The Project Gutenberg eBook of Le bienheureux Thomas More

This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Le bienheureux Thomas More

(1478-1535)

Author: Henri Bremond


Release date: October 4, 2026 [eBook #79721]

Language: French

Original publication: Paris: Victor Lecoffre, 1904

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79721

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque municipale de Lyon | Numelyo, SJ V 062/38)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE BIENHEUREUX THOMAS MORE ***

“LES SAINTS”

Le Bienheureux
Thomas More
(1478-1535)

par
Henri BREMOND

PARIS
LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE
RUE BONAPARTE, 90

1904

“LES SAINTS”
Collection publiée sous la direction de M. Henri JOLY, de l’Institut.

VOLUMES PARUS :

Chaque volume se vend séparément. Broché. 2 fr.
Avec reliure spéciale. 3 fr.

51937. — Imprimerie Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.

Sur le rapport favorable des examinateurs, nous permettons l’impression.

Paris, le 25 Janvier 1904.
P. FAGES,
Vicaire général.

TO MY ENGLISH FRIENDS
IN GRATEFUL MEMORY
OF SO MANY KIND WORDS
AND KINDER DEEDS.

AVANT-PROPOS

Ce petit livre n’est pas d’un historien. On n’aurait pas osé l’entreprendre si déjà la vie de Sir Thomas More n’avait été écrite par un homme du métier. L’ouvrage du P. Bridgett est d’une critique très sûre, on l’a suivi pas à pas et parfois on l’a résumé tout simplement. On a bien dû sans doute relire avec attention les œuvres de More et les documents contemporains que la monumentale collection des Letters and papers rend accessibles au premier venu. Ce faisant, on ne se proposait pas de glaner quelques menues trouvailles oubliées ou négligées par des savants tels que le P. Bridgett ou M. Gairdner, mais de se donner toute fraîche et vive l’impression des événements et d’entrer en une familiarité aussi intime que possible avec Thomas More. Cette âme, limpide pourtant, est difficile à bien connaître. Toujours sérieuse, elle plaisante toujours, sa transparence même la rend plus mystérieuse et l’extrême variété de ses dons nous déconcerte. Je m’étais flatté de peindre More tel que je le vois, mais cette ambition dépassait mes forces. Les chapitres les plus délicats de cette vie seraient à refaire, les autres à retoucher indéfiniment. Je ne suis pas assez sûr de moi pour me remettre à l’ouvrage et je dois me contenter de placer sous les yeux du lecteur les documents qui lui permettent de se dessiner à lui-même un portrait de Thomas More. A quiconque voudra tenter l’aventure je puis promettre beaucoup d’édification et de plaisir.

Homme de lettres, homme d’intérieur, homme d’état et, avec cela, homme d’une foi constante et d’une piété exemplaire, More peut devenir pour chacun de nous, comme disait Érasme, un ami de toutes les heures : omnibus omnium horarum homo. Esprit et bonté, sagesse et courage, rien ne manque à ce saint moderne pour être compté parmi les plus chers des protecteurs et des modèles, ut nihil in eo desideres quod ad absolutum pertineat patronum.

Londres. Décembre, 1903.

SOURCES DE LA VIE DE MORE

Jusqu’ici, par une chance bien rare, Sir Thomas More n’a pas trop souffert de ses biographes. Vingt ans après la mort du martyr, son gendre, Roper, honnête homme s’il en fut et qui ne se piquait pas de littérature, fixa les grandes lignes de cette vie et en raconta les anecdotes essentielles dans un mince volume qui est pour nous d’un prix infini. Ce livre, point de départ de toutes les autres vies de More, circulait manuscrit de main en main et ne fut imprimé qu’en 1616. Sous Marie Tudor, un archidiacre de Cantorbéry, Nicholas Harpsfield, s’empara de l’œuvre de Roper et entreprit, apparemment, de l’élever à la dignité de l’histoire. Son travail, utile à consulter, consciencieux et ennuyeux, n’a jamais été imprimé et ne méritait pas de l’être[1]. Cependant, un jeune prêtre de vrai talent qui devait rester en Angleterre jusqu’à l’avènement d’Elizabeth, Thomas Stapleton, notait fidèlement les souvenirs que lui confiaient, dans une longue intimité, les anciens familiers de Thomas More[2]. On admet communément que Stapleton put consulter à loisir les notes de Roper, bien que, chose surprenante, lui, qui fait toujours mention de ses autorités, ait oublié de nous renvoyer à la première et à la plus vénérable de toutes. N’était l’opinion du P. Bridgett, je serais tenté d’élever un doute à ce sujet ; mais, en tout cas, les recherches de Stapleton sont, dans leur ensemble, de première main et son témoignage presque aussi considérable que celui d’un contemporain immédiat. Exilé volontaire à Louvain, il se mit enfin à écrire la vie des trois saints dont il portait le nom, saint Thomas apôtre, saint Thomas de Cantorbéry, et Thomas More.

[1] Le P. Morris qui pensait à écrire une vie de More avait fait copier le manuscrit de Harpsfield. C’est de cette copie, prêtée aussi au P. Bridgett, que je me suis servi.

[2] John Cléments, précepteur des enfants de Thomas More, qui avait épousé Margaret Giggs, élevée avec ces enfants : John Harris, son secrétaire, qui avait épousé Dorothy Colly, femme de chambre de Margaret More.

Exilés comme lui et près de lui, John Harris, le secrétaire de More, et la femme de Harris, Dorothy Colly, qui avait été toute jeune au service de Marguerite More, pouvaient à chaque pas l’aider de leurs souvenirs et de leurs conseils. Nous devons à John Harris quelques précieuses lettres que Stapleton seul nous a conservées. Le livre parut à Douai en 1588 sous le titre de Tres Thomæ, et il est en somme excellent.

Les biographes qui vont suivre, heureusement en petit nombre, ne feront plus jusqu’à ces derniers temps qu’amalgamer Roper et Stapleton. Le plus original et le plus spirituel de ces rapsodes mérite seul de nous arrêter. Certes, en racontant la vie de son arrière-grand-père, Cresacre More se flattait d’écrire une œuvre originale et se prenait bonnement pour un témoin de la tradition. Tout compte fait, ce qu’il ajoute à ses prédécesseurs est peu important et toujours d’une authenticité douteuse. C’est un Joinville qui n’a pas connu saint Louis, au demeurant le plus délicieusement naïf, bonhomme et pieux des biographes.

Après Roper et Stapleton, le P. Bridgett est l’homme qui a le mieux mérité de Thomas More. Son livre qui suivit de près le décret de béatification répond aux exigences de la plus minutieuse critique, et peut être tenu désormais pour l’histoire classique du martyr. Par malheur aucun ordre ne préside à cette masse de matériaux solides, aucune image vivante ne se dégage du récit des événements et, quand le livre enfin s’achève, nous savons tout du héros, mais nous ne le connaissons pas encore. Écrite avec plus d’art, l’œuvre d’un historien anglican, M. W. H. Hutton, est d’une lecture très attachante. Je me suis plu souvent à la citer, mais le portrait d’Holbein et les lettres d’Érasme sur Thomas More nous ont rendus difficiles, et plusieurs trouveront sans doute que ce livre, patient et honnête, manque d’originalité et de relief.

Je ne puis songer à énumérer ici les notices plus courtes ou autres « essais ». Une pourtant veut être mise à part et très au-dessus de toutes les autres : c’est le chapitre que Sir James Mackintosh a fait paraître dans les Vies des hommes d’État anglais. Cette esquisse lourdement écrite est d’une pénétration rare. Après Holbein et Érasme, c’est ce que j’ai trouvé de plus intelligent et révélateur.

En France, où pourtant l’Utopia fut jadis bien connue, nous n’avons pas une seule vie originale de More. Audin, qui eut chez nous pendant longtemps le monopole de tout ce qui touchait à la Réforme, fit faire sous ses yeux une traduction de Stapleton, qu’il accompagna de notes parfois intéressantes[3]. On a traduit aussi la petite vie américaine de Walter. Enfin More est un des héros du triptyque de D. Nisard sur la Renaissance[4]. Ce portrait a été dessiné avec amour et laisse une impression plus précise et plus vive que celle des historiens anglais. Dussé-je paraître impertinent, je dois dire que pour cela même j’ai trouvé ce livre plus irritant. Là du moins nous n’avons aucune ressemblance ; ici on nous donne bien un portrait mais où il est impossible de reconnaître l’original. Je demande grâce d’avance, si par hasard, d’ici de là, il m’arrivait de m’expliquer à ce sujet avec un peu de mauvaise humeur.

[3] La traduction est souvent fautive et toujours très libre. Elle a paru chez Maison en 1849.

[4] D. Nisard. Étude sur la Renaissance, Érasme, Morus, Melancthon. Ces études parues dans la Revue des Deux Mondes de 1836 à 1838 furent réimprimées en 1855. Quoique retouchées, elles restent une œuvre de jeunesse. Nisard aime mieux latiniser le nom de More.

[5] Le P. Bridgett ayant réuni dans ses deux volumes : Vie de Thomas More, et Esprit de Thomas More, non seulement les documents les plus importants, mais aussi un bon nombre d’extraits des ouvrages de son héros, il m’a paru plus commode de ne renvoyer directement aux documents et aux œuvres de More, que lorsque la citation ne se trouve pas déjà dans le P. Bridgett. B. I. indiquera le volume du P. Bridgett sur la vie, B. II. sur l’esprit et la sagesse de More.

LE BIENHEUREUX THOMAS MORE

CHAPITRE PREMIER
ANNÉES DE JEUNESSE
(1478-1510)

Thomae Mori ingenio quid unquam finxit natura vel mollius, vel dulcius, vel felicius.

Erasm. V, 2, Lond.

I

« Je m’attendais à trouver un prédicateur, je trouve un homme. » Pour peu que l’on entre dans l’intimité d’un des bienheureux que l’Église propose à notre vénération, on arrive bientôt à une conclusion analogue. « Je m’attendais à trouver un saint, c’est-à-dire un de ces êtres vagues et fabuleux dont chaque parole est un oracle, chaque action une merveille : je trouve un homme. »

Il n’est pas besoin de démontrer aux lecteurs de cette série que rien n’est plus consolant, plus édifiant qu’une pareille découverte. Ce protecteur et ce modèle, nous ne nous l’imaginions pas encore si accessible, si près de nous, et c’est une vive joie de sentir qu’un tel voisinage ne l’empêche pas d’être aussi très près de Dieu. Parfois cependant la surprise est presque trop forte. Pris sur le vif dans la simple réalité de sa vie et débarrassé du vernis de convention sous lequel plusieurs hagiographes étouffaient jadis l’originalité de leur héros, tel saint personnage risque, à première vue, de déconcerter nos habitudes de dévotion. Loyalement je dois reconnaître que Thomas More est de ce nombre. Certes sa vie est sans nulle tare et son biographe peut la raconter sans périphrases ni réticences. Mais, dans cette existence, peut-être, comment dirai-je, une période de péché nous gênerait-elle moins qu’une certaine façon de parler et d’agir qui s’accommode mal aux idées courantes sur la sainteté. Nous n’ignorons pas que celle-ci n’est point solennelle et laisse volontiers les grands airs à des vertus moins authentiques. Les saints les plus austères savent sourire. Aucune règle de perfection ne leur défend de saisir le côté piquant des choses et leur âme, moins pesante que la nôtre, nous attire souvent par un spirituel mélange de malice légère et de bonté. Cependant leurs propos les plus plaisants trouvent un cadre naturel dans une chapelle ou dans un cloître, et toutes les fleurs qu’ils cueillent prennent dans leurs mains un parfum d’encens. Je n’en pourrais dire autant de Thomas More. Le premier abord est tout profane. Si c’est être mondain que de regarder ce monde comme un spectacle curieux plutôt que de voir dans la vie le grand enjeu d’où l’éternité dépend, il est mondain. Non pas qu’il s’attache à la bagatelle, mais sa façon de la mépriser est plus d’un dilettante que d’un chrétien. Tout l’intéresse, disons mieux, puisque cela est vrai, tout l’amuse. Il ferme la Cité de Dieu pour ouvrir les Dialogues de Lucien. Il sort des sermons de Colet pour faire assaut de plaisanteries avec ses amis. « Il n’est aucune des choses de ce monde qui ne lui donne du plaisir, même les plus sérieuses. Est-il avec des savants, leur intelligence le ravit, avec des sots, leur folie le réjouit… Vous le prendriez pour un nouveau Démocrite, ou bien pour un Pythagoricien qui, l’âme dégagée, fait un tour de marché pour contempler le tumulte des vendeurs et des acheteurs. » Ainsi parle Érasme, qui l’a connu mieux que personne. Érasme ! ce nom nous permet d’abréger nos commentaires. Eh ! sans doute, à première vue toujours, les contemporains ne faisaient aucune différence entre Érasme et Thomas More. On les prenait pour deux frères jumeaux, ce qui leur faisait à tous deux très grand plaisir. J’imagine même que, en conversation, More avait plus de verve, plus d’esprit qu’Érasme. « Dès son enfance, écrit encore celui-ci, il aimait tant les bons mots qu’il ne paraissait avoir été mis au monde que pour en faire… bien qu’il ne descende jamais aux bouffonneries, ni la gravité ni la dignité ne semblent faites pour lui. Il est aimable, toujours de belle humeur, et il met en joie quiconque l’approche. » Un autre ami intime, Richard Pace, dit un peu plus lourdement les mêmes choses : « Soit en anglais, soit en latin, la verve de More est intarissable. Il est si délicatement plaisant que vous seriez tenté d’appeler l’esprit son père, l’humour sa mère. Comme les bons cuisiniers il sait, au besoin, verser le vinaigre… Aucune secte philosophique dont il n’ait pris pour lui le meilleur, mais enfin, selon l’usage, il s’est fait inscrire à une école : l’école de Démocrite, ce philosophe, j’entends, qui se riait de toutes les choses humaines. Encore a-t-il trouvé moyen d’aller plus loin que son maître, nam, ut ille humana omnia ridenda censuit, ita hic deridenda[6]. »

[6] P. Bridgett. Moriana. Dans cette petite brochure, le biographe de More a réuni quelques témoignages latins sur son héros.

Ainsi parlent les familiers et nul doute que ce premier crayon ne soit d’une exactitude rigoureuse. Oui, c’est bien là l’impression que More laissait aux Londoniens de son temps et aux courtisans d’Henri VIII. Telle quelle, vive, légère, malicieuse, et dégagée, l’ébauche n’aurait assurément pas inspiré à Flandrin le désir d’ajouter un nouveau personnage à cette immobile et majestueuse procession qui incarne aujourd’hui encore l’idée commune de la sainteté.

Tout cela est vrai, plus même que je ne saurais dire. Néanmoins il y a un Thomas More encore plus vrai. Ce railleur éternel est le plus suave des hommes ; ce mondain pense constamment à la mort ; ce Démocrite a une âme de chartreux. Érasme, l’ami de cœur, le savait bien, et cette mémorable lettre à Ulric de Hutten, portrait définitif de Thomas More, s’achève sur ces deux lignes à longue perspective : cum amicis sic fabulatur de vita futuri sæculi, ut agnoscas illum ex animo loqui, neque sine optima spe.

Du reste, avant de plonger dans les profondeurs de cette vie intérieure, regardons-le encore, non pas dans son oratoire, mais au milieu même d’une de ses conversations profanes et nous ne tarderons pas à comprendre comment, en face d’une physionomie si complexe, il faut nous défier des conclusions hâtives et des évidences trompeuses.

Prenons le portrait d’Holbein. Il est impossible, quand on s’arrête devant cette merveilleuse image, de ne pas être frappé par une impression de demi-tristesse. Un commerce plus intime nous apprend assez vite que ce mot de tristesse ne donne pas la note juste. Mélancolie, au sens romantique du mot, serait plus faux encore. L’esprit est trop sain, l’humeur trop vive, la foi chrétienne trop paisible. Mais ni le bon sens, ni la paix intérieure ne sont proprement la joie. Beaucoup de bonté, un peu de malice, mais aucune vive gaieté dans ce regard voilé et lointain, dans ces petits yeux gris de myope[7] qui manquaient d’éclat, dit un contemporain, mais qui cependant étaient très doux[8]. Un certain épanouissement et comme un goût de la vie lui manquent. Il est rarement joyeux. Sans doute il n’y a pas de plus aimable compagnon. Près de lui les plus graves se dérident. Ces fines lèvres dont Holbein a fixé subtilement le sourire, sont toujours prêtes à quelque plaisanterie imprévue. Lui, pourtant, il ne rit presque jamais. Très affectueux, très fidèle, il met beaucoup de temps à se donner et ne se donne pas sans réserve. Ses amis l’aiment peut-être plus qu’il ne les aime lui-même, et je me demande si son humour ne cache pas une invincible réserve ou quelque timidité de sentiment. L’histoire touchante et bizarre de ses deux mariages confirmera tantôt cette première conclusion.

[7] More attribuera plus tard une de ses maladies à l’habitude où il était de se pencher beaucoup sur la poitrine en lisant et écrivant. Letters and papers, VII, 287.

[8] « His eyes were not great, nor yet glittering, yet much pleasing. » (Wordsworth p. 56). Cf. Mss. Harpsfield, 184, 287.

Rien d’ailleurs ici qui doive nous surprendre si nous pensons à l’éducation sèche et incomplète que More a reçue et qui aurait comprimé pour toujours une moins heureuse nature. Lui, qui s’amusera plus tard à répéter les rudes bons mots du juge More, ne se rappelle rien de sa mère. D’elle sans doute il tient le charme, l’indéfinissable séduction que ses contemporains ont célébrée ; (en tout cas, si nous en croyons le portrait d’Holbein, le juge n’est assurément pour rien dans ce rayonnement discret de délicatesse et de grâce) ; mais aucune tendresse féminine ne semble avoir essayé de remplacer, auprès de l’orphelin, les soins de la mère absente. Les compagnons habituels de ses jeunes années ont été des hommes d’âge mûr, des prêtres, des savants, et c’est merveille enfin que Thomas More, trop vite sérieux et dont les « enfances » furent si brèves, ait su se défendre contre une telle atmosphère et garder toujours, non pas « les longs espoirs », mais l’entrain, la fraîcheur et la générosité de la jeunesse.

II

Pour l’esprit, More fut à bonne école et presque dès le berceau. Comme nous allons le voir, le juge son père n’avait qu’une médiocre estime pour les choses littéraires. Érasme était peut-être pour lui une façon de paresseux[9], et quoi qu’il en soit, il entendait bien que son fils fût comme lui-même un homme d’affaires. Pour ma part, je ne trouve pas que les événements lui aient donné tort. Mêlé de si bonne heure à la vie réelle, More, pour être moins savant qu’un pur humaniste, aura, tout de même, dans l’esprit, quelque chose de moins livresque, de plus humain. Le juge était d’ailleurs, dans sa partie, un magistrat de premier ordre. Holbein nous le fait voir, à plus de soixante-dix ans, les yeux encore pétillants de lucide intelligence[10]. « Courtois, affable, sans méchanceté, compatissant et incorruptible », — c’est le témoignage de son fils, — on l’aimait, et on le redoutait, dans le monde du palais, pour sa verve spirituelle. La chose vaut qu’on la remarque, puisque l’esprit de Thomas More, encore enfant, a dû s’aiguiser aux saillies paternelles. Lui-même, il a pieusement sauvé du naufrage quelques-uns de ces traits plaisants qu’il devait bientôt éclipser. Dans ses propos, le juge ne se montrait pas tendre pour les femmes ; un jour, quelqu’un les blâmait en bloc devant lui, disant qu’aucune d’elles ne valait rien. « Allons donc, répondit-il, il n’y en a qu’une de mauvaise, celle que chaque homme se plaint d’avoir épousée. » Il prétendait encore que rien n’était plus chanceux que le mariage. « Huit couleuvres dans un sac et une anguille. Plongez le bras et avouez que c’est un fier bonheur de prendre l’anguille. » Sur quoi le bon P. Bridgett remarque avec sa curiosité tranquille, « comme sir John More se maria trois fois, il serait intéressant de connaître au juste la date de ces aphorismes ; nous saurions alors s’ils résument les fruits de ses expériences, ou s’il ne faut voir là qu’une sorte de plaisanterie ». Et il rappelle une épigramme de Thomas More contre les amateurs de ce genre de plaisanterie :

Hoc quisque dicit ; dicit at ducit tamen,
Quin sex sepultis, septimam ducit tamen[11].

[9] Érasme en tout cas parle de lui sans enthousiasme.

[10] L’esquisse d’Holbein est à Windsor.

[11] B. I, 5.

La date de la naissance de Thomas More semble aujourd’hui fixée. Il vint au monde dans la cité de Londres, le 7 février 1478, en la dix-septième année du règne d’Édouard IV. On était alors en pleine guerre civile et il se rappellera plus tard que, âgé de cinq ans, il entendit un voisin prédire la gloire prochaine de ce duc d’York qui allait bientôt prendre le nom de Richard III. A la première école où on l’envoya, il eut un excellent maître de latin, Nicholas Holt qui avait déjà été le professeur de Latimer et de Colet et qui a laissé une grammaire latine avec ce titre alléchant : Lac puerorum. L’enfant fut alors admis dans la « famille » du cardinal Morton[12], archevêque de Cantorbéry et chancelier d’Angleterre.

[12] Morton n’avait pas encore reçu le chapeau de cardinal.

Les hauts dignitaires ecclésiastiques de ce temps-là avaient à leur service un certain nombre de jeunes pages qui achevaient ainsi leur éducation. Cette existence variée et pittoresque dut plaire et profiter à un enfant éveillé et curieux de tout comme Thomas More. C’est un des jolis souvenirs et une des fécondes expériences de sa vie.

Rien ne contribue davantage à former, à élever l’âme d’un enfant que le culte enthousiaste que celui-ci peut rendre à un homme de valeur quand il s’en rencontre quelqu’un dans son entourage. Le cardinal fit sur More une impression profonde. Et l’Église et le dévouement aux grands intérêts du pays s’incarnaient pour lui en ce personnage. Longtemps après, More parlera de lui dans l’Utopia avec une plénitude d’admiration qui ne lui est pas ordinaire et une vive fraîcheur de reconnaissance.

« Il était, écrira-t-il, de taille moyenne, et quoique déjà avancé en âge, il se tenait encore très droit. Il y avait plaisir à regarder sa figure qui inspirait à la fois le respect et l’affection. Sa parole était facile et engageante, son esprit sérieux et grave. »

Ce qui suit nous initie plus directement à leurs relations familières et montre à quel signe le cardinal avait reconnu le plus confiant et le plus spirituel de ses protégés.

« Il prenait plaisir souvent à user envers ses inférieurs d’une certaine âpreté de parole, d’ailleurs inoffensive et qui avait pour but de mettre à l’épreuve la promptitude d’esprit et le hardi courage de chacun. Il aimait que, sans impudence toutefois, on eût la hardiesse de lui tenir tête et la vue d’une qualité qui répondait si bien à sa propre nature le mettait en joie. »

Le futur chancelier de Henri VIII aura quelque jour l’occasion de pratiquer ce genre de mérite, mais alors on ne lui en saura plus autant de gré. More continue.

« Sa parole était élégante, éloquente et vigoureuse. Il possédait à fond la science des lois, sa mémoire était parfaite et son humour incomparable. »

Chacun de ses exemples, le dernier entre autres, portera ses fruits[13].

[13] M. Hutton fait aussi remonter à l’influence du cardinal la foi robuste de More dans la catholicité de l’Église. Morton, dit-il, fut un de ces archevêques qui firent oublier à l’Angleterre le droit du primat de Cantorbéry à être alterius orbis papa, p. 9. Je n’ai pas à examiner maintenant si en agissant ainsi, Morton rompait comme le dit M. Hutton avec « une tradition nationale. »

III

Infinitum, mi Dorpi, fuerit explicare quam multa desunt ei cui greca desunt. Je n’en finirais pas, mon cher Dorpius, si je voulais te dire tout ce qui manque à qui ne sait pas le grec[14].

[14] Ad. Dorp. 40 E. Cette lettre à Dorpius, se trouve avec quelques autres lettres de More, à la fin des lettres d’Érasme dans l’édition de Londres. D’autres lettres sont réunies dans le IIIe vol. de l’Érasme de Jortin. Pour les lettres d’Érasme, je m’en rapporte ordinairement à cette édition de Londres.

Ces lignes nous disent dans quelle ambition le jeune More, âgé de quatorze ans, partit pour Oxford. Le cardinal avait facilement trouvé là une place pour son protégé et le juge More, tout en faisant ses conditions, avait consenti à cette aventure. L’Oxford de 1492 avec Grocyn et Linacre était pour tous les Anglais, la ville du grec. Un moine de Cantorbéry, Sellyng, de retour de Bologne où il s’était fait recevoir docteur, avait ouvert une classe de grec près de l’abbaye, puis, prenant avec lui son meilleur élève, Thomas Linacre, il l’avait conduit en Italie et laissé entre les mains de Politien. Linacre fut le professeur de Thomas More et il fait bon voir ce flambeau de la Renaissance qui passe ainsi de mains en mains, du maître de Jean de Médicis jusqu’au maître de Thomas More[15].

[15] Cf. Dom Gasquet. The old English bible, essay VIII.

Mais il y a loin des jardins de Laurent le Magnifique aux pauvres chambres d’Oxford. Si l’ardeur au travail est identique, ici du moins la vie reste grave et presque monacale. Aucune frivolité, aucun renouveau de paganisme n’a marqué les débuts de la Renaissance en Angleterre. Le juge More avait d’ailleurs pris ses précautions pour que son fils ne pût se permettre d’autres plaisirs que la lecture d’Aristote[16]. Pas d’argent de poche. Pour les plus menues et les plus nécessaires dépenses, il fallait s’adresser à Londres. « C’est ainsi, dira plus tard Thomas More, que je n’ai pu me permettre aucune fantaisie coupable ni perdre mon temps en de dangereux amusements. Je n’ai jamais eu la moindre idée de ce qu’était le luxe et je n’aimais rien que mes études[17]. »

[16] More dit lui-même dans sa lettre à Dorpius que Linacre lui expliquait Aristote.

[17] B. I, 10.

Nous n’avons pas d’autres renseignements précis sur la carrière universitaire de notre héros. Un mot de Richard Pace, son contemporain et lui-même humaniste brillant, nous donne une idée de sa méthode de travail. En présence d’un texte « tout le monde, écrit celui-ci, commence par s’assurer du sens de chaque mot et tâche ensuite d’expliquer la phrase elle-même. Je ne sache qu’une exception, notre Thomas More. Il comprend d’abord le sens de la phrase et il conclut de là au sens des mots, surtout quand il a du grec à traduire. Cela n’est pas contraire à la grammaire, mais au-dessus d’elle, c’est l’instinct du génie[18]. » C’est aussi, peut-on ajouter, une habitude d’amateur. More en effet n’eut jamais le temps d’être un savant de profession. Il semble d’ailleurs avoir eu plus de facilité pour le grec que pour le latin. Au dire d’Érasme, il ne dut qu’à un labeur obstiné la souple élégance que nous admirons dans ses livres. Bien entendu, il parlait en latin avec autant de facilité qu’en sa langue maternelle. Il savait encore « le français, l’arithmétique et la géométrie », dévorait tous les livres d’histoire qui lui tombaient sous la main et jouait convenablement de la flûte et du violon.

[18] B. I, 12.

Au bout de deux ans, son père le rappela à Londres. Le juge avait peur que l’amour du grec ne détournât le jeune homme de la vocation qu’il avait choisie pour lui. More obéit. Il fut admis à Lincoln’s Inn, comme étudiant en droit, en février 1496. Il avait alors dix-huit ans. Là encore, il ne tarda pas à se distinguer. Avocat en 1501, nous le voyons bientôt chargé, trois années de suite, des conférences aux étudiants et personnages subalternes du Palais, marque d’estime qui l’achemine à être un jour désigné pour interpréter la loi devant ses collègues du barreau et devant les juges eux-mêmes (1511). En 1504, il entrait au Parlement.

IV

Il ne faut pas nous attarder dans les cours de justice. Le vrai More n’est pas là. Comme tant d’autres il a consacré le meilleur de son temps à une besogne qu’il n’aimait pas, mais en bon Anglais, il a su toujours s’abstraire à point donné des soucis professionnels et se retrouver lui-même. Hâtons-nous de le rejoindre dans sa vraie vie.

Aussi bien le moment est-il choisi à souhait puisque le jeune homme qui jusqu’ici n’a eu qu’à se laisser conduire, dispose maintenant en toute liberté de ses actes. Sa première démarche est de chercher tout à côté de la chartreuse de Londres, une chambre où il puisse vivre dans le recueillement et la prière. Autant qu’il le peut, il suit les offices de ses voisins. Le reste de ses loisirs est à l’étude. Les très rares amis qu’il s’est réservés ne le détournent ni du travail ni de la pensée de Dieu. Nous savons leurs noms. C’est Colet, doyen de Saint-Paul, qu’il a pris pour son confesseur : c’est l’helléniste Grocyn, curé de Saint-Laurent, et l’autre grand helléniste de l’époque, Linacre, l’ancien professeur de More, rentré lui aussi dans la capitale. Enfin, le plus cher de tous, puisque Érasme n’est plus là, William Lilly, jeune et aimable savant qui, après ses années d’Oxford, était allé parfaire son grec dans l’île de Rhodes. Lilly habitait dans la chartreuse même, on était donc porte à porte et l’on se voyait souvent. En guise d’exercice, les deux amis s’amusaient à traduire en vers latins, des épigrammes de l’Anthologie, et leur travail respectif fut publié côte à côte dans un même livre avec ce joli titre : Progymnastica Thomæ Mori et Gulielmi Lilii sodalium.

Mais l’Anthologie n’était pas la lecture ordinaire de Thomas More. Les pères de l’Église, saint Augustin surtout, l’intéressaient davantage et il donna même, dans l’église de Saint-Laurent que Grocyn avait mise à sa disposition, une série de conférences sur le de Civitate Dei.

L’ardente et rigide figure du doyen Colet mériterait de nous retenir. Comme presque tous les grands réformateurs catholiques, on a essayé de nous l’enlever et M. Seebohm s’est employé à cette tâche avec une fougue de conjecture qui n’est pas d’un historien. Mais on n’a pas encore démontré qu’il suffise pour être luthérien de constater les abus qui se sont glissés dans la vie de l’Église, d’en souffrir et de les combattre. D’humeur un peu inquiète, d’esprit légèrement obstiné, le doyen de Saint-Paul était au demeurant un très saint prêtre qui n’a jamais rien fait ni écrit qui permette de mettre en question la parfaite orthodoxie de sa foi. S’il fut vivement attaqué comme novateur par plusieurs de ses confrères, d’autres, en aussi grand nombre, et d’une autorité indiscutable lui demeurèrent toujours fidèles et More lui-même nous montre qu’en somme le nom de Colet n’était pas suspect, lorsque, dans sa lettre à un moine très opposé aux idées nouvelles, voulant louer Longland, il l’appelle simplement un autre Colet. Alter, ut ejus laudes uno verbo complectar, Coletus[19].

[19] Jortin. Erasmus, III, 383.

Il n’y avait d’ailleurs que de lointaines affinités de nature entre Colet et Thomas More. Les mêmes idées chrétiennes, le même goût des lettres les avaient unis. Colet était un des rares prédicateurs que More pût souffrir, enfin et surtout le jeune avocat, qui traversait alors une période de crise, trouvait dans son confesseur beaucoup de bonté, de sagesse et de décision. More se demandait alors s’il ne devait pas renoncer tout à fait au monde et c’est probablement sur le conseil de Colet qu’il abandonna toute idée de vocation religieuse.

Sans penser à mal, Érasme, résumant en deux mots l’histoire de cette crise, a mis aux champs la fantaisie des biographes de Th. More. J’excepte, bien évidemment, le P. Bridgett et M. Hutton, mais le grave Nisard a donné dans le panneau avec une étourderie solennelle. « A vingt ans, écrit-il, les sens commencèrent à parler. Malgré ses habitudes austères, sa pauvreté, son ardeur pour le travail, l’écolier d’Oxford (il n’était plus à Oxford depuis deux ans) était agité de désirs inconnus[20]. » Il continue sur ce ton-là avec complaisance jusqu’à ce qu’il arrive enfin à cette conclusion de haut goût : « Cependant le jeune homme allait être vaincu. Deux manières de finir s’offraient toujours à lui, le couvent et le mariage. Le couvent répugnait à sa conscience : il y aurait été dégoûté ou peut-être tenté par le mauvais exemple. Le mariage lui souriait, quoiqu’il eût fait des épigrammes contre les femmes : il se sauva du libertinage dans une sainte union[21]. »

[20] Études sur la Renaissance, p. 163.

[21] Ibid., p. 167.

Revenons à Érasme. La brusque simplicité de ses propos choque moins que ce mélange de vulgarité et de douceur fade, maluit, nous dit ce confident de Thomas More, maluit igitur maritus esse castus quam sacerdos impurus[22]. La première pensée qui vient en lisant ces lignes est que, doutant de ses forces, et d’ailleurs ne se sentant pas clairement appelé de Dieu à une vie plus parfaite, More, plutôt que de courir le risque de faire un mauvais prêtre, se décida à vivre chrétiennement dans le mariage. C’est bien là, en effet, son histoire. Il pensa sérieusement pendant quelque temps à entrer chez les franciscains, puis il renonça à cette idée pour les raisons si simples que je viens de dire. Il était puéril, vraiment, de bâtir là-dessus tout ce roman « de désirs inconnus[23] » et l’on atteint aux dernières limites du contre-sens quand avec M. Nisard, on nous fait voir en Thomas More un « chrétien qui n’a pas trouvé le cloître assez dur pour y enfermer sa jeunesse révoltée[24] ».

[22] Dans la fameuse lettre à Ulrich de Hutten à laquelle nous reviendrons.

[23] Le P. Bridgett dit à ce sujet : « Ces choses ne regardent que More et son confesseur. » C’est parler en honnête homme.

[24] Ibid., 284.

D’autres, toujours à propos de ces paroles d’Érasme, sont allés plus loin que Nisard, ou du moins se sont étendus plus longuement sur cette corruption monacale qui aurait forcé More à se résigner, faute de mieux, au mariage. Je me contenterai de leur répondre par ces paroles d’un historien anglican : « Il est absurde d’affirmer que More « avait en dégoût la corruption des moines et qu’il méprisait ceux-ci comme une honte pour l’Église. » Toute sa vie il fut un ami très chaud des ordres religieux et un admirateur dévoué de l’idéal monastique. Il condamnait les vices des particuliers, il disait que les religieux de son temps s’étaient un peu éloignés de leur rigueur et ferveur primitives, mais il n’y a pas la moindre preuve qui nous permette de dire qu’en renonçant à la vocation religieuse il marquait le plus léger manque de confiance, soit dans les institutions, soit dans la théologie de l’Église[25]. »

[25] Hutton, p. 27, 28.

Bref, au printemps de 1505, Thomas More se maria. Assurément, il ne se doutait pas alors qu’une chose si naturelle dût faire un jour couler tant de mauvaise encre. Je dirai bientôt la délicieuse histoire de ses fiançailles avec Jane Colt. Mais avant de clore ce chapitre de la jeunesse de Thomas More, nous devons nous arrêter quelques instants sur une œuvre à laquelle il s’attacha pendant les premières années de son mariage, et où il semble avoir voulu résumer pour son usage, les meilleures leçons de la « Renaissance ».

V

Je veux parler du petit livre qui parut en 1510, avec cette étiquette à la vieille mode : Vie de Jean Picus, comte la Mirandole, grand seigneur d’Italie, excellemment informé en toutes sciences et plein de vertus ; avec diverses épîtres et autres œuvres dudit Jean Picus, pleines de grande science, vertu et sagesse, dont la vie et les œuvres sont très dignes d’être lues et rappelées souvent à la mémoire. Traduit du latin en anglais par Maître Thomas More. »

Je n’oublie pas que le nom de Pic de la Mirandole évoque chez la plupart le souvenir d’un matamore de dogmatisme, et que nous avons fait payer cher au jeune savant le titre fastueux de ses thèses. Mais notre mépris est injuste. Étudié de plus près, Pic de la Mirandole reste aujourd’hui encore ce qu’il était pour ses contemporains, le héros, le prince charmant de la Renaissance. Quand ce pèlerin du savoir universel, — semblable — dit Pater, à l’archange Raphaël ou au Mercure de Botticelli, — entra dans la chambre fameuse où une lampe brûlait jour et nuit devant le buste de Platon, ce vieux païen de Ficin « put croire que ce visiteur n’était pas de la terre, et, en tous cas, il ne cessa désormais d’attribuer cette apparition à quelque rare conjonction des étoiles[26] ». Ficin fut pris comme tout le monde et la conversation alla droit aux choses intimes et sérieuses. Il a raconté lui-même son ravissement dans une dédicace à Laurent de Médicis et comment cette visite l’avait décidé à entreprendre la traduction de Plotin. Maintenant qu’on se rappelle que la cellule du prieur de Saint-Marc vit une scène identique. Savonarole a tendrement aimé le jeune prince. Il aurait bien voulu faire de lui un de ses moines, et si cette joie lui fut refusée, du moins eut-il le doux et triste orgueil d’ensevelir le corps de son disciple dans la robe blanche des dominicains.

[26] W. Pater. The renaissance, II. Pico della Mirandola.

Cette double amitié nous offre un heureux symbole de la philosophie de Pic et de Thomas More. Ficin et Savonarole, l’ascétisme chrétien allant courageusement jusqu’à la « folie de la croix », et d’autre part une sorte d’exaltation de l’humanité qui menace de rebrousser chemin jusqu’au paganisme, ces deux tendances extrêmes se rencontrent dans l’humanisme chrétien et se fondent harmonieusement. More n’a pas eu le temps d’exposer d’une façon didactique cette réconciliation de Platon et de l’Évangile et s’il eût mis la main à cette œuvre, nul doute qu’en solide anglais il n’eût ramené plus près de terre le mysticisme aventureux et parfois bizarre de Pic de la Mirandole ; mais la fraternité de ces deux esprits, de ces deux âmes est évidente. « Comme l’humaniste italien, More, dit excellemment M. Hutton, était pénétré du sentiment de la beauté et du mystère de la vie. Les riches couleurs et les étranges recoins des sciences occultes, la naïveté pittoresque de la science de l’ancien monde, la pure humaine beauté des chefs d’œuvre de la littérature et de l’art classiques, les émotions de la musique, la simplicité innocente de la vie des animaux, le triomphe du sacrifice de soi-même, les délices de l’amitié et de l’amour, les pensées de Platon et les doctrines divines du christianisme, son âme vive et impressionnable répondait tour à tour à chacun de ces appels. Ascétique et vite recueilli au dedans de lui-même, il ne ferma jamais les yeux aux charmes de la vie humaine. Ni superstition, ni paganisme. Pic ne pensait pas que la beauté de l’art païen pût enlever quelque chose à la vérité de l’évangile et More garda toujours sur ce point les mêmes idées ».

