sont maintenant toutes ruinées, à la réserve d’une nommée aussi Caket. J’ai ouï dire, étant à Tifflis, que ces villes avaient été grandes et somptueusement bâties, et c’est l’idée que l’on en conçoit quand on regarde tant ce qui n’en a pas été tout à fait détruit, que les ruines même. Ce sont les peuples septentrionaux du mont Caucase, ces Alanes, Suanes, Huns, et ces autres nations célèbres pour leur force et pour leur courage, et au rapport de beaucoup de gens, c’est aussi une nation d’Amazones par qui ce petit royaume de Caket a été ravagé. Les Amazones en sont proche au dessus, du côté du septentrion. La géographie ancienne et la moderne en conviennent. Ptolémée place leur pays dans la Sarmatie asiatique, qui est à présent nommée Tartarie, à l’occident du Volga entre ce fleuve et les monts Hippiques, et c’est là justement la partie septentrionale du royaume de Caket. Quinte Curce dit en un même sens, que le royaume de Talestris était proche du fleuve de Phase. Strabon est du même avis, en parlant des expéditions de Pompée et de Cannidius. Je n’ai vu personne en Géorgie, qui ait été dans le pays des Amazones ; mais j’ai ouï beaucoup de gens en compter des nouvelles : et l’on me fit voir chez le prince un grand habit de femme d’une grosse étoffe de laine, et d’une forme toute particulière, qu’on disait avoir servi à une Amazone, qui fut tuée auprès de Caket, durant les dernières guerres. On pourra avoir bientôt des nouvelles de ces célèbres guerrières ; car les capucins de Tifflis me dirent, qu’il irait au printemps deux missionnaires en leur pays ; la congrégation ayant ordonné, qu’on y en envoyât. J’eus une fois à ce sujet un entretien assez long avec le fils du prince de Géorgie. Il me dit entre autres choses, qu’au-dessus de Caket, à cinq journées de chemin, vers le septentrion, il y avait un grand peuple qu’on ne connaissait presque point, et qui était continuellement en guerre avec les Tartares qu’on surnomme Calmas, ce sont deux que nous appelons Calmouques. Que tous les divers peuples, qui habitent le mont Caucase, sont toujours en guerre ensemble : et qu’on n’avance rien à faire la paix ou des traités avec eux ; parce que ce sont des peuples sauvages, qui n’ont ni religion, ni police, ni lois. Ceux qui sont les plus proches de Caket y font souvent des courses. Cela oblige le vice-roi, qui est le fils aîné du prince de Géorgie, de s’y tenir toujours pour repousser ces barbares.

Je rapportai à ce jeune prince ce que les histoires grecques et romaines racontent des Amazones ; et après avoir discouru quelque temps sur ce sujet ; son avis fut que ce devait être un peuple de Scythes errants, comme les Turcomans, et les Arabes, qui déféraient la souveraineté à des femmes, comme font les Achinois, et que ces reines se faisaient servir par des personnes de leur sexe, qui les suivaient partout. Nous comprenions aisément qu’il fallait qu’elles allassent à cheval, comme des hommes, et qu’elles fussent armées, parce qu’en Orient toutes les femmes montent à cheval comme les hommes, et que même même quelques-unes y montent aussi — bien, et que les princesses y portent le poignard au côté. Mais pour la mutilation au sein et d’autres particularités, qu’on rapporte des Amazones, nous le mîmes parmi ces contes, dont la menteuse Grèce a eu l’impudence de remplir ses histoires, selon le langage d’un poète latin.

La province de Carthuel a quatre villes seulement, Gory, Suram, Aly, et Tifflis. Nous ferons ailleurs la description de Tifflis. Gory est une petite ville, située dans une plaine entre deux montagnes, sur le bord du fleuve Kur ; en bas d’une éminence, sur laquelle il y a une forteresse qui est gardée par des Persans naturels. Elle a été bâtie durant les dernières guerres de Gurgistan, il y a quarante ans, par Rustan Can, général de l’armée persane. Un augustin missionnaire, qui était alors à Gory en fit le plan. Cette forteresse n’est pas de grande défense. Sa principale force vient de sa situation. Sa garnison est de cent hommes. La ville, qui est au bas, est petite. Les maisons sont bâties de terre, et les bazars aussi. Les habitants sont tous marchands et assez riches. On trouve là abondamment, et à bon marché, tout ce qui est nécessaire à la vie. On dérive le nom de Gory d’un terme qui signifie cochon, parce qu’il y est abondant et excellent.

Suram n’est proprement qu’un bourg la moitié plus petit que la ville de Gory ; mais la forteresse, qui est proche, est grande et bien construite. Elle a aussi cent hommes de garnison. Proche de Suram, il y a une contrée dite Sémaché. Ce nom, qui est géorgien, signifie trois châteaux. Les gens du pays disent, que Noé vint habiter en cette contrée, après qu’il fut sorti de l’arche, et que ses fils y bâtirent chacun un château. Je ne dis rien d’Aly, parce que j’en ai parlé autre part.

La température d’air est bonne en Géorgie. L’air y est sec, très-froid durant l’hiver, et fort chaud durant l’été. Le beau temps n’y commence qu’au mois de mai, mais il dure jusqu’à la fin de novembre. Il y faut arroser les terres, autrement elles sont stériles. Mais étant arrosées elles produisent abondamment toute sorte de grains, de légumes, et de fruits. La Géorgie est un pays fertile autant qu’il se peut. On y vit délicieusement et à bon marché. Le pain y est aussi bon qu’en lieu du monde. Les fruits y sont excellents, il y en a de toutes sortes. Aucun endroit de l’Europe ne produit des poires et des pommes qui soient ni plus belles ni de meilleur goût ; ni aucun lieu d’Asie de plus excellentes grenades. Le bétail y est en abondance et très bon, tant le gros que le menu. Le gibier est incomparable. Il y en a de toutes sortes, principalement de volatil. Le sanglier y est en aussi grande quantité, et aussi délicat qu’en Colchide. Le commun peuple ne vit presque que de cochon. On en voit par toute la campagne : à dire le vrai, il ne se peut rien manger de meilleur que cette viande. Les gens du pays assurent, qu’on n’en est jamais incommodé quelque quantité qu’on en mange. Je crois que cela est vrai, car quoi que j’en mangeasse presqu’à tous les repas, il ne m’a jamais fait de mal. La mer Caspienne, qui est proche de la Géorgie, et le Kur qui la traverse, fournissent tant de poisson de mer et d’eau douce, qu’on peut bien assurer, qu’il n’y a point de pays où l’on puisse en tout temps faire meilleure chère qu’en celui-là.

On peut bien assurer qu’il n’y en a point aussi où l’on boive tant de vin, ni de plus excellent. Les vignes croissent autour des arbres comme en Colchide. On transporte toujours de Tifflis une grande quantité de vin en Arménie, en Médie, et à Ispahan, pour la bouche du roi. La charge de cheval, qui est de 300. pesant ne coûte que huit francs : je parle du meilleur vin : car d’ordinaire on a le commun pour la moitié. Tous les autres vivres sont à proportion. La Géorgie produit de la soie en quantité ; mais pas la moitié tant que la plupart des voyageurs l’ont écrit. Les gens du pays ne la savent pas fort bien travailler. Ils la portent en Turquie, à Arzerum, et aux environs, où ils ont beaucoup de commerce.

Le sang de Géorgie est le plus beau de l’Orient, et je puis dire du monde. Je n’ai pas remarqué un visage laid en ce pays-là, parmi l’un et l’autre sexe : mais j’y en ai vu d’angéliques. La nature y a répandu sur la plupart des femmes des grâces, qu’on ne voit point ailleurs. Je tiens pour impossible de les regarder sans les aimer. L’on ne peut peindre de plus charmants visages, ni de plus belles tailles que celles des Géorgiennes. Elles sont grandes, dégagées, point gâtées d’embonpoint, et extrêmement déliées à la ceinture. Ce qui les gâte, c’est qu’elles se fardent, et autant les plus belles, que celles qui le sont moins. Le fard leur tient lieu d’ornement. ment. Elles s’en servent de parure, de même qu’on fait chez nous de bijoux et de beaux habits.

Les Géorgiens ont naturellement beaucoup d’esprit. L’on en ferait des gens savants et de grands maîtres, si on les élevait dans les sciences et dans les arts : mais l’éducation qu’on leur donne, étant fort méchante, et n’ayant que de mauvais exemples, ils deviennent très-ignorants, et très-vicieux. Ils sont fourbes, fripons, perfides, traîtres, ingrats, superbes. Ils ont une effronterie inconcevable à nier ce qu’ils ont dit, et ce qu’ils ont fait ; à avancer et à soutenir des faussetés ; à demander plus qu’il ne leur est dû ; à supposer des faits, et à feindre. Ils sont irréconciliables dans leurs haines, et ils ne pardonnent jamais. À la vérité ils ne se mettent pas facilement en colère, et ne conçoivent pas sans sujet ces haines qu’ils gardent toujours. Outre ces vices de l’esprit, ils ont ceux de la sensualité les plus sales ; savoir l’ivrognerie, et la luxure. Ils se plongent d’autant plus avant dans ces saletés, qu’elles sont communes, et nullement déshonnêtes en Géorgie. Les gens d’Église, comme les autres, s’enivrent, et tiennent chez eux de belles esclaves, dont ils font des concubines. Personne n’en est scandalisé, parce que la coutume en est générale, et même autorisée. Le préfet des capucins m’a assuré d’avoir ouï dire au catholicos, (on appelle ainsi le patriarche de Géorgie) que celui qui aux grandes fêtes (comme Pâques et Noël) ne s’enivre pas entièrement, ne passe point pour chrétien, et doit être excommunié. Les Géorgiens sont outre cela extrêmement usuriers. Ils ne prêtent guère que sur gages, et le moindre intérêt qu’ils prennent est de deux pour cent par mois. Les femmes ne sont, ni moins vicieuses, ni moins méchantes. Elles ont un grand faible pour les hommes, et elles ont assurément plus de part qu’eux en ce torrent d’impureté qui inonde tout leur pays. Pour le reste, les Géorgiens ont de la civilité et de l’humanité, et de plus, ils sont graves et modérés. Leurs mœurs, et leurs coutumes, sont un mélange de celles de la plupart des peuples qui les environnent. Cela vient, je crois, du commerce qu’ils ont avec beaucoup de diverses nations ; et de la liberté que chacun a en Géorgie de vivre dans sa religion et dans ses coutumes, d’en discourir, et de les défendre. On y voit des Arméniens, des Grecs, des juifs, des Turcs, des Persans, des Indiens, des Tartares, des Moscovites, et des Européens. Les Arméniens y sont en si grand nombre, qu’il passe celui des Géorgiens. Ils sont aussi les plus riches, et remplissent la plupart des petites charges, et des bas emplois. Les Géorgiens sont plus puissants, plus superbes, plus vains, et plus fastueux. La différence qu’il y a entre leur esprit, leurs mœurs, rs, et leur créance, a causé une forte haine entre eux. Ils s’abhorrent mutuellement ; et ne s’allient jamais ensemble. Les Géorgiens particulièrement ont un mépris extrême pour les Arméniens ; et les considèrent, à-peu-près, comme on fait les juifs en Europe. L’habit des Géorgiens est presque semblable à celui des Polonais ; ils portent des bonnets pareils aux leurs. Leurs vestes sont ouvertes sur l’estomac, et se ferment avec des des boutons et des ganses. Leur chaussure est comme celle des Persans. L’habit des femmes ressemble entièrement à celui des Persanes.

Les logis des grands, et tous les lieux publics, sont construits sur le modèle des édifices de Perse. Ils bâtissent à bon marché, car ils ont le bois, la pierre, le plâtre, et la chaux en abondance. Ils imitent aussi les Persans en leur façon de s’asseoir, de se coucher, et de manger.

La noblesse exerce sur ses sujets un pouvoir plus que tyrannique. C’est encore pis qu’en Colchide. Ils font travailler leurs paysans des mois entiers, et tant qu’ils veulent sans leur donner ni paie ni nourriture. Ils ont droit sur les biens, sur la liberté, et sur la vie de leurs vassaux. Ils prennent leurs enfants, et les vendent, ou les gardent esclaves. Ils vendent rarement le monde au dessus de vingt-ans, surtout les femmes. La créance des Géorgiens est à-peu-près semblable à celle des Mingréliens. Les uns et les autres la reçurent aussi en même temps ; savoir dans le 4. siècle, et par le même organe d’une femme d’Ibérie, qui s’était faite chrétienne à Constantinople. Enfin, les uns, comme les autres, ont perdu tout l’esprit du christianisme. Ainsi ce que j’ai dit des Mingréliens, qu’ils n’ont rien de chrétien que le nom, et qu’ils n’observent, ni ne connaissent presque aucun précepte de la loi de Jésus-Christ, n’est guère moins véritable du peuple de Géorgie. Les Géorgiens toutefois gardent mieux le jeûne, et font de plus longues oraisons. Les missionnaires envoyèrent à Rome, pendant dant que j’étais à Tefflis, une relation de l’état de leur mission, qu’ils me firent voir. Il y avait dedans une aventure assez plaisante. Je la rapporterai, parce qu’elle fait à mon sujet et qu’elle y vient assez à propos. Il y avait à Gory une femme de mauvaise vie qui tomba malade, et qui crut en mourir. Elle envoya quérir un prêtre, se confessa, lui déclara toutes ses débauches, et lui fit après de grandes protestations de ne plus souffrir d’hommes que son mari. Le prêtre lui dit, Madame, je vous connais trop pour le croire. Il vous sera assurément impossible de rompre le commerce que vous avez avec tant de galants. Mais ce que je vous demande, c’est, que vous n’en entreteniez que deux, ou trois, au plus, avec ma permission, et à la condition que je vous imposerai. La femme indignée de la proposition de son confesseur le chassa, et à l’heure même fit venir un capucin, à qui elle conta ce qui venait d’arriver, et lui fit après sa confession. La même relation ajoute, que les prêtres ordonnent aux pénitents, qui se confessent d’avoir pris le bien d’autrui, de le leur donner, et non de le rendre aux propriétaires ; de manière qu’il ne se fait jamais de restitution.

Il y a plusieurs évêques en Géorgie, un archevêque et un patriarche ; qu’ils appellent catholicos. Le prince, quoique mahométan de religion, remplit les prélatures, et y met ordinairement ses parents. Le patriarche est : son frère. Les gentilshommes s’arrogent le même pouvoir chacun sur ses terres, non seulement en donnant les bénéfices mais aussi en emprisonnant et en punissant les gens d’Église, tout comme les autres, et sans distinction. On se sert d’eux à toute sorte de corvées, et on enlève leurs enfants ; et non contents de disposer ainsi de ce qui est plus cher aux hommes que la vie, je veux dire leurs enfants, on prive ces pauvres gens d’un bien qui n’est pas moins précieux, à savoir la liberté. Car on les vend pour esclaves aux mahométans comme je l’ai observé.

Les églises de Géorgie sont un peu mieux entretenues que celles de Mingrélie. On en voit dans les villes d’assez propres, mais à la campagne elles sont fort sales. Les Géorgiens, comme les autres peuples chrétiens, qui les environnent au septentrion, ou à l’occident, ont une coutume assez étrange de bâtir la plupart des églises sur le haut des montagnes en des lieux reculés et presque inaccessibles. On les voit, et on les salue en cet éloignement, de trois ou quatre lieues ; mais on n’y va presque jamais : et l’on peut bien assurer, que la plupart ne s’ouvrent pas une fois en dix ans. On les bâtit ; et ensuite on les abandonne à l’air, à ses injures, et à ses oiseaux. Je n’ai jamais pu découvrir le motif de cette extravagance. Tous ceux à qui je l’ai demandé m’ont toujours fait des réponses extravagantes. C’est la coutume. Les Géorgiens sont prévenus, que quelques péchés qu’ils aient commis, ils en obtiennent le pardon en bâtissant une petite église. Je crois pour moi, qu’ils l’édifient en des lieux inaccessibles, pour éviter de les orner et de les entretenir. J’ai observé ci-dessus que saint. George est le grand saint de ces chrétiens-là. Ils l’appellent Mar-Gergis, et ils le font natif de Capadoce, fils d’un patriarche syrien, et martyrisé sous Dioclétien. Les mahométans ne rendent pas moins d’honneur qu’eux à ce saint ; et ils en font une légende à peu près semblable, où l’on voit entre autres miracles de saint George, qu’il rendit la vie au bœuf d’une pauvre vieille, chez qui il était allé loger. Histoire, ou fable, pareille à celle que les Mingréliens racontent de ce saint, touchant un bœuf transporté la nuit d’un lieu à un autre, qui en était à plus de cent lieues, comme je l’ai rapporté au traité de la religion des Mingréliens.

Tant de relations et d’histoires ont décrit la conquête que les Perses ont faite de la Géorgie, que je m’abstiendrais d’en parler, si les auteurs s’accordaient, et s’ils avaient été bien informés. Voici brièvement ce que j’en ai trouvé dans les histoires de Perse.

Le grand Ismaël, (que nos historiens, ont surnommé Sophy,) après la conquête des pays qui sont à l’occident de la mer Caspienne, de la Médie, et d’une partie de l’Arménie ; et après qu’il eut chassé les Turcs de tous ces lieux, fit la guerre aux Géorgiens, quoiqu’il en eût reçu de puissants secours dans le commencement de son règne. Il la fit avec succès, les ayant réduits à lui payer tribut et à lui donner des otages. La Géorgie, outre ses royaumes de Caket, et de Carthuel, avait divers roitelets, appelés eristaves, comme qui dirait feudataires, qui étaient toujours en guerre ensemble. Ce fut la cause, ou du moins le moyen, qui contribua le plus à la ruine des Géorgiens. Ils payèrent le tribut durant tout le règne d’Ismaël et de son successeur Tahmas, qui fut un prince de grand cœur, et assez heureux à la guerre. Luarsab régnait de son vivant en cette partie de la Géorgie, qu’on nomme Carthuel, qui est, comme j’ai dit, la Géorgie orientale, et celle qui confine avec la Perse du côté d’orient. Ce roi laissa deux fils et leur partagea son royaume. L’aîné s’appelait Simon. L’autre se nommait David. Ils furent tous deux mécontents du partage, et dans la guerre qu’ils se firent, ils demandèrent tous deux du secours à Tahmas. La demande du cadet arriva la première. Tahmas lui fit réponse, qu’il lui donnerait tous les États du roi son père, s’il se voulait faire mahométan. David accepta le parti. Il embrassa la religion mahométane, et s’alla rendre à l’armée persane, qui était entrée dans le pays, et forte de trente mille chevaux. On l’envoya à Tahmas, qui séjournait alors à Casbin. Dès qu’il eut ce prince Géorgien en son pouvoir, il écrivit à Simon la même chose qu’il avait écrite à son frère ; savoir, de se faire de sa religion, et de le venir trouver, s’il voulait avoir le domaine de ses ancêtres. Simon, se sentant pressé des armes du Persan, se rendit, mais sans vouloir renoncer à sa créance. Tahmas, devenu maître des princes et du pays de Géorgie, envoya l’aîné prisonnier au château de Genghé, proche la mer Caspienne, et fit l’autre gouverneur de la Géorgie ; lui changeant son nom de David en celui de Daoud-Can, qui marquait sa profession mahométane. Il se fit ensuite prêter serment de fidélité par les grands seigneurs géorgiens, et emmena leurs enfants et ceux de David comme des otages.

Les Géorgiens secouèrent le joug des Per- Sans sans après la mort de Tahmas, comme faisaient la plupart des provinces de Perse ; et ils furent en liberté pendant le règne d’Ismaël second, qui ne dura que deux ans, et pendant les quatre premières années de celui de Mahomet, surnommé Koda-bendé, c’est-à-dire, serviteur de Dieu ; lequel envoya une armée en Géorgie pour les remettre sous l’obéissance. Daoud-Can s’enfuit à son approche. Son frère Simon prisonnier, comme j’ai dit, proche la mer Caspienne, prenant cette occasion de rentrer en son bien se fit mahométan, et fut fait Can de Tifflis, sous le nom de Simon-Gan.

Le Roide Caket, nommé Alexandre, mourut sous le règne de Mahomet Koda-bendé, laissant trois fils et deux filles. L’aîné se nommait David, prince que son courage et ses malheurs ont rendu illustre par tout le monde, sous le nom de Taimuras-Can, que les Persans lui donnèrent. Il était en otage à la cour de Perse quand son père mourut, y ayant été mené par le roi Tahmas, comme on l’a dit. Il fut élevé avec Abas le Grand, était à-peu-près de même âge, avec beaucoup de magnificence et beaucoup de soin. On l’avait imbu des mœurs des Persans, meilleures assurément que celles des Géorgiens. Dès que son père fut mort, sa mère, belle et sage princesse, nommée Ketavane par les Géorgiens, et Mariane dans les histoires de Perse, écrivit à Koda-bendé : Sire, mon mari est mort, je vous supplie de m’envoyer mon fils Taimuras pour régner en sa place. Je vous envoie son frère pour être en otage en la sienne. Taimuras fut renvoyé, après qu’on lui eut fait prêter serment de feudataire et de vassal.

Le roi de Carthuel, ce Simon, dont nous avons parlé, mourut au commencement du règne d’Abas le Grand, laissant la couronne à Luarzab son fils aîné encore jeune, sous la tutelle de son premier ministre ; homme de grand sens, mais d’extraction basse, nommé Mehrou par les Géorgiens, et par les Persans, Morad, qui était aussi gouverneur de Tifflis, et qui avait une autorité comme absolue sur le royaume. Mehrou avait une fille fort belle, dont Luarzab devint passionnément amoureux, et dont il se fit passionnément aimer. Il n’y avait pas moyen, quoi que fît le père, d’empêcher ces amants de se voir. Un jour les ayant surpris enfermés ensemble, il dit au prince. Sire, ne déshonorez ni ma fille, ni ma maison. Si elle plaît à Votre Majesté, épousez la. Si vous ne la voulez pas épouser, soyez plus seul avec elle. Luarzab lui fit serment de n’avoir jamais d’autre femme, et sur son serment Mehrou la laissa vivre avec le prince, comme avec son mari. Le mariage ne se fit point pourtant, par l’empêchement de la reine, et des dames du pays, qui protestèrent de ne faire jamais les soumissions de sujettes à une personne de basse naissance. Luarzab, bien aise apparemment de cette opposition, dit à Mehrou, qu’il ne pouvait épouser sa fille. Les Géorgiens sont fort vindicatifs. Je l’ai observé. On conseilla au roi de prévenir Mehrou, et de le faire mourir pour l’empêcher de se venger. Le roi y consentit. On résolut de l’enivrer, et de le tuer ensuite dans le premier festin que ferait Sa Majesté. Mehrou fut averti du complot au moment qu’il allait s’exécuter. Il était demi ivre, un page du roi, qui était de ses créatures, lui dit en lui présentant la coupe, et faisant semblant de s’incliner par respect ; Seigneur on va vous tuer. Il ne se troubla point. Il se lève en rendant la coupe comme pour aller faire de l’eau. Cela se pratique sans indécence en ces pays, où les festins durent des demi-journées. Il court droit à son écurie, prend un bonnet et une casaque de palefrenier qu’il y trouva, et sans être aperçu de ses gens, met un filet au meilleur cheval de son écurie, saute dessus et s’enfuit. Il conduisit si bien sa fuite qu’elle ne fut point découverte, et eut un heureux succès. Il s’alla jeter aux pieds d’Abas le Grand, qui retournait à Ispahan victorieux de Chirvan et de Chamaky, pays voisins de la Géorgie et de la mer Caspienne. Il raconta au roi comment il avait servi Luarzab, et le feu roi son père, et comment il l’en voulait récompenser ; savoir en lui ôtant la vie, après lui avoir débauché sa fille unique sous promesse de mariage. Il dit au roi, que Sa Majesté persane étant le véritable monarque de la Géorgie, il lui demandait justice et la restitution de ses biens.

Mehrou avait imaginé un moyen encore plus sûr de se venger de Luarzab, c’était de donner de l’amour à Abas pour la sœur de ce prince, une des plus belles personnes de Géorgie, et de qui la beauté a été célébrée par tous les poètes persans. On chante encore aujourd’hui en Perse les chansons qui ont rendu sa beauté renommée plus qu’aucune de son temps, lesquelles sont un joli roman d’elle et d’Abas. Son nom de baptême était Darejau. La fiction persane lui donna celui de Pebry. Pehry. Mehrou en parlait à toutes occasions à Abas avec tout l’artifice capable de l’enflammer. Abas l’envoya demander à Luarzab par un ambassadeur, et puis par un autre. Le premier fut renvoyé avec de belles promesses, et le second en lui disant, que la princesse était accordée avec Taimuras roi de Caket, qui était devenu veuf. Abas plus enflammé par les refus, renvoie un troisième ambassadeur à Luarzab, le chargeant de lui demander sa sœur, avec toute sorte de promesses ou de menaces, et il écrivit en même temps à Taimuras, de n’épouser point la sœur de Luarzab, et de le venir trouver. Luarzab, irrité de ces instances réitérées et hautaines, outragea l’ambassadeur pour toute réponse, afin qu’on ne lui en envoyât plus à ce sujet. C’était environ l’an 1610. Abas n’était pas en état d’exécuter ses projets contre la Géorgie. Il était en guerre avec les Turcs. Il dissimula et chargea un missionnaire carme, qu’il envoyait en Europe, pour y animer les princes chrétiens à la guerre contre le Turc, de passer par la Géorgie, et d’exhorter Taimuras surtout à ne se joindre point aux Turcs, et à ne rien faire en leur faveur contre les Persans. Taimuras trop crédule, ou trop craintif, fit ce qu’on voulait ; et il s’en repentit bientôt ; car l’an 1613. Abas partit d’Ispahan à dessein de faire la guerre en Géorgie. Ce prince, qui entre ses grandes qualités avait extraordinairement celles d’artificieux et d’homme composé, traitait cette guerre comme une intrigue amoureuse. Il disait que la sœur de Luarzab l’aimait, et le voulait. Qu’elle lui avait envoyé des lettres par sa confidente.

dente. Il disait encore qu’elle lui avait été promise, et que Luarzab était un perfide, et un injuste. Cependant il faisait ses préparatifs pour autre chose que pour combattre un rival ; et tout le monde voyait bien, que ce prince voulait réduire les Géorgiens sur le pied de ses sujets. Il avait beaucoup de Géorgiens dans ses troupes. Il donnait pension à plusieurs grands seigneurs en Géorgie, et Mehrou en débauchait tous les jours qui s’engageaient à lui. Il avait deux fils de Taimuras en otage, et un frère et une sœur de Luarzab. Enfin, il avait même fait rendre mahométans quelques princes du sang royal de Géorgie, pour avoir des gouvernement, et de grandes charges. Il se persuada qu’il viendrait à bout des Géorgiens en mettant de la division entre eux ; chose aisée, surtout parmi des peuples vindicatifs. Il écrivit à Taimuras, que Luarzab était un ingrat, un rebelle, et un insensé, indigne de régner, à qui il avait résolu d’ôter la couronne : et que s’il voulait le prendre ou le tuer il lui donnerait le royaume. Il écrivit la même chose à Luarzab touchant Taimuras ; et ordonna à même temps à Lolla-beg, général de son armée, qui était vers la Médie, d’entrer en Géorgie avec trente mille chevaux, et d’y mettre tout à feu et à sang

Luarzab et Taimuras furent conseillés de s’unir. Ils se virent et ils vinrent à se communiquer les lettres d’Abas. Ytrouvan trouvant tous deux leur perte résolue, ils se donnèrent la foi de périr, ou de se sauver tous deux ensemble : et pour rendre l’union plus étroite et plus forte Luarzab donna effectivement sa sœur, l’admirable Darejan, à Taimuras, qui était veuf, comme je l’ai dit. Abas en pensa enrager, quand on lui en donna la nouvelle. Il voulait égorger de sa main les deux fils de Taimuras, et les autres otages de Géorgie. Il jurait de faire tout mourir. Enfin il se réduisit à hâter sa marche pour punir plus tôt les rois qui l’avaient offensé.

Taimuras sentant approcher l’armée persane, voulut se préparer à la défense. Il découvrit qu’une partie des grands en son royaume inclinaient à se rendre. Il envoya sa mère à Abas. Cette princesse s’était faite religieuse, aussitôt que son malheur l’avait rendue veuve. J’ai remarqué au discours de la religion des Mingréliens, qui est la même que celle des Géorgiens ; que se faire religieuse en ce pays-là, c’est seulement porter l’habit. de religieuse, sans faire de vœux, et sans quitte sa demeure accoutumée. Mariane, ou Ketavane, (car elle était appelée de ces deux noms) avait pris cet habit pour être plus retirée, et plus libre en sa dévotion. Elle partit avec un grand train, et de magnifiques présents. Elle fit tant de diligence, qu’elle trouva Abas encore à Ispahan. Elle se jeta à ses pieds et demanda pardon pour son fils. Elle fit toutes les soumissions qu’elle crut capables d’apaiser le roi.

Cette princesse était alors assez âgée ; cependant il est certain qu’elle était encore belle. Abas en devint amoureux, ou feignit de le devenir le jour qu’il la vit. Il lui dit de se faire mahométane, et qu’il l’épouserait. Cette princesse attachée à la chasteté, et à sa religion, encore plus qu’elle ne haïssait la clôture des reines persanes, refusa le roi avec une vertu et une fermeté inébranlable, et tout à fait merveilleuse en une Géorgienne. Abas, irrité de ce refus, ou le prenant pour prétexte ; (car on tient qu’il ne voulait épouser Ketavane, que par un dessein de vengeance contre Taimuras,) envoya la princesse prisonnière en une maison écartée, et fit faire eunuques et mahométans ensuite ses deux petits-fils, que Taimuras avait envoyé en otage, comme on a dit. Il partit après pour la Géorgie. Ketavane demeura en prison plusieurs années, et après fut transférée à Chiras, ou elle souffrit enfin un cruel martyre, l’an 1624. bien du temps après qu’Abas eut conquis toute la Géorgie. Il écrivit alors à Iman-Kouli-Can, gouverneur de cette ville, de faire Ketavane mahométane, à quelque prix que ce fût, et d’en venir aux derniers tourments, si les promesses, les menaces et même les coups ne le pouvaient faire. Iman-Kouli-Can montra l’ordre à la princesse, croyant qu’il opérerait, mais ce fut sans succès. Les tourments n’en eurent point non plus sur cette âme véritablement héroïque et sainte. Elle souffrit le bâton, le fer, et le feu, et mourut sur les charbons ardents, où l’on la tourmentait ; ayant enduré pour Jésus-Christ un martyre de huit années, d’autant plus cruel qu’on le changeait, et qu’on le renouvelait tous les jours. Son corps fut jeté à la voirie. Les augustins, qui étaient alors à Chiras, l’enlevèrent de nuit, l’embaumèrent, le mirent dans un cercueil, et l’envoyèrent secrètement à Taimuras par un de leurs compagnons.

Pour retourner à la guerre de Géorgie. Abas étant entré en ce pays — là avec son armée, conduite par Mehrou, et grossie de Géorgiens, dont le nombre augmentait tous les jours ; l’espérance et les promesses attirant les uns, la crainte ou des désirs de vengeance poussant les autres ; Luarzab se résolut de combattre, et espérait de renfermer les Persans dans les bois, et les y défaire. Abas crut lui-même d’y être perdu, et qu’on l’avait trahi, car son armée étant avancée environ 25. lieues dans le pays, Luarzab sépara ses troupes en deux, et ferma le passage par de grands abatis de bois ; en sorte que l’armée persane ne pouvait ni avancer, ni retourner sur ses pas. Abas paraissant consterné, et Mehrou craignant qu’il ne lui ôtât la vie, comme à un traître, lui dit, Sire, je vous tirerai d’ici en trois jours sur ma tête. Il tint parole. Il fit faire un chemin de traverse dans le bois par l’infanterie ; et laissant le camp, qui était bloqué par les Géorgiens, il prit seulement la cavalerie. Abas voulut la mener lui-même, et ayant passé par les bois, il se jeta sur le royaume de Caket, et y fit de grandes cruautés : jusque là qu’il fit abattre les arbres qui nourrissent les vers à soie, afin que le pays qui tire de là sa plus grande commodité fût détruit sans ressource. Quand Luarzab entendit ces nouvelles, il se crut perdu. Il s’enfuit en Mingrélie. Abas, qui savait bien que sa conquête était mal-assurée, tant que les rois de Géorgie seraient en liberté, écrivit à Luarzab en ces mots. Pourquoi fuyez-vous, c’est à Taimuras que j’en veux, à cet ingrat, ce perfide, ce rebelle. Venez vous rendre à moi. Je vous confirmerai la possession du royaume de Géorgie ; mais si vous ne venez pas, je la ruinerai entièrement, et j’en ferai un désert.

Luarzab, en considération, et pour l’amour de son peuple, alla se rendre à Abas. Le roi le reçut en ami, et avec mille bons traitements, le remit sur le trône dans toute la pompe, et toute la solennité possible. C’était pour mieux tromper les Géorgiens, et s’en rendre maître sans coup férir. Il lui fit de beaux présents, et entre autres celui d’une aigrette de pierreries, qu’il lui recommanda de porter toujours, surtout quand il le viendrait voir. C’est l’enseigne royal, lui dit-il, Je veux que vous l’ayez toujours à la tête, afin que le monde sache que vous êtes roi. Le jour qu’Abas devait partir de Tifflis, il dit à Luarzab, Je m’arrêterai à six lieues d’ici, et je ferai passer mon armée devant. Ne voulez vous pas m’y accompagner ? C’était un piège pour tirer doucement le pauvre roi géorgien de sa ville capitale. Il alla avec lui ne se défiant d’aucun mauvais tour. Abas commanda à un fameux filou, qui était dans ses gardes, le plus adroit du monde à ce métier, de voler l’aigrette de Luarzab. Cela fut fait : et Luarzab étant venu voir le roi, Sa Majesté lui dit ; Luarzab, où est votre aigrette ? Ne vous ai-je pas recommandé de porter toujours cette enseigne royale ? Sire, dit Luarzab, on me l’a volée, j’en suis au désespoir. Je la fais chercher depuis hier par tout mon monde ; sans la pouvoir trouver. Comment, dit le roi en colère, dans camp on vole le roi de Géorgie ? Qu’on mon me fasse venir le grand prévôt, le guet, président du conseil de justice. C’était-là le second artifice avec lequel on se devait saisir du du malheureux Luarzab sans coup férir. On le prit. Abas n’osait le faire mourir, de peur d’exciter une révolte en Géorgie. Il l’envoya en Masanderan, c’est l’Hircanie, espérant que le mauvais air du pays le ferait mourir ; mais voyant qu’il y résistait, et qu’il ne mourait point, il le fit transférer à Chiras ; et enfin il le fit mourir à l’occasion de ce que je vais dire.

Le Grand Duc de Moscovie avait été longtemps sollicité par les princes géorgiens, partisans de Luarzab, d’intercéder pour lui auprès d’Abas. Il envoya une grande ambassade uniquement pour ce sujet. Le roi de Perse, qui avait un esprit et une activité incroyable, donna ordre au gouverneur de Chamaki, ville sur la mer Caspienne, par où les ambassadeurs de Moscovie entrent en Perse, de découvrir si cet ambassadeur ne venait que pour les affaires de Luarzab : et si le Moscovite prenait tant d’intérêt en cette affaire, qu’il y eût quelque rupture à appréhender. On lui manda, que l’ambassadeur ne venait effectivement que pour cela ; que c’était un grand seigneur, et que ses instructions étaient fort pressantes. Abas, qui ne voulait nullement ni donner la liberté au prince géorgien, ni la refuser au Grand Duc de Moscovie, écrivit au gouverneur de Chiras de se défaire de Luarzab captif, d’une manière que sa mort parût un simple accident. Cela fut exécuté : et la nouvelle en fut apportée à Abas, deux jours avant l’arrivée de l’ambassadeur de Moscovie. Le roi se la fit donner en public, et en fit fort le surpris et le fâché. Ah mon Dieu, dit-il, c’est dommage, et comment est-il mort ? Sire, répondit le courrier, il était allé à la pêche, et en jetant le rets, il est tombé dans l’étang et s’est noyé. Je veux, dit le roi, qu’on fasse mourir tous ses gardes, pour n’avoir pas eu plus de soin de lui. L’ambassadeur de Moscovie eut audience ; après le festin, et qu’on l’eut bien fait boire, le roi le fit approcher de sa personne, et lui dit, Eh bien, Monsieur l’ambassadeur, que désire le roi des Russes mon frère ? L’ambassadeur se mit à exposer sa commission ; mais dès qu’il eut lâché le nom de Luarzab ; Je crois, répondit le roi, que vous savez le malheur qui est arrivé à ce pauvre prince. J’en ai un extrême regret. Plût à Dieu qu’il ne fût pas mort, je ferais de tout mon cœur ce que désire votre maître.

Le frère de Luarzab fut fait gouverneur de Géorgie en sa place, s’étant auparavant fait mahométan., On l’appelait d’un titre persan joint à un titre géorgien, Bagrat-Mirza, c’est-à-dire, prince royal. Abas laissa aussi une armée en Géorgie pour s’opposer à Taimuras. Ce prince fit d’abord la guerre avec les petits secours qu’il tirait des Turcs, et des princes chrétiens, voisins de la mer Noire, sur les terres desquels il se retirait, selon le besoin de ses affaires ; mais voyant que cela ne le rétablissait point, il alla à Constantinople et implora le secours du Turc. Il l’obtint. Une grand armée turque fut envoyée en Géorgie, qui défit plusieurs fois les troupes persanes, et rétablit Taimuras en son royaume de Caket. Il n’y demeura pas longtemps ; et dès que les Turcs furent retirés, Abas retourna en Géorgie. Il en changea la face. Il y fit bâtir des des forteresses qu’il remplit de Persans naturels. Il en emmena plus de quatre vingt mille familles, dont il mit la plupart en Mazenderan, pays sur la mer Caspienne, et que j’ai dit être l’Hircanie, en Arménie, en Médie et en la province de Perse ; et il transporta en leur place des Persans et des Arméniens. Il mêla la douceur à ses sévérités pour essayer si elle tiendrait mieux ce peuple en bride. Il fit un accord avec les Géorgiens, qu’il confirma par serment pour lui et pour ses successeurs ; que leur pays ne serait point chargé de taxes ; que la religion n’en serait point changée ; qu’on n’y abattrait point d’églises, et qu’on n’y bâtiraient point de mosquées ; que leur vice-roi serait toujours Géorgien, de la race de leurs rois, mahométan néanmoins, dont un des fils, celui qui voudrait changer de religion, aurait la charge de gouverneur, et grand prévôt d’Ispahan, jusqu’à ce qu’il succédât à son père.

Abas mourut l’an 1628 ; et dès que Taimuras sut sa mort, il rentra en Géorgie, et fit soulever les Géorgiens, qui tuèrent leur vice-roi, et tous les Persans qui pouvaient leur résister. Il se rendit maître des places fortes, à la réserve de Tifflis ; mais il ne les garda guère. Sefy, successeur d’Abas, son grand’père, envoya l’an 1631. une puissante armée contre lui, sous le commandement de Rustan-Can, géorgien, fils de Simon-Can, ce vice-roi que les Géorgiens venaient de tuer. Il était grand prévôt d’Ispahan à la mort d’Abas, et s’appelait Cosrou-Mirsa. Le roi Sefy, qui le connaissait pour fort vaillant, et qui le jugeait très-irrité, le fit général de son armée, et vice-roi de Géorgie, à la place de son père.

père. Il défit les Géorgiens en plusieurs rencontres, reprit tout le Carthuel, et une partie du royaume de Caket, et donna la chasse à Taimuras, qui fut réduit à se cantonner dans les lieux forts du mont Caucase. Ce prince, également vaillant et malheureux, tint bon dans ces montagnes durant quelques années plus comme un fugitif qui combat pour sa vie, que comme un roi qui défend sa couronne ; mais ne recevant aucun secours, ni des Turcs ni des chrétiens, il alla le solliciter en Moscovie ; et n’y réussissant pas, il se retira en Imirette, dont sa sœur était reine, à dessein d’y finir sa vie ; ne voyant plus de jour à rentrer jamais dans le domaine de ses ancêtres. Chanavas-Can le prit-là prisonnier, lorsqu’il conquit ce petit royaume d’Imirette, et qu’il y établit son fils roi, comme je l’ai raconté. La passion que Taimuras a toujours eue d’être enterré en son pays, l’empêcha de se retirer en Turquie, ce qu’il pouvait facilement ; outre qu’il considérait, qu’étant si vieux, les Turcs le traiteraient encore moins bien que les Persans. Chanavas-Can, l’ayant amené à Tifflis, écrivit au roi, que le fameux Taimuras-Can était en ses mains. Le roi lui fit réponse de l’envoyer à la cour. Il était fort âgé. La fatigue et ses ennuis le firent tomber malade. Le roi le logea en un de ses palais avec beaucoup de magnificence ; et le fit traiter par ses médecins avec grand soin. Il mourut l’en 1659. Son corps fut porté en Géorgie, et y fut enterré avec toute la pompe du pays.

Rustan-Can, ayant ainsi reconquis la Géorgie, bâtit la forteresse de Gory, comme l’on l’a dit. Il rétablit la paix et l’ordre partout, et gouverna avec beaucoup de douceur et beaucoup de justice. Il épousa la sœur de Levan-Dadian, prince de Mingrélie, quoiqu’elle fût chrétienne, et qu’elle fût mariée. Son mari était prince de Guriel. Levan courroucé de ce qu’il avait conspiré contre lui, lui ôta la principauté, le fit aveugler, et lui prit sa femme qu’il maria à Rustan-Can, sans que les ecclésiastiques de Mingrélie et de Géorgies’efforçassent d’empêcher cette monstrueuse union, si j’ose parler ainsi. Cette princesse s’appelle Marie. Nous en avons parlé dans le récit des dernières révolutions d’Imirette. Elle est aujourd’hui femme de Chanavas-Can, gouverneur de Géorgie.