Que le lecteur me pardonne, s’il trouve que ce premier chapitre le laisse encore dans les nuages. Le grec et la procédure, Érasme et Pic de la Mirandole, Marsile Ficin et Savonarole, la Renaissance et la réforme catholique, toutes ces évocations, serrées en vingt pages donnent sans doute plus de fumée que de lumière. C’est ma faute sans doute, mais aussi un peu celle du sujet. S’il est impossible de définir exactement la plus simple des âmes vivantes, comment nous flatterions-nous de connaître déjà, au moment où elle sort des années confuses de la jeunesse, une si riche et si diverse nature. Aussi bien les plus troublantes des antinomies que nous avons énoncées et qui après quatre siècles nous pressent encore ne sont pas de celles qui se résolvent en claires formules. Solvitur ambulando. Regardons vivre notre Thomas More et nous comprendrons mieux comment un chrétien peut sans renoncer à rien de ce qui est noblement « humain » rester fidèle aux plus « dures paroles » de l’Évangile.

CHAPITRE II
ÉRASME ET THOMAS MORE

A scholar brotherhood, high-souled and complete.

J.-C. Shairp (A remembrance).

« Erasmus, my darling, is my dear darling still. »

More, Dial., p. 422.

Ab aliis persuasi credunt plus ab ea ipsa (Moria) dictum quam dictum sit. Alioque fors non succensuri, si ea ipsa quae dicuntur ipsi intelligerent.

Mori, ad Dorpium, p. 41, B.

I

J’ai déjà rappelé que les contemporains du jeune Thomas More se plaisaient à associer son nom à celui d’Érasme. A la distance où nous sommes, un tel rapprochement ne laisse pas que de surprendre et de paraître inquiétant. Encore s’il n’y avait eu entre ces deux humanistes qu’un lien d’étroite amitié, le grec, à la rigueur, expliquerait tout. Mais cette échappatoire nous est fermée. De part et d’autre la sympathie fut pleine et entière. On ne trouvera pas une seule ligne de More — je dis pas une, — où l’on aperçoive le moindre désaveu de l’œuvre et de la pensée érasmienne. Il en est, au contraire, beaucoup et de décisives où le futur martyr fait siennes toutes les pensées de son ami et prend à fond leur défense. Que faire ? Abandonnerons-nous aux protestants ou aux libres-penseurs l’auteur de l’Éloge de la Folie et avec lui trente années et plus de la vie intellectuelle de Thomas More ? Si les faits l’exigent nous nous résignerons à ce sacrifice, mais il serait dur. D’un autre côté, avec les anciens biographes de More, essaierons-nous de brouiller le plus tôt possible les deux amis et imaginer coûte que coûte une façon de les séparer ? Oui encore, mais à condition que la justice et la vérité nous le permettent. En tous cas, avant de les juger, il faut les entendre. Ils nous ont mis tous deux dans leurs confidences et si l’un des deux nous semble un peu trop fuyant, l’autre au moins, et celui qui seul nous intéresse directement en ce chapitre, est d’une sincérité transparente. Au reste je n’oublie pas qu’un biographe sans autorité serait mal venu à vouloir conduire de son chef un interrogatoire si délicat et je me bornerai à suivre pas à pas le travail de deux maîtres dont la science et l’orthodoxie sont hors de cause : Dom Gasquet, primat des bénédictins d’Angleterre[27] et le P. Bridgett, biographe officiel du bienheureux Thomas More.

[27] Dom Gasquet a consacré à Érasme un long chapitre de son livre sur la Eve of the Reformation.

II

Comme chacun sait, Érasme a fait, à plusieurs reprises, d’assez longs séjours en Angleterre. Sa première visite date de 1497, époque à laquelle More commençait sa seconde année de droit. Érasme avait une dizaine d’années de plus que le jeune étudiant. Ils se rencontrèrent probablement chez William Blount, lord Mountjoy que l’humaniste déjà célèbre, avait eu à Paris pour élève. De Londres, Érasme partit bientôt pour Oxford, mais aux termes des lettres qu’il écrit alors à More, on voit qu’une solide et tendre amitié commence entre eux deux. D’ailleurs on pouvait se rencontrer de temps en temps. Un jour qu’Érasme se reposait à la campagne chez lord Mountjoy, More vint le voir et lui proposa de le conduire au prochain village. Là se trouvait, à l’exception du prince Arthur, toute la famille de Henri VII. En grande pompe les enfants du roi donnaient audience, Henri, âgé de neuf ans, mais déjà pénétré de son importance, deux petites princesses et un enfant aux bras de sa nourrice. « More ayant fait sa révérence, offrit à Henri, je ne sais quelle pièce de sa façon. Mais moi, dit Érasme, pris de court, je n’avais rien à présenter, et je dus promettre aussi quelque hommage de ma plume. J’étais un peu vexé contre More qui ne m’avait pas averti et d’autant plus que, pendant notre repas, le prince envoya un billet pour réclamer mon écot. De retour à la maison et en dépit des Muses auxquelles j’avais dit adieu depuis longtemps, je finis mon poème en trois jours[28]. »

[28] B. I, 39, 40. La scène se passe entre février 1499 et janvier 1500.

Nous retrouverons le prince Henri. En attendant, Érasme, de retour sur le continent, disait à tous les échos la louange de ses amis d’Angleterre, la bonté du prieur Charnock, son hôte d’Oxford, l’érudition de Colet, la « suavité » de More.

Vers la fin de 1505, il repasse de nouveau la Manche. Cette fois, il descend chez More, marié depuis quelques mois et où fréquente assidûment toute une académie d’hellénistes, Colet, Grocyn, Linacre et Lilly. Je laisse à penser la joie de la bande studieuse. En verve de travail et pour retremper leur humour aux bonnes sources, les deux amis profitent de l’intervalle pour traduire en latin plusieurs dialogues de Lucien : More se réserve les plus malicieux et pour ne pas trop négliger son métier d’avocat, il s’amuse à écrire une déclamation sur le tyrannicide, à l’imitation du même Lucien. Il veut qu’Érasme fasse de même. « Cet homme-là me ferait danser sur une corde raide », dit Érasme et il publie sa déclamation, avec une préface où More n’est pas oublié. « A moins que mon extrême affection ne m’aveugle, je crois bien, écrit-il, que la nature n’a jamais façonné un esprit plus vif, plus aigu et plus fin. Une facilité de parole égale à son intelligence, une grande douceur, une humour à la fois malicieuse et inoffensive, c’est le plus parfait des avocats. » Précisant son éloge littéraire, il ajoute ces lignes que nous sentons très justes : « Son style oratoire rappelle l’abondance et la subtilité d’Isocrate plutôt que le courant limpide de Cicéron, quoique son urbanité ne le cède en rien à celle de Tullius. Dans sa jeunesse il s’est exercé si assidûment à la poésie que sa prose d’aujourd’hui est encore d’un poète[29]. »

[29] B. I, 82, 83.

Nous voici arrivés au moment critique, à cette année 1508, qui vit Érasme venir encore en Angleterre, s’installer encore chez Thomas More. Quelques semaines plus tôt, dans un pays difficile, chevauchant au caprice de sa mule, une idée lui était venue qui avait paru de bonne prise. Il la communique à son hôte. Celui-ci n’était pas homme à bouder à de semblables projets : il encourage Érasme, il le presse, il lui souffle quelques facéties de son cru, tant qu’enfin, au bout de quelques semaines, l’Éloge de la folie était achevé. Le titre même du fameux petit livre, Encomium Moriae, scellait pour ainsi parler la fraternité littéraire de nos deux amis et rappelait plaisamment que l’œuvre avait été écrite sous le toit de Thomas More, et en une sorte de collaboration avec le futur auteur de l’Utopia.

Mais pourquoi parler de collaboration ? More ne s’est pas contenté d’encourager Érasme et de le défendre. Dans cette campagne, dont l’Éloge de la folie est l’épisode le plus connu, il a fait le coup de feu à côté de son ami. Telle brochure de lui égale la Moria en malice acérée, en verve agressive. En 1516, avant l’explosion luthérienne, il disait encore que pour sa part il n’aurait pas voulu supprimer une ligne des épigrammes d’Érasme contre les moines[30], et vers ce temps-là lui-même ne s’interdisait pas quelques anecdotes piquantes sur le même thème. Pieux comme il l’était, et singulièrement attaché à la Sainte Vierge, il a raillé sans pitié certaines dévotions qui lui paraissaient superstitieuses. Sur tous ces points on peut cependant remarquer que sa plume est plus délicate, plus légère que celle d’Érasme[31].

[30] « Non miror nil in eis reperisse te quod mutari velles sicuti nec ego certe. » Ad Dorpium. 41. F.

[31] Bien entendu, je ne parle pas du latin qui n’égale pas celui d’Érasme.

Leur amitié continue sans un nuage. En 1517, More, ambassadeur malgré lui se morfondait à Calais. Érasme et Pierre Giles lui envoient d’Anvers leur portrait que vient de terminer Quentin Matsys. « Pierre, écrit Érasme, a payé une moitié des frais et moi l’autre. Chacun se fût volontiers chargé de toute la dépense, mais nous voulions que le cadeau fût de nous deux[32]. » More ravi lui répond avec une effusion de tendresse : « Vous ne pouvez croire, mon Érasme, mon cher Érasme (l’erasmiotatos est intraduisible), combien cette nouvelle attention de votre part m’enchaîne encore davantage à vous !… vous me connaissez assez pour savoir que je ne suis pas un vaniteux, et cependant, pour dire vrai, il est une ambition dont je ne puis me défaire et c’est merveille comme je suis suavement transporté quand la pensée me vient que dans les âges les plus lointains je serai rendu fameux par l’amitié, les lettres, les livres et le portrait d’Érasme[33]. »

[32] B. I, 109.

[33] B. I, 109, 110.

L’année précédente, More avait écrit sa fameuse brochure à Dorpius en défense de l’Éloge de la folie. En 1520, paraît sa lettre à un moine qui lui avait envoyé d’indignes calomnies contre Érasme. Mais déjà les affaires et bientôt la lutte contre le protestantisme l’absorbent. Cependant les deux amis ne se perdent pas de vue, ils s’écrivent encore et toujours sur le même ton, et nous verrons bientôt comment, jusque dans sa lutte contre les luthériens, More se montre sensible à toute attaque contre l’orthodoxie d’Érasme et comment il le revendique hautement pour son « cher ami ».

III

On a, dans ses grandes lignes, l’histoire de cette amitié fameuse. Il est à la fois triste et plaisant de voir comment des biographes, d’ailleurs graves et sincères, n’ont pu se tenir d’atténuer ou d’amplifier les faits, au gré de leurs propres désirs. Ainsi naissent les légendes. Stapleton, qui fut un des bons controversistes catholiques dans la campagne contre le protestantisme, ne peut accepter l’idée que More soit resté l’ami d’Érasme. Pour lui, comme pour presque tous les contemporains, celui-ci n’est pas autre chose que le précurseur de Luther, et par suite d’un de ces sophismes inconscients dont nous sommes tous capables, il veut donc que, tôt ou tard, son héros soit arrivé à la même idée. « Leur commune dévotion aux belles-lettres, écrit-il, fut cause que More aima Érasme plus que personne. Érasme le lui rendit bien et à juste titre. Pourtant cette amitié fut plus honorable à Érasme qu’utile à More. D’ailleurs à mesure que se développa l’hérésie dont Érasme avait pondu l’œuf redoutable, cette tendresse de More diminua peu à peu et alla se refroidissant. » Comme on le voit, chaque mot est un coup d’estompe, l’estompe de la légende. Écoutons l’histoire. « Dans l’intérêt de la vérité, dit le P. Bridgett, je dois déclarer que je ne trouve pas le moindre fondement à cette assertion de Stapleton, copiée par Cresacre More et tant d’autres. Rien ne nous montre que l’amitié de ces deux hommes se soit refroidie et nous avons la preuve abondante du contraire[34]. » Stapleton insiste. De vagues on-dit lui permettent d’affirmer que More aurait supplié son ami de publier un livre de rétractations et qu’Érasme, non content de négliger ce conseil, aurait pris soin de faire disparaître l’autographe compromettant. Nec has Mori litteras superesse passus est. L’ingénuité de ce jugement téméraire vaut un aveu, mais il y a mieux encore. Dans un livre qu’il publia à la fin de sa vie, et en pleine agitation protestante, More s’est expliqué nettement sur le compte d’Érasme. C’est bien là sans doute qu’il faut aller prendre sa dernière pensée. Stapleton ne l’ignore pas. Il insère le passage dans son livre, mais par suite de cet aveuglement involontaire dont nous parlions, il ne voit pas ou il oublie les dernières lignes qui sont un témoignage décisif d’affection et de confiance.

[34] B. I, 39.

« Si je trouvais chez Érasme, avait écrit More, les mêmes mauvaises intentions que chez Tyndale, mon cher Érasme, ne serait plus mon cher Érasme. »

Stapleton s’arrête à propos sur ce conditionnel qui semble ouvrir la porte aux conjectures. Finissons la phrase et la pensée de More.

« Mais comme je sais que mon cher Érasme déteste et réprouve les erreurs et hérésies qu’enseigne Tyndale, Érasme mon cher ami, restera, quand même, mon cher Érasme[35]. »

[35] English works, p. 422.

Cresacre, lui aussi, se garde bien de citer tout le passage, il renchérit même et, soit bonhomie, soit habileté, il change avec les temps des verbes le sens de la phrase : « si Érasme a écrit, il ne sera plus mon ami[36] ».

[36] P. 83, 84.

Mais ces menues libertés qu’on prend avec la vérité ne profitent pas à sa cause. Par ces maladroites excuses, Stapleton a manqué compromettre son héros. En affirmant que sur le tard More était revenu de son engouement et avait rompu avec un dangereux ami, il insinuait ou du moins il prêtait à entendre que leurs premières relations n’avaient pas été au bas mot sans quelque imprudence. Il n’en fallait pas davantage pour mettre en fête l’imagination d’une autre catégorie de biographes.

Voici paraître une autre légende, la légende de Thomas More catholique douteux et mécontent, fidèle suspect et, tout comme Érasme, précurseur du protestantisme. « Le jeune ascétique, — écrit Nisard, — le chrétien qui n’avait pas trouvé le cloître assez dur pour y enfermer sa jeunesse révoltée, l’écrivain polémique qui allait défendre si ardemment la cause du catholicisme, avait senti ce relâchement des opinions et cette détente de l’esprit par lesquels nous passons tous vers cet âge-là (Un historien serait moins pressé de prêter à un chrétien de 1510 les sentiments par où « nous passons » au XIXe siècle) et, qui nous rendent tolérants dans les matières religieuses, intelligents et modérés dans la critique de toutes choses, réformateurs sans haine, réservés dans la négation comme dans l’affirmation. En proclamant en Utopie la liberté des religions[37], Morus était plus près du doute philosophique que de la foi romaine. Son âme s’était adoucie sans se corrompre, par la pratique des affaires, par la connaissance des intérêts humains et par la gloire qui rend bienveillant. Sa tolérance n’était qu’une juste vue des choses, une philosophie douce sur un fond d’humanité chrétienne… »

[37] Nous reviendrons à ce passage de l’Utopia.

On ne saurait caresser plus amoureusement sa propre image, car enfin aucun de ces traits ne ressemble à Thomas More. Certes, le chancelier de Henri VIII fut « tolérant » et plus que personne, mais pas du tout comme on prétendait l’être sous le règne de Louis-Philippe. Au simple point de vue de la critique, il faudrait trois évidences pour prêter à un homme comme lui, et même à Érasme, ce christianisme attiédi et infiniment dilué dont Nisard pense lui faire honneur. Quoi qu’il en soit, ce portrait est fait de chic et toute cette psychologie se ramène à une simple déduction de logicien. Érasme est sceptique — More a beaucoup aimé Érasme — donc More a été sceptique. « Ces deux hommes, conclut Nisard, se touchent et se conviennent par tous les points. La prudence d’Érasme prend aux yeux de Morus la couleur de sa propre tolérance. Son penchant au doute rencontre en Morus une foi assoupie qui ne sera réveillée que par la voix retentissante de Luther. Lorsque cet homme aura jeté dans le monde chrétien ses paroles qui deviendront des glaives, Morus et Érasme, jusque-là si tendrement unis, s’aimeront moins (voici Stapleton) ; alors Érasme dira de Morus que si, dans les matières religieuses, il incline vers une chose, c’est plutôt vers la superstition que vers la religion. Morus pensera d’Érasme que s’il refuse la controverse active et quotidienne avec Luther, c’est qu’il penche secrètement vers l’hérésie[38]. »

[38] P. 165, 186, 187.

En vérité on ne sait que dire quand on voit un parfait honnête homme écrire en toute bonne foi de pareilles choses. Car, enfin, la fantaisie est flagrante : j’ai apporté tantôt la parole formelle par laquelle More venge son ami de tout soupçon d’hérésie. Une lettre de lui écrite en 1526 manifeste, il est vrai, un peu d’inquiétude, non pas sur l’orthodoxie, mais sur le courage d’Érasme qui, à ce moment, semblait hésiter à lancer le second volume d’un livre annoncé contre Luther. Cette lettre, très belle est d’ailleurs de celles que l’on écrit aux seuls intimes et très intimes[39]. Quant au prétendu mot d’Érasme, ce bon Nisard joue de malheur. La lettre, où sans doute il a cru le lire, est tout entière consacrée à la louange et à la défense de Thomas More. Celui-ci venait de rentrer dans la vie privée et les protestants faisaient rage autour de son nom. Érasme n’a pas de peine à montrer que le chancelier, dans sa façon de traiter les hérétiques, n’est pas sorti de son devoir et il ajoute : « More déteste ces dogmes séditieux (c’est de Luther qu’il s’agit) qui aujourd’hui ébranlent si lamentablement le monde. Il ne fait pas mystère de ses sentiments à cet égard, car il est si religieux que si de quelque façon il lui fallait aller aux extrêmes, il aimerait mieux tomber dans la superstition que dans l’impiété[40]. » Encore une fois on peut, si l’on veut, se livrer, autour de ces deux hommes à des fantaisies psychologiques, mais il faut renoncer à les amener en témoignage l’un contre l’autre. Ils s’aiment, ils s’entendent, ils se soutiennent jusqu’à la fin.

[39] B. I, 277, 279.

[40] Sic addictus pietati ut si in alterutram partem aliquantulum inclinet momentum, superstitioni quam impietati vicinior esse videatur. Édit. Lond. p. 1505. B. I, 246.

IV

Ne les séparons donc pas, et puisque aussitôt que l’un des deux est sur la sellette, l’autre vient se mettre à côté de lui, qu’un même jugement les condamne ou les absolve. De quoi les accuse-t-on ? D’avoir préparé les voies à la révolte de Luther en menant trop vivement la guerre contre les abus dont souffrait alors l’Église. Que vont-ils dire pour leur défense ?

Ils appellent les témoins. Si Érasme seul était en cause, il n’aurait, je crois, qu’à redire que jusqu’au bout, jusqu’au martyre, Thomas More, un ami de plus de trente ans, lui a gardé son affection et sa confiance. Mais il nous faut d’autres autorités que More lui-même. Je n’en sais pas, dans tout ce siècle, de plus indiscutable que le saint évêque Fisher. Et sans doute lui aussi est un ami, mais l’amitié d’un pareil homme est déjà, pour les prévenus, une présomption d’innocence. « Fisher, dit le P. Bridgett, fut toujours profondément convaincu de la sincérité de l’attachement d’Érasme à l’Église[41]. On sait qu’il avait décidé de le prendre pour son théologien au concile. Il approuvait et encourageait fort les travaux de l’humaniste chrétien sur l’Écriture et sur les Pères. Érasme de son côté écrit au saint évêque avec pleine liberté et confiance. Il lui parle, dans ses lettres, et très vigoureusement contre les abus que tous deux remarquaient dans l’Église. Il sent qu’il peut s’expliquer avec lui à cœur ouvert et sans réticences ». Qui dira si ce n’est pas là qu’il faut chercher le vrai, le profond Érasme ? Là, plus de légèreté ni de sarcasmes, on voit bien que rien ne le pousse à montrer, à exagérer les tendances moins élevées de sa nature, et on se prend d’une admiration émue et reconnaissante pour ce grand homme qui écoute le hardi réformateur et en l’écoutant, l’oblige à purifier son zèle et à modérer la vivacité de ses propos. Beaucoup d’autres évêques anglais et des plus fameux, Wolsey, Warham, Fox et Tunstall ne pensaient et n’agissaient pas autrement.

[41] Bridgett. Life of B. J. Fisher, p. 101.

L’Éloge de la folie est de 1508. A deux reprises, en 1511 et en 1513, l’auteur si passionnément discuté de ce petit livre est nommé professeur de théologie à Cambridge. « Or, comme le remarque M. Jebb, la commission chargée d’élire le titulaire de cette chaire (Lady Margaret) comprenait toute la faculté de Théologie, moines et prêtres séculiers. Si Érasme n’avait pas alors pour lui tous les religieux et tous les théologiens de Cambridge, à tout le moins le sentiment qui dominait alors à son sujet était un sentiment de respect et d’estime[42]. » « Plusieurs des plus saints et des plus savants évêques du continent partageaient cette impression[43]. » Enfin, pour ne pas parler de Léon X, qui savoura la Moria plus que personne, d’autres papes, Adrien VI, Clément VII, et Paul III, prodiguèrent à Érasme des attentions, un peu inquiètes parfois, mais au demeurant, affectueuses et confiantes, et personne enfin n’ignore que s’il l’eût voulu, l’ami de Thomas More serait mort cardinal de la sainte Église romaine.

[42] Jebb. Erasmus ; Rede lecture.

[43] Bridgett, J. Fisher, p. 101.

Aussi bien, vers ce temps-là, le mot de « réforme », loin d’être encore, comme bientôt avec Luther, synonyme de révolte, revenait souvent au contraire sur les lèvres ou sous la plume des plus saints et des plus orthodoxes personnages. L’Église ne serait ni divine ni vivante si elle ne pensait constamment à se réformer elle-même et on l’injurie gratuitement quand on veut attribuer à l’hérésie le monopole de cette réforme toujours nécessaire. Je n’ai pas à rappeler ici pour quelle raison, au lendemain du grand schisme et à l’aube des temps modernes, cette nécessité était devenue plus urgente. Ce qu’il nous importe seulement de retenir est que sur le fond du débat, sauf quelques retardataires, tout le monde en somme était d’accord.

Froude lui-même en fait la remarque : « On ne comprend rien au XVIe siècle, a-t-il écrit, tant qu’on n’a pas réalisé l’immense différence qu’on faisait alors entre un changement de doctrine et une réforme disciplinaire et morale de l’Église[44]. » Sans doute des dénonciateurs d’abus trop pressés et trop orgueilleux risquent de se préférer tôt ou tard à l’Église et il est tout naturel que dans la fumée des premiers combats, hérétiques de demain et catholiques de toujours semblent se confondre. « On peut imaginer, dit le P. Bridgett, — la chose n’a rien que de vraisemblable — on peut imaginer Fisher, Colet, Luther et Érasme, réunis dans la maison de Sir Thomas More en 1512, et conversant de l’état de l’Église avec une apparence d’unanimité cordiale[45] ».

[44] Froude. Erasmus, lect. : 14.

[45] Bridgett. Fisher, p. 103.

L’avenir pourtant montrera quel antagonisme secret et irréductible séparait dès lors ces réformateurs, et quoiqu’on discute aujourd’hui encore sur Érasme, il est bien clair qu’un catholique décidé, comme Thomas More, pouvait le croire aussi fidèle et sûr que Colet, ou que Fisher. Rien de ce qu’il avait dit ou écrit ne permettait de voir en lui un révolté. « Érasme, dit le P. Gasquet, ressentait vivement les besoins spirituels de son époque… il n’est souvent peut-être pas assez judicieux dans la façon dont il propose les réformes… mais si l’on va au fond du sujet on trouvera communément que ses idées sont justes[46]. » Ainsi pensait Thomas More, et quant aux excès ou aux imprudences de polémique, lui-même s’en reconnaît coupable comme son ami, et plaide avec lui les circonstances atténuantes.

[46] Gasquet. Eve of the reformation, 155, 156.

Il rappelle d’abord l’extraordinaire violence, l’injustice et même, le mot n’est pas trop fort, la folie des attaques qu’ils avaient chaque jour à subir. Du haut de la chaire chrétienne, le nouveau testament d’Érasme était dénoncé comme un des signes de la venue de l’antéchrist. Le confesseur de la reine Catherine, un évêque dominicain, affirmait à sa pénitente qu’en corrigeant saint Jérôme, Érasme avait commis un crime inexcusable[47]. Le nom de saint Jérôme était mal choisi et More, oubliant sa modération ordinaire, écrivait : « Le travail de Jérôme a jadis été rendu impossible par ces mêmes pestes qui aujourd’hui menacent les Érasmiens, la jalousie et l’ignorance de ceux-là même à qui il voulait être utile[48]. »

[47] Gasquet, Ibid., p. 178.

[48] Jortin. Erasmus, t. III, 373.

On ne se bornait pas d’ailleurs à dénoncer toute étude critique de la Bible et des pères ; le grec même était une langue maudite, et tous les hellénistes vendus au diable. Un jour, en présence de Henri VIII un théologien fit un sermon foudroyant contre les études grecques. Richard Pace, un des plus intéressés était là à côté de Th. More. Pace regarda le roi pour voir comment il prenait la chose et sur un sourire du prince, comprit que le grec aurait gain de cause. Le sermon fini, le théologien est mandé devant le roi et obligé de défendre ses dires contre Thomas More, chargé de la défense du grec. La partie était trop inégale. Vaincu en un tour de main, le pauvre homme demande pardon à genoux, en affirmant qu’il avait pensé suivre l’inspiration du Saint Esprit. Le roi lui demande s’il a lu les œuvres d’Érasme. Il dut reconnaître que non. « Vous voilà donc convaincu de folie, repart le monarque, vous qui condamnez ce que vous n’avez pas lu. » Il en était souvent ainsi et comme disait tristement Érasme : « C’est toujours la même chose, personne n’est plus amer à m’attaquer que ceux qui ne m’ont pas lu[49]. »

[49] Gasquet. Ibid., p. 177, 178.

La chaleur de ces batailles est encore trop sensible dans la fameuse lettre de Thomas More à l’Université d’Oxford.

« De Londres, j’avais entendu dire qu’une faction s’était formée à Oxford, la faction troyenne, ainsi nommée de sa haine du grec ou par simple plaisanterie… les Troyens, disait-on, se moquent de ceux qui prennent goût à l’étude du grec et les molestent en toute manière. Jusqu’ici je ne voyais là que folies de jeunesse, mais j’apprends que la folie devient furieuse et qu’un de ces Troyens, qui se croit sage, mais qui agit comme un insensé, a dans un sermon public, en plein carême, déblatéré non seulement, contre la littérature grecque et la culture latine, mais, et très libéralement, contre tous les arts libéraux… Quelle honte plus insigne pour un prédicateur que de convertir ainsi un sermon de carême en une farce de bacchanales, au cœur même d’une église, en présence du corps du Christ, et dans le saint temps du Carême. Quant à ses attaques contre les études libérales, si ce brave homme, après des années passées au désert nous revenait brusquement de sa solitude et suppliait ses auditeurs de se consacrer aux veilles, à la prière et au jeûne, leur disant que tout le reste est bagatelle, que la littérature est une nouvelle chaîne qui nous retient à la terre et que les simples vont plus vite et tout droit au ciel, on pourrait comprendre un pareil sermon. On mettrait tout sur le compte de sa simplicité, quelques-uns plus bienveillants loueraient la sainteté du personnage et même ceux qui l’aimeraient moins lui trouveraient une excuse. Mais voici venir en chaire, un homme élégamment orné des fourrures académiques, portant les insignes de la science et qui, en plein centre d’études, se moque ouvertement de toute littérature. Comment voir là autre chose que malice et jalousie ? Comment donc s’est-il mis en tête de prêcher sur la langue latine dont il sait si peu, sur les sciences libérales dont il sait encore moins, ou sur le grec dont il ne sait pas un iota. N’avait-il pas matière plus abondante dans les sept péchés capitaux ? C’est là du moins un sujet qu’il possède mieux…

« Dira-t-on qu’il a voulu seulement condamner un goût excessif pour la littérature ? Certes, ce ne serait pas là un crime trop répandu et pas n’est besoin de sermon pour vous empêcher de vous noyer dans l’étude… mais non, le saint homme n’y allait pas par quatre chemins. Ouvertement il dénonçait comme hérétiques tous ceux qui étudient le grec, les professeurs comme des diables et les élèves comme des diablotins : et furieux il appelait diable cet homme même (Érasme) dont le vrai diable assurément ne voudrait pas pour prédicateur[50]. »

[50] B. I, 173, 175.

A Dieu ne plaise que nous ornions, nous aussi, du casque troyen, tous ceux qui dans la mêlée, reçurent alors les coups de nos Hellènes. Érasme se plaint quelque part que ses adversaires ne puissent rien trouver d’inoffensif dans ses livres : « Pas de pierre sous laquelle ils ne soupçonnent un scorpion : ce passage est suspect, cette ligne scandaleuse, ces mots manquent de respect. » Pareillement, lui et More voyaient peut-être des Troyens partout, et en tous cas, ils ne se demandaient pas assez souvent si le ridicule, ainsi versé à pleines mains, ne risquait pas d’éclabousser les soldats dévoués de la bonne cause et l’Église elle-même.

C’est le danger de toute discussion, d’où l’esprit n’est pas exclu, et le plus sévère des directeurs aurait sans doute hésité avant de défendre à More ou à Érasme d’avoir de l’esprit en écrivant. Au premier abord, il semble que l’ironie devrait être impitoyablement exilée de toute polémique chrétienne, mais pratiquement, cette arme redoutable sera nécessaire aussi longtemps que la pure raison ne suffira pas à guider les hommes et à renverser les abus. Coupables de quelques écarts de plume, nos deux amis pensaient pouvoir être satiriques en toute sûreté de conscience. « La satire de la Moria, dit le P. Bridgett, est modérée si on la rapproche de celle de tant d’autres écrivains antérieurs dont la foi et la soumission à l’Église n’ont jamais été mises en cause. Quoi que l’on pense à part soi de ce genre, la satire contre les gens d’église n’a rien qui permette de la confondre avec le ridicule que les hérétiques déversent sur le dogme, les institutions et pratiques de l’Église. Pas un seul jour de sa vie More n’eût toléré la moindre attaque, le moindre sarcasme contre ce qu’il savait approuvé par l’Église. Écrite en latin et à l’usage des seuls lettrés, l’œuvre d’Érasme lui paraissait tout à fait inoffensive. Peu d’années auparavant, un Allemand, Sébastien Brant, avait écrit son poème de la Nef des fous. Personne n’avait protesté, et le livre avait aussitôt été traduit en latin, en hollandais, en français et en anglais. Un de ses récents éditeurs, M. Jamieson écrit : « Il est difficile de ranger Brant dans la grande armée des réformateurs protestants. C’était un réformateur du dedans, dénonciateur mordant et sans pitié de tous les vices du clergé, mais loyal enfant de l’Église… » Cela nous explique comment More ne vit aucun mal à la publication de la Moria. Toute l’Europe avait applaudi à la Nef des fous : en Allemagne même, le livre était devenu un texte à sermons ; comment un livre plus difficile, écrit en latin, à l’usage des seuls lettrés, risquait-il d’être dangereux ? Sans doute l’Église l’a jugé tel cinquante ans plus tard, ce qui montre qu’il était devenu en fait dangereux, mais non pas qu’il le fût alors. Les circonstances avaient changé du tout au tout et les circonstances déterminent souvent l’influence d’un livre…, avec le temps celui-ci peut cesser d’être dangereux, tel autre peut le devenir.

Quand Érasme écrivit le sien, toute l’Europe était catholique. Le nom de Luther n’était pas sorti de Wittemberg, où le moine avait encore une réputation d’orthodoxie. Aucune menace d’hérésie à l’horizon et plutôt, chez quelques bons chrétiens, l’espoir était venu d’une réforme catholique. Il n’est pas clair que la satire d’Érasme fut de nature à hâter cette réforme, mais enfin More croyait cela d’elle et le livre lui fut bienvenu[51]. »

[51] B. I, p. 84, 85.

C’est bien là, en effet, ce qui les innocente tous deux et ce qui montre en même temps que telle ou telle des accusations portées contre Érasme ne manquait pas de clairvoyance. Les uns redoutaient que cette critique trop vive pût faire le jeu d’un hérétique et préparer les voies à une œuvre de révolte ; les autres, sans se douter que l’hérésiarque était déjà à leurs portes, soutenaient que le meilleur moyen de le retarder ou de l’empêcher de nuire était précisément de travailler avec vigueur à la réforme. On avait raison de part et d’autre et quand le danger eut éclaté, Érasme et More n’hésitèrent pas à reconnaître qu’ils auraient écrit autrement s’il leur avait été donné de connaître d’avance l’avenir.

« La Moria, écrit Érasme, est l’œuvre d’une époque de paix, et je ne l’aurais jamais écrite si j’avais prévu cette tempête[52]. » Il revient en d’autres endroits à des aveux du même genre, mais nulle part, je crois, avec plus de candeur que dans sa jolie lettre au moine qui voulait quitter son couvent. « J’ai peur, disait-il avec l’amertume d’un homme leurré de ses plus chères espérances, j’ai peur que tu ne prennes trop au sérieux certains charlatans qui exaltent magnifiquement la liberté de l’Évangile. Crois-moi, si tu voyais les choses de plus près, tu trouverais ta vie actuelle moins pénible. Je vois venir une race d’hommes dont tout mon être se détourne avec épouvante. Personne ne devient meilleur, tout va de mal en pis et je suis profondément navré d’avoir moi-même, jadis, dans mes livres, célébré la liberté spirituelle. Certes, je le faisais avec bonne intention et sans que rien ne donnât à prévoir l’approche d’une telle race. Si je désirais qu’on retranchât quelque chose aux pratiques extérieures, c’était dans l’espoir que la vraie piété y gagnerait. Maintenant ils suppriment si bien les pratiques qu’ils remplacent la liberté de l’esprit par l’absolue licence de la chair. Qu’est-ce que cette liberté qui ne nous permet pas de dire des prières et de célébrer la sainte Messe[53] ? »

[52] B. I, p. 86.

[53] Édit. Lond. Lib. XX, epist. 18. La lettre est d’octobre 1527.

Ces désaveux n’avaient rien qui pût surprendre Thomas More, et il s’indignait au contraire de constater que, ni les soupçons ni les attaques ne désarmaient.

« Tes ennemis sont d’autant moins dignes de pardon, mandait-il à Érasme, que tu es le premier, et ils le savent bien, à avouer ingénuement, que tu aurais adouci et tempéré plusieurs de tes paroles si tu avais pu deviner quelles pestes d’hérésies allaient bientôt paraître. Ceux à qui une telle excuse paraîtrait insuffisante, auraient bien du mal à laver d’un soupçon analogue quelques-uns des plus saints docteurs de l’Église… Eux, comme toi, tout occupés de porter remède aux maux présents ne pensaient pas aux dangers à venir…, allons, courage, mon ami, et si tu vois encore que les honnêtes gens marquent à ton endroit trop d’inquiétude, pardonne quelque chose à la pureté de leurs intentions[54]. »

[54] Ib., p. 1508.

Lui-même, bien entendu, se montrait aussi tout décidé à sacrifier tout son passé littéraire aux besoins pressants de l’Église.

« Dans ces jours, écrit-il encore, où les hommes sont assez mauvais pour se scandaliser de la sainte Écriture elle-même, si quelqu’un aujourd’hui avait l’intention de traduire la Moria en anglais, ou quelque autre livre de moi, bien qu’il n’y ait dans ces livres rien de mal, je n’y consentirais pas, et je brûlerais moi-même, de mes propres mains, et les livres de mon bien-aimé Érasme et les miens, plutôt que de donner à la malice de ces hommes l’occasion de prendre en mauvaise part ce qu’ils savent bien n’être pas mauvais[55]. »

[55] B. I, 87.

De telles paroles me paraissent décisives. Celui qui les a écrites est manifestement et a toujours été un enfant fidèle, loyal, soumis de l’Église. Quant à son cher Érasme, nous savons maintenant à n’en pas douter quelle idée il se faisait de lui et à quelles enseignes il lui gardait son amitié et sa confiance. L’Érasme qu’il a connu ou cru connaître, l’Érasme qu’il a aimé, en ce qui concerne les choses de la foi, n’a rien de Luther, rien de Bayle, rien de Voltaire, rien de Renan. Est-ce le véritable Érasme ? Il ne m’appartient pas de le rechercher ici, puisque cette question n’intéresse aucunement la pleine orthodoxie de Thomas More. Je rappelle seulement que le chancelier d’Henri VIII se connaissait en hommes, qu’il a vu Érasme de près, qu’il a vécu avec lui dans une intimité parfaite, qu’il a prié à côté de lui, et qu’après une expérience de plus de trente ans, son témoignage est peut-être de nature à rendre moins pressés et plus hésitants ceux qui, pour avoir lu la Moria, quelques lettres et quelques colloques d’Érasme, pensent déjà le connaître et se flattent de le définir.

CHAPITRE III
VIE INTIME

« It is clear that Sir Thomas had a little Utopia of his own in his family. »

Bridgett, I, 138.

I

On raconte que Hans Holbein le jeune, fuyant la barbarie des iconoclastes suisses, trouva pendant plusieurs mois le vivre, le couvert et un atelier dans la propre maison de sir Thomas More. Aucun document n’établit cette légende pittoresque, mais en tous cas il est certain que, sur la recommandation d’Érasme, More accueillit l’artiste étranger avec son amabilité ordinaire, lui trouva du travail et aida de toutes façons ses débuts dans la capitale. On s’imagine sans peine l’amitié entre les deux hommes, la joyeuse et inlassable admiration de More pour cette peinture simple, spirituelle et profonde, la vive curiosité de Holbein pour cette curieuse tête où se lisaient tour à tour tant de bonté, de gravité ou d’ironie. Le peintre a payé royalement sa dette de reconnaissance et d’affection. J’ai déjà parlé de son admirable portrait de Thomas More. Le présent chapitre pourrait presque n’être que le commentaire d’une autre toile fameuse où Holbein avait représenté la famille de son ami. Ce tableau, envoyé à Érasme est introuvable, perdu peut-être. Il en reste quelques copies plus ou moins imparfaites, et la première esquisse, faite à la plume, et conservée au musée de Bâle, avec tant d’autres merveilles de la même main.

More est au milieu de la salle, assis sur une banquette à coussins et ayant à sa droite le juge son père. Entre les deux hommes, un peu en arrière, une jeune fille de quinze ans, la fiancée de Jean More, montre de trois quarts sa jolie figure, gracieuse et un peu froide. Nous avons déjà vu le vieux juge : quant à Thomas More, puisque toute œuvre de peintre est intraduisible, demandons à Érasme de venir à notre secours. « Pour commencer donc par ce que vous savez le moins, apprenez que Thomas More, sans être précisément petit, n’est pas de haute taille. Toute sa personne est harmonieusement régulière ; la peau est blanche, le visage d’un rose blond plutôt que pâle ; d’ailleurs rien de rougeoyant… les cheveux sont bruns tournant vers le noir ; les yeux gris-bleu, avec de petites taches qui sont la preuve d’un talent peu commun, et que les Anglais trouvent séduisantes. Sa contenance, pleine d’un aimable entrain, répond bien à son caractère ; la bouche est toujours prête au sourire, et tout chez lui parle de plaisanterie et de belle humeur plus que de dignité et de gravité. Rien pourtant qui soit d’un fou ou d’un bouffon. L’épaule droite dépasse un peu la gauche, ce dont on s’aperçoit surtout quand il marche. Ce n’est pas là d’ailleurs un défaut de naissance, mais le résultat d’une habitude, comme il arrive souvent. Quant au reste, rien qui puisse déplaire, sauf les mains qui, dans ce bel ensemble, manquent d’élégance. »

Subrusticæ, Érasme est d’autant plus sensible à ce détail que ses mains à lui sont plus délicates. Holbein, manifestement, en jugeait de même. Dans l’esquisse, les bras retombent sur les genoux et les mains sont ensevelies dans les larges manches.

« Je n’ai jamais vu personne si insouciant de tout ce qui regarde la nourriture, continue Érasme, indiscret comme un reporter, grand amateur d’eau pure, pour ne pas se singulariser ni paraître morose, il boit dans un gobelet d’étain d’une bière très légère, et plus souvent de l’eau. C’est la coutume, en ce pays, de se passer de convive à convive une même coupe de vin. Pour ne pas se donner l’air de mépriser le vin et pour faire comme tout le monde, il approche la coupe de ses lèvres et en prend une gorgée. Plus que des mets recherchés, il fait ses délices de bœuf salé et de pain de ménage, très levé. D’ailleurs, il ne professe aucune aversion pour ce qui donne au corps un plaisir innocent. Il aime fort les fruits et les laitages, et les œufs sont une de ses gourmandises préférées.

Sa voix n’est ni forte ni trop faible, mais pénétrante ; ni sonore, ni suave, mais très claire. Quoique grand amateur de toute sorte de musique, il n’a pour le chant aucune aptitude[56].

[56] Le P. Bridgett corrige Érasme en rappelant que More chantait au chœur de sa paroisse, c’est vrai, mais hélas, cela ne prouve rien.

Il parle avec grande netteté et articule parfaitement sans rapidité ni hésitation. De goûts très simples, il ne se revêt de soie ou de pourpre et ne porte sa chaîne d’or que lorsqu’il ne peut se dispenser de le faire. Il est merveilleusement négligent de toutes les cérémonies, en quoi tant d’autres se figurent que la politesse consiste. Il sait se plier à ces bagatelles quand c’est nécessaire, mais il ne les exige pas de ses inférieurs, et, pour lui-même, il les omet autant que possible… naturellement jaloux de sa liberté et de ses aises, personne n’est plus alerte et endurant quand le devoir l’exige[57]. »

[57] B. I, 57-58.

J’avoue qu’on ne peut pas lire tous ces traits dans l’apparence du personnage que Holbein nous représente au milieu de sa famille et qui, pour la circonstance, s’est passé au cou la chaîne d’or. Mais l’occasion était bonne de citer cette autre peinture d’une curiosité si minutieuse, et quand on cite Érasme on ne sait plus s’arrêter.

Holbein a groupé les quatre enfants de More autour de leur père. Tout à côté de lui, à sa gauche, debout, John, le plus jeune, s’incline légèrement sur un livre qu’il tient des deux mains. On s’est disputé au sujet de cette tête blonde. Un ancien éditeur de Roper la trouve sotte, tandis que M. Hutton est frappé par sa distinction intelligente. Les yeux nous étant cachés, la question est embarrassante et d’autant plus que tout renseignement biographique nous manque pour l’éclaircir. Par contre, aucune hésitation n’est permise en ce qui concerne les deux jeunes femmes assises sur des tabourets très bas, tout aux pieds de More. La moins âgée des deux, Cécile, tourne, sans doute vers le peintre, une fine tête, brusquement fixée en une attitude de curiosité amusée. Les mains, qui tenaient un livre et, semble-t-il, une guirlande de fleurs ou un chapelet, se sont desserrées soudain et la droite reste suspendue avec beaucoup d’aisance et de grâce. Toute la vivacité spirituelle de More brille dans ces petits yeux et ce sourire. Marguerite, l’aînée et la préférée, se montre plus grave. Une lourde coiffe géométrique n’écrase pourtant pas ce beau front que les yeux, si petits aussi, font paraître encore plus grand. Elle a, comme son père, cet air de sérieux et presque de résignation tranquille qui s’arrête à peu près à égale distance de la tristesse et de la joie. La seconde fille, Élisabeth, grave aussi, douce, et d’un fin profil, reste debout, à droite de son grand-père, un peu à l’écart, un livre sous le bras et les mains croisées. Plus près du vieillard, une petite cousine, Margaret Giggs, admise par charité dans la maison, se penche avec un livre ouvert comme pour demander une explication que le juge More, à coup sûr, n’aura garde de lui donner. Aimable femme, plus savante que jolie, qui épousera le précepteur de la famille, l’helléniste John Clements, et qui, dans sa jeunesse, s’amusait à « faire fâcher » Thomas More pour avoir le plaisir de recevoir ses réprimandes.

Une figure manque dans l’esquisse de Holbein, et celle-là même que nous aurions tant voulu connaître. Mais Jane Colt, la première femme de More, était morte peu après la naissance de ce John, qui est maintenant un homme, et une autre est venue prendre soin des quatre orphelins. Un mot de More lui-même, qui dans sa propre épitaphe l’appelle uxorcula Mori, et quelques lignes mélancoliques d’Érasme l’évoquent frêle, délicate et gracieuse, souple aux aimables caprices de son mari. Fille d’un gentilhomme campagnard, elle vivait loin de Londres, avec ses deux sœurs, dans une paisible ignorance. Flatté de l’espoir d’avoir le jeune avocat pour gendre, M. Colt l’invitait souvent chez lui. More avait plus d’attrait pour la cadette, qui lui semblait la plus jolie et la mieux douée. Mais, « considérant que s’il épousait celle-ci, Jane, l’aînée, en éprouverait beaucoup de chagrin et un peu de confusion », il se mit gentiment à essayer de préférer Jane[58], et peu après demanda sa main.

[58] L’anglais de Roper est délicieusement intraduisible : « he then of a certain pity framed his fancy to her. »

Ce furent cinq années heureuses. Quand les enfants étaient endormis, l’uxorcula Mori, presque enfant elle-même, retournait à ses leçons, puisque son mari la voulait savante, ou bien elle chantait et jouait de la clavicorde, car, en peu de temps, elle était devenue bonne musicienne, puisque More n’aimait rien tant que cela. Nous ne savons rien de plus sur elle, mais ce peu suffit pour que nous l’aimions.

Voici maintenant, en un coin du tableau, solide, reposée, Alice Middleton, la seconde femme de More. Avant d’écouter les conjectures malveillantes des biographes trop pressés de célébrer le martyre conjugal de leur héros, demandons à Holbein ce qu’il pense d’elle. Certes, il l’a dessinée sans enthousiasme, mais avec cette sympathie qui est une des conditions de la vérité dans l’art.

La vertueuse dame est à genoux devant un prie-dieu, mais cette fantaisie d’esquisse voulait être retouchée. « Celle-ci sera assise » a corrigé Holbein sur la marge, et c’est là, en effet, sa position naturelle. Plus âgée que More, sans être précisément jolie, elle n’a rien qui déplaise. La paix domine dans ce visage qui ne manque ni d’intelligence, ni d’esprit, une paix faite de bon sens un peu terre-à-terre, de bienveillance et de patiente bonté. Érasme, en pensant louer son ami, a fait d’elle un très bel éloge : « Peu de mois après la mort de sa femme, il épousa une veuve qui put prendre soin de sa famille (l’aînée des enfants, Marguerite, avait à peine cinq ans) : ni belle, ni jeune, comme il s’amusait à dire, mais bonne ménagère et mère de famille vigilante. Il lui témoigne autant d’attentions et de gentillesses que si c’était une toute jeune femme de la plus exquise beauté. Il la mène par des caresses et des bons mots, et le plus autoritaire et dur des maris ne saurait se faire mieux obéir. Que lui refuserait-elle ? songez donc que cette femme, déjà sur le retour, s’est mise, sans aucun goût naturel et avec grande assiduité, à apprendre à jouer de la cithare, de la harpe, du monichorde et de la flûte, faisant chaque jour l’exercice que son mari lui fixait. » Après un pareil témoignage, il faudrait des preuves bien convaincantes pour nous persuader qu’Alice Middleton ait mis la patience de More à une continuelle épreuve. Je sais très bien qu’Érasme écrit en un autre endroit qu’il songe à quitter Londres parce qu’il a peur d’être à charge à la bonne dame, mais Érasme, inquiet de nature, ne serait pas resté si longtemps chez son ami, si l’hospitalité n’y avait été cordiale. Il se peut qu’après l’avoir accueilli comme il convenait, lady More, en un jour d’humeur, ait marqué un peu d’impatience pour cet hôte qui ne savait pas un mot d’anglais et qui s’acharnait à parler latin. Comme le remarque fort bien le P. Bridgett, « la plus douce et la plus aimable des femmes finirait par se lasser d’assister, pendant des semaines, à des conversations et à des plaisanteries dont elle n’entendrait pas le premier mot[59] ». Tous les témoignages contemporains nous montrent d’ailleurs que la maison était grande ouverte aux nombreux amis, et quoique probablement lady More n’attachât pas d’importance à tous ces dialogues philosophiques, il est à croire qu’elle recevait aimablement ces beaux parleurs, comme une bonne mère les compagnons de jeu de ses enfants.

[59] B. I, p. 117.

« Peut-être avait-elle un brin de mondanité » — confesse le P. Bridgett, qui prend très chaleureusement sa défense — faisant, comme disait More, des économies de bouts de chandelle et ne comptant pas avec les robes de velours ; mais nous savons d’ailleurs que More, très négligent des choses de ce monde, l’avait choisie pour ses qualités d’économie… et c’était assurément une chrétienne et généreuse femme que celle à qui son mari pouvait écrire en ces termes :

« Dame Alice, je vous salue de tout mon cœur. J’apprends par mon fils Héron (le mari de Cécile), qu’un incendie a brûlé nos greniers et ceux de nos voisins, et tout le blé qui était dedans. Certes, sauf le bon plaisir de Dieu, c’est grande pitié que de perdre une si belle provision de blé, mais puisqu’il lui a plu de nous envoyer cette épreuve, nous devons la recevoir, non seulement avec résignation, mais avec joie. Tout ce que nous avons perdu, il nous l’avait donné, et, puisqu’il nous le reprend, que sa volonté soit faite. Ne nous en faisons pas de chagrin et, bien au contraire, remercions-le aussi cordialement dans l’adversité que dans les jours heureux… Sa sagesse voit mieux que nous ce qui nous est bon. Je vous demande donc d’être joyeuse, de prendre avec vous toute la famille et d’aller à l’église remercier Dieu pour ce qu’il nous a donné, pour ce qu’il nous enlève et ce qu’il nous laisse.

« Je vous prie de rechercher exactement ce que nos pauvres voisins ont perdu, et de leur dire de ne pas s’en faire de souci : je préférerais vendre ma dernière cuillère plutôt que de voir nos pauvres voisins souffrir quoi que ce soit à cause de nous… »

Que dirai-je encore, continue le P. Bridgett, « si la veuve de M. Middleton donnait parfois quelques coups de langue, ce n’était pas pour autant une mégère. Dans sa lettre du 15 décembre 1517, à Érasme, More écrit : « Ma femme me charge d’un million de compliments en retour de vos souhaits de longue vie : elle tient beaucoup, dit-elle, à vivre longtemps pour continuer à me persécuter ». Ce genre de plaisanterie ne conviendrait pas à une Xantippe. »

« Un jour, sa femme », raconte Harpsfield, « en revenant de confesse, dit à Thomas More : tenez-vous en joie, pour aujourd’hui j’ai laissé toute ma malice, et demain je serai plus fraîche à recommencer. » Elle se flattait en riant de ce qui n’était peut-être pas toujours imaginaire. La chose, après tout, n’était pas pour déplaire à sir Thomas More, qui d’ailleurs pouvait répondre du tac au tac. Entre autres choses « voyant, un jour, la peine qu’elle se donnait pour retenir ses cheveux en l’air de façon à faire le front plus large, et aussi pour s’amincir de moitié la taille, lui, pensant qu’elle se faisait ainsi souffrir pour une bagatelle de vanité, il lui dit : Certes, Madame, Dieu vous fera tort s’il vous refuse l’enfer, car vraiment vous l’avez acheté à beaux deniers ».

« Cette femme, — c’est Harpsfield qui parle et sans ombre de sympathie[60], — quand elle vit que non seulement Sir Thomas ne travaillait plus à son avancement, mais encore qu’il acceptait la prison, en vint aux mains avec lui et lui demanda : « Pourquoi ne voulez-vous pas faire comme tout le monde ? comptez-vous rester assis près du feu et faire des dessins sur la cendre avec votre canne, comme font les enfants ? Ah ! si j’étais un homme, vous verriez ce que je ferais ! — Quoi donc, femme, lui dit son mari, que feriez-vous ? — Parbleu, j’irais du côté du manche. Car ma mère m’a toujours dit qu’il valait mieux gouverner qu’être gouverné, aussi ne serais-je pas assez folle pour me laisser gouverner si je pouvais gouverner moi-même. — Par ma foi, lui répartit son mari, — à ce coup, vous avez dit juste, car je ne vous ai pas encore vu prête à vous laisser gouverner. » Alice aurait pu répondre en rappelant toutes les leçons de musique auxquelles elle s’était prêtée de si bonne grâce, mais on ne répond pas à un bon mot, et il est, je pense, inutile de discuter avec qui voudrait prendre au sérieux cette boutade innocente. « Voilà, conclut le P. Bridgett, tout ce qu’on peut apporter de plus sévère contre cette femme. Manifestement rien ne nous permet de classer notre bienheureux parmi les grands hommes mal mariés. Dire qu’au moment de la grande épreuve, Lady More ne sut pas élever son âme à la même hauteur que son mari, c’est dire tout simplement qu’elle ressembla, en la circonstance, à l’immense majorité de ses contemporains, y compris presque toutes les abbesses, tous les prélats et tous les évêques du pays[61]. »

[60] Je raccourcis un peu le texte toujours embrouillé de Harpsfield.

[61] B. I, p. 116-121.

La famille de More n’est pas au complet sur la toile de Holbein et j’ai peine à comprendre pourquoi William Roper, mari de Margaret, est absent. Le brave garçon causa, pour un temps, un certain souci à son beau-père. Les livres de Luther lui avaient tourné la tête. Il ne voulait plus entendre parler de prières et de sacrements et s’appliquait laborieusement à faire ce fameux acte de foi, qui dispense de tout le reste. N’eût été par considération pour More, Roper, qui brûlait de répandre le nouvel évangile, aurait eu maille à partir avec le bras séculier. On imagine aisément la tristesse et la préoccupation de More. Heureusement l’alerte ne fut pas trop longue et ce petit accès de fièvre hérétique s’en alla bientôt comme il était venu.

N’oublions pas Henry Patenson, le fou de More que Holbein a pris soin de nous montrer, un peu en arrière du groupe familial. Dans l’île d’Utopia, « les fous sont une des récréations les plus délectables… leur mission dans la vie et leur plaisir est de faire rire : aussi est-il défendu de confier la garde d’un fou à qui serait de trop noire humeur pour rire de leurs bons mots et de leurs grimaces ». Patenson n’avait rien à craindre de pareil sous le toit de Thomas More, car, de mémoire de fou, on n’avait vu d’aussi bon maître, ni plus habile à reconnaître qu’il n’est plus sotte sagesse que celle qui ne veut rien entendre aux conseils de la folie.

Tout à fait au bas du tableau, un petit singe, à peine esquissé, commence à grimper sur la robe de Lady More. En vérité, il n’est pas de trop puisqu’il nous rappelle une des habitudes caractéristiques de son maître : « Un de ses grands plaisirs, dit Érasme, est d’étudier la forme, les habitudes, les instincts des différents animaux. Il a chez lui des oiseaux de presque toutes les espèces, et des animaux rares, tels que singes, renards, furets, belettes et autres semblables. Dès qu’il rencontre quelque chose de curieux ou d’exotique, il l’achète vivement, tant et si bien que sa maison est un musée et qu’à chaque pas les visiteurs ont quelque chose à admirer. Leur amusement redouble son plaisir ». Il semble certain que sur la toile définitive, Holbein avait couché deux chiens aux pieds des deux plus importants personnages du groupe, un gros chien de garde pour le juge More et pour Thomas More un « barbet de Bologne ». Leur absence ici est regrettable. Il nous est d’ailleurs indifférent que l’artiste dans sa hâte, n’ait pas pris le temps de dessiner les instruments de musique qu’il se proposait de suspendre, dans le coin, à gauche, auprès de l’élégant dressoir aux faïences fleuries. « Mettre ici sur une étagère un clavicorde et d’autres instruments ». Cette note marginale nous suffit et nous laisse comme tout cet admirable dessin sur une impression de suavité, de mesure et d’harmonie.

II

Sur dix personnes qui composent ce tableau, six au moins sont sur le point ou en train de lire. Quatre livres sont ouverts, deux ne tarderont pas à l’être et d’autres sont éparpillés par terre, que Thomas More prendra sans doute, quand la pose sera finie. Ce détail est significatif, et nous rappelle que les quatre enfants du chancelier ne regardent pas leurs études comme terminées. Les aînées sont mariées, Margaret est déjà mère de famille et cependant les professeurs de grec, de latin, d’astronomie et d’autres sciences continuent leurs leçons, sous la haute direction de l’ami d’Érasme. Jamais les lettres humaines ne furent cultivées avec plus d’amour, fêtées avec plus de respect et de reconnaissance. « Tu te plains souvent, écrit Érasme à Budée, de rendre en ta personne un triste témoignage aux bonnes lettres qui ont vidé ta bourse et ruiné ta santé. L’exemple de More au contraire les rend aimables aux yeux de tous. C’est à elles, dit-il bien haut, qu’il est redevable et d’une belle santé, et de la faveur d’un grand roi, et de la tendresse de ses amis, et de la prospérité de sa fortune, et des services qu’il peut rendre à ses proches et à son pays et de la protection même de Dieu… On disait jadis que l’étude enlève le sens commun à ses fidèles, voici pourtant More qui, dans les affaires les plus compliquées, ne renonce pas à ses livres… et qui reste cependant le plus serviable des amis, le plus facile d’abord, le plus spirituel des hôtes, et l’homme qui concilie le mieux la douceur et la prudence ».

Dans cette même lettre, Érasme nous donne d’aimables détails sur l’éducation littéraire de la famille. « L’an dernier, More voulut me faire juge du progrès de ses enfants. Il leur dit de m’écrire une lettre, chacun pour soi et sans canevas. Le travail fini, ils portent leurs copies (schedas) à leur père pour qu’il les corrige. Lui, faisant mine de les trouver mal écrites, commande qu’on les recopie avec plus de soin. Là-dessus, il me les envoie sans changer une syllabe. Tu peux me croire, mon cher Budée, je n’ai jamais rien vu d’aussi fort. Pour le fond, ni sottises, ni enfantillages, et quant à la forme, elle dénotait un travail constant. Dans cette maison harmonieuse, personne n’est oisif, personne ne perd son temps à des cancans de femme. Ces jeunes filles lisent régulièrement Tite-Live. Elles sont si avancées qu’elles n’ont pas besoin de traductions pour entendre des auteurs de ce genre, sauf quand on rencontre un mot qui m’arrêterait peut-être moi-même ou un de mes pairs. La femme de More n’est pas aussi savante, mais elle a de l’esprit naturel et la science de la vie pratique, elle mène ce petit collège avec un doigté admirable, assignant à chacun sa tâche, exigeant que le devoir soit fait à heure dite et ne permettant ni frivolité, ni paresse. »

Il n’y a pas de latin qui tienne, le moindre soupçon de pédantisme serait ici trois fois ridicule. Au reste More nous a laissé son programme d’éducation, dans une lettre qu’il adresse de la cour à un des précepteurs de sa famille. Cette lettre latine, dont les principaux passages furent sans doute donnés aux enfants comme leçon par cœur, est trop précieuse pour que je ne la cite pas tout entière. La voici dans la traduction de M. Martin[62] :

[62] B. I, p. 127. Martin, Stapleton, p. 232-236.

« J’ai reçu, mon cher ami, votre lettre dont le style est toujours aussi élégant qu’affectueux. Elle me prouve votre tendresse pour mes enfants, comme les lettres qu’ils m’écrivent de leur côté témoignent des soins que vous prodiguez à ces jeunes intelligences. Tout cela me cause une bien vive joie. Ce qui me charme surtout, c’est la sagesse dont ma petite Élisabeth a fait preuve pendant l’absence de sa mère, sagesse qu’on ne trouve pas toujours chez les jeunes filles de son âge. Faites-lui entendre que cette conduite de sa part m’est bien plus agréable que l’instruction la plus variée qu’elle pourrait avoir acquise déjà, car si la science, jointe à la vertu, est préférable à tous les trésors de la terre, les biens qu’elle nous procure, séparés de l’innocence des mœurs, ne sont que faux et imaginaires. Quoi qu’il en soit, si l’une de mes filles parvient à joindre à la sagesse et à la piété une instruction solide, je la considérerai comme bien plus favorisée du ciel, que si elle réunissait à la beauté d’Hélène les richesses de Crésus. Non que le savoir dût être pour elle une source de gloire, mais parce que, accompagné de la vertu, il est un don précieux qu’on ne saurait nous enlever comme nous sont ravies les richesses et la beauté. On ne doit donc pas seulement chercher la gloire dans les lettres, mais la sagesse qui donne le bonheur. C’est l’opinion des philosophes les plus éclairés, ces pilotes habiles chargés par la Providence de nous diriger sur la mer orageuse de la vie. Voici, mon cher Gonell, les motifs que j’ai de ne pas rechercher pour mes enfants la renommée littéraire sans la vertu. Toutefois, je pense comme vous, qu’il serait fâcheux de retenir captif l’esprit noble et éclairé de Marguerite, et je suis convaincu que celui qui n’occuperait cette intelligence privilégiée qu’à des études vulgaires, n’obtiendrait de son système d’éducation que les tristes résultats que vous redoutez. Au reste, comme j’ai toujours pensé qu’il était de la dernière importance de ne jamais m’écarter de la route salutaire que je me suis tracée pour assurer le bonheur de mes enfants, je vous ai engagé vous-même, mon cher Gonell, ainsi que mes meilleurs amis, à leur recommander souvent d’éviter les écueils du luxe et de l’orgueil, de rester fidèles aux préceptes de la modestie : de ne se laisser jamais éblouir par la vue de l’or, de ne pas chercher leur propre estime ni celle des autres dans de somptueux vêtements ; de ne pas dégrader, par une négligence coupable, les dons qu’ils tiennent de la nature, et de n’être enfin avides d’acquérir les trésors de la science que pour les faire servir à la défense de la vérité et à la gloire du Tout-Puissant. C’est ainsi qu’ils mériteront d’obtenir un jour la récompense d’une vie exemplaire. Affermis dans cette attente consolante, ils ne redouteront jamais la mort qui ne sera plus à leurs yeux que le terme des épreuves qu’ils auront à subir ici-bas. Voilà, selon moi, mon cher ami, les fruits qu’on doit retirer de l’étude des sciences humaines. J’avoue que ces fruits ne sont pas le partage de tous ceux qui semblent y prétendre ; mais je soutiens que les hommes qui n’ont en vue que cet unique but l’atteindront après quelques efforts, et ne deviendront pas seulement des érudits, mais de bons chrétiens et des hommes de bien.

« A ceux qui soutiennent que la connaissance des lettres ne convient dans aucun cas aux femmes, je répondrai que si le sol que nous offre l’esprit de la femme est rebellé de sa nature et plus abondant en fougère qu’en bon grain (adage familier à l’aide duquel on a tenté de détourner les femmes de l’étude), mon opinion est qu’il faut cultiver avec d’autant plus de soin leur naturel, que l’art est plus nécessaire pour le féconder. C’est le sentiment de saint Jérôme et de saint Augustin, qui non seulement exhortent les femmes et les vierges à s’appliquer à l’étude des lettres, mais qui prennent encore soin, afin de faciliter leurs progrès, de leur expliquer les passages obscurs de l’Écriture sainte, dans les écrits qu’ils ont laissés, et qui renferment une érudition si profonde, que certains savants de nos jours ne les lisent qu’avec une extrême difficulté, et ne les comprennent pas toujours après les avoir lus. Ayez la bonté d’initier mes filles à la connaissance de ces saints commentaires, qui leur indiqueront le but qu’elles doivent se proposer dans leurs études et les fruits qu’elles ont lieu d’attendre de travaux persévérants. Il arrivera de là que dans la sérénité et la paix de leur âme, elles ne seront touchées ni des louanges adulatrices, ni mortifiées des ineptes railleries des ignorants et des envieux. Mais il me semble vous entendre me dire que ces préceptes, quelque salutaires qu’ils soient, sont d’une trop haute portée pour l’âge de mes enfants. Pour moi, mon cher Gonell, plus je trouve difficile de secouer le joug de l’orgueil, plus je crois qu’il faut faire en sorte que chacun songe à s’y soustraire dès son enfance ; car ce vice provient trop souvent de la faiblesse des parents et des maîtres chargés de notre éducation première. Trop souvent ils n’appellent notre attention que sur les choses qui peuvent nous attirer des louanges et plaire à la multitude. Pour écarter ce mal pernicieux de mes enfants, il faut mon cher Gonell, que vous, que leur mère, que tous mes amis ne cessent de leur répéter que la vaine gloire est honteuse et digne de mépris, et qu’il n’y a rien de si beau que la modestie recommandée par Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même. Les préceptes des Pères de l’Église les convaincront encore mieux de ces vérités. Ne manquez donc pas de faire lire, après Salluste, quelques morceaux de saint Jérôme et de saint Augustin à Marguerite et à Élisabeth, qui me paraissent plus avancées que John et Cécile ; vous resserrerez ainsi les liens qui m’attachent et qui les attachent elles-mêmes à vous, et vous me rendrez plus chers, par le savoir et les vertus qu’ils auront acquis, des enfants auxquels je suis déjà si étroitement uni par les liens sacrés de la nature. Je vous salue, mon cher Gonell. De la cour, la veille de la Pentecôte ».

Dans l’éducation comme dans la conduite des affaires More savait le prix d’un compliment placé à propos. Les lettres à ses enfants sont pleines d’encouragements et d’éloges. Je ne crois pas qu’il y ait lieu de le défendre ici contre les partisans d’une pédagogie inhumaine et je rappelle seulement que son esprit doucement moqueur coupait court, en cas de besoin, aux tentations de la vanité enfantine.

« Je pense, leur écrivait-il un jour, que M. Nicolas vous est désormais inutile, car vous avez acquis, me dit-il, tout ce qu’il possède de connaissances astronomiques. On m’assure que vous êtes devenus d’habiles astronomes et que non seulement vous connaissez l’étoile polaire, mais encore la constellation du chien et tout le troupeau céleste ; on m’assure même, chose plus remarquable, que vous savez distinguer le soleil de la lune. J’applaudis de grand cœur à cette science admirable qui vous fait grimper jusqu’aux étoiles. Mais tout en les contemplant n’oubliez pas que ce saint temps de jeûne fait retentir à vos oreilles les vers de Boëce qui nous exhortent à élever notre âme vers le ciel[63] ».

[63] B. I, p. 133. Je corrige légèrement la traduction de Martin, p. 237.

Les jeunes filles de ce temps-là n’avaient pas plus que les nôtres, un goût très vif pour la correspondance de famille, ce qui est d’autant plus pardonnable aux enfants de More qu’elles étaient obligées d’écrire en latin. Elles s’excusaient donc ou sur le manque de temps, ou sur le brusque départ du courrier, ou sur l’absence de nouvelles intéressantes.

« Ne me dites pas, leur écrit leur père, que vous n’avez rien à me dire. Vous savez bien que tout ce que vous faites, jeux ou études m’intéresse et quand vous n’avez rien à écrire, je serai ravi si vous développez ces riens avec abondance. Rien ne peut vous être plus facile, puisque vous êtes filles, bavardes de nature, et toujours prêtes à dire un monde de choses à propos de rien. Toutefois, je vous préviens d’une chose : soit que vous m’écriviez sur quelque matière sérieuse ou que vous m’entreteniez de quelque bagatelle, que ce soit avec soin et réflexion. Vous exprimerez d’abord vos idées en anglais, afin de les traduire avec moins de difficultés en latin. En vous y prenant de cette façon votre esprit n’ayant à se livrer à aucun travail d’invention mais seulement à s’occuper de la construction et du style, vous trouverez, j’aime à l’espérer, l’expression juste et propre.

« Je désire également que quel que soit le sujet sur lequel vous vous exercerez, vous preniez l’attention de relire attentivement votre brouillon avant de le mettre au net. Si vous examinez le sujet que vous avez traité, si vous en analysez attentivement les diverses parties, il arrivera que s’il vous est échappé quelques solécismes, vous vous en apercevrez facilement et les corrigerez sans difficulté ; surtout ne négligez pas de vous livrer plus d’une fois à cet examen salutaire, car très souvent les fautes que nous pensons avoir fait disparaître se glissent de nouveau sous notre plume et viennent déparer un travail que nous croyions irréprochable. C’est ainsi qu’en peu de temps les bagatelles mêmes que vous écrivez paraîtront des œuvres sérieuses ; car, comme il n’y a rien de gracieux et de piquant qu’une loquacité futile et négligée ne rende insipide ; de même il n’y a rien d’insipide par sa nature, à quoi la méditation et le travail ne puissent prêter de l’intérêt et de l’agrément. Portez-vous bien mes très chers enfants. De la cour, le 3 septembre[64] ».

[64] B. I, p. 134. Martin, p. 239-240.

Je suis obligé de passer d’autres lettres également intéressantes, et de leur préférer un petit billet, plus intime, moins académique, et qui dans l’abondante collection des écrits de More, me paraît peut-être le plus révélateur et le plus charmant. Le lecteur se souvient peut-être qu’au temps de son séjour à Oxford, le jeune Thomas More n’avait pas un angelot dans sa bourse et ne pouvait faire réparer sa chaussure avant d’en avoir écrit au juge son père. C’est lui-même qui nous a transmis ces détails, en louant fort la prudence paternelle. Or voici que Marguerite lui écrit un jour pour lui demander un peu d’argent. La réponse ne fut pas longue à venir.

« Tu me demandes de l’argent, ma chère enfant, avec trop de timidité et d’hésitation, et parce que ton père ne demande qu’à t’en donner et parce que tu lui as écrit une lettre qui mériterait non pas deux philippes d’or pour chaque ligne, comme le fit Alexandre pour les vers du poète Cherilus, mais si ma bourse se mesurait à mes désirs, deux onces d’or pour chaque syllabe. Je t’envoie juste ce que tu me demandes, j’aurais ajouté quelque chose ; mais si j’aime bien donner, j’aime aussi beaucoup que ma chère fille me demande gentiment comme elle sait faire, elle qui m’est si chère et pour sa sagesse et pour son savoir. Aussi dépêche-toi de dépenser cet argent — je sais bien que tu en feras un bon emploi : plus tôt tu reviendras à la charge et plus je serai content[65] ».

[65] B. I, p. 135.

Le P. Bridgett dit joliment que le spectacle de cette tendresse de More pour sa fille aînée, nous dédommage du roman dont l’histoire de ses deux mariages nous a privés. Mais en dehors et au-dessus de ce romance, il nous faut voir là, un des traits essentiels de cette physionomie singulière. Éducateur, controversiste et philosophe chrétien, More sera toujours ce même homme qui loue sans restriction les sévérités de son père et qui, au même moment, ouvre sa bourse et son cœur aux moindres désirs de ses enfants. Ainsi fera-t-il toujours, fidèle au passé et préparant l’avenir, prêt à reconnaître tout ce que la tradition a de nécessaire et d’excellent, et d’ailleurs décidé à suivre, mais sans proclamation et sans fracas, les meilleures inspirations des « temps nouveaux ». Dans une épître en vers élégiaques improvisée au cours d’une chevauchée sous la pluie, il rappelle à ses enfants comment il leur a toujours rapporté de chaque voyage, des gâteaux, des fruits, de belles étoffes, et comment pour quelques coups de verge, il leur a donné cent caresses, la verge elle-même n’étant pas bien terrible, simple faisceau de plumes de paon.

III

Si j’avais le temps de m’aventurer à des paradoxes, je montrerais ici, et sans trop de peine que l’amour du home est chose encore plus française qu’anglaise, et que l’Angleterre est, en somme, la terre classique de l’amitié. A ce point de vue encore, il y aurait plaisir à montrer en More un représentant et un précurseur. Ad amicitiam natus factusque videtur, dit Érasme qui en savait long à ce sujet. Mais le chapitre précédent nous dispense, je crois, de nous étendre plus longuement sur les amitiés et sur l’amitié de Thomas More. Nous savons aussi et déjà nous l’aurions deviné que son bon cœur s’intéressait à toute misère.

« More avait coutume, raconte Stapleton, toutes les fois que dans sa maison ou dans le bourg qu’il habitait une femme était en mal d’enfant, de se mettre en oraison, ne cessant de prier que lorsqu’on l’informait que l’accouchement avait été heureux.

La charité de More fut sans bornes, comme le prouvent les fréquentes et abondantes aumônes qu’il répandait indistinctement sur toutes les infortunes. Il avait l’habitude de parcourir le soir les endroits les plus retirés, les rues les plus obscures, afin d’y rencontrer et d’y secourir les pauvres honteux. Le jour il visitait les familles indigentes et les aidait, non comme on a l’habitude de le faire, en leur distribuant quelques modiques secours, mais en leur donnant de petites sommes, et quand leurs besoins étaient pressants, quelquefois même une ou plusieurs pièces d’or.

Lorsque le décorum de sa dignité de chancelier et les devoirs de cette charge suprême ne lui permirent plus d’exercer en personne ces actes publics de charité, ce fut Marguerite Giggs, la femme de John Clements, qu’il choisit pour le remplacer dans ce soin pieux.

Il recevait souvent à sa table les paysans de voisinage, les accueillant avec gaieté et familiarité. Quant aux riches et aux nobles, il ne les fréquentait qu’avec réserve et ne les admettait que rarement dans son intimité. Il ne se passait point de semaine sans qu’il recueillît et fît soigner quelque pauvre malade ; il loua même à Chelsea une vaste maison dans laquelle il rassembla un certain nombre de vieillards, et de femmes infirmes qu’il y entretint de ses deniers. En son absence, Marguerite Roper était chargée de l’administration de cette maison de la Providence.

Au temps où il suivait la carrière du barreau, une pauvre veuve, nommée Paule, ayant été réduite à la misère la plus profonde par la perte d’un procès, More, touché de son infortune et de son dénument, la recueillit chez lui où elle vécut plusieurs années, considérée comme si elle eût été un des membres de la famille.

Pour éloigner de son cœur tout sentiment de haine envers le prochain et afin d’être incessamment animé pour tous les hommes de la charité ordonnée par Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, lorsqu’il dit : « Le monde entier connaîtra que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres », il s’était tracé une règle de conduite que nous avons extraite de ses ouvrages pour l’utilité et l’édification des lecteurs chrétiens. Cette règle… devrait être gravée en lettres d’or et conservée dans chaque maison chrétienne. « N’ayons de haine, dit-il, contre quelque homme que ce soit, car ou il est bon ou il est méchant. S’il est bon, nous nous rendrions coupables en haïssant un homme vertueux et béni de Dieu ; et s’il est méchant, ce serait nous conduire comme des barbares, que de poursuivre de notre haine un homme destiné à souffrir dans l’autre vie. Que si quelqu’un venait soutenir que nous pouvons, en toute sûreté de conscience, souhaiter du mal à un méchant, afin qu’il ne puisse point nuire aux gens de bien, sans entrer aujourd’hui dans l’examen de cette proposition… je l’adjurerais de ne point persévérer dans une erreur aussi manifeste, et de laisser à la justice divine le soin de protéger l’innocent contre le criminel. Quant à nous, pauvres pécheurs, intercédons sans cesse pour nos frères coupables, car notre conscience nous dit à toute heure combien nous avons également besoin d’indulgence et de pardon. » Tels furent les sentiments que More montra jusqu’à sa dernière heure. »

Mais il est temps de couronner ce chapitre en parlant de cette religion, aimante et sérieuse, à laquelle chez lui tout s’ordonne et se ramène, et qui domine toute sa vie.

« A mesure qu’il s’élevait dans les honneurs, son esprit revenait à la religion austère de sa jeunesse », a écrit Nisard[66]. Rien ne prête à cette imagination la moindre apparence de fondement, mais si l’on a pu, à première vue, s’y tromper c’est peut-être que cette vie religieuse fut, avant tout, intime, recueillie et silencieuse. Tout à côté de sa bibliothèque, il avait une chapelle et on nous donne une idée suffisante de sa piété quand on nous dit qu’il consacrait encore plus de temps à Dieu qu’à ses livres. Mais ce chrétien intérieur est aussi, autant que le plus simple des fidèles, attaché d’esprit et de cœur aux moindres pratiques de l’Église. Après nous avoir rappelé que More entendait la messe chaque jour, Stapleton ajoute : « nous devons faire connaître ici le zèle qu’il ne cessa de montrer pour l’oraison et la pénitence, joignant chaque jour à ses prières du soir et du matin, la récitation des sept psaumes de la pénitence, des litanies de la sainte Vierge, des psaumes graduels et du psaume Beati immaculati.