Rustan-Can mourut l’an 1640. Son corps fut porté à Com, où il est enterré. Chanavas Can, parent de Taimuras, était alors gouverneur, et grand prévôt d’Ispahan. Rustan-Can n’ayant point d’enfants l’adopta, et l’envoya à la cour, suppliant le roi de le considérer comme son fils, et de ratifier l’adoption. Sa Majesté agréa le choix. Elle fit circoncire de jeune prince, et lui donna le gouvernement de la ville. C’est lui qui est présentement vice-roi de Géorgie. Il est âgé de plus de quatre-vingts ans, et ne laisse pas d’être encore fort vigoureux.

Dès que Rustan-Can fut mort, la princesse Marie sa femme apprit, que sur des relations trop avantageuses de sa beauté, qu’on avait faites au roi de Perse, Sa Majesté avait commandé qu’on la lui envoyât. On lui conseillait de s’enfuir en Mingrélie, ou de se cacher. Elle

Elle prit une voie contraire ; car étant bien assurée, qu’il n’y avait point de lieu dans l’empire de Perse, où le roi ne la découvrît, elle alla s’enfermer trois jours durant dans la forteresse de Tifflis ; ce qui était proprement se livrer à la merci de celui qui la voulait avoir. Elle se fit voir tout ce temps-là aux femmes du commandant ; et l’ayant mandé ensuite à son appartement, elle lui fit dire, que sur la foi de ses femmes qui l’avaient vue, il pouvait écrire au roi qu’elle n’était pas d’une beauté à se faire désirer, qu’elle était âgée, et même un peu contrefaite. Qu’elle conjurait Sa Majesté de lui laisser achever ses jours dans son pays. En même temps elle envoya au roi un présent de beaucoup d’or et d’argent, et de quatre jeunes demoiselles d’une extraordinaire beauté. Dès que le présent fut envoyé, cette princesse ne voulut plus voir personne. Elle se jeta dans la dévotion faisant de grandes aumônes aux pauvres, afin qu’ils priassent Dieu pour elle. Au bout de trois mois il vint un ordre du roi à Chanavas-Can de l’épouser. Ce prince reçut l’ordre avec joie, parce que Marie est fort riche, et il l’épousa, quoiqu’il eût déjà une autre femme. Il a toujours une extrême considération pour elle, à cause de ses grands biens. Son premier mari prince de Guriel vit encore ; mais il est fort vieux et fort cassé. 11 est en Géorgie. La princesse lui a donné une de ses demoiselles pour le consoler de l’avoir perdue, et le fait entretenir, à la vérité assez misérablement. Elle témoigne pourtant d’avoir encore de la tendresse pour lui : car il y a quelques années qu’étant sur les frontières d’Imirette, elle le manda et le retint huit jours. Chanavas-Can en témoignant de la jalousie, la princesse se mit à l’en railler. Elle lui dit, qu’il avait bonne grâce d’être jaloux d’un pauvre vieillard, aveugle, dénué, misérable, et tout aussi impuissant qu’il l’était luimême.

La plupart des seigneurs géorgiens sont extérieurement dans la religion mahométane. Les uns ont embrassé cette créance pour obtenir des emplois à la cour, et des pensions de l’État. Les autres pour avoir l’honneur de marier leurs filles au roi, ou seulement de les faire entrer au service de ses femmes. Il y a de cette lâche noblesse qui mène elle même ses plus belles filles au roi. La récompense qu’on leur donne est une pension ou un emploi. La religion mahométane est toujours préalablement embrassée. La pension est selon la qualité des personnes ; mais d’ordinaire ce n’est pas plus de deux mille écus. Il venait d’arriver à ce sujet, lorsque j’étais à Tifflis, une aventure fort pitoyable. Un seigneur géorgien avait fait savoir au roi, qu’il avait une nièce d’une extraordinaire beauté. Sa Majesté commanda aussitôt qu’on la lui amenât. Ce méchant homme se chargea lui-même d’intimer l’ordre et de l’exécuter. Il vint chez sa sœur qui était veuve, et lui dit que le roi de Perse voulait épouser sa fille, et qu’il fallait qu’elle la disposât à cela. La mère ayant fait savoir cette violence à la pauvre demoiselle, elle pensa se désespérer. Elle aimait un jeune seigneur qui demeurait en son voisinage, et en était extrêmement aimée. La mère le savait bien. Elles prirent ré résolution de lui faire part de leur malheur. On le lui envoya dire par un domestique. Le cavalier arriva à minuit. Il trouva la mère et la fille enfermées, qui déploraient à larmes communes et avec une vive douleur la dureté de leur sort. Il se jeta à leurs pieds, et leur dit que pour lui il ne craignait rien tant que de perdre sa maîtresse, et que tout le courroux du roi de Perse ne lui était rien au prix de cet accablement. Qu’au reste il n’y avait qu’une voie de se tirer d’affaire, qui était de se marier ensemble à l’heure même, et que le lendemain on déclarerait au perfide parent, que la dame qu’on demandait n’était plus fille. Le parti fut accepté, et la mère s’étant retirée, l’amant essuya les yeux de sa maîtresse, et fit le mariage en un instant. L’oncle découvrit l’intrigue. On la fit savoir au roi. Sa Majesté en fut courroucée, et donna des ordres exprès d’envoyer à la cour la mère, la fille, et le mari. Ces personnes s’étaient cachées. Elles fuirent çà et là durant quelques mois. Enfin voyant qu’on les serrait de près, et qu’elles ne pouvaient plus échapper, elles se sauvèrent à Acalziké, dont le pacha les prit en sa protection.

La crainte qu’on a en Géorgie de semblables accidents, oblige ceux qui ont de belles filles à les marier le plus tôt qu’ils peuvent, et en leur enfance même. Les pauvres gens surtout marient les leurs de bonne heure, et quelquefois dès le berceau. C’est afin que les seigneurs dont ils sont sujets, ne les enlèvent : pas pour les vendre, ou pour en faire des concubines. Il est certain qu’ils ont grande retenue pour les personnes mariées, encore que que ce ne soit que des enfants, et qu’ils ne se portent pas aisément à les arracher de leurs maisons.

Le royaume de Caket obéit à présent au roi de Perse, comme l’on a dit. ChanavasCan en acheva la conquête. Archyle son fils en est vice-roi, s’étant fait mahométan pour le devenir. Nous avons parlé de lui, et de l’amour qu’il avait pour Sistan-Darejan femme du roi d’Imirette, en racontant les dernières révolutions de ce petit royaume. Sistan Darejan était demeurée prisonnière à Acalziké. Les pachas l’y traitaient avec beaucoup de respect. Archyle avait toujours pensé à elle, depuis qu’il l’avait perdue de vue. Son père opéra tant par ses présents, et par ses intrigues auprès du pacha, qu’il la relâcha l’an 1660. Elle fut amenée en triomphe à Tifflis. Archyle l’épousa aussitôt, et acquit par ce mariage le droit au royaume de Caket, dont il était déjà vice-roi de fait ; car cette princesse est fille de Taimuras-Can, et sœur d’Heracle, le seul fils que ce prince infortuné a laissé capable de lui succéder, tous les autres ayant été rendus aveugles. Cet Heracle s’est retiré en Moscovie avec sa mère. On dit que le Grand Duc leur entretient un train sortable à leur qualité. Il y a une aventure de cet Archyle vice-roi de Caket digne de curiosité. Il avait été fiancé durant sa jeunesse à une fille des premières maisons de Géorgie. La demoiselle s’attendait fort d’être sa femme, étant une chose inouïe en ce pays-là de rompre un contrat de mariage. Lorsqu’elle sut qu’il épousait Sistan-Darejan, elle lui envoya demander satisfaction, du meurtre qu’il commettait sur son G bon-honneur ; c’est ainsi qu’on appelle en Géorgie l’affront qu’on fait à une accordée, de la laisser pour se marier à une autre. Elle prétendit en tirer raison par la justice ; mais cette voie n’ayant pu réussir, à cause de l’autorité et du rang de sa partie, elle vint à la tête de quatre cents hommes présenter le combat à son infidèle. Il le refusa, et lui fit dire qu’il ne se voulait point battre contre une fille ;. qu’au reste elle ne fît pas de bruit davantage, autrement qu’il publierait les faveurs que Sizi (c’est un jeune seigneur de la cour) s’était vanté d’avoir reçues d’elle. La demoiselle, outrée davantage qu’on ajoutât au mépris la calomnie, tourna ses ressentiments contre Sizi. Elle l’appela en duel, et n’ayant pu l’y attirer, elle lui dressa une embuscade, où elle le mit en fuite, le poursuivit, et lui tua plus de vingt hommes. Elle avait un frère. Il prit la querelle contre Sizi. Le prince et toute la cour firent mille efforts pour les ajuster, mais cela ne s’étant pu faire, on leur permit de vider leur différend par les armes.. C’est une coutume en Géorgie, que quand la justice ne saurait éclaircir une querelle entre des gentilshommes, ni l’ajuster, on leur permet de se battre en champ clos. Les parties. se confessent et communient, et ainsi préparés à la mort ils entrent dans la lice. On appelle cela aller au tribunal de Dieu, et les Géorgiens soutiennent, que cette voie de remettre directement à Dieu la punition d’un crime est : très-bonne et très-équitable ; quand la justice humaine ne peut connaître si l’accusé est coupable, ou si l’accusateur le charge faussement. Sizi et sa partie arrivés au rendez-vous, une troupe de soldats les séparèrent, comme ils mettaient les armes à la main : et la demoiselle étant morte, peu après, de honte et de douleur, l’autorité du prince obligea son frère à s’ajuster avec Archyle, et avec Sizi.

Avant que de passer au récit de ce qui m’est arrivé à Tiflis, il en faut faire la description, quoi que la figure qui est à côté puisse suffire à en donner une idée assez distincte.

Cette ville est une des plus belles de Perse, encore qu’elle ne soit pas fort grande. Elle est située au bas d’une montagne, dont le fleuve Kur lave le pied du côté d’orient. Ce fleuve, qui est le Cyre, ou un bras du Cyre, a sa source dans les montagnes de Géorgie, et se joint à l’Araxe, vers la ville de Chamaky, à un lieu nommé Paynard, d’où ils se rendent conjointement dans la mer. La plupart des maisons, bâties du côté du fleuve, sont sur la roche vive. La ville est entourée de belles et fortes murailles, excepté du côté du fleuve. Elle s’étend en longueur du midi au septentrion, ayant une grande forteresse du côté du midi, située sur le penchant de la montagne, et dans laquelle il n’y a que des Persans naturels, soit pour soldats, soit pour habitants. La place d’armes, qui est au-devant, sert aussi de place publique, et de marché. Cette forteresse est un lieu d’asile. Tous les criminels, et les gens chargés de dettes, y sont en sûreté. Le prince de Géorgie est obligé de passer au milieu, lorsqu’il y va, selon la coutume, recevoir hors des portes de la ville les lettres et les présents du roi ; parce que quand on vient de Perse à Tifflis, l’on n’y saurait entrer que par la forteresse : mais l’on peut peut bien s’assurer, que le prince n’y passe jamais sans craindre qu’on ne l’arrête, et que le gouverneur n’ait un ordre secret de se saisir de sa personne. Les Persans ont fort judicieusement établi la coutume parmi les vice rois de Géorgie, et les autres gouverneurs des provinces de leur empire, d’aller ainsi recevoir hors de la ville tout ce que le roi leur envoie, parce que c’est un moyen facile de se saisir de leurs personnes sans peine et sans risque. Cette forteresse de Tifflis fut bâtie par les Turcs l’an 1576. après qu’ils se furent rendus maîtres de la ville et de tout le pays d’alentour, sous le commandement du fameux Mustafa Pacha, leur généralissime, auquel Simon-Can, qui était alors roi du pays, ne put résister. Mustafa conseilla à Soliman de faire bâtir diverses forteresses en Géorgie, sans quoi il ne pourrait jamais tenir le pays sous son joug ; ce que Soliman pratiqua. Et en effet la plupart des forteresses de la Géorgie ont été construites par les Turcs. Mustafa éleva plus de cent canons sur le rempart de celle-ci, dont il donna le commandement à un bassa nommé Mahamet. Pour revenir à la ville de Tifflis, elle a plusieurs églises. L’on en compte jusqu’à quatorze. C’est beaucoup en un pays où il y a très-peu de dévotion. Six sont tenues et sont servies par les Géorgiens. Les autres appartiennent aux Arméniens. La cathédrale, qui s’appelle Sion, est située sur le bord du fleuve, et toute construite de belles pierres de taille. C’est un ancien bâtiment fort entier, semblable à toutes les anciennes églises qu’on voit en Orient, qui sont composées de quatre nefs, et dont le milieu est un grand dôme soutenu de quatre gros pilastres, et couverte d’un clocher. Le grand autel est au milieu de la nef opposée à l’Orient. Le dedans de l’église est rempli de plates peintures à la grecque faites depuis peu, et par de si mauvais peintres, qu’on a toutes le peines du monde à reconnaître ce qu’ils ont voulu représenter. L’évêché joint l’église. Le tibilele y demeure. On appelle toujours de ce nom les évêques de Tifflis. Après la cathédrale, les principales églises de Géorgie sont Tetrachen, c’est-à-dire, ouvrage blanc, qui a été bâtie par la princesse Marie, et Anguescat, c’est-à-dire, l’image d’Abagare. Les Géorgiens appellent Abagare Angues, et tiennent que le portrait miraculeux, que la tradition assure qu’il reçut de Jésus-Christ, a été longtemps en cette église. On l’appelle aussi l’église du catholicos, parce que le palais de ce prélat y est joint, et qu’il ne va presque jamais ailleurs faire ses prières ni officier. Cette église est située sur le bord du fleuve, et en parallèle avec l’évêché. Les Géorgiens avaient encore une belle église au bout de la ville du côté méridional. Le prince la prit il y a quelques années pour en faire un magasin de poudres. À la vérité elle ne servait plus ; car longtemps avant, la foudre en avait abattu une partie. Le prince la fit refaire de nouveau, et ce magasin porte toujours son ancien nom d’église de Metek, c’est-à-dire, de la rupture. On lui donna ce nom, à cause qu’un roi de Géorgie la fonda pour pénitence, d’avoir sans sujet rompu la paix avec un prince de ses voisins.

Les principales églises des Arméniens sont pacha-vanc, c’est-à-dire, le monastère du pacha. L’évêque arménien de Tifflis demeure dans ce monastère. On le nomme ainsi, à ce que racontent les Arméniens, parce qu’un pacha fugitif de Turquie, qui se fit chrétien en cette ville, le fit bâtir. Sourph-nichan, c’est-à-dire proprement, signe rouge, et dans l’usage, sainte croix. Betkem, ou Bethléem, Norachen, ou l’ouvrage neuf, et Mognay. Mognay est le nom d’un village arménien proche d’Irivan, où l’on a gardé longtemps un crâne qu’on assurait être de saint. George. Or parce qu’on a transporté une partie de ce crâne en cette église, on lui a donné le nom du lieu d’où on l’a tiré.

Il n’y a point de mosquée à Tifflis, quoique cette ville appartienne à un empire mahométan, et qu’elle soit gouvernée, avec toute la province, par un prince qui l’est aussi. Les Persans ont fait ce qu’ils ont pu pour y en bâtir ; mais il n’en ont pu venir à bout. Le peuple se soulevait aussitôt, et à main armée abattait l’ouvrage, et maltraitait les ouvriers. Les princes de Géorgie étaient au fond bien-aises des séditions du peuple, quoiqu’ils témoignassent fort le contraire ; parce que n’ayant abjuré la religion chrétienne, que de bouche, et pour avoir une vice-royauté, ils ne peuvent qu’à contrecœur donner les mains à l’établissement du mahométisme. Les Géorgiens sont mutins, légers, et vaillants, comme l’on a dit. Ils conservent un reste de liberté. Ils sont proche des Turcs. Tout cela empêche les Persans d’en venir aux extrémités, et conserve à la ville de Tifflis et à toute la Géorgie une heureuse liberté de garder der presque toutes les marques extérieures de sa religion. Tous les clochers des églises ont des croix à leurs pointes, et plusieurs cloches que l’on sonne. Tous les jours on vend la viande de cochon en public et à découvert, comme les autres viandes, et le vin au coin des rues. Il faut que les Persans aient le chagrin de voir tout cela. Mais ils ne sauraient encore y remédier.

Ils ont construit depuis quelques années une petite mosquée dans la forteresse, joignant le mur qui la sépare de la grand’place de Tifflis. Ils la bâtirent en cet endroit, pour accoutumer le peuple à la vue des mosquées et des prêtres, qui du haut de l’édifice appellent à la prière. Les Géorgiens ne purent empêcher la construction de la mosquée, parce qu’ils n’osaient entrer les armes à la main dans la forteresse, où l’on faisait bonne garde ; mais dès que le prêtre monta dessus pour faire la confession de foi, et la convocation accoutumée, le peuple s’amassa sur la place, et jeta tant de pierres sur la mosquée, que le prêtre fut contraint d’en descendre bien vite, et depuis cette mutinerie on n’y en a plus fait remonter.

Il y a de beaux bâtiments publics à Tifflis. Les bazars, ce sont les lieux de marché, sont grands, bâtis de pierres, et bien entretenus. Les Caravansérails, qui sont les demeures des étrangers, sont de même. Il y a peu de bains dans la ville, parce que chacun va aux bains d’eau chaude qui sont dans la forteresse. L’eau de ces bains est minérale, sulfurée, et très-chaude. Les gens qui s’en servent pour des incommodités et des> des maladies, ne sont pas en moindre nombre que ceux qui y vont pour la netteté du corps. Les magasins sont encore bien bâtis et bien entretenus. Ils sont situés sur une butte, proche de la grande place.

Le palais du prince fait aussi sans contredit un des plus beaux ornements de Tifflis. Il a de grands salons qui donnent sur le fleuve, et sur les jardins du palais, qui sont fort grands. Il y a des volières remplies de grand nombre d’oiseaux de différentes espèces, un grand chenil, et la plus belle fauconnerie que l’on puisse voir. Au-devant de ce palais, il y a une place carrée, où il peut tenir près de mille chevaux. Elle est entourée de boutiques, et aboutit à un long bazar, vis-à-vis la porte du palais. C’est une belle perspective, que la place et la façade du palais vue du haut de ce bazar. Le vice-roi de Caket a un palais au bout de la ville, qui mérite bien aussi d’être vu et considéré.

Les dehors de Tifflis sont ornés de plusieurs maisons de plaisance, et de plusieurs beaux jardins. Le plus grand est celui du prince, il a peu d’arbres fruitiers ; mais il est rempli de ceux qui servent à l’embellissement des jardins, et à y conserver l’ombre, et la fraîcheur.

Il y a une habitation de missionnaires capucins à Tifflis, comme j’ai dit. Le préfet des missions, que cet ordre a en Géorgie, et de celles qu’elle espère y avoir, et dans les pays circonvoisins, y fait sa résidence. Il y a treize ans qu’on les envoya de Rome. Le nom de médecins qu’ils se firent donner, et que tout le monde leur donne, les fit bien recevoir partout où ils désirèrent de s’établir ; car la médecine, et surtout la chimique, est fort estimée, et très-peu connue dans tout l’Orient. Ils s’établirent premièrement à Tifflis, et après à Gory. Chanavas-Can leur donna une maison, en chacune de ces deux villes, avec la liberté d’y faire publiquement l’exercice de leur religion. Ils apportèrent à ce prince des lettres du pape, et de la Congrégation de propaganda fide, et lui firent en leur propre nom de beaux présents, et à la princesse, au catholicos, et aux principaux de la cour, qu’ils continuent depuis de faire de deux ans en deux ans. Celui d’entre eux qui sait mieux la médecine est auprès de la personne du prince, pour entretenir sa protection, qui est leur unique appui contre les persécutions du clergé géorgien et arménien. On tâche de temps en temps de chasser ces missionnaires, selon qu’on entrevoit les efforts qu’ils font d’attirer des gens à leur religion ; mais comme il n’y a point de médecins et de chirurgiens en Géorgie, ils se rendent nécessaires par la pratique de la médecine et de la chirurgie, que quelques-uns d’entre eux entendent fort bien, et exercent avec grand succès. Ils ont permission du pape de se faire payer de leurs cures, et ils s’en servent utilement, la médecine les faisant subsister. On les paie ordinairement en vin, en farine, en bétail, et en jeunes esclaves. Quelquefois on leur donne aussi des chevaux. Ils font vendre ce qui n’est pas nécessaire à leur entretien, ou ce qui leur serait inutile. Sans ce grand secours qu’ils tirent de la médecine, ils auraient peine à s’entretenir de la pension annuelle, que que leur donne la Congrégation, qui n’est que de 18. écus romains pour chaque missionnaire, qui sont soixante et douze livres de monnaie de France. Outre la permission dont on vient de parler, ces missionnaires en ont plusieurs autres, dans le spirituel, et dans le temporel ; comme, de dire la messe, sans personne pour la servir ; de la dire en toutes sortes de lieux, et en toutes sortes d’habits ; d’absoudre de tous péchés ; de se déguiser ; d’entretenir chevaux et valets ; d’avoir des esclaves ; d’acheter et de vendre ; de donner et de prendre à intérêt. En un mot, ils ont des permissions si amples et si étendues, qu’ils prétendent pouvoir faire, et qu’ils font en effet, tout ce qui est permis aux ecclésiastiques les plus privilégiés. Ces missionnaires ne font pas néanmoins avec tous ces artifices, et ce relâchement, des progrès sensibles sur l’esprit des Géorgiens ; car, outre que ce peuple est fort ignorant, et peu occupé du soin de s’instruire, il est si entêté que le jeûne, de la manière qu’il l’observe, est l’essentiel de la religion chrétienne, qu’ils ne croient pas que les capucins soient chrétiens parce qu’ils ont appris qu’en Europe ils ne jeûnent pas comme eux. Cet incroyable entêtement oblige les missionnaires à jeûner à la géorgienne, et à s’abstenir des animaux, dont les Géorgiens ont horreur, comme sont le lièvre, la tortue, et d’autres. Ils jeûnent le mercredi, et le vendredi, se réglant sur le vieux calendrier, et l’on peut dire qu’à l’extérieur ils sont chrétiens géorgiens. Il vint d’abord beaucoup de peuple à leur église de Tifflis, attirés par la nouveauté du service, et d’une petite musique de quatre ou cinq voix, mêlées avec un luth et une épinette ; à présent, il n’y vient plus que cinq ou six pauvres gens, à qui ces missionnaires font gagner quelque chose. Ils ont dressé une école ; mais il n’y a pas plus de sept ou huit petits garçons de pauvres gens qui y viennent ; et moins pour être instruits que pour être nourris, comme ces bons Pères le confessaient nt eux mêmes. Ils m’ont dit souvent, qu’ils n’entretenaient pas leurs missions par aucun fruit considérable qu’elles fissent, mais pour l’honneur de l’Église romaine, qui ne serait pas, disaient-ils, l’Église catholique si elle n’avait des ministres en toutes les parties du monde habité. Au reste, ces missionnaires n’ont plus dans toute la Géorgieque les deux maisons dont j’ai parlé. Les guerres d’Imirette et de Guriel, et les misères de ces pays leur ont fait quitter divers établissements qu’ils y avaient. Leur dessein était lorsque je partis de Tifflis, d’aller au mois de juin à Caket, et en divers autres lieux du mont Caucase. Leur mission était forte alors de douze personnes ; neuf prêtres, et trois frères laïcs.

La ville de Tifflis est fort peuplée. On y voit autant de sortes d’étrangers qu’en lieu du monde. Il s’y fait beaucoup de commerce ; et la cour est nombreuse et magnifique, digne de la capitale d’une province, y ayant toujours beaucoup de seigneurs de marque. Quant au nom de cette ville, je n’en ai pîâî savoir l’étymologie. Ce sont les Persans, dit-on, qui le lui ont donné. Il est certain, que les Géorgiens ne l’appellent point Tifflis, mais Cala, c’est-à-dire, la ville ou la forteresse ; car ils donnent ce nom à toutes sortes de grandes habitations ceintes de murailles. Je crois que parce qu’ils n’ont point d’autre ville murée en tout leur pays, ils ne lui ont pas voulu donner d’autre nom que Cala. Quelques géographes l’appellent Tebilé-Cala, c’est-à-dire, la ville-chaude, à cause des bains d’eau chaude qu’il y a, ou parce que l’air n’y est pas si froid, ni si rude, que dans tout le reste de la Géorgie. Je n’ai pu savoir non plus le temps de la fondation de la ville, quelques auteurs prétendent, mais peu vraisemblablement, que c’est l’Artaxate des Anciens. Je ne crois pas qu’elle ait seulement mille ans d’ancienneté. On trouve dans l’histoire de Perse, qu’environ l’an 850. de notre ère, un prince tartare, nommé Boga le Grand, ayant envahi le royaume par l’Hircanie et par la Médie atropatienne s’étendit en Géorgie, où il mit tout à feu et à sang ; et que Tifflis ayant refusé d’ouvrir ses portes, il y fit jeter des pommes de pin allumées, qui la mirent aisément en feu, à cause de la combustibilité de ses matériaux ; et qu’il y périt plus de 50000. hommes. 350. ans après un autre prince de la Tartarie des Usbecs fils de Mahammed, roi de Careclem, s’en rendit le maître et y exerça de grandes cruautés. Elle a été en ces derniers siècles deux fois au pouvoir des Turcs. La première sous le règne d’Ismaël second roi de Perse, et l’autre sous le règne suivant, Soliman s’en étant rendu maître, presque en même temps qu’il prit Tauris. Les tables de Perse mettent sa longitude à 83. degrés et sa latitude à 43. 5. On la surnomme Dar-el-Melec, c’est-à-dire, ville royale parce qu’elle est la capitale d’un royaume.

Le 10. le préfet des capucins donna nouvelle de mon arrivée au vice-roi. Je l’avais supplié de le faire, dans la vue, qu’ayant des gens et du bagage, et étant logé chez les capucins, mon arrivée ne pourrait être cachée à ce prince, qui sait jusqu’aux moindres choses qui se passent dans Tifflis, non plus que les aventures que j’avais eues en Mingrélie, que beaucoup de gens racontaient. J’étais bien-aise d’ailleurs de le voir, et de lui présenter les passeports du roi de Perse, adressés à tous les gouverneurs des provinces, dans lesquels j’étais fortement recommandé. Je ne doutais point que le prince à la vue de ces ordres ne me fît fort bon accueil, et ne me donnât l’escorte, dont j’aurais besoin, pour la continuation de mon voyage. Chanavas-Can, ayant appris qui j’étais, et que le feu roi m’avait envoyé en Europe pour son service, il ordonna au préfet de me dire de sa part, que j’étais le bienvenu, qu’il avait de la joie de mon arrivée, et que je lui ferais plaisir de l’aller voir le plus tôt que je pourrais. Je n’étais ni en état, ni en résolution, de le faire si-tôt. Je voulais attendre que je fusse prêt à partir, pour n’être pas obligé d’aller tous les jours à la cour. Je priai le Père Raphael de Parme, qui est son médecin, de lui dire, que j’avais reçu avec beaucoup de joie l’honneur qu’il me faisait, et que je ne manquerais point de lui aller faire la révérence, dès que je serais équipé ; mais que je manquais si fort de tout, que je ne pouvais sortir de dix jours. Je ne sais si le Père Raphael ne rapporta pas bien cela au prince, ou si le prince n’en crut rien. Quoiqu’il en soit le 12. au matin, il m’envoya dire par un gentilhomme ; qu’entrant dans une semaine de réjouissance, durant laquelle il faisait tous les jours festin à sa cour, il désirait que j’y vinsse. Je fus surpris et fâché du message. Je suppliai le préfet, et le Père Raphael, de faire entendre au prince, que je ne pouvais encore sortir, et de lui faire agréer que j’attendisse au dimanche suivant, à recevoir l’honneur qu’il me voulait faire. Les capucins me promirent de le faire, et n’en firent rien. Ils allèrent au palais, et revinrent un moment après me dire, que le prince avait une extrême impatience de savoir des nouvelles de l’Europe. La vérité est, que c’était eux qui en avaient une extrême de me produire. Ils voulaient montrer l’homme du roi de Perse, qu’ils disaient être de leur nation, afin qu’on les considérât davantage. Ils nous supplièrent, mon camarade et moi, de mettre les plus beaux habits, et d’augmenter à leur considération le présent que nous voulions faire au prince. Je les contentai en cela, et en tout ce que je pus, étant bien-aise de reconnaître les services si considérables que j’en avais reçus.

Il était près de midi, quand nous allâmes au palais. Le préfet et le Père Raphaël nous accompagnèrent. On attendait après nous pour servir. Le prince était dans une salle de 110. pieds de long sur 40. de large, bâtie au bord du fleuve et toute ouverte de ce côté-là. Le plafond, travaillé à la mosaïque, était posé sur quantité de piliers peints et dorés, de 35 à 40 pieds de hauteur. Toute la salle était couverte de beaux tapis. Le prince et les principaux étaient assis proche de trois petites cheminées, qui avec plusieurs brasiers échauffaient si bien la sale, qu’on n’y sentait point de froid. Chanavas-Can se fait saluer la première fois qu’on l’approche, comme fait le roi de Perse. On se met à genoux, à deux ou trois pas de sa personne, et on baisse la tête jusqu’en terre trois fois de suite. Les Européens ont toujours fait difficulté de saluer de cette manière les princes orientaux. En effet étant impossible qu’on se prosterne plus humblement, il vaut mieux ne se prosterner ainsi que devant Dieu. On les dispense quelquefois de ce salut, en disant qu’ils sont d’un autre monde, et ne savent pas la civilité du pays. Je saluai le prince en m’inclinant trois fois, mais sans me mettre à genoux. Deux gentilshommes servants me menèrent après prendre place. Je ne voulais point m’asseoir au dessus des capucins, quoique les gentilshommes me pressassent de le le faire faire, de même que le maître-d’hôtel, qui était debout au milieu de la salle. J’étais bien-aise de leur faire honneur, afin qu’on leur en fît. Le préfet, qui en était ravi, voulut que je me misse au dessus de son compagnon.

Pendant que je faisais la révérence, un gentilhomme qui avait pris à la porte de la salle les lettres patentes du roi de Perse, que je tenais en la main, et le présent que j’avais apporté pour le prince, et les avait rangés dans un grand bassin d’argent, mit ce bassin à ses pieds. Il prit la patente, l’ouvrit, la porta à la bouche et au front, en se levant de son siège, puis la donna à son premier ministre pour lui en dire le contenu. Après il regarda le présent avec beaucoup de curiosité et de plaisir. Il consistait en diverses pièces, savoir :

Une grande Montre, à mouvement de Lune, dans une boëte d’argent cizelé et doré. Un Miroir de Cristal de roche, monté en argent.

Une Boëte d’or émaillé, à mettre des pilules d’opium ; La plupart des Persans prennent de ces pilules plusieurs fois le jour.

Un Étui de Chirurgien garni de toutes pièces, d’un ouvrage tout à fait délicat et beau. Des Couteaux à manches fort curieux et bien travaillés.

Le premier ministre après avoir lu la patente, fit tout bas rapport au prince de ce qu’elle contenait. Je sus depuis que le prince et ses fils avaient dit, qu’ils n’en avaient pas vu de plus expresse ni de plus honorable, et qu’ils l’avaient considérée. Tous les grands en admirèrent le caractère doré, et les moresques dont les marges, qui sont fort grandes, sont embellies. Le prince la fit copier. En voici la traduction mot à mot.

La patente est sur une feuille de papier longue de deux pieds et demi, large de treize à quatorze pouces. Elle est écrite en lettres d’or, en lettres bleues, et rouges, et en lettres noires. J’ai marqué en grosses lettres ce qui est écrit en lettres d’or, et j’ai enfermé entre deux crochets ce qui dans l’original est en lettres de couleur. Il faut remarquer sur cela qu’en tous les actes royaux dans lesquels le nom de Dieu se trouve inséré, comme il l’est en ces lettres patentes, ce nom est écrit en lettres d’or ; et s’il s’il y a joignant le nom de quelque prophète, ou quelque saint, et après celui du roi, on écrit le nom des saints en lettres bleues, et celui du roi en lettres rouges. Mais quand le nom de Dieu n’y est pas inséré, ni celui d’aucun saint, c’est le nom du roi qui est en lettres d’or, ou bien lorsqu’il est inséré après le nom de Dieu, et non auparavant. Ils écrivent en lettres d’or, aussi fin et délié, qu’ils font avec de l’encre ; et pour cela, ils broient les feuilles d’or sur un marbre fort longtemps, puis ils ramassent l’or avec un pinceau dans lequel ils trempent la plume comme dans une écritoire ; ils font de même du rouge, et des autres couleurs ; ce qui fait paraître leurs caractères comme faits au pinceau, plutôt qu’à la plume.

1. Il y a dans l’original Hou Alla sub han hou. C’est une sentence arabe prise de l’Alcoran. Hou dans ce langage est le nom essentiel de Dieu, et non pas Alla, qui signifie très-haut. Ce Hou est le Jéhovah des Hébreux, et signifie lui ou celui-là. Il signifie encore est, ou celui qui est, par où l’on entend l’Être incréé, et existant de soi-même. On trouve ce nom dans l’Alcoran, en une infinité d’endroits ; et il paraît que l’Imposteur, qui a composé ce livre, faisait allusion au passage du 3. Chap. de l’Exode : Celui qui est m’a envoyé. Les mahométans mettent ce mot Hou au haut de leurs lettres, de leurs arrêts, de leurs ordonnances, de leurs requêtes, et de presque toutes leurs écritures. Ils y ajoutent quelquefois Alla taà alla, c’est-à-dire, Celui qui est, c’est, le Dieu très-haut ; et ils laissent au dessous beaucoup de blanc ; ce qu’ils font, disent-ils, pour marquer que les attributs de Dieu, c’est-à-dire les perfections de sa nature, et ses qualités sont inexprimables, et que nul homme n’est capable de les énoncer. La sentence au dessous de celle-là que j’ai traduite ainsi, La royauté est donnée de Dieu, est tirée de ces mots du Deutéronome chap. 1. ver. 17. Le jugement appartient à Dieu.

2. Ces mots doivent se rapporter au bas de la patente après ceux-ci, étant un arrêt d’en haut élevé par-dessus toutes choses, comme voulant dire, que Dieu est encore par-dessus. Les Persans ont cette façon de ne mettre jamais dans un acte le nom de Dieu au bas de la feuille. Ils le mettent tout au haut, à côté, et laissent du blanc à l’endroit où il doit se rapporter. Ils se font de cette circonspection une grande affaire, et croient que ceux qui y manquent, manquent aussi au respect qu’on doit à Dieu. Ils ont le même égard pour le nom du roi et des principaux ministres, dans les écritures juridiques, dans les requêtes, et dans les actes publics. Ils ne les insèrent jamais dans le corps de l’écrit, mais au haut de la page à côté droit.

3. Ce mot prophétique, mis au haut par la raison qu’on vient de marquer, est relatif à celui qui est au bas de la patente, la sainte fuite, pour signifier que la supputation du temps, qui commence à la fuite de Mahomet, de la Mecque à Médine, est une époque d’institution sainte ; et qu’elle a pris son origine, et son comme commencement, au temps que cette homme, qu’ils appellent par excellence le Prophète, commença sa mission.

4. Pour peu de connaissance qu’on ait de la religion et des coutumes des mahométans, on reconnaît bien cette invocation, puisqu’ils commencent par-là toutes leurs actions et toutes leurs prières. Les plus fameux professeurs des langues orientales disent, qu’il la faut ainsi traduire : Au nom de Dieu souverainement miséricordieux. En effet le mot arabe. Rahmen, qui signifie clément, est un attribut de Dieu incommunicable, et dont on ne se sert qu’en parlant de la clémence divine. Tous les mahométans croient, que cette invocation couvre de grands mystères, et renferme une infinité de vertus. Ils l’ont toujours à la bouche. Ils la font en se levant, en s’asseyant, en prenant un livre, un instrument, une plume. En un mot, ils sont persuadés de ne pouvoir rien faire qui leur réussisse, s’ils ne commencent par cette invocation. Ils assurent, que Salomon et Adam la faisaient avant que de rien commencer. Elle se trouve dans l’Alcoran au haut de chaque chapitre. Il est clair, que c’est encore une imitation du début des juifs, et des chrétiens en leurs prières ; ceux-là les commençant toujours par dire, Notre aide soit au nom de Dieu qui a créé le ciel et la terre ; et les autres par ces mots, Au nom du Père, du Fils, et du Saint. Esprit.

Nous parlerons ailleurs du sceau qui est appliqué sur cette patente, et de ce qui est gravé dedans. La figure de dessous s’appelle nichan, c’est-à-dire signal, et aussi paraphe. Tous les souverains mahométans en mettent de pareils dans leurs lettres patentes et l’appellent d’un nom commun togra, terme venu de l’hébreu dans la même signification, savoir pour pour dire une figure qui contient le nom et les titres d’un prince souverain en lettres majuscules ; ainsi c’est toute autre chose que nos chiffres, qui ne contiennent d’ordinaire que les premières lettres du nom, et que nos paraphes. Togra est aussi le titre du secrétaire de ce paraphe, et pareillement de quiconque le sait bien former ; ce qui n’est pas commun. On a tiré ici les lettres du paraphe à la règle, mais dans l’original la figure est faite des queues des lettres, que le secrétaire tire si droites, et si égales, qu’on les prend pour des lignes faites à la règle et au compas. Tous ce paraphe est en lettres de couleur, excepté les mots qui signifient Seigneur du monde, et ceux que j’ai traduits commande absolument, lesquels sont en lettres d’or. Le terme que j’ai traduit Seigneur du monde, est Sakeb Keranat, qui signifie littéralement Seigneur des conjonctions favorables, dans le même sens que nous disons le maître de la fortune ; car Keranat signifie la conjonction de plusieurs planètes en un de signes du zodiaque. Ils tiennent pour grande conjonction celle de Jupiter avec Saturne en trine aspect, qui n’arrive que tous les 240. ans. Pour une plus grande, ou rare, celle de ces deux astres dans le signe du bélier, parce qu’elle n’arrive qu’une fois en 950. ans ; et pour plus grande encore celle de toutes les planètes dans ce signe, laquelle n’arrive qu’à des milliers de siècles de distance. On n’en a, disent-ils, observé que deux, l’une au Déluge, l’autre à la grande invasion de toute l’Asie par le renommé Genguiscan, roi de la grande Tartarie ; aussi cette conjonction est toujours le présage formidable, et l’avant-coureur des plus grands malheurs. Ces mots qui sont zels ziouzoumis sont de l’ancien turc encore en usage en la petite Tartarie. Ils signifient proprement mes paroles, ou je parle. C’est Tamerlan qui commença de mettre ces mots en ses patentes, que les rois de Perse ont retenus. Les douze noms qui sont au milieu du paraphe sont les noms des douze chefs, ou pontifes, véritables et légitimes successeurs de Mahomet, selon la créance de Persans.

5. On distingue en Perse les gouverneurs en grands, et en petits. La Médie et la Géorgie, par exemple, sont de grands gouvernements, la Caramanie et la Gedrosie sont de petits. On appelle begler-beg, qui signifie seigneur des seigneurs, le gouverneur d’un grand gouvernement. Celui d’un petit se nomme kan. On appelle aussi communément ces grands gouverneurs arkondaulet, c’est-à-dire, seigneurs de l’Empire, du mot. Hébreu arki, qui signifie prince, d’où les Grecs avaient fait apparemment le titre d’arkontes, que leur républiques donnaient aux grands magistrats, et d’où nous avons fait le mot d’archi, comme archimandrite, archidiacre.

6. Deston, Tahem-ten-ten, et Feribours, sont les noms d’anciens héros persans ; ou, si l’on veut, d’anciens géants, à qui la fable, ou le roman, a donné l’être. Ce sont les Alcides et les Thésées des Persans ; et comme l’Alcide des Grecs avait plusieurs noms, celui des Persans en a plusieurs aussi. Le plus commun, et qui est toujours à la bouche, est celui de Rustem.

7. Ardevon est le nom d’un ancien géant, ou héros, qui, au dire des Persans, conquit toute l’Asie, et établit en Perse le siège de son empire. Leurs histoires n’ont gardé la mémoire d’aucun de ses faits ; mais leurs romans en supposent une infinité qui sont tout à-fait fabuleux.

8. 11 y a dans l’original qui dénoüent toute forte de nœuds.

9. On n’est en lieu du monde plus sottement superstitieux dans l’astrologie judiciaire qu’en Perse. J’en parlerai amplement ailleurs, me contentant de dire ici, que les Persans mettent les gens de plume, les livres, et les écritures sous Mercure, qu’ils appellent Attared ; et qu’ils tiennent, que les gens qui sont nés sous cette planète, ont l’esprit fin, pénétrant, éclairé et subtil.

10. Caagôn est le nom d’un ancien roi de la Chine. Il n’y en a point eu dans tout l’Orient dont la mémoire soit plus vénérable. Il semble par ce qu’on en raconte, qu’il ait été illustre particulièrement dans la paix, et plus grand dans l’administration de la justice, qu’au maniement des armes. Les rois de l’Orient se donnent son nom, comme les empereurs romains se faisaient appeler césars. Il a encore en persan la même signification qu’Auguste en français, car lorsque les Persans veulent exprimer quelque chose de grand et de royal, ils disent caagonié. Voilà tout le fin de la figure ; je crois qu’on n’aura pas de peine à l’entendre, ni tout le langage de cette patente, quoique l’hyperbole, et la métaphore, y soient furieusement outrées.

11. Le terme que j’ai traduit la fleur des négociants signifie proprement l’exquis, le choix, l’élite, ou le plus excellent. Les Persans usent ordinairement de cet épithète pour toute sorte de conditions de gens, grands seigneurs, ministres étrangers, marchands, et gens de métier même.

12. Il y a au Persan, ni par des douceurs importunes, ni par des demandes hautaines. 13. Le mot que j’ai traduit animer, signifie proprement arroser.

14. Ces mots en dignité et en vertu ne sont point dans la Patente. Je les ai mis à la place de ceux qui y font, qui signifient le seau de grande qualité ressemblant au Soleil.

15. Ces mots se rapportent aux paroles commande absolument qui sont au dessous du paraphe. Elles sont appelées ici l’ordonnance du seigneur du monde. Tamerlan s’est servi le premier de ces mots hautains, ou arrogants, dans lesquels les princes mahométans conviennent qu’est renfermé le plus grand titre que l’on puisse donner à un prince souverain. C’est ce que les Persans appellent saheb Coran, ou saheb Queironi, qui veut dire, seigneur des victoires, et qui a été composé à l’imitation du Dominus sabaoth, ce nom de Dieu, le plus ordinaire chez les Hébreux. Le grand seigneur et le roi des Indes s’en servent comme le roi de Perse. Chacun soutient qu’il lui convient seulement et en fait son plus glorieux titre. On les peut interpréter aussi maître du siècle, mais l’autre traduction est plus claire et plus intelligible, et découvre plus pleinement le sot orgueil qui y est contenu.

On dit que les titres amples et superbes dont les Persans se servent viennent des Tartares, et sont d’un usage moderne, tellement que l’on ne s’en servait point avant le mahométisme ; mais que tout le monde, et les rois même, commençaient leurs actes et leurs lettres comme faisaient les Romains, Un tel à un tel.

16. On parlera ailleurs plus amplement de la manière que les Persans marquent le temps. Il suffit de dire ici pour l’intelligence de la date, que le mois de Chaval est le dixième ; et que les Arabes ont donné des épithètes à tous les mois, comme au premier celui de sacré, au septième celui de louable, au neuvième celui de bénit, à celui-ci ils ont donné l’épithète d’honorable. Par la sainte. Fuite il faut entendre la sortie de Mahomet de la ville de la Mecque, ou comme disent les mahométans, de la religion idolâtre. Le mot d’Hégire qu’on a traduit fuite vient d’un verbe qui signifie fuir, et aussi se retirer. Ainsi l’Hégire des mahométans est la même chose que l’Exode des Hébreux ; et sans doute Omar avait cet Exode en vue, lorsqu’il établit l’époque mahométane, à temps de la sortie de Mahomet de la Mecque, qui était le lieu de l’Arabie, où il y avait plus d’idoles et de culte idolâtre.

17. Dans l’original il y a hamhager, c’est-à-dire, fulant ensemble.

18. On vient de dire que les Arabes ont donné des épithètes aux mois, les Persans en ont donné aux villes principales de leur empire. Ispahan et Casbin son surnommée, siège de la monarchie. Cachan est surnommée demeure des fidèles ; Candahar, retraite de sûreté. Acheref a eu le surnom d’annoblie, à cause qu’Abas le grand y fit bâtir un grand et 'somptueux palais, et qu’il y faisait sa plus ordinaire résidence, quand il était en la province de Mazenderan. Cette province est nommée Tabar estaan dans les actes publics, à la chambre des comptes, et à la chancellerie ; mais dans le discours familier on l’appelle Mazanderoon. Tabar estaan signifie lieu ou place des cognées. Les Persans ont ainsi nommé cette province pour signifier qu’elle est pleine de bois ; parce que là où il y a beaucoup de bois, il faut beaucoup de cognées pour le couper. Je remarquerai aussi, que jamais les Persans ne parlent de leur empire sans le qualifier de quelque titre glorieux, comme par exemple les bénits royaumes, les royaumes heureux, les royaumes de spacieuse étendue, ainsi qu’il se voit dans cette patente.

19. L’empreinte du cachet, qui est au bas de la date en la traduction, est au dos de la patente, mais tout en bas aussi. C’est le sceau du premier ministre, qui s’appelait Mahomet Mehdy. Les Persans ne mettent point d’ordinaire leurs dignités dans leurs sceaux, ni aucun titre, capable de les faire connaître. Je ne l’ai vu faire qu’aux officiers des chambres des comptes, dans les fonctions de leurs charges, et non dans les autres occasions ; car il faut observer que tous les Orientaux ont divers sceaux ou cachets. Il y a seulement leur nom, celui de leurs pères, qui leur sert de surnom, à la façon des Hébreux, et celui de leur race, quand elle a l’honneur d’être descendue de Mahomet par Fathmé sa fille. Les mahométans ne reconnaissent point d’autre noblesse, que d’être originaires de cette souche-là.

J’avais joint à la patente du roi de Perse, un billet de recommandation du grand maître de son hôtel. Je voulus que le vice-roi le vît, étant bien assuré qu’il opérerait encore plus que la patente même. Cela arriva en effet, et je sus depuis que c’était particulièrement à ce billet, que je devais les offices et les honneurs que je reçus à Tifflis ; en voici la traduction.

Les commis des gouverneurs, les fermiers royaux, les officiers des villes, les receveurs des péages, et les prévôts des grands chemins auront l’honneur de savoir que Messieurs Chardin et Raisin, marchands 2 français, la fleur des marchands, ayant apporté à la très-haute et sublime cour, des raretés couvertes de pierreries, dignes de la 3 garde robe des 4 esclaves du 5 distributeur des biens temporels, on les a chargés d’en apporter d’autres, et donné ordre exprès de faire faire en leur pays plusieurs ouvrages pour le service de ces esclaves. On les a honorés pour cet effet d’une patente au sceau 6 sacré : et c’est pour cet emploi qu’ils voyagent. Il faut donc absolument que partout où ils arriveront, on leur porte tout respect, et qu’on leur donne toute l’aide raisonnable qu’il sera nécessaire. Il faut absolument encore se bien garder de leur faire de la peine, ni de témoigner en quelque manière que ce soit, qu’on attende, ou qu’on désire des droits d’eux, parce que s’il venait aux oreilles des Esclaves du Seigneur des humains, qu’on quelque prétention sur eux, il naîtrait de ce rapport un mauvais fruit. Écrit au mois de Chaval l’ennobli 1076. de la Sainte. Fuite, à laquelle soit honneur et gloire.

A la marge il y avait :

L’intention de ce billet est de faire connaître à ceux à qui il s’adresse, qu’il en faut user avec les Porteurs selon la teneur de la Patente à laquelle le monde doit rendre hommage.

Les mots du seau signifient Maxud Fils de Galeb, les delices des créatures.

1. Il y a au persan sont honorés de ce qu’on leur fait savoir. Les grands de Perse écrivent ainsi aux bas officiers, particulièrement quand ces officiers sont de leur dépendance. Ils font cela, afin que la différence que l’autorité et l’emploi met entre eux, soit toujours entretenu, et que la communication ne la confonde point.

2. Le terme que j’ai traduit par français, est frengui, qui est le nom commun, que les Persans, et les autres Orientaux, donnent aux chrétiens de l’Europe, nés sous une domination chrétienne, excepté les Moscovites, qu’ils appellent Orous ; et ce nom de frengui est venu ou de Francus prince gaulois, ou de celui de la nation française ; parce que ç’a été la première nation chrétienne de l’Europe qui soit entrée en commerce avec les mahométans, comme je l’ai déjà observé. Il y a toute apparence que ce nom de freng, ou franc, pour dénoter les chrétiens de l’Europe, a commencé d’être mis en usage pendant la Guerre sainte, et qu’ainsi c’était un nom de ligue, et non pas de nation. Il y a des auteurs qui donnent à ce nom de franc une étymologie arabesque, le tirant de Fer-henc, qui signifie grand esprit.

3. Le mot, que j’ai traduit par garde robe, est sercar. Il signifie précisément chef d’ouvrage, et aussi magasin. Le roi, et les grands de Perse, ont chez eux des manufactures de toutes sortes d’arts et de métiers. Ils les appellent carconé, c’est-à-dire, maison de travail, ou proprement laboratoire. C’est comme la galerie du grand duc de Florence, ou les galeries du Louvre. On entretient là-dedans un grand nombre d’excellents maîtres, qui ont pension et leur nourriture toute leur vie. On leur fournit les matières pour travailler. On leur fait des présents, ou on leur hausse leur paye à chaque belle pièce qu’ils rendent.

4. C’est par faste qu’ils s’expriment en ces termes, dignes de la garde robe des esclaves du roi, comme pour dire, que celle de Sa Majesté est remplie de tant de bijoux rares et précieux, qu’on ne peut rien apporter qui soit digne d’y être mis. L’éloquence persane se sert beaucoup de ce tour de langage en toutes sortes de sujets : ainsi en parlant d’un ambassadeur qui a fait la révérence au roi, ils disent qu’il a baisé les pieds des esclaves du roi. Pareillement, pour dire qu’un prince a fait une grande action, ils disent, les esclaves de ce prince ont fait une grande action, façons de parler qui ne font pas mal connaître la vanité des Orientaux. Je les tiens tirées de l’Alcoran, que les mahométans disent être la source de la véritable éloquence. On y voit beaucoup d’expressions semblables ; comme par exemple, en parlant des ouvrages de Dieu, ils les appellent les ouvrages des anges. Les anges créèrent le ciel et la terre, cela exprime mieux, disent les mahométans, la puissance de Dieu, parce que si les anges ont bien tant de puissance que de créer des mondes, combien en doit avoir celui dont ils sont seulement les serviteurs ? Au reste, tous les Orientaux sont de véritables esclaves, leurs souverains ayant droit sur leur vie et sur leurs biens, sur leurs femmes et sur leurs enfants. Mais bien loin que cette condition leur fasse horreur, ils s’en glorifient. Les grands seigneurs même se font un honneur d’être appelés des esclaves ; et cha-couli, ou coulom-cha, qui signifie esclave du roi, est un aussi honorable titre en Perse que celui de marquis en France.

5. Valineamet, que j’ai traduit distributeur des biens temporels, est un nom composé. Vali signifie un lieutenant souverain et absolu, qui a le même pouvoir au lieu où il est établi, que celui dont il tient l’empire. Les Persans appellent souvent leur roi vali iron, pour donner à entendre qu’il est en Perse, qu’ils nomment Iron, le véritable successeur, le vicaire, et le lieutenant d’Ali, auquel Dieu donna la seigneurie de tout le monde après la mort de Mahomet. Neamet vient d’inam, qui signifie présent, faveur, grâce temporelle, largesse de biens. Ainsi par le nom de ValiNeamet, qui est le plus ordinaire que les Persans donnent au roi en parlant à Sa Majesté, ils entendent qu’il est au monde le lieutenant de Dieu, pour distribuer de sa part aux hommes tous les biens de la fortune, et comme le canal par lequel le ciel communique ses libéralités à la terre.

6. Il y a au Persan Moubarec-Nichan. On a dit a dit que le paraphe, dans lequel sont écrits les noms des douze premiers Successeurs de Mahomet, s’appelle Nichan. Moubarec signifie proprement benit.

Je ne dis rien au vice-roi en le saluant, et lui aussi ne me dit mot, et ne fit pas le moindre signe. Un moment après qu’on eut servi, il m’envoya sur une assiette d’or la moitié d’un grand pain, qui était devant lui, et me fit dire par l’écuyer tranchant qui me l’apporta que j’étais bienvenu. Un peu après il m’envoya demander en quel état était la guerre des Turcs avec les Polonais ? Au second service, il nous fit verser du vin de sa bouche, dans la tasse où il buvait. Le vin était dans un grand flacon d’or émaillé. La tasse était d’or garnie au dessous de rubis et de turquoises. Le gentilhomme qui nous versa à boire nous dit de la part du prince de nous réjouir et de manger plus que nous ne faisions. Au troisième service le prince nous fit encore plus de caresses, il nous envoya une partie du rôti qu’on avait servi devant sa personne, savoir un faisan, deux perdrix, et un quartier de biche, et nous fit dire que le vin faisait trouver le gibier bon, toutefois qu’il avait commandé qu’on ne nous pressât pas de boire. Je recevais tous ces honneurs avec de profondes inclinations, et sans rien répondre. Les capucins faisaient de même. C’est la coutume chez les Persans, de ne point autrement répondre à ces sortes de faveurs.

Je ne dirai point l’ordre ni la magnificence de ce festin. Je dirai seulement, qu’on y but beaucoup, qu’il y avait une prodigieuse quantité de viandes, et que l’on servit gras et maigre, à la considération du patriarche et de l’évêque qui étaient-là, et qui font abstinence toute leur vie. Nous nous levâmes N de table, après y avoir demeuré trois heures. D’autres conviés s’étaient déjà retirés. Cependant l’on n’avait pas encore desservi le rôti. Nous fîmes une grande révérence au prince en nous retirant. Il m’envoya dire encore une fois que j’étais le bienvenu, et nous fit conduire au logis.

Le 14. le prince m’envoya deux grands flacons de vin, deux faisans, et quatre perdrix. Le gentilhomme qui conduisait le présent me dit, que le prince lui avait donné ordre de s’enquérir si j’avais besoin de quelque chose, et si les capucins avaient soin de me bien divertir ; et de me dire, que si je trouvais bon le vin qu’il m’envoyait, j’en envoyasse prendre tous les jours à sa sommellerie. Je répondis, en suppliant le gentilhomme d’assurer le prince, que mes hôtes ne me laissaient manquer de rien, et que nous boirions ensemble à sa santé le vin qu’il m’envoyait. On n’en pouvait boire de meilleur qu’était celui-là. Nous en fîmes grande chère le soir, avec un chirurgien polonais, et deux Syriens, qui étaient au service du prince, qu’on envoya prier à souper.

Le 16. le prince me fit inviter à la noce de sa nièce, qu’il mariait au palais. J’y allai à cinq heures avec le préfet, et le Père Raphaël. La cérémonie du mariage était presque achevée quand nous arrivâmes. Elle se faisait dans le grand salon, où l’on avait dîné le dimanche précédent. J’avais beaucoup d’envie de la voir, mais parce que la salle était remplie de dames, on n’y laissa entrer nuls autres hommes, que le prince, et ses proches parents, le catholicos, et les évêques.

C’est seulement depuis que les Géorgiens ont été soumis à la Perse, qu’ils ont interdit à leurs femmes le commerce des hommes, et cette interdiction n’est encore que dans les. villes ; car à la campagne, et aux lieux où il n’y a point de mahométans, elles vont sans voile, et ne font nulle façon de voir des hommes, et de leur parler. Mais comme les coutumes des mahométans, s’étendent de plus en plus en Géorgie avec leur religion, on voit aussi peu-à-peu la liberté des femmes s’éteindre, et ce beau sexe obligé par bienséance de faire bande à part. Le festin de la noce se fit sur une terrasse du palais, entourée d’estrades élevées de deux pieds, et profondes de six. La terrasse était couverte d’un grand pavillon, dressé sur cinq colonnes de vingt deux pieds de haut, et de cinq pouces de diamètre environ. La doublure était faite de brocard d’or et d’argent, de velours, et de toile peinte, si adroitement et si proprement mêlées, qu’aux flambeaux cela paraissait un lambris de fleurs et de moresques. Au milieu de cette espèce de salon était un grand bassin d’eau. Il n’y faisait point froid pourtant, car la nombreuse assemblée, et de grands brasiers allumés, l’échauffaient si fort, que la chaleur commençait à incommoder lorsque j’en sortis. Le plancher était couvert de beaux tapis, et tout le lieu éclairé de quarante grands flambeaux. Les quatre qui étaient proche du prince étaient d’or. Les autres étaient d’argent. Ces flambeaux pèsent ordinairement quarante livres la pièce. Le pied a quelque 15 pouces de diamètre. La branche, haute d’un pied et demi, porte un godet rempli de suif pur, qui entretient la lumière à deux mèches. Ces sortes de flambeaux rendent beaucoup de clarté.

La figure qui est ici à côté peut donner une idée assez distincte de l’ordre de ce festin. Les conviés étaient rangés sur les estrades. Le prince était au fond sur une estrade plus élevé que les autres, et couverte d’un dais fait en dôme. Son fils et ses frères étaient à sa droite, les évêques à sa gauche. Le marié était entre eux. Le prince me fit asseoir avec les capucins immédiatement après les évêques. Il y avait plus de cent personnes à ce festin. Les joueurs d’instruments étaient au bas. Un peu après que nous fûmes placés, le marié entra mené par le catholicos. Aussitôt qu’il eut pris sa place, les parents du prince lui vinrent faire un compliment et un présent. La plupart des conviés firent la même chose, chacun à son rang. C’était une espèce de procession. Cela dura demi-heure. Les présents qu’on lui faisait étaient en monnaie d’or et d’argent, et en petites tasses d’argent. Je voulus savoir au juste à combien montaient les présents qu’on lui fit, mais selon que j’en pus juger, c’était peu de chose et ils ne montaient pas à plus de deux cents écus.

Cependant on servit le souper en cette manière : Premièrement, on étendit des nappes devant tous les conviés, et en trois endroits dans le placître. Ces nappes étaient de la largeur des estrades, ensuite on apporta le pain. Il y en avait de trois sortes, de mince comme du papier, d’épais d’un doigt, et de petit sucré. Les viandes étaient en de grands bassins d’argent couverts. L’on n’en fait point de si grands en Europe. Le plat et le couvercle pèsent ordinairement 50 ou 60 marcs. Ceux qui apportaient les plats dans la salle les rangeaient sur une nappe à l’entrée, d’autres officiers les portaient devant les écuyers tranchants, qui en remplissaient des assiettes creuses, qu’ils faisaient présenter aux conviés. On en portait aux princes, puis aux autres en leur rang. On servait premièrement une même viande à tout le monde, puis une autre et ainsi de suite. Le festin fut de trois services, chacun d’environ soixante de ces grands plats bassins. Le premier était de toutes sortes de pilo, c’est du riz cuit avec de la viande. On en fait de plusieurs couleurs et de plusieurs goûts. Le jaune est cuit avec du sucre, de la cannelle et du safran. Le rouge est cuit avec du jus de grenade. Le blanc est le plus naturel et le meilleur. Ce pilo est un fort bon manger, fort délicat et fort sain.

Le second service était de pâtes, d’étuvées, de fricassées douces et aigres, et de semblables ragoûts. Le troisième était de rôti. Tous les trois services étaient mêlés de poisson, d’œufs et de légumes pour les ecclésiastiques. L’on nous servit gras et maigre. Au reste on servait et desservait avec un ordre et un silence merveilleux. Chacun faisait son devoir sans parler. Trois Européens à une table font plus de bruit que cent cinquante personnes, qui étaient dans la salle de ce festin.

Ce qu’il y avait de plus admirable, après ce bel ordre, était le buffet. Il était composé d’environ 120 vases à boire, tasses, coupes, et cornes, soixante flacons, et douze brocs. Les brocs étaient presque tous d’argent. Les flacons étaient d’or lisse, ou émaillé. Les tasses et coupes étaient les unes d’or lisse, d’autres d’or émaillé, d’autres couvertes de pierreries et d’autres d’argent. Les cornes étaient garnies comme les plus riches tasses. Ces cornes sont de diverse grandeur. Les plus ordinaires sont hautes d’environ huit pouces, et larges de deux en haut, fort noires et fort polies. Il y en a même qui sont de rhinocéros et de bêtes fauves, au lieu que les communes ne sont que de bœuf et de mouton. L’usage de s’en servir à boire, et de les enrichir est de tout temps chez les Orientaux. Je ne sais pas combien le festin dura ; car je n’attendis point la fin. Je sais seulement que nous étant retirés à minuit l’on n’avait pas encore levé le rôti. On ne but pas d’abord, ce ne fut qu’au troisième service qu’on s’échauffa, et on le fit d’une manière étonnante. On buvait les santés en cette façon. On donnait aux huit personnes les plus proches du prince, quatre à droit, quatre à gauche, huit tasses de même grandeur, et de même façon, pleines de vin. Ils se levaient et se tenaient debout jusqu’à ce qu’ils eussent bu. Ceux du côté droit buvaient les premiers à la fois. Ceux du côté gauche faisaient raison, puis tous huit se rasseyaient et l’on portait les mêmes huit tasses aux plus proches, et ainsi de suite jusqu’à ce que la santé eût fait le tour. Après on en recommençait une nouvelle avec huit tasses plus grandes. La coutume du pays est de boire les santés des grands les dernières avec les plus grandes coupes. C’est afin d’enivrer plus fortement les conviés, les engageant par respect et par considération à boire jusqu’à ce qu’ils soient enivrés. On but de cette façon pendant les deux dernières heures que je fus au festin, et à ce que je sus depuis, jusqu’au lendemain matin. Les premières tasses ne tenaient pas plus d’un verre ordinaire. Les dernières que je vis vider, tenaient seulement trois demi-septiers. Cependant ce n’était-là que celles de moyenne grandeur. Les capucins et moi étions exempts de boire, et à la vérité si j’eusse autant bu que mes voisins, je serais mort sur la place ; mais le prince eut assez de considération pour commander qu’on ne nous portât point de santés. Il y avait du vin, de l’eau, et une tasse d’or devant nous. On nous donnait à boire seulement quand nous en demandions. Lorsqu’on commença les santés, les instruments commencèrent de sonner. Ils étaient mêlés de voix. Le concert en plaisait beaucoup à l’assemblée.. Elle en paraissait ravie : pour moi, je n’y trouvais rien d’agréable, il me semblait au contraire rude et mal concerté. Le prince qui s’en divertissait fort, et en qui la gaieté opérait, fit dire au préfet de faire apporter son épinette. Lui et son compagnon pensèrent enrager de la fantaisie du prince. Ma présence était la principale cause de leur déplaisir, parce qu’ils appréhendaient, que je ne fisse une relation désavantageuse pour eux, de la lâche complaisance qu’ils avaient témoigné en cette rencontre, et qu’un préfet des des missions se fût prostitué jusqu’à faire le métier d’un violon devant un prince mahométan, dans une assemblée d’infidèles et d’hérétiques, de clercs et de séculiers, qu’on pouvait appeler, en l’état où le vin les avait mis, une troupe d’ivrognes. Quand l’épinette eut été apportée, on la posa sur un carreau au milieu de la salle. Le préfet fut obligé d’en jouer ; et le prince lui ayant fait dire de chanter et de jouer tout ensemble, il se mit à chanter le Magnificat, le Te Deum, le Tantum ergo ; et puis des chansons, et des airs de cour, en italien, et en espagnol, parce que l’air des hymnes ne réjouissait pas assez le prince. L’épinette était fort mal accordée. Le préfet en jouait par dépit, et étant tout blanc, et tout cassé d’âge, et de fatigues, on peut juger que son concert était un fort méchant divertissement. Il fit pourtant celui du prince pendant deux heures. Durant ce temps-là., le premier maître d’hôtel, qui était mahométan de naissance, s’approcha de moi et me demanda, si l’usage des instruments était permis en notre religion ? Je lui dis qu’il l’était. Il me répliqua, que la créance mahométane le défendait bien expressément. Nous eûmes un entretien de demi heure sur ce sujet, dans lequel ce seigneur me confirma ce que j’avais appris il y a longtemps, que les instruments de musique sont défendus par Mahomet ; et qu’encore que l’usage en soit universel dans toute la Perse, il ne laisse pas d’être illicite. Il me dit encore, que les instruments étaient surtout prohibés dans la religion, n’y ayant que la voix de l’homme avec laquelle Dieu voulait être loué.

loué. Durant cet entretien un évêque géorgien se mit à discourir sur le même sujet avec le Père Raphaël. Je ne sais pas tout ce qui y fut dit, car je n’entendais pas leur langage, et ce Père ne me le voulut pas expliquer. Il me dit seulement, que cet évêque se scandalisait de voir le préfet divertir l’assemblée en un festin, de la même sorte dont il prétendait louer Dieu à l’église. Le Père Raphaël ajouta, qu’il avait un sensible déplaisir de l’autorité que le vice-roi avait prise sur eux, d’obliger leur préfet à jouer du luth, et à chanter partout où il lui en prenait envie ; mais que leur sûreté dépendait si entièrement de ses bonnes grâces, qu’ils n’osaient presque lui refuser aucune chose. Nous nous retirâmes à minuit, comme j’ai dit, après avoir pris congé du prince avec une grande révérence. Il me demanda avant que de me laisser aller, comment se portait le roi d’Espagne son parent, et but à sa santé dans une tasse garnie de pierreries. Il voulut que les capucins, et moi, bussions la même santé dans cette riche coupe. Je ne sais s’il fit cela par faste, ou pour honorer le préfet, qu’il savait être sujet de Sa Majesté. Catholique.

Le 17. faisant réflexion sur cette qualité de parent du roi d’Espagne que le prince s’était donnée, et trouvant que cela ne revenait pas mal à ce que disent plusieurs auteurs, que les Espagnols sont originaires d’Ibérie ; je demandai aux capucins, comment le prince entendait cette parenté ? Ils me répondirent, que Clément VIII. ayant traité Taymuras en des lettres qu’il lui écrivait, de parent de Philippe second, et les Ibériens et les Espagnols de frères, Taymuras depuis, et ses successeurs après lui, s’étaient entêtés de cette imaginaire parenté. Ils me contèrent sur ce sujet beaucoup de choses de l’orgueil et du faste des Géorgiens, et du vice-roi en particulier, et me montrèrent la copie d’une lettre qu’il écrivit il y a deux ans au roi de Pologne. J’en insère la traduction dans ce journal, parce que c’est une pièce authentique, propre à faire connaître, que l’orgueil des Géorgiens est grand, et peu déguisé, et parce que l’amas de titres fastueux, dont elle est remplie, découvre pleinement, que les nations orientales sont, sans comparaison, plus vaines que toutes les autres.

La louange, la gloire, et l’adoration, doivent être rendues à Dieu qui est tout puissant, qui a créé et qui conserve toutes choses, qui n’est ni produit ni engendré, exempt de tous maux, ineffable, clément envers tous, tous, tant les morts que les vivants, qui commande de plein pouvoir aux plus grands et aux plus petits, et qui les gouverne avec clémence : Le très-haut et très-puissant prince le roi des Géorgiens, des Lictimeriens, des Listameriens, des Litiens, des Mesiulctiens, des Cheviens, des Chevouratiens, des Suanes, des Offi, des Bualtiens, des Circassiens, des Tusciens, des Psianetiens, des Fidiciens, des Jalibusiens, des peuples qui sont au deçà et au delà des très-hautes montagnes et de tout les lieux habités qui s’y trouvent : Seigneur des trois grands tribuns (le terme Géorgien est eristave, eri signifie peuple, tava signifie chef ou prince) et du Saint. Siège de Schette, ville capitale de toutes les provinces que Dieu par sa grâce nous a don données en héritage, roi d’Ibérie, de Mucranie, de Sabatian, de Trialet, de Taschir, de Somette, de Chianchie, de Schianvande, et de plusieurs autres royaumes qu’il possède tous avec une autorité établie et absolue, et sur lesquels il a une pleine puissance ; qui est descendu de Jeffe, de David, de Salomon, et qui par la grâce et par la puissance de Dieu, est comblé de prospérités, le vainqueur des vainqueurs, l’invincible, le roi des rois, le très-haut seigneur Chanavas-can : À vous Jean Casimir qui êtes comblé d’honneur et qui en pouvez remplir les hommes, qui êtes fameux dans la paix et bien édifié dans la vertu, qui par la miséricorde et par la puissance de Dieu êtes auguste, heureux, né sous une constellation favorable, très-grand en magnificence, qui faites toujours le bien, qui par votre rare mérite êtes très-digne du trône, et de la couronne, très-puissant souverain, vainqueur des vainqueurs, victorieux des ennemis, célèbre exterminateur des rebelles, prince né chrétien et élevé dans la religion chrétienne, renommé en faits d’armes, roi héréditaire de Pologne, de Gothie, de Vandalie, de Lithuanie, de Russie, de Prusse, de Mazovie, de Livonie, de Samots, de Chiovie, de Ciarnascovie et de plusieurs autres royaumes et provinces : Sérénissime Seigneur dont la renommée est répandue par tout où va le soleil. À vous, dis-je, grand roi de Pologne, sans égal, très-profond en sagesse et en toute sorte de science, et très-illustre par les justes éloges qu’on vous donne pour avoir appris toutes les plus belles langues. Nous vous saluons de toute notre affection, et vous souhaitons avec autant d’ardeur, que l’engagement de notre bienveillance le désire, un parfait contentement, une longue paix, et des prospérités multipliées. Nous rendons grâces infinies à Dieu, créateur du ciel et de la terre, d’avoir appris l’état de votre santé, par les lettres qu’on nous a rendues de la part du très-illustre et très-excellent seigneur Jean Lecszunschi, comte de Lesrno, grand chancelier de votre royaume, et lieutenant général de la haute Pologne. Nous prions toujours sa divine bonté de nous faire apprendre parfois que votre parfaite santé continue, que vous goûtez sans chagrin les fruits d’une heureuse paix, et que vous jouissez, d’une parfaite félicité. Votre bon serviteur Burbibug-danbec, officier de votre royaume, gentilhomme non moins illustre en fidélité qu’en noblesse, est venu ici en qualité d’envoyé de votre royale majesté, pour renouveler la paix, et ratifier l’amitié, et la bonne correspondance qu’elle a avec le bienheureux roi Sultan Soliman, de qui la grandeur est élevée jusqu’au ciel, et affermie sur toute la terre, prince très-haut, suprême, incomparable, infini en puissance, accoutumé de se faire adorer par force de ses plus redoutables ennemis, de qui l’univers ne tire pas moins de richesses que de la mer, et qui est digne de plus de louanges qu’il n’est possible aux hommes d’en donner : Monarque de Perse, de Parthe, de Médie, d’Hircanie, du golfe Persique et des îles qu’il contient, de Caramanie, d’Aracosie, de Margiane et d’autres innombrables principautés et seigneuries. Votre dit envoyé a passé sur nos terres, sans y avoir souffert aucune incommodité, ni reçu nul déplaisir. Il part à présent pour s’en retourner moyennant l’aide et le secours de Dieu vers votre royale majesté. Je la supplie par la bienveillance et l’amitié que nous nous portons mutuellement, que ce bon sujet et mon domestique, soit aussi bienvenu auprès d’elle, qu’il l’a été près de son prédécesseur. À la royale de Tifflis le 26. Mars, l’an 1671. de la naissance de Jésus Messie.

Le 20. je suppliai le préfet et le Père Raphael de rendre grâces au prince des honneurs qu’il m’avait faits, et de le prier de me donner un officier pour me conduire jusqu’à Irivan, ville capitale de l’Arménie majeure. Le prince agréa le remerciement, et la demande. Il chargea les capucins de me dire, qu’il aimait fort les Européens, et qu’il aurait souhaité que je demeurasse plus longtemps à Tifflis, pour me le faire encore mieux connaître : mais qu’il n’osait m’arrêter, non pas même de désir ; puisque j’avais des ordres du roi à exécuter : que je pouvais continuer mon voyage quand je voudrais : qu’il y avait toutes sortes de sûreté sur ses terres, et qu’ainsi je n’avais point besoin d’escorte ; toutefois qu’il me donnerait si je voulais, un de ses officiers. Ces Pères me dirent ensuite, qu’il les avait fort entretenus de la passion qu’il avait de voir des Européens s’établir en Géorgie, et qu’il leur avait ordonné de me dire, que s’il y en venait pour le commerce, il leur accorderait toutes les exemptions, et tous les avantages qu’ils désireraient. Que son territoire s’étendait jusqu’à la mer Noire, et qu’ayant beaucoup d’autorité en Perse, et étant fort considéré en Turquie, les Européens qui voudraient passer de leur pays aux Indes, ne pourraient prendre de meilleurs route que par ses États, et qu’il s’assurait que si on la prenait une fois, l’on n’en tiendrait point d’autre à l’avenir. Je dis aux

Pères, qu’il fallait remercier fortement le prince de la bienveillance qu’il avait pour les gens de notre pays, et lui faire entendre que je ne manquerais pas d’en donner avis à notre Compagnie des Indes, et que s’il voulait lui faire l’honneur de lui en écrire, j’envoyerais sûrement la lettre ; qu’au reste il me ferait une extrême faveur de me donner une personne de sa maison pour me conduire jusqu’au plus proche gouvernement, dont je ne manquerais pas de rendre compte au roi et aux ministres, lorsque je serais arrivé à Ispahan.

Le 24. le Tibilelle, j’ai dit qu’on nomme ainsi l’évêque de Tifflis, me vint voir. Il me dit, que le prince l’avait chargé de me dire, qu’ayant fait réflexion sur ce que je lui avais fait représenter, d’écrire à la Compagnie française pour un établissement de commerce, et de passage en Géorgie, il avait été sur le point de le faire, pour l’informer de ce qu’il y a à profiter à la marchandise en ce pays ; mais qu’il s’était retenu, parce qu’étant vassal du roi de Perse, il appréhendait que Sa Majesté lui fît un crime d’avoir écrit sans son ordre à des étrangers pour affaires ; et que je pouvais rapporter sûrement, que si la Compagnie voulait envoyer des commis en ses États, ils y trouveraient à bon marché beaucoup de marchandises propres pour l’Europe, et y recevraient tout le bon traitement possible. Je répondis au Tibilelle ; en le suppliant d’assurer le prince, que je m’acquitterais soigneusement de sa commission. Ce prélat demeura un quart d’heure dans ma chambre. Je lui fis présent en sortant d’un beau chapelet de corail. C’est la coutume de payer ainsi content tent les visites des gens de qualité. Les capucins furent bien-aises et de la visite que j’avais reçue, et de la manière dont je l’avais payée ; parce que l’évêque de Tifflis n’était encore jamais venu chez eux.

Le 25. le prince m’envoya un régal de vin, et me fit dire, qu’il avait nommé un Persan de sa maison pour me conduire, et qu’il avait commandé qu’on lui expédiât une lettre d’ordre, que je pouvais donc me disposer à partir au premier jour.

Le 26. le Père Raphaël me fit passer deux heures avec une vieille femme, qui exerçait la Médecine, à l’aide d’une infinité de secrets ; et me fit charger mes tablettes de quelques uns qu’il avait ouï vanter. Les voici.

Pour guérir l’hydropisie, il faut donner demi dragme de suc de racines de pois chiches, et réitérer le remède de deux en deux jours, jusqu’à la guérison du mal.

Pour arrêter le flux d’urine, il faut donner à manger trois jours durant des peaux interieures de géfier de chapon rôties. Il en faut donner cinq par jour.

Contre la morsure du scorpion, il faut prendre une poule en vie, lui plumer le croupion, et l’appliquer sur la plaie. Il arrive qu’elle en tire le venin et en meurt. Dès qu’on la voir en convulsion il en faut prendre une autre et s’en servir de la même manière, et ainsi consécutivement tant qu’on voie que le remède n’attire plus de venin.

Pour la jaunisse, il faut faire un lit de ris cuit, y coucher le malade, et le bien couvrir, ou bien il faut lui donner le bain de lait, il fait le même effet.

Pour les Douleurs externes des Jointures, comme la Sciatique, il faut donner, ou la decoction, ou le parfum de trois dragmes d’hellebore.

Pour les douleurs internes de quelque forte qu’elles puissent être, il faut donner des potions de Momie.

À toutes sortes de chutes, de brisures, et de plaies ; il faut pareillement donner la momie en breuvage, envelopper le malade en une peau de vache, et lui tirer du sang. Il faut panser la plaie avec la poudre de l’herbe qu’on appelle en français bouillon et en latin taxus barbatus.

Pour les Cathares et fluxions à la tête et à la gorge, il faut employer le parfum d’ambre jaune.

Pour la Dysenterie, il faut donner une insufion de feuilles et de fruits de Myrthe, ou bien du sang de Lièvre rôti insufé dans du vin.

Pour guérir les Hémorroïdes, il faut broyer des feuilles de Plantin et en saupoudrer la partie.

Aux douleurs de Reins, il faut se servir des feuilles et de la graine de Guimauve en décoction.

A la Gravelle, il faut aussi la décoction de Guimauve.

A l’ulcere des Reins, le Lait.

Pour guérir la pleurésie, il faut prendre deux galettes fort minces de farine ordinaire, les faire bien bouillir dans de l’eau, avec de l’alum de roche, et avec l’herbe qu’on appelle en français garance, et en latin rubea tinctorum ; et puis les appliquer sur le côté, une devant, l’autre derrière, les plus chaudes qu’on pourra les souffrir. Le remède se doit réitérer journellement jusqu’à la guérison.

Contre la Toux, il faut user de la racine de Cynnogloffum, qu’on nomme en Français langue de Chien.

Un remède assez ordinaire en ce pays-là pour guérir les fièvres, dont l’accès prend en froid, est de faire des emplâtres avec de la graisse de queue de mouton, de la cannelle, du clou de girofle, et du cardamome, et de les mettre aux paroxysmes, sur le front, sur l’estomac, et sur les pieds. Quand le froid est passé, on lève ces emplâtres, et l’on en applique d’autres au front, et à l’estomac, faites avec des feuilles de chicorée, de plantain, et de l’herbe appelée solatum. On prend ensuite un cochon de lait, on le coupe en deux, et on l’applique aux pieds. Le malade est pendant toute sa maladie nourri de pain, et de crème d’amande, sans lui donner rien de cuit.

Le Père Raphaël m’a assuré qu’il a vu en ce pays-là guérir des fièvres froides, en mettant le malade au fort du frisson sur le bord de l’eau, et le plongeant dedans. On aura de la peine à croire cela ; et, à dire le vrai, il me paraît tout à fait extravagant, à force de me paraître dangereux. L’on remarque toutefois que la différence des climats et des tempéraments de chaque pays, fait produire des effets bien différents aux remèdes, de manière qu’un remède qui tue en un pays, pour ainsi dire, n’émeut pas seulement en un autre.

Le soir, le Secrétaire du Chancelier du Prince m’amena l’Officier qui me devait conduire à Irivan. Il lui mit en main en ma présence, la lettre d’ordre pour cette commission. En voici la traduction.

DIEU.

On charge sous de rigoureuses peines le noble seigneur Emin-aga, de faire exécuter exactement la teneur de la patente que le feu roi, lequel a été ici-bas le maître de la 2 Fortune, et qui présentement est au 3 ciel, a donnée à Messieurs Chardin et Raisin, Européens, Français, en vertu de laquelle les 4 juges des places, les prévôts des grands chemins, les receveurs des péages, et toute sorte d’officiers de l’Empire, sont obligés de leur faire honneur, et se doivent bien garder d’exiger d’eux nul droit que ce soit.

Le dit Emin-aga s’appliquera à les conduire à la bénite ville d’Irivan, sans qu’ils reçoivent en chemin aucun dommage ou déplaisir, afin que rien ne les empêche d’aller contents au palais de 5 l’appui du genre humain. Les gens à qui l’on montrera ce commandement prendront garde de n’y contrevenir aucunement. Fait au mois de Zialcadé le sacré, l’an de l’Hégire 1083.

1. Emin a la même signification que Mir, et c’est tout un. Ils signifient Seigneur, noble, vaillant, Chef de famille, ou Tribut. On peut voir au Deutéronome Chap. 2. vers. 10. que ce nom est très-ancien en quelques-unes de ces significations. Il signifie proprement effroi able en Hébreu.

2. À rendre mot pour mot, il eût fallu mettre maître de la conjonction. Les Persans dans l’entêtement qu’ils ont pour l’astrologie judiciaire croient, que les victoires, et toutes les bonnes fortunes, viennent de la conjonction de deux astres bénins ; et sur cette vue ils disent, qu’on est maître des conjonctions, lorsqu’on n’a que de la prospérité et du bonheur.

3. Il y a proprement au persan dont le ciel est le nid. Les sectateurs d’Ali tiennent les rois de Perse pour saints, en qualité de successeurs de Mahomet, et de lieutenants de Dieu. Et ils ont pour article de foi, que ces rois vont au ciel par une destination nécessaire, et aussi naturelle que les oiseaux se rendent à leur nid.

4. Homal, que j’ai traduit par juges, veut dire petits régents, ou gouverneurs subalternes. On comprend sous ce nom de daroga, qui est le gouverneur et lieutenant criminel ; le mustaufi, qui est l’intendant ; le cheic-el-islam, qui est le lieutenant civil ; le Vizir, qui est le receveur général ; et le kelonter, qui est le prévôt des marchands.

5. L’une des plus ordinaires qualités que les Persans donnent à leur Roi, est Alempenha, qui signifie le soutien et la baze du monde.

6. Ce mois est le 11. de l’année.

Je donnai une pistole au secrétaire du chancelier pour le droit qu’il a sur les expéditions de cette nature. Ce droit n’est pas réglé, on le paie à proportion de l’avantage qu’on reçoit de l’expédition, et à proportion aussi de la figure qu’on fait et de la qualité qu’on a. Mon conducteur me fit d’abord entendre qu’il n’avait point de cheval, et il fallut que je lui donnasse cinq pistoles pour en acheter un. Je Je connus bien que c’était une pure adresse pour me tirer cet argent d’avance, craignant que quand je serais à Irivan, je ne fusse assez malhonnête pour le récompenser d’une bagatelle, ou ne lui donner rien du tout. Les Persans n’ont pas beaucoup de reconnaissance ; et les Géorgiens surtout sont ingrats. Les plus grands bienfaits ne font guère d’impression dans leur cœur. Ils les oublient ; et ils font de mauvais tours à ceux à qui ils doivent leur avancement, aussi librement qu’à des inconnus. C’est pour cela qu’ils ont accoutumé de se faire payer par avance, et ils le font avec assez peu de honte, n’en connaissant point à demander récompense pour le plus petit service qu’ils fassent.

Le 28. je partis de Tifflis sur les 11. heures du matin. Le chirurgien polonais, dont j’ai parlé, et quelques Géorgiens avec qui j’avais fait connaissance, me conduisirent à la traite. Le conducteur allait devant pour empêcher que les receveurs de certains petits droits, qu’on prend pour tous les chevaux de charge qui sortent de la ville, ne demandassent rien à mes gens. On appelle ces sortes de conducteurs mehemandaar, mot qui signifie, celui qui a soin d’un hôte. On en donne aux envoyés, aux ambassadeurs, et à tous les étrangers de considération. Leur devoir est de faire donner eux-mêmes des logements, des vivres, et des voitures, aux personnes qu’ils mènent ; en un mot, de les décharger du soin : du voyage. Ce sont comme des maîtres d’hôtel, ou pourvoyeurs de gens qu’ils conduisent ; car on se sert en tout et partout de leur ministère. On les envoie à l’emplette, comme on leur fait porter aux ministres les paroles qu’on ne veut pas prendre la peine de leur porter en personne. Ces conducteurs sont bien payés de leur voyage, aussi est-ce une récompense qu’une telle commission. Les villages où ils passent leur font des présents, afin qu’ils lèvent moins rigoureusement ce qu’ils font donner pour le défrai des gens qu’ils conduisent, et qu’ils ne fassent point de dégât. Ils prennent en leur protection les marchands qui les veulent suivre, et outre qu’ils les assurent des vols, ils les exemptent de péages et de douanes. Cela leur vaut encore quelque chose. Leur plus grand gain est le présent qu’il leur faut faire en les renvoyant.