[66] p. 203.

A ces prières générales, il mêlait encore d’autres oraisons particulières qu’il avait composées, soit en latin, soit en langue vulgaire. Il rassembla également un certain nombre de psaumes choisis, à l’imitation de saint Jérôme et d’autres écrivains sacrés, et il faisait un fréquent usage de ce Psautier. Afin de se livrer avec plus de recueillement à l’oraison, il avait fait élever, dans une partie retirée de la maison qu’il habitait avec sa famille, un oratoire où il avait coutume de passer des journées entières dans la méditation. Il fit également construire dans son église paroissiale de Chelsea une chapelle somptueusement décorée, et fournie d’ornements splendides et de vases d’or et d’argent… Vêtu d’un modeste surplis de toile, More, dans la petite église de Chelsea, accompagnait de sa voix grave, les dimanches et les jours de fêtes, les chants du célébrant ; et comme il ne cessa point de se conduire de la sorte après qu’il fut élevé à la dignité de chancelier du royaume, le duc de Norfolk étant un jour venu le visiter, et l’ayant surpris ainsi vêtu et chantant au lutrin, comme un simple clerc, lui témoigna la crainte que Sa Majesté n’apprît avec autant d’étonnement que d’humeur un acte d’humilité si opposée au rang qu’il occupait à la cour, à quoi More répondit : « Non, non, il n’est pas possible que je déplaise au roi mon maître, en rendant cet hommage public au maître suprême de mon roi. » Dans les processions publiques, c’était More qui portait ordinairement la croix, ne dédaignant aucune fonction religieuse, quelque humble qu’elle fût.

Ces témoignages publics de la dévotion de More cessèrent néanmoins lorsqu’il eut été nommé grand chancelier ; toutefois, comme il assistait en cette qualité aux processions de la semaine des Rogations, qui sont ordinairement longues et pénibles, invité par ses amis à suivre la cérémonie à cheval, à cause du rang qu’il occupait, il refusa en disant : « Je ne veux point suivre à cheval mon divin maître qui chemine à pied, » faisant allusion à la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Toutes les fois qu’il était appelé à exercer quelque nouvelle magistrature ou qu’il avait à traiter quelque affaire difficile, il ne manquait jamais de puiser les forces nécessaires à l’accomplissement de sa mission dans un usage fréquent de la communion et dans de ferventes prières au Saint-Esprit. Lorsque ses devoirs lui en laissaient le loisir, il prenait aussi un plaisir extrême à visiter quelque chapelle vénérée, et fût-elle située à plusieurs milles de sa maison, il accomplissait toujours à pied ces pieux pèlerinages, ce que ne font pas même aujourd’hui les moindres bourgeois de Londres. »

Nous devons encore à Stapleton d’intéressants détails sur les pratiques religieuses dont More avait fait prendre l’habitude à sa famille. « Il était expressément défendu de jouer aux dés et aux cartes, et More apportait une si grande attention à la pureté des mœurs, qu’il exigeait que ses serviteurs et ses servantes couchassent dans des bâtiments séparés les uns des autres, et que les femmes n’allassent dans les lieux destinés aux hommes qu’en cas de nécessité absolue. Lorsqu’il était à Chelsea, il avait l’habitude de réunir sa famille dans son cabinet, et là on faisait en commun la prière du soir. A la fin More récitait à haute voix les trois psaumes : Miserere mei Deus, Ad te Domine levavi, et Deus misereatur nostri : puis il ajoutait le Salve regina avec la collecte et le De profundis pour les morts. Il n’interrompit pas cet exercice alors qu’il devint chancelier du royaume, et ne souffrit jamais qu’aucun de ses officiers ou de ses serviteurs manquât d’assister les dimanches et les jours de fêtes à l’office divin. Aux fêtes solennelles, comme Noël et Pâques, il exigeait même qu’on se levât la nuit pour prier en commun. Lorsque quelqu’un des siens commettait une faute, il ne manquait pas de le réprimander, mais les reproches qu’il lui adressait étaient si remplis de mansuétude, que Marguerite Giggs avait coutume de raconter qu’elle avait quelquefois offensé More à dessein, afin d’avoir l’occasion d’ouïr ses paternelles réprimandes.

Pendant les heures de repas, on lisait ordinairement quelques passages de l’Écriture sainte avec les réflexions de Nicolas de Lyre, ou de quelque autre savant théologien. C’était toujours l’une des filles de More qui faisait cette lecture, qu’elle terminait, à l’imitation des religieuses, par ces paroles : Tu autem Domine, miserere nostri. Si quelque étranger était présent, ce qui arrivait assez souvent, on s’entretenait en commun de la lecture qu’on venait d’entendre ; puis cette pieuse conférence terminée, More donnait carrière à sa joyeuse humeur, provoquant par ses spirituelles et vives reparties la gaieté de tous les assistants. D’autres fois, il discutait plaisamment avec son bouffon, Henri Patenson.

Tous les ans, le jour du Vendredi saint, la communauté se réunissait dans la partie de la maison qu’on nommait le nouveau bâtiment, lieu vaste et spacieux où More faisait lire à haute voix la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ par quelqu’un de sa maison (ordinairement John Harris), ajoutant lui-même de pieuses réflexions à cette lecture. »

On a découvert récemment une lettre confidentielle d’un des confesseurs de More, et ce naïf témoignage écrit en un pauvre anglais confirme les souvenirs que nous a gardés la prose un peu éloquente de Stapleton. « Il était mon paroissien à Londres ; j’ai baptisé deux de ses enfants et enterré sa première femme. Ce M. More était mon fils spirituel. Sa confession montrait une âme si pure, si délicate ! Il la faisait avec beaucoup de sérieux, de ferme volonté et de dévotion. Je n’en ai pas entendu beaucoup de ce genre… il était dévot et qui est plus — mais gardez cela tout à fait pour vous — il portait sur sa peau un large cilice, si bien que Mylady sa femme en était tout étonnée quand elle faisait blanchir son linge et elle désirait que je lui conseille de cesser cette pénitence[67]. »

[67] English historical review, t. VII, p. 712-5.

Roper nous dit, de son côté, qu’un soir, à table, le chancelier ayant enlevé sa robe, Anne Crésacre, la toute jeune femme de John More, vit poindre un bout du cilice et se mit à rire. Ce qu’ayant aperçu Marguerite prévint son père et celui-ci en fut désolé, car il aurait voulu que sa fille aînée fût seule au courant de ses mortifications. Marguerite était en effet chargée d’entretenir les instruments de pénitence de son père et nous verrons que le cilice, désormais inutile, lui fut secrètement renvoyé par More, à la veille du martyre.

CHAPITRE IV
LA VIE PUBLIQUE

Si je proposais à un roi de sages mesures, m’efforçant de déraciner de son esprit les vices et la méchanceté de sa perversion originelle, ne pensez-vous pas qu’il m’aurait vite mis à la porte, à moins qu’il ne se contentât de me rire au nez. (Utopia, lib. I.)

I

Quelques pages suffiront à ce chapitre qui aurait pu être important dans l’histoire des temps modernes. Qu’on veuille bien y songer. Au seuil du XVIe siècle, le roi Utopus quitte sa bonne ville d’Amaurote, et consent à pétrir lui-même de ses mains, en qualité de premier ministre, les idées, les mœurs, la politique générale de l’Angleterre. Il façonne le monde nouveau à l’intelligence et au respect de la liberté religieuse, il étouffe dans leur germe les avidités impérialistes, il met un frein à la tyrannie des injustices légales, enfin et surtout, ayant prévu longtemps avant la terrible évidence des heures de crise la gravité du problème social, il habitue l’esprit public à en chercher, à en préparer la solution par d’autres moyens que des lois toujours impuissantes[68]. C’est un rêve entre les rêves et pourtant l’Angleterre des Tudors a failli contempler une pareille merveille. Mettez un Louis XIII à la place de Henri VIII, ou plus simplement, supprimez Wolsey, donnez à More la succession de Warham, et quelque chose au moins de ce programme aurait eu, peut-être, un commencement d’exécution.

[68] C’est, à vol d’oiseau, le plan de l’Utopia.

Ne dites pas « c’eût été trop beau : » et ne criez pas à l’île introuvable. Il faut avoir lu bien étourdiment l’Utopia pour se représenter More comme un esprit chimérique. Personne, au contraire, ne sait, mieux que lui, où s’arrêtent les réformes possibles et où commencent les utopies. Par une rencontre assez rare, ce philosophe est aussi un homme d’affaires, un politique ; ce politique est un philosophe. Chose plus étrange, philosophe et honnête homme, il arrive aux plus hautes charges de son pays et les exerce pendant quinze ans. Mais là s’arrête une aussi bizarre distraction de la fortune. Ces charges ne donnent à More qu’une ombre de pouvoir. Ami et confident d’un roi absolu — et de quel roi ! — il devra bientôt borner toute son ambition à la politique du moindre mal, et il dépensera le meilleur de son génie à retarder l’heure où la royale passion ne voudra plus écouter que des complices.

Ainsi la vie de More ne se confond pas avec l’histoire générale, comme il arrive à de moindres personnages qui, libres de leurs actes, ont laissé leur empreinte sur la politique intérieure et extérieure d’une nation. L’auteur de l’Utopia n’a pris l’initiative d’aucune réforme, aucune loi ne porte son nom et n’était l’humaniste et le martyr, on écrirait l’histoire de son temps sans parler de lui. Par là il appartient d’une façon plus intime à ses biographes qui peuvent négliger presque en lui le ministre pour ne voir que l’homme, et qui oubliant les distractions de la cour et les chamarrures du manteau de chancelier n’ont qu’à essayer de mieux pénétrer le secret de ce regard, doux et grave, maintenant peut-être un peu plus grave.

II

Quand la faveur royale vint le chercher, More comptait parmi les citoyens les plus en vue. Sous-shérif en 1510 et vite populaire auprès du menu peuple pour la façon expéditive et conciliante dont il rendait la justice, il était dès lors, semble-t-il, le premier avocat de Londres. Au dire de Roper, son revenu annuel dépassait une somme équivalente à plus de cent mille francs de notre monnaie. Henri VIII savait la valeur de cet homme que les humanistes portaient aux nues et qui n’était pas moins estimé auprès du monde des affaires et dans les cours de justice. Il voulut l’attirer à la cour et l’attacher à sa personne. More comprenait qu’il ne pourrait toujours se dérober à un pareil désir, mais il n’était aucunement pressé d’abdiquer son indépendance. A plusieurs reprises il déclina de répondre aux avances que lui faisait Wolsey de la part du roi et il aurait résisté plus longtemps sans un concours de circonstances qui le mirent malgré lui dans l’engrenage. En 1515 les bourgeois de la cité demandent au roi de leur permettre d’adjoindre le jeune magistrat à une ambassade qu’ils envoyaient en Flandre pour régler quelques différends commerciaux. L’ambassade dura six mois. More profita de ces vacances forcées pour se lier d’amitié avec plusieurs savants du continent et pour commencer l’Utopia. En 1517, au moment des émeutes de mai, sur l’invitation du Privy Council, il harangue les révoltés dans la rue. Bientôt c’est une nouvelle mission. De Calais où il s’ennuyait fort, il écrit à Érasme :

« Que je vous approuve de ne pas vouloir vous mêler des princes et de leurs bagatelles laborieuses. Vous montrez bien que vous m’aimez en souhaitant me voir moi-même hors de cette glu. Vous n’imaginez pas combien je fais cette besogne à contre-cœur. Me voici prisonnier dans cette petite ville. Mauvais climat, laids environs, et si à Londres, où du moins ils ne vont pas sans leurs avantages, les procès répugnent tellement à ma nature, combien ne sont-ils pas plus assommants ici où ils ne me rapportent rien[69]. »

[69] B. I, 76.

Bon gré, mal gré, il est désormais incapable de plus se défendre. Les visites à la cour se font plus fréquentes. Le roi ne peut plus se passer de lui. Membre du Privy Council en 1518, knighted en 1521, il ne quittera plus son maître que pour de nombreuses ambassades. Enfin le 25 octobre 1529, il prend comme lord grand chancelier, la place de Wolsey en disgrâce. Londres applaudit, Érasme gronde, quoiqu’au fond assez satisfait de voir un intellectuel aux affaires, mais que pense de tout cela Sir Thomas More lui-même ?

Il s’en est expliqué franchement dans l’Utopia et ce livre paru en 1516 n’est pas d’un ambitieux bien impatient. Le roi qui l’avait certainement lu, y avait vu d’étranges choses et une critique à peine déguisée de sa politique de conquête. Pressé de faire profiter la république de l’expérience de ses nombreux voyages, Raphaël Hythloday haussait les épaules en disant que la sagesse et la justice sont exilées à jamais des conseils des rois. Quant à More lui-même, moins intraitable il développait, sans trop d’enthousiasme, les raisons qui pouvaient permettre à un honnête homme de s’aventurer de pareilles fonctions.

« Je vous le disais bien — interrompt le voyageur — il n’y a pas de place pour la philosophie à la cour des princes… — Oui il y en a, lui dis-je, mais non pour cette philosophie qui veut régler uniformément toutes choses selon une inflexible formule. Il en est une autre moins intransigeante, qui se fait aux circonstances où elle se trouve et qui ayant mesuré la scène où chacun de nous doit paraître, nous enseigne à jouer convenablement le rôle que nous est échu. Si au beau milieu d’une comédie de Plaute, vous arrivez en robe de philosophe et déclamez une tirade de Sénèque, vous nous servez fort mal à propos une tragi-comédie. Mieux valait vous taire que de mêler des choses si incompatibles. Restez donc dans votre pièce aussi bien que possible et ne la gâtez pas pour entrer dans un rôle plus beau qui vous passe alors à l’esprit. Ainsi pour la république et les conseils des princes. Si vous ne pouvez déraciner tout à fait les idées mauvaises, ni amender au gré de vos désirs des traditions vicieuses, vous n’avez pas le droit d’abandonner pour cela la vie publique. Autant vaudrait vous désintéresser d’un navire en pleine tempête parce que vous ne pouvez commander aux vents. Quand vous savez que ses préjugés l’empêchent de vous comprendre, qui vous force à assaillir votre auditoire de discours qui ne sont pas à sa portée ? Sachez donc faire la part du feu et si vous n’êtes pas capable de mener à bien toutes choses, arrangez-vous de façon à ce qu’elles aillent le moins mal possible. Jusqu’au jour où chaque homme sera parfait, la perfection ne sera pas de ce monde, et il ne paraît pas que ce jour soit près de venir[70]. »

[70] Utopia. Livre I.

C’est More qui parle, ou plutôt c’est le bon sens. Raphaël n’en aura pas moins le dernier mot. Il s’élève avec cette éloquence facile et chère aux esprits absolus contre cette politique du cast about, et du moindre mal. Des compromis, des complaisances, il n’est plus sûre façon d’assurer la quiétude des méchants. De toute manière le sage fera triste figure à la cour.

« Pas de milieu, ou je m’opposerai aux conseillers de perdition, et alors on ne m’écoutera pas, ou je me mettrai d’accord avec eux et je ne ferai que les précipiter dans leur folie. »

Le ministre de demain ne répond pas au dilemme et il ne prend même pas soin de nous rappeler que cet impeccable logicien de la politique d’abstention est frais débarqué d’Utopia.

III

On a pensé rendre service à la mémoire de More en écrivant qu’il n’entra à la cour et n’y resta si longtemps qu’avec la plus entière répugnance. L’humaine vérité est moins simple, plus intéressante et, je crois, d’aussi grande édification. Quand on se souvient que dans l’heureux pays des Utopiens, les insignes de métal précieux sont réservés aux criminels, comme une marque infamante, on devine sans peine que More n’eut aucun plaisir à pendre à son cou la lourde chaîne d’or du chancelier. D’un goût très vif et très anglais pour l’indépendance, il trouvait plus pesante encore la nécessité de se tenir constamment aux ordres du roi. Il avait en horreur les dés et les cartes, qui étaient la distraction ou l’occupation la plus ordinaire de la cour. Réfractaire à toute idée et désir de luxe, il dut esquisser ou retenir maintes épigrammes contre la foule brillante et paresseuse des courtisans. Anne Boleyn vint bientôt étaler les grâces savantes qu’elle avait apprises en France et More n’était pas tendre pour les vaniteux qui troquaient la saine rudesse de leur pays contre les élégances étrangères.

Quisquis insula satus britannica
Sic patriam insolens fastidiet suam
Ut more simiæ laboret fingere
Et æmulari gallicas ineptias[71]…

[71] Opera latina, p. 24.

Cette atmosphère de futilité, ces mensonges qui ne tarderaient pas à devenir tragiques, cette universelle complaisance dont on pourrait bientôt sonder la bassesse, tout, en un mot, tendait à lui rendre plus importune une servitude qui le tenait éloigné des siens, de sa chère maison de Chelsea et de ses livres.

Mais n’allons pas le prendre pour une sorte d’Alceste, pour le censeur éternel d’une vie où presque tout lui est étranger. Son indépendance n’est pas anguleuse. Les premiers biographes content, avec force détails, une scène de parlement où More aurait tenu en échec l’orgueil du cardinal et les ordres du roi. Il est difficile de débrouiller ce récit d’une part évidente de légende. Un autre trait est d’une authenticité moins douteuse. On discute au Privy Council et More s’oppose nettement à une mesure proposée par Wolsey. « Êtes-vous fou, maître More ? » lui dit celui-ci. — « Ah ! Monseigneur, répond l’autre, combien je remercie Dieu qu’il n’y ait qu’un seul fou au conseil du roi ! » Oui, cela lui ressemble, surtout si on n’oublie ni le geste ni le sourire qui font passer la boutade. Car il a beau ne pas aimer la cour, il a en lui l’étoffe d’un bon courtisan. Et pourquoi pas ? Souplesse, oubli de soi, sens des conciliations et des ménagements nécessaires, science du côté faible par où les plus violents sont abordables, désir de plaire, tout cet art mondain, assaisonné de beaucoup d’esprit, n’est ni insipide ni méprisable quand on n’y cherche pas une gloriole de vanité ou un moyen de parvenir. L’esprit ne manque pas à Th. More, et quant à sa fierté d’honnête homme et de chrétien, il est en possession, quand besoin sera, d’en faire la preuve. Au demeurant il ne se montre pas prodigue d’intransigeance. Tant qu’un devoir évident n’est pas en cause, il se prête avec adresse et bonne grâce à la commune misère, et il caresse les menues faiblesses des grands qui l’entourent avec un joli mélange de respect amusé et de bienveillante ironie.

« La première fois que j’allai en Allemagne, raconte-t-il en un de ses livres, (et vous pouvez croire que cette Allemagne n’est pas loin de Londres), j’eus le privilège de vivre dans la compagnie d’un grand homme d’Église qui était un des personnages les plus importants de son pays. (Vous reconnaissez Wolsey lui-même). Il était glorieux au delà de toute mesure et c’était grand pitié de voir comment ce défaut le faisait abuser de tant de belles qualités qu’il avait reçues de Dieu. Il n’était jamais saturé de compliments. Un jour qu’il avait parlé devant un bel auditoire, il fut si content de son discours qu’au repas qui suivit, il était assis sur des épines, impatient de recevoir les éloges de ses commensaux. Il resta là, le nez en l’air, méditant quelque ingénieuse façon d’amener le sujet sur le tapis. Faute de mieux et incapable de plus attendre, il rompit les chiens et nous demanda comment nous avions trouvé son discours. Je vous jure, mon oncle, que le problème posé, personne ne songeait plus à manger ni à boire, chacun se cassant la tête pour trouver la plus exquise louange. »

L’anecdote va son train, car More quand il écrit n’est jamais pressé. Celle-ci finie, une autre aventure, encore un souvenir personnel sans doute, vient montrer qu’il ne fait pas bon dire la vérité aux princes, même quand ils la demandent. Enfin, l’entretien s’achève sur cette aimable morale que la souple et généreuse nature de Th. More n’avait aucune peine à mettre en pratique.

« Il faut savoir louer, sans trop sortir des limites de la vérité, ce qu’il y a de recommandable chez les autres. Cela les encourage à faire mieux : car sur ce point les hommes sont des enfants. Les compliments les font marcher. Il vaudrait bien mieux être à son devoir sans avoir souci des louanges, mais enfin ceux qui ne savent pas trouver dans leur cœur de quoi louer les belles actions des autres, montrent qu’ils sont jaloux ou d’un esprit terne et pesant[72]. »

[72] A dialogue of comfort. III, chap. X, of flattery.

Si l’on veut des exemples de cette flatterie cordiale, on n’a qu’à feuilleter les lettres de More au cardinal chancelier. Celui-ci qui reste à Londres pendant les nombreux déplacements du prince, tient régulièrement son maître au courant des affaires. More accompagne habituellement Henri VIII et répond de sa part à Wolsey, mais non sans trouver moyen de rompre avec la banale impersonnalité du protocole.

« Quant à la lettre que vous avez écrite, Son Altesse en a été si contente qu’il me semble que jamais rien ne lui a plu davantage : et si, Dieu aidant, je puis m’en fier à ma pauvre tête, ces compliments sont bien mérités, car cette lettre, fond et forme, est une des plus parfaites que j’aie jamais lues…


« Tout en lisant votre lettre et en réfléchissant aux affaires dont elle traite, Son Altesse disait qu’elle se rendait compte du travail, des recherches, des efforts et de la peine que votre Grâce a dû s’imposer pour ruminer et dépêcher en si peu de temps de si grandes choses dont le simple récit n’a pas demandé une lecture de moins de deux heures[73]. »

[73] Ellis, I, série I, 203, 204, 206.

Avec quel plaisir ne distribue-t-il pas à son correspondant cette « nourriture d’amour-propre » dont Nicole doit parler un jour. Manifestement il se fait une joie de communiquer les royales louanges et de montrer au cardinal que le roi pense à lui avec affection. Henri VIII a-t-il envoyé au ministre le gibier d’une de ses chasses, More répond à la lettre d’actions de grâces, que le prince aurait voulu faire mieux encore[74].

[74] Letters and papers, t. III, 3298.

« Le roi, écrit-il un autre jour, a été si heureux d’apprendre que votre santé se maintenait bonne. Il pense que vous devez lui être reconnaissant du conseil qu’il vous a donné de renoncer à cette médecine dont vous aviez pris l’habitude[75]. »

[75] Ellis, Ibid., p. 197.

Sans doute, cette simplicité est de l’époque, mais ce qui est bien de More est de recueillir ainsi pour les envoyer au cardinal les moindres miettes des attentions du roi, et cela, au moment où il est plus avant que personne dans la confiance d’Henri VIII.

IV

Nous touchons ici à un des traits les plus curieux de cette physionomie de courtisan. On a dit de More, et je crois avec justice, que sa fille Marguerite avait été l’unique passion de sa vie. Mais je me demande si un autre personnage, le roi Henri lui-même, n’eut pas aussi une place à part dans ce cœur fidèle et si lorsqu’après les premières entrevues avec le prince, More consentit à se mettre tout entier à son service, il n’obéissait pas un peu à l’attrait d’une respectueuse tendresse. La chose n’a pas de quoi nous surprendre si l’on se rappelle la réelle fascination que le roi exerça longtemps sur les hommes les plus éminents de son entourage. « Jamais ministres, écrit Brewer, ne se consacrèrent à un souverain, tête et cœur, corps et âme, avec un dévouement plus intense… On convoitait une parole flatteuse de lui comme un affamé un morceau de pain. Si Henri avait été le monarque volontaire, entêté, égoïste que parfois on nous représente, le culte personnel et fervent que lui vouèrent des hommes comme Wolsey, Cromwell, More, Gardiner… serait un des paradoxes les plus inintelligibles de l’histoire[76]. »

[76] Letters and papers, t. III, 1.

« Le roi est si affable, disait More, si courtois envers tout le monde que chacun s’imagine être son favori. C’est comme les femmes des bourgeois de Londres qui se persuadent que la Vierge de la Tour leur sourit spécialement quand elles prient devant elle[77]. »

[77] B. I, 168.

La remarque est d’un esprit avisé, et qui ne va pas si vite aux excès de confiance. A vrai dire, il ne semble pas que More se soit fait longtemps illusion sur la durée de la faveur royale. Nous l’entendrons s’en ouvrir tantôt librement avec son gendre Roper, mais enfin il fut sous le charme.

« Comme le roi s’amuse souvent à me le reprocher, écrivait-il à Fisher, je suis venu à la cour tout à fait contre ma volonté, — et je ne me sens pas à ma place. Et pourtant telle est la vertu et la science du roi, et son progrès quotidien dans l’une et dans l’autre que plus je le vois grandir en ces qualités royales et moins pénible me devient l’existence de courtisan[78]. »

[78] Hutton, p. 149.

Roper nous a laissé l’inoubliable et classique récit de cette longue intimité entre Henri VIII et Thomas More. « Les jours de fête, quand le roi avait fini ses dévotions il le faisait venir dans ses appartements particuliers et là, assis tous deux, ils devisaient d’astronomie, de géométrie, de théologie et autres sciences, parfois aussi des affaires du royaume. Certaines nuits, il le menait sur la terrasse pour étudier avec lui les différences, le cours et le mouvement des étoiles et des planètes. Et comme il était d’humeur plaisante, le roi et la reine, après souper et quelquefois même en plein repas, l’envoyaient chercher pour les divertir. Mais lui, quand il vit qu’on prenait tellement goût à sa conversation que de tout un mois il pouvait à peine se sauver un ou deux jours pour se retrouver avec sa femme et ses enfants bien-aimés, il se mit à contrefaire son naturel et à se départir peu à peu de sa jovialité ordinaire…

« Pour le plaisir que lui donnait sa compagnie, le roi arrivait quelquefois à l’improviste surprendre Sir Thomas More à sa maison de Chelsea, et se donner du bon temps avec lui. Un jour sans être attendu, il vint s’inviter à dîner et après le repas il se promena avec lui dans le jardin. »

Des fenêtres, toute la famille suivait avec une admiration reconnaissante les moindres gestes des deux promeneurs.

Il me dit : Bonjour ma chère
Bonjour ma chère.
Il vous a parlé, grand-mère,
Il vous a parlé.

Qu’il s’agisse de Napoléon ou de Henri VIII, c’est toujours le même instinct de loyalisme que les pires crimes des tyrans ne peuvent étouffer au cœur des sujets fidèles. Si longtemps après, Roper n’avait pas encore oublié que pendant toute l’heure que dura cette conversation intime, le roi, de plus haute taille que More, entourait de son bras le cou de son ami : « Et moi, tout joyeux, aussitôt le départ de Son Altesse, je dis à Sir Thomas More : Êtes-vous heureux que le roi s’entretienne ainsi familièrement avec vous. Je ne l’ai jamais vu en user ainsi avec personne, sauf avec le cardinal avec qui Son Altesse se promena un jour bras dessus, bras dessous. — Dieu merci, me répondit-il, je trouve que en vérité le roi est pour moi un très bon maître et qu’il me témoigne plus d’affection qu’à aucun autre sujet du royaume. Toutefois, mon fils, je puis te dire qu’il n’y a pas lieu d’en être si fier. Car si ma tête pouvait lui acheter une forteresse en France — on était alors en guerre avec ce pays — elle ne tarderait pas à tomber ».

Ces souvenirs de l’époque où More entra le plus avant dans l’amitié de son roi, nous servent eux-mêmes à comprendre combien l’action politique du futur chancelier fut toujours restreinte et effacée. Causeur spirituel à qui on demande une heure de distraction intelligente, honnête homme dont on se vante d’avoir l’affection, lettré et savant que l’on consulte sur la marche des étoiles, ou sur le moyen de répondre à une objection de Luther, More a été tout cela auprès de Henri VIII, mais rien que cela. « Si le nom de More, dit le P. Bridgett, n’est pas plus en évidence pendant des années qui sont d’une telle importance dans l’histoire d’Angleterre, cela est dû surtout à son manque d’ambition[79]. » Un tel éloge ne me paraît pas de nature à grandir notre bienheureux. Ainsi appelé bon gré, mal gré, aux affaires, l’ambition aurait été pour lui un devoir, j’entends l’ambition de diriger vers le plus grand bien la puissance souveraine. Mais une telle pensée était défendue à un ministre d’Henri VIII. More n’eut pas à refuser une autorité qui ne lui fut jamais offerte. Roi absolu dans toute la force du terme, Henri ne souffrait autour de lui que des conseillers, des secrétaires, ou des flatteurs. Le règne même de Wolsey fut beaucoup plus court que plusieurs historiens ne se l’imaginent et le cardinal porta souvent à lui tout seul la responsabilité de mesures impopulaires qui secrètement partaient de plus haut. « C’est merveille, dit M. Gairdner, comme pendant les premières années du règne, le peuple semblait convaincu que le roi ne pouvait jamais avoir tort[80]… Wolsey était son bouc émissaire » et les anciens biographes de More, témoins de l’état d’esprit contemporain, s’acharnent contre le cardinal jusqu’à insinuer que toute l’affaire du divorce fut complètement machinée par lui[81].

[79] B. I, p. 153.

[80] History of the English Church, cap. II, p. 10, 19.

[81] Pour se venger, disent-ils, de l’empereur qui l’aurait empêché d’être élu pape.

La publication des papiers d’État ne laisse aucun fondement à cette légende. « Henri VIII, dit encore M. Gairdner, savait bien que Wolsey était son plus sage conseiller, son meilleur homme d’affaires. Néanmoins, c’est le roi qui dans tous les cas décidait la ligne à suivre, laissant au ministre le soin de procurer l’exécution de ses plans[82]. » Or, s’il en est ainsi, si Wolsey, d’abord maître souverain dut vite abdiquer, on comprend sans peine que More, venu après lui, et d’ailleurs peu désireux des premiers rôles, ait eu moins d’autorité encore. Disons-le ici en passant et pour répondre à ceux qui par suite de leur animosité contre Wolsey, ont voulu à tout prix le brouiller avec Th. More, tant que le cardinal resta chancelier, et pendant que, sous lui, More montait rapidement tous les degrés, non du pouvoir, mais des honneurs, ils ont, au contraire, marché tous deux la main dans la main[83], l’un s’appuyant avec une absolue confiance sur un loyal protégé qu’il savait incapable de manœuvrer contre lui, l’autre plein de déférence pour un ministre dont il savait la haute valeur et dont l’influence retardait la pleine victoire des compagnons de plaisir du prince.

[82] Ibid., cap. V.

[83] Sauf, bien entendu, pour la question du divorce, dont More, sans condamner les démarches de Wolsey, ne voulut jamais s’occuper.

Lorsque en 1529, le roi donna à More la succession du cardinal, la partie était perdue, et nous verrons bientôt dans quel esprit il se résigna à cette dignité qui ne pouvait être pour lui — il l’entrevoyait bien — que le commencement de la suprême disgrâce.

V

Puisque les chances d’une action directe ne lui sont pas offertes, More reste donc pendant toute sa carrière politique le simple sous-ordre de Wolsey et du roi. La monumentale collection des papiers, publics et privés, se rapportant à cette époque, ne laisse aucun doute à cet égard. Que More accompagne Henri VIII au Camp du drap d’or (1520), qu’il se tienne à côté du cardinal dans la cathédrale d’Amiens pendant la signature du traité de paix entre la France et l’Angleterre (1527), ou que lui-même, ministre plénipotentiaire, signe le traité de paix de Cambrai (1529), on le voit toujours côtoyer les grands rôles sans s’arrêter jamais au milieu de la scène. L’avocat dont les instances du roi ont fait un homme de cour s’accommode volontiers de cette besogne impersonnelle et le philosophe de l’Utopia, qui sait à quoi s’en tenir sur la parole des princes, dresse des traités, signe des engagements officiels que d’autres se chargeront de ne pas remplir. Le lettré se dédommage de l’insignifiance d’une telle vie en polissant les discours latins que le roi lui fait prononcer dans les grandes occasions, et le chrétien en rappelant doucement, au milieu de tant de préoccupations terrestres, les vérités de l’Évangile. Sir Arthur Poole ayant été injustement traité par le comte d’Arundel et s’en étant plaint à Henri VIII, celui-ci fort mécontent chargea More d’écrire au coupable une lettre très roide. More, ajoutent simplement les Letters and Papers, jugea préférable de commencer par une lettre pacifique : a loving letter first[84]. D’ailleurs, il va sans dire que simple confident du secret d’autrui, More n’en était que plus impénétrable. A plusieurs reprises les ambassadeurs étrangers écrivent à leur gouvernement qu’ils ont vainement essayé de le faire parler. « Pas moyen, dit l’un d’eux, d’en obtenir la moindre lueur[85] ». Un autre passage, pris dans les dépêches vénitiennes, montre en quelle estime tout le monde le tenait. En 1518, Wolsey l’avait désigné avec Richard Pace pour négocier la suppression d’un impôt sur les vins. « Tout à fait les hommes qu’il nous faut », écrit aussitôt l’ambassadeur vénitien, mais je tremble qu’on ne leur maintienne pas cette commission. On sait trop que Pace est l’homme de la Seigneurie, More l’homme de la justice[86]. »

[84] B. I, 170.

[85] Ibid., 169.

[86] B. I, p. 166.

Ce dernier mot suffit aussi à résumer cette partie de la vie publique de Thomas More où il put avoir plus d’initiative et d’indépendance. Ses charges, même avant qu’il eût reçu le grand sceau, lui donnaient une sorte de haute main sur l’administration de la justice. Ses biographes, et Érasme avec eux, insistent naïvement sur cette intégrité de conscience qu’aucun présent ne pouvait ébranler. Quand il fut tombé, « on rechercha, raconte Nisard, dans sa longue carrière judiciaire s’il n’avait pas reçu quelque présent d’une assez grande valeur pour justifier un procès de corruption. Morus, avec un mot, une anecdote, une preuve fournie à propos, dissipait toutes ces charges, à la honte des plaignants apostés par la cour. Tantôt c’était une dame qui lui avait offert des gants et de l’argent ; — oui, mais il n’avait pris que les gants, trouvant que c’eût été de mauvais goût de refuser un cadeau de dame. Tantôt c’était un client qui lui avait envoyé une coupe d’or richement ciselée ; — oui, mais il lui avait offert en retour une coupe d’une plus grande valeur, ne voulant pas recevoir de présents, et ne voulant pas résister au plaisir de garder les ciselures.

L’accusation la plus grave fut portée par un M. Parnell, soutenu par le marquis de Wiltshire, père d’Anne Boleyn, l’ennemi mortel de Morus et l’instrument du roi, qui ne craignait pas de laisser voir sa main dans ce honteux échafaudage de justice rétroactive. Ce M. Parnell se plaignait amèrement d’avoir perdu un procès contre un M. Vaughan, dont la femme, prétendait-il, avait donné à More un magnifique vase en vermeil. Celui-ci avoua le fait, ajoutant que le vase lui avait été offert longtemps après le procès, au nouvel an, comme cadeau d’étrennes, et qu’en effet il n’avait pas cru séant de résister aux instances de la dame. Sur quoi le marquis de Wiltshire, s’étant tourné vers les juges d’un air de triomphe : « Ne vous l’avais-je pas bien dit, milords, s’écria-t-il, que vous trouveriez cette accusation fondée ? » Les juges, qui attendaient leurs épices de la cour, s’étaient déjà levés pour condamner, quand More, prenant la parole : « Milords, dit-il humblement, puisque Vos Révérences ont bien voulu écouter la première partie de cette histoire, je les prie de daigner en entendre la fin ». Ceux-ci s’étant rassis, More raconta qu’après avoir reçu le vase, il l’avait fait remplir de vin par son sommelier et l’avait vidé à la santé de la dame ; que la dame, à son tour, ayant bu à la sienne, il l’avait priée de reprendre le vase à titre d’étrennes, ce qu’elle avait consenti à faire, non sans résistance. En même temps il produisait des témoins à l’appui de sa déclaration. Les juges, le plaignant et le marquis furent confondus. More n’avait pas résisté au plaisir de leur donner des espérances par son premier aveu pour les mieux confondre par ses explications. »

Le même auteur écrit encore : « Le nouveau chancelier mit à flot toutes les affaires laissées en suspens, et donna une impulsion forte et utile à tous les corps de la judicature, lesquels s’étaient relâchés, faute d’un contrôle supérieur. Comme magistrat, nul ne porta plus loin que lui les vertus de sa profession, probité, intégrité, vigilance. Dans des temps réguliers, où la promptitude et la sûreté des jugements auraient été comptées comme un des plus grands biens dans un vaste État, l’administration de More eût été assez utile et assez glorieuse pour qu’on lui reconnût le droit de s’abstenir dans toute autre affaire. Mais, dans l’état des esprits et de la civilisation d’alors, son application aux devoirs de sa place ne fut pas appréciée, et nul ne lui en tint compte, si ce n’est peut-être quelques clients qui languissaient après une décision, et qu’il retira des mains de la justice subalterne. La nation, qui l’attendait ailleurs, lui sut à peine gré d’avoir rendu des services qu’on ne lui demandait pas.

Dans les cas où la loi et le bon sens étaient d’accord, More montrait la seule qualité qu’on exige du magistrat, la promptitude. Dans ceux où le bon sens était offensé par la loi il tempérait l’une par l’autre. Dans les cas imprévus, il avait une sorte d’équité ingénieuse, à la manière de Salomon, plus piquante qu’élevée et marquée, si cela peut se dire, d’un peu de rusticité. On en citait des traits qui reportent l’esprit aux temps antiques. Un joli chien, volé à une pauvre femme, avait été vendu à lady More. La véritable maîtresse de l’animal, ayant su où il était, se présenta devant le chancelier, alors en pleine audience, et se plaignit de ce que lady More retenait son chien. Le chancelier fit aussitôt appeler sa femme. Il prit le chien dans ses mains, et faisant placer lady More au haut bout de la salle, à cause de son rang, et la pauvre femme au bas bout, il leur dit à toutes les deux d’appeler le chien. L’animal, entendant la voix de sa première maîtresse, courut aussitôt à elle. « Le chien ne vous appartient pas, dit More à sa femme, il faut vous en consoler. » Comme elle réclamait contre le jugement, le chancelier acheta le chien trois fois sa valeur, ce qui mit tout le monde d’accord.