J’eus beaucoup de joie a de me voir heureusement hors de Tifflis. J’appréhendais d’y avoir du déplaisir par deux raisons. La première était, que le prince m’ayant fait dire deux ou trois fois, qu’il avait grande envie de voir ce que je portais au roi, je refusai constamment de le montrer, alléguant pour excuse que j’avais ordre de Sa Majesté de ne l’ouvrir que devant elle. On a remarqué ci dessus, que ce prince n’est, ni si entièrement sujet du roi de Perse, ni si soumis à ses ordres que les autres vice rois ou gouverneurs de son empire, et que les Géorgiens sont fort perfides, et fort avides du bien d’autrui. J’appréhendai, que si je faisais voir au prince les bijoux de prix que j’avais : leur beauté et leur valeur ne le tentassent de me les faire enlever, ou que d’autres gens ne m’assassinassent pour les avoir. Cette considération m’empêcha de les montrer.

Le second sujet de défiance que j’avais c’est que les capucins pour me faire de l’honneur, dans la vue de s’en faire à eux-mêmes, m’avaient fait passer pour fort riche et puissant, de sorte qu’il courait un bruit par toute la ville que j’avais des sommes immenses. Le douanier s’en était ému, et il prétendait des droits de moi. Ces droits n’étaient pas ce qui m’inquiétait ; car, outre que c’était peu de chose, la patente du roi m’en exemptait pleinement. Je craignais que ce ne fût une voie dont le prince se pût servir pour voir malgré moi, ce que je portais. Voilà ce qui me faisait craindre, et ce qui me fit insister d’avoir un officier pour me conduire, parce que dans mon raisonnement cela rendrait le vice-roi plus responsable de tout ce qui me pourrait arriver, et que ce conducteur assurait ma personne et mon bien. La plus grande partie de ma peur fut dissipée, dès que je me vis tout à fait hors de Tifflis ; et je conçus aussitôt une bonne espérance du reste de mon voyage. Je fis ce jour-là deux lieues au passage de la petite montagne, qui est au midi de la ville, et je couchai à un gros village, nommé Sogan-lou, c’est-à-dire, lieu d’oignons, bâti sur le fleuve Kur.

On va voir à quelque distance une maison royale qu’on appelle Sefy-abad, c’est-à-dire, l’habitation de Sefy, qui était ce roi de Perse qui commença à régner l’an 1627. Elle est située sur le haut d’une colline, accommodée en larges terrasses, avec des canaux et des cascades partout. C’est un lieu charmant au printemps, par l’émail et par le parfum des fleurs ; et les saisons suivantes, par l’abondance des fruits délicieux. En voici le dessein. Le 1. Mars je fis huit lieues en une belle plaine. Le chemin y est assez droit, et tire au nord-est. J’arrivai à trois heures à un village de cent cinquante maisons, nommé Kuprikent, c’est-à-dire, le village du pont, parce qu’il y en a un fort beau tout proche de là, construit sur un fleuve qu’on nomme Tabadi. Ce pont est situé entre deux montagnes, qui ne sont séparées que par le fleuve. Il est soutenu par quatre arches inégales en hauteur et en largeur. On les a faites d’une forme irrégulière, à cause de deux grandes masses de roche qui se sont trouvées dans le fleuve, sur lesquelles on a fondé autant d’arches. Celles des deux bouts sont creuses, ouvertes d’un et d’autre côté, et servent à loger des passants. On y a accommodé de petites chambres et des portiques, qui ont chacun une cheminée. L’arche qui est au milieu du fleuve est percée de part en part, et a deux chambres aux bouts, et deux grands balcons couverts, où l’on prend le frais avec plaisir durant l’été. On y descend par deux degrés qu’on a ménagés dans l’épaisseur de l’arche. Joignant ce beau pont on trouve un Caravansérail, qui commence à tomber et à se ruiner. La structure en est magnifique. Il y a plusieurs chambres sur l’eau, dont chacune a un balcon. Je n’ai point vu de plus beau pont, ni de plus beau Caravansérail, en toute la Géorgie.

Les Caravansérails sont de grands bâtiments, faits pour donner le couvert aux voyageurs. Il faut concevoir que dans l’Asie il ne se voit pas à beaucoup près tant de monde étranger dans les villes, ou sur les chemins, qu’il se fait en Europe. On en peut donner plusieurs raisons. Premièrement, l’Asie n’est pas si peuplée sans comparaison que l’Europe ; j’entends cette partie que les catholiques romains, et les protestants, en possèdent, qui est l’endroit le plus peuplé de l’univers, si ce n’est peut-être la Chine. Secondement, les nations de l’Orient habitent un meilleur air que nous. Elles ne sont pas pressées de tant de besoins ; ce qui fait aussi que ces peuples sont moins actifs, moins inquiets, et moins curieux que nous ne sommes ; et par conséquent, il ne se soucient pas tant de commerce. C’est à tout cela que j’attribue qu’il n’y a point d’hôtelleries en Orient, ni sur les chemins, ni dans les villes, ni de maisons garnies ; comme aussi à la coutume que les femmes ne se laissent point voir aux hommes ; ce qui oblige ceux qui en mènent en voyage, de les tenir toujours en particulier, hors de la vue du monde. Ainsi il faut porter en voyageant de quoi se coucher, et de quoi se faire à manger. Mais comme on ne se sert point de chalits, de tables, ni de sièges en ces pays orientaux, à cause que l’on mange, et que l’on couche à terre sur des tapis, le bagage est facile à porter. Deux chevaux portent celui de deux ou trois hommes fort facilement. De cette manière, il ne faut que du couvert en voyage, et c’est pour le donner commodément que ces Caravansérails sont faits. On n’en trouve guère sur les grands chemins dans l’empire du Turc, parce qu’on n’y voyage qu’en grandes troupes d’environ mille personnes ensemble, qui portent chacun leur tente, comme à l’armée ; mais il y en a partout dans l’empire de Perse. Il n’y en a point non plus dans les villes en celui du Mogol, par une raison différente ; c’est que l’air y étant chaud en tout temps on aime mieux se loger à l’air, soit à l’ombre des arbres, soit sous des portiques, que dans des chambres. En Perse les Caravansérails des villes, et ceux de la campagne, sont faits presque de même sorte, si ce n’est que ceux des villes sont communément à double étage. Ce sont de grands édifices carrés, pour la plupart, de quelque vingt pieds de haut, avec des chambres tout du long sur une ligne, comme les dortoirs des moines, voûtées et élevées de quatre ou cinq pieds du rez de chaussée, n’ayant guère plus de huit pieds en carré, et étant toutes sans fenêtres ; de sorte que le jour n’y entre que par la porte. Chaque chambre a un petit vestibule de même largeur, ouvert sur le devant de quatre ou cinq pieds de profondeur, avec une petite cheminée à côté, dont la couverture est en dôme ; et, outre ce double logement un relais, ou corridor, règne tout du long des chambres, étant de même hauteur et de même profondeur. Les Persans appellent ces corridors maatabe. Derrière les chambres sont les écuries, bâties tout alentour de l’édifice, comme des allées. On y trouve des deux côtés, des portiques élevés et profonds encore plus que les relais des chambres, avec de petites cheminées au fond de dix en dix pieds, pratiquées dans la muraille. C’est où logent les valets, quand il fait mauvais temps, et où ils font la cuisine ; car quand il fait beau, ils la font sur le devant des chambres, et on attache les chevaux dans la cour le long du relais ou corridor, chacun le sien devant soi. Le milieu de la cour est d’ordinaire marqué, ou par un grand bassin d’eau vive, ou par un perron carré, ou hexagone de vingt à trente pieds de diamètre, et haut de six à huit pieds. Les Persans appellent aussi ces perrons maatab, c’est-à-dire exposés à la lune. Ils en ont de même dans leurs jardins, dans les cours de leurs logis, et souvent il y a de grands arbres plantés à côté, qui y entretiennent le frais et l’ombre. Ces Caravansérails sont couverts en terrasse. Les entrées sont des portiques, avec des boutiques d’un et d’autre côté, où l’on vend les plus communs aliments. Ils sont de la hauteur de l’édifice, fermés par de hautes portes, dont les linteaux sont de charpente faits d’une pièce. Quelques uns n’ont seulement de chaque côté qu’une chambre voûtée, avec un balcon. Je ne m’étendrai pas davantage sur la figure de ces édifices, parce que j’en donnerai un dessein à la fin de ce volume.

On ne trouve rien dans ces sortes d’hôtelleries que les quatre murailles. Chacun en entrant se met dans la première chambre qu’il trouve vide, du côté qu’il lui plaît. Il-y demeure tant de jours qu’il lui plaît, et puis il s’en va sans qu’on lui demande rien. Les gens riches donnent au valet du concierge quelques sols en sortant, autant qu’il leur plaît ; car on ne saurait rien demander pour le louage, à cause que ces édifices sont des œuvres pies, comme on parle ; c’est-à-dire, des fondations charitables pour le service des voyageurs ; dont le concierge et les valets sont rentés pour en avoir soin. Le concierge vend d’ordinaire ce qu’il faut pour les chevaux, et les plus communes choses pour la vie, comme du pain, du vin, dans les endroits où il est en abondance, du beurre, des laitages, des fruits, et des volailles, et de quoi faire le feu. On va quérir la grosse viande ou au premier village, ou à des camps des pâtres dans la campagne voisine. Voilà quels sont les gîtes communs des voyageurs en Orient, principalement dans toute la Perse.

Quant aux Caravansérails des villes, ils sont de deux sortes. Les uns pour les voyageurs, et pour les pèlerins, dans lesquels on loge aussi sans payer. Les autres pour les marchands, et ceux-ci sont d’ordinaire plus beaux, et plus commodes ; ayant des portes aux chambres qui ferment bien ; mais comme la plupart sont occupés par des marchands négociants actuellement, on y paie le gîte tant par chambre ; et ce gîte n’est d’ordinaire que d’un sol ou deux par jour. Mais il y a par dessus cela le droit d’entrée qui est plus considérable, et le droit de ce qu’on vend dans le Caravansérail, qui se paient à tant par balle, et qui sont plus ou moins importants selon la nature du négoce. Le droit d’entrée s’appelle sercolphe, c’est-à-dire le cadenas. Ces Caravansérails-ci appartiennent les uns au domaine, les autres à des particuliers ; et il faut observer que dans toutes les villes, chaque Caravansérail est particulièrement destiné, ou au gens de certains pays, ou aux marchands de certaines marchandises. Ainsi, lorsqu’on veut savoir des nouvelles de quelqu’un qui est de Médie, ou de Bactriane, ou de Caldée, on n’a qu’à aller aux Caravansérails, où les caravanes de ces lieux viennent loger ; ou bien lorsqu’on veut acheter quelque chose aux magasins comme des étoffes des Indes, du drap, du lapis, et d’autre choses : on s’en va dans les Caravansérails où l’on en vend.

On appelle ces édifices de divers noms. En Turquie on les nomme communément han, ou can ; en Tartarie, et aux Indes serai ; en Perse Caravansérail. Carvan, que nous disions caravane, veut dire une troupe de voyageurs qui font leur chemin ensemble ; et c’est ce qu’on appelle en Perse cafilé, c’est-à-dire compagnie de revenants, ou retournants, les voyageurs étant appelés des retournants par bon augure. Seray, qui est un terme de l’ancien idiome persan, signifie palais, grand logis, d’où est venu le mot de sérail, 1, pour dire le palais des femmes du roi ou des grands. Ainsi-Caravansérail veut dire hôtel, ou palais des caravanes. Les Persans disent que les palais et les hôtelleries s’appellent du même nom, pour faire souvenir les hommes qu’ils sont voyageurs sur la terre ; sur quoi je me souviens d’un conte que j’ai lu dans un auteur persan, d’un derviche, ou religieux mahométan, qui voyageait en Tartarie. Étant arrivé dans la ville de Balk, il s’en alla loger dans le palais royal, le prenant pour un Caravansérail. Il y entre ayant regardé de tous côtés, il se va placer sous une belle galerie, met bas son petit sac, et son petit tapis, qu’il étend, et s’assit dessus. Des gardes l’ayant aperçu en cette posture, lui crièrent de se lever, lui demandant en colère qu’est ce qu’il prétendait faire ? Il répondit qu’il prétendait passer la nuit dans ce Caravansérail : les gardes se mirent à crier plus fort, qu’il s’en allât et que ce n’était pas ici un Caravansérail mais le palais du roi. Le roi, qui se nommait Ibrahim, étant venu à passer là-dessus, il se mit fort à rire de la bévue du derviche, et l’ayant fait appeler, lui demanda comment il avait si peu de discernement, de ne reconnaître pas un palais d’avec un Caravansérail. Sire, se mit à dire le derviche, que Votre Majesté. daigne souffrir que je lui demande une chose. Qui a logé premièrement dans cet édifice ci, après qu’il a été fini ? Ce sont mes ancêtres, répondit le roi. Après eux, Sire, qui est-ce qui y a logé, reprend le bonhomme ; C’est mon père, répondit le roi : Et après lui qui en a été le maître ? Moi, répliqua le roi. Et de grâce, Sire, qui en sera le maître après vous ? Ce sera mon fils, répondit le prince. Ah ! Sire, reprit le bon derviche, un édifice qui change si souvent d’habitants, est une hôtellerie, et n’est pas un palais.

Le 2. nous fîmes neuf lieues dans des montagnes fort âpres, et fort difficiles à traverser. Nous employâmes douze heures à les faire, quoique nous allassions assez bon train. Nous arrivâmes sur le soir à un gros village nommé Melik-kent, c’est-à-dire village royal, qui est bâti sur une pointe de ces hautes montagnes. Cette pointe est le mont que Chalcondyle appelle Perlardé.

Le 3. nous fîmes huit lieues dans ces montagnes, où nous étions engagés, et où l’on ne fait que monter et descendre. Nous couchames à Chincar, village aussi gros que Melik-kent.

Le 4. notre traite fut de trois lieues seulement. Nous arrivâmes avant midi à un bourg de trois cents maisons, nommé Dilyjan. Il est situé sur un fleuve qu’on appelle Acalstapha, au bas d’une haute et affreuse montagne, laquelle, aussi bien que les autres que nous avions passées les jours précédents, fait partie du mont Taurus. Nous fûmes fort incommodés des neiges et du froid en ces hautes montagnes. Il y a partout abondance d’eaux, et çà et là de petites plaines fort fertiles. On ne saurait croire la bonté des terres et le nombre des villages qu’on y voit. Il y en a sur des pointes si élevées que les passants les entrevoient à peine. La plupart sont habités par des chrétiens géorgiens et arméniens ; mais non pas confusément : ces peuples étant si ennemis l’un de l’autre, et ayant tant d’antipathie, qu’ils ne peuvent habiter ensemble, ni dans les mêmes villages. On ne trouve en toutes ces montagnes, ni Caravansérails, ni lieux publics. On loge chez les paysans assez commodément, et l’on y trouve à boire et à manger avec abondance. Je n’y manquais de rien, car mon conducteur prenait les devants à la moitié de la traite, et quand j’arrivais au village, j’y trouvais un grand logis, et des écuries vides, grand feu allumé, et le souper prêt. Le premier jour du voyage je voulus payer l’hôte. Mais mon conducteur m’en empêcha, disant que ce n’était point la coutume, et que je lui donnasse plutôt ce que je voulais donner à l’hôte. Cela fit que les jours suivants je faisais seulement donner quelque chose en cachette aux gens chez qui j’avais logé. On voyage bien commodément avec de tels conducteurs. Ils font servir fort diligemment. La nuit ma chambre était gardée par des gens du village, qui faisaient sentinelle, tant pour exécuter ce que l’on leur commandait, que pour veiller à ma sûreté, quoiqu’il n’y eût aucune chose à craindre.

La plupart des maisons de ces villages sont proprement des cavernes ; car elles sont creusées en terre, et le toit n’arrive pas même au niveau de la campagne. Les autres sont bâties de grosses poutres jusqu’au comble qui est fait en terrasse et couvert de gazons. Ils laissent une ouverture au milieu, c’est par où la lumière entre, et par où sort la fumée : on bouche ce trou quand on veut. Ces sortes de cavernes ont cela de commode qu’elles sont chaudes en hiver et fraîches en été, et qu’elles ne sont point sujettes à être percées par les voleurs. L’hiver la neige couvre tellement ces villages qu’on ne les reconnaît que quand l’on est dedans, ou à leur fumée, qui ne paraît pourtant pas de fort loin ; soit parce que le bois qu’ils brûlent n’en fait pas beaucoup, ni ne la fait pas épaisse, soit à cause que la subtilité de l’air la dissipe incontinent.

Le bourg de Dilyjan, et tout le pays qui est autour, à six lieues loin, au nord, et au sud ; et fort avant, à l’orient, et à l’occident, appartient à Camchi-can, et s’appelle le pays de Casac. Il relève de la Perse, et dépend de ce royaume, de la même manière que la Géorgie, c’est-à-dire qu’il est toujours gouverné par ses princes naturels de père en fils. Abas le grand a conquis tous ces pays, en même temps que la Géorgie. Les peuples de Casac sont des montagnards fiers, et farouches. Ils descendent originairement de ces Cosaques, qui habitent dans les montagnes, au nord est de la mer Caspienne.

Le 5. nous fîmes cinq lieues au passage de cette affreuse montagne, dont l’on a parlé. Il y a deux lieues du bourg de Dilyjan, qui est tout au pied, jusqu’au haut, une autre de plaine au sommet, et deux de descente. Je pensai mourir de la fatigue de cette journée. J’étais travaillé d’une cruelle dysenterie, qui m’obligeait de mettre pied à terre à chaque quart d’heure. Deux hommes me soutenaient, un troisième menait mon cheval. Toute la montagne était épouvantablement chargée de neige. On ne voyait autre chose au haut. On n’y apercevait pas un arbre, ni une plante. Le chemin était un sentier étroit de neige durcie par les pieds des chevaux et des voyageurs. Dès qu’on mettait le pied hors d’un sentier, on enfonçait jusqu’à demi corps dans la neige. On ne peut passer cette montagne lorsqu’il en tombe, ou quand il vente, parce qu’alors la piste est perdue et qu’il est impossible de trouver le chemin. Il s’y perd toutes les années beaucoup de gens, et d’animaux. Ces neiges ne se fondent jamais, la montagne en est perpétuellement couverte.

Elle sépare la Géorgie de l’Arménie. Je m’en fusse douté, après l’avoir traversée, quand je ne l’eusse pas su, trouvant un tout autre pays ; car, au lieu qu’au delà, on voyait de fort hautes montagnes, avec peu de plaines entre deux, et le pays tout couvert de bois, et fort peuplé, ici l’on apercevait de grandes plaines, avec de petites collines également couvertes de neige, sans autre bois que les arbres plantés autour des villages. Nous logeâmes Kara-kéchichs ; c’est un gros bourg, situé au bas de la montagne, que nous venions de passer, et sur le bord du fleuve Zengui. Ce fleuve arrose une partie de l’Arménie majeure.

En faisant la description géographique des pays où j’ai passé je ne m’arrête à aucun auteur, soit ancien, soit moderne ; les trouvant, et opposés l’un à l’autre, et tous fort obscurs et confus. Strabon a dit la même chose des géographes qui l’avaient précédé ; et quiconque voudra comparer ceux qui l’ont suivi, soit avec les anciens, soit entre eux, en fera le même jugement. J’en donnerai pour exemple, la Chaldée, ou Assyrie. On l’étend à présent presque jusqu’à la mer Méditerranée ; au lieu qu’Hérodote, Pline, Strabon, Ptolémée, et les autres plus célèbres géographes des Anciens, la renferment entre l’Arabie déserte, et la Mésopotamie.

J’ai remarqué une conduite dans le gouvernement de Perse, qui m’a fait croire depuis, qu’encore que les auteurs aient marqué différemment les bornes et les situations des pays, ils peuvent néanmoins tous avoir écrit juste, et comme les choses étaient de leur temps ; c’est qu’on agrandit les gouvernements, ou qu’on les resserre, selon qu’un gouvernement plaît, ou qu’il est nécessaire : et alors, la province qui donne le nom au gouvernement, n’a plus les même limites et la même situation qu’auparavant. Je veux donc tracer l’étendue, et la situation des pays où j’ai passé, comme je les trouvais ; et s’il faut que je suive des auteurs, ce sera seulement ceux de la géographie Persienne.

Il y en a parmi eux, qui divisent l’Arménie en trois parties. La première, qu’ils appellent proprement de ce nom ; la seconde qu’ils nomment Turcomanie ; la troisième qu’ils nomment Géorgie : Mais la plupart la séparent seulement en deux, savoir en haute, et basse. La basse, qu’on appelle tantôt petite, quelquefois occidentale, et communément mineure, est sous la domination du Turc. La haute, qu’on nomme quelquefois orientale, quelquefois grande, et d’ordinaire majeure, est une province de Perse. On assigne pour limites à la petite Arménie, la grande Arménie du côté de l’orient, la Syrie au midi, la mer Noire à l’occident, la Cappadoce au septentrion ; et on place la grande Arménie, entre la Mésopotamie, la Géorgie, la Médie, et l’Arménie mineure. Cette situation s’accorde en partie avec celle de ces anciens géographes, qui renferment l’Arménie mineure, entre la Cappadoce et l’Euphrate ; et l’Arménie majeure, entre l’Euphrate et le Tygre ; mais elle ne convient pas, comme on voit, avec celle de quelques auteurs, qui mettent la Syrie, les rivages de la mer Méditerrannée, et les bords de la mer Caspienne en Arménie, et qui en font Edesse la ville capitale. Les auteurs ne sont. pas d’accord non plus sur la dénomination de ce pays ; les uns tirant le nom d’Arménie, d’Armene rhodien ou thessalien ; les autres avec plus de raison d’Aram, nom hébreu, qui signifie haut et élevé ; soit parce que ce pays est fort haut, et que les plus hautes montagnes de l’Orient en font partie, soit qu’Aram, ram, petit-fils de Noé, l’ait eu en partage, et lui ait donné son nom. Hayton, qui en était roi, dérive ce nom d’Arménie, d’Aram Noé. Quelque peu de certitude qu’il y ait de cette étymologie, j’aimerais mieux y ajouter foi, qu’à un point d’histoire qu’il rapporte de l’Arménie ; savoir, que ce fut en cette province, que Salmanazar logea la plupart des juifs, qu’il fit prisonniers à la conquête de la Palestine. L’Écriture sainte appelle l’Arménie, Ararat, partout où elle en parle. C’est un des plus beaux et des plus fertiles pays de l’Asie. Sept grands fleuves l’arrosent ; et c’est la raison, à mon avis, qui oblige la plupart des interprètes du Vieux Testament à y placer le Paradis terrestre. Quoi qu’il en soit, l’Arménie est illustre d’ailleurs par beaucoup de grands événements. Il n’y a point d’autre royaume où il se soit donné de plus sanglantes batailles, ni en plus grand nombre qu’en celui-ci. Il a eu ses rois particuliers à diverses reprises, mais ils ne savaient pas se maintenir ; et les historiens font foi, que tous les célèbres conquérants qu’on a vus en Asie l’ont soumis à leur empire, chacun à leur tour. Il a été le théâtre des dernières guerres entre les Turcs et les Persans. Les Turcs combattaient pour l’avoir tout entier ; mais enfin ils se contentèrent de le partager avec les Persans, de sorte toutefois qu’ils en ont eu la plus grande part.

Le 6. je continuai le voyage, demi mort que j’étais, du froid, et de la dysenterie. L’espérance que j’avais de trouver à Irivan les secours nécessaires pour ma guérison, me faisait avancer chemin, malgré les douleurs qui m’accablaient. Nous fîmes quatre lieues, et arrivâmes à Bichni, qui est un bourg assez considérable, situé au bas d’une montagne sur le fleuve Zengui. Nous logeâmes en un beau monastère d’Arméniens, bâti entre le bourg, et la montagne. Ce monastère est une ancienne fondation de 7 à 800. ans. L’église, qui est encore entière, et bien entretenue est toute de pierre et extrêmement massive. Le cloître est bâti à la façon du pays. Il est ceint de murs hauts et épais de pierre de taille. On voit proche de ce monastère des ruines de tours, de châteaux, et de remparts, en si grande quantité, que cela donne beaucoup d’apparence à ce que les gens du lieu content, que Bichni a été une des fortes places d’Arménie. Je logeai au couvent. Les moines me reçurent avec beaucoup d’humanité. Ils me mirent au plus bel appartement, mais il n’y eut jamais moyen de tirer d’eux une volaille pour me faire du bouillon, parce qu’on était dans le carême. 1 Mon conducteur eut besoin de toute son autorité et fut même obligé de lever le bâton pour me faire donner des œufs. Sur le soir, il me prit envie de boire du cahvé, ou café, comme nous le prononçons, et mon conducteur m’en apporta de cuit avec du sucre. J’en bus quatre petites tasses, le plus chaud que je pus ; et après je me couchai devant un bon feu, et me fis bien couvrir. Dieu en ses grandes miséricordes donna de la force à ce faible remède ; et, pour tout dire, je dormis sans interruption toute la nuit, et me trouvai le matin presque entièrement guéri de ma maladie..

Le 7. je partis à la pointe du jour, après avoir fait un petit présent au monastère. Je fis neuf lieues dans des plaines couvertes de neige comme le jour précédent. On a beaucoup de peine, et on court grand risque à voyager dans ces neiges. Le mal est, que tout le jour, les rayons du soleil, qui donnent dessus, causent aux yeux, et au visage, une ardeur cuisante, qui affaiblit fort la vue, quelque précaution qu’on prenne, en mettant, comme font les gens du pays, un mouchoir clair de soie verte, ou noire, devant les yeux ; ce qui ne fait tout au plus que diminuer le mal. Le danger est, que quand on rencontre des passants, il faut disputer à qui entrera dans la neige ; car le sentier est si étroit, que deux chevaux n’y peuvent passer de front. Quand la rencontre est égale l’on en vient d’ordinaire aux mains, autrement le plus faible cède. On décharge les chevaux, et on les fait entrer dans la neige, où ils enfoncent jusqu’au ventre pour donner passage aux autres. Mon conducteur obligeait tous ceux que nous rencontrions de décharger, ce qui me fut un fort grand soulagement. Nous passâmes par beaucoup de villages et de bourgs, et à l’entrée de la nuit nous arrivâmes à Irivan.

Il est difficile de dire au vrai la route qu’on tient de Tifflis à cette ville, parce que l’on ne fait que tourner, que monter, et que descendre, la plus grande partie du chemin. Je remarquai pourtant qu’on tire au sud-ouest. De Tifflis à Irivan il y a 48 lieues. Irivan est une grande ville, mais laide, et sale, dont les jardins et les vignes font la plus

La forteresse pourrait passer pour une petite ville. Elle est ovale, ayant quatre mille pas de tour, et quelque huit cents maisons. Il n’y demeure que des Persans naturels. Les Arméniens y ont des boutiques, où ils travaillent, et trafiquent le long du jour ; le soir ils les ferment, et s’en retournent à leurs maisons. Cette forteresse a trois murailles de terre, ou de briques d’argile à créneaux, flanquées de tours, et munies de remparts fort étroits, selon l’ancienne manière de fortifier, et ainsi sans régularité, à la façon de l’orient. Il eût même été difficile de faire l’ouvrage régulier, parce que la forteresse s’étend au nord-ouest, sur le bord d’un épouvantable précipice, large et escarpé, de plus de cent toises de profondeur, au fond duquel passe le fleuve. Cet endroit imprenable et inaccessible n’a point d’autres fortifications que de terrasses garnies d’artillerie. Deux mille hommes sont entretenus pour la garde de la forteresse. Elle a autant de portes que de murs ; et elles sont toutes revêtues de fer, et munies de barrières, de herses, et de corps de garde fortifiés. Le palais du gouverneur de la province est dans la forteresse sur le bord du précipice, dont on vient de parler. Il est beau, et fort grand, et tout à fait délicieux en été.

Proche de la Forteresse, à mille pas seulement, du côté du Nord, il y a une butte qui la commande. On en a fortifié le haut d’un double mur et d’Artillerie. On y peut loger deux cens hommes. Ce fortin s’appelle Queutchy-cala.

La ville est éloignée de la forteresse d’une portée de canon. L’espace d’entre deux est rempli de maisons et de marchés, mais la construction en est si mince, qu’en un jour tout cela se peut enlever. Il y a plusieurs églises dans la ville. Les principales sont l’évêché, nommé Ircou-yerize, c’est-à-dire deux visages, et Catovike. Ces deux églises sont du temps des derniers rois d’Arménie, Les autres ont été bâties depuis. Elles sont petites, enfoncées en terre, et ne ressemblent pas mal aux catacombes.

Proche de l’évêché, il y a une vieille tour, bâtie de pierres de taille, dont j’ai mis le dessein ici à côté. Je n’ai pu savoir, ni le temps auquel elle a été construite, ni par qui, ni à quel usage. Il y a au dehors des inscriptions dont le caractère est semblable à l’arménien, mais que les Arméniens ne sauraient pourtant lire, Cette tour est un ouvrage antique, et tout à fait singulier pour l’architecture, comme on le peut voir ici. Elle est vide et nue par dedans. On voit au dehors et tout autour plusieurs ruines, disposées de façon qu’on dirait qu’il y a eu là un cloître, et que cette tour était au milieu.. Au

Au devant, il y a un grand marché ; et tout auprès une vieille mosquée bâtie de brique, et à présent fort ruinée. On l’appelle la mosquée de Deuf-Sultan, du nom du fondateur. À trois cents pas de là est le grand maydan. On appelle en Asie maydan toutes les grandes places. Celle d’Irivan est carrée. Elle a 400 pas de diamètre, et elle est entourée d’arbres. C’est le lieu des carrousels, des courses, de la lutte, du manège, et de tous les exercices un peu forts, qui se font à pied et à cheval.

Il y a beaucoup de bains dans la ville, et dans la forteresse, et beaucoup de Caravansérails. Le plus beau de tous est proche du château à 500 pas seulement. Le gouverneur 'd’Arménie l’a fait bâtir depuis peu d’années. Le portail a 80 pas de profondeur et forme une belle gallerie, qui est remplie de boutiques où l’on vend toutes sortes d’étoffes. Le corps de l’édifice est carré. Il contient trois grands logements et 60 petits, avec de grandes écuries et avec beaucoup d’amples magasins : Au devant il y a un marché entouré de boutiques où l’on vend toutes sortes de provisions de bouche, et à côté une belle mosquée et deux cabarets à cahvé.

L’élévation d’Irivan est de 41. degr. 15. minutes. La longueur est de 78. degrés 20. minutes. L’air qu’on y respire est bon, mais un peu épais et fort froid. L’hiver y dure longtemps. Il y neige encore quelquefois au mois d’avril. Cela oblige les paysans d’enterrer les vignes au commencement de l’hiver, et ils ne les déterrent qu’au printemps. Le pays est assez agréable et très fertile. Les fruits de la terre y viennent en abondance, surtout le vin, qui est fort bon et à bon marché. Les Arméniens tiennent par tradition que Noé planta la vigne tout proche d’Irivan ; et il y en a même qui marquent l’endroit, et qui le montrent à une petite lieue de la ville. Son terroir produit toute sorte de denrées, et on les y donne à vil prix. Les deux fleuves qui passent à côté, et le lac dont on parlera, lui fournissent de très-beau poisson, entre autres des truites, et des carpes, merveilleusement bonnes. Elles sont renommées en tout l’Orient. J’en ai vu de trois pieds. On mange aussi à Irivan quantité de perdrix.

Le lac d’Irivan est à trois petites journées au nord-ouest ; les Persans l’appellent Deriachirin, c’est-à-dire, C lac doux, et les Arméniens Kiagar-couni-sou, qui signifie la même chose. On a ainsi nommé ce lac, parce que son eau est tout à fait douce. Il a 25. lieues de tour et beaucoup de profondeur. On y prend de neuf sortes de poisson ; les belles truites et les belles carpes qu’on mange à Irivan viennent de ce lac. Il y a une petite île au milieu, où l’on voit un monastère fondé depuis environ 600. ans, dont le prieur est archevêque, et prend la qualité de patriarche, refusant ainsi de reconnaître le grand patriarche des Arméniens. Nos cartes ne marquent point ce lac, et c’est une chose surprenante que tous les voyageurs de Perse n’en fassent nulle mention. On peut juger à ce manquement, que les auteurs s’étaient peu étudiés à rechercher les singularités des pays par où ils passaient. Le fleuve Zangui, dont on a parlé, a sa source en ce lac. Il traverse une partie de l’Arménie, et s’unit avec l’Araxe proche de la mer Caspienne, où ils se jettent tous deux. Il y a plusieurs autres lacs dans cette partie de l’Arménie, et dans celle de la Médie, qui en est la plus proche, dont les cartes ne font nulle mention. Mais ils ne sont ni si grands que celui-là, ni se poissonneux, y en ayant même quelques — uns dans lesquels on ne trouve point du tout de poisson.

Irivan, au compte des Arméniens, est la plus ancienne peuplade du monde ; car ils rapportent que Noé et toute sa famille y habitèrent, et avant le Déluge, et après qu’il fut descendu de la montagne, où l’Arche s’était arrêtée ; et même que c’était le Paradis terrestre. Tout cela est fort mal fondé, et avancé par des gens également ignorants et superbes. Il y a des auteurs qui disent qu’Irivan est la ville que Ptolémée appelle Terva, et qu’il fait la capitale d’Arménie. D’autres tiennent que c’est la royale Artaxate. L’histoire des Turcs la nomme Eritze. Celle d’Arménie, qu’on voit dans le célèbre monastère des Trois Églises, dit que cette ville s’appelait autrefois Vagar-Chapat que les rois y tenaient leur cour ; qu’elle fut bâtie par un des premiers princes du pays, qui s’appelait Vagar ; et que c’est de là qu’elle fut nommée Vagar-chapat, c’est-à-dire, mot pour mot, ville-Vagar. Ce qui doit rendre ces antiquités assez suspectes, est que la même histoire apportant l’étymologie d’Irivan, la fait venir d’un verbe arménien, qui signifie voir, et dit qu’on donna ce nom à cette ville, parce que son territoire fut le premier lieu que Noé découvrit en descendant de la montagne d’Ararat. Cependant chacun sait que la langue arménienne est une langue moderne, et qui n’était pas connue il y a 700. ans. On ne trouve rien dans l’histoire de Perse sur l’origine d’Irivan. Je ne la crois pas édifiée avant les conquêtes des Arabes en Arménie, et ce qui me le fait croire, est que ni dans la ville, ni aux environs, on ne voit aucune trace de grande antiquité. Les Turcs s’en rendirent maîtres l’an 1582. et bâtirent la forteresse que l’on y voit. Les Persans la prirent l’an 1604. et la fortifièrent pour soutenir le canon. L’an 1615. 16 elle essuya un siège de quatre mois. Le rempart résista à la -batterie des Turcs quoiqu’il ne fût que de terre, et ils furent obligés de se retirer. Ils y retournèrent après la mort d’Abas le Grand, et emportèrent la place ; mais ils ne la gardèrent pas longtemps. Sefy la reprit l’an 1635. et depuis elle n’a plus été assiégée.

À deux lieues d’Irivan est le célèbre monastère des Trois Églises ; le sanctuaire des chrétiens arméniens, si j’ose parler ainsi, et le lieu pour lequel ils ont le plus de dévotion. J’en ai fait faire un dessein en grand, comme on le peut voir à côté, et j’y ai fait joindre le plan géométrique, et un petit profil de la principale église, afin qu’on se puisse plus aisément former une idée distincte de ce monastère. Les Arméniens l’appellent Ecs-mlazin, c’est-à-dire, la descente du fils unique engendré, ou le fils unique engendré est descendu ; et ce nom, disent-ils, a été donné à ce lieu, parce que Jésus-Christ s’y fit voir clairement à saint. Grégoire, qui en fut le premier patriarche. Les mahométans le nomment Utch cliffie m cliffie, c’est-à-dire, trois églises, à cause qu’outre l’église du convent il y en a deux autres assez proche, et qu’en tout elles sont au nombre de trois. La première et la principale, qui s’appelle Ecs-miazin, comme l’on a dit, est un bâtiment fort massif et fort obscur. Il est tout de grosses pierres de taille. Les pilastres, qui ont septante deux pieds de hauteur, sont de lourdes masses de pierre. Le dôme et les voûtes en sont aussi. Le dedans de l’édifice n’a aucuns ornements de sculpture ni de peinture. Les chapelles sont du côté de l’orient. Il y en a trois tout au fond de l’église. Celle du milieu est grande et a un autel de pierre, à la façon des chrétiens orientaux assez bien orné. Celles des côtés n’ont point d’autel, mais une sert de sacristie, et l’autre de trésor. La raison pour laquelle on n’y trouve point d’autel, c’est que dans la créance des Arméniens, de même qu’en celle de tous les autres chrétiens de l’Orient, l’on ne célèbre les saints mystères de la communion eucharistique qu’une fois le jour en une église, et lors seulement qu’il s’y trouve quelque fidèle pour y participer ; ainsi il n’est pas nécessaire d’y avoir plus d’un autel en chaque église.

No IX.

Les moines du lieu font voir dans la sacristie plusieurs parements, fort beaux et fort riches, des croix et des calices d’or, et des lampes et des chandeliers d’argent d’une extraordinaire grandeur. La plupart de ces richesses sont des libéralités papales, et des témoignages de la crédulité de Rome, autant que de la dissimulation des Arméniens. On voit dans le trésor plusieurs chasses d’argent et et de vermeil doré. Les principales reliques du lieu sont, au rapport des moines, qui en ont la garde, le haut du corps de Ste. Repfi-me, un bras et une cuisse de Ste. Calane, un bras de saint. Grégoire, surnomme l’illuminateur, à cause qu’il convertit l’Arménie, une côte de saint. Jacques évêque de Jérusalem, un doigt de saint. Pierre, et deux doigts de saint. Jean Baptiste. Les moines de ce monastère affirment, que le corps de ce saint est dans l’église d’un couvent de leur ordre proche d’Erzerum : que Léonce évêque de Césarée le donna à leur premier patriarche, et qu’après avoir été trois cent cinquante ans à Echs miazin, il en fut transporté au lieu où l’on a dit qu’il est à présent. Les moines d’Echs-mlazin, qui sont les grands docteurs des Arméniens, sont si ignorants qu’ils ne savent pas même, à ce que je leur ai entendu dire, qu’il y ait des histoires qui rapportent, que le corps de saint. Jean Baptiste fut réduit en cendres par le commandement de Julien l’Apostat. Je ne dirai rien des autres reliques qu’on dit qu’il y a en ce trésor, parce qu’elles sont de saints peu connus ; j’ajouterai seulement que les gens du convent assurent qu’ils ont eu durant longtemps les deux clous dont on attacha les mains sacrées de Jésus-Christ à la croix, que l’on garde à présent, l’un à Diar-bekre, et l’autre en Géorgie ; et qu’Abas le Grand a tiré de leur trésor la vraie lance et la tunique sans couture, et en a enrichi celui des rois de Perse à Ispahan.

Au centre de l’église, il y a une grande : pierre de taille, carrée, de trois pieds de diamètre, et de cinq pieds d’épaisseur. Les Arméniens tiennent comme article de foi, que c’est l’endroit où saint. Grégoire leur apôtre vit Jésus-Christ, un dimanche au soir, étant en oraison, et où il parla à lui. Ils assurent que Jésus-Christ fit autour de ce saint avec un rayon de lumière, le dessein de cette église d’Echs-miazin, et qu’il lui commanda de faire bâtir l’église sur la figure même qu’il avait tracée. Ils ajoutent, qu’au même temps, la terre s’ouvrit à l’endroit où est cette pierre : que notre seigneur jeta par là dans l’abîme les diables qui étaient dans les temples d’Arménie, et y rendaient des oracles, et que saint. Grégoire fit aussitôt couvrir cette ouverture d’un marbre. Ils ajoutent qu’Abas le Grand enleva ce marbre, qu’il le mit au trésor royal de Perse, et qu’il fit mettre en la place la pierre dont on a parlé. Je me suis soigneusement enquis de ce fait à Ispahan, j’en ai demandé des nouvelles à des intendants même du trésor royal ; mais je n’ai pu découvrir qu’on en eût aucune connaissance. La tradition arménienne fait mention d’une autre particularité sur le centre de cette église, que je veux encore rapporter ici bien qu’elle me paraisse aussi fabuleuse que le reste, savoir que c’est le propre endroit où Noé bâtit cet autel, et offrit ce sacrifice dont il est parlé au 8. Chapitre de la Genèse mes

Le grand clocher a été nouvellement rebâti. Il y a six cloches, la plus grosse est de 1200. pesant. Un des petite clochers fut abattu il y a 40. ans, et depuis on ne l’a point fait relever. Les moines disent que c’est faute d’argent. Il est certain qu’ils sont fort pauvres. Le premier monastère de cette église fut bâti par Nierses 29. Patriarche d’Arménie : Les Tartares le ruinèrent, et si l’on en veut croire la chronologie du lieu, il a été cinq fois abattu à rez-de-chaussée. Il est à présent bâti de brique. L’appartement du patriarche est exposé au levant. Il y a dans le couvent des logements pour tous les étrangers qui le viennent visiter, et pour 80. Moines. Ils ne sont d’ordinaire que douze ou quinze. Les patriarches d’Arménie sont obligés de résider à ce couvent : mais, à dire le vrai, l’avarice, l’envie, et l’ambition, dont ils sont possédés en ce siècle, leur font tant d’affaires qu’ils emploient leur temps à courir la Perse et le Turquie. Le patriarche d’Arménie a quelque vingt évêchés sous lui.

Les deux autres églises, qui sont proche d’Ech miazin, s’appellent, l’une Ste. Calane, l’autre Sainte. Repsime, du nom de deux vierges romaines qu’on dit qui s’enfuirent en Arménie, durant la neuvième persécution, et qui furent martyrisées au même lieu, où ces églises sont bâties. Sainte Caiane est à la droite du monastère à 700. pas seulement. Sainte. Repsime est à la gauche à 2000. pas. Ces deux églises sont demi-ruinées, et il y a longtemps qu’on n’y fait plus le service.

Dans le territoire d’Irivan, qui s’étend à plus de 20. lieues de tous côtés, il y a vingt et trois couvents d’hommes, et cinq de femmes. Ils sont tous pauvres et mal entretenus, et la plupart n’ont que cinq ou six personnes, que la misère occupe incessamment du soin de subsister, et qui ne disent l’office que les jours consacrés. Un des plus considérables est Couer-virab, nom arménien qui signifie, église sur le puits ; et il lui a été donné, dit on, à cause que l’église est bâtie sur un puits, où l’histoire d’Arménie rapporte, que St. Gregoire fut jeté et fut conservé, étant nourri de la même manière que Daniel le fut en la fosse des lions. Ce monastère est sur les confins du territoire d’Irivan, au midi d’Echs-miazin. Les gens du pays disent qu’on voit là les ruines d’Artaxarte. Ils appellent cette ville Ardachat, du nom d’Artaxerxes, que les Orientaux nomment Ardecher. Ils disent encore, qu’on voit parmi ces ruines, celles du Palais palais de Tiridate, qui fut bâti il y a 1300. ans. Ils disent de plus, qu’il y a une face du palais qui n’est qu’à demi ruinée, qu’il y reste quatre rangs de colonnes de marbre noir de neuf chacun : que ces colonnes entourent un grand monceau de marbres ouvragés, et que les colonnes sont si grosses que trois hommes ne les sauraient embrasser. On appelle tout le lieu où est cet amas de ruines Tact-terdat, c’est-à-dire, le trône de Tiridate. Je ne parlerai point des autres couvents, ni des particularités que les Arméniens en racontent, ni des reliques qu’ils disent que l’on y montre, parmi lesquels ils mettent la Véronique, le corps de saint. Thomas, et de St. Simon, parce que tout cela est fade, pour ne pas dire ridicule.

Ce serait ici le lieu de traiter amplement de la créance des Arméniens et de leur culte ; mais c’est une matière que j’aime mieux laisser de côté. Je dirai seulement que ceux qui leur ont enseigné premièrement la théologie étaient des Grecs, et des Eutychéens, qui leur expliquèrent la procession du Saint. Esprit, comme les Grecs la tiennent, savoir, qu’elle est non du Père et du Fils, mais du Père par le Fils ; et l’Incarnation, comme le font les Eutychéens, qui soutiennent qu’il n’y a qu’une nature en Jésus-Christ ; ainsi ils sont toujours demeurés engagés dans les sentiments des monophysites, qu’on appelle en Orient Jacobites, sans les entendre du tout aujourd’hui, parce qu’ils sont très-ignorants. Du reste, ils sont chrétiens orthodoxes, faisant le service divin comme on le faisait dans le quatrième siècle, sans qu’ils y aient rien changé du tout, en lisant la parole de Dieu, et en chantant les psaumes en leur propre langue, sans rendre de culte scandaleux aux images. Quand le mystère eucharistique se célèbre parmi eux, c’est pour toute l’église conjointement, prêtres et peuple qui communient tous d’un même pain simple et ordinaire, et d’un même calice de vin pur, jusques aux enfants mêmes.

Le clergé arménien consiste en un patriarche, des évêques, des prêtres, et des moines qui sont de l’ordre de saint. Basile seulement, n’y en ayant d’aucun autre ordre. Le patriarche, qu’ils appellent califfé, c’est-à-dire, successeur, et aussi pontife ; et les évêques, qu’ils appellent vertabiet, sont pris d’ordinaire d’entre les moines qu’ils appellent oppiga. Je dis qu’ils sont pris d’ordinaire, car il arrive quelquefois qu’un prêtre séculier est fait évêque, selon qu’il a de l’ambition et des moyens. Car il faut observer que cette dignité ne s’obtient que par argent. Désordre lamentable, dans lequel se trouve aujourd’hui cette ancienne Église d’Orient.

Le patriarche achète son office du bras mahométan, et puis il vend le sacerdoce à qui plus lui en offre. On reconnaît les évêques de l’ordre monacal au bâton pastoral, et à ce qu’ils sont assis en prêchant. Ils passent pour plus doctes que les autres ecclésiastiques, et l’on se rapporte principalement à leurs décisions en matière de religion. Ces moines n’ont jamais pouvoir de faire d’autres fonctions ecclésiastiques que de dire la messe. Ils n’ont point de temps réglé pour faire le noviciat, y en ayant qui sont jusqu’à huit ans dans le couvent avant que de recevoir l’habit. Le jour qu’on le leur donne, on leur fait une croix à la tête, en coupant un floquet de cheveux aux quatre coins, et on les séquestre quarante jours, durant lesquels ils doivent passer en jeûnes et en prières, que pour mieux garder on les oblige de ne parler à personne, de ne pas voir la clarté du soleil, et de ne manger qu’une fois le jour ; et après ces quarante jours, ils sont deux ans à s’abstenir de viande, et puis ils vivent comme les autres religieux.

Quand les cheveux qu’on leur a coupés en croix à la tête sont revenus, on ne les coupe plus, mais on leur fait une couronne ; et comme tous les Arméniens sont d’opinion que cette couronne, qu’on leur dit être faite en mémoire de la couronne d’épines, est autant la marque du chrétien, qu’aucune autre marque extérieure qu’il puissent porter, ils portent tous la couronne à la tête, tant les laïques, que les gens d’Église. Les clercs séculiers sont tous de l’ordre de prêtrise, il n’y en a point d’autres. On les appelle derder. Le mariage leur est permis comme aux laïques mais les sept premiers jours qu’un prêtre est marié, il ne lui est pas licite de dire la messe non plus que de voir sa femme les sept jours suivant celui qu’il l’a dite. Mais ensuite il vit toujours avec elle. Ils appellent tous les ecclésiastiques d’un mot générique Baronther, qui signifie ministre, et docteur, revenant à celui de rabi chez les juifs.

J’ai déjà remarqué que les Arméniens se sont toujours tenus à leur culte ancien. C’est une chose merveilleuse, ou si vous voulez miraculeuse, que quoiqu’ils soient depuis quelque onze siècles sous la domination mahométane, qu’ils soient pauvres, et qu’ils soient ignorants, comme on peut s’imaginer que le doivent être des gens réduits dans une telle servitude ; néanmoins leur foi est à toute épreuve. Ils la maintiennent sans en vouloir embrasser d’autre, se conservant également et contre les vexations des mahométans leurs souverains maîtres, et contre les missions de l’Église romaine, qui depuis plus de deux siècles, travaille par ses missionnaires, prêtres, et moines, à les attirer dans sa communion. On ne peut dire les artifices et les dépenses, que la cour de Rome a faites pour cela, mais inutilement ; car dès que ceux qui se font de sa religion en Europe, sont de retour chez eux, ils sont plus Arméniens que jamais ; et ils se mettent de nouveau à maudire le pape Léon, comme celui qu’ils prétendent avoir rompu l’union qui était entre les Églises d’Orient et d’Occident, et tous ses successeurs ; et à détester toutes les opinions de l’Église romaine, qui sont contraires aux leurs.

leurs. La principale pratique qu’on fait jurer à Rome aux prêtres arméniens de bien garder, c’est de mettre de l’eau dans le vin du calice, mais c’est par où ils commencent toujours à rentrer dans leur communion ; et quoi qu’on pût faire,, on ne réduirait jamais un prêtre arménien à mêler volontairement de l’eau dans le calice.

Cependant, à parler humainement, c’est l’éducation simplement qui attache les Arméniens, et tous les autres chrétiens de l’Orient, à la religion chrétienne. Car ils ne sont jamais capables de dire pourquoi ils sont chrétiens. Ils apprennent dans leur enfance à dire Christous ; à faire le signe de la croix ; et à jeûner ; ce qu’ils font toute leur vie, s’imaginant que c’est être fort bon chrétien, que de pratiquer cela régulièrement, parce qu’on ne leur a pas appris autre chose, si ce' n’est à aller à l’église, quand ils sont dans leurs propre pays, ou en des lieux où ils ont l’exercice de leur religion. Leurs jeûnes sont longs, fréquents, et rudes, s’abstenant de chair et de poisson, d’œufs et de beurre, de lait et de fromage ; et ne faisant qu’un repas par jour, au coucher du soleil. Le vin leur est aussi interdit aux jours de jeûne par leurs anciens canons, mais la plupart du monde ne laisse pas d’en boire, et des ecclésiastiques même : Aussi ne pourraient-ils pas autrement supporter de si rudes mortifications. Voici quels sont les temps de leurs jeûnes. Premièrement, tous les mercredis et les vendredis de l’année, excepté depuis Pâques jusqu’à l’Ascension, qui est le temps de toute l’année, où ils font le plus de réjouissance, à cause de la résurrection de Notre Seigneur. Secondement ils font les dix jeûnes suivants, chacun d’une semaine, excepté le dernier.

1. Celui d’après le premier dimanche de la Trinité, qu’ils appellent jeûne de pénitence. 2. Le jeûne de la Transfiguration. 3. Le jeûne de la Notre Dame d’Août, dont le dernier jour ils ne s’abstiennent que de vlande.

4. Le jeûne de la croix, qui vient en Septembre, lequel ils observent comme le précédent.

5. Un jeûne de Pénitence après le 13. Dimanche de la Trinité.

6. Un autre semblable après le 21. Dimanche.

7. Le jeûne de l’Avent.

8. Celui de Noël, dont ils ne commencent pas la fête à minuit, mais le matin comme les autres fêtes, jeûnant la vigile du matin au soir. 9. Un jeûne de pénitence avant le Carnaval, qui dure quinze jours.

10. Le grand Carême qu’ils commencent dès le lundi.

Outre ces jeûnes d’obligation, qui emportent la moitié de l’année, il y en a trois autres de dévotion, chacun de cinquante jours. Le premier est de Pâques à la Pentecôte : le second de la Trinité à la Transfiguration. Le troisième du vingtième dimanche de la Trinité à Noël. Ceux qui les observent exceptent le samedi et le dimanche, auxquels ils ne font que s’abstenir de viande. Il y a un autre petit jeûne de dévotion, qui est de l’Ascension à la Pentecôte. Je me souviens qu’ayant l’honneur d’entretenir feu Monsieur le Grand Duc Duc sur les religions des peuples de l’Orient. S. A. S. se mit à dire : Je vois que ces chrétiens-là ont été bien chargés de jeûnes ; les mahométans bien chargés de prières ; et nous autres catholiques romains de beaucoup de fêtes.

À douze lieues d’Irivan, à l’est, on voit le mont célèbre, où presque tous demeurent d’accord que s’arrêta l’arche de Noé, encore que personne n’en ait de preuve solide. Quand l’air est serein, ce mont n’en paraît pas à deux lieues, tant il est haut et grand. Je crois pourtant en avoir vu de plus élevés ; et si je ne me trompe, l’endroit du Caucase, que je passai en venant de la mer Noire à Acalziké, est plus haut que le mont dont nous parlons. Les Turcs l’appellent Agridag c’est-à-dire la montagne élevée ou massive. Les Arméniens et les Persans le nomment communément Macis. Les Arméniens tirent ce nom de Mas ou Mesech, fils d’Aram, qui a donné à leur nation, disent-ils, la dénomination et l’origine. Les Persans le font venir d’Azis, mot de leur langue qui signifie chéri, bien aimé ; et ils veulent qu’on ait ainsi appelé ce mont, à cause du choix que Dieu en fit pour le faire servir de port heureux à l’arche qui portait le genre humain. Voilà des étymologies tirées de force, autant qu’aucune autre, et ce sont bien celles-là qu’on peut comparer au son des cloches. Ce mont a encore deux autres noms dans les livres persans, savoir Cou-Nouh, c’est-à-dire Mont-Noé, et Sahat-toppus, c’est-à-dire Heureuse butte. L’Écriture sainte ne lui donne point de nom particulier. Elle dit simplement que l’arche de Noé s’arrêta sur la montagne d’Ararat, qui qui est l’Arménie, comme l’on dit. Ce sont ces montagnes qui sont si célèbres dans les auteurs grecs et latins, qu’ils disent être partie du mont Taurus, et qu’ils appellent Gordiens, Cordéens, Cordueniens, Cardiens, Curdes et Carduches ; chaque auteur changeant ainsi le nom en le voulant tourner selon l’inflexion de sa langue.

Les Arméniens ont dans leurs traditions que l’arche est encore sur la pointe de ce mont Macis. Ils ajoutent que jamais personne n’a pu monter jusqu’au lieu où elle s’arrêta. Ils croient cela fermement sur la foi d’un miracle, qu’on dit être arrivé à un moine d’Echsmiazin, nommé Jaques, qui depuis fut évêque de Nizibe. On conte que ce moine prévenu de la commune opinion que ce mont était sûrement celui où l’arche s’arrêta après le déluge, fit dessein de monter au sommet, ou de mourir dans l’entreprise. Qu’il parvint à la moitié ; mais qu’il ne put jamais passer outre ; parce qu’après avoir monté tout le jour, il était la nuit, pendant son repos, reporté miraculeusement au même lieu d’où il était parti le matin : Que cela continua longtemps de la sorte, et qu’enfin Dieu exauça les vœux de ce moine, et voulut bien remplir une partie de ses désirs : Que pour cela il lui envoya par un ange une pièce de l’arche, en lui faisant dire de ne se plus fatiguer vainement à monter la montagne, parce que Dieu en avait interdit l’accès du sommet aux hommes. Voilà leur conte, sur lequel je dirai deux choses. La première, qu’il ne s’accorde pas avec le récit des anciens auteurs, comme Joseph, Berose, et Nicolas de Damas, qui assurent, que de leur temps on montrait des restes de l’arche, et qu’on prenait comme un préservatif salutaire la poudre du bitume dont elle était enduite. La seconde, qu’au lieu qu’on fait passer pour miracle que personne n’ait jamais pu monter au sommet de ce mont, je tiendrais plutôt pour un grand miracle si quelqu’un y montait ; car ce mont n’a nulle habitation, et du milieu en haut il est perpétuellement couvert de neiges qui ne fondent jamais ; de manière qu’en toute saison il paraît comme quelque prodigieux monceau de neige. Ce que je rapporte de ce mont fera sans doute trouver étrange à ceux qui ont lu le voyage du P. Philippe, carme déchaussé, qu’il se soit avisé de dire, que le Paradis terrestre y est en quelque plaine que Dieu conserve de froid et de chaud. Ce sont les termes de son traducteur. La pensée me paraît tout à fait plaisante ; et je croirais que l’auteur y a entendu raillerie, s’il ne disait fort sérieusement en ce livre, beaucoup de choses, qui n’ont pas plus de vraisemblance.

Au pied du mont, il y a dans un village de chrétiens, un monastère nommé Arokilvanc, c’est-à-dire le monastère des apôtres. Les Arméniens ont grande dévotion pour ce lieu, croyant que Noé y fit sa première demeure, et les premiers sacrifices après le Déluge. Ils disent qu’on y a trouvé les corps de st. André et de saint. Mathieu ; et que le crâne de cet évangéliste est resté dans l’église du monastère. Ils content cent autres particularités de ce lieu, et de tout ce territoire, dont ils font leur terre sainte : mais elles sont toutes si éloignées du vraisemblable, qu’on mériterait en les rapportant, d’être accusé de conter des songes, ou des contes faits à plaisir.

J’allai descendre à Irivan au logis d’un Arménien de mes amis, nommé Azarie. C’est un homme que ceux de sa nation ont fort persécuté, pour avoir été à Rome se faire catholique romain et disciple de la propaganda, et pour avoir tâché d’établir les capucins à Irivan. Je le trouvai indisposé et au lit. se leva néanmoins pour aller donner nouvelles de mon arrivée. Il craignait qu’on ne lui fît une affaire s’il le remettait au lendemain. Il alla au palais ; mais il ne put voir le gouverneur, qui était retiré dans l’appartement de la princesse sa femme. Un eunuque fit le message.

Le 8. au matin le gouverneur m’envoya visiter et me fit dire que j’étais le bienvenu. Le sieur. Azarie se chargea d’aller de ma part le remercier très-humblement, et lui faire savoir qui j’étais. Le gouverneur lui témoigna qu’il avait grande envie de me voir au plus tôt, et une partie des bijoux que j’avais apportés. Il lui demanda ensuite combien de gens j’avais avec moi, et lui ordonna de s’informer où j’aimerais mieux loger, dans la forteresse, ou au Caravansérail qu’il a fait bâtir, et de le lui faire savoir promptement. Je choisis le Caravansérail, parce qu’il n’y a point de lieu plus sûr, et parce qu’on n’y manque jamais de compagnie, à cause qu’il y a des marchands de tous les endroits de l’Asie, et qu’il y aborde chaque jour des voyageurs. Le gouverneur me fit donner un des plus grands appartements.

Le 9. de bon matin, je m’y en allai, et je fus occupé tout le jour à m’y établir. À midi, un officier du gouverneur m’apporta une ordonnance de l’intendant pour prendre tous les jours à l’office du pain, du vin, de la viande, des truites, du fruit, du ris, du beurre, du bois, et d’autres denrées nécessaires pour six personnes. La quantité de chaque chose est réglée, on ne l’augmente, ni diminue jamais : mais la portion qu’on donne pour une personne est si grande, que deux s’en peuvent fort bien nourrir.

Le 10. le gouverneur m’envoya dire avec tant d’empressement de l’aller voir, et de lui porter une partie de mes bijoux, que je ne pus différer. Je le trouvai en un grand cabinet, fort propre, et bien éclairé. L’intendant de toutes les monnaies de Perse, qui faisait alors la visite à Irivan, était avec lui, et quatre autres seigneurs du pays. Il me fit beaucoup de caresses, répéta trois fois que j’étais le bienvenu, et fit servir des confitures, et de l’eau de vie de Moscou. Je lui présentai d’abord la patente du roi et celle du grand maître, desquelles on a parlé. Il en fit beaucoup d’état, et passa une heure à me demander les nouvelles de l’Europe, tant des dernières guerres, et de la présente disposition ! des États chrétiens, que des sciences, et des nouvelles découvertes. Il en passa une autre à considérer les pierreries et les bijoux que je lui faisais voir, dont il raisonnait en homme qui s’y connaissait fort bien. Il m’apprit que dans les poètes persans, les émeraudes de vieille roche sont appelées émeraudes d’Égypte, et qu’on tient qu’il y en avait une mine en Égypte, qui est à présent perdue.

Il mit à part tout ce qui lui agréa, et tout ce qu’il crut pouvoir agréer à la princesse sa femme, et me retint à dîner. Le dîné fini il m’honora encore demi-heure de temps de sa conversation, et ensuite il me donna congé, commandant en ma présence à un officier d’aller au Caravansérail dire au concierge, qu’on eût soin de bien veiller à ma sûreté, et à ma satisfaction. Il eut encore la bonté de dire à cet officier qu’il le faisait mon mehemander. On me dit qu’un mehemander est comme un gentilhomme servant, et qu’on en donne à tous les étrangers de condition pour avoir soin d’eux. Le gouverneur lui commanda de ne me laisser manquer de rien, et de me faire porter de ses offices tout ce que je voudrais manger. Le soir il m’envoya un régal d’eau de vie de Moscou.

Ce gouverneur est becler-beg, c’est-à-dire seigneur des seigneurs. On appelle ainsi les gouverneurs des grands gouvernements, pour les distinguer des autres, qu’on appelle can, comme on l’a déjà dit. Il a aussi le titre de serdar, ou général d’armée. C’est un des principaux seigneurs de Perse, et un des plus judicieux et des plus fins politiques qu’il y ait. Il s’appelle Sefi-couli-can. Ce nom signifie le duc esclave de Sefi. Il a eu les plus beaux gouvernements de l’empire du temps du feu roi : mais, par une intrigue de femmes, il fut disgracié trois ans avant la mort de ce prince. Celle qu’il a épousée est du sang royal du côté de sa mère. Cette princesse, au commencement du règne du roi d’à présent, mit son mari dans les bonnes grâces de Sa Majesté. dont il obtint peu de temps après le gouvernement d’Irivan ; gouvernement le plus considérable du royaume, et du plus grand revenu : car il produit trente deux mille tomans par an, qui sont près de cinq cent mille écus. Les avanies, les présents, et les voies indirectes de s’enrichir en produisent encore deux cent mille. Ce seigneur est sans doute le plus riche de toute la Perse, et le plus heureux. Le roi l’aime, la cour le révère, et ses deux fils sont les uniques favoris de Sa Majesté. Les peuples de son gouvernement le chérissent et le respectant beaucoup, parce qu’il est populaire, qu’il fait justice, et qu’il est moins concussionnaire que les autres. Il mérite toute sa fortune ; car outre ces bonnes qualités, il a du savoir, et il aime les arts et les sciences.

Le 11. ce seigneur m’envoya quérir pour aller à la noce du frère de son intendant, où il était. Je le trouvai fort gai et fort content. Il avait reçu à porte ouvrante un ordre du roi par un coulom-cha, qui était venu d’Ispahan en treize jours. Cet ordre était pour une affaire importante. Plusieurs sultans qui sont des seigneurs de contrées, et des gouverneurs de places forte ayant refusé de recevoir ses ordres, et ayant fait porter contre lui beaucoup de plaintes au roi et aux ministres : Lui de son côté avait fait représenter ses droits, Sa Majesté. avait prononcé en sa faveur, et lui avait envoyé un ordre de se faire obéir. Le coulom-cha devait exécuter cet ordre, et faire faire satisfaction au gouverneur. Coulom-cha signifie esclave du roi, Ce n’est pas que ceux qui portent ce nom ne soient libres, comme les autres sujets naturels, mais ils le prennent pour marque du parfait dévouement qu’ils ont au souverain, et parce qu’ils y ont été élevés dès le bas âge. Ces esclaves du roi ont à la cour de Perse à peu près le même emploi, que les gentilshommes ordinaires ont à celle de France. Ce sont la plupart des enfants de qualité qu’on engage fort jeunes au service, tant pour l’émolument qu’ils en tirent, que pour leur faire avoir de bonne heure entrée à la cour. Il y a des seigneurs qui y mettent leurs fils dès l’âge de cinq ans. Le roi leur donne des appointements selon la qualité de leur famille, ou selon le service qu’elle rend au roi ; car cela tient lieu de récompense aux parents. La paie ordinaire est de vingt tomans par an, avec la nourriture. Vingt tomans sont 900 francs. La nourriture prise en argent monte à 500 francs. On l’augmente d’ordinaire, à mesure que ceux qui la reçoivent grandissent et servent bien, ou à proportion de la bienveillance que le roi leur porte. Ils sont assidus à la cour, on les emploie à exécuter les ordres d’importance. On les envoie porter aux gouverneurs les présents du roi. On en prend pour remplir les charges.

Les ordres pressants se portent en poste. On appelle les courriers tchapars. Ce mot vient d’un participe de la langue turque qui veut dire galopant, d’où vient le mot de tchapgon, qui dans la même langue signifie un coureur. Ces tchapars font beaucoup de diligence, quoiqu’ils ne trouvent pas toujours des chevaux quand ils en ont besoin. Il n’y a point de postes établies en aucun endroit de l’Orient. En Perse, les courriers du roi, et des gouverneurs, prennent des chevaux partout où ils en trouvent, et ils ont permission de démonter les gens sur les grands chemins. Les régents des lieux où ils passent sont aussi obligés de leur en fournir. C’est un tout à fait mauvais ordre que celui-là, car les petites gens, qui n’ont pas la force ou le courage de résister sont obligés, ou de donner quelque argent à ces courriers, ou de mettre pied à terre, laisser emmener leur chevaux, et courir après. Ils n’en osent prendre aux gens de considération, aux officiers du roi, et aux étrangers qui vont à la cour ; et ils n’ont garde de le faire, crainte de quelque méchante suite. Ils prennent d’ordinaire des chevaux aux villages où ils passent. Ils n’ont pouvoir de s’en servir qu’une traite. On envoie après eux un valet pour les ramener.

Ces courriers sont fort reconnaissables à leur équipage. Ils portent un manteau lié derrière eux, et une petite besace qui passe dans le pommeau de la selle et s’attache aux arçons. Ils ont le poignard, l’épée, et le carquois au côté, et un bâton à la main. Ils se passent le corps dedans l’arc, et ont une grande écharpe qui fait deux tours au cou, passent en croix sur le dos et sur l’estomac, et s’attache à la ceinture. Quand on les aperçoit de loin, ceux qui se sentent gens à être démontés, s’enfuient et se cachent, ou composent pour quelque argent, ou leur donnent leurs chevaux. Ces courriers vont d’ordinaire deux à deux, et quand ce sont des personnes de qualité, il est plus difficile de se tirer de leurs mains, parce qu’il n’y a point à composer avec eux, et parce qu’ils frappent du bâton et de l’épée, lorsqu’on leur fait résistance ; sachant bien qu’ils seront approuvés, ce qui est une violence que les autres courriers n’osent faire.

Une des principales dépenses extraordinaires que les grands sont obligés de faire, est lorsque le roi leur envoie des ordres, ou des présents, par un coulom-cha, ou par quelque autre personne de qualité ; car il faut qu’on l’habille, à son arrivée, et qu’à son départ, on lui fasse un présent convenable à l’emploi ou au crédit qu’il a. Il faut de plus qu’on le régale et qu’on le divertisse bien tout le temps de son séjour. Le coulom-cha, dont je viens de parler, coûta au gouverneur d’Irivan, à ce que j’ai su, 400. tomans, qui sont dix-huit mille livres, sans la dépense du logement et de la nourriture. Fort souvent même, le roi taxe le présent qu’on doit faire à la personne qu’il envoie ; et quand cela arrive, on est obligé de le payer d’abord comme une dette, et de faire encore des libéralités au double du présent. On en use avec ces envoyés selon leur famille, leur mérite, et leur crédit à la cour. On a égard à tout cela ; et lorsqu’on sait que l’envoyé, ou ses parents, approchent la personne du roi, on lui fait un traitement bien plus honnête, à dessein qu’il en fasse une bonne relation. Je me souviens à ce propos, que l’an 1669. lorsque le roi donna au fils du premier ministre la charge de colonel des mousquetaires, Sa Majesté. lui en fit porter par ses orfèvres les expéditions et l’habit royal, pour les récompenser de quelques bijoux qu’ils avaient faits fort à son son gré, et qu’il taxa à 300 tomans le présent que le colonel leur devait faire. Les quatre principaux d’entre eux portèrent ces expéditions, et cet habit : et au lieu de 300 tomans, ils en eurent 400. qui sont dix-huit mille livres, et un autre régal en étoffes.

Je demeurai trois heures à la noce, et me retirai après le dîner, où il n’y avait que neuf personnes, outre le marié et son parrain, qui étaient magnifiquement vêtus, et qui avaient au turban des aigrettes de pierreries. Le maître de la maison, ses frères, et ses fils, étaient debout au bas de la salle, avec plusieurs officiers du gouverneur. Chacun des conviés était servi en entrant d’un grand bassin de confitures sèches et liquides, sur de petites assiettes de porcelaine. Les bassins étaient de bois peint et doré, on ne peut rien voir de plus propre. Le festin se fit dans une salle basse, assez petite pour une telle fête, élevée de deux pieds, ouverte sur une cour qu’on avait accommodée en lice, et qui était couverte de tentes, où je trouvai en entrant des lutteurs et des gladiateurs qui divertissaient la compagnie. Les lutteurs sont nus, à un petit caleçon près, fait de cuir, qui n’a que la largeur nécessaire, pour couvrir devant et derrière, les parties que la pudeur permet le moins d’exposer, et qui est serré tout ce qui se peut. Ils ont le caleçon, et tout le corps oints d’huile mêlée de poudre de hanna, ce qui les fait paraître peints en orangé. C’est afin qu’on ait moins de prise sur eux. Les lutteurs sont partout en Orient mis de même, et c’était la même chose dans les premiers temps du monde, entre ceux qui combattaient à la lutte et au pugilat, pour des prix considérables. La victoire consiste à mettre son ennemi plat à terre à force de corps. Ce qu’ils font d’ordinaire, après que le combat a duré tant de temps qu’il n’en peut plus, en l’élevant et puis l’abattant sur le dos tout de son long. Un des invités contait d’un maître de lutte fort fameux, qu’il avait réduit son art à 365. tours, qu’il enseignait à ses disciples, en gardant un pour lui qu’il appelait le tour dérobé, par allusion aux cinq jours surnuméraires du calendrier solaire dont les mois sont chacun de 30 jours, lesquels cinq jours les Persans appellent les jours dérobés. Un lutteur, qui avait été son prévôt, s’étant rendu fameux par son art, en devint si insolent, que de lui faire un défi devant le gouverneur de la province, se confiant en sa vigueur et sa force. Le maître lutteur, qui sentait bien la supériorité de son ingrat disciple à cet égard, mais qui se confiait en son coup de réserve accepte le défi. Le vice-roi voulut être présent au duel, et il en donna le jour et le lieu. Les assauts ordinaires s’étant passés à l’admiration de l’assemblée, le maître lutteur prit subitement son adversaire par le milieu du corps, et le jeta par dessus sa tête à la culbute. Les spectateurs en grand nombre, qui avaient tous fait des vœux pour lui contre son arrogant disciple, poussèrent de grandes acclamations. Celui-ci s’étant rendu selon la coutume, alla se jeter à genoux devant le vice-roi, criant que son ennemi ne lui avait jamais montré ce tour. Cela est vrai, répondit le maître lutteur, je le gardais pour une telle occasion, d’un suffisant disciple qui défie son maître ; selon la maxime des sages, de ne donner jamais à son ami un avantage dont il se puisse prévaloir en devenant ennemi.

Le divertissement de la lutte ayant duré une heure on fit retirer les acteurs, et la cour ayant été couverte aussitôt de gros feutres et de beaux tapis par dessus, on fit venir la grande bande de musiciens, et celle des danseuses, qui furent plus de deux heures sur la scène sans ennuyer. Le gouverneur passa le temps à les voir, et à s’entretenir avec l’envoyé du roi, et avec l’assemblée, et particulièrement à me faire conter de nouvelles de D’Europe.

Les gouverneurs des grandes provinces ont leur train composé des mêmes sortes d’officiers que celle du roi ; ayant, entre autres, leur bande de musiciens et leur bande de danseuses. La danse étant un exercice déshonnête dans l’Orient, on n’y a point l’habitude de danser, soit pour se divertir, soit pour se donner bonne grâce ; mais on y a la danse comme un art, ou comme une profession pour divertir le monde, semblable à la profession du théâtre dans l’Europe : avec cette différence néanmoins, que dans l’Orient l’art de la danse est non seulement déshonnête, mais même infâme, surtout à l’égard des femmes, parce que les danseuses sont aussi constamment femmes publiques. La danse n’est exercée dans la Perse que par des femmes, de même que le jeu des instruments ne l’est guère que par les hommes. Pour ce qui est du chant, les hommes d’ordinaire sont les meilleurs chanteurs, tirant une grande voix du fond de l’estomac, qu’ils font rouler avec beaucoup de force et beaucoup d’éclat. Les danseuses chantent aussi, mais elles ne le font, ni si bien que les hommes, ni si agréablement même. Mais en revanche elles ont une agilité de corps incomparable, faisant des tours et des sauts si légèrement, que souvent elles échappent aux yeux, passant en cela les meilleurs baladins et danseurs de corde. Je les ai vu se détordre le corps en plus de postures, que l’on ne fait ces hommes de bois que les peintres appellent manequins : car entre autres elles se renversent le corps en terre jusqu’à toucher de la tête les talons, et marchent en cette posture sans s’aider des mains. Elles dansent sur une main et sur un genouil en cadence, et elles entremêlent leur danse de cent tours d’agilité surprenants. Les femmes en Orient portent. comme les hommes des pantalons, qui leur couvrent la cheville du pied ; ainsi quelques tours qu’elles fassent, et de quelque manière qu’elles portent le corps, on n’en voit rien à découvert que le visage, les mains, et les pieds, lesquels sont toujours tenus aussi propres que les mains, et sont souvent ornés de bagues comme les mains.

Les musiciens, et les danseuses, sont les mimes, ou les comédiens des Orientaux ; ou pour mieux dire, ce sont leur opera ; car on n’y fait que chanter des vers, et la prose n’entre point dans leurs chants. On ne fait point de fête en Perse et aux Indes sans les y appeler. Les danseuses sont mandées à tous ces grands festins qu’on appelle megelez, c’est-à-dire, assemblée, et à toutes les audiences des

L des Ambassadeurs, sinon la Troupe entière, au moins les deux tiers ; car, tour-à-tour, plusieurs font exemptées de fonction, sous prétexte d’incommodité. Les pièces qu’elles représentent sont toujours des sujets amoureux.

Les plus nouvelles actrices ouvrent la scène, qui commence par la description de l’amour, dont elles dépeignent les appas et l’enchantement, et représentent ensuite les passions, et la fureur, ce qu’elles entremêlent d’épisodes, qui contiennent des portraits de beaux garçons et de belles filles, vifs et touchants au delà de ce qui se peut imaginer ; et c’est là d’ordinaire le premier acte. On voit au second la troupe séparée en deux chœurs, représenter l’une les poursuites d’un amant passionné, l’autre les rebuts d’une fière maîtresse. Le troisième contient l’accord des amants, et c’est là-dessus que les actrices se passent, et qu’elles épuisent la voix et les gestes. Les chanteurs et les joueurs d’instruments sont debout aux endroits passionnés, et s’approchent d’elles plus ou moins, quelquefois jusqu’à crier dans leurs oreilles pour les animer, avec quoi elles sont mises comme hors d’elles mêmes, et transportées ; mais c’est-là aussi, où les yeux et les oreilles, en qui il reste quelque pudeur sont obligés de se détourner, ne pouvant soutenir ni l’effronterie, ni la lascivité de ces derniers actes. Cependant cela ne blesse point la vertu persane, chez qui la continence passe pour un défaut, et même pour un péché ; leur religion enseignant que les hommes sont obligés de pratiquer l’acte de mariage, dès qu’ils en sont capables. Néanmoins moins comme parmi ces actrices, et ces musiciens, il y a toujours des gens qui connaissent tout le monde, elles assaisonnent leurs pièces au goût de ceux qui les font venir, ou qui les doivent payer. Mais c’est s’être déjà trop étendu sur un tel sujet.

Les danseuses vont par troupes, comme je l’ai observé. Celle du roi, par exemple, est de vingt quatre, qui sont les plus fameuses courtisanes du pays. Elles ont une supérieure, qui est d’ordinaire une des vieilles de la bande, mais sans demeurer pourtant ensemble ; au contraire, elles sont d’ordinaire répandues dans les quatre coins de la ville. La fonction de cette supérieure est de les assembler, et de les mener où l’on demande la troupe, de prévenir les querelles que la jalousie ou l’intérêt fait naître entre elles, ou de les apaiser, de les protéger aux occasions d’insulte, d’avoir l’œil sur leur conduite, et de les châtier lorsqu’elles manquent à observer l’économie de leurs bandes ; ce qui se fait par le fouet, et en cas de récidives, la supérieure les fait casser, et mettre hors de la troupe. Enfin, elle a le soin de leur faire apporter leurs gages, et celui de prendre garde que leurs habits soient riches, leurs meubles propres, et leur train en bon ordre, selon qu’il est réglé dans leur emploi. Le train de ces danseuses est de deux filles, un laquais, un cuisinier, et un palefrenier, avec deux ou trois chevaux. Quand elles suivent la cour, elles en ont quatre de plus pour leur bagage ; car en Orient il faut porter tout avec soi, comme on fait aux armées. Un des chevaux porte deux grands coffres, un autre deux grandes valises, le troisième est pour la cuisine, et le quatrième pour la nourriture et la cure des autres chevaux. Il n’y a point de tente dans leur équipage, parce qu’on leur en fournit, ou de logement, durant leur route. Leur paye est de dix-huit cents francs par an, avec une certaine quantité d’étoffes pour leurs habits, et une ration de tout ce qu’il faut pour la nourriture d’eux et de leur train. Il y en a qui ont jusques à neuf cents écus, le roi haussant leur paye, selon que les personnes lui plaisent ; mais tout cela n’est que la moindre partie de leurs émoluments, y en ayant entre elles qui emportent quelquefois plus de cinquante pistoles d’un lieu où elle n’aura pas été gardée vingt-quatre heures, tant la débauche est désordonnée en Perse, et jetée dans la profusion. Le roi leur fait souvent des présents considérables, selon que leur danse, et autres attraits, le touchent. Les grands seigneurs en font de même. Je me souviens, qu’étant l’an 1665. en Hircanie, où j’étais allé trouver Abas second, je vis un soir à la cour deux de ces danseuses, qui avaient chacune pour plus de dix mille écus de pierreries sur elles ; et comme j’étais dans l’admiration de les voir si superbement parées, elles m’invitèrent de voir leur quartier. J’y fus le lendemain avec mon interprète, car je ne savais pas encore parler persan, et avec un chirurgien français. Leur appartement était fort riche et somptueux, et comme les parfums font la grande volupté des pays chauds, il y en avait dans tout et partout chez ces courtisanes.

Une chose commune entre elles, c’est de les appeler d’un nom qui marque le prix auquel elles se donnent par visite, la dix tomans, la cinq tomans, la deux tomans. Un toman vaut quinze écus de notre monnaie : il n’y en a point qui se donne à moins d’un toman, et quand elles ne le valent plus, on les met hors de la troupe, et on en met une autre à leur place. Cependant, il n’y a presque point de ces femmes, qui se retire riche de cet infâme métier ; parce qu’elles achètent à leur tour le plaisir qu’elles ont vendu, à quoi elles s’appauvrissent, de manière qu’il ne leur reste de tout ce gain déshonnête, qu’un repentir de l’acquisition, lequel est plus grand que le regret de l’avoir dissipé. Les troupes des danseuses des provinces ne sont d’ordinaire que de sept ou de huit filles.

En Perse, les femmes publiques sont plus reconnaissables qu’en pays du monde, quoiqu’elles aillent vêtues et voilées comme les autres. Mais, outre que leur voile est plus court, et moins clos, leur contenance et leur port les fait connaître au premier regard. Leur nombre n’est pas fort grand dans les provinces, mais à Ispahan, la ville capitale, il est excessif. On me disait, l’année 1666. que j’y étais, qu’il y en avait quatorze mille d’enregistrées ; car comme elles paient tribut, et font un corps, qui a son chef, et ses officiers, on les enregître ; et le tribut que l’on en tire monte à deux cent mille écus. On m’a assuré qu’il y en a une fois autant d’autres qui ne veulent pas être enregîtrées, pour n’être pas connues, et que les officiers sont bien aises de n’enregistrer pas, parce qu’on leur en fait payer beaucoup davantage. Cependant quoique cette abominable profession soit si étendue, il n’y a pas de pays, je crois, où les femmes se vendent si chèrement ; car durant les premières années de leur débauche, on n’en saurait jouir à moins de quinze ou vingt pistoles ; ce qui est incompréhensible, quand on considère, qu’en Perse la religion d’un côté, permet à chacun d’acheter des filles esclaves, et d’avoir autant de concubines qu’on en veut, ce qui devrait diminuer le prix des femmes publiques ; et que de l’autre, la jeunesse manie peu d’argent, et est mariée d’assez bonne heure. Il en faut attribuer la cause à la luxure de ces pays chauds, dont l’aiguillon est plus perçant que dans les autres ; et à l’art de ces créatures, qui est une espèce d’ensorcellement. On leur attribue avec beaucoup de justice la ruine des gens d’épée, et de toute la jeune noblesse qui suit la cour. On dit communément dans le pays, que quiconque est épris d’une courtisane, ne la peut quitter que quand elle le chasse ; ce qui arrive lorsqu’elles ont mis leur amant au dernier écu. J’ai vu des gens de bons sens et de probité même, si enfoncés dans ces malheureux engagements, qu’ils ne croyaient pas possible qu’ils s’en tirassent. Ils disent pour excuse qu’ils sont charmés et ensorcelés, et ils croient fermement que quand ils s’efforceraient de rompre leurs chaînes, ils n’en pourraient venir à bout, et qu’il n’y a que celle qui les y a mis qui puisse les en délivrer. On connaît ces esclaves d’amour à des brûlures qu’ils portent sur le corps, et particulièrement aux bras. Ils les font avec un fer rouge, qu’ils se mettent sur la chair si fort, que la brûlure enfonce l’épaisseur d’une pièce de trente sols, ce qu’ils font au temps que leur passion est la plus ardente, pour témoigner à leur maîtresse, que le feu de leur amour les rend insensibles au feu même. Plus on se fait de ces marques, plus on passe pour amoureux. Il y a des gens qui s’en font en tous les endroits du corps, particulièrement aux reins.

C’est la coutume d’envoyer l’argent à ces sortes de femmes en les envoyant quérir. Lorsque c’est seulement pour les faire danser, on s’adresse à la supérieure, à qui on envoie d’ordinaire deux pistoles pour chacune autant que l’on en veut, six, sept, ou huit : et selon qu’elles dansent bien, on leur fait un présent de plus. Quand c’est par débauche qu’on en fait venir quelqu’une, il faut lui envoyer son prix réglé. Elle vient à cheval, avec une ou deux servantes, et un laquais, et elle emporte par-dessus cela du lieu où elle entre tout ce qu’elle peut. Il me souvient qu’étant en Hircanie, comme je l’ai dit, il y vint un sultan de la frontière, (qui est, comme qui dirait chez nous, un lieutenant de roi de province,) lequel ayant ouï parler d’une courtisane, lui envoya le lendemain deux chevaux, et cinq écus, la priant de venir à son logis. Il pensait que c’était un gros présent ; mais la demoiselle lui fit réponse qu’il ne la connaissait pas, qu’elle ne sortait point de chez elle à moins de trente écus. Il lui en renvoya dix, on les refusa de même. Il en renvoya quinze, et puis vingt, avec le même succès. Ces refus n’ayant fait qu’irriter son désir, il dit à ses amis, Voilà une créature qui fait bien la renchérie : il n’y a pas d’apparence rence de l’aller enlever, nous nous ferions une affaire ; mais il la faut pourtant rendre plus traitable. Sur cela, il lui envoya les dix pistoles. Elle vint, et étant entrée, le sultan lui demanda si elle avait reçu ses dix pistoles. Je les ai données à mes servantes, répondit elle ; car pour moi je ne me donne pas pour si peu. Je suis venue par considération pour vous. Le sultan dit, qu’il ne voulait sinon qu’elle chantât et dansât devant ses amis. Il la tint dans cet exercice jusqu’à minuit, sans lui donner à boire, ni à manger, quoiqu’ils fissent grand’chère ; et après, il la mena dans un cabinet, ou il la tint avec ses amis, tour à tour, jusqu’au jour. Le matin venu elle se croyait hors d’affaires. Mais le sultan, ayant fait assembler tous ses gens dans sa salle, depuis son maître d’hôtel, jusqu’au palefrenier, il y mena la demoiselle, et lui dit : Ma belle, je suis un pauvre petit gouverneur, qui n’ai pas moyen de donner dix pistoles pour une nuit ; mes gens seront de part de la dépense, mais il faut aussi qu’ils soient de part du plaisir. Ils la gardèrent tout le jour et la nuit suivante. Elle fit grand bruit de ce traitement qui pensa causer une grosse affaire au sultan ; mais comme il vit que la chose se poussait contre lui, il la conta au roi avec un tour burlesque, et qui le tira de peine, avec autres dix pistoles qu’il fallut donner pour avoir gardé la courtisant deux nuits au lieu d’une.