N’étant encore que sous-shérif de la cité de Londres, il avait remarqué, en assistant aux sessions de Newgate, un vieux juge qui grondait toujours les pauvres gens dont on avait coupé la bourse, disant que c’était leur faute si l’on voyait tant de voleurs aux assises. Morus envoya chercher un des plus habiles coupeurs de bourse de la prison de Newgate, et lui promit de parler pour lui s’il voulait enlever la bourse du vieux juge, à l’audience du lendemain. Le voleur consentit à tout. Le lendemain, au commencement de la séance, son affaire est appelée. Il dit qu’il est sûr de prouver son innocence, si on lui permet de parler en particulier à l’un des juges. On lui demande lequel. Il désigne le vieux censeur des gens volés. A cette époque, on portait sa bourse suspendue à la ceinture. Pendant que penché à l’oreille du juge, il l’amusait par des aveux, il lui coupe habilement sa bourse et revient à sa place avec beaucoup de solennité. More prenant alors la parole, demande aux juges de vouloir bien faire l’aumône à un pauvre diable qui se trouvait là. Lui-même donne l’exemple. Tous mettent la main à leur bourse. Le vieux juge, ne trouvant pas la sienne, s’écria qu’on la lui a volée. « Eh quoi ! dit plaisamment More, est-ce que vous nous accuseriez de vous avoir volé ? » Le bonhomme commençant à se fâcher, More fait appeler le filou, lui reprend la bourse, et la rendant au vieux juge : « Je puis vous conseiller, dit-il, d’être moins sévère pour les pauvres gens qui se laissent couper leur bourse, puisque vous vous laissez prendre la vôtre en pleine audience[87]. »

[87] Nisard. Études sur la Renaissance. Th. More, VII.

Ces historiettes sont malheureusement ce qui nous reste de plus concret sur la vie publique de l’auteur d’Utopia. Je voulais d’abord les résumer en une ligne, mais j’ai pensé qu’il était piquant de les laisser raconter tout au long par un grave professeur de la Sorbonne. More, qui ne croyait pas à la gloire humaine, aurait savouré cette ironie.

L’histoire de la conduite du chancelier envers les premiers protestants d’Angleterre relèverait aussi de ce chapitre. Elle en est même la page la plus importante, mais, en raison de cette importance même, elle veut être traitée séparément et avec quelque détail.

CHAPITRE V
THOMAS MORE ET L’INVASION LUTHÉRIENNE

An non clementer odit impios, qui quum habeat jus occidendi, ita studet mederi vitiis, ut homines ipsi sint incolumes… Et supremum Angliæ judicem volebant connivere donec impune talis colluvies inundaret in regnum, et opibus et ingeniis et religione cum primis florens… Nemo pius non optat ecclesiæ mores emendatos ; at nemo prudens existimat recipiendam rerum omnium confusionem. Erasmus J. Fabio episcopo Viennensi.

Erasm. epist. London, p. 1506.

I

Lorsque Henri VIII en 1521 publia son livre contre Luther, et lorsque, deux ans plus tard, More sous le nom de G. Rosseus fit paraître sa Vindicatio Henrici VIII a calumniis Lutheri[88], le luthéranisme ne semblait pas encore menacer bien sérieusement l’Église d’Angleterre. Pourtant les idées du moine allemand commençaient à s’insinuer dans les deux villes universitaires. Vers 1525 on allait en Germanie selon l’argot de Cambridge, quand on se rendait à l’auberge du Cheval Blanc pour y deviser entre initiés de la réforme de l’Église. Le 24 décembre 1525, Robert Barns, prieur des Augustins de cette même ville, prêchait un sermon contre les « special observances » de la fête de Noël. Mais enfin on pouvait se croire encore très loin d’un mouvement populaire quand l’apparition du Nouveau Testament de Tyndale rendit le danger grave et pressant[89].

[88] Ce livre est communément attribué à More. Cf. B. I, 222.

[89] Gairdner : A History of the E. Church, from Henry VIII, to Mary, p. 89, 90 et chap. X. Gasquet : « The eve of the Reformation », chap. VII.

Tyndale est le premier lieutenant de Luther, le premier missionnaire de la jeune hérésie en Angleterre. Je regrette que le cadre de ce petit livre ne me laisse pas m’arrêter à loisir devant cette singulière figure. Fidèle, dans les débuts surtout, à aller prendre et renouveler sa consigne en Allemagne, on ne démêle pas toujours aisément dans sa vie et dans ses livres, ce qui lui appartient en propre et ce qui revient à son maître. Est-ce lui, est-ce Luther qui a eu la claire intuition des puissances de mysticisme révolutionnaire toujours prêtes à fermenter dans la foule anglaise ? Je ne saurais dire, mais en tout cas Tyndale déploya dans cette propagande anarchique un véritable génie. Grand remueur d’idées, polémiste de premier ordre, il a l’éloquence sèche et vigoureuse de ces esprits étroitement logiques, capables de pousser leur besogne de destruction sans qu’aucun retour de respect ou de pitié fasse jamais trembler leur main. On ne le voit s’attendrir qu’une fois ; c’est dans la lettre, pleine d’une orgueilleuse humilité qu’il écrit à Frith, le plus attachant, le seul attachant de ses disciples. Malgré soi, en lisant ces pages indomptables, un Français pense au grand Arnaud et à Pascal. Frith est prisonnier et Tyndale qui n’a plus longtemps à vivre, l’encourage à tenir bon et lui développe ses plans de campagne[90]. En vérité, ces hérétiques étaient de puissants agitateurs. Comme aujourd’hui nos affiches de réclame, ils répandaient à pleines mains leurs brochures séditieuses. « Ils nous les envoient par ballots, écrivait More, et même, en certains endroits, ils les sèment pendant la nuit sans regarder à l’argent[91]. » Tout l’édifice de la vieille foi était sapé violemment dans ces brochures. Plus qu’une seule autorité, la Bible. Muni de ce livre, le moindre paysan peut tenir tête au plus savant théologien. Bien plus, c’est à chacun d’entreprendre la guerre contre la superstition régnante. Briser un crucifix, forcer un tabernacle, sont des œuvres pies, et si le bourreau s’en mêle, les « brethren » joyeux salueront le bûcher ou la potence avec l’enthousiasme des martyrs.

[90] Œuvres de Tyndale (édit. Parker Soc.). T. p. LIII.

[91] English works (341-344).

On le voit, il ne s’agit plus d’une poignée d’intellectuels, jouant aux réformateurs dans une auberge de Cambridge. La doctrine fatale serpente à travers la foule, entraîne ces simples et ces passionnés qui ne savent pas les nuances et dont une seule idée, à moitié comprise, a bientôt fait des convaincus pressés d’agir. Enfin, pour que rien ne manque à la gravité des circonstances, le roi lui-même encourage bientôt sous main la révolte contre l’Église[92]. De tous les côtés le schisme gronde, il n’est que temps de songer à la résistance.

[92] Gairdner, ib.

II

Par malheur — sauf quelques prêtres et cet admirable évêque de Rochester, un des plus grands saints des temps modernes — la plupart des défenseurs naturels de la foi ne semblent pas voir le péril. Mais un laïque veille. Tant qu’il n’a été question que de politique, More a bien pu se résigner à n’être dans les plus hautes fonctions qu’un simple mandataire d’autrui. Maintenant que les âmes sont en jeu, son devoir lui paraît imprescriptible. L’artiste qui s’amusait jusqu’ici à décrire l’île d’Utopie et à tourner élégamment des lettres latines, va se mettre à répondre de toute son érudition, de toute sa verve, aux brochures de l’ennemi, et d’autre part, aussi longtemps que le roi n’aura pas levé le masque, le chancelier usera de tous les moyens que la loi lui donne pour arrêter la propagande hérétique. Grand justicier du royaume, il prêtera à l’Église menacée l’appui « du bras séculier ». L’obligation est pour lui rigoureuse, indiscutable et il ne veut pas que nous le défendions contre lui-même en insinuant que ce vrai libéral, si en avant sur les idées de son temps dut se prêter à regret à l’application du vieux droit public qui avait encore force de loi. « Pour l’hérétique, écrit-il lui-même, à la fin de sa carrière, je hais son erreur et non sa personne et je voudrais de grand cœur que l’une fût exterminée, l’autre sauvée. Ces bénis « frères » professeurs et prêcheurs d’hérésie ont beau crier à pleine voix leurs mensonges, je n’ai pas d’autres sentiments à leur endroit et si on savait de quelle indulgence et de quelle pitié j’ai fait preuve, je vous jure que personne n’oserait me contredire.

« Mais enfin, il n’est pas honnête de vouloir plus d’éloges qu’on n’en mérite. Ainsi, d’autre part, pour que nul n’en ignore, je dois ajouter que lorsqu’un homme est assez enraciné dans le mal pour qu’aucun bon procédé ne puisse réduire sa dangereuse folie, l’orgueil et l’obstination de son cœur empoisonné, et l’empêcher de répandre ses erreurs séditieuses, eh bien, pour moi, j’aime mieux voir cet homme disparaître à temps, plutôt que de souffrir indéfiniment qu’il s’acharne à la destruction des autres[93]. »

[93] B. I, 235.

That he were gone in time. L’écrivain se retrouve dans le nuage de cette périphrase, mais, si le grand mot n’est pas lâché, personne ne peut s’y méprendre. Voilà bien ce que Nisard appelle l’« épouvantable corps de doctrine », voilà, à n’en pas douter, des taches de sang sur l’hermine de Thomas More.

III

Que nous sommes loin, semble-t-il, de ce précieux petit livre d’Utopia, le premier évangile de l’idée moderne de tolérance ! En effet, le roi Utopus, ayant trouvé son île déchirée par les factions religieuses, avait mis fin au désordre en proclamant une absolue liberté de conscience. En cela, dit More que je résume à grands traits, il n’entendait pas seulement agir pour le bien de la paix, mais encore dans l’intérêt de la religion elle-même. Qui sait d’abord si Dieu n’aurait pas voulu cette variété de cultes, et puis n’est-il pas impertinent et absurde d’entreprendre d’inspirer à autres par menaces et par force sa propre manière de voir ? Même au cas où une seule religion serait vraie[94], la force naturelle de la vérité briserait peu à peu les obstacles, et la lumière resplendirait bientôt, de son propre éclat, aux yeux des hommes bienveillants et libres de préjugés.

[94] L’évangile n’a pas été prêché en Utopie.

Une seule exception limitait cette liberté universelle. Quiconque ne croyait pas à la vie future, était écarté de toute charge et livré au mépris public. D’ailleurs, même alors, toute mesure violente restait illégale, car, on n’admet pas, dans ce pays-là, « qu’un homme soit libre de penser autrement qu’il ne pense ».

Rien de plus clair que ses sages lois, charte nécessaire de toute société où l’unité doctrinale a été rompue. Mais il faut mal les comprendre pour y voir une condamnation anticipée de l’attitude de Th. More. A la veille de l’invasion luthérienne, l’Angleterre loin de s’émietter en sectes discordantes, acceptait unanimement une seule règle de foi. De plus, les hérétiques entendaient bien ne pas se contenter d’armes pacifiques dans la guerre qu’ils déclaraient à l’ordre établi. Moins subtils que nos modernes persécuteurs, ceux-ci, au moins, ne se piquaient pas de tolérance. « Attachez à des charrettes ces pieux voleurs et ces fainéants, écrivait Fish à propos des moines, fouettez-les, à même la peau, sur les places des villes. » Le reste du programme était à l’avenant. Enfin et peut-être surtout, ces apôtres du nouvel évangile ne troublaient pas seulement la paix religieuse. Ils menaçaient aussi, et par une conséquence nécessaire, l’ordre social tout entier. La guerre des paysans en Allemagne rappelait à More les atrocités que son pays avait souffertes au temps des Lollards, et il prévoyait, avec une précision surprenante les catastrophes qui suivraient le triomphe de cette nouvelle révolution. Que dirai-je de plus ? En achevant cette page qui, malgré tout, ressemble à un plaidoyer, je me demande ce que More aurait pensé de notre faiblesse à nous, qui n’avons pas encore assez réalisé que les pires malfaiteurs en ce monde sont les apôtres de l’anarchie. Libéraux impénitents que nous sommes, quoique pourtant un peu refroidis, nous rougissons encore quand on touche devant nous aux droits sacrés de la pensée libre et nous ne prenons pas garde que cette prétendue tolérance fait le jeu des plus dangereux ennemis de la liberté.

Ainsi rien ne nous oblige à constater une contradiction entre les théories du philosophe et le programme du chancelier. L’inconséquence, si inconséquence il y a, est ailleurs et j’ai hâte de la montrer.

La voici, flagrante. More est au pouvoir. Le moment est donc venu pour lui de prêter main-forte à l’Église et de « faire disparaître » les hérétiques. Or, qu’arrive-t-il ? Froude nous dit bien que, Wolsey disgracié, les bûchers de Smithfield se rallumèrent, mais Froude a le génie de l’inexactitude. Au contraire, un an, deux ans se passent, pas la moindre fumée à Smithfield, pas un hérétique condamné à mort. Quoi donc ? Rendus prudents, ont-ils réussi à tromper la vigilance de More ? Non, mais tous les prévenus qu’on amène au chancelier, quand celui-ci ne peut les dissuader de leur erreur, il les renvoie aux évêques, à qui un décret récent permet de retenir en prison les hérétiques. Un mot de lui nous donne une idée de la façon dont il conduit ces interrogatoires.

« J’ai fait venir Philips chez moi et l’ai entretenu honnêtement pendant deux jours, travaillant à son amendement avec toute la cordiale bienveillance que j’ai pu, in as hearty, loving vise as I could[95]. »

[95] English works, p. 905. More dit à cette même page que tel hérétique, très anti-clérical, préférait cependant à toute autre la prison épiscopale.

Un autre s’appelait Silver (argent). More après l’avoir examiné lui dit avec son humour ordinaire : « l’argent doit être éprouvé par le feu. — Oui, répond l’autre, mais le vif-argent n’y restera pas, » et More, pensant qu’un homme d’esprit ne saurait être un dangereux fanatique, le renvoie absous[96]. Plus tard, quand il sera à son tour sur la sellette, plusieurs pétitionneront, non contre lui, mais contre les évêques avec qui il s’était entendu pour les sauver de la mort, d’une détention trop sévère. Or, à ce moment-là, où Cromwell et les autres sont à l’affût de tout ce qui pourrait charger le dossier de More, on est obligé, soit aux Lords, soit au Conseil royal, de reconnaître que la réclamation de ces condamnés est inadmissible et que, si l’on a péché à leur endroit, c’est par excès de bienveillance : that he was too easily delt with and had wrong that he was no worse served[97].

[96] Hutton, p. 221.

[97] B. I, 270.

Il y eut quatre exécutions pendant les derniers mois de l’administration de More. Encore ce chiffre est-il peut-être trop fort[98], et, en tout cas, comme il s’agissait de récidivistes qui, une première fois absous et réconciliés avec l’Église, avaient recommencé leur propagande, la loi était formelle et le chancelier n’avait aucun moyen de faire grâce. Certes, je ne veux pas romancer à mon tour l’histoire et insinuer que lorsque, d’une façon ou d’une autre, il contresigna ces arrêts, More dut éprouver les scrupules d’un jury moderne. En ce temps-là de simples voleurs étaient facilement punis de mort. La loi avait en principe l’approbation entière du chancelier et en punissant le crime d’hérésie, il pensait faire son devoir ni plus ni moins que lorsqu’il envoyait un assassin à la potence. Je remarque seulement que, avant de sévir, loin de s’acharner contre les coupables, il avait tenté en leur faveur toutes les chances de salut, et je rappelle que la dernière prière des condamnés fut encore un hommage à l’humanité du chancelier : « Dieu daigne ouvrir les yeux de Sir Thomas More[99] ».

[98] Érasme dit bien que, sous le gouvernement de More, personne ne perdit la vie pour les nouvelles croyances et Nisard écrit : je sais que Thomas Morus n’a pas tué ! p. 246. Il semble pourtant démontré que Th. Hilton a été exécuté le 23 février 1530, Th. Bilney, R. Bayfeld et J. Tewkesbury en 1531. Cf. Gairdner, p. 129-132. Reste à savoir si en loyal français on peut dire qu’un ministre de la justice tue un condamné qu’il laisse exécuter après le verdict de la cour d’assises.

[99] Le lecteur remarquera un peu d’hésitation dans ce paragraphe. C’est que je n’arrive pas à bien voir quelle est au juste, dans ces 4 exécutions, la responsabilité du chancelier. Légalement, comme il s’agit de récidivistes, la sentence de l’évêque équivalait à une condamnation à mort. Pourrait-on pratiquement songer en un pareil cas à un dernier appel à la clémence royale, et au cas où cette démarche eût eu des précédents, More a-t-il songé à la faire ? Je ne saurais dire et j’inclinerais plutôt à croire que non. C’est à Chelsea, dans la maison de More, que l’évêque de Londres a condamné Tewkesbury.

IV

Leurs amis furent moins honnêtes. Ils allaient répétant que d’infâmes cruautés accompagnaient dans les jardins de Chelsea l’interrogatoire des martyrs. On les attachait à un arbre et on les battait jusqu’au sang. Entre temps si quelque argent tombait de leur poche, l’avare chancelier ne dédaignait pas cette aubaine. Mis en goût par ce beau prélude, il suivait les malheureux jusqu’à la Tour pour s’y délecter du spectacle de leur torture. Trente ans après la mort de More, Foxe a compilé ces mensonges dans son martyrologe protestant et organisé la légende du chancelier sanguinaire admise religieusement par les plus graves historiens. Cette légende est parvenue jusqu’à Froude qui, en la recopiant, se désole que le fanatisme de Rome puisse ainsi « coexister avec ce qu’il y a de plus aimable dans le cœur humain[100] ». Par bonheur, More lui-même — qu’il était si facile de consulter — a répondu d’avance à ces calomnies et s’est confessé devant le public avec une bonhomie paisible qui commande la confiance.

[100] History of England II, p. 73.

« Où donc s’arrêteront ces bons apôtres, s’ils n’ont pas honte de mentir ainsi ? En vérité il m’est arrivé de faire battre par les officiers de la Marshalsea ou des autres prisons, de grands voleurs, des meurtriers… Ce moyen m’a souvent réussi à arrêter ainsi, sans leur faire mal qui dure, de mauvais sujets qui menaçaient d’aller plus loin. Quant aux hérétiques je les ai sans doute fait tenir en sûreté, mais jamais, sauf deux fois en ma vie, je ne leur ai rien infligé de semblable. La première fois, ce fut pour un enfant qui était chez moi, à mon service. Son père l’avait nourri dans l’hérésie et envoyé aux leçons d’un prêtre, George Gay, qui depuis s’est réfugié à Anvers avec deux religieuses débauchées par lui de leur couvent. L’apostat avait appris à l’enfant son affreuse hérésie contre l’Eucharistie, et celui-ci, dans ma maison, commençait à pervertir un autre enfant. Dès que je m’en aperçus, j’ordonnai à un domestique de le fouetter comme un enfant devant toute la famille, pour son amendement à lui et l’exemple de tous. »

L’autre était un protestant qui, devenu fou, avait été enfermé à Bedlam. Relâché, il s’était mis à faire du tapage dans les églises au moment des offices et à y commettre « des actes d’une grande inconvenance ». More le fit arrêter par la police, lier à un arbre dans la rue et battre de verges. Cela suffit, ajoute-t-il, « à lui rendre la raison » : il promit d’être sage et on n’entendit plus parler de lui.

« Et de tous ceux qui m’ont passé par les mains pour crime d’hérésie, aucun ne fut ni fouetté ni battu, aucun ne reçut même une chiquenaude sur le front[101]. »

[101] p. 207.

« Ce sont là des paroles sacrées », ajoute Nisard, après avoir traduit tout au long ce témoignage qui est la pierre de voûte de son travail sur Thomas More. « Si je dis, avait-il écrit au préalable, que la découverte de cette confession m’a pendant quelques jours rendu heureux comme d’un bonheur de famille, on me comprendra et on m’enviera ma chance[102]. » La naïve émotion d’un si honnête homme arrête le sourire sur nos lèvres, mais enfin force nous est bien de remarquer qu’avec son désir passionné de montrer que More « n’a pas tué », le bon Nisard s’égare. More répond ici à une accusation précise et se défend simplement d’avoir maltraité les hérétiques amenés à son tribunal. Il est trop clair d’ailleurs que son affirmation suffit à fixer ce point d’histoire.

[102] p. 240, 243. Malheureusement tout ce chapitre de Nisard est déclamatoire. L’idée en est de montrer, dans la conscience de More « la noble lutte… entre la nature et la loi. »

« Maintenant, répondait-il à un de ses adversaires, quelle foi le Pacificateur va-t-il ajouter à ma parole, donnée dans ma propre cause ? En vérité je ne puis le dire et je n’en ai pas grand souci. Mais je ne doute pas assez de moi-même pour n’être pas convaincu que, dans l’opinion des honnêtes gens…, ma parole toute seule, même dans ma propre cause, ferait plus foi que le serment de deux membres de la nouvelle confrérie, dans une affaire qui ne les concernerait point[103]. »

[103] Je cite la traduction de Nisard, p. 247.

V

More écrivain mérite une étude spéciale, néanmoins je dois dire ici quelques mots de ses ouvrages de controverse. Ces ouvrages ont été amèrement critiqués et des hommes, qui manifestement ne l’ont jamais lu, lui ont reproché d’égaler ses adversaires en grossièreté et en violence. Telle quelle l’accusation ne tient pas debout. Certes, More polémiste est sans pitié, non seulement pour les erreurs qu’il combat, mais souvent aussi pour les personnes et il ne se retient guère de bafouer à plaisir les désordres privés des « évangéliques ». Lui-même pourtant avoue son impuissance à leur répondre jusqu’au bout dans leur propre langue.

« Tant qu’ils se bornent à m’attaquer, si vilainement que ce soit, je ne les paierai point de la même monnaie. Bonnes ou mauvaises paroles de leur part, tout m’est égal, ou plutôt, pire ce sera et mieux cela vaudra : s’ils répandaient sur ma tête l’huile parfumée de leurs éloges, je n’en éprouverais aucun plaisir et je préfère cent fois qu’en haine de l’Église ils me traînent dans la boue. Mais sur tout autre sujet je n’entends pas écouter patiemment leurs moqueries, ni me défendre d’essayer de leur riposter en leur langue. Quant à y réussir pleinement, alors même que je voudrais, je ne le pourrais, et si je pouvais je ne voudrais pas. A eux la palme dans une lutte où j’aurais honte d’être vainqueur[104]. »

[104] B. I, p. 296.

Ainsi donc il sait jusqu’où il veut aller comme liberté de plume et quelles limites un chrétien et un gentleman se doivent de ne pas franchir. S’est-il laissé une trop large carrière, ou bien, dans l’entraînement de sa verve, a-t-il dépassé les bornes qu’il s’était posées ? La question est délicate, et quand on la comprend bien, on hésite à la trancher.

D’ici, de-là, certains mots nous effarouchent et notamment telle page latine sur les sources d’inspiration de Luther. Mais on sait de reste que les plus délicats de ce temps-là n’y mettaient pas tant de façons. Quant à cette controverse personnelle qui côtoie souvent et dépasse quelquefois l’injure, la licence contemporaine n’est pas une excuse suffisante pour un homme comme More. Ici encore cependant je voudrais qu’on me dise où s’arrêtaient en 1530 les droits, les nécessités de la polémique. Dans les écrits de ce genre, More fait proprement fonction de journaliste. Il ne s’adresse pas à des raffinés mais à cette foule que chaque jour d’immondes brochures ameutent non pas contre les idées, mais contre les personnes.

Devant ce public, il ne suffit pas d’avoir raison et devant quel public suffit-il d’avoir raison ? Le meilleur argument ne vaut pas la répartie vengeresse, le coup droit et décisif qui met l’assaillant en ridicule posture. Et puis n’est-il pas une somme de dégoût qu’aucune parole mesurée ne pourrait traduire ? Que celui de nous qui en présence de certains renégats et malfaiteurs publics n’a jamais été démangé par l’épithète brutale, jette à Th. More la première pierre. Pour ma part, je ne saurais ; mais, enfin, je ne fais pas de difficulté de reconnaître avec Brewer que tel passage de ces livres me peine like the misconduct of a dear friend. « C’est autour de More, écrit cet historien, que pendant tout ce règne se pressent nos plus fortes sympathies. Cet homme est l’humanité même avec ce qu’elle a de plus attachant, son soleil et ses nuages, son amabilité et le rayonnement de son cœur, ses chagrins et ses déceptions. Là fut précisément le danger, le fatal danger auquel les hommes de cette nature furent exposés par la violence emportée de Luther. Ils se détournèrent avec dégoût d’une doctrine défendue d’un tel style et avec une si furieuse impertinence[105]. »

[105] Letters and papers, III, CCCCXXIX.

Quant au fond même de la doctrine, on ne saurait assez admirer l’instinct théologique du controversiste. Stapleton qui est du métier nous en est un sûr garant : ita ad veræ theologiæ normam loqui ut accuratius et aptius professione theologus vix loqui possit[106]. La tactique habituellement suivie par lui est très habile. Bien qu’il ne néglige pas de répondre par le menu aux attaques particulières, il revient toujours à la vérité essentielle qui ruine a priori tout le système des hérétiques, à la nécessité d’une règle vivante et infaillible de la foi. A Tyndale qui brandit sa Bible, il oppose ces « unwritten verities », ces vérités non écrites, source du développement doctrinal et liturgique de l’Église. « Si vous consentez à croire tout ce que More imaginera en dehors de l’écriture, ce poète (c’est là pour Tyndale une grosse injure) vous inventera une autre église que celle du Christ[107]. » Ainsi parle Tyndale, mais More ne s’en tient pas moins fermement attaché à ce vrai livre de foi, écrit dans le cœur de toute l’Église catholique[108], à cette Bible vivante qui garde la tradition et dont l’autorité doctrinale de l’Église fixe le sens.

[106] Cap. IV. Le vix sauve l’honneur du corps ou l’élégance de la période, mais il est probable qu’une étude attentive montrerait çà et là des inexactitudes de détail dans cette œuvre très abondante et toujours improvisée.

[107] Tyndal. Parker. III, 231.

[108] English works. p. 488.

Chose consolante, quelques-uns des ministres de cette Église, évêques et prêtres d’Angleterre, voulurent reconnaître par un hommage public les services que ce laïque avait rendus à la cause de la foi. Le chancelier disgracié était pauvre. Le clergé se cotisa pour lui offrir une somme de plus de 4000 livres. Les évêques de Durham, de Bath et d’Exeter furent chargés du message, More nous a raconté lui-même cette entrevue, en répondant à ceux qui lui reprochaient de battre monnaie avec sa plume.

« J’ose prendre Dieu et le clergé à témoin qu’on ne put me faire accepter un centime et que je répondis aux députés que j’aimerais mieux voir leur argent jeté à la Tamise. Certes c’étaient de braves gens et très honorables, mais Dieu vaut plus encore et je ne veux rien devoir qu’à Lui. Car c’est pour lui et non pour eux que je travaille. Fier comme je suis et paresseux, aucune somme n’aurait pu me décider à entreprendre l’énorme travail que j’ai dû faire[109]. »

[109] B. I, 312.

Les évêques, ajoute Roper, repartirent et durent s’occuper de rendre à chaque souscripteur son argent.

CHAPITRE VI
L’ÉCRIVAIN

I beseech your Grace, pardon me : I was born to speak all mirth, and no matter (Much ado about nothing, act. II, sc. 1).

I

Thomas More a beaucoup écrit. Mieux inspiré qu’Érasme, il ne s’est pas contenté du souple et vivant latin qui valut à l’Utopia une gloire européenne, égale à celle de l’Encomium Morio. Il voulut aussi se servir de la langue de son pays. L’englishe prose balbutiait encore à cette époque et aucun maître ne l’avait débarrassée de ses langes. N’importe, elle était là, à portée de sa plume et un sûr instinct disait à More qu’il pourrait plier la jeune langue à toutes ses élégances d’humaniste, aux caprices de son humour, à ses convictions de chrétien. Presque enfant, il écrit en assez pauvres vers, « A merry tale », puis des devises médiocres aussi, mais où sonne parfois la chère musique que de vrais poètes vont bientôt rendre immortelle.

« Fast by her side doth weary Labour stand. »

Spenser aurait pu garder ce vers. En 1510 à 32 ans, More traduit en anglais la vie de Pic de la Mirandole. Arrivé à la fin du livre, il croit encore que la muse le taquine et il applique à l’amour de Dieu, en une série de pieuses ballades, les « douze lois de l’amoureux parfait ». En 1513, il commence une vie de Richard III, la première histoire écrite en anglais. De 1516 à 1520, paraissent les principales œuvres latines, l’Utopia (1516), les lettres-brochures en faveur d’Érasme (1516, 1520), la lettre à l’Université d’Oxford sur l’étude du grec (1518), les épigrammes (1518), la réponse à Luther (1523). Entre temps, l’ami d’Érasme est devenu un homme politique. Il est trop pressé maintenant, trop mêlé à la vie réelle, à la vie nationale pour ne pas abandonner la langue des humanistes. Et puis, c’est dans le petit peuple que les premiers protestants jettent par milliers leurs livres de propagande. C’est en anglais que More leur répondra. Chaque nouvelle œuvre le trouve prêt à la riposte : en 1528, il publie le Dialogue ; — en 1529, il répond à la Supplication des mendiants par la Supplication des âmes du purgatoire ; en 1531, il réfute Tyndale ; Frith, en 1532. L’année suivante, il publie son Apologie. Il apprend alors que de différents côtés on se prépare à le contredire.

« Comme un mari, écrit-il, dont la femme est en mal d’enfant, se tient à l’affût de la bonne nouvelle, ainsi depuis qu’on m’a parlé du laborieux effort de ces braves gens, j’attends avec impatience d’en voir le terme et d’apprendre l’heureuse apparition de quelques-uns au moins de ces beaux enfants que tant de mois, de Pâques à la Saint-Michel, ces grandes montagnes nous ont fait attendre : elles accouchent péniblement du cadavre d’une souris. La mère ne va pas bien, la pauvre femme, et a besoin encore de beaucoup de soins. »

La souris était un dialogue intitulé : Salem and Bysance. En moins d’un mois la réponse de More était écrite et imprimée (1533) ; un autre livre sur l’Eucharistie le réclame alors, mais il n’a pas le temps de le finir. Par grand bonheur, il y a de l’encre et des plumes à la Tour de Londres, et, si les plumes manquent, on peut encore écrire avec du charbon.

More est écrivain dans l’âme, il écrira jusqu’au bout : — mais, chose importante, est-ce que son latin s’est rouillé, est-ce que, si près de la mort, il veut éviter jusqu’à l’ombre même d’une élégance artificielle ? Toujours est-il qu’il oublie, ou veut oublier cette langue latine si laborieusement acquise et compose en anglais les œuvres où il a mis le plus de lui-même, ce dialogue du Comfort against tribulation, à qui presque rien ne manque pour être placé parmi les plus beaux livres de dévotion. Avec ce Dialogue s’achève le robuste in-quarto gothique aux quinze cents pages de deux colonnes, qui renferme les English works de Thomas More. Les Opera latina n’occupent pas un moindre volume, noble bagage littéraire d’un homme qui fut auteur à ses moments perdus et qui ne connut guère de loisirs avant les mois de prison qui précédèrent son martyre.

Auteur à ses moments perdus, la chose est claire, mais il fut auteur dans toute la force du mot. Curieux de style et friand d’écriture, il a tant de goût au métier que ses livres en dehors de tout autre renseignement doivent nous aider à le pénétrer davantage. Et voilà pourquoi il semble qu’une étude littéraire de Thomas More, homme de lettres, doit trouver place dans sa vie.

II

Le travail littéraire — si excellent d’ailleurs qu’il puisse être — manque toujours d’une certaine perfection supérieure, quand il n’est pas entrepris et continué avec une naturelle allégresse. Qu’il le fasse par simple fantaisie ou par devoir, More a toujours du plaisir à écrire, et c’est une des raisons pour lesquelles, dans les sujets les plus graves, ni en anglais, ni même en latin, on ne le trouve jamais ennuyeux. La chasse au mot propre, et à l’adjectif pittoresque, le mouvement d’une pensée qui se précise et s’amplifie sous la plume, la conquête d’une phrase que l’on maîtrise enfin, et que l’on sent qu’on va conduire sûrement au but, les jolies trouvailles inattendues, toute cette évolution du style qui nous mène autant que nous le menons, tout cela l’amuse et l’attache. Plus encore peut-être, l’incertitude, les surprises, la joyeuse défaite du lecteur auquel il s’adresse, et qu’il a toujours devant lui. Car il ne perd jamais de vue son lecteur. Non pas qu’il le harcèle, comme font certains qui ne nous laissent pas respirer. Il est à la fois trop discret et trop bonhomme pour être habituellement pressant, mais il nous regarde toujours ; il suit sa pensée dans nos yeux ; il devine nos hésitations et nos commencements de réponse, l’effet déconcertant d’une malice qu’on tarde à comprendre, le succès d’une anecdote ou d’un bon mot. C’est le piquant de ses livres ; comme son portrait, ils nous tiennent sous l’énigme de son sourire. Quand est-il tout à fait sérieux, quand commence-t-il à plaisanter ? A vous de voir. Pour lui, il ne sera jamais plus content que lorsque vous aurez jugé de travers et pris au sérieux une boutade ou une étincelle d’humour. Il eût été ravi d’apprendre qu’un jour viendrait où un poète de son pays, William Morris, découvrirait dans l’Utopia un évangile socialiste, et la méprise lui aurait paru si « funny » qu’il n’aurait eu garde de la dissiper. Aussi dut-il se réjouir quand certaines âmes naïves, prises d’admiration et de pitié pour les habitants d’Utopia, parlèrent de fréter un vaisseau et de leur envoyer des missionnaires.

« N’allez pas croire, écrit Sir J. Mackintosh, que l’auteur de l’Utopia distribue une égale faveur à chacun des divers systèmes et des plans de réforme qu’il propose. Bien au contraire, il parcourt tous les degrés de l’approbation, toutes les nuances de l’assentiment. Des limites d’une ferme et pleine croyance il descend graduellement à des idées de moins en moins plausibles, pour s’arrêter enfin à des chimères, et purs jeux d’esprit, compliquant le tout par d’impossibles paradoxes sous lesquels il cache une vérité, ou qu’il emploie seulement pour empêcher le livre d’être trop tendu. »

Inutile d’ajouter que More aurait gâté tout son plaisir, s’il nous eût fait confidence du degré de sérieux qu’il attachait à chacune de ses théories. Dans ses livres, comme dans sa vie, il reste toujours celui dont la femme même, au dire de Stapleton, ne savait jamais « serione aut joco aliquid diceret[110] ».

[110] Stapleton, cap. XIII. Traduct. française, p. 281.

Comme son livre sur L’île introuvable, le dialogue du Comfort against tribulation est une fiction. Deux honnêtes Hongrois, le vieillard Antoine et son neveu Vincent, causent entre eux sur l’invasion prochaine des Turcs, et s’arment de sérénité en vue de l’imminente catastrophe. Pour nous qui savons la fin de l’histoire, un frisson nous prend à chaque fois que le grand Turc revient dans ses pages. Nous savons le nom du tyran. Mais l’équivoque pathétique est pour Th. More surtout divertissante : il rit de son idée et se contente d’ajouter en une courte et paisible parenthèse : « Un Turc pur sang n’est pas aussi cruel pour le peuple chrétien, qu’un faux chrétien qui a abjuré sa foi. »

Parfois et jusqu’au milieu de la plus grave controverse, la mystification va plus loin.

« Depuis que Tyndale a commencé ses hérésies et va répétant que chaque femme chrétienne a reçu le sacerdoce, il y a maintenant des paroisses d’Angleterre où jusqu’à la femme la plus ignorante se pique de dire la messe : oui, oui, la dire elle-même et cela non en de petits coins et en secret, mais au grand jour et au maître-autel. Si je suis bien informé, il n’en est pas d’aussi chétive qui ne revête les ornements et ne dise, bien plus, ne chante, en une semaine, autant de messes que Tyndale lui-même n’en dit ou entend pendant deux années[111]. »

[111] B. II, p. 230.

Il s’amuse, il veut pousser à l’absurde les théories de l’hérétique et nous rappeler que Tyndale ne met jamais les pieds à l’église. Mais, chemin faisant, si quelque bonne âme se persuade que, dans certains endroits, les villageoises allaient, par douzaines et en chasuble, chanter la messe, la plaisanterie est de bonne prise et More n’est pas homme à la dédaigner.

Un chapitre délicieux de son plus grand ouvrage ascétique le surprend en flagrant délit de faiblesse pour les ébats de sa fantaisie. C’est presque du La Fontaine, ou, pour mieux dire, cela nous fait penser aux Lettres de mon moulin ; seulement, en bon Anglais, et en grand enfant qui se prend lui-même à son histoire, More n’a ni le courage, ni même l’idée d’être court. Il vient de parler du scrupule, maladie morale par où sa claire conscience n’a jamais passé, mais dont il a suivi parfois chez d’autres et, en particulier, chez son gendre Roper, les déplorables effets. Il veut montrer qu’à tout prendre, il vaut mieux trop de délicatesse que pas assez. N’oubliez pas que, pendant tout l’entretien, la bande des Turcs menace l’avant-garde chrétienne, et que Cromwell rédige une nouvelle formule de foi.

« Ma mère avait, quand j’étais petit, une bonne vieille servante qui prenait soin de la maisonnée, on l’appelait Mother Maud. Elle avait coutume, quand elle nous tenait près d’elle, autour du feu, de nous dire une foule de contes bleus. Un jour, je me rappelle, elle nous conta qu’il y avait une fois un âne et un loup qui allèrent se confesser au renard. L’âne vint le premier, et avoua le trouble affreux de sa conscience : il avait fait fâcher son maître en brayant si fort que celui-ci, brusquement réveillé, n’avait pu se rendormir. Pour cette faute, le renard, en sage confesseur, lui dit de ne plus recommencer, mais de rester tranquille et dormir comme une bonne petite bête jusqu’au lever de son maître.

« Quant à la confession du pauvre âne, je n’en finirais plus de vous la dire. Tout lui était péché mortel et le sage confesseur qui regardait, comme de juste, tout cela comme bagatelles, raconta plus tard que rien ne l’avait fatigué comme de rester assis à l’entendre, au lieu d’aller déjeuner d’une bonne oie grasse. Enfin, le moment de la pénitence venu, pensant que la gourmandise était le plus gros péché de cette confession, le renard lui donna pour pénitence de manger à sa guise tant qu’il ne ferait de tort à aucune autre bête, et de se tenir en paix.

« Et puis, comme disait Mother Maud, quand le loup arriva au confessionnal du Père Renard, le confesseur brandit sur lui son énorme chapelet aux grains aussi gros que des boules, et lui demanda pourquoi il venait si tard. » Mais les deux compères ne tardent pas à s’entendre : si le loup n’est pas venu plus tôt, c’est qu’il redoutait qu’on lui donnât pour pénitence quelque jeûne de carême.

« Allons, allons, mon enfant, je ne suis pas si sot, répond Père Renard. Moi-même, croyez-vous que je jeûne ? Entre nous, et dans le secret de la confession, je puis vous dire que le jeûne est une invention humaine : pour moi, je fais gras tout le carême, oui, oui, moi, mais pour éviter tout scandale, je mange dans mes appartements, loin de mes frères scrupuleux. »

Pourtant la gloutonnerie du loup lui paraît passer les bornes ; il peut sans doute continuer ses rapines.

« Car enfin, il faut vivre, et vous n’avez pas d’autre métier », mais « le trop est trop, et il faut de la mesure » ; et le coupable reçoit comme pénitence l’ordre de ne jamais dépasser « six pence » à chacun de ses repas. Voilà pour la confession. Mother Maud disait alors comment les deux bêtes accomplirent leur pénitence.

« Le pauvre âne, mourant de faim, aperçoit une truie grassement couchée sur la paille fraîche et ses petits autour d’elle. S’approchant, il crut avoir mangé un brin de paille, et là-dessus ses scrupules de gronder encore au dedans de sa conscience. Car enfin, il devait manger sans faire de tort à personne, et peut-être, faute de la paille dérobée, un des petits cochons allait mourir de froid. »

Même scrupule pour un autre plat qui lui est offert. S’il en mange il va peut-être en priver quelque autre animal qui en aurait besoin.

« Ainsi il garda le jeûne, tant qu’enfin son père spirituel ayant passé par là lui forma mieux la conscience. A partir de ce jour il mangea sans plus de scrupule et resta dans le bon chemin, comme un honnête âne qu’il était. »

Quant au loup, son menu ne doit pas dépasser six pence, mais sa conscience fixera toute seule le cours du marché. « Ce vieux cheval qu’on vient d’abattre, ce doit être très cher et je n’ose y toucher. Quant à cette belle vache, elle ne vaut pas huit sous, il y en a tant dans le pays. Son veau doit coûter deux fois moins : mettons six pence pour tous les deux. » Et More prend à regret congé du loup et de l’âne pour coudre à son long récit une courte morale sur les dangers d’une conscience relâchée.

III

La merveille est que cet anglais nouveau-né rend déjà le son d’une langue définitive. Pour la première fois, rompant enfin avec l’archaïsme, ce mélange savoureux de saxon et de latin, l’anglais de Milton, d’Addison, de Burke, de Newman, fait son apparition dans le monde. Le plus humble clerc aujourd’hui entend ces livres sans peine. D’un art moins consommé que Montaigne, et par là moins constamment supérieur aux novices qui près de lui travaillent au même objet, More a pleine conscience de la noblesse de sa tâche, et parfois il atteint presque à la perfection de ceux des plus grands qui doivent écrire après lui. Entendez-le malmener Tyndale, coupable d’avoir brouillé des synonymes.

« Bagatelles, sans doute, et pourtant j’ai cru bon de l’en avertir. Il ne faut pas que tout soit franchement mauvais dans ses livres, et quoique je désespère de lui faire parler raison, au moins qu’il écrive en bon anglais[112]. »

[112] B. I, p. XVII.

True english. — Il pratique déjà avec bonheur cet intime secret de la prose anglaise, ce jeu des particules qui, en façonnant le verbe à de nouveaux sens, atteint à la fois, par une subtilité intraduisible, à la précision et à la richesse.

« Saint Jean-Baptiste était en prison pendant qu’Hérode et Hérodiade festoyaient et que la fille d’Hérodiade les ravissait de sa danse, till with her dancing she danced off St John’s head[113]. »

[113] B. II, p. 80.

Même maîtrise dans le maniement des adjectifs. Toujours à l’anglaise s’entend, car, pour nous, est-ce parce que nos émotions sont moins vives, est-ce que nous obéissons à un impérieux besoin d’analyse, nous n’avons pas le droit de diaprer notre style par des séries d’épithètes qu’aucune conjonction ne relie, nous ne pourrons dire avec More que Dieu, pour ramener à lui une coquette, lui envoie « a goodly fair fervent fever », et il est peut-être fâcheux que nous ne puissions demander à la Divine Sagesse de ramener nos ennemis, et nous avec eux, à de meilleures pensées « by such easy, tender, merciful means », qu’elle connaît mieux que nous[114].

[114] B. II, 97.

Grâce à cette bonhomie de style que nous remarquions tantôt, la phrase de Th. More s’étend d’ordinaire avec une ampleur un peu traînante, mais qu’aucune solennité ne vient alourdir. Abondante comme une causerie écrite, dès que la pointe d’une épigramme ou la netteté de la discussion l’exige, cette prose se resserre soudain, et donne alors l’impression de cette plénitude définissante qui est la marque des maîtres.

Sans effort apparent, elle se nuance et se subtilise à mesure qu’il lui faut indiquer l’intraduisible, et j’ai noté, entre autres, un passage admirable où, voulant montrer combien la théologie des simples croyants peut être exacte et sérieuse, il parle avec bonheur de tout ce que l’ignorant peut imply sans l’exprimer dans sa prière, et de ces profondeurs qui n’ont d’autre formule qu’un silence plein de respect et de dévotion : though not express, yet imply, and under a reverent, devout silence signify[115]. Mais de telles remarques nous mèneraient loin et risqueraient de nous faire oublier la qualité maîtresse des écrits de Thomas More, le don suprême que de plus habiles stylistes n’ont pas reçu.

[115] B. II, 30. Le rythme encore un peu latin ou français est aussi très intéressant. Qu’on veuille bien scander cette jolie phrase : All which holy things, right many persons, very little learned, but yet in grace godly minded, with heart humble and religious, not arrogant, proud and curious, under the name of holy Housel with inward heavenly comfort, do full devoutly reverence. Quatre lignes, pas un pronom, et quelle allure à la fois pieuse et décidée, et quelle chute parfaite !

IV

C’est la belle humeur, l’entrain, la vie. Cet homme réservé, doux et calme, ennemi de tout éclat, ce parfait courtisan qui aurait rencontré moins de faveur et gardé moins d’amis si par une naturelle bienveillance il n’avait pas su écouter, écouter encore, même quand sa curiosité était satisfaite, vivait cependant par l’esprit, l’imagination et le cœur d’une vie intense. Sous la surface de pacifique ironie, circule une activité incessante. Observation de tout ce que ses yeux rencontrent, hommes et choses, brusque vivification d’une vieille idée par de jeunes images et l’afflux spontané d’une fraîche émotion, ralliement accéléré de toutes les forces de l’âme, de toutes les expériences autour du sujet qui, pour le moment, l’occupe, exercice constant et facile d’une nature qu’aucune fièvre ne brûle, qui se possède en se prodiguant et que chaque occasion nouvelle trouve en éveil. Que ses adversaires revisent soigneusement leurs factums, car More excelle à prendre la balle. Le moine obscur[116] qui lui avait écrit contre Érasme, achevait sa lettre en promettant de faire bon visage au grand humaniste si celui-ci toutefois voulait corriger ses bévues. « Papæ ! beasti hominem ! s’écrie More, que serait devenu le pauvre Érasme sans une ombre d’espoir de retrouver enfin la faveur d’un si grand homme[117]. »

[116] More n’a pas voulu qu’on sût le nom de ce moine, il l’a même effacé soigneusement de la lettre écrite par lui. Jortin, III, p. 392.

[117] Jortin, III, p. 393.

Tyndale s’était aventuré à dire que, sans l’église, il pourrait discerner les écritures, tout comme les jeunes aigles, au sortir du nid, fondent sur leur proie. More n’a garde de laisser tomber la comparaison.

« Il va chercher l’exemple de cet oiseau superbe, roi de toute la gent ailée, le bel aigle… Car puisque son excellente nature apprend à cet oiseau par un secret instinct, à épier sa proie, il s’en suit, parbleu (it must needs follow, perdie !) que Tyndale, Luther, Swingle et autres excellents hérétiques — placés par la faveur de Dieu autant au-dessus de l’église catholique que l’aigle, roi des oiseaux est au-dessus d’un petit poulet — doivent découvrir, sans le secours de personne, les véritables écritures.

« Et maintenant, vous voyez bien, amis lecteurs, que, à côté de ces nobles aigles qui épient leur proie sans le secours de l’église, saint Augustin ne fut qu’un nigaud de petit poulet… mais il y a une chose dont je ne cesse de m’émerveiller, puisque Dieu inspire directement Tyndale et autres aigles de son envergure, comment se fait-il que le grand, grand aigle, Martin Luther lui-même, dans le royal nid duquel fut couvé ce jeune aiglon, ait été privé de cette inspiration.

« D’ailleurs je me rappelle bien que lorsque notre aiglon Tyndale apprenait à chercher sa proie, il n’avait pas encore toutes ses plumes ; il était à peine sorti de sa coque, et, loin de planer dans les airs, il picorait le sol en compagnie d’autre menue volaille, les humbles enfants de sa mère, laquelle, quoi qu’il en dise, l’a élevé[118]. »

[118] B. II, p. 231-232.

Vous voyez comme il a suffi d’un mot pour le mettre en branle, et si d’ailleurs vous trouvez que le chat joue un peu trop longtemps avec la souris, remarquez aussi que, tout en s’amusant, l’écrivain ne piétine pas sur place et que, grâce à la plaisanterie, la discussion gagne du terrain.

Il est vivant, et tout, images, arguments, autorités, l’anime vite en traversant sa pensée.

« J’ai une autre grave autorité avec moi, écrit-il encore, un certain père qui a nom, je crois, Origène. » D’abord quand je l’invitai à me porter son témoignage, il parut ravi, mais à peine lui eus-je dit que j’allais le présenter à Tyndale, il se signa et tourna les talons. « J’aimerais mieux, disait-il, courir à plusieurs lieues d’ici que de le rencontrer. » Un jour que ce saint et savant homme, l’évêque de Rochester, citait mon autorité contre Tyndale, ce malhonnête prit un accès de rage, m’appela hérétique et le pire de tous. « Voilà ce que me dit Origène et il jura par saint Simkin que au grand jamais personne ne l’avait traité de la sorte. Oh ! le vilain, traiter ainsi un vénérable vieillard, car enfin Origène doit avoir aujourd’hui 1300 ans, ou peu s’en faut[119]. »

[119] B. II, p. 193.

D’ailleurs tout parle en ses ouvrages :

« Cousin Vincent, si l’univers était doué d’une âme raisonnable — comme a imaginé Platon — et si chaque créature avait assez d’esprit pour raisonner, grand Dieu, quel éclat de rire pousserait la terre sur laquelle un fastueux seigneur élève un édifice qu’il pense devoir appartenir toujours aux hommes de son sang. Ame chétive et sotte, dirait-elle, tu te crois un dieu, et sous la gloire de tes beaux habits tu n’es qu’un homme. Moi, le sol, sur lequel tu marches avec tant d’orgueil, j’ai eu des centaines de pseudo-propriétaires comme toi. Ils faisaient sonner leurs pas sur ma tête, et maintenant ils sont enfouis dans mes entrailles, et plusieurs viendront qui se diront mes maîtres et qui ne seront pas de ton sang et qui ne porteront pas ton nom.

— Il y a 3000 ans, cousin, qui possédait votre domaine ? »

Voilà pourquoi, en dehors même de ceux de ses livres qui sont de propos délibéré un long dialogue, il entame souvent une conversation imaginaire, résistant rarement aux petites drôleries qu’une pareille forme de style entraîne plus facilement avec elle, mais ramenant vite ces plaisantes digressions au fil du débat.

« En vérité si tous les évêques étaient de mon avis, — quelques-uns en sont, je le sais, — vous n’auriez pas tant de prêtres. Mais si j’étais Pape. — Sur mon âme, interrompit le messager, que je voudrais vous y voir, et my lady votre femme papesse aussi. — Parfait, lui dis-je, elle s’occuperait des nonnes, et, quant au choix des prêtres, je ne saurais, pour ma part, forger des règlements plus sages que ceux que l’Église a depuis longtemps établis[120]. »

[120] English works, 227-228.

Chez nous l’esprit est dans une série d’étincelles dont chacune, isolée et mise sous verre, n’aurait plus de sens. La plaisanterie anglaise est faite d’unités plus résistantes. Dans ce pays gris on cultive, on choie une belle répartie, comme une tulipe rare. Une fois éclose, on l’annonce, on se la passe de mains en mains, jusqu’à ce que, un peu embellie en route, elle soit recueillie par un écrivain. A ce titre encore, Th. More est un des premiers représentants de l’esprit national. Le père Bridgett a réuni en un chapitre la fleur de ces fancies, sports and merry tales que notre bienheureux s’excusait aimablement d’avoir semée dans ses livres.

« Après tout, écrivait-il, je ne suis qu’un laïque et ces joyeusetés me conviennent mieux que le sérieux et le solennel des prédicateurs. Et puis je ne suis pas bien sûr que les « brethren » (les hérétiques) trouvent tant de joyeusetés dans mes écrits. Je n’ai jamais ouï dire qu’ils eussent grand plaisir à les lire[121]. »

[121] B. II, 103.

On ne traduit pas un bon mot, mais un joli conte mis en langue étrangère ne perd pas toute saveur. Or, les jolis contes abondent dans l’œuvre de More. Il n’est pas jusqu’à ses longues lettres latines où on n’en trouve, et de charmants. Écrivant à Dorpius en faveur d’Érasme, il trouve sur son chemin les pseudo-théologiens qui dédaignent l’étude des saints Pères.

« Il m’est arrivé de rencontrer un homme de ce goût-là dans la boutique d’un libraire. C’était un vieillard avec déjà, comme on dit, un pied dans la tombe que l’autre ne devait pas tarder à rejoindre. Je ne sais comment, je vins à dire qu’Augustin crut, pendant un certain temps que les démons avaient un corps. Le voilà qui fronce le sourcil, et, le front orageux, me reproche ma témérité… « Croyez-vous bonnement que je n’ai pas lu Augustin, mais oui, oui, je l’ai lu et avant votre naissance. »

« Un exemplaire du divinatione demonum était là, je trouve l’endroit et le lui montre. Il le lit et le relit, et, à la troisième lecture, commençant enfin, non sans mon secours, à le comprendre, il s’écrie tout stupéfait : « Ma foi, je suis bien surpris que dans ce lieu Augustin parle de la sorte, à coup sûr, il ne parle pas ainsi dans le maître des sentences, qui est liber magis magistralis quam iste[122]. »

[122] Ad Dorp. 32. B. C. D.

Un certain Richard Hunn, accusé d’hérésie, avait été trouvé mort dans sa prison. L’enquête officielle concluait au suicide, mais les novateurs avaient intérêt à propager une autre version. More n’avait pas pris part à l’affaire, mais il y revient à plusieurs reprises, dans ses livres de controverse, et cela nous vaut quelques histoires pleines de verve où l’on retrouve manifestement ses souvenirs personnels de magistrat.

« Quelqu’un vous a dit — demande le juge à un des témoins — qu’il pourrait aller prendre par la manche l’assassin de Hunn. Où est cet homme ?

«  — Sir, dit-il, c’est celui-ci », et il le montrait du doigt.

Alors le juge demande à cet homme : « Pouvez-vous faire comme vous avez dit ? — Sur ma foi, monseigneur, dit celui-ci, je n’en ai pas dit autant ; ce gentleman ne m’a pas compris. En vérité j’ai dit que j’avais un voisin qui pourrait le faire. »

Et c’est encore le voisin du voisin. Enfin on arrive à un homme, qui a dit qu’il connaissait quelqu’un qui peut-être pourrait indiquer l’assassin.

« Ah ! soupire le juge, enfin, quoique non sans peine nous voilà arrivés à quelque chose, mais où est cet homme ? — Que votre Seigneurie me pardonne, c’est une femme, et je voudrais bien qu’elle fût ici. — Homme ou femme, ça ne fait rien, où qu’elle soit, il faut qu’elle vienne. — Ah ! par Dieu, si elle était ici elle vous en dirait des merveilles… elle m’a assuré que si quelque chose avait été volé, elle pourrait dire où est le voleur, et je conclus qu’elle saurait aussi qui a tué Richard Hunn. — Comment cela, irait-elle demander au diable ? — Oh ! non, rien de si mauvais, je ne lui ai jamais vu faire autre chose que de regarder les mains. (Les juges éclatent de rire). — Qui est-elle ? — Que votre Seigneurie me pardonne, c’est une Égyptienne. Elle demeurait ici, à Lambeth, mais maintenant elle a passé la mer. Pourtant elle ne doit pas être encore dans son pays, car j’ai entendu dire que c’était très loin, et il n’y a guère plus d’un mois qu’elle est partie[123]. »

[123] English works, p. 236.

Arrive un autre témoin qui affirme que Hunn n’a pas pu se pendre. Il suffit d’être un peu du métier pour voir que son cadavre ne ressemblait pas à un cadavre de pendu.

« J’en ai tant vu dans ma carrière (domestique de l’aumônier de la prison). — Mais, dit le juge en riant, votre métier ne vous en a pas appris plus long qu’au bourreau lui-même et celui-ci a dit qu’il ne pourrait rien conclure. — Ah ! monseigneur, il ne les a pas vus d’aussi près que moi. — Passe, combien en avez-vous vu ? — Beaucoup, beaucoup, monseigneur. J’ai servi sous deux chapelains. — Mais combien à peu près ? — Je ne saurais dire, mais beaucoup. — Une centaine ? — Non, pas tout à fait. — Cinquante ? (Là, il s’arrêta et réfléchit un bon moment). — Non, pas cinquante. — Vingt ? — Là il répondit « non » sans hésiter, et les juges de rire en le voyant aussi sûr pour vingt, lui qui hésitait pour cinquante. — Quinze, dix ? — Pas davantage. — Quatre ou cinq ? — Là il se remit à réfléchir : oui, à peu près. » Mais pressé de nouveau il finit par reconnaître qu’il n’en avait jamais vu qu’un[124].

[124] Ibid., p. 237.

Ces vivantes histoires sont une façon de confidences. Ainsi le collectionneur de médailles et l’amateur d’animaux exotiques était avant tout curieux des choses de l’homme, spectateur toujours avide et toujours amusé de l’universelle comédie. Avocat, magistrat, homme de cour, ministre, il est sans doute en bonne place, mais comme il sait voir et comme il s’intéresse au spectacle ! Est-il besoin d’ajouter ici que cette observation n’est jamais moqueuse et que chez lui le sentiment aigu du ridicule se tempère de bienveillance et de pitié.

Cette façon d’animer ainsi une discussion abstraite n’est pas d’ailleurs un simple procédé de style. En l’employant More montrait une grande sagesse de tacticien en même temps qu’il obéissait à la tendance la plus caractéristique de l’esprit anglais.

Les controversistes de son temps, le terne et sec Henri VIII, Fisher déjà bien plus remarquable, et Tyndale lui-même, qui n’est pas certes un écrivain méprisable, restent tous en somme fidèles à la dialectique impersonnelle de l’École. More, sur le tard, a beaucoup lu les scolastiques, et, pour la doctrine, il les suit toujours. Mais, dans le détail de la pensée et l’allure du débat, on voit à chaque pas percer et triompher une intelligence concrète, faite de plain common sense, de préoccupation morale et de réduction constante au tangible et au réel. Il ne répond pas toujours aux arguments de Tyndale, et cependant il a en somme toujours raison contre ce raisonneur qui pousse imprudemment le peuple à vérifier par lui-même les fondements de toute croyance. Rester dans les abstractions et faire à plaisir de la philosophie religieuse à certains moments et devant certain public, c’est jeter le dogme au pillage. More, d’instinct, a vu le péril, et sans renier son passé, le libre esprit qui a rêvé l’Utopia devient en face des hérétiques le plus décidé des conservateurs. Il défend en bloc les positions menacées, et par les arguments concrets qu’aucune subtilité ne peut entamer. La dialectique n’est pas absente, mais elle a laissé son appareil d’intellectuelle, et au lieu d’argumenter contre la raison raisonnante, elle fait appel au bon sens du peuple, elle s’appuie sur la théologie implicite que des siècles de vie religieuse ont solidement apprise à cette foule, elle affirme, elle plaisante et sème, à foison, en guise de syllogisme, des bons mots et des histoires.

« Ils nous disent, écrit-il, que nous serons damnés pour une erreur dans la foi, et que nous ne pourrons savoir la vérité que par l’Écriture, mais que d’ailleurs nous ne sommes jamais sûrs de bien comprendre l’Écriture, et que, tout compte fait, Dieu nous damnera si nous la comprenons de travers. Ils me mettent en mémoire une aventure de maître Henri Patenson, homme de sagesse notoire (c’était le fou de More). Un jour, ayant accompagné son maître à Bruges, la foule s’aperçut qu’il n’était pas comme tout le monde et se mit à s’amuser de lui, sans pourtant lui faire de mal. Furieux, il ramasse des grosses pierres qu’il met dans sa robe, et, monté sur un banc, il fait une proclamation à la foule. Que ceux qui n’ont pas crié contre lui s’en aillent au plus vite… quiconque restera après sa proclamation sera considéré comme un des coupables de tout à l’heure ou un de leurs suppôts et gare à leurs têtes.

« Or cette proclamation fut faite en anglais. Personne n’y comprit rien et on resta à rire de plus belle… Là-dessus il jette une grosse pierre qui met en sang la tête d’un Bourguignon. Tant pis pour vous, lui dit maître Henri, vous n’aviez qu’à vous en aller comme je vous ai prié poliment de le faire[125]. »

[125] B. II, p. 194-195.

V

Ainsi, sur bien des terrains, More ouvre brillamment la voie à la littérature de son pays. Il y a plus et c’est encore sa gloire d’avoir, pour ainsi parler, fiancé avec les pensées de la foi et les expériences de la vie chrétienne cette prose anglaise, une des langues les plus nobles, les plus fortes et les plus suaves que l’évangile ait encore trouvées pour interpréter son message.

Ici d’ailleurs, pas plus que dans la théologie populaire de ses livres de controverse, rien de nouveau, rien qui rappelle la recherche légèrement inquiète, la curiosité de l’Utopia. Contre les novateurs, il défend les vérités du catéchisme, dans ses livres spirituels, il ne s’éloigne jamais des grands lieux communs de la prédication chrétienne, les fins dernières surtout et l’histoire de la Passion. Pour exceller dans son art et renouveler tout ce qu’il touche, l’écrivain religieux n’a pas d’autre secret que l’humoriste, le polémiste ou le conteur. Les choses saintes lui sont présentes et vivantes comme tantôt une histoire de nourrice ou un souvenir d’audience avec cette différence pourtant que l’humour chez lui n’est que de surface, tandis que, dans les paisibles profondeurs où elle se recueille sans peine, son âme sereine et grave écoute habituellement la parole de Dieu et se tient prête à lui répondre.

« Faites », écrit-il dans sa prison, « faites, Seigneur, que la mort ne me soit pas une étrangère », et cette ligne rejoint, à travers toutes les années de son âge mûr, le témoignage du meilleur ami de sa jeunesse, cum amicis sic fabulatur de vita futuri seculi ut agnoscas illum ex animo loqui.

« En vérité la terre n’est que notre prison, mais, soit par des contrats que nous faisons entre nous, soit par fraude, soit par violence, nous nous en attribuons des lambeaux, auxquels nous nous gardons bien de donner cet affreux nom de prison, mais que nous appelons notre domaine. Sur cette prison nous élevons de somptueux édifices, dont nous dorons les murailles ; dans cette prison, on vend, on achète ; dans cette prison on crie et on se chamaille, on se bat, on joue, on chante, on danse. Dans quelque coin de cette prison plus d’un réputé homme honnête commet tranquillement des infamies. Et ainsi pendant que Dieu, le roi et le grand geôlier, nous laisse seuls, nous nous croyons libres, et nous avons horreur du sort de ceux que nous appelons des prisonniers[126]. »

[126] B. II, p. 76, 77.

Ce n’est pas que par moments il n’insiste avec une étrange éloquence sur l’horreur de cette mort qui plus habituellement est pour lui le commencement de la vie. More n’était pas homme à négliger tout à fait les leçons de cette grande maîtresse d’ironie. Dans sa méditation des Quatre fins dernières, il s’amuse des insensés qui règlent dans leur testament le cérémonial de leurs funérailles.

« Tant de torches, tant de cires, tant de robes noires, tant de pleureurs riant sous leurs noires cagoules, enfin des funérailles splendides, tout comme si d’une fenêtre il devait contempler le cortège et voir avec quels honneurs on le conduit à l’église. »

Pétri de la pensée des siècles de foi, dont il n’a jamais songé à répudier l’héritage, même aux moments de ses plus enthousiastes ferveurs d’humaniste, il écrira lui aussi, et magnifiquement, son Triomphe de la mort.

« Dans sa plus nonchalante promenade, comme lorsqu’il chevauche au milieu du plus redoutable cortège, le plus grand roi peut bien essayer de chasser la vision importune, il sait bien qu’il n’échappera pas à la mort. La sentence est portée. A moins d’être un fou, il ne peut vivre sans épouvante. Demain, aujourd’hui peut-être, le sinistre et cruel bourreau sera là. La mort qui, depuis sa naissance, rôde autour de lui et le regarde et l’attend. Elle viendra, au milieu de sa cour, et de ses gardes, elle ne pliera pas le genou devant lui, elle ne lui fera pas de révérence et ne lui demandera pas poliment de vouloir bien la suivre ; mais, d’une féroce étreinte, elle le saisira (gripe) par la poitrine et, dans un cliquetis d’ossements, elle lui donnera le coup mortel[127]. »

[127] B. II, p. 72.

Mais d’ordinaire, quand il écrit pour les vrais chrétiens ou qu’il s’adresse à lui-même, More est plus doux pour la pensée de la mort.

Chose remarquable chez un homme dont la méditation revient habituellement à des pensées de ce genre, la crainte ne domine pas sa spiritualité et une fois encore, nous voyons se résoudre — non d’une façon théorique — mais dans l’humble confiance d’un saint, l’antinomie qui scandalise si fort les moralistes indépendants. Ni la peur de l’enfer ni l’attente du ciel ne lui paraissent incompatibles avec des sentiments plus élevés. Ce n’est pas sainte Thérèse, mais un solide Anglais, homme de son temps et père de famille qui a écrit cette prière :

« Donnez-moi, mon Dieu, un vif désir d’être avec vous, non pour être délivré des calamités de ce triste monde, ni pour éviter les flammes du purgatoire ou de l’enfer, non pas même pour que je puisse atteindre et goûter les joies du ciel, enfin non pas en vue de mon propre avantage, mais uniquement par amour pour vous[128]. »

[128] B. II, p. 96.

Les mots me manquent pour dire à quel point cette grâce de l’amour de Dieu et des âmes attendrit la vive candeur de ce style et avec quelle compassion pénétrante et humaine le futur martyr détaille les plaies du Sauveur crucifié. Comment rendre l’exquise douceur de cette autre prière !

« And give me, good Lord, an humble, lowly, quiet, peaceable, patient, charitable, kind, tender and filial mind — toutes les nuances de la charité — with all my works, and all my words, and all my thoughts, to have a taste of Thy holy blessed Spirit[129]. »

[129] B. II, p. 95.

En vérité, je me ferais fort de prouver par un parallèle assez rigoureux que le mellitissimus ami d’Érasme[130], ton et doctrine, annonce déjà saint François de Sales. Un peu effarouchée de l’accent anglais, cependant, Philothée n’aurait pas hésité longtemps à reconnaître cette page sur le scrupule :

[130] B. I, p. 121.

« La pusillanimité engendre une fille très timorée, pauvre sotte, toujours larmoyante qui s’appelle conscience scrupuleuse. Cette fille est un fameux embarras dans une maison ; non qu’elle soit oisive, au contraire elle est toujours en mouvement, mais quoiqu’elle serve une très bonne maîtresse qui l’aime bien et est contente de sa besogne, ou du moins contente de lui pardonner quand ce n’est pas bien (car enfin on ne saurait toujours bien faire), la maussade créature ne cesse de geindre et de pleurnicher, dans la crainte d’être grondée par sa maîtresse et renvoyée de la maison. Pensez-vous que sa maîtresse aimera cette façon ? Non, bien sûr ! J’ai connu une scrupuleuse dont la maîtresse était très sérieuse, et — chose qui chez les femmes n’est pas commune — très bienveillante et très douce. Elle était contente de son service, mais d’ailleurs une si désagréable habitude lui déplaisait si fort que parfois elle disait : « Eh ! quelle mouche a piqué cette fille ? La maudite gamine pense assurément que je suis le diable ! Quand elle ferait dix fois mieux son service j’aurais grand-peine à la garder chez moi avec cette hantise de la peur[131]. »

[131] p. 49.

Tel chapitre du Dialogue sur la tribulation se placerait tout naturellement dans L’introduction à la vie dévote, comme, entre autres celui où More explique jusqu’à quel point il est permis d’écarter la croix.

« La tribulation est chose si bonne et si profitable que d’abord je n’hésiterai pas à dire que l’homme ne doit rien faire pour s’en délivrer, si Dieu ne nous avait enseigné qu’on peut le faire. Car Lui qui nous a dit de prendre notre peine en patience, ordonne aussi de faire tout le possible pour écarter la souffrance et de nous et du prochain. Et puisque donc il conseille les deux choses, je ne me casserai pas la tête pour montrer qu’il n’y a pas de contradiction entre elles. Quand il nous envoie le fléau de la peste, il veut que nous le recevions avec patience, mais encore veut-il que nous nous laissions donner le coup de lancette et mettre des cataplasmes… Et qui de nous saurait dire combien de souffrances il peut supporter, sans que son âme même vienne à en souffrir… Et cela il veut que nous le fassions aussi pour nos frères et que nous soyons en ce monde pitoyables les uns aux autres, et non sine affectione… Saint Jean a dit : « Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit de ses yeux, n’aime guère Dieu qu’il ne voit pas », et moi je dis : « Celui qui, sous prétexte de s’intéresser à l’âme du prochain, ne veut avoir aucune pitié de son corps, celui-là a beau dire, il n’en a pas non plus pour son âme[132]. »

[132] p. 52, 53.

Arrêtons-nous sur cette page toute salésienne. Le dernier biographe de More, M. R. Hutton rappelle avec beaucoup de justice quelques-uns des grands noms de la littérature religieuse anglaise, Hooker, J. Taylor, d’autres à côté de qui notre bienheureux mérite d’avoir une place. Si j’ai préféré évoquer un autre nom, ce n’est pas dans une arrière-pensée de controverse, mais simplement par exactitude littéraire. J’admire plus que personne la solennité mélodieuse des anglican divines, la foi sombre et ardente de Bunyan, et ces premiers sermons de Newman qui marquent une date dans la vie intérieure de quiconque les a lus. Une note pourtant manque dans tous ces livres, note que nous retrouvons ici à chaque page, c’est un mélange unique de tendresse et de respect, de sérieux et d’abandon, c’est « l’esprit des enfants » qu’aucune solennité n’arrête, qu’aucun puritanisme n’assombrit ; la simple piété souriante, c’est enfin l’âme de jeunesse de cette Angleterre religieuse à la fois reposée et sereine qui va mourir avec Thomas More.

CHAPITRE VII
LE CONFLIT

Je n’ai pas oublié en tout ceci le conseil du Christ dans l’Évangile, et avant de me mettre à bâtir cette forteresse pour la sauvegarde de mon âme, je me suis assis et j’ai compté combien il m’en devait coûter. J’y ai réfléchi, Marguerite, pendant bien des nuits d’insomnie et d’angoisse, pendant que ma femme dormait, croyant que je dormais aussi. J’ai vu les périls qui pourraient m’advenir, et j’avais, en y pensant, le cœur bien gros. Mais enfin je remercie Notre-Seigneur de ce que, nonobstant, il m’a fait la grâce de ne jamais admettre la pensée d’une capitulation, même dans le cas où mes pires craintes se réaliseraient.

Lettre à Marguerite Roper, écrite en prison.

I

Le présent chapitre est essentiel entre tous à qui veut se représenter dans ses nuances infinies la délicate et fine nature de Sir Thomas More. Lui qui doit se montrer bientôt si original envers la mort, le fut certainement plus encore au cours des événements qui l’acheminèrent lentement jusqu’à cette fin sanglante. En se rendant au supplice, le saint évêque Fisher demanda sa fourrure. Il ne voulait pas s’enrhumer en route. Ainsi de More pendant cette marche au martyre qui dura pendant des années. Il mesure, il compte chacun de ses pas. Il s’arrête et revient parfois en arrière, non pour se dérober à la souffrance, mais pour suivre l’inflexible et subtile délicatesse d’une conscience qui veut tout ensemble se rendre à la première sommation du devoir, et aller jusqu’à l’extrême limite des concessions légitimes. Aucune illusion, aucune épouvante. Il sait où on le conduit et cette mort longtemps probable, puis certaine, il l’a acceptée. Mais, en même temps, aucun entraînement, aucune hâte. Le politique mettra tout en œuvre pour reculer l’issue fatale, l’avocat luttera de tout son génie professionnel pour plaider sa propre cause, comme il eût fait jadis pour un de ses clients. Ni son esprit ni sa volonté n’hésitent, notre admiration l’accompagne sans une minute d’angoisse, et pourtant, lui si fier et indépendant quand il obéit, ne paraît jamais plus soumis, plus conciliant que lorsqu’il résiste. Pour trouver un exemple analogue de générosité dans la prudence, il nous faut peut-être venir jusqu’à la conversion de Newman. Des deux côtés même lenteur, même refus constant de brûler les étapes, même claire intelligence de la complexité des problèmes, et aussi même crainte d’influencer les autres par la contagion d’un sacrifice que Dieu seul a droit d’imposer. Par là, ces deux hommes rares se distinguent également de la foule, chez qui tant de lenteur ne va pas d’ordinaire sans un soupçon de faiblesse et de crainte. Au lieu du large et droit chemin où notre imagination a pris l’habitude de voir marcher allègrement les héros de tous les devoirs, eux passent par des sentiers sinueux que chacun doit se frayer à soi-même et où deux hommes ne peuvent aller de front. Sotte question d’ailleurs que de chercher, du grand chemin ou du sentier, quelle est la route meilleure. Toute route est bonne qui mène au martyre. L’essentiel est de s’abandonner aux inspirations de la grâce. On peut être sûr d’avance, et l’histoire de More le montre une fois de plus, que cette grâce, en sa divine richesse, s’accommode merveilleusement à l’originalité de chacun.

II

Freeman prenait plaisir à citer la discrète formule dont se servait jadis un professeur d’Oxford pour résumer la seconde moitié du règne de Henri VIII : « Les dernières années de ce grand monarque, disait-il, furent obscurcies par des troubles domestiques[133] ». Ce professeur méritait la mitre. Grâce à Dieu, l’anglicanisme contemporain n’est plus asservi à de pareilles complaisances. Le moyen, d’ailleurs, aujourd’hui surtout, de lire de travers cette simple et limpide histoire ? Henri veut congédier sa femme. Anne Boleyn brûle de placer sur sa jolie tête la couronne royale. Le pape, vivement sollicité, refuse de sanctionner ce double caprice. Le roi lui répond en proclamant sa propre suprématie en matières religieuses et en forçant le clergé à reconnaître que l’évêque de Rome n’a aucune juridiction en dehors de son diocèse ; et c’en est fait pour plusieurs siècles de l’unité du monde chrétien[134].

[133] Bryce. Studies in contemporary biography, p. 271.

[134] Un écrivain ayant essayé de soutenir que l’histoire des débuts de la Réforme, en Angleterre, était plus compliquée, M. Gairdner lui fit une réponse décisive dont on me permettra de citer quelques lignes : « D’après M. Hutton, le divorce de Henri VIII n’est pas essentiellement lié à la Réforme. Quand un homme aussi cultivé que M. Hutton est capable de dire sérieusement des choses pareilles, je pense qu’il est grand temps de prier le public d’additionner deux et deux et de nous dire si le résultat peut n’être pas quatre. Je comprends qu’il nous soit désagréable de faire remonter la Réforme à de si basses origines, mais les faits sont là et, comme dit le poète, « ces gaillards sont plus forts que nous ». Toute cette lettre est à lire. Le Tablet l’a reproduite (4 mars 1899), ainsi qu’une autre de M. Gairdner sur le même sujet. — Je suis loin d’ailleurs de mettre en question la nécessité d’une réforme et je crois même que l’auteur de The eve of reformation aurait pu sur ce point concéder davantage. Mais le schisme n’est ni la seule ni la meilleure voie vers la Réforme. Il serait d’ailleurs aussi puéril qu’injuste de ne voir dans l’histoire de l’anglicanisme que cette triste page de ses débuts, et d’oublier tout ce que Manning lui-même appelle the workings of the Holy ghost in the Church of England.

Le côté piquant de cette navrante aventure est que ce même roi, lors de sa controverse anti-luthérienne, avait affirmé très haut l’universalité de la juridiction pontificale. Un homme s’était trouvé alors dans le conseil théologique du prince pour inviter celui-ci à atténuer la vigueur de ses proclamations ultramontaines, le même homme qui bientôt sera le premier à refuser de se soumettre aux volontés schismatiques de Henri VIII. Peu de mois avant son martyre, More a raconté cet incident avec sa franchise habituelle.

« A la première lecture de ce passage (sur la primauté du pape), je priai Son Altesse de laisser de côté cette question, ou du moins de ne la toucher que le plus légèrement possible, en prévoyance des difficultés qui surgiraient peut-être un jour entre le roi et quelque pape. »

Ce conseil est d’ordre politique. More avait pour l’instant des raisons plus graves d’observer à ce sujet une sage réserve.

« En vérité, dit-il, je ne pensais pas moi-même alors que la primauté du Siège de Rome fût d’institution divine… »

Le livre du roi avait été pour lui une occasion d’étudier de plus près cette matière, et, après dix ans de recherches dans les écrits des Pères et dans les conciles, il était arrivé à cette conclusion que « sa conscience à lui serait en péril s’il ne reconnaissait pas que la primauté a été établie par Dieu ». Mais cette vérité, pour lui désormais certaine, il ne semble pas que More l’ait jamais tenue pour un article de foi. Le grand schisme avait brouillé là-dessus toutes les idées, et la jeune critique avait posé des points d’interrogation qui attendaient encore une réponse : « Je n’ai jamais douté de la royauté (spirituelle) du Pape, écrivait Érasme, mais je me suis quelque part demandé si cette royauté était déjà reconnue au temps de saint Jérôme. » Tunstall, dont More estimait la vertu et la science, professait ouvertement les théories de l’Anglicanisme moderne. Fisher sans doute se montrait déjà tout Romain, mais il est bien naturel qu’un théologien de circonstance, et autodidacte comme More, ait mis un certain temps à se décider entre les différentes écoles, et que, son choix fait et bien fait, il ait évité de s’expliquer à cet égard avec une trop grande insistance. Il ne déduisait pas d’ailleurs toutes les conséquences de la thèse catholique.