Les prostituées qui payent tribut, se tiennent dans des Caravansérails dont elles se sont emparées, personne ne voulant demeurer en telle compagnie ; et celles qui n’en payent, demeurent dans leurs propres maisons, car on ne sait ce que c’est que de locataires en Perse, ni de portion de maison, et encore moins de logis garnis. Il y a de plus à Ispahan un quartier qui en est tout plein, qu’on appelle le Quartier des découvertes, ou dévoilées. C’était autrefois la coutume dans cette ville royale, que dès que le soir était venu, ces prostituées, comme des bandes de corbeaux, se répandaient dans toute la ville, et surtout dans les Caravansérails, allant chercher pratique ; et ce qui était de plus infâme, c’est qu’on prostituait des garçons de même tout publiquement, les promenant en tous endroits dans un ajustement particulier. Saroutaki, grand Vizir, au commencement du règne d’Abas second, lequel était un vieux eunuque de sens et de courage, interdit par de sévères lois cette prostitution contre nature ; et après lui, Calife Sultan, qui lui succéda dans le ministère, et qui fut son émule, en fit d’autres contre les femmes publiques, qui leur défendait de se produire d’elles mêmes, et d’aller nulle part sans y être mandées : et comme il jugea que l’usage du vin était la source de ces abominables excès, il défendit d’en vendre sous de sévères peines, en exécution desquelles on vit empaler de ces prostituteurs de garçons, et précipiter du haut d’une tour une femme qui prostituait ses filles propres, laquelle on fit ensuite manger aux chiens. On espérait alors de voir le pays repurgé, mais il se trouva que les plus sévères châtiments ne corrigeaient autre chose que le scandale public, et l’effronterie avec laquelle les crimes les plus abominables allaient la tête levée.

Après tout ce que je viens de rapporter, qui se pratique en Perse touchant les femmes publiques, il ne sera pas mal à propos de traiter du mariage, tel qu’il est établi dans cette Nation-là.

Je dirai auparavant que la loi mahométane recommande et enjoint l’acte de mariage, comme une obligation à laquelle l’homme fidèle est tenu, et elle défend le célibat et la continence, qu’elle regarde comme un vice, et un péché contre l’intention et le but de la nature. Les Persans enseignent sur ce sujet, qu’il est bien vrai, que depuis Jésus-Christ, jusqu’à Mahomet, le célibat était libre, et même loué, et agréable à Dieu, parce que le Prophète de l’Alliance ou la religion de ce temps-là était né d’une vierge, et avait vécu dans le célibat ; mais que depuis l’établissement d’un autre culte, par un législateur nouveau, Dieu ne veut plus être servi par la continence, mais qu’il veut au contraire que tout homme pratique l’acte de mariage, de sorte que Jésus-Christ même lorsqu’il reviendra au monde, vers la fin des siècles, avec Mahammed Mehdi, le douzième Iman, ou successeur de Mahammed, pour détruire l’Antéchrist ; Jésus-Christ, dis-je, se mariera et aura plusieurs femmes. Ils allèguent sur ce sujet un passage de leur livre sacré, qui porte, qu’au jour du Jugement, la terre sur laquelle un homme vivant en célibat avait accoutumé de coucher, se lèvera contre lui, et dira : Quel crime avais-je commis, qu’un homme ennemi de la nature m’ait foulée, moi qui travaillais incessamment à la génération et à la production des êtres. C’est le texte de cette religion char

R charnelle et brutale ; et comme le commentaire va toujours plus loin que le texte, les docteurs persans enseignent sur celui-ci des choses abominables : comme, qu’il faut donner une femme à un garçon dès qu’il ressent la pointe de l’aiguillon charnel : que c’est un péché de résister à l’amour : et que c’est une œuvre méritoire au contraire de soulager les passions amoureuses ; et il y en a de si brutaux que de dire, qu’on peut éteindre son feu avec le premier objet qu’on rencontre, une femme avec son fils, un homme avec sa fille ; ce qui fait horreur, et ce qu’aussi la plupart des Persans détestent eux-mêmes. Il faut leur

/ donner la gloire d’être les moins brutaux de tous les mahométans sur le péché de la chair, ce qui paraît en deux cas fort importants. Le premier, c’est qu’au lieu que les mahométans des autres sectes tiennent permis le péché contre nature, les Turcs entre autres qui usent de cette permission dans une grande étendue, les Persans le condamnent, et leur magistrature le punit quelquefois ; et bien qu’il y ait parmi eux quelques casuistes trop relâchés sur ce sujet, cependant le plus grand nombre est contre cette infâme volupté. Le second cas est en ce qu’ils ne permettent point aux gens non mahométans d’épouser plusieurs femmes, ni de prendre des concubines, de manière que quand un homme et une femme, tous deux chrétiens, ou gentils, par exemple, seraient d’accord de vivre ensemble, par le contrat d’un bail, comme les mahométans, et iraient à la justice pour en faire passer l’acte, elle ne l’accorderait pas, comme on fait en Turquie, mais renverraient les parties honteusement. Ils disent pour raison de ce procédé, que les religions ont toutes leurs austérités, et leurs voluptés, qu’il ne faut pas séparer. Que la religion chrétienne permet de boire du vin à plaisir, et de toutes sortes, mais ne permet qu’une femme, au lieu que la religion mahométane permet tant de femmes qu’on veut, mais interdit le vin jusqu’à une goutte. On enferme les filles dans les sérails jusqu’à ce qu’on ait occasion de les marier ; mais pour les jeunes hommes, on leur donne une fille esclave, ou une concubine dès qu’ils sollicitent pour en avoir.

Les Persans ne sauraient comprendre, qu’il y ait des personnes qui volontairement, et par choix, vivent en chasteté. Ils répondent hardiment à ce que nous leur contons qui s’observe dans plusieurs pays chrétiens sur de sujet : qu’il y a là quelque énigme dont nous leur cachons le sens, et qu’il ne se peut faire que l’on se passe de femme, à moins que de tomber dans les crimes contre nature. Les Européens, disent-ils, ne sont ils pas faits comme les autres hommes, et ne mangent-ils pas comme eux ? S’ils ne se servent point des femmes, il faut qu’ils fassent pis que cela. Je me souviens là-dessus, que logeant à Ispahan chez les capucins, un seigneur savant, et honnête homme, de la province de Bactriane, qui nous faisait visite, se mit à dire au supérieur, nommé le P. Raphael du Maus. Padri, on dit que vous autres n’avez point de femmes, mais que vous vivez à la turque entre vous : (cela veut dire se servir des garçons) Est-il possible que vous soyez habitués à ce vilain crime ? Mon Dieu, répondit le Père,

Père, bien loin de là, nous faisons vœu de ne toucher jamais de femme. Quoi répliqua le Persan, vous vivez sans toucher des femmes ? Oui, dit le Père. Mais, Padri, reprit ce seigneur fort sérieusement, vivez vous aussi sans manger ? Vraiment, poursuivit-il, nous ne trouvons pas plus difficile de vivre sans besoin de manger, que de vivre sans besoin de femme. Cette comparaison est sans doute outrée, mais il ne faut pourtant pas en juger précipitamment ; car nous ne sommes pas constitués comme il faut pour en bien juger. Les pays chauds sont sujets à une luxure, dont l’ardeur est, grâces à Dieu, inconnue chez nous, et les aliments de ce pays-là y sont d’un si grand suc, que quelque société qu’on y garde, et en quelque mortification qu’on y vive, on n’arrache jamais l’aiguillon de la chair.

Nonobstant ce que je viens de dire, la fornication est tenue pour péché chez les mahométans, et l’usage de femmes prostituées prohibé par leur religion, et regardé comme infâme, ou du moins comme fort déshonnête, par les gens graves et réglés. Les villes en sont pleines néanmoins, et les gens estimés les plus réguliers, et les plus saints, s’en servent. Vous voyez tous les soirs en vous promenant dans les collèges, ou dans les grandes mosquées, des femmes publiques couvertes de leur voile les unes suivies de leur servante, d’autres seules, entrer dans les petits logements des prêtres, et des régents, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre. On ferme la porte aussitôt, jusqu’au lendemain, qu’elles se retirent au point du jour, ou plus tard, sans que personne s’en offense : et la même chose se voit dans les Caravansérails chez les marchands étrangers. Comment accorder tout cela ? Voici comme les Persans le font. Ils vous disent premièrement que les femmes prostituées sont en état de péché, dont elles ne sortent point qu’en faisant pénitence, et quittant leur vie déréglée, et que c’est pour cela qu’elles sont chargées de tribut ; or les femmes prostituées sont réputées infidèles en ce qu’elles font une profession défendue par la religion. Ils disent secondement, que tout commerce avec une femme publique est un péché ; mais qu’il n’y a qu’à l’épouser pour rendre ce commerce licite. Or c’est ce que font les gens scrupuleux. Ils prennent une courtisane pour femme à louage par un bail d’une heure, d’une nuit, d’un jour, d’une semaine, ou pour ce qu’on veut, comme je m’en vais dire plus amplement qu’il se pratique en Perse ; et avec cette précaution, ils prétendent jouir d’une femme publique en bonne conscience, croyant qu’un tel mariage est bon et licite, autant qu’aucun autre. Ils appellent cela sike Koudim, termes qui signifient mot à mot, j’ai fait le contrat de jouissance, c’est-à-dire, je me suis marié.

Pour venir maintenant au point du mariage des Persans, il faut observer qu’eux, avec tous les autres mahométans, qui suivent les dogmes d’Aly, prennent des femmes en trois façons : ou en les achetant, ou en les louant, ou en les épousant. Ils tiennent pour licites ces trois mariages d’union, leur religion l’enseigne ainsi, et la loi civile reconnaît pour également légitimes les enfants qui en viennent ; de façon que si un homme a de son esclave un fils, avant que d’en avoir de son épouse, le fils de l’esclave est reconnu pour l’aîné, et jouit des droits d’aînesse, à l’exclusion de celui de la femme légitime, fût-elle princesse, et du sans royal. C’est pour cela, qu’en Perse, la qualité et la noblesse ne se tire que du père.

Les femmes esclaves s’appellent canizé. La loi permet d’en avoir autant qu’on en peut nourrir, et la police, ni ecclésiastique, ni civile, ne prend point connaissance du traitement qu’on leur fait, parce que dans tout l’Orient chacun a un souverain pouvoir sur son esclave. Quiconque a des filles esclaves, s’en sert à tous les usages qu’il lui plaît, et non seulement est le maître de ce qu’on appelle leur honneur, mais aussi de leur vie. Ce n’est point en Orient un déshonneur à une esclave de servir de femme à son maître ; au contraire, c’est le plus grand honneur, et la meilleure fortune qui lui puisse arriver ; car dès qu’on s’en sert au lit, on lui donne un appartement séparé des autres esclaves. On l’habille bien. On lui donne des servantes. On lui fait pension ; et si elle engendre des enfants, on lui augmente tous ces avantages, et elle n’est plus regardée comme esclave, mais comme mère d’un légitime héritier de la maison,

Les femmes à louage s’appellent moutaa d’Amoüad, qui signifie concubine et aussi servante. On en prend tout autant qu’on veut, pour le temps qu’on veut, et pour le prix qu’on accorde. À Ispahan, qui est la capitale de Perse, on en loue de belles, et de jeunes, pour quatre cent cinquante livres l’année, avec l’entretien d’habits, de nourriture, et de logement. Cette sorte de mariage est un contrat purement civil, mais qui se passe par devant le juge, et qui est bon, licite, et honnête, comme tous les autres contrats de mariage. On le renouvelle au bout du terme, si les parties en sont d’accord ; et l’on est libre de le rompre avant qu’il soit achevé, et de renvoyer la femme qu’on a louée ; mais il faut lui donner en la renvoyant tout le gage contenu dans le contrat. Lorsqu’une femme à louage quitte un homme, elle ne peut licitement se louer, ni se laisser toucher à un autre, qu’après quarante jours. Ce terme s’appelle les jours de purification. Ceux du veuvage au contraire sont au nombre de cent trente ; et bien que la loi mahométane soit si favorable à l’incontinence, comme je l’ai rapporté ci-dessus, elle traite d’abominables les femmes, qui après la mort de leurs maris, ne s’abstiennent pas de la compagnie des hommes durant ce temps-là. Ceux qui savent la loi cérémonielle mosaïque, reconnaissent aisément que les mahométans ont pris des juifs cette ordonnance, qu’ils ont modifiée. La loi des uns et des autres se ressemble fort au sujet du mariage, tant pour l’obligation, dont ils croient qu’elle est à l’égard de tout le monde, que pour le traitement, qu’on doit faire aux femmes.

Les femmes légitimes s’appellent nekaa. La religion mahométane permet d’en épouser quatre ; cependant on n’en épouse guère qu’une, par deux raisons. La première, le mauvais ménage que la multiplicité des femmes légitimes fait dans un logis ; car chacune veut y commander, et leur mutuelle jalousie entretient toujours la maison en désordre. L’autre, l’économie, ou épargne, le mariage en Perse étant de grande dépense, et où souvent l’on se ruine, de sorte qu’il n’y a guère que les gens accommodés qui s’y engagent : les autres se contentent de concubines ou d’esclaves. Les gens de condition se marient d’ordinaire dans des familles de leur qualité ; et si leur concupiscence ne peut se contenter de l’épouse qu’ils ont prise, malheur qui ne leur manque jamais d’arriver, ils se servent des femmes esclaves : la paix de la famille n’en est nullement troublée, parce que l’épouse est toujours dame et maîtresse. Au reste, qu’elle en soit contente, ou non, ses parents n’y prennent jamais de part. Il n’y a d’ordinaire que les gens de moyen état qui prennent des femmes à louage : et ils le font pour pouvoir plus facilement s’en défaire. Let petites gens au contraire en prennent rarement, parce qu’ils n’ont pas le moyen de payer le louage ; et les gens de qualité n’en prennent pas non plus, parce qu’ils ne veulent ni le reste d’un autre, ni qu’on jouisse d’une femme qui leur a servi. S’il arrive par hasard qu’un homme de qualité prenne de l’amour pour une femme, ou publique, ou qui n’est pas de condition à devenir son épouse, il la loue pour quatre-vingt-dix ans : c’est afin de l’avoir toute sa vie, sans se marier avec elle. Les gens de qualité usent de cet expédient, surtout lorsqu’ils sont mariés à une femme de qualité, ou de grande famille, parce que ses mau

L ses parents se tiendraient outragés, si on lui donnait une compagne de basse naissance.

On se marie en Perse d’ordinaire par procureur, à cause que les femmes ne se font point voir aux hommes. La cérémonie du mariage se fait de cette manière. Les parents des parties s’assemblent au logis de la fille. Son père, accompagné de ses plus proches, va recevoir le futur époux, l’embrasse, le conduit au lieu où est la compagnie, et puis il se retire. Il ne doit point assister au contrat. Cela n’est pas légal, à cause qu’il faut laisser le futur époux en pleine liberté. Le contrat se fait en un lieu particulier, où il n’y a que lui, les procureurs, et le prêtre ; car c’est d’ordinaire un homme d’Église qu’on fait venir pour dresser le contrat. Ces procureurs sont à peu près comme en Angleterre les trustées des mariages, qui en gardent les contrats, et en font exécuter les clauses. Quand les parties sont de la première qualité, c’est le cedre, qui est le grand pontife, ou le cheikelislana, qui est le grand juge civil, qu’on invite pour cela. Si ce sont personnes de médiocre condition, ils tâchent d’avoir le kazy, qui est le lieutenant civil. Et si ce sont de petites gens, ils prennent un molla, ou prêtre de la Loi. L’accordée, accompagnée de plusieurs femmes, se rend dans une chambre, ou un cabinet joignant, où la porte est à demi ouverte, mais la portière en demeure abattue, en sorte qu’on ne voit personne. Alors les procureurs des parties, se lèvent, et celui de l’accordée se rangeant contre la porte du cabinet, et y étendant la main dit tout haut ; Moi N. Procureur, autorisé de vous, N. je vous marie à N. ici présent. Vous serez sa femme perpétuelle à tant de douaire préfixe, duquel vous êtes convenus.

L’autre procureur répond ainsi. Moi N. Procureur autorisé de N. je prends en son nom à femme perpétuelle N. qui lui a été baillée pour telle, par N. Son procureur ici présent, à condition de tant de douaire préfixe duquel on est convenu. Ensuite, le ministre, ou quiconque est là pour dresser le contrat, se lève, et approchant la tête de la portière du cabinet, dit à l’accordée Ratifiez vous la promesse que N. Votre procureur, vient de faire en votre nom.

Elle répond, Oni.

Après il demande la même chose à l’accordé, et dresse le contrat, y met le sceau, et le fait mettre à l’assemblée comme témoins et ensuite donne le contrat au procureur de l’accordée. Le contrat se garde par la femme pour sûreté de son douaire : plus de sceaux il y a et mieux c’est, mais il faut qu’il y en ait au moins dix.

Il n’y a autre différence dans la cérémonie des mariages à temps, qu’on contracte avec les femmes à louage, sinon que les procureurs des parties font les promesses en autres termes. Voici ce qu’ils disent : Moi N. en vertu de la procuration authentique que j’ai de N. je la donne à N. afin qu’il en ait l’usage, pour un tel terme, et à tant de prix. Et l’autre, Moi, N. en vertu de la procuration authentique que j’ai de N. je prends, en son nom, N. à femme, je la prends aux conditions qu’on vient de marquer ; je la prends sur mon âme.

Les petites gens font moins de façons à leur contrat, et ne prennent point de Procureur ; la femme entre voilée avec ses parentes, dans le même lieu où font les hommes, et tous étant assis, l’homme lui dit :

Moi N. Procureur de moi même, je prends vous N. à femme perpétuelle à tant de douaire préfixe : je vous prends pour telle sur mon âme.

Ce sont les femmes qui traitent les mariages. Dès que les articles en sont accordés, l’époux en assigne le douaire sur le plus liquide de son bien : et ensuite envoie l’anneau de mariage, et les présents à son accordée. Ils consistent en habits, en bijoux, et en argent comptant. L’accordée lui renvoie des galanteries, comme des mouchoirs brodés, des toilettes, des calottes faites à l’aiguille, et d’autres nippes semblables, que souvent elle a faites elle même.

La noce se fait chez l’accordé, et dure dix jours. Le dixième, on lui envoie en plein jour ce qu’on appelle le trousseau de l’accordée. Il consiste en ses hardes, et bijoux, et quantité de meubles, en esclaves, et en eunuques, selon sa qualité. C’est sa dot, on ne lui donne autre chose en la mariant. Des chameaux le portent, ou d’autres bêtes de charge, au son de plusieurs instruments. Ses esclaves, ou eunuques, sont montés dessus, ou vont à cheval : et il arrive souvent qu’on emprunte des meubles, et du train : et qu’on envoie des coffres, qui sont vides, tout cela par faste, pour donner dans la vue, et pour éblouir les gens. La nuit on conduit la mariée. Si c’est une fille de qualité elle est montée en cagiavat ; c’est une manière de cunes, ou berceau ; un chameau en porte deux, un de chaque côté. Si elle elle est de médiocre condition, on la mène à cheval, ou à pied. Des joueurs d’instruments commencent la marche, un nombre de domestiques suivent, chacun un cierge à la main : les femmes viennent ensuite, portant aussi chacune un cierge allumé. Elle est voilée du haut jusques en bas, et a de plus sur la tête un autre voile, plissé comme une jupe, fait de brocard, ou de toile d’or, ou de toile de soie, qui la couvre jusqu’à la ceinture, et qui couvre tellement sa taille, et sa façon, qu’un lynx ne découvrirait pas comment elle est faite. C’est pour empêcher, dit on, que les jalouses et envieuses ne jettent des ensorcellements sur sa personne. Deux femmes la mènent par le bras, quand elle est à pied, et quand elle est à cheval, un eunuque la mène par la bride. Une heure après être arrivée au logis du mari, et quand le festin de la noce est achevé, les matrones la mènent à la chambre nuptiale, la déshabillent à la chemisette et au caleçon près, et la mettent au lit. Peu après le marié est conduit au même lieu, ou par des eunuques, ou par des vieilles femmes, et il n’y a point de lumière lorsqu’il y entre.

De cette manière un homme ne voit sa femme, que quand il a consommé le mariage, et souvent il ne le consomme que plusieurs jours après que son épouse est chez lui ; la belle fuyant, et se cachant parmi les femmes, ou ne voulant pas laisser approcher le mari. Ces façons arrivent souvent entre les personnes de qualité, parce qu’à leur avis cela sent la débauchée de donner sitôt la dernière faveur. Les filles du sang royal en usent particulièrement de la façon, il faut des mois pour les réduire, et pour leur mettre en tête que leur mari est digne de les toucher. On conte de la fille d’Abas le Grand, qui fut mariée à un de ses généraux d’armée, qu’elle fut longtemps sans vouloir regarder son mari en face. Ce seigneur s’en plaignit au roi, lui disant, que Sa Majesté. lui avait donné une tigresse, et non pas une femme, qu’il n’en osait approcher : et qu’elle avait mis deux fois le poignard à la main contre lui. Abas ne put s’empêcher d’en rire, et demanda au général combien il avait d’esclaves blanches dans son sérail ? Le général répondit au roi qu’il y en avait environ quarante cinq. Faites les coucher l’une après l’autre avec vous, lui dit le roi, je suis sûr de cette voie pour réduire votre femme. Le général n’y manqua point. La princesse s’emporta fort contre cet étrange procédé, demandant si c’était la foi conjugale. Et voyant que son mari continuait, malgré son courroux, elle alla s’en plaindre à son père, en disant qu’elle venait lui demander justice de l’audace de son mari, qui forçait toutes ses demoiselles, et ses esclaves. Le roi lui répondit avec un visage irrité, que c’était par son ordre qu’il en usait ainsi ; et en même temps la renvoya, lui commandant bien expressément, d’inviter elle même la nuit suivante son mari de venir coucher avec elle. La princesse le fit, et elle vécut depuis fort bien avec son époux. L’on fait à ce propos une assez plaisante histoire d’une des concubines de Sefy, dernier roi de ce nom. C’était une très-belle personne. Le roi l’aimait infiniment, ce qui l’avait rendue fière, et lui faisait prendre la liberté de M 3 par parler quelquefois trop hardiment au roi. Un jour, Sefy, qui était cruel de son naturel, se fâcha si furieusement contre elle, qu’il voulut la faire mourir. Mais la mort ne paraissant pas un assez rude châtiment à sa colère, voici comment il la punit. Il lui ôta premièrement ses femmes, ses eunuques, et ses meubles ; ensuite, il fit brûler tous ses habits, et piler ses pierreries, et ses bijoux, dans un mortier, dont-il faisait jeter devant elle les morceaux dans un étang ; et enfin, pour comble de disgrâces, il lui fit épouser un vilain nègre, qui était un de ses cuisiniers. La dame infortunée fut envoyée chez lui avec une seule femme de chambre qu’on lui laissa. La femme de chambre qui était belle, et majestueuse, comme sa maîtresse, se mit au devant d’elle, lorsque ce hideux mari en pensa approcher, et tirant un poignard lui dit, Chien de nègre, si tu la touches seulement du doigt, je te mettrai ce poignard dans le cœur. Le pauvre cuisinier se retira fort vite, et l’aventure ayant été rapportée au roi, l’action lui plut. Il revint à lui, il maria la dame à un colonel, et lui renvoya des habits et des meubles selon sa qualité.

Il arrive dans les mariages des petites gens quelque chose de fort contraire ; car si l’homme a été obligé de promettre un douaire qui excède son bien, pour faire consentir les parents de la femme ; il ferme la porte du logis lorsqu’on la lui amène, et dit qu’il n’en veut point à si haut prix. Il se fait alors un débat entre les parents des deux côtés, et ceux de la femme sont obligés de rabattre quelque chose pour la lui faire prendre, parce que ce serait le dernier déshonneur pour eux et pour elle de la ramener à la maison.

Il semble que cette façon d’épouser une femme sans l’avoir vue auparavant, ne devrait produire que des mariages malheureux, mais cela n’est point, et même l’on peut dire en général que les mariages sont plus heureux dans les pays, où l’on épouse les femmes avant que de les avoir vues, que dans ceux où elles sont vues et fréquentées ; ce qui peut provenir de ce que ne voyant point de femmes d’autrui, on en a nécessairement plus d’attachement pour la sienne. On ne peut pas dire pourtant que les Persans se marient sans savoir du tout à qui ; car la mère et les parentes, ou les autres personnes à qui l’on se rapporte du choix d’une femme, en font si souvent et si nettement le portrait, qu’on peut suffisamment juger sur leur rapport, si l’original plaira, et si l’on pourra s’en accommoder. De plus on ne tient les filles enfermées, même celles des grands seigneurs, qu’après qu’elles ont passé sept ou huit ans. Elles paraissent dans le logis jusqu’à cet âge : c’est afin qu’elles se fassent à la vue du monde, et afin que le monde les observe. Ainsi il arrive quelquefois qu’on a vu petite la femme qu’on épouse après.

La religion mahométane tient le divorce licite, de quelque manière qu’il se fasse, et pour quelque sujet que ce soit. Il suffit qu’une des parties soit dégoûtée de l’autre, et qu’elles se veuillent démarier, fût-ce d’ailleurs les plus sages et les plus honnêtes gens du monde, ils font divorce. On prend acte de la séparation devant un juge, ou devant un hom homme d’église. Cet acte s’appelle talaac, c’est-à-dire, lettre de divorce, et dès qu’il est fait, les parties ont la liberté de se marier à qui bon leur semble. Le mari, à la dissolution du mariage, est obligé de donner le douaire à sa femme, si c’est lui qui la répudie ; mais si c’est la femme qui a recherché la séparation, elle ne le peut prétendre. Les mahométans tiennent aussi pour licite, le renouvellement des mariages dissous, et qu’on peut les dissoudre et les renouveler jusqu’à trois fois, fois, ce qui est pris positivement des juifs ; mais que s’il arrive, après un triple divorce, que l’homme et la femme veuillent se rejoindre encore, ils ne le peuvent faire qu’à cette étrange condition ; c’est qu’auparavant la femme épouse un autre mari, habite quarante jours avec lui, et qu’après elle s’en sépare. Mais néanmoins on regarde cela comme une turpitude parmi les mahométans, de retourner avec une femme qu’on a répudiée trois fois, et les Persans, généralement parlant, usent rarement de cette ample liberté, qu’ils ont de se démarier. La bourgeoisie s’en prévaut quelquefois, mais les gens de qualité aimeraient mieux mourir, que de répudier leurs femmes, et ils leur ôteraient plutôt la vie que de leur accorder le divorce. Le menu peuple n’en vient presque jamais-là non plus. Ils sont trop simples et trop grossiers pour se démarier, et il leur en coûterait trop, à cause du douaire qu’il faut rendre en répudiant. Il se fait quelquefois à ce sujet parmi la populace une injustice criante ; c’est que se voulant défaire de leur femme, sans leur donner le douaire, ils la traitent si mal., qu’elle qu’elle est obligée de demander le divorce, et de tout sacrifier à sa liberté. Au reste, la justice ne connaît que rarement des différends qui arrivent entre le mari et la femme, des mauvais tours qu’ils se peuvent faire, et des sujets qu’ils ont de se séparer. Le lieu où les femmes sont renfermées est sacré, surtout chez les gens de condition. C’est un crime pour qui que ce soit de s’enquérir seulement de ce qui s’y passe. Le mari y exerce une pleine puissance, sans la participation de personne. On assure qu’il s’y fait de cruelles exécutions, et bien étranges, et que le poison y dépêche bien des personnes, qu’on croit être mortes naturellement.

J’ajoute ici que les degrés défendus chez les Persans sont presque les mêmes que parmi les juifs ; mère, et belle-mère, sœur, et belle sœur, tante, et nièce. On peut épouser la femme de son frère, mais cela arrive fort rarement. Les autres mahométans ont une indulgence exécrable sur ces degrés prohibés, *et quand le Grand Mogol défunt, père d’Aurang-Zeb roi des Indes à présent régnant, devint si étrangement passionné pour sa propre fille, qu’on le raconte en ce pays-là ; il trouva force casuistes, qui lui dirent, un homme peut manger du raisin de la vigne qu’il a plantée.

Le 12. je donnai congé à l’officier du Can de Géorgie, qui m’avait conduit à Irivan. Je lui fis présent de huit pistoles, et le chargeai d’une lettre pour le Père Raphaël de Parme, dans laquelle je lui mandais le bon service que cet officier m’avait fait, le priant d’en faire rapport au prince, et de lui en faire mes très humbles remerciements. C’est la coutume de donner à ces conducteurs de telles lettres de décharge. S’ils revenaient sans cela auprès de leur maître, ce serait une faute dont on ne manquerait pas de les punir.

Le 13. je fus au palais une partie du jour, et dînai avec le gouverneur : le 14. et le 15. j’y dînai aussi. Il me faisait beaucoup de caresses à dessein que je lui fisse bon marché de ce qu’il voulait avoir. Il n’est pas concevable combien de bassesses font ces grands seigneurs persans, quand il s’agit de quelque intérêt, avec des gens sur qui ils n’ont point d’autorité. Ils ne se font point une honte d’employer les supplications pour en tirer ce qu’ils veulent : ils flattent : ils louent : ils promettent. Rien n’est trop bas pour eux de ce qui les peut conduire à leurs fins ; et quand ils y sont arrivés, ils ne regardent plus les gens. On est sujet en Perse, quand on y a des affaires, à y éprouver tous les jours de ces retours d’inégalité.

Le 16. je fus voir le patriarche d’Arménie. Il se nomme Jacques. C’est un vieillard tout blanc, qui a un port fort vénérable, mais c’est un esprit léger ; et toute sa conduite justifie les accusations que sa nation fait contre lui, de manquer de jugement, et d’être plein d’ambition. Il était logé à l’évêché, et avait la ville pour prison. Les méchantes affaires qu’il s’était faites, lui avaient attiré ce malheur. Voici le sujet de celles qu’il avait alors sur les bras, dont il m’entretint longtemps. Le clergé arménien est fort simoniaque, comme je l’ai observé ci-dessus, aussi bien que celui des autres sectes de l’Orient.

Ce qu’il vend le plus cher, ce sont les saintes huiles, que les Grecs appellent myrone. La plupart des chrétiens orientaux s’imaginent que c’est un baume physiquement salutaire, contre toutes les maladies de l’âme ; et il y a d’entières communions chrétiennes, qui croient que la grâce de la régénération, et de la rémission des péchés, se communique par l’usage de ces huiles, disant que dans le baptême, par exemple, c’est l’huile, et non pas l’eau, qui est la matière prescrite. Le clergé entretient le peuple en cette pernicieuse créance, pour l’avantage qu’il en tire, vendant bien cher chaque onction de cette huile. Le patriarche a seul le droit de la consacrer. Il la vend aux évêques et aux prêtres. Il y a quelque douze ans que celui de Perse se mit en tête d’empêcher les ecclésiastiques arméniens de tout l’Orient, de se pourvoir des saintes huiles ailleurs que chez lui. Ceux de Turquie s’en fournissent depuis longtemps à Jérusalem, auprès du patriarche arménien qui y réside, et qui est le chef de tous les chrétiens arméniens de l’Empire ottoman : Jacques prétendait, que les Arméniens de Turquie, ne devaient aller chercher l’huile sainte à Jérusalem, que dans le temps que la guerre entre le Turc et le Persan les empêchait de venir à son siège ; et il crut qu’en faisant quelque dépense à la cour du Grand Seigneur, il obtiendrait aisément un ordre de la Porte, en vertu duquel les ecclésiastiques arméniens de cet empire seraient obligés de venir prendre en Perse les saintes huiles comme autrefois. Il fallait le consentement de cette couronne ici, pour entreprendre une affaire de telle importance. Jacques l’obtint facilement, et alla ensuite à la Porte, où ayant dépensé beaucoup, et demeuré bien du temps, il obtint enfin tout ce qu’il souhaitait.

Le patriarche arménien de Jérusalem, prélat plus fin et plus habile aux affaires de Turquie, ne se remua point de son siège, tandis que l’autre négociait à la cour du G. S. Il le laissa dépenser et s’épuiser, et se fit voir seulement quand Jacques pensait retourner en Perse. Il n’eut pas de peine à faire reconnaître au Divan l’intérêt du G. S. en cette affaire, et le dommage que sa Hautesse se faisait, d’obliger les Arméniens de son empire, d’aller en Perse quérir les saintes huiles, à cause du grand revenu qu’elles produisaient. Le Divan cassa l’ordonnance donnée en faveur du patriarche de Perse, et remit les choses comme auparavant.

Jacques, pour son malheur, et pour celui de sa nation, alla s’obstiner contre sa partie. Il fit revoir le procès, croyant que ses grands présents, et ses sollicitations le lui feraient gagner : Je ne sais point au juste ce qu’il a employé d’argent à cette méchante affaire, on en fait monter la somme à huit cent mille livres. Je sais seulement qu’il en doit cinq cent mille, qu’il a prises à Constantinople, et qu’il a dépensées pour ce beau dessein. Il emprunta premièrement des Arméniens tout ce qu’il put, et lorsqu’il vit qu’il n’en pouvait plus rien tirer, il emprunta des Turcs. Enfin il fut généralement décrédité, et en même temps obligé de quitter prise, et de se retirer de Turquie, où il n’y a rien à faire pour des gens épuisés. Le patriarche crut qu’il obligerait les Arméniens de Perse qui vont et viennent à Constantinople, de payer ce qu’il devait aux Turcs. Il les pressa de le faire, et l’obtint en partie. Ils payèrent des sommes considérables, dans la vue de tirer d’affaire leur patriarche, qu’ils croyaient beaucoup moins engagé qu’il n’était effectivement ; mais voyant qu’à mesure qu’ils payaient pour lui quelque dette, ils en découvraient de plus grosses, ils ne voulurent plus débourser d’argent, quelque adresse, et quelque violence qu’on pût employer. Ainsi Jacques fit entendre à ses créanciers turcs, qu’il fallait qu’ils envoyassent des gens avec lui en Arménie, et qu’il les y paierait. On le laissa aller sur cette parole. Quand il fut chez lui, il trouva les Persans et les Arméniens également irrités de ses dépenses, et de sa folle entreprise. Personne ne lui voulut donner d’argent, et l’on ne voulut point souffrir qu’il touchât au trésor patriarcal ; de manière que deux commis du douanier de Constantinople, venus avec lui pour recevoir le paiement de 80. mille livres qu’il devait à leur maître, furent obligés de s’en retourner, trouvant le patriarche entièrement insolvable.

Le douanier voyant sa dette en grand risque, obtint un ordre du G. S. au gouverneur d’Erzerum, de donner à ses gens qui retournaient en Perse tout le secours nécessaire pour se faire payer. Le pacha leur donna des lettres de recommandation pour le Can d’Irivan. Ces lettres opérèrent peu, et comme les longueurs des cours sont extrêmes en Asie, et que la distance des lieux y retarde. Fort les affaires, ces commis turcs furent un an à Irivan sans avancer. Enfin ils reçurent de nouvelles lettres de recommandation du grand vizir, du caïmacan de Constantinople, et du pacha d’Erzerum, pour le gouverneur d’Irivan. Elles étaient si fortes et si pressantes, que le gouverneur s’en émut. Il envoya quérir le patriarche, et lui dit, qu’il fallait absolument payer les 80. mille livres. Le patriarche, qui est effectivement insolvable, fit voir son impuissance au gouverneur le plus clairement du monde, et le supplia instamment de lui obtenir de la cour une permission de lever cette somme sur les églises de Médie et de Géorgie. Il fit plusieurs présents au gouverneur pour l’obliger à la demander. Le gouverneur y consentit à la fin. Il la demanda, et l’obtint. Dès qu’elle fut arrivée, Jacques envoya des commissaires pour la faire exécuter. Le clergé et les séculiers arméniens de ces provinces, qui sont tout à fait pauvres, et continuellement vexés d’avanies, de levées de deniers, d’impôts, et de taxes, ne voulurent point payer celle-ci. Les gouverneurs de Médie, et de Géorgie, ayant pris connaissance du fait, défendirent à leurs sujets chrétiens d’en payer un sou, et dirent que si le gouverneur d’Arménie avait tant de bonté pour le patriarche, il fît faire la levée dans les églises de son gouvernement. Il fallut donc encore récrire à la cour sur cette affaire, mais le gouverneur d’Arménie craignant que le patriarche ne s’absentât, ou ne voulût aller lui-même à la cour, il lui ordonna de se tenir à Irivan, et de n’en point sortir sans congé. Voilà où en était ce Pré prélat lorsque j’allai le voir. Il faisait paraître une grande impatience dans l’attente des résolutions de la cour. Remarquez qu’originairement les patriarches chrétiens de l’Asie recevaient des appointements des princes mahométans, auxquels ils étaient sujets. Il n’y a pas encore un siècle que celui de Constantinople avait 4000. écus. Mais leur imprudente conduite ayant beaucoup diminué le respect que l’on portait à leur dignité, cette somme fut rabaissée à 2500. La brigue pour le patriarcat s’étant animée on offrit au Grand Seigneur de les relâcher pour avoir l’office, et les concurrents le mettant à l’enchère on offrit un tribut. La chose en est présentement à ce point de simonie que c’est le plus offrant qui obtient ce patriarcat, et le patriarche fait annuellement de si gros présents aux ministres, qu’ils ne trouvent pas d’avantages à donner sa place à un autre.

Le 21. du mois, qui était celui de mars, quarante-sept minutes après le lever du soleil, et le premier jour du mois Zilhajé, qui est le douzième mois de l’année des mahométans, laquelle est lunaire, l’artillerie et la garnison de la forteresse firent trois décharges, pour annoncer et pour célébrer la fête du nouvel an. On l’annonce toujours au moment que le soleil entre dans le signe du bélier soit de jour, soit de nuit.

Les Persans ont un grand nombre de fêtes, tant religieuses, que civiles ; c’est-à-dire de ces jours consacrés, soit à la commémoration des mystères et des événements principaux de la religion, soit à la mémoire des révolutions importantes. Cependant ils ne gardent et ne célèbrent solennellement que trois fêtes religieuses ; savoir, le lendemain de leur carême, qui leur est comme le jour de Pâques aux chrétiens ; le sacrifice d’Abraham, et le martyre des fils d’Ali ; et qu’une fête civile, qui est la solennité du nouvel an. Mais on peut dire que n’en gardant qu’une de cette sorte, ils la célèbrent fort solennellement. Elle dure trois jours, et en quelques lieux, comme à la cour, jusqu’à huit, commençant, comme je l’ai dit, au point que le soleil entre dans le signe du bélier. On appelle cette fête Naurus sultanié, c’est-à-dire, le Nouvel An royal, ou Imperlal, pour le distinguer du vrai Nouvel An, selon l’époque présent de la Perse, lequel commence le jour que le faux prophète Mahammed s’enfuit de la Mecque, dans la crainte que le peuple ne le mît en pièces en haine de sa nouvelle doctrine, duquel jour tous les mahométans du monde comptent leur nouvelle année. Ce Nouvel An de l’époque mahométane, qui, comme je l’ai déjà remarqué, est une époque lunaire, tombe au premier jour du mois de Maharram, le premier mois de cette époque, laquelle ils appellent l’Hégire. Mais pour ne parler à présent que de l’ancienne époque qui est solaire, les Persans font Gemehid, quatrième roi de Perse, le premier instituteur de la fête du Nouvel An ; sur quoi il faut observer que les anciens Perses faisaient fort solennellement les fêtes des solstices et des équinoxes ; mais particulièrement celle de l’équinoxe vernal, parce que c’est le retour du beau temps. La fête durait huit jours. Le premier jour, le roi recevait les vœux de la foule du peuple ; il donnait le second aux savants, et particulièrement aux astronomes ; le troisième aux Prêtres ; le quatrième aux magistrats ; le cinquième aux grands du royaume ; le sixième à ses parents ; et les deux autres à ses femmes et à ses enfants. On continua en Perse de solenniser ainsi cette fête jusqu’à l’invasion du royaume par les mahométans, qui ayant apporté avec une nouvelle religion, une nouvelle époque, dans laquelle le premier jour de l’an ne tombait plus à l’équinoxe du printemps, mais au premier jour du mois lunaire appelé Maharram ; l’ancienne coutume de solenniser le premier jour de l’an diminua d’année en année, et vint enfin à se passer. On ne voulait pas garder le nouvel an solaire, par opposition au peuple du pays, qui persistant dans son ancienne religion ignicole, faisait une fête religieuse du premier jour de l’an, en le consacrant au soleil, ce qui paraissait une idolâtrie aux mahométans, qui abhorraient toute sorte de réjouissance publique ce jour-là. Et quant au premier jour de l’an lunaire, on n’en pouvait pas faire un jour de réjouissance, parce qu’en Perse les dix premiers jours du mois de Maharram, le premier mois de l’année mahométane, ainsi, que je l’ai observé, sont des jours de deuil public, consacrés à célébrer le martyre des fils d’Ali. Cela dura de la sorte jusqu’à l’an 475. auquel le roi Jelaleldin étant venu à la couronne, le jour de l’équinoxe vernal, les astronomes du pays en prirent l’occasion de lui représenter, que c’était un coup de la providence, que son avènement à l’empire fût arrivé au premier jour de l’an, selon l’époque ancienne, afin de lui faire rétablir la coutume du pays de temps immémorial, de célébrer le commencement de l’année par une fête ; que cette fête ne pouvant être fixée au premier jour de l’an mahométan, parce que ce jour était un jour de deuil, et qu’il serait d’un méchant augure de commencer l’année par la solennité d’un martyre, il s’ensuivait qu’il la fallait fixer au premier jour de l’an solaire, qui tombait toujours au printemps, le plus beau temps de l’année, et le renouvellement de toutes choses ; au lieu que le premier jour de l’année mahométane tombait successivement en toutes les saisons, parce qu’elle est lunaire. Les astronomes ajoutèrent que s’il rétablissait cette fête du nouvel an solaire, il s’y trouverait quelque chose de particulier, c’est que selon une ancienne coutume des Perses, qui comptaient leur années par le règne de leurs rois, le premier jour de l’année solaire se trouverait être le commencement de son règne. Ce prince trouve la proposition à son gré, et rétablit l’ancienne fête du nouvel an royal, qu’on a solennisée depuis avec beaucoup de pompe et d’acclamations.