« Puisque son Altesse, écrivait-il, en a appelé du Pape au Concile, qu’elle se garde de toute mesure qui ruinerait non pas seulement l’autorité du Siège apostolique, mais encore celle de l’Église universelle. Dans le prochain Concile général, il peut très bien arriver que le pape présent soit déposé, et un autre mis en sa place avec qui le roi puisse mieux s’entendre. Car bien que pour ma part j’admette la primauté du pape, pourtant je n’ai jamais cru que celui-ci fût au-dessus du Concile général, et dans tous mes livres en langue vulgaire, je me suis bien donné de garde d’insister beaucoup, devant les sujets du roi, sur l’autorité du pape. Il peut bien m’arriver, selon l’usage commun de tous les pays catholiques, de parler de celui-ci comme du primat, mais je ne m’attache jamais à ce point et je ne rassemble pas des arguments pour l’établir. Dans mon livre contre le Masker, il n’y a pas, je crois, à ce sujet plus de cinq lignes. Encore parlent-elles de saint Pierre qui eut la primauté, de l’aveu même des théologiens qui la disputent à ses successeurs… J’avais beaucoup écrit là-dessus et compilé des preuves… mais j’ai tout supprimé quand j’ai vu que cela pourrait aggraver le conflit entre le pape et le roi et je n’ai plus dit un mot de cela dans mon livre[135]. »

[135] Tous les extraits que je viens de citer sur la primauté sont tirés de la longue lettre que More écrivit à Cromwell pour sa défense. Cette lettre est dans les English works, mais il vaut mieux la lire chez le P. Bridgett qui l’a revisée sur le manuscrit. Pour les considérations qui accompagnent les extraits, je résume scrupuleusement le P. Bridgett, p. 343-348.

Écrites à la veille du procès de Th. More, ces déclarations sont d’une importance souveraine, non seulement parce qu’elles nous montrent la réserve Newmanienne du théologien, mais surtout parce qu’elles précisent exactement pour quelle cause ce grand homme a voulu mourir. Si dans quelques mois il doit, au prix de sa vie, refuser de mettre en doute la souveraineté pontificale, ce n’est pas qu’il regarde cette doctrine comme un dogme de foi imposé à tous, mais seulement parce qu’il la croit vraie. Il ne tranche pas la question pour les autres, il n’essaiera pas de les gagner, et non pas même sa fille, à ce qui est pour lui une opinion libre, non, mais puisque ses recherches l’ont convaincu personnellement de la primauté du pontife romain, il ne se reconnaît pas le droit de parler à ce sujet autrement qu’il ne pense. La fin de cette longue lettre à Cromwell ne laisse aucun doute sur cette attitude de Thomas More et, en la transcrivant dans sa simplicité héroïque, on a, je pense, le droit de rappeler une fois de plus que nos martyrs sont aussi les témoins et les défenseurs de la « liberté de penser ».

« Et sur ce point et sur tous les autres il n’y a jamais eu, il n’y aura jamais chez moi qu’une seule faute, c’est que je ne puis penser en tout de la même façon que d’autres hommes de plus de sagesse et d’une plus profonde science, et que je ne puis trouver en mon cœur la force de parler autrement que ma conscience me dit de le faire[136]. »

[136] English works, p. 1427 et seq.

Ainsi quand nous le verrons se défendre et repousser une à une les charges sous lesquelles on veut l’accabler, nous ne conclurons pas qu’il essaie pour autant de se dérober à la mort, mais simplement que par un sentiment de justice, un scrupule de loyauté et un suprême respect pour les nuances de la vérité il veut définir exactement la vraie cause de son martyre : I cannot in every thing think the same way that some other men… nor can find in mine heart otherwise to say than as my conscience giveth me.

III

Henri VIII avait donc passé outre aux avis de son conseiller et publié, sans corrections, son apologie de la primauté pontificale. Entre temps d’autres soucis lui vinrent qui mirent en campagne les casuistes officiels. Le pape n’avait-il pas dépassé son pouvoir en autorisant le mariage du roi, avec Catherine, la veuve du fils aîné de Henri VII. C’est seulement en septembre 1527 que le roi fit part à More des inquiétudes tardives de sa conscience. A brûle-pourpoint, un jour qu’ils se promenaient tous deux dans la galerie de Hampton Court, son Altesse l’informa que ce mariage était si contraire à la loi divine « que l’Église ne pouvait en aucune façon le permettre ». Une bible était là, Henri l’ouvre. Il lit tout haut les textes formels du Lévitique et du Deutéronome et demande s’il est possible après cela, de ne pas reconnaître que le divorce s’impose. More porte le choc sans trop d’émotion. Ses propres yeux ou, du moins les bavardages de la cour l’avaient renseigné sur des périls moins reculés qui menaçaient l’âme du prince, et n’eût été la pensée de la malheureuse reine, il aurait trouvé assez plaisant ce premier acte du drame. On ne lui sut pas trop mauvais gré de son calme et on le renvoya à de savantes conférences où la question se discutait à grand renfort de théologie. Le procès était engagé en cour de Rome ; More, pour obéir au roi, prit connaissance de ce qu’on disait pour et contre, et se trouvant dans l’impossibilité de partager l’opinion des théologiens de la cour, il ne voulut plus entendre parler de la controverse.

« M’étant décidé, écrit-il, à servir le roi d’une autre façon… je m’interdis même d’ouvrir les livres qui traitaient de cette matière et de suivre la marche du procès entamé en cour de Rome[137]. »

[137] English works, p. 1427. Cette attitude de More me dispense d’étudier en elle-même la question très difficile du divorce. Quoi qu’il en soit des intentions de Henri VIII, le problème canonique était en soi très compliqué et on sait que le légat Campeggio pencha longtemps vers une solution conforme aux désirs du roi.

Entre temps Wolsey quittait le pouvoir, coupable de n’avoir pas emporté d’assaut la sentence favorable du pape. Il semble bien qu’en imposant à Thomas More la succession de Wolsey, le roi ait voulu tenter un dernier effort pour gagner à la cause du divorce celui qui était alors l’homme le plus considérable d’Angleterre. Henri ne soupçonnait pas, après quinze années d’intimité, les réserves d’indomptable fermeté que cachait cette facile, bienveillante et libérale nature[138]. Il n’eut garde d’ailleurs de dévoiler au nouveau chancelier les plans de vengeance que cherchait déjà son orgueil blessé par la réponse du pape, et il lui donna même l’assurance que toute l’affaire en resterait là. De part et d’autre on allait bientôt mieux se connaître et si More eut quelques minutes d’espoir, ces minutes furent courtes. D’ailleurs il ne voyait pas, dans la situation nouvelle, un motif d’abandonner sa première tactique. Aussi longtemps qu’il ne serait pas tenu à agir par lui-même et à parler en son propre nom, il irait son chemin à côté de la détestable intrigue sans rien dire ni faire qui pût paraître une approbation de la conduite royale. Abandonner Catherine, mettre Anne Boleyn en sa place, c’était affaire à la conscience du roi et More, ayant dit nettement son avis, pensait que pour le moment il n’avait à protester que par son silence. Placé dans des circonstances analogues, un citoyen de l’état moderne aurait le droit de « donner sa démission. » Ce droit était moins clair dans la monarchie de ce temps-là, et quant au devoir, quelle que soit la solution abstraite de ce cas très difficile, Thomas More a fait ce qu’il a cru être le meilleur. Nous pouvons nous en reposer sur lui.

[138] Dixon, Hist. of the Church of England, t. I, p. 9-10.

On vivait d’ailleurs toujours en pleine équivoque. Officiellement il n’était toujours question que de calmer les scrupules du roi. More, lui-même, quelques mois après sa nomination, était chargé de rappeler au public que cette comédie durait encore. Le chancelier d’Angleterre fait au Parlement les commissions du roi. C’est en cette qualité de simple porteur de message qu’il ouvrit la séance du 15 mars 1531. « Le chancelier, écrit l’ambassadeur impérial à son souverain, le chancelier a fait une déclaration aux Lords, sur l’ordre du roi. Quelques-uns prétendaient que le roi poursuivait cette affaire du divorce par amour pour une certaine dame et non par scrupule de conscience. Rien n’est plus faux. Là-dessus, on demande au chancelier son opinion à lui. Il répondit qu’il s’en était expliqué plusieurs fois devant le roi et n’en dit pas davantage. Puis il passa aux Communes pour faire la même déclaration de la part du roi[139]. »

[139] B. I. 233.

Quelques jours auparavant, le 11 février 1531, le clergé avait dû reconnaître le roi comme « chef suprême de l’Église d’Angleterre ». Le P. Bridgett a établi solidement que ce titre ambigu pouvait encore se concilier avec la suprématie du Saint-Siège. L’indépendance mourante des évêques avait du reste accompagné le décret d’un amendement qui le réduisait à néant[140]. Néanmoins la mesure était grave et comme une première ébauche de schisme. « Le chancelier est si mortifié, écrivait Chapuys, qu’il est uniquement anxieux de sortir de charge[141]. » « Il est clair, ajoute le P. Bridgett, qu’à dater de ce moment sa voix ne pèse plus d’aucun poids au conseil du roi. Si on le garde c’est à cause du prestige de son nom ou par un reste d’espoir de le gagner ou plus simplement parce qu’on ne voit pas prétexte suffisant pour le congédier. » Une situation aussi fausse ne pourrait durer bien longtemps.

[140] « Autant que la loi du Christ le permet. »

[141] B. I. 234.

Lorsque en mai 1532, le roi voulut faire encore un pas en avant et défendre au clergé de poursuivre les hérétiques et de tenir n’importe quelle réunion sans sa permission expresse, More et quelques évêques s’opposèrent énergiquement au nouveau projet de loi. « Le roi est très en colère, dit encore Chapuys, surtout contre le chancelier et l’évêque de Winchester, et il est décidé à passer outre[142]. » Trois jours après, le 16 mai 1532, More faisait enfin agréer au roi les raisons de santé et d’autres qui le rendaient impropre à garder son office. L’épreuve était faite : on n’avait rien à attendre de cet homme. Le roi consentit aimablement à se séparer de lui.

[142] B. I. 235.

C’était la pauvreté, presque la misère, mais quelle privation n’aurait paru douce après l’angoisse de ces terribles années. Obligé de supprimer toute dépense de luxe, le premier souci de Th. More fut de trouver une situation pour les hommes de sa suite. Tous bien casés, il se sépara de son fou qu’il passa au Lord maire, et il donna à son successeur les huit rameurs et la grande barque qui avait si souvent fait le trajet de Chelsea à Westminster. Alors il réunit tous les siens et, dit son gendre, il leur parla de la sorte :

« J’ai vécu à Oxford, puis au palais, puis à la cour du roi, montant ainsi du plus pauvre degré au plus élevé. Et maintenant comme revenu annuel il ne me reste guère plus d’une centaine de livres. Il faut donc, si nous voulons continuer à vivre ensemble, que chacun apporte sa contribution. Mais si vous m’en croyez, nous ne nous mettrons pas d’abord au plus pauvre régime : non, ni le menu d’Oxford, ni même celui des jeunes avocats, nous vivrons au régime de Lincoln’s Inn… Si nous ne pouvons nous y maintenir, nous descendrons d’un cran au régime des stagiaires. C’est encore assez pour un honnête homme. Si cela est encore trop haut, l’an d’après nous vivrons comme à Oxford. Enfin quand nous serons à bout de ressources, nous irons, tous ensemble et de joyeuse compagnie, demander aux bonnes gens de nous faire l’aumône et nous chanterons le Salve Regina à chaque porte, comme de pauvres étudiants d’Oxford[143]. »

[143] Roper, et Harpsfield, p. 294 pour la dernière ligne.

Be merry together. Il y avait longtemps que More n’avait plus dit ce joli mot qui lui fut toujours familier. Nous le retrouvons bien aussi à cette gradation descendante. Hélas, il n’eut pas le temps de reprendre la besace des « pauvres étudiants d’Oxford », mais Harpsfield nous apprend que toute la maison dut se mettre à une économie rigoureuse. Le soir, en hiver, faute de bois, on allumait un grand feu de fougère dans la chambre du chancelier et toute la famille venait prendre sa part de la courte flamme — « puis et sans autre feu, tout le monde allait au lit. »

IV

Cependant, les événements allaient grand train. Le 25 janvier 1532 le roi épousait secrètement la favorite. En mars, aussitôt ses bulles venues et avec l’assentiment forcé de l’assemblée du clergé, l’archevêque Cranmer citait Henri à son tribunal et déclarait invalide l’union du prince avec Catherine. Puis une courte enquête rassurait ces consciences de pharisiens sur la légitimité du mariage d’Henri VIII et d’Anne Boleyn et on fixait au 1er juin le couronnement de la reine. Jusque-là de beaux dehors avaient couvert le départ de More. Le roi lui avait dit de flatteuses paroles, et il avait fait savoir officiellement combien il regrettait que la maladie empêchât le chancelier de continuer ses bons services. Il comptait d’ailleurs que son ami assisterait au couronnement. Par ordre de Henri, trois évêques écrivirent à More de vouloir bien les accompagner à cette fête. Le messager apportait aussi une somme assez lourde, prix de la robe que l’ex-chancelier devrait commander pour la circonstance. More prit l’argent et resta chez lui. Quelques jours après ayant rencontré les susdits évêques, il leur dit : « Messeigneurs, vous avez demandé deux choses de moi, une que j’ai acceptée avec d’autant plus d’empressement que cela me permettait de refuser l’autre. « Pour l’argent, ajoutait-il, il l’avait reçu avec reconnaissance et sans scrupule puisque les évêques étaient riches et lui pauvre. Quant à leur autre demande, il n’avait pu la leur accorder, et il forgea là-dessus un joli conte dont la morale était que les évêques en risquant leur honneur, n’échapperaient pas au danger qui menaçait leur tête. Lui, More, pourrait bien y perdre la vie, mais il aurait sauvé l’honneur. »

Qu’on le remarque, en se dérobant à une pareille invitation, More ne refusait pas précisément de reconnaître la nouvelle reine. Il a dit dès le premier jour que l’affaire n’était pas de sa compétence et qu’il ne s’en mêlerait d’aucune façon. Cranmer ayant tranché le débat, lui ne songe donc pas à protester contre la sentence[144]. Mais il ne lui plaît pas non plus de faire fête à cette femme qu’il méprise et de renier publiquement cette autre reine, qui, dans les jours heureux, a été bonne pour lui et à qui rien ne l’empêchera de rester fidèle. C’est toujours le même dosage de soumission et d’indépendance. Les premiers éditeurs ou n’ont pas connu, ou n’ont pas osé transcrire un passage de lui qui ne laisse aucun doute sur son attitude en face d’Anne Boleyn.

[144] La décision du pape en faveur de Catherine se fit encore attendre un an, elle est du 23 mars 1534.

« Son Altesse, écrit-il, étant en possession de son mariage, et cette noble femme ayant été réellement sacrée comme reine, on n’a pu entendre de moi à ce sujet ni discussion, ni murmure, et on n’en entendra jamais. Et au contraire, je ne me mêlerai jamais de cela avec les autres fidèles sujets de Son Altesse, que pour demander à Dieu de donner au roi et à la reine longue et bonne vie, et ainsi ferai-je pour leurs nobles rejetons[145]. » Avec More, le peuple anglais restait de cœur fidèle à Catherine d’Aragon. Le jour du couronnement avait été silencieux comme un jour de deuil et on ne s’était même pas découvert sur le passage de l’usurpatrice. Le roi voulut faire un exemple qui réchauffât les enthousiasmes. Il y avait au couvent du Saint-Sépulchre, à Cantorbéry une pauvre femme en grande réputation de sainteté. Ses visions et ses prophéties avaient eu un retentissement extraordinaire et l’imprudente, interrogée sur le divorce, s’était avancée jusqu’à dire que Dieu désapprouvait la conduite du roi. Elle fut pendue à Tyburn avec six de ses partisans (20 avril 1434). On avait espéré que la minutieuse enquête menée à son sujet ferait découvrir une plus noble victime. Sur un papier de janvier 1534, où Cromwell notait les résolutions qu’il avait peur d’oublier, on lit entre autres mesures concernant la religieuse de Cantorbéry et ses complices, ce mémorandum sinistre : Eftsoons to remember Master More to the King[146]. More avait eu en effet jadis deux ou trois rencontres avec la voyante et on pensait trouver là une occasion de se débarrasser de lui. Mais la réserve habituelle de More avait d’avance déjoué le piège. Cet incident montre l’homme. Dès que seule avec lui la holy maid, après quelques paroles d’édification, avait fait mine de s’aventurer sur le terrain politique, il lui avait fermé la bouche. Bien plus, rentré chez lui et prévoyant que d’autres moins discrets risquaient de compromettre la pauvre fille, il avait écrit à celle-ci une lettre affectueuse et délicate pour la supplier de borner ses communications aux choses du royaume de Dieu[147]. Le brouillon de la lettre était encore là. More le fit passer à Cromwell qui, convaincu après enquête[148] de l’authenticité de la pièce, se garda bien de la verser au procès.

[145] Letters and papers, t. VII, doc. 289, p. 124. Cette lettre est du 5 mars, quelques jours avant la sentence de Rome.

[146] B. I. p. 322.

[147] Lors de cette lettre, More avait encore Elizabeth Barton en haute estime. Il changea depuis, lorsqu’elle eut avoué son imposture. Comme cet aveu fut obtenu à renfort de torture, nous ne savons pas bien à quoi nous en tenir à ce sujet.

[148] B. I. 333, 334.

En même temps qu’à Cromwell, More écrivait à Henri lui-même (5 mars 1534). Lettre touchante qui montre que pour ce noble et bon cœur la pire souffrance était de savoir que son roi le soupçonnait de trahison.

« Quand je sortis de charge, Votre Altesse eut la bonté de me dire qu’en retour des services que je lui avais rendus, toutes les fois qu’à l’avenir mon honneur — c’est le mot dont Votre Altesse voulut bien se servir — ou mon intérêt seraient en cause je la trouverais toujours prête à m’accueillir avec bonté ; aujourd’hui, mon bon maître, j’ai renoncé aux honneurs de ce monde en quittant ma très honorable charge et quant à l’argent, on a pu voir et on verra mieux encore qu’il ne me touche guère. Je ne demande qu’une chose, la pleine confiance du prince. Si j’étais convaincu de la monstrueuse ingratitude dont on m’accuse, je ne demanderais plus à Votre Altesse qu’une seule grâce, être dépouillé par elle de mes biens, de ma liberté et de ma vie. Tout cela ne me serait plus de rien et je ne garderais plus que l’espoir après ma courte vie et la vôtre, que je désire longue, de rencontrer encore votre Grâce au ciel, et m’y donner du bon temps avec elle. Une de mes joies, là-haut serait que votre Grâce verrait enfin, quelle que soit aujourd’hui son opinion, et quel que soit le sort qu’elle me réserve, que j’ai été, suis et serai toujours son loyal et fidèle serviteur.

« De ma pauvre maison de Chelsea, écrit de cette rude main que Votre Altesse connaît, la main de son humble, désolé et fidèle sujet[149]. »

[149] Ellis, Lettres, 1, série 2, t. II, p. 47. Letters and papers, t. VI, p. 288.

Tout autre que Henri VIII aurait accordé au moins une trêve à tant d’humble grandeur, et à une honnêteté aussi transparente, mais le malheureux n’était peut-être plus capable de comprendre de tels accents. Il s’entêta à mêler la cause de la voyante et celle de Thomas More, et à poursuivre celui-ci pour crime de haute trahison. L’ex-chancelier avait demandé à plaider sa cause devant la Chambre haute et les Lords, pourtant peu prodigues de courage, avaient signé une pétition pour obtenir que l’accusé comparût devant eux. Ils n’étaient pas encore assez sûrs. Le roi décida que More serait entendu devant une commission de quatre membres du privy council, Cranmer, Audley, le duc de Norfolk et Thomas Cromwell. On pouvait parler sans ambages à de tels hommes et Henri leur expliqua qu’il attendait d’eux non pas un jugement dont il n’avait que faire, mais un suprême assaut à l’obstination de More. Ainsi fut fait, ils promirent, ils menacèrent, ils parlèrent d’ingratitude, enfin de guerre lasse, ils congédièrent l’accusé.

« Alors, écrit Roper, Sir Thomas remonta en barque pour rentrer à Chelsea, et chemin faisant il était de si belle humeur que je le crus hors d’affaire. Une fois chez lui, nous fîmes tous deux un tour de jardin, et moi, désireux de savoir où en étaient les choses, je lui dis : « Je pense que tout va bien, puisque vous êtes si content ! — Oui, mon enfant, Dieu merci », me répondit-il. « Alors, ajoutai-je, votre nom n’est plus sur la liste ? — Sur mon âme, fit-il, je n’y pensais plus ». « Vous n’y pensiez plus, à une chose qui vous touche de si près et nous tient tous dans l’angoisse ? — J’en suis désolé car, vous voyant si content, je m’imaginais que tout était fini. » Alors il me dit : « Veux-tu savoir pourquoi j’étais si content ? En vérité, j’étais ravi d’avoir culbuté le diable et de m’être si fort avancé devant ces Lords que maintenant, sans grande honte, je ne pourrais revenir en arrière. » A ces paroles je fus triste, car bien que la chose fût de son goût, elle n’était pas du mien. »

Le roi, furieux du résultat de la conférence, ordonna de commencer les poursuites. Il fallut que le chancelier et les autres se missent à ses genoux pour le supplier de ne pas s’engager dans cette procédure. L’innocence de More dans ses relations avec la religieuse de Cantorbéry était si évidente, qu’on ne pouvait sans folie rester sur cette piste. Le roi, fort à contre-cœur, se laissa convaincre. « Le lendemain, continue Roper, je rencontrai M. Cromwell aux Communes et il me dit d’annoncer à mon père que son nom était effacé de la liste. Je dînais ce jour-là à Londres et j’envoyai un messager à ma femme qui fit la commission à son père. « Meg, lui répondit-il, quod differtur non aufertur. » A quelque temps de là, le duc de Norfolk et Sir Thomas More causant un jour familièrement ensemble : « Par la messe, M. More, dit le duc, il est périlleux de se mesurer avec les princes ; aussi je souhaite que vous vous prêtiez en quelque façon au désir du roi, car, par le corps de Dieu, M. More, indignatio principis mors est. » « Est-ce tout, Monseigneur ? répondit-il, alors, en bonne foi, il y a peu de différence entre votre Grâce et moi. Moi, je mourrai aujourd’hui et vous demain. »

V

En ce même mois de mars 1534, le parlement vota un Act qui confirmait le mariage d’Henri et d’Anne Boleyn, en garantissant aux enfants de celle-ci le droit de succession à la couronne. Quiconque s’opposerait à cet Act serait coupable de haute trahison, et pour couper court aux réticences, tous les sujets du royaume étaient mis dans la nécessité de s’engager par serment devant le roi lui-même ou ses délégués, à observer dans son intégrité la nouvelle loi. La formule de ce serment, rédigée par la commission, ne se contentait pas de reconnaître les droits d’Anne Boleyn et des enfants qui naîtraient d’elle, mais elle s’aggravait encore d’un préambule où l’autorité du Souverain Pontife était formellement rejetée.

On obéit en masse. D’ailleurs l’exécution de la holy maid ne servit pas peu à vaincre les répugnances et le moyen vraiment d’être meilleur juge de ce cas de conscience que l’archevêque de Cantorbéry entre les mains duquel on était invité à faire cette soumission ? Et puis une prudente restriction tranquillisait, si besoin était, les consciences, on s’engageait « autant que cela n’était pas contraire à la loi de Dieu ». C’est sans doute ainsi que la fille chérie de More elle-même, Marguerite Roper, obéit aux volontés du Parlement. Mais ces petites habiletés qu’on peut, selon les points de vue, ou permettre ou pardonner à la foule, déshonoreraient un Fisher ou un Thomas More. Pour ces deux hommes, la limite des concessions légitimes est maintenant dépassée.

Le dimanche de Quasimodo, 12 avril, More vint à Londres pour entendre un sermon à Saint-Paul, puis il alla voir John Clements. Sa présence fut remarquée et il fut vite rejoint par un officier de la cour qui le citait à comparaître le lendemain, à Lambeth, devant les commissaires royaux, pour prêter le nouveau serment.

« Alors, raconte Roper, Sir Thomas More comme il avait accoutumé en toutes les choses d’importance (comme lorsqu’il entra au privy council, ou qu’il fut envoyé en ambassade, ou choisi comme speaker, ou nommé chancelier) d’aller à l’église, de se confesser, d’entendre la messe et de recevoir la communion, ainsi fit-il pareillement de grand matin ce même jour (lundi 13 avril) où il était convoqué devant les Lords à Lambeth. D’ordinaire, avant de quitter sa femme et ses enfants qu’il aimait avec tendresse, il les faisait venir jusqu’à la barque et là il les embrassait et leur disait adieu. Mais, ce jour-là, il ne laissa sortir personne et le cœur pesant, comme son air le laissait bien voir, il s’embarqua avec moi et nos quatre serviteurs. Quelque temps il resta assis dans un triste silence, mais enfin, brusquement, il me souffla dans le tuyau de l’oreille : « Mon fils, Dieu merci, la bataille est gagnée ». Ce qu’il voulait dire alors, je ne savais pas, mais plutôt que d’avouer mon ignorance, je lui répondis : « J’en suis très heureux ». Après, je compris que, en ce moment, l’amour de Dieu l’avait emporté définitivement sur toutes les affections de la terre. »

Quelques instants après, More se retrouvait devant ses juges.

L’histoire de l’Église a peu de pages plus importantes. On connaît le lieu de la scène, au bord de la Tamise, Lambeth, le palais des archevêques de Cantorbéry, successeurs d’Anselme et de Thomas Becket. De l’autre côté du fleuve se dresse la merveilleuse église où dort la poussière du saint roi Édouard. A ces deux points sacrés viennent converger les souvenirs de tant de siècles de foi, les ménologes d’Iona et de Bangor, l’incomparable légende dorée de celle qui fut vraiment l’île des saints. On va exorciser tous ces fantômes. Dans la coulisse, à quelque distance de là, le roi Henri mène le drame. Une femme est près de lui, et dans un berceau, un enfant de huit mois, la future reine Elizabeth. Sur le devant du théâtre, quatre serviteurs à tout faire, le chancelier Audley, Thomas Cromwell, et deux hommes d’église, l’un et l’autre clergé, Thomas Cranmer, archevêque de Cantorbéry et l’abbé de Westminster. Entre leurs mains, nobles et prêtres viennent gaiement renier l’autorité de l’évêque de Rome. Personne encore n’a songé à refuser le serment, mais voici qu’enfin en face des quatre commissaires, notre Thomas More se tient debout. C’est la conscience catholique, non pas tendue ni cassante, mais inébranlable. Ce qui se consomme dans cette salle, c’est le schisme de cette Angleterre dont nous savons aujourd’hui les impériales destinées, schisme plus funeste à l’Église romaine et plus déplorable que la révolte même de Luther. Que veut-on de plus ? Des rires, des quolibets pour que le drame ressemble à ceux de Shakespeare. Nous voilà servi à souhait. Sir Thomas More lui-même nous a conservé le souvenir des plus vulgaires détails du spectacle. De la petite chambre où on lui a dit d’aller réfléchir encore, son regard plongeait sur la cour.

« Je vis maître Latimer arriver dans le jardin et se promener avec d’autres docteurs et chapelains de Mgr de Cantorbéry. Et certes, il avait l’air à la joie, car il riait le bras sur l’épaule de ses compagnons qu’il enlaçait si gentiment que si c’eût été des femmes, je l’aurais pris pour un libertin…, et puis on me dit que le curé de Croydon et d’autres prêtres de Londres avaient prêté serment. Ce fut bientôt fait d’ailleurs et on ne les laissa pas s’ennuyer dans l’antichambre, puis l’affaire ainsi dépêchée, ledit curé soit dans l’entraînement de sa joie, soit qu’il eût le gosier sec, ou encore pour bien montrer quod ille notus erat pontifici, se rendit au buffet de Monseigneur, demanda à boire et vida son verre valde familiariter. » L’interrogation de More fut menée serré ; le vieil avocat n’avait rien perdu de ses moyens, mais il n’avait jamais eu affaire à des assaillants aussi retors. Il faillit même perdre pied, comme lui-même le raconte.

« J’avais dit que je ne condamnais pas la conscience de ceux qui prêtaient le serment. C’était donc, m’objecta Mgr de Cantorbéry, que manifestement la chose n’était pas pour moi, sûre et certaine et que la malice de ce serment ne m’était pas démontrée. Mais dans ce cas, me dit-il, vous savez à n’en pas douter, que vous devez rigoureuse obéissance à votre souverain. Ainsi donc, laissez l’incertain pour le certain, et en prêtant ce serment qui n’est pas sûrement mauvais, remplissez votre devoir d’obéissance qui est manifeste. Or, en vérité, il me semblait bien que cela ne concluait pas, mais l’argument me parut soudain si subtil et d’autant que le noble prélat qui me le proposait lui donnait une nouvelle force, que je ne sus rien répondre sinon que je pensais ne pas pouvoir agir de la sorte parce que, aux yeux de ma conscience, c’était là un des cas où on n’est pas obligé d’obéir aux princes, puisque (quel que pût être à ce sujet le sentiment d’autres personnages que je ne voulais ni condamner ni juger) ma conscience à moi voyait la vérité d’un autre côté. »

Là-dessus l’abbé de Westminster, le rappelant à la modestie, lui fit observer que le grand conseil du royaume s’étant prononcé en sens contraire, il ne devait pas s’obstiner à suivre ses propres lumières. A quoi More répondit sans hésiter que contre le conseil du royaume, il avait, avec sa conscience, the general council of Christendom. Alors Thomas Cromwell, qui entendait bien ne pas ressembler aux juges du premier de tous les martyrs, loin de crier au scandale, jura tout ému qu’il aimerait mieux sacrifier son propre fils que de voir Sir Thomas More s’entêter ainsi à refuser le serment : que penserait le roi et qu’allait-il faire ?

« A quoi je répondis, que quoi qu’il pût m’arriver, je ne pouvais conjurer le danger, au risque de perdre mon âme[150]. »

[150] B. I, p. 353-358. Tout le récit de cette scène a été écrit par Thomas More à sa fille Marguerite.

Il n’y a pas de dialectique au monde qui puisse avoir raison d’un pareil homme. Les juges le comprirent enfin et abandonnèrent une discussion inutile. Soyons pitoyables à ces pauvres gens. Ils sont plus à plaindre que leur victime. Celui qui comparaissait à leur tribunal était pour eux un vieil ami. Ils l’avaient rencontré souvent dans un autre appareil, et décidément ni le comble des honneurs ni les pires extrémités de la vie humaine ne changeaient rien à sa bonne grâce, à son esprit, à sa bonhomie affectueuse. Au dire d’Érasme, il était de ceux qu’on ne peut s’empêcher d’aimer, et maintenant que tant de simple courage apparaissait sous cette douceur avenante, le charme devait être encore plus puissant qu’autrefois. Oui, croyons-le, et pour eux, et pour Thomas More, tous et même Cromwell auraient tenu à grande joie de trouver une échappatoire et la politique n’inspira pas seule les démarches qu’ils tentèrent ensemble pour le sauver.

Une restait possible. More avait dit expressément que seul le préambule du serment gênait sa conscience. Il ne faisait aucune difficulté de reconnaître les droits de la reine et l’accession au trône des enfants issus de ce mariage. Mais il ne pouvait pas admettre l’atteinte qui était portée dans le préambule à l’autorité de l’évêque de Rome[151]. Le subtil et conciliant Cranmer pria donc Cromwell de présenter au roi une nouvelle formule que maître More pourrait signer sans plus de scrupules. « Si nous obtenons par là, ajoutait-il, l’assentiment de More et de Fisher, il n’y aura plus dans tout le royaume une seule âme pour songer à la résistance et il s’ensuivra un complet apaisement, a good quietation dans toutes les consciences[152]. » Mais il n’était plus temps. L’amour-propre du tyran tenu en échec par l’honnêteté de ces deux hommes, voulait avidement sa vengeance, et Henri refusa de condescendre à la prière de ses conseillers.

[151] Le pape ayant déclaré la validité du mariage d’Henri et de Catherine, il semble bien que, avec ou sans le préambule, le serment n’était guère compatible avec les droits du Saint-Siège… Du moins l’atteinte était-elle moins explicite et moins directe. En tous cas, il est bien clair que More n’a pas songé à cette conséquence. Fisher non plus.

[152] B. I. p. 358-359.

L’enquête terminée et le jugement rendu More avait été confié pour quelques jours à la garde de l’abbé de Westminster. Le 17 avril, ayant de nouveau refusé de prêter le serment il fut conduit à la Tour de Londres.

Comme il se rendait à sa prison, portant au cou sa chaîne d’or, Sir Richard Southwell qui le conduisait lui conseilla de se défaire de cette chaîne et de l’envoyer à Lady More. « Non, répondit-il, je n’en ferai rien, car pris par les ennemis sur le champ de bataille, il me plairait que cette capture leur fût de quelque profit », et comme au seuil de la Tour, le portier lui demandait de se défaire de sa robe, « Voici, Mr Porter », lui dit-il en lui tendant sa toque, ça m’ennuie fort de ne pas vous en offrir une plus belle. »

CHAPITRE VIII
LE MARTYRE

Bien sûr, Meg, tu ne peux avoir un plus faible, un plus frêle cœur que ton père… et, en vérité, ma chère fille, c’est là ma grande force que bien que ma nature répugne si fort à la souffrance qu’une chiquenaude me fait presque trembler, pourtant, dans toutes les agonies que j’ai souffertes, grâce à la pitié et la puissance de Dieu, je n’ai jamais pensé à consentir à quoi que ce fût contre ma conscience[153].

[153] B. I, p. 378.

I

A fainter heart, nous pouvons, je crois, prendre ces mots à la lettre. More n’avait pas un de ces tempéraments de soldat chez qui une certaine vigueur première renforcée par l’éducation atténue la naturelle lâcheté du système nerveux, et l’horreur de l’imagination pour toute souffrance physique. Avec peut-être plus de sérénité qu’Érasme, il a pourtant, comme son ami, une sensibilité un peu craintive et leur vie à tous deux, facile et douce pour l’époque avait laissé intacte la tendresse délicate de leur nature[154].

[154] On se rappelle qu’Érasme, à Venise, ne put jamais se faire au régime par trop italien et sommaire, de ses amis, les Alde, chez qui il vivait. La poitrine de More, surtout vers la fin donnait des inquiétudes à sa famille et la pierre, cette terrible rançon de la science d’alors, les menaçait tous deux.

D’ailleurs le cilice que le plus fervent des deux, More jugeait nécessaire pour résister aux tentations communes n’avait pas fait de lui un de ces héros qui vont allègrement à la torture et loin de se donner l’air de tenir pour bagatelle le supplice qui l’attendait, More en avouant simplement ses frayeurs, tâchait de ne pas trop regarder inutilement de ce côté-là et de s’en remettre avec une confiance d’enfant aux provisions de courage qui lui viendraient du ciel en temps opportun.

Pour la prison en elle-même, si rigoureuse fût-elle, il n’avait aucune peine à lui faire bon visage. Homme d’étude et de prière, il avait gardé de ses anciennes velléités de vie religieuse, une sorte de nostalgie de la solitude, et toutes les alertes de ces dernières années l’avaient préparé à regarder ce repos comme une grâce. La Tour fut donc pour lui une chartreuse, et sa chambre de prisonnier une cellule. Jamais moine ne s’habitua plus suavement à la monotonie de sa règle. Le dialogue sur la tribulation, écrit au cours de ces quatorze derniers mois, est le plus reposé, le plus souriant de tous ses livres et s’il avait été seul à souffrir, le condamné eût cru avoir la part de bonheur que sa philosophie peu exigeante rêvait en ce monde.

« Je crois, disait-il à sa fille, que ceux qui m’ont mis ici s’imaginent m’avoir fait une grosse peine, mais je t’assure sur ma foi, que n’eût été pour ma femme et vous mes enfants, il y a beau temps que je me serais enfermé moi-même, et dans une plus étroite prison. Mais enfin puisque je ne suis pour rien dans ce qui arrive, je compte que Dieu me remplacera au milieu de vous. Pour ce qui me concerne, Dieu merci, je ne me trouve pas plus mal qu’à la maison, et il me semble que Dieu me met sur ses genoux et me berce comme un enfant gâté[155]. »

[155] B. I, p. 367.

Mais, à Chelsea, la désolation de tous ces pauvres cœurs était indicible. Il les avait pourtant préparés de longue main à l’épreuve et comme un maître trop savant qui ne s’aperçoit pas de l’instant où seule l’affection de ses élèves continue à le suivre, naïvement, il s’était cru compris lorsque avec tant de paisible conviction il leur parlait du rien de la vie. Or voici que tout était à recommencer.

D’âge mûr et d’âme bourgeoise, Lady More était la plus difficile à convaincre. Bonne jusqu’à se priver de tout pour pourvoir de son mieux à l’entretien du prisonnier, elle n’essayait même pas de prêter un sens raisonnable à l’étrange caprice de son mari. Pourquoi ne voulait-il pas faire comme tout le monde et imiter tant d’honnêtes gens de leur connaissance ? Il avait eu bien des lubies en sa vie, mais celle-ci passait toute limite. « Bonjour, bonjour M. More, lui dit-elle à leur première rencontre, — c’est Roper qui nous le raconte, et en lisant son naïf récit on croit entendre la bonne dame — bonjour, bonjour, et quelle merveille que vous qui jusqu’ici avez passé pour sage, vous vous donniez maintenant des airs de fou ? A quoi pensez-vous de préférer cette prison étroite et sale où vous n’avez pour compagnie que les rats et les souris quand vous pourriez jouir de votre liberté et des faveurs du roi. Pourquoi ne pas faire ce que font tous les évêques et les plus savants hommes du royaume ? Et dire que vous avez à Chelsea votre belle maison, votre bibliothèque, votre galerie, votre jardin, où vous pourriez vivre content en compagnie de moi, votre femme, et de vos enfants ; par Dieu, quel plaisir pouvez-vous trouver à rester ici ? » Après quoi — continue Roper — lui, l’ayant écoutée tout du long tranquillement et d’un air joyeux, il lui demanda : « Est-ce que cette maison n’est pas aussi près du ciel que la mienne ? » A quoi elle, comme elle faisait toujours quand les paroles de son mari n’étaient pas de son goût, répondit : « Ta, ta, ta. — Comment Dame Alice, n’est-il pas vrai ? » Et elle : « Bon Dieu, bon Dieu, mon pauvre homme, ne sortirez-vous pas d’ici ? »…

Une page du Dialogue sur la tribulation nous la montre encore furetant dans le cachot, inspectant sur le plancher et le long des murs les bottes de paille que More a fait venir pour se préserver du froid, regardant en gémissant les fortes serrures et s’écriant que pour elle, la nuit, sous le poids de pareilles portes, elle ne pourrait pas respirer[156]. Vraiment, on ne sait s’il faut rire ou pleurer, quand on les voit ainsi tous deux si unis et si loin pourtant l’un de l’autre, elle le traitant comme un enfant capricieux qu’on laisse parler sans l’entendre, lui coupant court à des réponses inutiles, et attendant gentiment qu’elle ait fini de gronder.