On l’annonce au peuple, comme je l’ai dit, par des décharges d’artillerie et de mousqueterie, dans les lieux où il y en a, comme dans la ville capitale, et aux autres grandes villes. Les astrologues magnifiquement vêtus se rendent au palais royal, ou chez le gouverneur du lieu, une heure ou deux heures devant l’équinoxe, pour en observer le mouvement, ce qu’ils font avec l’astrolabe sur quelque terrasse rafse ou plate-forme, et à l’instant qu’ils en donnent le signal on fait les décharges : et les instruments de musique, les timbales, les cors, et les trompettes font retentir l’air de leurs sons. Ce ne sont que chants et qu’allégresses chez tous les grands et riches du royaume. À Ispahan, on sonne des instruments tous les jours de la fête devant la porte du roi, avec des danses, des feux, et des comédies, comme à une foire, et chacun passe la huitaine dans une joie qui ne se peut représenter. Les Persans entre autres noms qu’ils donnent à cette fête, l’appellent la Fête des habits neufs, parce qu’il n’y a homme si pauvre et si misérable qui n’en mette un, et ceux qui en ont le moyen en mettent tous les jours de la fête. C’est le vrai temps de voir la cour, car elle est plus pompeuse et magnifique, qu’en aucun autre temps ; chacun se parant à l’envi, de tout ce qu’il y a de plus beau et de plus riche. La promenade se fait chaque jour de la huitaine en lieux différents hors de la ville, où le concours est tout à fait grand. Chacun s’envoie des présents ; et dès la veille on s’entr’envoie des œufs peints et dorés. Il y a de ces œufs qui coûtent jusques à trois ducats d’or la pièce. Le roi en donne comme cela quelques cinq cents dans son sérail dans de beaux bassins aux principales dames. J’en ai rapporté quelques-uns de cette sorte. L’œuf est couvert d’or, avec quatre petites figures, ou miniatures, fort fines aux côtés. On dit que de tout temps les Persans se sont donné des œufs comme cela au Nouvel An, parce que l’œuf marque l’origine et le commencement des choses. On ne peut croire la quantité qui s’en débite à cette fête. Après le moment de l’équinoxe passé, les grands vont souhaiter la bonne fête au roi, leur tage, ou bonnet royal, en tête, chargé de pierreries, dans l’équipage la plus leste qu’ils se peuvent mettre ; et chacun lui fait son présent, consistant en bijoux, et en pierreries, ou en étoffes, ou en parfums, ou en des raretés, ou en chevaux, ou en argent, chacun selon son emploi, et selon ses biens. La plupart donnent de l’or, s’excusant sur ce qu’on ne trouve plus rien dans le monde qui soit assez beau pour entrer dans la garde robe de Sa Majesté. On lui donne ordinairement depuis cinq cents ducats jusqu’à quatre mille. Les grands, qui sont en emploi dans les provinces, font aussi faire leurs compliments et leurs présents. Nul ne s’en exempte, et c’est à qui passera les autres, et soi-même, à l’égard de ce qu’il a fait les années précédentes ; de manière que le roi reçoit de grandes richesses en cette fête, dont ensuite il dépense une partie dans le sérail, à donner les étrennes à tout ce grand monde qui le compose. Le roi traite magnifiquement les grands seigneurs tous les jours de la fête, depuis dix heures, jusqu’à une heure, qu’il rentre dans le sérail ; et les grands font la même chose chacun chez soi, où ils passent le reste du jour à recevoir les visites et aussi les présents de ceux qui sont sous leur dépendance ; car c’est là l’invariable coutume de l’Orient, l’inférieur donnant au supérieur, et le pauvre donnant au riche, depuis le laboureur jusqu’au roi.

Les gens dévots passent, s’ils peuvent, tout le premier jour de la fête en dévotion dans leurs logis. Ils se purifient au point du jour, en se lavant tout le corps dans l’eau : puis ils se vêtent d’habits bien nets, s’abstiennent de femmes, font leurs prières ordinaires, et les extraordinaires du jour, lisent l’Alcoran, et leurs bons livres ; tout cela à dessein de se procurer par cette dévotion une heureuse année.

D’autres gens, qui sont adorateurs du siècle, font toute autre chose ; car ils étalent leurs richesses et leurs biens, et se mettent au milieu, passant le jour à les compter, et à les admirer, à se réjouir, et à prendre toute sorte de plaisirs, dans la pensée que c’est un bon augure pour une douce et abondante année. Une chose aide fort à rendre la fête du nouvel an célèbre, autant que solennelle ; c’est qu’on y fait aussi commémoration de l’inauguration d’Ali à la succession de Mahammed. Les mahométans tiennent que ce fut au jour de l’équinoxe du printemps que Mahamed le proclama son successeur, en présence de son armée ; ce qui fait, qu’au lieu que toutes les fêtes de la religion sont dans le calendrier lunaire, celle-ci seule et unique, est toujours le premier jour de l’an solaire ; ce qui a donné lieu à ce quatrain.

Le Printemps se montre avec une tulipe à la main, qui ressemble à une coupe,

Pour faire une efusion des goutes de l’aurore \ Sur le tombeau du Roi qui est à Negef, [c’est Ali.] En ce même nouveau jour, Ali s’étant assis Sur le siège de la Prophétie,

Il a rendu la fête du jour de l’an une fête glorieuse.

Le feu roi Abas second avait ordonné peu avant sa mort qu’on solennisât toutes les entrées du soleil dans les douze maisons, par le bruit des instruments de musique, comme on dit que les Perses le pratiquaient autrefois. Sa mort prématurée et subite a empêché le rétablissement de cette ancienne pratique.

Le 22. après midi je fus au palais donner le bon an au gouverneur. Je lui fis présent d’un poignard, à manche et à gaine d’ivoire, fait au tour garni d’or émaillé. L’ouvrage en était antique et fort beau. Le gouverneur l’admira, et en fut bien content. C’est en Perse une coutume tournée en loi de n’approcher aucun grand durant cette fête, sans lui faire un présent. Le gouverneur me fit asseoir proche de lui, et fit servir la collation en fruits verts et secs, et en excellents vins de Géorgie et de Chiras. Le général des monnaies et l’envoyé du roi, de qui on a parlé, étaient avec lui. J’y demeurai deux heures en conversation.

Le 25. il m’envoya quérir, et après plusieurs discours indifférents il me prit en particulier, et me dit, qu’il était fâché, pour l’amour de moi, que je fusse venu en Perse, en un temps si misérable : Qu’il n’y avait rien à faire pour la pierreries : que le roi ne l’aimait point, et n’achetait rien : Que je ne comptasse nullement sur le temps d’Abas second, parce que ce temps-là était tout passé, et que j’aurais peine à vendre à la cour pour trois mille pistoles. Il me dit ensuite, que ce n’était pas pour m’abattre le courage qu’il me tenait ce discours, mais afin que je pensasse de bonne heure à ce que j’avais à faire, et ne perdisse point l’occasion de vendre ce que j’avais apporté. Qu’il avait dessein d’en acheter pour dix mille écus, si je voulais lui en faire un prix raisonnable. Je connus aisément où le gouverneur battait avec tout ce discours, et que cet avis, quoique bon et véritable, venait plus de son intérêt, que d’aucune part qu’il prit en mes affaires. Je l’en remerciai fort, et lui dis que j’avais ouï parler du changement dont il me parlait ; mais que je ne laissais pas d’espérer de vendre, attendant de l’équité de Sa Majesté qu’elle considérerait que je n’avais fait ce grand voyage, et apporté tant de pierreries, que par l’ordre du feu roi son père : que j’étais néanmoins bien résolu de vendre autant que je pourrais le faire sans perte, et que j’étais si reconnaissant des bontés et des soins qu’il avait pour moi, que je lui ferais meilleur marché qu’à personne.

Le gouverneur me fit-là dessus beaucoup de promesses de la faveur de ses fils, et de tout le crédit des amis qu’il avait à la cour, m’assurant qu’il me recommanderait fortement à eux, et il fit apporter ensuite tout ce qu’il avait mis à part. Il me dit qu’il voulait commencer par la bijouterie, et par les pièces de peu de prix, à m’acheter quelque chose, pour connaître si je lui tiendrais parole. Cette voie ne me plaisait point. Je lui proposai de traiter de tout en un coup, et de n’en point faire à deux fois, l’assurant qu’il y trouverait mieux son compte. Après, je le suppliai de commencer par les grosses pièces, mais il n’y eu pas moyen de lui faire accepter ni l’un ni l’autre parti. Il me sut si adroitement manier, qu’il me persuada que son son procédé était sincère, et qu’il voulait voir dans les choses où il se connaissait le mieux, si je vendais cher ou non. Nous fîmes prix de quarante montres de diverses façons. Je lui en fis bon marché pour gagner créance, et pour lui vendre plus de choses. Il m’envoya aussitôt à son trésorier recevoir de l’argent ; et pendant qu’on me le comptait, il y vint, tenant à la main un grand miroir de cristal de roche monté en or, qu’il avait mis à part parmi ceux que je lui avais fait voir. Il me dit que l’heure était bonne, et qu’il fallait encore faire marché de cette pièce. Je la laissai pour cinq cents écus, qu’il me fit compter avec le reste. On a dit que les Persans sont fort infatués de l’astrologie judiciaire, et qu’ils rapportent à l’influence des astres tous les bons et les mauvais succès. Quand deux astres, appelés bénins, sont en conjonction, c’est ce qu’ils appellent la bonne heure.

Il n’y a pas de peuple au monde plus superstitieux, ni qui le soit plus sottement, que les Persans, pour un peuple savant et éclairé, comme ils le sont. Ils croient qu’il y a fatalité partout. Tous les jours de l’année sont à leur dire heureux, ou malheureux ; ou, pour parler comme ils font, noirs ou blancs, et les heures du jour aussi. C’est par là qu’ils ont tant de crainte de l’enchantement et du charme, tant de croyance aux talismans, et tant de confiance aux amulettes. Ils les composent des passages de l’Alcoran et des Hadis, qui sont les dits des premiers successeurs de Mahammed, de prières de leurs saints, mêlées de termes cabalistiques ; le tout écrit avec de grandes circonspections à l’égard du papier, surtout à l’égard du temps et du lieu.

Ils les portent au cou, à la ceinture, mais plus communément au bras, entre le coude et l’épaule, en de petits sacs de soie, ou de brocard de toutes figures, grandes comme un demi-écu, plus ou moins. On les prendrait d’abord pour de petits pelotons. Il y a des gens qui portent jusqu’à sept ou huit de ces sachets cousus sur un ruban en bracelet, et il y en a d’autres qui portent ces sortes de papiers superstitieux en de petites boîtes, ou en de petits étuis, comme ceux des cure-dents, faits d’or ou d’argent, pour les mieux conserver, et aussi afin de n’être jamais obligés de les ôter ni jour ni nuit, pas même en se ainsi tout l’Alcoran. Comme ils ont de ces amulettes en papier, ils en ont aussi gravées sur des pierres, mais ils n’en ont point en vélin, ou parchemin, parce qu’ils réputent les bêtes mortes impures, et tout ce qu’on en tire, comme est la peau dont on fait le parchemin. Enfin il y a des gens qui les enchâssent dans des bagues entre la pierre et le fond du chaton. Ils appellent les amulettes, douaa, c’est-à-dire vœux, ou prières, et il faut observer qu’il y en a pour être gardé contre toute sorte de maux, et pour obtenir toute sorte de biens. Par la même superstition ils en attachent au cou des bêtes, et aux cages des oiseaux, quelquefois par douzaines ; et enfin, ils en pendent aux choses inanimées, comme aux boutiques, dans la pensée que cela leur fera venir des chalands.

Je traiterai dans la suite de ce journal des autres superstitions des Persans à mesure que l’occasion s’en présentera. Je ne parlerai ici que de ces caractères talimanisques, entre lesquelles j’en ai vu composer de cette sorte. On prenait une feuille de papier, longue de plus d’une aune, mais large seulement de cinq à six pouces, laquelle on portait à quarante personnes, l’une après l’autre, celles du pays que l’on croyait les plus intègres et les plus dévotes, les priant d’écrire dessus une oraison à leur gré, ce qu’ils croiraient de plus agréable à Dieu et de plus efficace. Chaque oraison n’était qu’un ou deux versets de l’Alcoran, et des Hadis. Quand le papier était achevé, on le pliait, et on l’enfermait, comme je l’ai dit, et on l’attachait sur soi. Ils donnent pour raison de cette dévotion superstitieuse, que de ces quarante personnes, il y en aura au moins une d’agréable à Dieu, de laquelle l’oraison sera efficace par conséquent, et fera son effet sur celui qui en est muni. Les moines mendiants, et la plupart des gueux qui demandent l’aumône, portent toujours à la main, étendue devant eux, un grand papier carré de deux à trois pieds, sur lequel il y a des prières pour obtenir de Dieu des grâces spéciales, au dessous desquelles on voit un grand nombre de sceaux appliqués au lieu et en manière de signature. Ce sont les sceaux des plus honnêtes et des plus dévots personnages du lieu, qu’on y a fait mettre ; en disant que ces gens-là s’unissent de cette manière à celui qui est chargé du papier où sont ces prières, concourant avec lui à demander à Dieu les grâces qu’elles contiennent, et qu’il est impossible que parmi tant de gens de bien, il n’y en ait quelqu’un d’agréable à Dieu, dont le suffrage soit efficace en faveur de celui pour qui il est donné. Quand ces mendiants se veulent arrêter quelque part, ils pendent ce papier sur le devant du lieu où ils s’arrêtent ou gîtent.

Le 27. le gouverneur me fit l’honneur de me venir voir. Je me fusse bien passé de sa visite, car il m’en coûta une boîte d’or de huit pistoles. Je la lui présentai pour satisfaire à la coutume du pays, qui est de payer d’un présent les visites des grands seigneurs, comme on l’a dit. Le gouverneur demeura + un quart d’heure dans ma chambre, et après il alla s’arrêter devant celle des gens du douanier de Constantinople, qui avaient leur logement proche du mien. Il alla ensuite chez un marchand turc, et chez un marchand arménien, qui étaient logés dans le même Caravansérail. On lui faisait un présent partout où il allait. À la vérité c’était des choses de peu de valeur. Les gens du douanier de Constantinople lui donnèrent deux ducats, le marchand turc un sac de cahvé de la valeur de deux écus, l’Arménien deux aunes de damas. Ce gouverneur sort de la forteresse, et vient à la ville réglément deux fois la semaine, le vendredi et le samedi ; il visite quelque quartier de la ville, et y donne les ordres nécessaires ; aussi n’y a-t il rien de mieux policé que tout son gouvernement. Lorsqu’il s’arrête devant un logis, on ne lui fait point de présent si l’on ne veut ; mais s’il entre dedans, la coutume oblige de lui en faire. Un officier qu’on appelle receveur des prébendes tient compte de tout ce qu’on lui donne de quelque peu de valeur que cela puisse être.

Le 29. et le 30. je dînai avec le gouverneur, et lui vendis pour cinq cents pistoles de petits bijoux. Nous traitions tête-à-tête, et dès que le marché était fait il me faisait payer comptant. Il gagnait sûrement à cette bonne façon de négocier, que jusque-là je n’avais point vue en Perse ; car je lui en faisais beaucoup meilleur marché. Ce jour-là, peu de temps après que je fus de retour au logis, la princesse sa femme m’envoya quérir pour faire le prix de plusieurs bijoux qu’elle avait choisis. Comme j’étais prêt à monter à cheval le général des monnaies, et l’esclave du roi me vinrent voir, ainsi je ne pus aller au château ce jour-là. Je n’y voulus point aller les trois suivants, parce que c’était les derniers de la semaine sainte. J’y fus le 4. Avril. L’intendant de la princesse qui était un vieil eunuque, me dit qu’elle s’était mise fort en colère de ce que j’avais tant tardé à venir, et que si un homme du pays en avait fait autant, elle lui eût fait donner deux cents coups de bâton sous les pieds. Cela me fit rire et me fit demander par curiosité à l’eunuque, si la princesse faisait quelquefois de telles justices ? Elle est, me répondit-il, la plus fière dame du monde, et pour la moindre faute, elle fait châtier sévèrement. Quand c’est un homme qui l’a commise, elle l’envoie prendre par des eunuques. Ils lui lient les mains et les pieds, le mettent dans un sac, le portent dans le sérail en sa présence, et l’y châtient comme elle l’ordonne, sans le tirer du sac, ni qu’il voie où il est. Je ne savais pas que les grandes dames de Perse fissent de ces punitions. Je suppliai l’eunuque, de faire entendre à la princesse le sujet qui m’avait retenu au logis, et de l’assurer que je serais toujours prêt à exécuter ses commandements. Je demeurai plus de quatre heures à l’entrée du sérail, tandis que l’intendant allait et venait. On convint de quatre mille livres de bijoux, et j’en reçus l’argent le lendemain matin.

Le 3. j’allai voir le gouverneur et le supplier de me donner congé de partir, étant pressé de me rendre à la cour. Il me promit de le faire l’après-midi. J’y retournai au point de l’assignation. Il me demanda d’abord, en riant, combien valait la boîte d’or que je lui avais donnée, lorsqu’il m’était venu voir. Je ne savais à quel dessein il me faisait cette demande. Je lui répondis qu’elle valait dix pistoles. Vous m’obligerez, me dit-il, de la reprendre et de m’en donner la valeur en clefs, en ressorts, et en cordes de montre. Je fus surpris de la proposition, qui ne me sembla guère honnête pour un seigneur de sa qualité. Je lui répondis, que je ferais ce qu’il lui plairait ; et j’ajoutai, que j’avais des outils d’horlogeur, que j’avais apportés pour les ouvriers du roi, et que s’il en voulait je lui en donnerais. Il. me prit au mot, m’assurant que je lui ferais un grand plaisir. Ce seigneur connaît et aime la mécanique, et sait bien remédier à un horloge qui ne va pas juste. Il fit apporter ensuite tout ce qui lui restait à moi. Je croyais sûrement qu’il en traiterait, mais à mon grand étonnement il me rendit tout. J’aperçus alors que j’avais été sa dupe, et qu’il ne m’avait leurré d’un grand achat, que pour pour me faire donner à bon marché ce qu’il voulait avoir. Je cachai le déplaisir, et le dépit que j’en sentais, et lui rendis mille remerciements avec un visage aussi gai, que si j’eusse eu le cœur content. Je le suppliai ensuite de me donner des lettres de recommandation pour ses fils. Il promit de le faire, et m’invita par deux fois d’aller avec lui à la campagne, où il allait le lendemain matin. Je m’en excusai, et l’en remerciai le mieux que je pus. Je lui demandai en même temps l’agrément pour le sieur Azarie, de me venir m’accompagner à Tauris. Je le veux bien, répondit ce seigneur, je lui recommanderai d’être votre mehemandar ou conducteur. Cet honnête homme est l’Arménien dont l’on a parlé. Je me retirai après avoir derechef bien remercié le gouverneur de toutes ses bontés, et lui avoir dit que je ne manquerais point de m’en louer à la cour. Je ne voulus point le sommer de plusieurs promesses qu’il m’avait faites ; étant sûr que cela ne produirait rien, parce que selon la la coutume du pays, il me les avait faites, non pas pour les tenir, mais pour me faire faire plus facilement ce qu’il désirait.

Les, le gouverneur alla au camp, qu’il avait fait dresser à une lieue de la ville, en une grande et belle prairie toujours couverte de fleurs, durant la belle saison. Les deux fleuves qui passent autour d’Irivan y serpentent doucement, et y forment plusieurs petites îles. Le quartier du gouverneur, celui de la princesse sa femme, et ceux des plus. considérables personnes qui les accompagnaient, étaient séparés, et chacun dans une île. Ils communiquaient les uns aux autres par de petits ponts volants. Les tentes du gouverneur étaient magnifiques. Il y avait, en petit, toutes les commodités d’un palais, jusqu’aux bains et étuves. Sa maison était de plus de cinq cents hommes, sans compter les femmes, et les eunuques. Les grands ont coutume en ce royaume, d’aller ainsi passer le printemps à la campagne. Ils y prennent les divertissements de la chasse, de la pêche, de la promenade, des exercices à pied et à cheval. Ils y goûtent l’air, et la fraîcheur qu’ils aiment tant. C’est-là le délassement de leur vie ; et s’ils n’ont point d’affaires à la ville, qui les obligent de s’y rendre, ils continuent à le prendre, durant l’été, dans les plus délicieux endroits des montagnes voisines. Ils appellent cela yelac ; c’est-à-dire, course de campagne.

Le 6. l’intendant du prince me donna à dîner, le lieutenant de roi de la forteresse était au festin. Il est natif de Dag-estaan. C’est un grand pays tout de montagnes qui est au nord-est de la mer Caspie, et confine à la Moscovie. J’eus beaucoup de plaisir à lui ouïr raconter plusieurs singularités des mœurs et des manières de son pays. Le roi de Perse y est reconnu pour souverain seigneur, mais il n’en est pas absolument le maître ; et les peuples qui l’habitent n’obéissent pas toujours à ses ordres. On dissimule leurs désobéissances, parce qu’il est difficile de les réduire, à cause de l’âpreté, et de la hauteur de leurs montagnes. Ce sont des gens farouches, et des plus barbares de l’Orient. Je crois que ce sont les restes des Parthes. Le soir, ce

Seigneur m’envoya un régal de fruits, devin, et d’un mouton.

Le 7. le trésorier me fit un pareil régal qu’avait fait le lieutenant le jour précédent. Je payai de petits présents que je fis à ces messieurs les faveurs que je recevais d’eux. Ils m’avaient rendu service à Irivan, sans avoir osé prendre de moi les droits qu’on est obligé de payer en Perse, aux officiers des gouverneurs, de tout l’argent qu’on reçoit à leur trésor, parce que leur maître avait défendu de m’en demander rien. C’était donc pour m’obliger à leur en donner de gré une partie qu’ils me faisaient tant de caresses, sachant bien que j’étais assez instruit des coutumes du pays, pour savoir, qu’on n’y fait point ces sortes de courtoisies à un étranger, par un pur mouvement de générosité. L’après midi je fus au camp prendre congé du gouverneur ; il me fit mille honnêtetés, et me donna, en me quittant, deux lettres de recommandation pour ses deux fils aînés, qui sont les uniques favoris du roi, comme on l’a dit. Elles étaient à peu près de même teneur. Voici la traduction de celle qui était pour l’aîné.

DIEU.

Je prie le Souverain Auteur de tous les biens de conserver en vie, et en santé, le haut et puissant Seigneur, Nefr-ali-bec, mon très-honoré, et très-heureux Fils, le favori et confident de la Majesté royale.

Nous faisons de très-parfaits vœux au ciel pour votre heureuse grandeur. Le motif que nous avons de vous écrire cette lettre, est le part part que nous prenons dans les affaires du seigneur Chardin, qui est arrivé depuis quelque temps en cette ville, et qui en part à présent pour aller en diligence au palais qui est le a refuge de l’univers. Il faut absolument que vous vous informiez à fond des intentions qu’il a, et des très humbles requêtes qu’il veut faire à la très haute Cour, et que les ayant bien conçues, vous appliquiez votre adresse à les faire répondre favorablement. Nous souhaitons d’être bien particulièrement informés de l’effet qu’aura eu notre recommandation, et de quelle manière cet ami illustre aura été reçu et traité. Nous désirons aussi que vous nous donniez des nouvelles de sa santé. Nous prions Dieu de toute notre affection qu’il ait la grâce et le bonheur d’être bien reçu de notre grand roi, à qui je souhaite que tout l’univers rende hommage, et qu’il puisse avoir en ses affaires un parfait succès. Dieu éternel vous donne longue vie.

a Le mot Persan que j’ai traduit par refuge de l’Univers, est Alempenha. Alam signifie le monde entier, la nature Universelle. Et Penha signifie retraite, port, recours, lieu de sûreté.

b En l’original il y a qu’ils s’informent. Les Orientaux parlant à des personnes qu’ils respectent, se servent pour les désigner de la troisième personne du pluriel, et pour se désigner eux-mêmes de la troisième personne du singulier. La langue sainte ne parle guère autrement.

Il y a dans le persan que toutes les âmes puissent servir à son nom, à son nom. Cette répétition est une figure fort usitée dans toutes les langues orientales, qui la tiennent indubitablement de la langue sainte. Il y en a mille exemples, comme au Psaume 68. vs. 13 il s’en sont fuis, ils s’en sont fuis, pour dire, ils s’en sont fuis entièrement, au Psaume 87. vers. 5. l’homme, l’homme, pour dire, l’homme parfait. Les auteur grecs et latins s’en sont servis de même, et les plus délicats et polis comme Plaute, Ovide, et Catulle.

Je fus ensuite prendre congé des principaux seigneurs du lieu : et entre autres du général des monnaies. Ce seigneur, nommé Mahamed-chefi, m’avait persuadé d’aller à Ispahanpar la voie d’Ardevil, m’assurant que je vendrais quelque chose en cette ville. Je lui promis de le faire, et pris de lui une lettre de recommandation pour le gouverneur d’Ardevil, qui est son proche parent. Voici ce qu’elle contenait.

DIEU.

Très-haut, et très-noble seigneur, glorieuse majesté, digne d’être appelée céleste, élite des préfets, des lieutenants et des hommes heureux, source de grâce, d’honneur et de civilités, exemplaire de pureté, modèle de noblesse, et de bénéficence, cour intègre, véritable et fidèle, défenseur de ses intimes amis et de ses parents : Mon très-excellent seigneur et maître, je prie Dieu très haut de vous conserver la santé, et de vous prolonger la vie.

Après vous avoir rendu mes respects et mes hommages, je donne avis à vous, Monseigneur, dont l’esprit est net, et brillant, comme le soleil, que le seigneur Chardin, la fleur des négociants Européens, ayant eu dessein d’aller par la ville de Casbin, au magnifique palais, qui est le refuge de l’univers, moi qui suis votre véritable ami, j’ai persuadé dans l’intention de vous faire service, d’aller par Ardevil la Sainte. Il a de précieuses marchandises qu’il exposera en la présence de votre très-noble personne, je suis sûr qu’elle les acceptera, si elles se trouvent dignes d’elle, et je me promets que votre Grandeur commandera à ses gens d’avoir bien soin de ce noble étranger. Je me dispose à partir pour Tifflis avec l’aide de Dieu, à la fin du mois Zilhagé prochain, si je puis servir votre excellence en ce pays, elle me fera beaucoup d’honneur de me le faire savoir. Je la supplie de croire qu’on me fait un riche présent, lorsqu’on me donne des nouvelles de sa santé. Dieu conserve par sa grâce votre illustre personne jusqu’au jour du jugement.

Je suis le vrai ami des très-hauts, et très nobles Seigneurs, Geonbec, Hlalabec, et Mahamed-bec : je me persuade pour mon repos la continuation de leur santé.

Le sceau contenait un vers dont le sens est tel. F’ai abandonné mon fort à Dieu, moi Mahamed Chefy sa Créature.

Sur le dessus de la Lettre, à un coin, il y avait en petit caractère, Dieu conserve le bon état de mon ami.

C’est une politesse incomparable que celle des lettres missives des Orientaux, et comme ils nous passent en compliments de paroles, ils le font de même en compliments de manières La première civilité qu’ils observent dans les lettres est à l’égard du papier. Ils en ont de sept à huit sortes, du commun blanc, jaune, vert, rouge et de toutes couleurs : du doré et argenté du haut en bas de la feuille : le plus respectueux est le blanc peint de fleurs d’or, qui sont légèrement marquées, afin que l’encre n’en coule et n’en prenne pas moins. La seconde civilité à laquelle ils prennent garde, est d’écrire le nom de la personne, ou ses titres, en lettres de couleur, ou en lettres d’or. La troisième, est de faire une marge de demi feuille et de ne commencer d’écrire qu’aux deux tiers de la feuille. La quatrième, est à l’apposition du sceau, qui tient lieu de signature : le profond respect requiert qu’on appose son sceau au dos de la lettre, en bas à un coin, et de l’imprimer si fort sur le bout que tout le sceau ne soit pas marqué, mais qu’il en manque une partie ; c’est pour dire, Je ne suis pas digne de paraître devant vous. Je n’ose par respect me montrer qu’à demi en votre présence. Il y a trois endroits où l’on a coutume de mettre le sceau aux lettres ; car d’égal à égal, on le place en bas au coin au côté droit à notre manière, qui est le côté gauche à la manière orientale ; mais si c’est de supérieur à inférieur, comme du seigneur au sujet, ou du maître au serviteur, on met son sceau en haut, et au contraire si c’est d’inférieur au supérieur on met le sceau derrière à demi, comme je l’ai dit. La dernière civilité à laquelle on prend garde dans les lettres, est à l’enveloppe dont la manière la plus respectueuse est de mettre sa lettre dans un sac de broderie, lié par un filet d’or et de soie, avec de petites houppes de même, et d’y apposer le sceau sur de la cire d’Espagne. Les Persans ont trois pratiques superstitieux ses sur leurs lettres missives, dont ils ne sauraient donner de raison, ou n’en sauraient donner de bonne. La première, est qu’ils coupent toujours le coin droit de la feuille avec les ciseaux, de manière que ce n’est plus un papier carré, et à quatre coins, mais à cinq. Ils disent qu’on rend ainsi la feuille, qui est régulière, étant carrée, de figure irrégulière en l’écornant, pour témoigner que tous nos ouvrages, et toutes nos actions, sont marquées d’imperfections, et de défaut, et par conséquent sont transitoires. La seconde est, que sur les lettres qu’ils mettent dans une enveloppe de papier, ils écrivent près du cachet trois fois le mot de Cratin, qui est un mot sans signification. Il n’y a rien de plus ridicule et de plus fabuleux que la raison que quelques-uns en donnent. Ils disent que Cratin est le nom du chien des Sept Dormants, desquels ils ont la fabuleuse légende, comme les chrétiens orientaux et les autres qui l’ont prise d’eux : et que ce chien préside aux lettres missives. Ils content que ce chien était dans la caverne des Sept Dormants, où il faisait le guet pendant les trois siècles qu’ils passèrent à dormir ; et que quand Dieu les enleva en paradis, le chien s’attacha à la robe d’un de ces dormants, et fut ainsi enlevé au ciel. Que Dieu le voyant là, lui dit, Kratim, par quel moyen te trouves-tu en paradis ? je ne t’y ai point amené, aussi ne veux-je pas t’en chasser ; mais afin que tu ne sois pas ici sans patronage, non plus que tes maîtres, tu présideras sur les lettres missives, et auras soin qu’on ne vole pas la valise des messagers pendant qu’ils dorment. La troisième pratique superstitieuse des Persans sur ce sujet, est qu’ils ne donnent jamais des lettres à la main, en les présentant aux gens qui sont au dessus d’eux, ou leur égaux, mais ils les mettent devant eux à leurs genoux, et lorsqu’ils les donnent aux porteurs, aux courriers, ou à d’autres gens au dessous d’eux, ils les leur jettent de loin. C’est là leur pratique constante et sans exception ; — et les plus crédules et simples n’en sauraient donner de raison. Ils disent sur cette pratique, comme sur les autres, caada est, c’est-à-dire, C’est la coutume.

Pendant que j’étais encore au camp il arriva un courrier du roi, qui apportait la réponse de Sa Majesté sur l’affaire du patriarche. J’appris chez le gouverneur, qu’on lui mandait que les ministres avaient été d’avis, qu’on vendît le trésor d’Ecsmiazin, avec tous les ornements, et les richesses du couvent, et que de ce qu’on en tirerait on payât les dettes du patriarche ; et qu’on eût suivi cet avis, sans que les Arméniens représentèrent, que tout cela ne suffisait pas à beaucoup près pour le paiement de ses dettes ; et que si l’on ôtait d’Ecsmiazin son trésor et ses ornements, l’on ruinerait un lieu qui attirait beaucoup de monde en Perse ; et qui produisait annuellement une grande somme, par la dévotion et le concours des chrétiens orientaux ; que sur cela le roi avait prononcé qu’on levât en Arménie, sur tous les villages chrétiens, ce qu’il fallait pour payer les gens du douanier de Constantinople, qu’il était important de satisfaire. Le patriarche eut beaucoup de joie de cette nouvelle : Il fit un présent à celui qui la lui apporta : mais ce procédé déplut à toutes les honnêtes gens de la ville ; qui — voyaient avec dépit, que ce prélat était insensible à la violence qu’on allait faire à des milliers de pauvres chrétiens, pour payer les frais de son ambition mal-réglée.

Le 8. une heure avant le jour, je partis d’Irivan, je fis quatre lieues par des coteaux et des vallées. Le pays que je traversai est rempli de villages. Je logeai dans un qui est fort grand et fort beau, nommé Daivin.

Le 9. nous fîmes cinq lieues en un pays fort uni et fort fertile. Il est tout environné de montagnes. Celle qu’on appelle la montagne de Noé est à droite. Nous allions sud ouest. Nous logeâmes à un village nommé Kainer.

Le 10. nous continuâmes cette route, et fîmes huit lieues. On laisse sur la gauche, à la moitié du chemin, un grand bourg nommé Sedarec. C’est comme la capitale d’une contré d’Arménie, nommée Charour. Le sultan de la contrée demeure en ce bourg. Nous eûmes un fort méchant gîte cette nuit là. C’était un Caravansérail ruiné proche d’un village nommé Nouratchin.

Le 11. nous fîmes quatre lieues sur la même route, et en un pays aussi beau, mais moins uni, couvert de pierres et de collines. Nous passâmes un fleuve nommé Harpasouy, qui arrose toutes les terres voisines. Il sépare le gouvernement de cette partie d’Arménie, dont Irivan est la capitale ; d’avec celui de cette autre partie, dont Nacchivan est la capitale.

Le 12. nous arrivâmes à Nacchivan, après avoir fait cinq lieues, en des plaines fort unies, et fort fertiles.

Nacchivan est une grande ville détruite ; ou plutôt c’est un grand et prodigieux amas de ruines, qu’on relève et qu’on repeuple peu à peu. Le cœur de la ville est présentement rebâti et habité, il y a de grands bazars ; ce sont, comme l’on a dit, de longues galeries, ou rue couvertes, pleines de boutiques d’un côté et d’autre ; où se vendent toute sorte de marchandises et de denrées. Il y a cinq Caravansérails, des bains, des marchés, de grands cabarets à tabac, et à cahvé ; et deux mille maisons, ou environ. Les histoires persanes assurent, qu’il y en a eu autrefois quarante mille. Elles disent aussi, qu’avant que les Arabes prissent ce pays, il y avait ici cinq villes qui avaient été bâties par Behron-Tchoulin, roi de Perse. On voit, sur les dehors de la ville, les ruines d’une grande forteresse, et de plusieurs forts, qu’Abas le Grand fit détruire, à la fin du siècle passé, ne se sentant pas assez fort pour les garder. Il les fit abattre après avoir pris Nacchivan sur les Turcs, et l’avoir aussi ruinée et dépeuplée. Il en usait ainsi partout, pour empêcher les Turcs de s’y fortifier, et d’y trouver des vivres. C’est à la vérité un objet pitoyable que cette ville, en l’état où elle est encore à présent.

Les histoires de Perse font foi, qu’elle a été une des plus grandes et des plus belles villes d’Arménie, comme on vient de le dire. L’histoire dont on a parlé, qui se garde dans le célèbre monastère des Trois Églises, porte, que cette ville est l’ancienne Ardaschad, nommée Artaxate, et Artaxasate, dans les historiens grecs. D’autres auteurs arméniens font Nacchivan encore plus ancienne, et disent que Noé commença de la bâtir, et qu’il y établit sa demeure après le Déluge. Ils rapportent à cette origine l’étymologie du nom de cette ville : car, à leur dire, Nacchivan en vieux arménien, signifie première habitation, ou premier hospice. Ptolémée fait mention d’une ville, en cet endroit, qu’il appelle Naxuane, ce pourrait être Nacchivan. Je crois que c’est la fameuse Artaxate, ou qu’Artaxate était située fort proche ; car Tacite dit, que l’Araxe passait proche de la ville ; et nous allons voir qu’il n’est qu’à sept lieues de Nacchivan. La hauteur du pôle sur son horizon est marquée sur les astrolabes des Persans 38 deg. 40 min. et la longitude. Elle a un cam pour gouverneur, et elle est capitale d’une partie d’Arménie, comme on l’a dit.

À cinq lieues de Nacchivan, au Nord, il y a un grand village, nommé Abrener. Ce nom signifie champ fertile. Les habitants de ce village, et des sept autres qui sont proche, sont catholiques romains. Leur évêque, et leurs curés, sont dominicains. Ils font le service en langue arménienne.

Ce fut un dominicain italien de Boulogne, nommé Dom Barthelemy qui rangea cette contrée sous l’autorité du pape, il y a quelque 350. ans. Plus de vingt autres villages des environs s’y étaient rangés de même ; mais ils retournèrent depuis à l’obéissance du patriarche arménien, et à leur première religion ; et pour ceux qui persistent en celle de Rome, ils se diminuent de jour en jour, par la persécution de ce patriarche, et des gouverneurs de Nacchivan. Ces pauvres gens se sont attirés l’indignation et la violence des gouverneurs, pour avoir entrepris de se tirer de dessous leur pouvoir et dépendance. Il vint en Perse à ce sujet l’an 1664. un dominicain italien, en qualité d’ambassadeur du pape. Il en apporta des lettres au roi, et de plusieurs potentats de l’Europe. Il fit des présents à Sa Majesté, et en obtint effectivement que ces villages catholiques romains enverraient tous les ans au trésor royal leurs tailles, et tout ce qu’ils étaient obligés de payer annuellement, sur le pied de ce qui s’en trouverait couché dans les registres de l’intendant et receveur général de Médie : et que moyennant cela, il serait ordonné à cet intendant, aux gouverneurs de Nacchivan, et à tous autres gens du roi, de les reconnaître pour pleinement indépendants de leur juridiction ; et de ne faire nulle levée en leur territoire. Ce règlement, qui fit peu de bien alors à ces villages, leur a produit dans la suite beaucoup de maux ; et il sera un jour la cause de leur ruine. Car les régents de Nacchivan irrités de leur procédé, et des plaintes qu’ils firent d’eux à Abas, les ont chargés de mille avanies depuis la mort de ce bon roi, et leur ont fait enlever trois ou quatre fois l’argent qu’ils envoyaient au trésor royal ; de quoi ces pauvres gens n’ont pu avoir justice, soit par la mollesse du gouvernement, soit à cause de leur bassesse, et de l’autorité de leurs parties. L’intendant de Médie a fait pis, car il a envoyé, à la cour, de faux extraits des registres de cette province ; par lesquels quels il paraît que ces villages doivent payer dix huit mille livres annuellement ; qui est justement le double de ce qu’ils prétendent avoir jamais payé. Chaque fois qu’ils portent l’imposition de neuf mille livres au trésor, on leur donne un reçu, dans lequel on met que c’est à bon compte de ce qu’ils doivent payer ; avec quoi on se garde une porte ouverte à l’avanie, et à la chicane, pour les ruiner quand on voudra.

— Le gouverneur de Naccivan n’était pas en ville quand j’y arrivai. Son fils, qui tenait sa place, eut bientôt nouvelles de mon arrivée. Il m’envoya inviter à dîner, et me pria de lui faire voir des montres, et quelques bijoux. Je ne fus nullement satisfait de la manière dont il en usa avec moi ; car après m’avoir fait des caresses, et m’avoir donné à dîner, il me laissa avec ses officiers, qui me forcèrent, en quelque manière, de donner pour cinquante pistoles, des pièces dont j’avais refusé 60 à Irivan. On m’eût, sans doute, traité plus malhonnêtement encore, sans la patente et les passeports du roi que j’avais. Ces sortes de lieux sont des écorcheries pour des étrangers, qui ont la réputation d’avoir du bien. Il y faut toujours payer le passage.

Le 13. nous partîmes de Nacchivan, et fîmes sept lieues : à la première lieue nous passâmes sur un fort grand pont, un fleuve, à qui les gens du pays ne donnent point d’autre nom. que celui de fleuve de Nacchivan. Le pays que nous traversâmes est sec et stérile ; l’on _ n’y voit que des coteaux pierreux. Nous couchâmes sur le bord du fleuve Araxe, que les

Orientaux nomment Aras, et Ares. On le passe à Esquijulfa, ou Julfa la vieille ; ville ruinée, que quelques auteurs croient être celle que les anciens appelaient Arriammene. On l’appelle vieille, pour la distinguer d’une ville de Julfa, qui est bâtie vis à vis d’Ispahan. On a véritablement raison d’appeler celle-ci vieille, car elle est toute ruinée et abattue. On n’y connaît plus rien, excepté la grandeur qu’elle avait. Elle était située sur la pente d’une montagne, le long du fleuve, et sur ses bords. Les avenues, qui sont naturellement difficiles et fortes, étaient gardées par plusieurs forts. La ville avait quatre mille maisons, à ce que disent les Arméniens ; cependant à en juger par les ruines, il n’y en pouvait pas avoir la moitié ; encore n’était-ce la plupart que des trous, et des cavernes, faites dans la montagne, plus propres à retirer des troupeaux, qu’à loger des hommes. Je ne pense pas qu’il y ait au monde un endroit plus stérile et plus hideux, que celui de Julfa la vieille ; on n’y voit ni arbre, ni herbe. À la vérité il y a dans le voisinage des endroits plus heureux, et plus fertiles, mais toujours est-il vrai qu’il ne se peut voir de ville située en un lieu plus sec, et plus pierreux. La figure en était belle en récompense, ressemblant à un long amphithéâtre. Il n’y a présentement qu’environ trente familles qui sont toutes arméniennes.