[156] Dialogue, livre III, chap. XX.

II

Mais de plus touchantes visites sont éternellement liées dans la mémoire des hommes à l’histoire de ces longs mois de prison. A vrai dire, il a manqué un Platon pour écrire sous la dictée du juste mourant, et nous n’avons que la lettre longue et pesante où Marguerite Roper raconte ses derniers entretiens avec son père. Telle quelle pourtant, cette lettre est d’un prix inestimable, et je regrette de ne pouvoir la transcrire tout entière. La jeune femme avait obtenu à deux ou trois reprises la permission de s’entretenir avec More. En haut lieu, on espérait que cette intervention suprême de son enfant préférée aurait peut-être enfin raison de l’obstination du condamné. La chère Meg ressemblait trop à Thomas More, il avait fait d’elle depuis trop longtemps la compagne de ses plus habituelles pensées pour que celle-ci ne sentît pas au fond de son cœur que son père avait raison contre tout le monde. Mais elle était possédée par le désir de le sauver à tout prix, et elle essayait de fermer les yeux à l’évidence. Manifestement elle ne trouverait pas de raisons nouvelles. De plus habiles qu’elle avaient épuisé tous les moyens de conviction. Mais elle résumait en elle, si j’ose ainsi parler, d’une façon touchante, tout ce qui pouvait décider Thomas More à se cramponner, ou bien à se résigner à la vie. C’est la beauté douloureuse de cette rencontre. Nous savons d’avance que la demande est sans espoir, mais nous souffrons avec elle et avec lui en pensant à ce qu’ils durent éprouver tous deux dans cette longue entrevue qui leur rappelait tout le passé, et où se déchiraient cruellement tous les voiles de l’avenir. La lettre de Marguerite Roper a aussi cet avantage de nous montrer Thomas More au naturel. A travers les phrases encombrées de la jeune femme, nous l’entendrons vraiment parler lui, tantôt et le plus souvent avec cette abondance un peu doctorale qui ne lui déplaisait point, tantôt avec de vives saillies d’humour, de malice et de tendresse.

« A la dernière visite que je lui ai faite (la lettre de Marguerite est adressée à Alice Alington, sa belle-sœur), nous parlâmes d’abord un peu de temps de ses maladies, et de son ancienne faiblesse de poitrine et de cette récente attaque de gravelle et de pierre, et du rhumatisme qui parfois, pendant la nuit, engourdit ses jambes. Je vis, à ce qu’il me dit, qu’aucune n’avait empiré. C’est toujours à peu près la même chose, avec des hauts et des bas. Pour le moment il souffrait à peine et avait aussi bonne mine que possible. Nous récitâmes donc ensemble les sept psaumes et les litanies, puis nous nous assîmes et, tout à la joie d’être ensemble, nous nous entretînmes d’abord d’autre chose, de la belle façon dont ma mère, mon frère et mes sœurs portaient l’épreuve, et comment chaque jour les détachait un peu plus du monde et les rapprochait de Dieu. Je lui dis comment toute la maison, tous les voisins et ses autres bons amis le recommandaient diligemment à Dieu dans leurs prières[157]. »

[157] La lettre de Marguerite est imprimée à la fin des œuvres anglaises de More. Ses biographes en donnent de longs extraits : on la trouve aussi reproduite intégralement, et plus facile à lire, dans l’appendice de la vie de More par Roper, édition Singer, 1832.

Ce préambule achevé, elle aborde de front l’objet de sa visite, répétant à More qu’il pourrait bien suivre l’exemple de tant de « grandes, sages et savantes personnes », puis, sortant un papier, elle ajouta : « J’ai là une lettre de ma sœur Alington, qui fait bien voir que si vous ne changez d’avis, vous perdrez tous ceux de vos amis qui sont capables de vous être utiles… Là-dessus, mon père me regarda en souriant : « Ah ! ah ! Madame Ève, ne voilà-t-il pas que ma fille Alington a joué avec vous le rôle du serpent, et vous a dépêchée ici, avec une lettre, pour essayer d’amener votre père à prêter un serment contre sa conscience !… » Et puis ses yeux redevinrent tristes et il me dit d’un ton grave : « Marguerite, mon enfant, à nous deux nous avons souvent déjà discuté la chose… et je t’ai déjà répondu que si je pouvais obéir au roi sans offenser Dieu, il y a beau temps que j’aurais prêté ce serment, et avec plus d’allégresse que personne. »

La lettre d’Alice Alington avait été évidemment écrite pour être mise sous les yeux de More, et n’était autre chose qu’un avis détourné du Lord Chancelier. Celui-ci, en effet, quelques jours auparavant, était allé chasser le chevreuil, et non sans dessein, dans le parc du mari d’Alice, et il avait prié celle-ci de le venir voir le lendemain. Alice s’y était rendue de bonne heure, toute joyeuse, s’attendant à quelque bonne nouvelle pour celui qu’elle appelait son père. Après des protestations d’amitié pour More… le Chancelier avait ajouté : « En vérité, je me félicite de n’avoir point d’instruction, si ce n’est pour me rappeler deux ou trois fables d’Ésope, celle-ci entre autres. Il y avait un pays dont tous les habitants, sauf quelques sages, étaient fous. Ces sages prévoyant qu’il devait tomber une grande pluie qui rendrait fous tous ceux qui en seraient mouillés, se creusèrent des cavernes sous terre, où ils attendirent que la pluie fût passée. Alors ils reparurent au jour, pensant bien qu’ils allaient faire des fous tout ce qu’ils voudraient. Mais ceux-ci les repoussèrent et s’obstinèrent à se gouverner eux-mêmes. Alors les sages se repentirent, mais trop tard, de ne pas s’être laissé mouiller comme tous les autres[158]. » Alice ne s’était point trompée sur le sens de cette fable et avait supplié le Chancelier de s’employer, une fois encore, au salut de More. Les hommes d’alors étaient décidément moins pressés que nous. Audley, dont aussi bien les jours n’étaient pas en danger, n’avait pas laissé partir la jeune femme sans lui infliger une autre fable. Celle-ci nous est déjà connue. More, qui peut-être la tenait de cette même lettre d’Alice, en tire un des chapitres du traité qu’il rédigeait alors. C’est l’histoire de l’âne et du loup qui vont à confesse. Dans la version d’Audley, l’âne, en tout semblable à celui de La Fontaine, était, pour une peccadille, pour un scrupule, renvoyé au tribunal de l’évêque, tandis que le loup continuait, en toute tranquillité, ses brigandages.

[158] Nisard, p. 270, 271.

« Le chancelier, ajoute Nisard, avait du moins le mérite, étant du côté des fous et des loups, de ne pas affecter, comme le roi son maître, la sagesse ni les scrupules. »

Confuse, la pauvre Alice n’avait su que répondre à toute cette littérature, et elle avait envoyé tel quel l’équivoque message pour que Marguerite le transmît au prisonnier. More lut la lettre que lui tendait sa fille, et, détail caractéristique :

« Quand il fut arrivé à la fin, il se mit à la relire depuis le commencement. Et il ne se hâtait en aucune façon, mais au contraire il la méditait à loisir, pesant chaque mot. Puis, après une pause, il me dit : « Oui, c’est bien là ma fille Alington, telle que je l’ai toujours vue, telle qu’elle sera toujours, aussi naturellement occupée de moi que vous, mes enfants[159]. D’ailleurs, moi aussi je la tiens tout à fait pour un des miens, et je l’ai élevée comme vous, et Dieu merci ça n’a pas été sans fruit, et voici que maintenant elle élève très bien ses enfants. Car Dieu lui en a envoyé une belle provision, et je prie Notre-Seigneur de les lui garder et de faire qu’ils lui donnent beaucoup de joie, et aussi à mon fils, son brave homme de mari… Je leur suis tout dévoué, écris-le leur. Ce qu’elle a fait en tout ceci est plein de sagesse, et lui ressemble tout à fait. »

[159] Alice était née du premier mariage de Lady More.

Ainsi sa première pensée allait à ces bons cœurs en détresse, mais le lord Chancelier n’aura rien perdu pour attendre.

« Entre nous, Meg, ni Monseigneur ni ses fables ne me touchent guère. Mais puisque dans sa sagesse, et pour me divertir, il les a contées à une de mes filles, ainsi, pour me divertir avec toi, mon autre fille, je m’en vais m’amuser à leur répondre. »

Que le lecteur prenne patience et se rappelle qu’il a devant lui un père tout occupé à distraire son enfant. Ainsi jadis devait-il faire quand il tenait la petite Meg sur ses genoux, forgeant des histoires interminables pour lui faire oublier ses menus chagrins. More d’abord — et c’est une malice d’homme de lettres — rappelle à sa fille que la première des deux énigmes ne fait pas honneur à l’invention du chancelier. La fable de la pluie qui rend fous tous ceux qu’elle mouille était un dicton de Wolsey, que Lord Audley, peu riche de son fonds, avait trouvé dans les traditions de la chancellerie. More, s’appliquant la fable avec bonne grâce, en portait un jugement plein de sens. « Si les sages, remarquait-il, au sortir de leur trou, regrettaient de ne pas être fous, par dépit de voir les fous se refuser à être gouvernés par eux, ces sages avaient dû recevoir quelques gouttes de pluie jusque dans leurs cachettes souterraines » et il ajoutait : « J’espère que Lord Audley m’aura compté parmi les fous, au nombre desquels je me range moi-même, et où me place mon nom en grec. Il est très vrai que Dieu et ma conscience savent combien peu je mérite d’être compris parmi ceux qui désirent tant de gouverner les autres[160]. » Il avait un peu élevé le ton à la fin de sa glose, mais la seconde fable le remet en joie.

[160] Ce raccourci est emprunté à Nisard, p. 271-272. Dans le texte même, le commentaire n’en finit plus.

« Celle-ci, Marget, ne m’a pas l’air d’être d’Ésope, car puisqu’elle roule sur la confession il faut qu’elle date de l’ère chrétienne. En Grèce, avant Notre-Seigneur, on n’usait pas de la confession, pas plus les hommes d’alors, que les bêtes d’aujourd’hui. Mais quoi ! peu nous importe qui l’a faite, et je n’en veux disputer la gloire à Ésope. »

Et ce fut encore un long commentaire suivi d’une longue histoire. More voulait bien être l’âne de la fable, mais il se refusait à reconnaître que la démarche qu’on exigeait de lui fût une simple peccadille. En tous cas sa conscience était ainsi faite, et l’exemple même du vieil évêque Fisher ne la pourrait ébranler.

« En vérité, mon enfant, je suis bien décidé à ne jamais cheviller mon âme au dos de qui que ce soit, serait-ce même le plus saint homme de nos jours. »

D’ailleurs est-il bien sûr que personne au fond ne pense comme lui ?

« Laisse les vivants et remonte à ceux qui sont morts, et que Dieu, j’espère, a reçus au paradis. Je suis sûr que le plus grand nombre de ceux-ci, quand ils vivaient encore sur la terre, auraient jugé de ces choses comme je fais… et je prie Dieu que mon âme reste en compagnie de leurs âmes. Encore ne puis-je tout te dire[161]. Mais, pour conclure, mon enfant, comme je t’ai dit souvent, je ne prends sur moi ni de définir ni de discuter en ces matières, je n’attaque ni ne condamne l’attitude des autres, jamais je n’ai dit une parole ni écrit une ligne contre la décision du parlement, et je ne me mêle en rien de la conscience de ceux qui pensent ou disent qu’ils pensent autrement que moi. Je ne damne personne, mais ma conscience en ce point est telle qu’il y va pour moi de mon salut. De cela, Meg, je suis aussi convaincu que de l’existence de Dieu… » Vous pouvez penser, ma sœur, comme j’étais triste en l’entendant s’exprimer de la sorte et comme j’avais le cœur gros à la vue du péril qui le menaçait. Lui, voyant mon chagrin, sourit dans mes yeux et me dit : « Eh ! bien, Marget, mon enfant, qu’est devenue notre mère Ève ? à quoi pense-t-elle ? à quel serpent demande-t-elle un nouveau moyen de décider le père Adam à manger la pomme ? » En vérité, lui dis-je, je ne puis aller plus loin, et me voilà, comme Cressida dans Chaucer, au bout de mon esprit. Puisque l’exemple de tant de graves personnages ne vous émeut pas, que puis-je ajouter sinon de vous servir la raison que maître Harry Patenson a trouvée (c’était l’ancien fou de More). Celui-ci, en effet, rencontrant l’autre jour un de nos gens et ayant appris de lui où vous étiez, entra dans une grande colère : « Quoi donc ? criait-il, quelle mouche l’a piquée ? Eh ! ne peut-il pas prêter ce serment, je l’ai bien prêté moi-même ! » Et moi, comme lui, il ne me reste qu’à vous dire : Pourquoi refuser le serment, je l’ai bien prêté moi-même. Cela le fit rire et il répondit : Oui, voilà qui ressemble tout à fait à Ève, laquelle n’offrait de si mauvais fruit à Adam qu’elle n’en eût mangé avant lui. »

[161] More a répété souvent qu’il ne pouvait dire toutes les raisons qui lui faisaient un devoir de refuser le serment.

Et le dialogue continue…

III

L’année 1534 s’achève sur un redoublement de rigueur. More est au secret. Puisque les supplications de sa famille n’ont servi de rien, on refuse maintenant toute permission de le visiter. En novembre, le parlement a voté une loi qui reconnaît explicitement le roi comme chef de l’Église d’Angleterre. More semble ne plus avoir de doute sur l’issue fatale. Les rares lettres qu’il peut envoyer aux siens sont plus affectueuses que jamais, lettres d’adieu, dirait-on, où il veut n’oublier personne ni les babes avec leurs nurses, ni les maids and all the servants. A un codétenu qui vacille dans sa première résolution, il répète qu’il n’a jamais essayé de détourner qui que ce fût de prêter le serment. Enfin, pour être plus seul encore, il fait la nuit dans sa cellule et s’enfonce dans une prière plus recueillie et plus paisible. Chose irritante, on vient encore trop souvent le fatiguer de nouvelles supplications ou de suppléments d’enquête. A quoi bon ? Il est trop clair maintenant que la colère du roi est à son comble et que le châtiment ne tardera pas. A la fin d’avril, il est convoqué devant une commission et refuse de s’expliquer sur le nouveau statut : « Je ne me mêle plus des choses de ce monde, répondit-il à Cromwell, et toute mon étude est de penser à la Passion du Christ et à la mort[162]. »

[162] B. I. p. 402.

« Et me revoici en prison, tout comme avant, ni mieux, ni plus mal[163]. » Une fois encore, le 6 mai, on laissa pénétrer sa fille. Le jour était bien choisi pour ce dernier assaut. De la fenêtre, More appuyé sur l’épaule de son enfant voyait passer les moines de la Chartreuse qu’on menait au martyre. « Regarde, Meg, lui dit-il tristement, comme ces bons pères vont joyeux à la mort ; on dirait des fiancés sur le chemin de l’église. En retour de leur sainte vie et de leurs dures pénitences, Dieu leur fait la grâce de ne pas rester en cette vallée de misères et d’aller tout droit le rejoindre, tandis que ton pauvre père, Meg, comme un maudit pécheur qui a mené une vie pitoyable, Dieu ne le juge pas digne encore de la félicité éternelle et le laisse ici languir et souffrir[164]. »

[163] Ibid., p. 403.

[164] B. I, p. 404.

Trois jours après, Cromwell, l’archevêque de Cantorbéry, le lord chancelier, le duc de Norfolk et le comte de Wiltshire, vinrent lui porter les nouveaux ordres du roi. Le silence n’était pas de mise et Sa Majesté voulait que More dît ce qu’il pensait du statut. More refusa de répondre. Mais enfin, lui dit-on brutalement, puisque vous ne vous souciez pas de vivre, pourquoi ne pas dire formellement que le statut est mauvais ? Lui, répondit noblement : « Je ne suis pas un homme d’une vie assez sainte pour m’offrir hardiment et de moi-même à la mort. Dieu, pour châtier cette présomption, pourrait permettre que je succombe. »

La seconde bande des chartreux de Londres fut exécutée le 19 juin, l’évêque Fisher, deux jours après. On gardait More pour la fin. Le 1er juillet 1535 il comparut devant ses juges. C’était la première fois qu’il sortait de la Tour depuis ces longs mois d’emprisonnement et la foule eut peut-être quelque peine à reconnaître ce vieillard voûté, à la barbe longue, aux cheveux gris et qui marchait péniblement en s’appuyant sur un bâton. Qui aurait pensé, il y a cinq ans, que le chancelier d’Angleterre rentrerait un jour à Westminster pour y être condamné à mort ?

L’acte d’accusation, rédigé en latin, est d’une longueur excessive. Embarrassé de faux rapports et de griefs imaginaires, il se base non sur la loi de succession, mais sur le dernier Act du Parlement qui a proclamé la suprématie du roi sur l’Église d’Angleterre. More persiste dans l’attitude qu’il aurait jadis conseillée à un client et qu’il a choisie pour lui-même. Il refuse de s’expliquer sur le statut. Ce sont là choses dont il ne se mêle point. Il n’approuve ni ne condamne et garde pour lui ce qu’il pense. Vraiment c’est plaisir que de le voir défendre ce terrain avec sa vigueur et subtilité ordinaires. L’issue du procès n’est pas douteuse, mais le vieil avocat semble vouloir une dernière victoire avant de faire ses adieux à la barre. « Il n’y a pas de loi au monde, dit-il aux jurés, pour punir un homme qui refuse de parler. Nos paroles et nos actes vous appartiennent mais nos secrètes pensées relèvent de Dieu seul. » L’attorney-général est obligé de l’interrompre de peur que les juges ne soient ébranlés : on appelle un faux témoin, un certain Rich, qui prétend que l’accusé lui a tenu des propos séditieux. More se redresse. Tantôt le chrétien pardonnera, mais pour l’instant, c’est l’avocat, c’est l’homme d’honneur qui parle et de quelle voix vibrante !

« Si j’étais homme, Messeigneurs, à me rire d’un serment, je ne serais pas en ce lieu, à cette heure, au banc des accusés. Et si vous n’êtes pas parjure, Mr. Rich, je consens à ne jamais voir la face de Dieu — chose que je ne dirais pas même pour gagner le monde entier. »

La séance continua dans les formes consacrées. Le jury disparut quelques minutes, et rentra bien tôt, comme pressé par l’évidence du crime. L’accusé était déclaré coupable. Le chancelier n’avait plus qu’à s’incliner à son tour et à prononcer la sentence.

A cette fois, More pouvait parler clair. Jusqu’ici, par scrupule professionnel et surtout pour ne pas tenter Dieu en abandonnant sa propre défense, il a cru devoir jouer son rôle dans cette comédie de légalité. Mais le rideau est tombé avec la sentence. Il n’y a plus là ni témoins, ni avocats, ni juges, plus rien qu’un chrétien confessant sa foi au milieu de pauvres hommes qui l’aiment, qui l’admirent, et qui savent qu’il a raison.

« Ainsi, Messeigneurs, je ne suis pas tenu de conformer ma conscience aux lois d’un royaume, quand ces lois sont contraires à la chrétienté tout entière. Pour un évêque qui est avec vous, j’ai plus d’une centaine de saints qui pensent comme moi : pour votre parlement — et Dieu sait de quoi il se compose — j’ai l’approbation de tous les Conciles pendant mille ans : pour un seul royaume, j’ai de mon côté la France et tous les royaumes du monde chrétien[165]. »

[165] B. I, p. 422.

Alors, une grande pitié le prit pour tous ces hommes qui n’osaient plus le regarder en face, et un sourire s’arrêta longuement sur ses lèvres, le sourire qu’il avait sans doute autrefois, quand il reconduisait ses amis à la porte de sa maison de Chelsea et qu’à force de bonne grâce il les remettait tous d’accord après une discussion philosophique plus orageuse.

« Non, je n’ai plus qu’une chose à vous dire, Messeigneurs, je veux seulement vous rappeler comment l’apôtre saint Paul, acteur et témoin au martyre de saint Étienne, vit maintenant de bonne amitié avec lui au ciel où il est allé le rejoindre. Ainsi pour vous et pour moi. C’est mon espoir et c’est ma prière fervente que Vos Seigneuries qui ont ainsi concouru à ma condamnation sur la terre, me retrouvent au ciel où nous nous réjouirons ensemble pour toujours. »

Merrily, nous entendons ce joli mot qu’il prononce mieux que personne, et nous voyons, car vraiment il semble encore être ici le maître, nous voyons ce noble geste d’adieu qui lève la séance et congédie les juges.

IV

On reconduit le condamné à sa prison. Son fils qui l’attendait à la sortie de Westminster se jette à ses genoux et lui demande de le bénir. More lui dit adieu et monte dans la barque. Un cher ami, Sir William Kingston, constable de la Tour, l’accompagne et ne peut retenir ses larmes. Ce que voyant More le réconfortait avec d’aussi bonnes paroles que possible. « Cher Mr. Kingston, ne vous désolez pas et prenez la chose du bon côté. Car je prierai pour vous et Mylady votre femme et nous serons ensemble heureux dans le ciel, toujours et toujours. » Pour ce qui suit, Roper seul a droit de parler.

« Quand Sir Thomas More se rendait de Westminster à la Tour, sa fille, ma femme, désireuse de le revoir encore une fois et d’avoir sa dernière bénédiction, s’était placée près du débarcadère, à l’endroit où il devait passer pour rentrer à la Tour. De là, épiant sa venue, dès qu’elle l’aperçut, elle se mit à genoux pour recevoir sa bénédiction, puis s’avançant en toute hâte et s’oubliant elle-même, elle s’élança vers lui, courant à travers la foule et le bataillon de la garde qui l’escortait avec des haches et des hallebardes. Alors, devant tout le monde, elle l’enlaça de ses bras, et suspendue à son cou, elle l’embrassait longuement. Lui, goûtant fort ces témoignages d’amour filial, bénissait sa fille et lui répétait de pieuses paroles de résignation. Alors elle le quitta, puis se disant qu’elle ne l’avait pas encore assez vu, et ne faisant attention ni à elle-même ni à l’encombrement de la foule, elle revint brusquement sur ses pas, courut de nouveau à lui, remit ses bras autour de son cou, et tous deux, à plusieurs reprises ils s’embrassèrent avec une vive tendresse. Enfin le cœur bien gros, et très malgré elle, elle le laissa aller et beaucoup pleuraient à ce lamentable spectacle. »

Ces choses se passaient le 1er juillet. Le lundi suivant, 5 juillet, sûr que le supplice ne pouvait plus tarder longtemps, More se défit de son cilice qu’il envoya à sa fille Marguerite, avec une lettre, la dernière et la plus précieuse de toutes.

« Que Dieu te bénisse, ma chère fille, et ton cher mari et ton petit garçon, et tous mes filleuls et tous nos amis. Rappelle-moi dès que tu le pourras à ma chère fille Cécile. Que Dieu l’aide ! Je lui envoie un mouchoir. Et que Dieu réconforte son mari, mon cher fils. Ma bonne fille Dauncy a une image sur parchemin que tu m’avais donnée de la part de Lady Conyers, son nom est par derrière. Dis-lui que je la prie de renvoyer cette image à cette dame en souvenir de moi. J’aime spécialement Dorothée Colley et je te recommande d’être bonne pour elle : je me demande si c’est d’elle que tu m’écrivais. Si c’est de l’autre, je te prie d’être bonne pour elle aussi et de la consoler dans son affliction, et aussi pour ma bonne fille Jane Aleyn. Dis-lui, je te prie, une bonne parole, car elle m’a demandé de te dire d’être bonne pour elle. Je t’encombre de commissions, ma chère Marguerite, mais j’espère bien que mon attente ne durera pas plus longtemps que jusqu’à demain. C’est la fête de saint Thomas et l’octave de saint Pierre. Le jour serait bien choisi pour moi. »

A ce moment de sa lettre, la pensée de cette rencontre de l’autre jour lui revient plus poignante et plus douce.

« Jamais je n’ai plus aimé ta façon de faire envers moi que lorsque tu es venue m’embrasser une dernière fois, car il me plaît que l’amour filial et la tendresse d’un bon cœur oublient de faire attention aux usages mondains. Adieu, ma chère enfant, et prie pour moi, comme je ferai pour toi et tous tes amis, pour que nous puissions être heureux ensemble au ciel. J’envoie aussi à ma chère fille Cléments sa pierre d’algorithme et je lui donne, ainsi qu’à mon filleul, ma bénédiction. Je te prie aussi de me rappeler à mon cher fils Jean More. J’ai bien aimé aussi la façon naturelle (dont il m’a parlé l’autre jour[166]). Que Dieu le bénisse lui et sa femme, ma chère fille, envers qui je lui demande d’être bon, car elle le mérite bien, et si mes terres lui reviennent, qu’il respecte mes dernières volontés envers sa sœur Dauncey. Et que Notre-Seigneur bénisse Thomas[167], et Augustin et tous les enfants qu’ils auront[168]. »

[166] Le texte porte simplement : I liked well his natural fashion. More parle, évidemment, de la dernière rencontre.

[167] Cresacre More est compris dans cette bénédiction. Relatant cette lettre, dans la vie de Th. More, il met entre parenthèses, après le nom de Thomas, alors encore un enfant (who was my father).

[168] B. I., p. 427-428.

V

De grand matin, le 6 juillet, Sir Thomas Pope, un des bons amis de More, envoyé par le roi et le conseil, vint avertir le condamné que l’exécution aurait lieu ce matin même, avant neuf heures. Le roi désirait aussi que More se contentât, au dernier moment, de quelques courtes paroles. « Vous faites bien de me le dire, répondit celui-ci, car je m’étais promis de parler un peu longuement. D’ailleurs je n’aurais rien dit qui pût donner offense à Sa Majesté, ni à personne. Mais qu’à cela ne tienne, je suis tout prêt à obéir au désir de Sa Majesté. » En revanche, il demanda qu’on lui fît la faveur de permettre à sa fille Marguerite d’assister à ses funérailles. Alors Sir Thomas Pope, lui disant adieu, ne put se retenir de pleurer. Ce que voyant, More le réconforta par ces paroles : « Calmez-vous, Mr. Pope, et ayez bon courage, car j’ai confiance que nous nous reverrons un jour avec grande joie, en un lieu où nous serons sûrs de vivre ensemble et de nous aimer pour toujours. » Et, pour le tirer de mélancolie, il ajouta une plaisanterie très innocente, mais qui paraîtrait aujourd’hui un peu gaillarde, et qu’il vaut mieux ne pas traduire[169].

[169] Cresacre More, ch. XI.

« Alors, continue ce bon Crésacre, Sir Thomas comme un qui a été invité à un banquet solennel, mit son plus beau costume, une superbe robe de soie que son parfait ami, Mr. Antoine Bonvisi, noble citoyen de Lucques, en Italie, lui avait envoyé pour la circonstance. Ce que voyant, le lieutenant de la Tour, qui comptait hériter de cette robe, lui conseilla de l’enlever, pour qu’elle ne tombât pas entre les mains d’un manant. « Comment, Mr. le lieutenant, dit Sir Thomas, comment voulez-vous que je tienne pour un manant celui qui va me rendre un service si signalé ? En vérité, je voudrais que la robe fût toute d’or et ce ne serait pas de trop, car saint Cyprien, ce fameux évêque de Carthage, donna à son bourreau trente pièces d’or, pour l’inestimable bienfait qu’il allait lui procurer. » Et pourtant comme le lieutenant insistait, par amitié pour lui, il ne voulut pas lui refuser cette bagatelle, il changea de robe et en mit une de laine. Pourtant du peu d’argent qui lui restait il réserva au bourreau un angelot d’or pour bien montrer qu’il ne lui voulait pas de mal. »

Ne nous méprenons pas sur la portée de ces lignes ; au matin de son supplice, notre Thomas More est bien toujours le même homme. Pas trace d’exaltation ni d’enthousiasme. Il est calme plus que joyeux et il va à la mort plutôt comme à une formalité indifférente que comme à une fête, Anglais jusqu’au bout, sans essayer de certains élans qui ne sont pas dans sa nature, sans chercher de grandes paroles. Addison l’a fait remarquer en une page classique : « L’innocente gaîté de son esprit, dit-il, ce trait caractéristique de toute sa vie ne l’abandonne pas au dernier moment. Sa mort est tout d’une pièce avec sa vie. Aucun changement d’allure, pas d’affectation, pas de contrainte. Dans peu de temps sa tête ne sera plus sur ses épaules mais pour lui, il n’y a rien dans cet accident qui doive modifier les dispositions habituelles de son esprit[170]. » S’il plaisante en disant adieu à Sir Thomas Pope, et tout le long de la route funèbre et sur l’échafaud, c’est que chez lui l’humour est de tous les instants. Il ne songe ni à se raidir contre la peur ni, encore moins, à faire étalage d’héroïsme. Tout au plus veut-il dérider les compagnons désolés de sa dernière promenade. Burnett nous confie que ces bons mots de la fin parurent indécents à plusieurs, la mort étant chose trop solennelle pour qu’on s’amuse avec elle. Lui-même est trop intelligent pour s’avancer jusque-là, mais il incline à croire qu’une telle allure est plus d’un stoïcien que d’un chrétien[171]. Pauvre méchanceté d’un homme qui a quelque raison de ne pas admirer le simple courage et la candeur des belles âmes. A vrai dire, je ne vois rien là qui soit proprement ni stoïque ni chrétien. Plus effrayé, moins sûr de la récompense éternelle, le condamné aurait sans doute changé de façon, mais la grâce longtemps demandée, lui permet de rester fidèle à sa nature. Le martyr doucement moqueur que nous allons entendre est le Thomas More de tous les jours. Répétons d’ailleurs ce que nous observions tout à l’heure à propos de ses écrits. Cette humour, comme toute humour, n’est que de surface. La vie intime de Thomas More, à un pareil moment, n’est pas là. Moins spontanées, moins imprévues, ces plaisanteries n’auraient plus de saveur. En vérité, au fond de son cœur, comme ses frères, les martyrs de tous les temps, More s’entretient avec Dieu, demande humblement la grâce dont il a besoin, et s’abstrait de tout pour ne plus voir que « le ciel entr’ouvert et Jésus assis à la droite de son Père[172] ».

[170] Spectator. No 349.

[171] Burnett. Pocock, H. of the reformation, t. I, p. 557.

[172] On peut rapprocher les tranquilles bons mots de Th. More des éclats de rire d’Anne Boleyn, quand l’heure du supplice eut aussi sonné pour elle. Bossuet est bien dur et bien injuste pour la pauvre femme : « Elle s’est mise à rire soit par l’ostentation d’une intrépidité outrée, soit que la tête lui eût tourné aux approches de la mort » et il lui semble que Dieu voulait « que la fin de cette princesse tînt autant du ridicule que du tragique ». Variations, livre VII. Non, ce rire, purement nerveux, n’a rien de ridicule.

« Il fut donc conduit sur les neuf heures par Mr. le Lieutenant hors de la Tour. Sa barbe était longue, contrairement à l’usage de toute sa vie. Il portait à la main une croix rouge et ses yeux regardaient le ciel. Comme il passait près de la maison d’une bonne femme, celle-ci lui offrit un verre de vin. Il refusa en disant : « Le Christ, dans sa passion, n’a bu que du vinaigre. » Une autre femme survint, criant après lui pour certains livres qu’elle disait lui avoir donnés en dépôt quand il était chancelier. « Bonne femme, lui dit-il, encore un peu de patience. Dans une heure Sa Majesté le roi m’aura débarrassé de tous ces soucis. » Une autre, subornée sans doute par ses ennemis pour l’insulter, le suivait, en criant qu’il lui avait fait une grande injustice quand il était chancelier. Il lui répondit « qu’il se rappelait très bien sa cause et que s’il avait en ce moment à la juger, il ne changerait rien de sa première sentence… »

Il était maintenant à l’endroit du supplice. Comme l’échafaud ne lui paraissait pas solide, il dit plaisamment au lieutenant : « Je vous prie, monsieur, de vouloir bien m’aider à monter sans mésaventure : pour descendre, je me tirerai d’affaire tout seul. »

Alors il commença à parler au peuple qui était en foule pour le voir et l’entendre, mais le shérif l’interrompit. Il se contenta donc de leur demander en peu de mots de prier pour lui et de lui rendre ce témoignage qu’il mourait dans et pour la sainte Église catholique, serviteur fidèle et de Dieu et du roi. Ayant ainsi parlé il s’agenouilla et récita pieusement le Miserere. Puis, il se redressa joyeusement et comme le bourreau s’avançait pour lui demander pardon, il l’embrassa et lui dit : « Tu vas me rendre en ce jour le plus grand service qu’homme mortel me puisse rendre. Allons, mon garçon, prends courage et que ta besogne ne t’effraie pas, mon cou est très court, ne va pas perdre ta réputation en frappant à côté. » Lorsque le bourreau voulut lui bander les yeux, il dit : « Je me les banderai moi-même. » Puis se plaçant lui-même sur la planche, il dit au bourreau d’attendre qu’il eût écarté sa barbe « car, dit-il, celle-ci n’a pas commis de trahison. » Ainsi allègrement et avec grande joie spirituelle, il reçut le coup fatal, et alors il réalisa la vérité de ces paroles, souvent répétées par lui, qu’un homme peut être décapité sans grand dommage, et bien au contraire pour son indicible bien et son bonheur éternel[173]. »

[173] Cresacre More. Chap. XI.

BIBLIOGRAPHIE

ŒUVRES DE MORE :

English works (avec plusieurs lettres de More) édit. Rastall, 1557.

Opera latina. Francfort, 1689.

Plusieurs lettres sont insérées ou résumées dans les Calendars. On trouvera commodément : la lettre à Dorpus, dans l’édition des lettres d’Érasme (Lond.) ; — la lettre au moine qui avait attaqué Érasme, et la lettre à l’Univ. d’Oxford, dans les appendices de Jortin. (Erasmus III).

Le Bibliographical Dictionary of the english catholics (J. Gillow, 1902) donne une excellente bibliographie de More. Je me borne à rappeler quelques traductions franç. de l’Utopia : Jean le Blond (1550), Sorbière (1643), et Guendeville (1715).

DOCUMENTS CONTEMPORAINS :
Calendars, Rolls Series.

Letters and papers Henri VIII (vol. 3 et suivants), édités par Brewer, J. Gairdner, H. Broodie.

Spanish state papers (vol. II et suivants), édit. Bergenroth et P. de Gayangos.

Venitian. III, IV. Rawdon Brown.

Baga de Secretis. Texte du procès.

Erasmi epistolæ, Lond. (1642) et Le Clerc.

Les dates des lettres sont très exactement fixées dans la trad. de F. M. Nichols, qui malheureusement s’arrête à l’avènement de Henri VIII.

Sir H. Ellis, Original letters.

VIES DE THOMAS MORE :

Contemporaines ou quasi contemporaines. Roper (édit. Singer). Ms. Harpsfield, Brit. Mus. Harl. 6,253 — Th. Stapleton, 1588 — et un bon résumé de ces trois ouvrages, écrit en 1599 et édité par Wordsworth. Eccl. biogr., t. II.

Vies anglaises. Cresacre More, édit. Hunter, 1828 ; Walter, 1840 ; Bridgett, 2 éd., 1892 ; W.-H. Hutton, 1895.

Françaises. Traductions de Stapleton et de Walter.

Italiennes. Dom. Regi 1675, voit surtout en M. le chancelier.

Deux ou trois vies allemandes, mais out of date.

NOTICES, OU CHAPITRES DE LIVRES :

Mackintosh. Lives of British Statemen.

Campbell. Lives of the Chancellors.

D. Nisard. Études sur la Renaissance.

Seebohm. Oxford reformers.

Lilly. Renaissance types.

Sydney Lee. Dict. of national biography.

LIVRES DE FANTAISIE :

Ellis Heywood. Il Moro.

Miss Manning. The household of sir Th. More.

Philomorus (sur les épigrammes latines de More) (Marsden).

HISTOIRE GÉNÉRALE :

Brewer. The reign of Henry VIII.

Dixon. H. of the Church of England.

Friedmann. Anne Boleyn. (La traduction franç. revue par l’auteur est plus complète.)

Gairdner. The english church in the XVI c.

Gasquet. Henri VIII and the E. Monasteries (trad. du Lac).

The eve of the reformation.

The english bible.

BIOGRAPHIES DES CONTEMPORAINS :

Dictionary of national biography.

Bridgett. Life of Fisher, 1888.

Van Ortroy. Vie de Fisher. Bruxelles, 1893. Réédition d’une ancienne vie latine, avec des notes très précieuses. Cf. p. 35 l’attribution à Ph. Dumont de la fameuse lettre sur le martyre de More, longtemps attribuée à Érasme.

Les différentes vies d’Érasme, Jortin, Drummond, Feugère, Amiel, Froude, etc., etc.

Creighton, Wolsey, etc., etc.

ICONOGRAPHIE :

Portrait d’Holbein que possède M. E. Huth. Cf. une excellente photogravure dans le Henry VIII de Pollard, 1902.

Une bonne étude de Holbein à Windra. Le dessin à la plume du musée de Bâle. Cf. Gillow.

TABLE DES MATIÈRES

Avant-propos
III
Sources de la vie de More
V
Chapitre I. — Années de jeunesse
1
Chapitre II. — Érasme et Thomas More
21
Chapitre III. — Vie intime
43
Chapitre IV. — Vie publique
73
Chapitre V. — Thomas More et l’invasion luthérienne
95
Chapitre VI. — Thomas More écrivain
111
Chapitre VII. — Le conflit
139
Chapitre VIII. — Le martyre
165
Bibliographie
189

51937. — IMPRIMERIE GÉNÉRALE LAHURE
9, rue de Fleurus, 9