Ce fut Abas le Grand qui ruina Julfa, et tout ce que l’art avait contribué à la fortifier. Il le fit par la même raison qu’il ruina Nacchivan, et les autres places d’Arménie, qui étaient sur la même ligne ; afin d’ôter les vivres à l’armée turquesque. Ce fin politique, et grand capitaine, voyant ses forces inégales à celles de son ennemi, et songeant aux moyens de l’empêcher de revenir tous les ans en Perse, d’y faire des conquêtes, et de les conserver, résolut de faire un désert des pays qui étaient entre Erzerum et Tauris, sur la ligne d’Irivan et de Nacchivan ; qui était la route que les Turcs tenaient d’ordinaire, et où ils se fortifiaient, parce qu’ils y trouvaient des vivres suffisamment pour faire subsister leur armée. Il en transporta donc les habitants et le bétail, il ruina toute sorte d’édifices, il mit le feu par toutes les campagnes, et aux arbres ; il empoisonna même plusieurs fontaines, à ce que l’histoire rapporte ; et ceux qui l’ont lue savent que cela lui réussit tout à-fait bien.

Pour retourner à notre gîte, l’Araxe est ce fameux fleuve qui sépare l’Arménie de la Médie. Il a sa source dans le mont, où l’on tient que s’arrêta l’arche de Noé ; et c’est peut-être de ce mont célèbre d’Ararat qu’il tire son nom. Il se rend de là dans la mer Caspienne. Ce fleuve est grand et fort rapide. Il s’enfle, durant son cours, de plusieurs petits fleuves qui n’ont point de nom, et de beaucoup de torrents. On a bâti diverses fois des ponts dessus à Julfa, et en d’autres endroits ; mais quelque forts et massifs qu’ils fussent, comme il paraît à des arches, qui sont encore entières, ils n’ont pu tenir contre l’effort du fleuve. Il est si furieux, lorsque le dégel le grossit des neiges fondues des monts voisins, qu’il n’y a ni digue, ni autre bâtiment qu’il n’emporte ; et à la vérité, le bruit de ses eaux, et la rapidité de son cours, étonnent les gens. Nous le passâmes dans un grand bateau, fait pour passer vingt chevaux et trente personnes à la fois. Je n’y laissai passer avec moi que mes gens et mon bagage. Quatre hommes le menaient. Ils remontèrent environ trois cents : pas le long du bord, et peu à peu, s’étant engagés dans le fil de l’eau, ils y abandonnèrent la barque, se servant d’un long et fort gouvernail pour l’en tirer, et la faire aborder à l’autre rive. Le courant l’emportait avec une indicible impétuosité, et lui fit faire cinq cents pas en un instant. Voilà comme les bateliers de l’Araxe le traversent. Ils mettent plus de deux heures à aller et venir ; à cause des efforts qu’il leur fait faire pour le remonter. L’hiver, que ue les eaux sont basses, on passe le fleuve sur des chameaux. Le gué est à demi lieue de Julfa, en un endroit où son lit étant fort large, il y court beaucoup plus à l’aise.

On a dit que l’Araxe sépare l’Arménie de la Médie. Ce royaume, qui a tenu autrefois l’empire de l’Asie, ne fait à présent qu’une partie d’une province de Perse, que les Persans appellent Azerbeyan, ou Asurpaican. Cette province est une des plus grandes de l’Empire de Perse. Elle confine du côté d’orient à la mer Caspienne, et à l’Hircanie ; du côté du midi à la province des Parthes ; du côté d’occident au fleuve Araxe, et à la haute Arménie ; du côté du septentrion au Dagestan, qui est ce pays de montagnes, lequel confine avec les Cosaques moscovites, comme on l’a dit., et fait une partie du mont Taurus. Elle enferme la Médie orientale, nommé des des anciens auteurs Azarca, et la Médie occidentale, ou mineure, qu’on nomme aussi Atropatie, ou Atropatene. L’Assyrie est une partie de la haute Arménie. Les Persans disent que cette province a été appelée Azerbey an, c’est-à-dire, lieu de feu, ou pays de feu ; à cause que le plus célèbre temple du feu y était bâti ; qu’on y gardait un feu que les Ignicoles croyaient Dieu : et que le grand pontife de cette religion y résidait. Les Guèbres, qui sont les restes des ignicoles, montrent ce lieu à deux journées de Chamaky. Ils assurent, comme une vérité constante, que le feu sacré y est encore ; qu’il ressemble au feu minéral et souterrain ; et que ceux qui vont là par dévotion le voient en forme de flamme. Ils ajoutent une autre particularité, qui est une bonne plaisanterie, savoir qu’en faisant un trou en terre, et mettant une marmite dessus, ce feu la fait bouillir, et cuit tout ce qui est dedans.

Pour revenir au nom d’Azerbeyan, l’étymologie en est juste, car az est l’article du génitif er, ou ur, qui en vieux persan, comme en la plupart des anciens idiomes orientaux, veut dire feu ; et paican signifie lieu, ou pays. Je n’ignore pas que quelques gens lisent et prononcent, Asur-paican, c’est-à-dire, pays d’Assur ; et disent, que cette grande province a été ainsi appelée, parce qu’elle contient l’Assyrie, qui, au sentiment de tous les auteurs, a eu son nom d’Assur ; mais c’est la même chose à mon avis : car je crois que ce nom d’Assur vient de as ur, c’est-à-dire, du feu. Moïse parlant de Nimrod, ce prince idolâtre, qui introduisit le culte du feu, et qui envahit la Caldée, le partage et patrimoine de Sem, dit, que les fils de ce patriarche s’en retirèrent ; et qu’Assur en était un. Or il est assez vraisemblable que cet Assur fut ainsi nommé pour s’être retiré, ou du culte du feu ; ou de Caldée, qu’on appelait alors le pays du feu ; comme il paraît au chapitre. 11 de la Genèse, et en tous les anciens auteurs ; qui rapportent unanimement que la Caldée s’appelait le pays d’Ur, ou le pays du feu. Et Ptolémée fait mention d’une ville de ce pays-là, qu’il nomme Urcoa, c’est-à-dire, lieu, ou place du feu ; ga, par un a long, ou double, étant un mot persan, qui signifie lieu, place, endroit. Les noms anciens ont été si fort changés par la négligence, ou par l’ignorance des copistes, et par les différences du langage, et de la prononciation des auteurs, et des traducteurs, que quand il s’agit de confronter les noms anciens avec les modernes, il ne faut pas rejeter tout ce qui n’a pas une entière ressemblance. Ce qu’on vient de dire, fait voir l’erreur de ceux qui ont écrit, que l’Azerbeyan est la partie septentrionale de la Syrie, et que ce nom d’Azer-beyan vient d’une ville nommée Ardoebigara, qui était la capitale du pays. Les Persans le divisent en trois parties, Azer-beyan, Chirvan, et Chamaky. Strabon ne le divise qu’en deux, au livre 11. qu’il appelle majeure et mineure. Ptolémée, et les autres géographes célèbres, n’en font aucune division.

Le 14. nous fîmes cinq lieues par un pays plein de collines sur la même route des jours précédents, savoir au nord-ouest, laissant à gauche cette grande campagne, qui a été le champ champ des sanglantes batailles qui se sont données ces derniers siècles, entre les Persans et les Turcs. Les gens du pays y font observer un grand monceau de pierres, comme marquant l’endroit où commença celle qui se fit entre Selim fils du Grand Soliman, et Ismaël le Grand. Notre traite se termina à Alacon. Les Persans disent que ce lieu a été ainsi nommé d’Alacon, ce fameux prince tartare, qui conquit une partie de l’Asie, et qui fonda là une ville, que les guerres des Persans et des Turcs ont ruinée.

Le 15. notre traite ne fut pas plus longue que le jour précédent, mais le chemin par où nous la fîmes était plus uni et plus facile. Nous logeâmes à Marant. C’est une bonne ville, composée de deux mille cinq cents maisons ; et qui a tant de jardins qu’ils occupent encore plus de terrain que les maisons. Elle est située au bas d’une petite montagne au bout d’une plaine, qui a une lieue de large, et cinq de long ; et qui est la plus belle et la plus fertile qu’on puisse voir. Un petit fleuve, nommé Zelou-lou, passe par le milieu. Les gens du pays le tirent en plusieurs ruisseaux, pour arroser leurs terres et leurs jardins. Marant est plus peuplée que Nacchivan, et beaucoup plus belle. Il y croît des fruits en abondance, et les meilleurs de toute la Médie. Ce qu’il y a de particulier, c’est qu’on cueille de la cochenille aux environs, mais il y en a fort peu ; et on ne la peut recueillir que durant huit jours en été, lorsque le soleil est au signe du lion. Avant ce temps, comme l’assurent les gens du pays, elle n’est pas en maturité, et plus tard le ver, dont on la tire perce la feuille, sur laquelle il croît., et se perd. Les Persans appellent la cochenille quermis, de querm, c’est-à-dire, ver, parce qu’on la tire des vers.

Marant est à 37 deg. 50 m. de latitude. et à 81 deg. 15 m. de longitude. suivant l’observation des Persans. On croit que c’est la ville que Ptolémée appelle Mandagarana. Je n’en ai point fait faire de plan, non plus que de la ville de Nacchivan, parce qu’elles ne m’ont paru, ni assez célèbres, ni assez belles pour cela. Les Arméniens ont par tradition, que Noé a été enterré à Marant, et que ce nom vient d’un verbe arménien qui veut dire enterrer. On voit de Marant, quand le temps est serein, le mont où s’arrêta l’arche qui sauva ce patriarche du Déluge. On le voit aussi de Tauris, à ce que les gens du pays assurent, lorsque le ciel n’a aucuns nuages.

Le 16. nous fîmes quatre lieues, toujours tournant entre des montagnes qui s’approchent fort en quelques endroits, mais qui. ne se joignent nulle part. Nous arrivâmes à dix heures du matin à Sofian ; c’est une petite ville bâtie en une plaine, où il y a beaucoup d’eaux, et de jardins. Le terroir en est admirablement fertile. Des auteurs croient que c’est l’ancienne Sofia de Médie. D’autres tiennent qu’elle a été nommée Sofian des Sofis, qui y établirent leur demeure, lorsque Ismaël premier quitta Ardevil, et transporta la cour à Tauris.

Le soir le sieur Azarie, cet honnête homme arménien, dont l’on a parlé, prit les devants avec mes passeports et les lettres de recommandation, que j’avais prises des gouverneurs de Géorgie et d’Arménie. Je le chargeai de les faire voir au douanier de Tauris, et de le prier, de ma part, de donner ordre qu’on me laissât passer avec mes gens. Je trouvai le lendemain qu’il s’était fort bien acquitté de la commission, et qu’on avait donné l’ordre aux portes, tel que je le souhaitais.

Ce jour-là 17. nous arrivâmes à Tauris, après avoir fait six lieues sur la même route que les jours précédents, par des plaines belles et fort fertiles, où toutes les terres sont labourées, et où l’on voit quantité de villages. Il y a 53 lieues persanes, qui sont d’environ cinq mille pas chacune, d’Irivan à Tauris. On les fait facilement en six jours sur ses chevaux. Les caravanes y mettent le double. Les chameaux ne font d’ordinaire que quatre lieues par jour, et portent six. ou sept cents pesant. Les chevaux, et les mulets, qui ne portent d’ordinaire que deux cent vingt, et un homme dessus, font cinq à six lieues.

La figure, qui est ici à côté donne, sans doute, une grande idée de Tauris. C’est effectivement une grande et puissante ville, et c’est la seconde de la Perse, en rang, en grandeur, en richesses, en commerce, et en nombre d’habitants. Elle est située au fond d’une plaine, au bas d’une montagne, que les auteurs modernes veulent être le mont Oronte, ou Baronte, selon Polybe, Diodore, et Ptolémée. Sa figure est fort irrégulière et difficile à nommer, comme ce plan le fait connaître. Elle n’a ni murs, ni fortifications qui servent. Un petit fleuve, nommé Spingtcha, passe au travers. Il fait souvent de grands ravages, et emporte les maisons qui sont le long de ses bords. Il en passe un autre joignant la ville au septentrion, qui, depuis le printemps jusqu’à l’automne, n’est pas moins large que la Seine l’est à Paris, durant l’hiver. Il s’appelle Agi, c’est-à-dire, salé, à cause que six mois durant l’eau en est salée, par des torrents qui s’y jettent en passant sur des terres couvertes de sel. On n’y manque pas de poisson. La ville est divisée en neuf quartiers, et partagée comme presque toutes les autres villes de Perse en Haydar et Neamet-olahy, qui sont les noms des deux factions qui divisaient au 15 siècle toute la Perse ; comme en Italie celles des Guelfes et des Gibelins. Elle a 15 mille maisons et quinze mille boutiques. Les maisons, en Perse sont séparées des boutiques, qui sont la plupart en de longues et larges rues voûtées, de 40 à 50 pieds de hauteur. Ces rues s’appellent basar, c’est-à-dire, marché. Elles font le cœur de la ville : les maisons sont sur les dehors. Presque toutes ont un jardin. Je n’ai pas vu à Tauris beaucoup de palais et de maisons magnifiques ; mais il y a d’aussi beaux bazars qu’en lieu de l’Asie ; et il fait admirablement beau voir leur vaste étendue, leur largeur, leurs beaux dômes, et les voûtes qui les couvrent ; le grand peuple qui y est durant le jour, et la quantité de marchandises dont ils sont remplis. Le plus beau de tous, et où se vendent les pierreries, et les plus précieuses marchandises, est octogone, et fort spacieux. On le nomme kaisérié, c’est-à-dire, marche royal. Il a été bâti environ l’an 850. de l’Hégire, par le roi Hassen, qui faisait sa résidence à Tauris. Quant aux autres lieux destinés au public, ils ne sont pas moins beaux, ni moins remplis. On y compte trois cens Caravansérail. Il y en a de si spacieux, qu’il peut loger trois cents personnes en chacun. Les cabarets à cahvé, à tabac, et à ces boissons fortes, qu’on fait avec le suc de pavot ; les bains et les mosquées, répondent bien à la grandeur et à l’éclat de ces autres édifices.

Les mosquées de Tauris sont au nombre de deux cent cinquante. Les principales sont marquées dans le dessein. On ne dira rien de chacune en particulier ; parce qu’elles ne sont pas autrement faites que les belles mosquées de la ville capitale du royaume, dont l’on trouvera dans ce volume, des descriptions, et des plans. La mosquée d’Ali-cha est presque toute détruite : On en a réparé le bas, où le peuple va à la prière, et la tour qui est fort haute. C’est la première qu’on découvre en venant d’Irivan. Cette mosquée a été bâtie il y a 400 ans, par Coja-ali-cha, grand vizir de sultan Kazan, roi de Perse, qui faisait sa résidence à Tauris, et qui y a été enterré. Son sépulcre se voit encore à présent en une grande tour ruinée, que l’on appelle de son nom, Monar-can-Kazan. La mosquée qu’on appelle le maître apprenti, qui est aujourd’hui demi ruinée, a été construite, il y a trois cent vingt ans, par EmircheikHassan. Celle qui est marquée O dans le plan, est la plus belle de Tauris. Tout le dedans et partie du dehors est doré. Elle a été bâtie l’an 878. de l’Hégire,, par un roi de Perse nommé Geoncha, ou le roi du monde. Celle Ο 3 des deux tours est petite, mais ses deux tours sont d’une architecture particulière, et fort industrieuse ; car elles sont l’une sur l’autre ; et celle d’en haut a beaucoup plus de hauteur, et plus de diamètre, que celle d’en bas, qui lui sert de base. Il y a trois hôpitaux dans la ville : ils sont assez propres, et bien entretenus. On n’y loge guère, mais on y donne à manger deux fois le jour, à tous ceux qui y viennent. Les hôpitaux s’appellent à Tauris, ach-tacon, c’est-à-dire, lieux où l’on fait profusion de vivres. Au bout de la ville, à l’occident, il y a, sur une petite montagne, un fort joli ermitage, qu’on appelle Ayn ali, c’est-à-dire, les yeux d’Ali. Les Persans disent que ce calife, que leur Prophète fit son gendre, a été le plus bel homme dont on ait jamais ouï parler. Et lorsqu’ils veulent signifier une fort belle chose, ils disent, C’est les yeux d’Ali. Cet ermitage est une des dévotions, et une des promenades des Taurisiens.

Au dehors de Tauris, au levant, on voit un grand château, presque tout détruit, qu’on appelle Cala-Rachidié. Il fut bâti il y a 400 ans, par Cojé-Rechid, grand vizir_du roi Cazan. L’histoire rapporte, que ce roi avait deux grands vizirs ; parce qu’il était prévenu qu’un seul ne pouvait suffire à toutes les affaires d’un aussi grand royaume, qu’était le sien. Abas le Grand voyant ce château ruiné, et jugeant qu’il était situé fort avantageusement pour défendre la ville, et pour la commander tout ensemble, le fit rebâtir, il y a près de cent ans ; ses successeurs en ont jugé autrement, et l’ont laissé tomber en ruine.

On voit encore en cette ville les restes des principaux édifices et des fortifications que les Turcs y construisirent, durant les divers temps qu’ils en ont été les maîtres. Il y a peu de rochers et de pointes de montagnes joignant la ville, où l’on ne voie des ruines de forts, et des monceaux de masures. J’en ai visité soigneusement une grande partie, mais je n’y ai découvert aucune antiquité. On n’y déterre que de la brique, et des cailloux. Ce qui reste de plus entier parmi ces édifices, de la construction des Turcs, est une grande mosquée, dont le dedans est incrusté de marbre transparent, et tout le dehors est fait de parqueterie à la mosaïque. Les Persans tiennent ce lieu souillé, à cause qu’il a été bâti par les Turcs, dont ils détestent la créance. Entre ces masures, dont l’on a parlé, on fait remarquer, sur les dehors de Tauris, au midi, celles du palais des derniers rois de Perse ; et à l’orient celles du château, où les Arméniens disent que Cosroes logeait, et où il mit en garde la vraie croix, et toutes les autres dépouilles sacrées qu’il emporta de Jérusalem.

La place de Tauris est la plus grande place de ville que j’aie vue au monde ; elle passe de beaucoup celle d’Ispahan. Les Turcs y ont rangé plusieurs fois, trente mille hommes en bataille. Les soirs cette place est remplie du menu peuple, qui vient se divertir aux passe-temps qu’on y donne. Ce sont des jeux, des tours d’adresse, et des bouffonneries, comme en font les saltimbanques, des luttes, des combats de taureaux et de béliers, des récits en vers et en prose, et des danses de loups.

loups. Le peuple de Tauris prend son plus grand divertissement à voir cette danse ; et l’on y amène de cent lieues loin des loups qui savent bien danser. Les mieux dressés se vendent jusqu’à cinq cent écus la pièce. Il arrive souvent pour ces loups de grosses émeutes qu’on a bien de la peine à apaiser. Cette grande place n’est pas vide le jour ; c’est un marché de toute sorte de denrées, et de choses de peu de prix. Il y a encore une autre grande place à Tauris, et c’est celle qui paraît dans le dessin au devant de ce château détruit, qu’on appelle le château de Jafer-Pacha. C’était, à ce qu’on dit, la place d’armes de ce château : c’est à présent la boucherie. On y tue, et l’on y écorche toutes les grosses viandes qu’on vend en tous les lieux de la ville.

J’ai fait beaucoup de diligence pour apprendre à combien se monte le nombre des habitants de Tauris ; je ne crois pourtant pas le savoir au juste : mais je pense qu’on peut dire sûrement qu’il va à 550 mille personnes. Plusieurs gens de qualité de la ville m’ont voulu faire accroire qu’il va à plus de onze cent mille.

Le nombre d’étrangers qui se trouve-là en tout temps est aussi fort grand. Il y en a de tous les endroits de l’Asie ; et je ne sais s’il y a sorte de marchandise dont l’on ne puisse y trouver magasin. La ville est remplie de métiers en coton, en soie, et en or. Les plus beaux turbans de Perse s’y fabriquent. L’ai ouï assurer aux principaux marchands de la ville, qu’on y fabrique tous les ans six mille balles de soie. Le commerce de cette ville s’étend dans toute la Perse, et dans toute la Turquie ; en Moscovie, en Tartarie, aux Indes, et sur la mer Noire.

L’air de Tauris est froid et sec, fort bon et fort sain ; et l’on ne se plaint point qu’il contribue à aucune mauvaise disposition des humeurs. Le froid y dure longtemps, parce que la ville est exposée au nord, et qu’au sommet des montagnes, qui sont autour, il y a de la neige durant neuf mois de l’année. Le vent y souffle presque toujours au soir, et au matin. Il y pleut souvent, hormis en été ; et l’on y voit des nuages en toutes les saisons de l’année. La latitude. est 38 deg. la longitude. 82. Il y a abondance de toutes choses nécessaires à la vie, et l’on y vit assez délicieusement, et à fort bon marché. La mer Caspienne, qui n’en est qu’à quarante lieues, lui fournit du poisson. On en prend aussi dans le fleuve d’Agi, dont l’on a parlé ; mais ce n’est que quand les eaux sont basses. La livre de pain n’y coûte d’ordinaire que deux liards ; celle de viande que dix-huit deniers. La volaille, le gibier, les fruits, le vin, et le fourrage y sont à aussi bon marché à proportion. Les légumes s’y donnent presque pour rien, particulièrement les asperges. L’été il y a abondance de daims, et de gibier d’eau ; mais, comme les Persans n’aiment pas le gibier, on tue peu de daims, et d’autres bêtes fauves. Il y a aussi des aigles dans les montagnes ; j’y ai vu vendre un aigle cinq sous par des paysans. Les gens de qualité volent cet oiseau avec l’épervier ; ce vol est quelque chose de tout à fait curieux, et fort admirable. La façon dont l’épervier abat l’aigle, c’est c’est qu’il vole au dessus fort haut, fond sur lui avec beaucoup de vitesse, lui enfonce les serres dans les flancs, et de ses ailes lui bat la tête en volant toujours. Il arrive pourtant quelquefois que l’épervier et l’aigle tombent tous deux ensemble. Les éperviers arrêtent aussi les biches de cette sorte, et en rendent la prise fort facile aux chasseurs. Si ceci est remarquable, ce que je vais dire ne l’est pas moins ; c’est qu’on assure, qu’il croît de soixante sortes de raisins aux environs de cette ville. Il n’y en a point en Perse où l’on puisse mieux vivre, ni plus délicieusement, ni à meilleur marché qu’à Tauris.

On voit aux environs de la ville de grandes carrières de marbre blanc. Il y en a une espèce qui est transparent. Il se forme, à ce qu’on dit, de l’eau d’une fontaine minérale, qui se congèle peu à peu. Il y a fort proche aussi deux mines considérables, une de sel, et une d’or. On ne travaille plus depuis longtemps à celle d’or, parce qu’on a toujours trouvé que ce qu’on en tirait rendait à peine les frais du travail. Le peuple est prévenu qu’il n’y a nul profit à y travailler. Il y a aussi des eaux minérales en quantité. Les plus renommées, et les plus fréquentées sont celles de Baringe, à demi lieue de Tauris ; et celles de Seid-kent, autre village, qui en est à six lieues. Ces eaux sont sulfurées. Il y en a de froides et de bouillan tes.

Je ne sais s’il y a une autre ville au monde, dont les Auteurs modernes soient plus en dispute, pour en savoir l’origine, et le nom qu’elle avait dans ses commencements.

Nous rapporterons les opinions des plus célèbres d’entre eux ; mais il est bon d’avertir auparavant, que les Persans appellent cette ville Tébris ; et qu’en l’appelant Tauris, comme font les peuples de l’Europe, c’est seulement pour suivre l’usage, et afin d’être plus facilement entendus. Teixera, Olearius, et d’autres auteurs, soutiennent que Tauris est la ville que Ptolémée, en la cinquième table d’Asie, appelle Gabris, le G ayant été mis pour le T, par un changement facile dans la langue grecque, comme ils prétendent. Leunclavius, Jove et Aython veulent que ce soit la ville que cet ancien géographe appelle Terva, au lieu de Tevra, par la transposition d’une des lettres du mot ; mais Terva étant placée en Arménie, et étant certain que Tauris est en Médie, ces deux noms ne peuvent nullement convenir à une même ville. La ressemblance de nom est sans doute ce qui a trompé ces auteurs. Le mot de Tebris est persien. Il a été donné à cette ville l’an 165. de l’Hégire, comme nous le dirons plus amplement ; et comme il y avait alors plusieurs centaines d’années que Ptolémée avait écrit, il faut croire que Terva et Gabris sont des villes fort différentes de Tauris. Niger dit que c’est Tigranoama ; d’autres auteurs la prennent pour Tigranocerta ; quelques-uns ont opinion que c’est la Suze de Médie, si célèbre dans l’Écriture ; d’autres écrivains soutiennent que c’est la ville qui est nommée dans le livre d’Esdras, Acmetha, ou Amatha. Il y en a qui la mettent en Assyrie, comme Ptolémée, et son interprète ; d’autres la placent en Arménie, savoir Niger, Cédrène, Aython, et Jove, comme on l’a dit. Marc Paul, Vénitien, la place au pays des Parthes. Calcondile la porte encore plus loin ; car il la met en la province dont Persépolis était autrefois la capitale. Enfin c’est une confusion étrange que la multitude d’opinions qu’on a eues là-dessus. La plus raisonnable, à mon avis, est celle de Molet, qui a traduit et commenté Ptolémée, d’Ananie, Ananie, d’Ortelius, de Golnits, de Teixera, de La Vallée, de l’Athlas, et de presque tous les autres auteurs géographes modernes, savoir que Tauris est l’ancienne et la fameuse Ecbatane, dont il est fort parlé dans l’Écriture sainte, et dans les anciennes histoires de l’Asie. Minadoi, auteur italien, si je ne me trompe, a fait un traité exprès pour le prouver. J’ajoute sur ce sujet qu’on ne voit pourtant à Tauris nuls monuments de son antiquité, ni aucuns restes du superbe palais d’Ecbatane, où les monarques de l’Asie passaient l’été ; ni de celui de Danier, qui servit depuis de mausolée aux rois de Médie, dont parle Joseph au livre 10. et qu’il assure avoir été encore entier de son temps. Si ces magnifiques et superbes palais étaient sur pied il n’y a que treize siècles, au même lieu où est Tauris, les ruines mêmes s’en sont perdues ; car parmi toutes celles qu’on voit dans la banlieue de cette ville, il n’y a que de la brique, de la terre et des cailloux, qui sont des matériaux qu’on n’employait pas anciennement en Médie, à la structure des palais des grands.

Les historiens persans marquent unanimement le temps de la fondation de Tauris, à l’an 165. de l’Hégire ; mais ils ne s’accordent pas bien des autres particularités. Quelques uns en rapportent la fondation à la femme de Haron Rechid calife de Bagdad, nommée Zebd-el-caton, nom qui signifie la fleur des dames. Ils racontent, qu’étant malade à la mort, un médecin mède la guérit en peu de temps ; de quoi la princesse, ne sachant comment le récompenser, fit dire au médecin de choisir lui-même la récompense ; et que le médecin demanda qu’on fît bâtir en son pays, une ville en son honneur ; ce qui ayant été exécuté avec beaucoup de soin et de diligence, il nomma cette nouvelle ville Tebris ; pour marque qu’elle devait son origine à la médecine : car teb signifie médecine, et ris est le participe de ricten, qui veut dire verser, répandre, faire largesse. Voilà l’opinion de quelques-uns. Celle des autres a quelque chose de semblable. Ils disent que Halacoukan général de Haron Rechid ayant été deux ans malade d’une fièvre tierce, dont il désespérait de guérir, il en fut merveilleusement délivré, dans l’endroit même où est à présent Tauris, par une herbe qu’il y trouva ; et que pour perpétuer la mémoire d’une si heureuse guérison, il fit bâtir cette ville, et la nomma Tebrift, c’est-à-dire, la fièvre s’en est allée ; car teb signifie aussi fièvre, et rift vient du verbe reften, qui veut dire partir, s’en aller ; et que c’est par corruption, ou par adoucissement, qu’on dit Tebris, au lieu de Tebrift. Mirza thaer, un des plus savants hommes de qualité qu’il y ait en Perse, fils de Mirza Ibrahim, intendant de la province, m’a donné une autre raison de cette étymologie ; savoir qu’au temps qu’on bâtissait la ville, l’air y était extrêmement bon et favorable contre les fièvres :: que cette qualité y attirait beaucoup de gens, et qu’en vue de cela on la nomma Tebris, comme qui dirait dissipant la fièvre. Ce seigneur m’a assuré qu’il y a au trésor du roi à Ispahan, des médailles avec l’inscription de cette Zebd-el-caton, femme du calife Haron Réchid, qu’on trouva à Maranthe, ville proche de Tauris, avec quantité d’autres d’or et d’argent, au coin des anciens rois de Médie ; et qu’il en avait remarqué avec des figures et des inscriptions grecques, dont il se souvenait, que le mot était Daklanous. Il me demanda si je savais qui était ce Dakianous. Je lui dis que je ne connaissais point ce nom là, mais que ce pourrait bien être celui de Darius.

L’an 69. de la fondation de Tauris, la ville fut presque toute abattue d’un tremblement de terre. Moutevekel, calife de Bagdad, de la race des Abas qui régnait alors, la fit relever et agrandir. Cent quatre-vingt dix ans après, le 14. du mois de Sefer, un autre tremblement, plus violent que le premier, la ruina toute entière en une nuit. La géographie persane conte qu’il y demeurait alors un savant astrologue de Chiras, nommé Aboutaher, nom qui signifie père juste, lequel avait prédit que le tremblement arriverait à l’entrée du soleil au signe du scorpion, l’an 235. de l’Hégire ; qui répond au 849. de l’époque chrétienne, et qu’il renverserait toute la ville : de quoi voyant que le peuple ne voulait rien croire, il alla faire instance au gouverneur, d’employer la force pour mettre le monde hors de la ville. Le gouverneur, qui était aussi lieutenant du calife en toute la province, ayant eu toujours une grande créance en la judiciaire de cet astrologue, se rendit à ses instances, et n’oublia rien pour faire aller le monde à la campagne ; mais comme le peuple persistait à traiter de vision la prédiction de ce tremblement, et soupçonnait de quelque méchanceté cachée l’action du gouverneur, il n’en sortit pas la moitié. Le tremblement arriva justement à l’heure marquée dans la prédiction, et quarante mille personnes en furent accablées. L’année suivante Emir Dineveron, fils de Mahamed — Roudaniaredi, vice-roi de Perse, eut ordre du calife de faire relever la ville plus grande et plus belle qu’auparavant ; et de savoir du célèbre astrologue Aboutaher, sous quel ascendant il y fallait travailler. Il marqua celui du scorpion, et assura que la nouvelle ville n’aurait nuls tremblements de terre à craindre ; mais qu’elle était menacée de grands débordements d’eaux. L’événement, ajoute l’histoire, a vérifié, en toutes manières, la vérité de la prédiction. Tauris devint depuis ce rétablissement merveilleusement grande, célèbre, et florissante. On assure que du règne de Sultan Cazan, il y a 400. ans, la largeur était, nord et sud, depuis Ayn Ali, ce petit mont dont on a parlé, jusqu’à la montagne opposée, qui s’appelle Tchurandog ; et sa longueur était depuis le fleuve Agi jusqu’au village Baninge, qui est à deux lieues par delà la ville. L’histoire remarque, pour une preuve du grand peuple, dont cette ville était alors habitée, que la peste y étant survenue, il mourut 40. mille personnes en un quartier, sans qu’il y parût. L’an

L’an 896. de l’Hégire, et 1490. de Jésus Christ, les princes de la race de Cheik Sefi, ayant envahi la Perse, transportèrent d’Ardevil, qui était leur patrie, le siège de l’empire en cette ville. Selim la prit à composition, l’an 1514. deux ans après que le roi de Perse, qui ne s’y tenait pas en sûreté, s’en fut retiré,, et eut établi sa résidence à Casbin. Selim demeura peu à Tauris, mais il en emmena de riches dépouilles, et trois mille familles d’artisans, la plupart Arméniens, qu’il établit à Constantinople. Peu après son départ, le peuple de Tauris se souleva, et s’étant jeté inopinément sur les Turcs, à la faveur d’une armée persane, il en fit un furieux carnage, et se rendit maître de la ville. Selim mourut sans la pouvoir reprendre ; mais son successeur Soliman le Grand le fit par le moyen d’Ibrahim Bacha généralissime de ses armées. Il se rendit maître de cette ville puissante, et il y fit faire un grand château, que l’on assure qu’il munit de trois cent cinquante pièces de canon, et d’une garnison de quatre mille hommes ; mais cela n’empêcha pas le peuple de se soulever encore après son départ. Ce même Ibrahim Pacha fut envoyé pour tirer vengeance au bout de trois années, à savoir l’an 955. de l’Hégire, et 1548. de Jésus-Christ. Il la prit d’une manière fort cruelle ; car ayant emporté la ville d’assaut, il la donna au pillage à son armée, qui y commit des excès d’inhumanité, et de fureur, auparavant inouïs ; En un mot, tout ce qu’on peut commettre de cruauté, par par le fer et par le feu. Le palais du roi Tahmas, et tous les édifices considérables, furent détruits, jusqu’aux fondements. Avec tout cela, cette ville se souleva encore au commence du règne d’Amurat, et à l’aide de peu de troupes persanes, fit passer au fil de l’épée dix mille Turcs, qui y étaient en garnison. Amurat, effrayé du courage des Taurisiens, envoya une puissante armée sous la conduite d’Osman, son grand vizir, pour les détruire, et pour les assujettir entièrement. L’armée entra dans la ville, et la saccagea. C’était l’an 994. au compte des mahométans, et 1585. au nôtre. On fit réparer ensuite toutes les fortifications que les Turcs y avaient construites auparavant. Dix-huit ans après cette expédition, savoir l’an 1603. Abas le Grand reprit Tauris sur les Turcs, avec peu de gens ; mais avec une adresse, une diligence, et une bravoure, à peine croyables. Il distribua ses plus braves soldats en plusieurs pelotons, qui en même temps surprirent les corps de garde des Turcs, qui étaient aux avenues ; et ils les égorgèrent tous si promptement, qu’on n’en eut aucune nouvelle à la ville. Ces pelotons étaient suivis d’un gros de cinq cents hommes, déguisés en marchands. Ils entrèrent dans la ville, en disant qu’ils avaient laissé la caravane à une journée. On les crut, parce que c’est la coutume des caravanes, qu’à l’approche des grandes villes, les marchands prennent les devants, outre qu’on s’imagina que ces gens avaient été reconnus aux corps de garde. Abas les suivait de près, et dès qu’il les vit entrés il fondit dans la ville à la tête de six mille hommes. Deux de ses généraux à même temps firent la même chose chacun d’un autre côté. Les Turcs surpris, se rendirent à con à condition seulement d’avoir la vie sauve. L’histoire remarque, que le jour de cette expédition, ce grand roi fit prendre pour la première fois des mousquets à un régiment qui le suivait, et qu’en ayant vu l’effet, il ordonna à une partie de ses troupes de se servir toujours d’armes à feu. Les Persans auparavant n’en avaient jamais porté à la guerre.

Pour ne laisser rien à dire sur l’histoire de Tauris qui mérite tant soit peu d’être su, il faut rapporter ce que les auteurs arméniens en ont écrit. Ils disent que cette ville est une des plus anciennes de l’Asie, et qu’on l’appelait autrefois Cha-hasten, c’est-à-dire, place royale, parce que les roi de Perse y faisaient leur séjour : et qu’un roi d’Arménie nommé Cosroes changea ce nom de Chahasten en celui de Tauris, qui en arménien littéral signifie lieu de vengeance, parce qu’il défit là le roi de Perse, qui avait fait assassiner son frère. Le gouverneur de la province de Tauris est le premier du royaume, il est attaché à la charge de généralissime. Il rend trente mille tomans par an, qui font un million trois cent cinquante mille livres sans compter le casuel, qui est grand dans les gouvernements de l’Asie. Le gouverneur a titre de Becler-béc. Il entretient trois mille hommes-de cavalerie, et il a sous lui les cams ou gouverneurs de Cars, Oroumi, Maraga, Ardevil, et vingt sultans, qui tous ensemble en entretiennent onze mille.

J’allai loger à Tauris à l’hospice des Capucins qui étaient venu au devant de moi. Ils n’étaient que deux, Je les priai de tenir mon arrivée secrète une quinzaine de jours. C’était afin de me remettre en équipage, et mes affaires en bon ordre, comme elles étaient avant ma déroute de Mingrélie, et pour mettre en si bon état tout ce que je portais au roi, que je pusse le montrer en arrivant à la cour ; mais l’on sut incontinent mon arrivée. Mirzathaer fils de l’intendant, et receveur général de la province, et reçu en survivance, apprit que les Capucins avaient des hôtes. Il envoya le 22. dire au supérieur qu’il s’étonnait qu’il ne fût pas venu lui donner avis de l’arrivée, et de la qualité des Européens qu’il avait reçus dans sa maison. Le Père en alla faire des excuses à ce seigneur, et lui dit de ma part que je n’eusse pas manqué d’aller le saluer si j’eusse pu sortir, mais que j’étais arrivé en assez mauvais état, et qu’en peu de jours je m’acquitterais de ce devoir. Le 22. ce ce seigneur, de qui j’avais eu l’honneur d’être connu à mon premier voyage, vint me voir avec le fils du can de Guenjé. Il me fit force caresses. Il fut deux heures entières assis dans ma chambre à me faire conter les nouvelles de l’Europe, particulièrement pour les sciences et les arts. Il eut ensuite la complaisance de me conter la fortune de sa maison, et les emplois de ses frères. Il est l’aîné de trois jeunes seigneurs, tous dans la fortune, et qui remplissent de belles charges. Son père est intendant et receveur général du domaine du roi en toute la province d’Azerbayan, comme je viens de le dire. C’est ce Mirza Ibrahim dont le livre du Couronnement de Soleiman raconte divers incidents. Il n’était pas alors à Tauris ; les devoirs de son emploi le tenaient occupé à Chir

à Chirvan, ville proche de la mer Caspienne. Ce Mirzathaer faisait sa charge en son absence. Il a beaucoup de littérature arabesque, persienne, et turquesque. Un Capucin lui a enseigné durant plusieurs années la philosophie de nos écoles, et toutes nos sciences. C’est un seigneur de grande érudition, et d’un esprit fort adroit et fort civil. Après deux heures d’entretien il me pressa de lui montrer des bijoux et de l’horlogerie qu’il pût acheter. Je n’en avais nulle envie, et je n’étais pas bien en état de le faire, pour les raisons que j’ai dites. Mais il m’en pressa si fort, et de si bonne grâce, que je ne pus le refuser. Je lui fis voir une partie des bijoux de petit prix que j’avais. Il en emporta diverses pièces.

Le soir Tahmas Bek, qui fait la charge de gouverneur d’Azerbeyan à la place de Mansour Can son père, qui est toujours à la cour, m’envoya visiter par son orfèvre, et me fit dire que je l’obligerais de l’aller voir le lendemain, et de lui porter des bijoux et des raretés de peu de prix. Je répondis que je n’y manquerais point, en effet j’allai le voir ce jour-là et Mirzathaer aussi.

Le 25. on eut chez ces seigneurs la confirmation et le détail de la nouvelle, qu’on avait apprise un mois avant, d’un vol fait le mois de décembre précédent à la grande caravane qui va d’Ispahan aux Indes par terre. Elle part une fois l’an au mois d’août, et prend sa route par Candahar, qui est dans la Bactriane. Ce vol était fort considérable, par le nombre de gens, et par la quantité de richesses qu’il y avait dans la caravane, et par les suites qu’il eut. Il se fit à trois journées des frontières de l’Inde par les Agvan, peuple à-peu-près comme les Tartares, et qui sont tributaires de la Perse. Ils eurent avis des journées de la caravane, et ils la surprirent à un passage avantageux pour un tel coup. Ils n’étaient qu’au nombre de cinq cents hommes, mais tous bien montés et bien résolus. La caravane en avait deux cents d’escorte, et était forte de deux mille personnes, la plupart Indiens. L’escorte ne fit presque point de résistance, et se mit à fuir. La plupart des gens de la caravane prenant exemple de ceux qui la devaient défendre, prirent la fuite après eux. Il n’y eut en tout qu’onze hommes de tués, tant on fit peu de résistance. Il ne faut pas s’en étonner, car les caravanes, et particulièrement celles des Indes, sont composées en parties d’Arméniens, et d’Indiens, gens à qui pour la plupart un bâton fait peur. Les autres qui ont du courage se trouvent seuls et abandonnés, chacun fuit de son côté, et c’est un sauve qui peut, et un désordre étrange. Le vol fut estimé plusieurs millions. On n’en put savoir le compte juste, les marchands en de pareilles rencontres déguisant la vérité, les uns afin de ne pas perdre leur crédit, les autres de peur qu’on ne découvre qu’ils cachent une partie de ce qu’ils envoient, pour en sauver les droits. Le mémoire qui en fut donné au roi, signé de plus de soixante intéressés, montait à trois cent mille tomans : ce sont treize million, cinq cent mille livres, et cependant on assure que ce n’était là que la moitié de la perte. Le gouverneur de Candahar fut accusé d’avoir eu part au vol, et le roi l’envoya prendre prisonnier, commandant de l’amener à Ispahan sur un chameau, le carcan au cou, avec un seul valet à son choix. On conte que les voleurs qui firent le coup étaient des montagnards, si sauvages et si ignorants des choses du monde, qu’ils ne connaissaient ni l’or, ni les pierreries. Ils partageaient entre eux la monnaie d’or et d’argent mêlées ensemble au poids sans distinction de métal, et confondaient les perles fines avec les fausses sans y faire de différence. J’ai peine moi-même à croire cela, et je ne l’eusse pas rapporté si tout le monde ne l’assurait constamment.

Fin du Tome second.

Note de transcription

Texte des Voyages de Chardin en Perse (Amsterdam, Jean-Louis de Lorme), d’après l’exemplaire numérisé par Google Livres. Orthographe modernisée (s long, imparfaits en -ait, pluriels, accents) et erreurs d’OCR corrigées.